CHAPITRE III
Pendant les dernières semaines de juillet 1556, parmi les fêtes dont la présence de Carafa était l’occasion, de sombres pressentiments attristèrent soudain l'esprit de Henri II : des nouvelles, vagues mais inquiétantes, annonçaient que les Farnèse, se réconciliant avec la maison d'Autriche, quittaient le service de la France‘. Ainsi se préparait une des plus douloureuses épreuves que dut subir le Roi. Jamais Henri II, chevalier généreux et loyal, ne put se consoler d’avoir été trahi par ces Farnèse qu’il avait tant aimés, tant protégés, tant enrichis, à l’un desquels, naguère, il avait donné sa fille naturelle, Diane de France.
Après la grande aventure de la guerre de Sienne, les Farrèse, peu favorables à cette guerre puisqu'elle ne se faisait point à leur profit et, d’ailleurs, fortement ébranlés dans leur fidélité par la défaite des armes françaises à Marciano, commencèrent à s'orienter vers l’autre camp. Le cardinal Alexandre, chef de sa famille par l’âge et par la ruse, était alors fort mécontent du Roi. Nous avons vu que Henri I, au mois de juin 1554, lui avait confié, sans plaisir, la surintendance des affaires de France à Rome, en avertissant ses autres agents de prendre garde aux intrigues du prélat. On sait quelles tristes disputes provoqua le cardinal, pendant les derniers mois de la liberté de Sienne*. Obligé de céder la surintendance à Hippolyte d'Este, Alexandre partit de Rome le 13 janvier 1555, s'arrêta quelque temps dans Île pays de Viterbe, puis s’embarqua pour gagner Avignon, où
1 Carlo Carafa au d. de Paliano, 1556, der août, Paris, publ. p. R. ANCEL, Non: ciatures, I, 2, p. 453.
2 Voy.t. I, liv. II, ch. 1v.
il arriva le 11 mars’. Il y fut surpris par la mort de Jules III et dut laisser à son frère Ranuce, cardinal de Saint-Ange, la conduite du parti des « Farnésiens » au conclave qui élut Marcel 11. Lui-même, reparti précipitamment, rentrait à Rome le 15 avril ?.
L'élection de Marcel II, qui avait été, dit-on, le précepteur et, en tout cas, le familier des Farnèse, offrait aux petits-fils de Paul III un avenir brillant. De fait, le nouveau pape proposait à Alexandre de reprendre les fonctions de Secrétaire d'État qu'il avait occupées sous le pontificat de son grand-père. Le cardinal refusa, on ne sait pourquoi, mais il fit promettre à Marcel II qu’il obtiendrait de Charles- Quint la restitution de Plaisance aux Farnèse. La mort du pontife brisa ces rêves.
Du conclave de Paul IV le cardinal Farnèse sortit plus enclin à trahir le Roi. Il gardait rancune à Henri I de lui avoir préféré Hippolyte d’Este comme surintendant et comme candidat officiel de la France au trône pontifical. En outre, il paraît que des lettres, écrites tant par Henri II lui-même que par Montmorency et adressées aux agents français, en particulier à Piero Strozzi, pour les mettre en garde contre les menées du cardinal, étaient tombées aux mains de celui-ci, qui, dès lors, n'hésita plus à chercher protection dans le camp ennemi. Encouragé par Marguerite d'Autriche, il poussa son frère Octave à se rapprocher des Espagnols ‘.
Dès le mois de juillet 1553, par une voie indirecte, les Farnèse firent des propositions à la cour de Bruxelles. À vrai dire, la partie était dangereuse à Jouer. La récompense du succès apparaissait déjà : ce serait la restitution aux Farnèse de tous les biens qu'avait occupés ou saisis
‘ Le 29 janvier 1555, il était à Valentano près du lac de Bolsena ; le 4er mars. à Galera près Montalto ; le 6 mars, à Toulon. — G. Grandi et A. Rossetto au d. de Ferrare, 1555, 12 janvier, Rome (Arch. d'Etat de Modène, Roma; orig.). — Giul: Ardinghello à Octave Farnèse, 1555, 7 mars, Marseille (Arch. d'Etat de Parme, Francia ; orig.)}. — Alex. Farnèse à Octave, 1555, 11 mars, Avignon (Arch. d'Etat de Naples, Carte Farnes., fascio 703 ; orig.).
* Alex. Farnèse à Octave, 1555, 20 mars, Avignon ; 15-17 avril, Rome (Arch. de Naples, Carte Farnes., fascio 703 : orig.). — Ippol. Capilupi au d. de Mantoue, 1555, 16 avril, Rome (Arch. d'Etat de Mantoue, Roma ; orig.).
$ Sources supra cit. — Cf. G. CoGcroLa, 1 Farnesi ed il conclave di Paolo IV, dans Séudi slorici de Crivellucci, t. IX, pp. 76-17.
*Giac. Soranzo au doge de Venise, 4556, 9 septembre, Moret : retrace le cursus de la défection des Farnèse. (Arch. d'Etat de Venise, Dispacci, Franza, filza 12 ; orig.).
LA DÉFECTION DES FARNÈSE sl
l'Empereur, — de Plaisance dont Ferrante Gonzague s'était emparé après l'assassinat de Pier-Luigi en 1547, du douaire de Marguerite d'Autriche, en Toscane et dans le royaume de Naples, confisqué par Charles-Quint en 1551, pendant la guerre de Parme, enfin des bénéfices du cardinal Alexandre, et surtout de la riche abbaye sicilienne de Monreale, mis sous séquestre au cours de la même guerre. De plus, le cardinal espérait obtenir, au conclave futur, les voix du parti espagnol, sans compter qu’une fois libéré de la tutelle française, il pourrait traiter aisément et ouvertement avec le duc de Florence et le duc d’Albe, qui étaient ses amis personnels.
Mais, d’autre part, les Farnèse, dont la cupidité n’était pas moins prudente qu'audacieuse, prévoyaient des risques considérables. Henri IT, s’il devinait leur conduite, leur enlèverait d’un coup tous subsides, secours et bénéfices, l’ensemble des dons énormes qu’il avait accumulés à leur profit depuis 1551. En outre, si leur manœuvre était découverte trop tôt, ils se trouveraient lâchés par les Français avant d’avoir rien obtenu des Espagnols, et ceux-ci feraient payer cher leur bonne grâce‘.
Le cardinal Farnèse et son frère, après avoir reconnu ces dangers, fondèrent leur dessein sur l'hypocrisie : donner publiquement des preuves de fidélité au roi de France et se lier par une négociation secrète à la cour d'Espagne. Au mois de juillet 1555, le cardinal Santa-Fiora, ami et parent d'Alexandre Farnèse, envoyait à Bruxelles son secrétaire Lottino, pour informer Granvelle discrètement que, si l’on voulait l’y autoriser, il se chargerait de « remettre la casa Farnèse dans le bon chemin ». Charles-Quint connaissait trop bien la fourberié dé son gendre pour accueillir sans preuve le repentir de celui-ci. Granvelle répondit au cardinal Santa-Fiora qué le duc dé Florence, le duc d’Albe et Francesco de Toledo äyänt fégü pouvoir pour traiter éventuellement avec la famille Faïnèse, il convenait de ne pas leur enlever ce soin. Réponse évasive, qui laissait, cependant, la négociation attachée ?.
Un peu refroidis et, d'ailleurs, soucieux d'alimenter la confiance de Henri II par des preuves de fidélité, les Farnèse
1 Granvelle à Philippe, prince d'Espagne, 1555, 18 juillet, Bruxelles, publ. p. Weiss, Papiers d'Etat de Granvelle, t. IV, pp. 453-454.
? Lettre de Granvelle supra cit.
montrèrent, à l'automne de 1555, un grand zèle pour la politique française. L’avènement de Paul 1V offrait à leur désir d'excellentes occasions. Le nouveau pape s'était plu à favoriser les petits-fils de Paul 1IL. Alexandre Farnèse fut, un moment, le maître au Vatican‘. Octave lui-même était venu à Rome le 11 juin, pour prêter serment d’obéissance au pontife : celui-ci, dans le consistoire du 27, lui remit un bref d’absolution générale des choses passées durant la guerre de Parme”. Le duc partit le 14 juillet et s’en alla passer l'été, non loin de Rome, dans l’État de Castro. Il y resta plusieurs mois et prit une part discrète, mais efficace, aux intrigues où se mêlèrent les ambitions des Carafa et la politique des agents français‘. C’est alors que fut préparée une véritable expédition pour rouvrir la guerre de Sienne, au nom du roi de France mais, semble-t-il, à son insu. Le 29 septembre 1555, Carlo Carafa, l'ambassadeur D’Avanson, le cardinal Farnèse et le duc Octave se réunirent en conférence à Rome : ils décidèrent qu'Octave prendrait le titre de lieutenant général de Henri II en Toscane, se rendrait à Pitigliano aux confins du territoire de Sienne st de l’État pontifical, y lèverait quatre mille hommes de pied et, profitant du « premier beau temps », tenterait de surprendre quelques places ; d'autre part, le duc d'Urbin, « capitaine général de la Sainte-Église » et beau-frère des Farnèse, menacerait les frontières du royaume de Naples avec les troupes du Saint- Siège *. Rome était alors toute bouleversée par la fureur de Paul IV, qui frappait les Impériaux. Carlo Carafa et D'Avan-
‘ Ippol. Capilupi au card. de Gonzague, 1555, 31 mai, Rome (Arch. d'Etat de Mantoue, Carteg. del cardinale, Roma ; orig.). — G. Grandi au d. de Ferrare, 1555, 6 juillet, Rome: « Il carle Farnese, qual ha portato nome sin qui di governare il pontificato.…. » (Arch. d'Etat de Mouène, Roms ; orig.).
? G. Grandi au d. de Ferrare, 1555, 26 juin, Rome (Arch. de Modène, Roma : orig.). — Concilii Tridentini diaria, ed. $. Merkle, t. Il, pp. 274-276.
°F. Franchino à Margucrite d'Autriche, 1555, 14 juillet, Rome (Arch. d'Etat de Parme, Roma ; orig.).
* Vinc. Buoncambi à Marguerite d'Autriche, 1555, 48 septembre, Rome (Arch. de Parme, Roma; orig.).
5 Le card. Farnèse à Marguerite d'Autriche, 4555, 4, 13, 15, 16, 27 octobre, Rome (Arch. d'Etat de Naples, Carte Farnes., fascio 705 ; orig.). Le même à la même, 1555, 2 octobre, Rome (Arch. cit. Carte Farnes., fascio 399, fascic. 2 : orig.). — A. Serristori au d. de Florence, 1555, 3, 6, 18 octobre, Rome (Arch. d'Etat de Florence, Mediceo, 3274, 427-439 vo: orig.). — Pallavicino Rangone à Octave Farnèse, 1555, 45 octobre, Modène (Arch. de Parme, Modena ; orig.). po are ue au d. de Florence, 1555, 18 octobre, Milan (Mediceo, 3106,
; orig.).
son, ivres d'aventures, excitaient le tumulte ; ils pensaient trouver dans les Farnèse des collaborateurs dévoués.
Mais il apparut bientôt que l’aititude de ces derniers n’était que comédie. Peut-être Octave, qui ne reculait devant aucune occasion pourvu qu’elle fût fructueuse, eût-il accepté la direction et le bénéfice de la nouvelle entreprise si le succès eût été assuré. Or, le bruit s’en était répandu très vite dans toute l'Italie; l'avantage du secret était perdu. D'abord, le duc d’Urbin se déroba. Venu à Rome le 2 octobre, il montra le désir de se soustraire à une charge compromettante *. Guidobaldo della Rovere présenta « gentiment et modestement » au pape sa démission de capitaine général; Paul IV, le 26 décembre, nomma le comte de Montorio en son lieu ?. Octave suivit l'exemple de son beau-frère, mais avec moins de franchise*. Il lâcha l’entreprise sans l'avouer. Dès le 3 novembre, D’Avanson et Lanssac lui reprochaient vivement son inertie : « Ce seroit, écrivaient-ils, une diminution de réputacion non seullement aux affaires de Sa Sainteté, mais à ceulx du Roy‘. » Soubise, gouverneur de Montalcino, qui s'était mis en peine pour soutenir l'expédition éventuelle, finit par accuser Octave de duplicité*. Au terme, on ne fit rien. |
Dès lors, les Farnèse perdirent leur crédit à la Curie. Carlo Carafa montrait ouvertement de la défiance envers Alexandre. Celui-ci, furieux de se trouver démasqué; attaquait en secret le cardinal-neveu. « C'est un écervelé, écrivait-il à Octave, il tombe en colère sans raison, accepte tout ce qu’on lui dit, veut toujours parler et agir, et ne souffre pas, par ambition, que personne autre que lui communique avec le pape. » Après l’arrivée des cardinaux de Lorraine
‘ À. Serristori au d. de Florence, 1555, 2 octobre, Rome (Arch. d'Etat de Florence, Mediceo, 3274, 424 ; orig.).
? Navagero au Sénat de Venise, 1555, 27 décembre, Rome (Arch. d'Etat de Venise, Dispacci, Roma, t. VII, fol. 77; copie). — Cf. R. Ancez, Noncialures, 1,2; p- 327.
8 Le card. Farnèse à Marguerite d'Autriche, 1555, 2 octobre, Rome (Arch. d'Etat de Naples, Carte Farnes., fascio 399, fascic. 2 ; orig.).
4 D’Avanson et Lanssac à Octave Farnèse, 4555, 3 novembre, Rome (Arch. d'Etat de Parme, Roma ; orig.).
5 Soubise à Octave Farnèse, 1555, 8 novembre, Castelottieri ; le même au même, 1555, 20 novembre, Monticello (Arch. de Parme, Francia ; orig.).
5 Le card. Farnèse à Octave, 1555, 44 décembre, Rome ; le même au cav. Tiburtio, 4556, 9 janvier, Rome (An. Caro, Lettere scrilte al nome del cardinale Farnese, &. III, pp. 117-125).
et de Tournon, la discorde s’envenima. Charles de Guise, interprète des rancunes du cardinal de Ferrare contre Alexandre Farnèse et bien instruit, au demeurant, des vrais sentiments du Roi à l'égard de celui-ci, devait s'accorder parfaitement avec Carlo Carafa pour attirer les soupçons du pape sur la conduite des petits-fils de Paul HIT.
Bientôt, en effet, Alexandre put constater que les sentiments du pontife étaient changés. Vers le 25 décembre 1555, une scène violente fit tomber toutes ses illusions. A ce moment, le duc d’Urbin venait de donner sa démission de capitaine général. Le cardinal ayant visité Paul IV, l’entretint des nouvelles réformes ecclésiastiques, qui lésaient l’intérêt des princes du Sacré-Collège. Ces observations déplurent au pontife : « Vous avez toujours été un perfide, s’écria-t-il, un méchant et un hérétique, mais je vous en ferai repentir. » Effrayé, Alexandre parla de se réfugier en Avignon’.
Ce fut le protonotaire de Noailles qui, passant par l'Émilie pour se rendre à Rome, remit à Octave Farnèse, de la part du Roi, les articles de la trêve de Vaucelles?.
De ces articles, il en était un qui touchait le duc au point le plus vif de ses intérêts : le traité de trève déclarait que le douaire de la reine Eléonore, sœur de Charles-Quint et veuve de François I‘, à savoir les terres et seigneuries de Quercy, Agenais, Villefranche et sénéchaussée de Rouergue, avec les jugeries de Rieux, Verdun et Albigeois, — biens que Henri Il avait donnés, le 25 mars 1552, à Marguerite de Parme pour la dédommager de la perte de sa dot confisquée par l’'Empereur, — serait reslitué à la dite reine Éléonore*. De fait, au
* Adr. Saraceni à la Balia de Sienne, 1555, 28 décembre, Rome (Arch. d'Etat de Sienne, Lettere alla Balia, CCXXI, 55 ; orig.).
* Henri IL à Octave Farnèse, 1556, 15 février, Blois : « Ayant depesché le prothonotaire de Noailles pour aller à Romme porter à mes ministres le traicté de la trefve, je luy ay bien voulu donner charge expresse de vous en faire part..., vous povant asseurer que vous n'aurez jamais amy ne protecteur qui de meilleur cueur désire vous conserver et maintenir en vostro eslat.» (Arch. de Naples, Carte Farnes., fascio 258, fascic. 10 ; orig.).
$ Hier. Curtio à Marguerite d'Autriche, 4556, 1er-mars. Lyon (Arch. d'Etat de Naples, Carte Farnes., fascio 269, fascic. 2 ; orig.). — Cf. Du Moxr, Corps diplomatique, t. IV, partie UI, p. 84.
cours de l’année 1556, la belle-mère du Roi recouvra le douaire qui lui avait été enlevé par un procédé singulier‘.
Cette clause était grosse de conséquences. La première fut un relâchement naturel des liens qui unissaient les Farnèse à la couronne de France. Il est vrai que le traité ordonnait, en termos vagues, que la dot de Marguerite lui serait également restituée. Mais, par là, Henri II créait lui-même l’occasion d'un rapprochement de Charles-Quint et des Farnèse. Le cours des événements entraîna, dès lors, fatalement ces derniers dans l'orbite espagnol.
Le duc de Parme et son épouse Marguerite ne s'étaient jamais résignés à la disgrâce qui les avait privés de l'appui de Charles-Quint. S'ils se réjouirent de la trêve, ce fut parce que cet acte leur offrait l'espoir d’une réconciliation. Marguerite avait beaucoup souffert d’être brouillée avec son père ; les prévenances de Henri II ne l'en avaient point consolée. D'ailleurs, le long et âpre procès qu’elle soutenait toujours à Rome contre la reine Catherine, au sujet de la succession d'Alexandre de Médicis, gênait ses rapports avec la cour de France”.
Quant au cardinal Farnèse, il montra une grande joie de la trêve de Vaucelles. Il félicita son frère en lui donnant le conseil équivoque « de se mettre désormais sur une voie où il ne risquât pas de se ruiner complètement »*. C'était l’encourager à la duplicité. Même, au printemps de 1556, le cardinal entretinl une correspondance amicale avec le duc d’Albe, vice-roi de Naples‘. D’autre part, il montrait à Henri IT une gratitude et un dévouement absolus®. Il semble aussi qu'il ait flatté les tendances belliqueuses des Carafa et des agents français à Rome ; il s’intéressait aux affaires de Sienne. Ces variations prouvent seulement le désir qu’il
* Les dossiers de restitution sont conservés aux Arch. de Naples, Carte Farnes., fascio 274 ; orig.
* Sur ce sujet, le card. Farnèse à Marguerite d'Autriche, 4556, 11 avril, Rome (Arch. de Naples, Carte Farnes., fascio 399, fascic. 2 ; orig.).
# Le card. Farnèse à Marguerite d'Autriche, 1556, 24 février, Rome (Arch. de Naples, Carte Farnes., fascio 399, fascic. 2 ; orig.).
* Le duc d’Albe au card. Farnèse, 1556, 5 mai, Naples (Arch. de Naples, Carte Farnes., fascio 698, fascic. À ; orig.).
° Le card. Farnèse à Henri Il, 1556, 26 mars, Rome (Arch. de Naples, Carte Farnes., fascio 402, fascic. 2 ; minute).
$ Adr. Saraceni à la Balia de Sienne, 1556, 28 mai, Rome (Arch. d'Etat de Sienne, Lett. alla Balia, CCXXII, 35 ; orig.).
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avait de recouvrer ses bénéfices dans le royaume de Naples aussi bien que de garder ceux qu'il possédait en France.
Alexandre Farnèse cherchait à s’éloigner de Rome : dans la Curie il se sentait surveillé par tous et mal placé pour jouer la comédie; au demeurant, il avait peur des colères soudaines du pape. Le 10 avril, le cardinal demandait nettement au pontife de lui donner congé pour se retirer en Avignon : Paul IV l’accueillit fort mal‘. Les Carafa craignaient qu’en France, Alexandre ne fit quelque mauvais office, auprès du Roi, pour leur nuire”. Enfin, le 7 juin, le cardinal put s'éloigner, à condition de ne pas sortir d'Italie; il passa quelques jours à Ronciglione, puis se rendit à Parme pour guider les graves démarches qu’entreprenait alors son frère, Octave *.
De Fontainebleau, le 23 juin, Henri II informa le duc de Parme qu'il avait résolu de réduire les dépenses consenties jusqu'alors pour la protection des Farnèse : « M’asseurant bien, mon cousin, écrivait-il, que, pour la singulière affection et dévotion que vous me portez, vous trouverez bon, comme il est plus que raisonnable, que je regarde tous les moiens que je pourray de me soulaiger de despense, tant pour acquicter les grosses debtes et intérestz qui courent sur moy que pour faire ung bon fondz de deniers pendant ce temps de trefve*. » Inspirée par le légat Carafa ou plutôt par Montmorency, cette mesure confirma juste les sentiments d'Octave qui inclinaient vers l'Espagne.
Un mois auparavant, le 25 mai, Octave était entré décidément en négociation avec les représentants de Philippe I. Il avait envoyé son agent Ottavio Baiardo visiter le cardinal de Trente, gouverneur du Milanais, avec mission de réclamer
Vince. Buoncambi à Octave Farnèse, 1556, 41 avril, Rome (Arch. d'Etat de Naples, Carte Farnes., fascio 260, fascic. 8; orig.). — J. Grandi au d. de Ferrare, 1556, 15 avril, Rome (Arch. d'Etat de Modène, Roma : orig.). — Caligari à Commendone, 1556, 30 mai, Rome (Arch. Vatic., Principi, 23, fol. 1 ; orig.).
* Gianfiglazzi au d. de Florence, 1556, 6 juin, Rome (Arch. d'Etat de Florence, Mediceo, 3275 ; orig.).
* Lettres d'Alexandre Farnèse, 1556, juin (Arch. de Naples, Carte Farnes., fascio 705 ; orig.). — Caligari à Commendone, 1556, 3-47 juin, Rome (Arch. Vatic., Principi, 23, fol. 8-49 ; orig.).
4 Henri II à Octave Farnèse, 1556, 23 juin, Fontainebleau (Arch. de Naples, Carte Farnes., fascio 185, fascic. 5 ; orig.). Montmorency au même, même dâte (Jbidem ; orig.).
le marquisat de Novare, Plaisance et tous les biens des Farnèse, saisis jadis par l'Empereur et dont le traité de Vaucelles ordonnait la restitution *. C'était au moins offrir aux Espagnols un sujet précis de pourparlers. Philippe IT accepta vite le principe de la restitution, mais sa diplomatie s’efforça d’en changer l’origine : au lieu de considérer cette restitution comme un effet de la trêve de Vaucelles, obtenu par la protection des Français, il ne voulut l’accorder que comme preuve de sa générosité. Il libérait ainsi les Farnèse de toute gratitude envers Henri IT et se les attachait comme par un marché”.
Assuré que la restitution se ferait d’une manière ou d’une autre, Octave jugea qu'il était temps de prévenir la colère du roi de France. Dans les derniers jours de juin, il dépêchait un courrier pour avertir Henri II des bonnes intentions du roi d'Espagne et lui demander son avis : il élevait, comme pour se justifier d'avance, quelques griefs contre son « protecteur », auquel il reprochait de ne pas lui faire payer régulièrement les subsides promis par la capitulation de 1551, et d’avoir voulu lui enlever son duché pour le donner aux Este, contre une compensation dérisoire en France*.
La dépêche d'Octave accabla Henri Il et ses conseillers. « Les François, écrivait Simon Renard, ont ressenti ce coup plus que chose depuis longtemps*. » Ce fut une fièvre de gestes et de démarches. Le Roi expédia des courriers au duc de Ferrare, au pape, au cardinal de Tournon, pour que chacun d’eux s’efforçât d'enrayer la défection des Farnèse. À Octave lui-même Henri Il se hâta d'envoyer une copie du traité secret de ligue entre la France, Hercule d’Este et le Saint-Siège ; il voulut lui persuader que le premier but de cette ligue serait de reconquérir Plaisance. De plus, il renouvela la promesse de lui payer des subsides entiers et réguliers. M. de Fourquevaux partit, avec mission d'aller ranimer la fidélité du duc de Parme *.
4 Octave Farnèse au card. de Trente, 1556, 25 mai, Parme (Arch. de Florence, Mediceo, 3106, fol. 533 ; orig.).
# Guido Lolgi au cav. Tiburtio, 1556, juillet, Bruxelles (Arch. d’Etat de Parme, Carteggio Farnes., Paesi Bassi ; orig.).
8 S. Renard à Philippe Il, 1556, 7 juillet, Paris (Papiers de Granvelle, t. IV, pp. 622-623).
4 Ibidem.
5 Ibidem.
A Rome, le bruit de la défection ne se répandit qu’assez tard. Vers le 20 juillet, on commençait à publier la nouvelle qu'Octave, réconcilié avec les Espagnols, avait recouvré Plaisance. Le cardinal de Saint-Ange, Ranuce Farnèse, qui se trouvait alors dans la Ville éternelle, se rendit chez le pape et démentit les informations touchant la conduite de son frère. Paul IV, surpris par la rumeur publique et persuadé qu'il s'agissait d’une mauvaise plaisanterie, accueillit volontiers le bon discours de Ranuce‘. Mais, le 25 juillet, les banques publièrent des nouvelles plus précises et répandirent le texte même de l’accord entre Octave Farnèse et Philippe IT : le roi d'Espagne, disait-on, restituerait à son beau-frère la ville et le pays de Plaisance, avec Novare et tous les biens des Farnèse saisis par Charles-Quint dans le royaume de Naples ; le duc de Parme serait nommé bientôt gouverneur du Milanais et son fils, le petit Alexandre, irait, comme otage, achever son éducation à la cour de Bruxelles. Le parti espagnol montra, dans Rome, une « allégresse infinie ». Les Français étaient atterrés. On disait que le cardinal de Tournon, parti le 18, irait à Parme. M. de Soubise quitta Montalcino, dont il était gouverneur, et prit en hâte la route d’Emilie pour porter à Octave, qu’il avait servi longtemps, des exhortations*. L’ambassadeur D’Avanson, le 26 juillet, écrivait au duc de Parme : « Je n’ay voulu faillir vous advertir que tous les serviteurs de Sa Majesté, qui sont par deça, ont entendu le bruict qu'on a faict courir icy que vous estiez appoincté avecques l'Empereur, dont ilz sont tous demouréz grandement esbaiz, ne pouvant croyre, veu la cognoissance qu’on a de vostre bon naturel, que vous soiez pour abandonner jamais celuy qui s’est monstré si affectionné envers vous et les vostres*®. »
Les Farnèse se trouvaient engagés dans la passe dangereuse. Les nouvelles, qui annonçaient leur réconciliation avec Philippe Il comme un fait accompli, étaient prématurées. Leur agent, Hieronimo de Correggio, poursuivait à
‘ Ranuce Farnèse au card. Alexandre, 1556, 22 juillet, Rome (Arch. d'Etat de Naples, Carte Farnes., fascio 1791 ; orig.).
? Avis de Rome au d. de Florence, 1556, 18 juillet (Arch. d'Etat de Florence, Mediceo, 3724, 123 ; orig.). — Marchio Valerii au card. Farnèse, 1556, 28 juillet, Rome (Arch. de Naples, Carte Farnes., fascio 413, fascic. 1 ; orig.).
$ J. d’Avanson à Octave Farnèse, 1556, 26 juillet, Rome (Arch. d'Etat de Parme, Roma ; orig.).
Bruxelles les négociations de l'accord, mais il n'avait encore obtenu rien de définitif‘. Le temps était venu de mentir effrontément, si l’on ne voulait point perdre tous ses protecteurs à fois et s’attirer, pour récompense, leurs représailles.
Octave n’y mit point de vergogne. Le 8 juillet, le duc de Paliano lui avait écrit pour le prier d'envoyer sa cavalerie au service du Saint-Siège, en prévision de la guerre prochaine contre les Espagnols ?. Sans hésiter, le 31, Octave répondit : « Dans deux ou trois jours, cent chevaux seront prêts à se mettre en marche au premier signal *. » Bien plus, au moment même où il apprit que l'accord était signé à Bruxelles, il dépêcha un courrier à Rome pour promettre au pape qu'il ne traiterait pas avec les Espagnols*.
Devant les Français, Octave prit la même attitude. A M. de Fourquevaux, qui lui transmit les reproches du Roi, il répondit en niant qu'il eût fait des offres à Philippe I. L’évêque de Lodève, spectateur averti de cette comédie, s’en indignait : « Voyant la despesche que vous avez faite vers le duc Octavio, écrivait-il à Montmorency, et le langage qu'il tint à M. de Fourquevaux à son arrivée, si fort contraire à ce qu'il en avoit dans le cœur, cela me fait croire qu'il a voulu faire et la pratique et la conclusion si secrètement que nous n'en ayez rien sçeu, et d'autant plus est-il inexcusable. » Du Gabre souhaitait qu’on frappât les Farnèse avec brutalité: « Faites seulement prier le cardinal Caraffe qu'il les veuille traiter comme ils méritent, car vous verrez qu’il leur ostera bientost l'estat de Castro, qui est de trente mil escus de rente, et appelleront le cardinal Farnèse à Rome, qui se gardera bien d’y aller, et, en bons termes de justice, ils le priveront de la Chancellerie et des bénéfices et par adventive du
4 L’arch. de Consa au card. de Pise, 1556, 10 août, Bruxelles (Arch. Vatic., Principi, 22, fol. 76; orig.). — Correspondance de H. de Correggio, aux Arch. d'Etat de Parme.
? Le d. de Paliano à Octave Farnèse, 1556, 8 juillet, Rome (Arch. de Parme, Roma ; orig.).
3 Octave Farnèse au d. de Paliano, 4556, 31 juillet, Torchiara (Bibl. Vatic.,
Barberini, ms. lat. 5705, fol. 55 ; orig.). — Cf. R. Ancel, Revue bénédictine, 4905, p. 44.
* Paleotti au card. Farnèse, 1556, 29 août, Rome : « Dicono che il duca ha
burlato il papa con haverli mandato otto giorni sono Gio. Domenico à promettere che non farebbe cosa alcuna et che non era in termine da farsi... » (Arch. de Parme, Roma ; orig.).
chapeau, et asseurez-vous que c’est lui qui a dressé toute cette partie’. »
Des raisons d'ordre matériel et moral empêchèrent le Roi de frapper. Il fallait se ménager le moyen de retirer du duché de Parmeles munitions et les vivres, qui appartenaient à l’armée française : quatorze mille setiers de blé et vingt pièces d'artillerie. D'ailleurs, Henri II, tout « assombri », ne pouvait se résigner aux faits : la trahison des Farnèse lui paraissait monstrueuse, invraisemblable. Pour offrir encore à Octave des « choses advantageuses », il dépêcha de nouveau M. de Fourquevaux, qui était rentré à la Cour *.
Cependant, l'heure du dénouement était arrivée. Dès le 25 août, les lettres, par lesquelles Philippe Il accordait la restitution de Plaisance à Octave, furent publiées dans la ville de Parme*. Le 15 septembre, à Gand, fut signé l’accord général entre le roi d'Espagne et les Farnèse*. Les clauses de ce traité comportaient restitution à Octave de la ville et du « comté » de Plaisance, sauf la forteresse, des places et territoires du Parmesan occupées par les Espagnols, de Novare et des biens, sis dans le royaume de Naples, dont jouissait le duc avant la guerre de 1551, restitution à Marguerite d'Autriche de sa dot confisquée par Charles-Quint, restitution au cardinal Alexandre de l’abbaye de Monreale en Sicile; enfin le fils d'Octave et de Marguerite devait achever son éducation soit à Milan, soit à la cour d'Espagne, en attendant qu’il épousât une fille de Cosme de Médicis’. Le 19 octobre, Christoforo Madruzzo, cardinal de Trente et gouverneur du Milanais, fit restitution solennelle de Plaisance à Octave Farnèse®. Dans tous leurs Etats, palais, villas et
{ D. du Gabre à Montmorency, 1556, 28 août, Venise, publ. p. A. VirTauis, Op. cit., p. 187.
* S. Renard à Philippe II, 1556, 41 août (Papiers de Granvelle, t. IV, p. 660). — C. Carafa au d. de Paliano, 1556, 4er août, Paris, p.p. R. AnceL, Op. cit., I, 2, pp. 453-454.
* B. Bergonzi au d. de Ferrare, 1556, 25 août, Parme (Arch. d'Etat de Modène, Parma ; orig.).
d Cap. Lucantonio à Octave Farnèse, 1556, 16 septembre, Gand : Hier. de Correggio au même, mêmes date et lieu ; le régent Schizo au même, 18 septembre, Gand ; Granvelle au même, 20 octobre, Gand (Arch. d'Etat de Parme, Paesi-Bassi ; orig.).
* Bibl. Nat., ms. fr. 20455, fol. 273 ; copie ital. du xvi° s. — Publ. p. [Rus- CELLI}, Lettere di principi, t. Il, fol. 174.
* Le card. Farnèse à Octave, 1556, 20 octobre, Parme (Arch. d'Etat de Naples, Cartes Farnes., fascio 705; orig.). — Le même au card. Carafa, 4556, 20 oc-
terres, les petits-fils de Paul IIT célébrèrent par des fêtes cet heureux résultat. « Nous restons tant obligés envers le bon roi catholique qu’on ne le saurait exprimer », écrivait le cardinal Farnèse*.
Les vainqueurs n'avaient plus à se cacher : ils annoncèrent partout leur succès. De tous les amis de l'Espagne, ils reçurent de copieuses félicitations”. Restait la crainte du pape et du roi de France. Paul IV pouvait priver les Farnèse de leurs biens et de leurs charges dans l’État pontifical, On crut, un moment, qu'il allait le faire : au début de septembre, il avait soumis à des juristes le cas de savoir si Octave « était tombé en félonie » *. Mais les accusés adressèrent au pape de telles protestations de fidélité que sa colère s'adoucit *.
Le seul des agents français que les Farnèse s’efforcèrent alors de gagner à leur cause, fut le cardinal de Tournon. Celui-ci répondit à leur première communication par ce ferme conseil : « Vous avez aussi grand besoing de conserver voz amyz que devant. » Mais ils insistèrent pour qu'il prit leur défense auprès de Henri II et envoyèrent, à Castel- Durante en Ombrie, un agent chargé de lui-exposer « toute l'histoire dès le principe ». Le cardinal répondit par des assurances aimables, mais vagues.
Vers le 5 septembre, était arrivé à Fontainebleau un gentilhomme italien, porteur de lettres d’Octave annonçant au roi de France sa réconciliation avec Philippe IL. Le duc déclarait « n'avoir pu refuser un accord si avantageux », il
tobre, Parme (Bibl. Vatic., Barberini, lat. 5704, fol. 23; orig.). — Relation détaillée par l’év. de Terracine, 4556, 26 octobre, Milan (Bibl. Vatic., Barberini, lat. 5716, fol. 114-115; orig.).
1 Dossiers de réjouissances et lettres de félicitations (Arch. de Naples, Carte Farnes., fascio 692, fascic. 7; orig.). — Le card. Farnèse au d. de Florence, 4556, 28 septembre, Parme (Arch. d'Etat de Florence, Mediceo, 3724, 162 ; orig.).
2 Cosme de Médicis à Fab. Ferraro, 4556, 16 septembre, Florence (Mediceo, 3112, 28 ; orig.).
8 Paleotti au card. Farnèse, 1556, 5 septembre, Rome (Arch. de Parme, Roma; orig.).
a Alexandre et Octave Farnèse au card. Carafa, 1556, 20 octobre, Parme, et 23 octobre, Plaisance (Bibl. Vatic.., Barberini, lat. 5704, fol. 23 et 5705, fol. 67; orig.).
s Le card. de Tournon à Octave Farnèse, 1556, 8 septembre, Abbaye de Figliolo (Arch. de Parme, Roma ; orig.).
8 Ascanio Celso au card. Farnèse, 1556, 1er octobre, Castel Durante (Arch. de Parme, Urbino; orig.).
priait son ancien protecteur de ne pas s’en fâcher et affrmait, pour finir, avec ironie ou cynisme, qu’il observerait désormais la neutralité. Henri II lut cet étrange dépêche, puis il dit : « L’ingratitude de l'Italien passe toutes les aultres. ‘ »
Le 27 septembre, il adressait à Octave une lettre très froide, l’informant qu’il envoyait à Parme M° Gilbert Coyffier, trésorier et général des finances de Piémont, avec M. de Serres, surintendant des munitions, pour enlever du duché et transporter à La Mirandole les provisions qui lui appartenaient”. Les commissaires arrivèrent à Parme le 3 novembre : sous la surveillance du cardinal Farnèse, Paolo Vitelli leur remit, au nom du duc, des pièces d’artillerie, balles, poudres et plombs, pour une valeur de soixante-quinze mille écus *.
Les Farnèse avaient joué sans accident le premier acte de leur comédie. Il s'agissait désormais d'empêcher que l’entreprise ne finit en tragédie. Nous verrons qu’ils évitèrent, par miracle, les représailles du roi de France. Il faut, dès maintenant, expliquer le secret de leur attitude future.
Après avoir trahi si bassement leur « protecteur », ils ne pouvaient éprouver envers lui que de la haine. De cœur, ils furent dès lors tout Espagnols. Ils surent même augmenter l’ignominie de leur conduite, en révélant à Philippe II et à Cosme de Médicis les clauses du traité de ligue qui unissait, depuis six mois, la France au Saint-Siège et au duc de Ferrare *. Mais, par crainte de perdre les biens ou les bénéfices qu'ils possédaient encore en France, ils continuèrent de cacher leur besogne.
Philippe IT lui-même prit peine de montrer la voie à leur hypocrisie. Giuliano Ardinghello, principal conseiller des
‘ S. Renard à Philippe I, 1556, 6 septembre, Moret (Papiers de Granvelle, t. IV, p. 685).
* HenriIl à Octave Farnèse, 4556, 27 septembre, Paris (Arch. d'Etat de Naples, Carte Farnes., fascio 185, fascic. 5 ; orig.).
* Le card. Farnèse à Octave, 4556, 4 novembre, Parme (Arch. de Naples, Carte Farnes., fascio 1791 ; orig.). — Fabr. Ferrero à Cosme de Médicis, 4556, 31 octobre, Milan (Arch. d'Etat de Florence, Mediceo, 3106, fol. 649 ve: orig.).
* F. Ferrero au même, 34 octobre, Milan (Mediceo, 3106, 647; orig.).
Farnèse, arrivait à Bruxelles, le 20 novembre 1556, pour y résider comme ambassadeur. Quelques jours après, Marguerite d'Autriche, épouse d'Octave, rejoignait aussi la cour de son frère, en compagnie du petit Alexandre. Par ces intermédiaires, le roi d'Espagne transmit à ses nouveaux alliés toute la règle de leur conduite {.
La somme de cette conduite, c’était encore de mentir pour mieux trahir. « Dissimuler devant le roi de France sous couleur de neutralité, mais ouvrir les yeux, prendre garde à la sûreté de son Etat et de sa personne, se tenir prêt pour accabler l'ennemi, au cas d'une bonne et belle occasion », tels furent les conseils de Philippe IT à son beau-frère. Le Catholique exigea même davantage : il voulait qu'Octave, tout en observant les apparences de la neutralité, cherchât une « bonne et belle occasion » d’attaquer son ancien protecteur. Bref, Philippe Il, informé que les intrigues des Carafa et des Guises préparaient une entreprise sur le royaume de Naples, désirait qu'en temps opportun, le duc de Parme déclarât la guerre à Hercule d’'Este, son voisin, pour paralyser le concours de celui-ci et obtenir, en cas de perte dans l'Italie méridionale, une compensation dans les États de Ferrare. D'ailleurs, poussé par un scrupule louable, Philippe conseillait à Octave de restituer au roi de France le collier de l'Ordre de Saint-Michel, qui était le signe d’un serment de fidélité”.
Octave suivit docilement, mais prudemment, cette route de honte. Lui-même se fût déclaré sans doute avec plus de franchise, s’il n’eût été retenu par son frère, le cardinal. Alexandre craignait de perdre ses bénéfices en France : il mentait, affirmant sans pudeur, dans ses lettres, au Roï et à ses agents qu'il avait fait tout l’effort possible pour empêcher son frère de passer au parti de l'Espagne”.
Henri I fut arrêté longtemps par le cher souvenir d'Horace Farnèse, de ce prince bien-aimé, son gendre, qui avait été tué jadis à son service ; il ne pouvait imaginer toute l'ingra-
4 Giul. Ardinghello à Octave Farnèse, 1556, 20 novembre, Bruxelles (Arch. de Naples, Carte Farnes., fascio 414, fascic. 4; orig.). — Le même au même, 1556, 26 novembre, Bruxelles (Arch. d'Etat de Parme, Paesi Bassi; orig.).
# Giul. Ardinghello à Octave Farnèse, 1557, 13 janvier, Bruxelles (Arch. d’utat de Naples, Carte Farnes., fascio, 407, fascic. 3; orig.). — Marguerite d’Autriche à Octave Farnèse, 1557, 13 janvier, Bruxelles (Arch.et loc. cit.; orig.).
# An. Caro, Lettere scritte al nome del cardinale Farnese. t. IT, pp. 204-213.
titude des tristes aventuriers qu’il avait sauvés de la ruine; sa nature était rebelle aux brusques déchirures. L'heure vint, cependant, où les Farnèse, entraînés par le poids de leur trahison et par leur cupidité toujours croissante, bravèrent au grand jour le Très-Chrétien : ils prirent les armes contre lui. Alors, Henri Il les frappa. Par lettres patentes du 23 octobre 1557, données à Saint-Germain-en-Laye, il déclara confisqués tous les bénéfices du cardinal Farnèse, en France : c’étaient les abbayes de Saint-Étienne de Caen, de Beauport et de Granselve, et l’archevêché de Viviers, — reste d’une plus grande fortune que les réformes ecclésiastiques de Jules III et de Paul IV avaient réduite. Les termes de cette privation infligeaient aux Farnèse une flétrissure. « Nous avons esté adverti, disaitle Roi, des malins offices et iniques portementz que le cardinal Farnèze, avecques ses frères, font ordinairement partout où ilz peuvent au préjudice de nos affaires et services, s’estans alliéz et prins party avecq le roy d'Espaigne, nostre ennemy et adversaire, après que nous les avons longuement maintenuz en nostre protection, conservé leurs estatz et maison contre ceulx qui ont tué leur père, les ont voulu ruyner et atempter contre leurs personnes et biens, que nous avons conservés et deffendus envers et contre tous, y aiant faict et consommé une incroiable despence, sans les gentz de bien et de vertu que nous avons perduz à faire et soustenir la guerre pour eulx, qui par ce moien doivent estre tenuz, estimés et répputés envers Dieu et le monde les plus ingratz qui soient entre les vivans.{ »
Deux mois après, la majeure partie des bénéfices du cardinal Farnèse, valant trente mille « francs » de rentes, fut donnée par Henri Il au cardinal de Ferrare, Hippolyte d’Este ; le reste, une abbaye de dix ou douze mille « francs » d'entrées, échut à un frère du garde des sceaux, Jean Bertrand, archevêque de Sens et créature de Diane de Poitiers”.
‘ Lettres patentes adressées « au premier de noz maîtres des requestes ordinaires de nostre hostel, conseillers en nostre Grand Conseil et cours de Parlement de Rouen et de Bretaigne et au bailly de Caen, séneschal de Renes etc. », 1557, 23 octobre, Saint-Germain-en-Laye (Arch. de Naples, Carte Farnes.. fascio 749, fascic. Incerti; copie collationnée).
? L’év. de Fermo au card. de Naples, 1557, 24 décembre, Poissy (Arch. Vatic., Principi, 11, fol. 330 ; orig.).
Au mois d'août 1556, le résultat immédiat de la défection des Farnèse fut de réveiller les exigences du duc de Ferrare. Hercule d’'Este, estimant que, par cet événement, son alliance acquérait un plus grand prix, s’empressa de « faire enchérir sa marchandise » auprès du Roi. D'ailleurs, la situation se trouvait gravement modifiée : jusqu'alors, entre le Milanais soumis aux Espagnols et l'Etat de Ferrare, le duché de Parme avait formé comme un boulevard; ce boulevard appartenait maintenant à Philippe Il, qui pouvait menacer directement Hercule d’Este. Dès lors, celui-ci « ne dormit plus seurement » et il recommença d’implorer, avec ses larmes habituelles, le secours du roi de France‘.
Avant de quitter le royaume, au début du mois d'août, Carlo Carafa avait dépêché son confident, Annibale Rucellai, pour rendre compte au pape des affaires traitées. À Ferrare, le 19 août, Rucellai fut arrêté par Hercule, quile pria de remettre au duc de Paliano une lettre où il demandait instamment, pour ses États, la protection du Saint-Siège, vu la résistance de Henri Il?. L'agent arrivait à Rome le 21 août dans la nuit. Paul IV était alors préoccupé de son propre salut.
Après toute une année de négociations et d'intrigues ardentes, les deux politiques, celle des Guises et celle de Montmorency, restaient armées d’égale force. Le gain du connétable était apparent : depuis la guerre de Toscane, aucune entreprise n’avait troublé la vie du royaume, qui reprenait souffle dans la paix. Mais, par un long et subtil travail, la tenace énergie des Guises, s’aidant de l'ambition des Carafa et de la cupidité des Este, avait créé tout un réseau de liens invisibles, de traités secrets, qui, préparé pour l’occasion favorable, devait entraîner le Roi à la guerre, sans qu’il eût le temps d'y réfléchir.
4 D. du Gabre à Montmorency, 1556, 28 août, Venise, publ. p. A. VirTaLis, op. cit., pp. 186-188.
2 C. Carafa à Paul IV, 1556, 11 août, Anet, publ. p. R. Ancez, Nonciatures, I, 2, p. 457. — Hercule d’Este au d. de Paliano, 1556, 19 août, Ferrare (Bibl. Vatic., Barberini, lat. 5701, fol. 21 ; orig.).
8 Facchinetti au card. Farnèse, 1556, 22 août, Rome (Arch. d'Etat de Parme, Carteggio Farnes., Roma ; orig.).
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