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Prémédités ou non, les actes du pape, suivis naturellement de la contre-attaque espagnole, provoquèrent dans l'esprit de Henri II une réaction favorable à la guerre. Le 20 juin, Carafa se heurtait encore à la résistance pacifique du Roi. Mais, le 23, le légat pouvait écrire : « Sa Majesté a déclaré qu’elle défendrait à tout prix le Saint-Siège contre ses agresseurs“. » M. de Rambouillet fut aussitôt dépèché à Rome, où
1 Publ. ap. Mémoires — journaux de Guise, p. 353.
? Aless. Capilupi au card. de Gonzague, 1556, 23 juin, Rome : « Tornone disse hieri a Santa-Fiore : Io so che voi havete autorità col Re d’Inghilterra, fate opera che stiamo in pace, ahè vi prometto che dal canto mio farÿ il medesimo, et spero che cistaremo, ancor che il diavolo si metta in mezzo » (Arch. de Mantoue, Carteg. del Cardinale ; orig.).
# Bart. Cavalcanti à Octave Farnèse, 1556, 25 juillet, Rome (Arch. d'Etat de Naples, Cart. Farnes., fascio 699, fascic G; chiffré).
4 Le card. Carafa à Paul IV, 1556, 93 juin, Fontainebleau, publ. p. Ance., Nonciatures, I, 2, pp. 420-421.
il arriva le 13 juillet, porteur d'instructions assez équivoques : Henri Il promettait au pape de l'aider en cas de besoin, mais lui conseillait pourtant de « fuir la guerre »!.
Équivoques, aussi bien, apparaissent dès lors les gestes et les paroles du légat, du Roi, de Montmorency et des Guises. Ce qu'on peut deviner, c’est que Carafa, assez sûr de la collaboration des Lorrains et voyant le souverain à demi converti, employa tout son effort à gagner le Connétable. Piero Strozzi, ami de ce dernier, facilitait le jeu. D'autre part, le légat sut obtenir l'appui de Diane de Poitiers. La favorite écrira plus tard au cardinal : « Je vous ferè connestre que je ne suys fame de paroule mès byen de fet?. »
De même, le maréchal de Saint-André mit son influence au service du légat*. Tel encore le chancelier Bertrand, qui, désireux d’avoir le chapeau de cardinal, commença par céder au neveu du pape son évêché de Comminges ‘.
La Cour passa les derniers jours de juin et les premiers de juillet en cérémonies. Le 23 juin, Carafa présentait au Roi l’épée et le chapeau bénis®. La veille, Catherine de Médicis, dans un pénible accouchement, avait mis au monde deux filles jumelles, dont une seule vécut ‘. Après avoir fait son entrée solennelle à Paris, le 28 juin, Carafa revint à Fontainebleau pour servir de parrain à cette enfant, qui reçut le nom glorieux de Victoire. Le duc de Guise fut compère ”.
Depuis le 25 juin, Carafa avait obtenu de sérieux résultats, tels que, dans une audience qu’il donna aux ambassadeurs résidant à la cour de France, il ne put se tenir de jeter
? G. Grandi au d. de Ferrare, 1556, 15 juillet, Rome (Arch. d'Etat de Modène, Roma ; orig.). — Lettre de Bart. Cavalcanti supra cit.
* Diane de Poitiers au card. Carafa, s. d. (Bibl. Vatic., Barberini, lat. 3617, pièce 16; autog.).
# Saint-André au card. Carafa, 1556, 11 août, 9 octobre et 21 octobre (Bibl. Vatic., Barberini, lat. 3617, fol. 68-70 ; orig.).
* Sources cit. — Facchinetti au card. Farnèse, 1556, 4 juillet. Rome (Arch. d'Etat de Parme, Roma : orig.). — Cf. F. Hotman à Bullinger, 4556, 15 août, publ. p. R. DARESTE, ap. Revue historique, t. II, p. 46.
* Herc. Strozzi au d. de Mantoue, 1556, 25 juin, Melun (Arch. d'Etat de Mantoue, Francia ; orig.). — Domenico Achilli à la duchesse de Mantoue, 1556, 26 juin, Fontainebleau (Arch. et Loc. cit. ; orig.).
‘ Herc. Strozzi au d. de Mantoue, 1556, 25 juin, Melun (Arch. de Mantoue, Francia ; orig.).
* Domenico Achilli à la duchesse de Mantoue, 1556, 6 juillet, Fontainebleau (Arch. de Mantoue, Francia, orig.). — Registres du Bureau de la ville de Pa-
ris, &. V, pp. 436-437. — Cf. la correspondance de Simon Renard, dans Papiers de Granvelle, t. IV, passim.
publiquement son masque de légat pacificateur et prit vivement à partie le représentant du roi d'Espagne ‘. Dès lors, les gens bien informés savaient que Henri II avait promis au légat d’envoyer le duc de Guise en Italie, à l’automne suivant, pour y conduire une expédition dont le plan et l’itinéraire même étaient arrêtés ?. On annonçait partout des mouvements de troupes françaises, et le bruit se répandait que le Très-Chrétien s'était formellement engagé, par un nouveau traité, à protéger la famille Carafa ÿ,
Ces résultats, le légat les avait conquis par la fougue et l’audace de ses manœuvres. Il ne laissait pas Henri II un seul moment, le suivant même dans les plus pénibles parties de chasse et lui affolant sans cesse l’imagination par le récit exagéré des événements qui se passaient à Rome’. Pour gagner Montmorency, Carafa menait un assaut aussi vigoureux, Î[l faisait tant de grâces au vieux ministre « que J’entend, écrivait Simon Renard, qu’il y a eu jalousie entre le cardinal de Lorrenne et le Connestable, s’estant mescontenté ledit cardinal que le légat se soit rangé si fort avec le Connestable en le délaissant »°. Montmorency, qu'irritaient fort à ce moment les conditions onéreuses mises par les Espagnols à la libération de son fils, parut même écouter favorablement les discours belliqueux de Carlo‘. Pendant une semaine, celui-ci se crut entièrement victorieux : la guerre était décidée et l’on en préparait les moyens.
Mais le neveu de Paul IV s’aperçut bientôt que le terrain était mouvant. Montmorency retira son adhésion. Comment le « premier conseiller » ne se fût-il pas ressaisi, sous le coup des avertissements qu’on lui envoyait d'Italie ? Sauf D’Avanson, tous les agents royaux dans la Péninsule criaient casse-cou. L’ardent Toulousain Dominique du Gabre adres-
4 Dom. Achilli au châtelain de Mantoue, 1556, 6 juillet, Fontainebleau : « Detto legato hebbe molte parole con l’ambasciatore de l’Imperatore, di modo chel suo parlare fù reputato da soldato et la rispuosta del sudetto ambasciatore fu giudicata da legato ». (Arch. d'Etat de Mantoue, Francia ; orig.). — Cf. S. Renard à Philippe Il. 1556, 9 juillet (Papiers de Granvelle, t. IV, p. 627).
? Sources cit. Voy. livre II.
8 Lettres de Facchinetti et d'Hotman citées.
* Fr. Borsieri à la duchesse de Mantoue, 1556, 23 juillet, Chantilly (Arch. de Mantoue, Francia ; orig.).
5 Lettre de Simon Renard, 9 juillet.
5 Ibid.
sait lui-même au Connélable des conseils clairvoyants
« Monsieur le cardinal Caraffa vous sera très obligé si Sa Majesté prend la protection de leur maison, car vous veoyez bien que d'entrée de lable ilz vous mettront en une guerre qui vous est fort loingtaine, incommode et de grande despence, sans que le Roy y aye particulier intérest. Vous avez affriandé toute l'Italie avec l’exemple du duc Octavio Farnèse, et, si vous les voulez croire, vous vous trouverez en bien peu de jours une despense ordinaire sur les bras d’un milion d’écuz, ou pour le duc Octavio ou pour le comte de La Mirandole ou pour le duc de Ferrare ou pour Sienne ou pour les Carafes. Si vous voulez toute l'Italie, je crois qu’à ce prix-là vous l'aurez. Et le mal est que, quant telles despences sont une fois promises et commancées, on ne peult s’en retirer et semble une contribution héréditaire. En temps de guerre, on passe cela légièrement et semble que ce ne soit rien, mais maintenant je congnois bien que c’est une charge fort préjudiciable aux finances du Roy et à son royaulme. Et vous ferez bien, Monseigneur, d’y aller fort réservé‘. »
Ces conseils, inspirés à l'évêque de Lodève par l'incident qui venait de brouiller Paul IV et le cardinal de Tournon, correspondaient trop à l'expérience de Montmorency pour que ses scrupules n’en fussent pas réveillés. Du Gabre offrait au Roi en exemple la prudence des Vénitiens : « C’est un corps, Sire, que ceste Seigneurie qui est composé de plusieurs testes, et il y en a de bien grossières et d’aucunes bien habiles et grands personnages. Mais tout assemblé, ils font un sage et grand prince : ils ne veulent point de guerre, s’il est possible, et n’ont pas tort?. »
Pendant les dernières semaines de juillet, Carafa s’efforça d'enrayer la défection de ceux qu'il avait cru gagner à ses projets. « On se fasche bien du légat et ne le peut-on faire partir, écrivait le cardinal de Lorraine. Il est fort malcontent, ïil voit bien comme tout va. » Le cardinal ajoutait : « Nostre maistre est bien empesché*. » De fait, Henri Il sé perdait dans ses propres variations, et peu à peu,
‘ D. du Gabre à Montmorency, 1556, 4er juillet, Venise, p. p. A. Virauis, Correspondance de Dominique du Gabre, pp. 177-178.
* Le même au Roi, 1556, 3 juillet, Venise, publ. p. A. ViraLis, op. cil., p.180.
* Le card. de Lorraine au d. de Guise, 4556, 27 juillet, Ecouen (Mémoires-journ. de Guise, pp. 290-291).
las de la tutelle du Connétable, il revenait vers les Guises*.
Tout cela aboutit enfin à un acte écrit. Avant de partir, le légat voulut faire rédiger les promesses vagues et souvent reprises qu'il avait reçues de la bouche du Roi. Vers le 25 juillet, il présentait à Henri II un mémoire contenant la somme de ses observations et de ses demandes : « Le pape, déclarait-il, est de nouveau fort menacé par les Impériaux et par les Colonna, qui troublent la paix de l'État pontifical. Si le Roi consent à porter secours au Saint-Siège, il peut, en ce faisant, anéantir la puissance espagnole en Italie. Qu'il dise donc s’il veut, oui ou non, prendre la défense de Sa Sainteté. Dans le cas qu’il accepte, il devra faire, au profit du Saint-Siège, un dépôt de cinq cent mille écus renouvelable au fur et à mesure des dépenses ; de plus, il enverra outre monts trois ou quatre cents hommes d'armes, avec un personnage d'autorité pour commander aux armées de terre et de mer;.enfin, huit ou dix mille Suisses seront levés et payés par les alliés au prorata de la contribution fixée”. » Le « personnage d’autorité » que demandait Carafa, c'était, bien entendu, le duc de Guise.
Sous le nom de son maître, Montmorency répondit à ce mémoire arlicle par article. Il commençait par affirmer que le Roi ne voulait point prendre l'initiative de rompre la trêve : « Que le pape se mette en défense, et, s’il est attaqué, nous interviendrons, » Au dépôt de cinq cent mille écus la réponse contenait des objections qui valaient un refus : « Puisque le pape doit déjà à Sa Majesté de grosses sommes, il lui appartient de faire les premières avances d'argent. En tout cas, le Roi bornera son effort à exécuter les capitulations de la ligue. » Henri II refusait d'envoyer des gens d'armes en Italie; quant aux Suisses, on en trouverait toujours à lever autant qu’on voudrait. Sur le choix du « personnage d'autorité », il était dit : « Le Roi a donné le commandement des forces françaises en Italie au maréchal Strozzi et à Monluc, celui de la flotte au baron de La Garde : ils ne pourront employer les finances royales qu'avec l’assentiment des agents accrédités à Rome’. »
1 Ibidem.
? Publ. p. R. Ancez, Nonciatures, I, 2, pp. 617 et suiv. 3 Publ. p. R. Ancez, Nonciatures, I, 2, pp. 617 et suiv.
Cette réponse, très habile, est une des plus fermes manifestations de la politique de Montmorency. D’une part, Henri Il sauvait sa réputation et l'honneur de sa signature, en se déclarant prêt à défendre le Saint-Siège, s’il était attaqué; d'autre part, en récusant toute initiative belliqueuse, il déclinait le rôle de provocateur que lui offraient Paul IV, Carlo Carafa et les Guises. Le choix même de Strozzi comme chef des armées françaises en Italie est remarquable : le célèbre fuoruscito, rentré en la grâce du Roi, obtint par la protection de Montmorency le titre de « surintendant des entreprises et chef du Conseil de guerre » dans la Péninsule. C'était doublement contrarier les Lorrains : on écartait le duc de Guise et l’on nommait à sa place un ennemi du cardinal de Ferrare*. Il est vrai que le Roi donnait alors au prince Alphonse d’Este le collier de Saint-Michel avec une pension de huit mille « francs. » Pauvre consolation offerte à la maison de Lorraine?,
Carlo Carafa ne partit pas sans avoir adressé à Henri II un contre-mémoire, où il s’efforçait de vaincre les objections de Montmorency”. Ce fut en vain. Le 11 août, le Roi envoyait défense à l'ambassadeur D’Avanson « d’aulcunement entrer en l'offensive », avec ordre de veiller « à ce qu’on ne mecte point plus de boys au feu, pour l’allumer, qu’il n'y en a »*. Ce même jour, le légat prit congé : il écrivit à son oncle, en se vantant d’avoir obtenu de Henri II tout ce qu'il désirait*. En réalité, pour le présent, il n’avait cueilli qu’un échec. De cet échec la principale cause fut assurément le bruit, qui commençait à se répandre, de la défection des Farnèse.
Fun Renard à Philippe II, 1556, 27 juillet (Papiers de Granvelle, t. IV, p. 647).
* Domenico Achilli à la duchesse de Mantoue, 1556, 29 juillet, Ecouen (Arch d'Etat de Mantoue, Francia ; orig.).
$ Publ. p. ANCEL, op. cit., I, 2, p. 627.
* Publ. par Sauzé, Correspondance de Lanssac, pp. 488-489. * Lettres p. p. ANGEL, op. cit., pp. 445-447.