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CHAPITRE II

Le 17 novembre 1556, Henri II annonçait au pape PaulIV le départ du duc de Guise « pour s’acheminer et aller trouver en Piémont l’armée que nous y faisons assembler pour vostre secours » ‘.

Le 14, François de Lorraine avait reçu des lettres de provision le créant « lieutenant général du Roi en Italie »*. Le 16, dans l'après-midi, il avait pris congé de la Reine et des dames à Saint-Germain : il était parti, accompagné du Roi, du Connétable, des cardinaux, de tous les princes et gentilshommes. Après s'être séparé de son maître et des courtisans, au bout d’un demi-mille, le duc poursuivit sa route vers Paris : il emmenait dans son voyage Anne d’Este son épouse, le prince Alphonse de Ferrare son beau-frère, ses frères le duc d'Aumale, gendre de Diane de Poitiers, et le marquis d'Elbeuf, son ami le duc de Savoie-Nemours, qui allait solliciter la main de Lucrèce d'Este, des capitaines et une foule d’officiers de l’armée royale *.

François s'arrêta deux jours dans la capitale. A son arrivée, il y trouva deux cents gentilshommes montés qu’il ne connaissait point, venus pour le suivre en Italie‘. Appauvrie par les guerres passées, la noblesse venait chercher, sous les ordres du « grand vainqueur », une fortune nouvelle: chez

* Henri II à Paul IV, 4556, 17 novembre, Saint-Germain-en-Laye (Arch. Vatic., Principi, I, fol. 161 ; orig.).

* « En l'absence du duc de Ferrare ». 4556, 14 novembre, S. Germain (Mém.-journaux de Guise, pp. 302-305).

* Giac. Soranzo au doge de Venise, 16 novembre 1556, Poissy (Arch. d'Etat de Venise, Dispacci, Franza, filza 18; orig.). — Dom. Achilli à la duch. de Mantoue, 1556, 26 novembre, S. Germain : « Alli XVI di questo parti il duca di Guisa per generale in Italia. » (Arch. d'Etat de Mantoue, Francia ; orig.).

x As Nr C. Carafa, 1556, 2 novembre, Poissy, p. p.R. ANCEL, 0p. cil., » 2, p. 498.

les jeunes gens, les rêves de conquête avaient excité un enthousiasme romanesque. Tous voulaient partir, « tant pour l'espérance d’y voir et apprendre quelque chose, comme le François est naturellement curieux, que pour estre Monsieur de Guise merveilleusement aimé et suivi de la noblesse »*. Le 18 novembre, la troupe quitta Paris et prit la route de Nevers, chevauchant à petites étapes pour ne pas fatiguer Madame de Guise qui devait accompagner son mari jusqu’à Lyon. Dans cette ville, le duc passerait en revue l’infanterie française et les gens d’armes qu'on y rassemblait depuis quelques jours”.

Des scènes moins brillantes avaient précédé ce départ solennel. Henri IJ n’était pas sans s’effrayer lui-même à la peusée du « lumulte et tonnerre » qu'il allait déchaïiner. Maître de sa résolution, il ne l'était point de ses craintes. Dix jours avant le départ de Guise, le nonce écrivait à Carafa : « Je vois qu’ils désirent extrêmement la paix, et si les Impériaux se retiraient de l’État de l'Église, les Français s’arrêteraient®. » Montmorency avait poussé son opposition jusqu'au dernier moment, se voyant soutenu par l'avis des capitaines désintéressés : Brissac lui-même, intime ami et protégé des Guises, ne cachait point les dangers qui menaçaient une expédition vers un but si lointain que l'Etat pontifical et le royaume de Naples, sur un parcours infini où il faudrait ravitailler, payer, garder et tenir en haleine une armée que guettaient tant de surprises *. Lorsqu’au départ, les gentilshommes de l’armée d'Italie étaient venus prendre congé du Connétable, celui-ci les avait bénis d’un grand signe dé croix «avec l'air de leur dire qu'ilss’en

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allaient pour ne plus revenir ». Ceux-là mêmes qui en

Mém.-journ. de Guise, p: 324.

2 Herc. Strozzi au d. de Mantoue, 1556, 21 novembre, Paris (Arch. de Mantoue, Francia ; orig.).

8 C. Brancatio à C. Carafa, 1556, 5 novembre Päfis, p. p. R. ANGEL, op. cil., I, 2. pp. 490-491.

4 C. Brancatio à C. Carafa, 1556, à novembre, p. p. R. ANGEL, op. ci, I, 2, pp. 490-491.

5 Pacifico Arditi au d. de Florence, 1557, 14 février, Parme : « Alcun di questi Francesi ha detto al éard. Farnese che, quando furno per partirsi, andorno a licentiarsi del Concstabile alcuni di loro, alli quali ésso fece un segno di croce in modo di dargli la benedittione, quasi volessé dire che non

destiné lieutenant général du Roy pour ce voyage. Toute la fleur de la noblesse de France se prépare à sa suite. Chacun y court à l’envy. Monsieur le Connestable seul ne s’en peut résoudre et dit haut et clair que nous irons tous à cheval pour nousen revenir à pied. On se mocque de sa philosophie qui n’est peut-estre pas vaine : parce que je ne voy point que l'Italie nous ait servy d'autre chose que de tombeau, quand nous l’avons voulu envahir‘. »

Des faits plus graves, plus significatifs, s'étaient passés au Conseil avant le départ du duc de Guise. Montmorency jusqu'alors, en sa qualité de « premier conseiller », avait été le seul ordonnateur des finances publiques et particulièrement du trésor de la guerre : redoutable privilège contre lequel François de Lorraine avait protesté plusieurs fois, surlout à l’occasion du siège de Metz, en 1552. Quandil s’agit d'organiser la grande expédition de Guise, celui-ci déclara nettement au Roi qu’il ne voulait pas être à la « discrétion du Connétable ». Il exigea que le souverain lui fit d'avance une assignation des fonds pour payer son armée pendant dix mois, jusqu’au mois d'août 1857. Cette assignation fut remise aux mains du cardinal de Guise, sans que Montmorency pût en connaître. Un tel succès politique explique l’insolence que montrèrent ensuite les Guises. « Qu'importe l’opposition du Connétable, disait allègrement le cardinal de Lorraine, maintenant que le duc de Guise est expédié et qu’il n’a plus rien à faire avec lui! » ? François, non sans impertinence, faisait écrire à son beau-père qui lui demandait de l’argent pour payer les courriers, les espions et les parties casuelles : « N’en soufflez mot ni à Sa Majesté ni au Connétable, de peur que cela ne donne l’idée à ce dernier de limiter votre autorité dans les dépenses. »

ritornerebbeno più. Et qui il cardinale mi ha detto che questa rottura è stata

contra la volontà del detto conestabile et che è opra del cardinale et di quegli

altri signori di Guisa.. » (Arch. d'Etat de Florence, Mediceo, 2868 ; orig.). ! Et. Pasquier, Œuvres, t. TD:

* P. Arditi au d. de Florence, 1557, 14 février, Parme : « Mons. di Guisa, avanti che partisse della corte, hebbe l’assegnamento delle paghe di questo essercito..…., non ne volendo star a discretione del conestabile. In confermatione del che, un giovane de’ Guadagni di Lione, il quale è con questo essercito, dice al cardinale Farnese che M. di Guisa non volle partire se prima non gli era fatto l'assegnamento del pagamento per tutto il mese d’agosto, et questo assegnamento volle che fusse in mano del card. di Guisa suo fratello in modo chel Conestabile non vi possa punto intromettere.… » (Mediceo, 2868; orig.).

* Alphonse d’Este au d. de Ferrare, 1557, 2 janvier, Turin : « Quanto all’ultima

LE DÉPART DE L'EXPÉDITION DE GUISE ait

Aussi bien on imaginerait difficilement l'attitude de défi que prit le cardinal de Lorraine vis-à-vis de Montmorency, pendant l'hiver 1556-1557, alors que la fortune souriait aux rêves de l’ambitieux prélat. « Sa seigneurie révérendissime, écrivait Alvarotti à Hercule d’Este, vous promet qu'elle ne s'éloignera ni de la cour ni du Roi et qu'elle veillera à ce que le traître ne fasse pas des poltronneries, et n'ait pas la joie de voir cette entreprise arrêtée par des traverses. » Le traître, il traditore, c'est par ce surnom que les Lorrains et leurs confidents désignent le Connétable de France‘.

Vers quel but le duc de Guise conduisait-il son armée ? Quels étaient ses desseins lorsqu'il quitta la cour de France? Ce sont des questions que les derniers historiens ont tout obscurcies.

Jusqu'à notre temps, la tradition historique regardait l'expédition de Guise comme une éntreprise destinée, sous prétexte de secourir le pape Paul IV, à conquérir le royaume de Naples. Naguère, au contraire, un biographe de Blaise de Monluc, adoptant et précisant une note audacieuse qu'avait émise le dernier historien des Carafa, déclara la tradition fausse, « inventée par les polémistes protestants du seizième siècle », et cita comme première source de cette tradition un pamphlet de l’année 1565 *. À vrai dire, il suffit de lire les textes les plus connus et les plus « catholiques » de l’histoire de Henri II pour y trouver le nom même de « l'expédition de Naples ». Justement Monluc, dans une lettre datée du 15 novembre 1557, rappelle le récent « voyage du royaulme de Naples de Monsieur de Guise” ». En 1558, au cours de sa relation, l’ambassadeur vénitien assure que

parte, dove V. E. dice che desidera sapere dove ha da pigliare denari per li corrieri, spie et altre partite inopinate, M. di Guisa è di largo parere che non si mostri ne si muova parola a S. Mt nè al contestabile, perchè dove V. El ha l'auttorità assoluta di spendervi quel che parrà a lei etfarselo mandar co. resto del pagamento dello essercito di mese, senza haverne à render conto 8 persona, darebbe occasione al Contestabile di limitarle l'autlorità in questa parte. » (Arch. d’Etat de Modène, Alfonso IL ; orig.).

{ J. Alvarotti au d. de Ferrare, 4537, 9 janvier, Poissy : « S. S. Rma di Loreno assicura la Ecc. V. che non partirà di corte nè da canto la Mtà del Re et tenirà sempre la mano quanto potrà accioche questo traditore non faccia delle poltronerie et habbi questa alleggrezza di vedere andare à traverso questa impresa. » (Arch. d'Etat de Modène, Francia ; orig.).

? P. CourreaAuLr, Blaise de Monluc historien, p. 320, n. 7, adopte la thèse de R. Ancez, La question de Sienne... (Revue bénédictine, 1905, p. 402, n. 4).

8 B. de MonLuc, Lettres, éd. de Ruble, t. IV, p. 98.

Henri Il dépêcha le duc de Guise outremonts avec « l’espoir de conquérir le royaume de Naples »'. L'année suivante, Montmorency, s'adressant à Philippe IT, lui parle du « voyage que l’armée du Roy feist dernièrement à Napples »°. Le poète Ronsard, qui ne passe point pour « protestant », écrit dans l'ode de la Paix dédiée à Henri If lui-même :

Et sous le magnanime et sage duc de Guise, Naples, de droict françoise, en frayeur avez mise.

Aussi bien, depuis plus d’un an, avant que François de Lorraine se mît en route, les négociations entre la diplomatieroyale et les Carafa n’avaient-elles pas recherché surtout le moyen de conquérir Naples ? Dès le 14 septembre 1555, Carlo Carafa n'avait-il pas promis au Roi de lui livrer Naples et les Abruzzes en quelques jours, in pochi giorni ? On sait la place presque exclusive que tenait ce projet de conquête dans le traité de ligue que signa le cardinal de Lorraine. Au mois d'octobre 1556, les Vénitiens s’effrayèrent à la pensée de voir la couronne de Naples unie à celle de France, et, pour les rassurer, Carafa leur affirmait que le fils du roi de France, à qui la nouvelle conquête était destinée, deviendrait « en peu de temps tout Italien »*. Les faits se pressent pour établir, dans cette aventure, la préméditation de Henri IT. À la veille du départ de Guise, l'ambassadeur de France priait le pape de faire connaître par quels moyens il comptait assurer au Roi ou à son fils la possession de Naples *®. Et, le 6 novembre, l’évêque de Troyes écrivait de Rome à François de Lorraine : « Sa Saincteté promet au Roy de mettre le royaume de Naples entre ses mains et en couronner roy Monsieur d'Orléans. Il prie Sa Majesté ne perdre ceste occasion de s'investir dudit royaume, lequel facille-

" Relation de G. Soranzo (ALserr, Relazioni..…, la serie, t. II, p. 429).

* Le connét. de Montmorency à Philippe Il, 1559, 3 juillet, Paris : « Au voyage que l'armée du Roy feist dernièrement à Napples, fut prins par les vostres ung jeune g ntilhomme, filz du sr de La Roche-Pouzay.. » (Arch. Nat., K 1492, B 40 n° 47: orig.).

$ P. de RonsarD, Œuvres, éd. Blanchemain, t. VI, p.217.

* « Memoriale a Rucellai », p. p. ANcEr, Nonciatures, 1, 2, p. 267.

* C. Carafa à Commendone, 1556, 18 octobre, Rome (Arch. Vatic., Principi, t. 22, fol. 187: autog.).

* Mémoires de l'ambassadeur D'Avanson au pape et au card. Carafa, Dep: ANceL, Noncialures, 1, 2, pp. 641 et suiv.

ment et asseurément il conquestera en envoyant par deçà une bonne et forte armée, et il prie Sa Majesté qu’il envoye tous seigneurs napolitains. »‘ De fait, au début de 1557, Henri IL, après avoir conféré au duc d'Atri le collier de Saint-Michel, dépêchera ce personnage et le prince de Salerne, chef des fuorusciti napolitains, pour collaborer à Ja délivrance de leur patrie ?. Nous savons, au surplus, que jamais le fils de François I* n'avait renoncé à la conquête de Naples.

Les courtisans, dès le début de la campagne, appelèrent l'expédition de Guise «le voyage de Naples». LeB mars 1887, Guido Lolgi écrivait de Paris au cardinal Farnèse : « On ne parle ici que de cette entreprise de Naples*. » La préparation militaire de la campagne fut toujours orientée vers Naples. Au début de janvier 4557, à Turin, François de Lorraine établira avec précision son plan de guerre et, dès lors, Lanssac, étant à Rome, lui indiquera dans ses dépêches « par où il fault passer pour entrer du costé de l’Abbruzze au royaulme de Naples »*. Les Espagnols eux-mêmes furent informés très tôt des desseins du général français : dès le mois de décembre 1556, le duc d’Albe se disposait à partir pour les Abruzzes afin « d'arrêter l’armée de Guise ét de lui fermer l'entrée du Royaume »*.

Aussi bien nous possédons encore les lettres patentes qu'emportait François de Lorraine : « Pouvoir à Monsieur le duc de Guise pour l’acceptation et investiture des royaumes de Naples et de Sicile par le Roi. f »

La suite de ce récit montrera combien la tradition est

L'év. de Troyes au d. de Guise, 1556, 6 novembre, Rome (Mém.-Journ. de Guise, pp. 301-302).

? Montmorency au d. de Guise, 1557, 3 février, S.-Germain (Mém.-Journ. de Guise, p.267). — Giac. Soranzo au doge de Venise, 1557, 9 février, Paris (Arch. d'Etat de Venise, Dispacci, Franza, filza 12 ; orig.). — « Liste des amys et ennemys d’aulcunes villes et pays du royaulme de Naples ». (Bibl. Nat., ms. fr. 3126, fol. 77-78; orig.).

5 Guido Lolgi au card. Farnèse, 1557, 5 mars, Paris : « La corte si va vuotando d’Italiani. Parti il sor duca d’Atri... Il sor principe di Salerno sta anch’esso in procinto per il medesimo camino... Non si ragiona che di questa impresa di Napoli. » (Arch. d’Etat de Naples, Carte Farnes., fascio 692, fascic. L; orig.).

+ Correspondance de Lanssac, p. 588.

5 Le card. de Ferrare au d. de Guise, 1557, 3 janvier, Ferrare (Mém.-Journ. de Guise, p. 259).

$ Bibl. Nat., coll. Dupuy, vol. 161, fol. 350-353; copie xvrre s. — Mal publié ap. Mém.-Journ. de Guise, pp. 255-256.

Il. 8

solide. L'expédition de Guise offre une grande complexité, des mouvements d'avance et de recul, selon l’imprévu des circonstances et la variété des obstacles. Les documents n’ont de valeur que pour l’histoire d'un jour : les deux ou trois textes, cités à l'encontre de l’opinion ancienne, ne reflètent ni les projets du roi de France ni le dessein général et prémédité du duc de Guise, mais seulement les hésilations de ce dernier lorsqu’au printemps de 1557, en Romagne, il sentit, devant la mauvaise foi de ses alliés, s’éteindre ses illusions, son enthousiasme, sa confiance même dans l’avenir. Les accidents qui traversèrent la marche de l’armée ont troublé, chez quelques témoins, la vision de l'itinéraire et du but premiers.

Officiellement, François de Lorraine allait secourir le pape, dont les Etats avaient été envahis par le duc d’Albe. En réalité, il partait avec l’espoir de conquérir Naples. De plus, pour passer l'hiver, en attendant l'heure d'attaquer l'Italie méridionale, le duc devait exécuter un dessein secret qui appartenait à l'initiative propre du Roi.

Pour justifier l'envoi d’une expédition en Italie, Henri II ne pouvait déclarer d’autre motif officiel que celui de secourir le Saint-Siège : car, si le pape était en état de guerre avec l'Espagne, le roi de France, lui, se touvait soumis à l'observation de la trêve de Vaucelles. Violer cette trêve en pleine paix sans qu’une raison directe eût permis de la dénoncer, c’eût été se charger de tous les torts, au regard de son peuple comme des diplomates ; le Très-Chrétien avait un intérêt même simplement militaire à ne pas déchaîner la guerre générale avant que le duc de Guise fût arrivé à pied d'œuvre. Les agents royaux représentèrent aux princes et aux peuples d'Europe le secours envoyé au pape comme une œuvre pie qui ne rompait point la trêve signée par la France avec l’Espagne ; en tout cas, la politique de Henrill se déchargeait de l'accusation d'avoir ouvert des hostilités qui étaient depuis longtemps engagées dans la campagne romaine. De fait, Philippe If ne put rappeler son ambassadeur de la cour de France que plusieurs mois après.

Mais cette manœuvre diplomalique, qui sauvait la réputation morale du Très-Chrétien, ne trompa point les gens avertis. Henri Il, il est sûr, ne mobilisait pas une armée d’élite et ne se privait pas de son meilleur général par l'effet

d'un pur amour du Saint-Siège. Il est douteux même que Guise eût consenti à quitter la cour simplement pour porter au pape une aide que pouvaient lui donner aussi bien Strozzi, Monluc ou quelque autre lieutenant. À vrai dire, depuis longtemps le Roi rêvait d'une grande expédition outremonts qui aurait conquis, selon les circonstances, Naples, Milan ou Florence. A cette heure, l’occasion s’offrait, incomparable, d’atteindre Naples. Aussi bien, secourir le pape, qu était-ce faire, sinon attaquer le royaume de Naples? Paul IV était-il menacé par un autre ennemi que le duc d’Albe, vice-roi de Naples?

La responsabilité des Guises dans l'initiative de cette entreprise ne peut être mise en doute. Les négociations, les démarches, les intrigues du cardinal de Lorraine, depuis 1555, on a vu quel travail subtil elles avaient accompli pour entraîner la politique française dans une immense aventure. Par les traités, il est vrai, les alliés avaient décidé de remettre la couronne de Naples, une fois conquise, à Henri IT ou à l’un de ses fils. Mais pratiquement tout élait combiné pour que la régence de Naples, sinon la couronne, échût au duc de Guise. Les pièces de la diplomatie secrèle, et surtout la correspondance chiffrée d’Alvarotti, confident et intermédiaire des Lorrains et des Este, indiquent Charles comme l'ambitieux promoteur de la conquête de Naples. Il n’est pas besoin delire les documents secrets : les témoins ne se trompèrent ni sur les origines ni sur le but de cette entreprise. Une lettre d’Etienne Pasquier révèle la pensée des contemporains : « Le pape, dit-il, a convié le roy au recouvrement de l’Estat de Naples, qui est le jouet des papes et amusoir des princes estrangers. Messieurs de la maison de Guise tiennent la main à ceste nouvelle légation, comme ayans, ce leur semble, part à la querelle.’ » À négliger même les témoignages, pour qui réfléchit, toute la conduite des Lorrains, depuis l’avènement des Carafa, paraîtrait obscure, inexplicable, si l’on n’y voyait la recherche d’une occasion de faire valoir plus ou moins directement des prétentions héréditaires sur Naples. Le Roi fut-il complice de l’ambition de ses favoris ? Peut-être. En tout cas, il n’eût pas disputé la conquête à son général vainqueur.

4 Et. Pasquier, Œuvres léd. 1733), t. II, p. 74.

Le cardinal de Lorraine fut l’auteur du « rêve », le duc de Guise en fut l’ouvrier. L’attitude des deux frères offre des différences. François, homme de guerre clairvoyant et réaliste, admirable conducteur de campagnes positives, ne s’enivrait point de fumées. Instrument docile de son cadet, il ne partagea pas longtemps les illusions de celui-ci. Au regard d’un soldat, la conquête de Naples, séduisante pour un esprit logique, semblait presque impossible. Au contact des obstacles, le duc perçut vite la vanité d’une telle tentative : de là, dans sa volonté, des reculs, des fléchissements que nous surprendrons. Il s’obstinera contre la malchance avec énergie et talent, mais c’est péniblement qu’il ranimera chaque jour sa propre confiance. Le cardinal, lui, ne quittera jamais tout à fait sa chimère.

Après une lente chevauchée sur la route de Bourbonnais, François de Lorraine arrivait à Lyon, vers le 5 décembre‘. Brissac s’y trouvait depuis plusieurs semaines. Parti de la cour le 4 novembre, le gouverneur de Piémont avait devancé Guise pour aller organiser et mettre en train l'armée de celui-ci”. Mais une attaque de « fièvre et goutte » l'avait cloué à Lyon. En attendant qu'il pût supporter le voyage en litière, il ordonnait les préparatifs de l’expédition. Déjà régnait une activité fébrile en Piémont. On y construisait le matériel de guerre, des barques pour transporter l'artillerie sur le Pô; des troupes nombreuses se massaient dans la région des Alpes, les Suisses arrivaient par les routes de Savoie. En Italie, les capitaines à la solde du Roi complétaient l'effectif de leurs compagnies‘. Guise séjourna deux semaines à Lyon pour diriger la mobilisa-

1 Le 29 novembre, il passait par Moulins et Varennes-sur-Allier ; le 2 décembre, par Roanne. Lettres du duc de Guise à Montmorency, 29 novembre (Bibl. Nat,, ms. fr. 20454, fol. 44 et 47; orig.). — Cf. Mémoires-Journaux de Guise, p. 314.

* Domenico Achilli au chât. de Mantoue, 1556, 4 novembre, Paris (Arch. d'Etat de Mantoue, Francia ; orig.).

* Brissac au d. de Guise, 1556, 23, 24, 26, 28,29 novembre, Lyon (Bibl. Nat., coll. Clairambault, vol. 849; orig.). Cf. Mémoires-Journaux de Guise, pp. 309- 311. — Le s° de Carrières au d. de Guise, 1556, 17 novembre, Turin (Arch. d'Etat de Turin, Raccolta Balbo, t. XLVIII, fol. 550 ve 554). — Le marquis de Pescara à Octave Farnèse, 1556, 22 décembre, Pavie (Arch. d'Etat de arme, Piemonte; orig.).

tion et surtout pour attendre l’ordre définitif de son maitre.

En effet, des nouvelles troublantes avaient surpris le général, quelque temps après son départ de Saint-Germain. Lanssac et Selve envoyaient de Rome des lettres pleines de soupcons sur la conduite du cardinal Carafa: Carlo, disaient-ils, avait signé à leur insu une suspension d’armes de quarante jours avec le duc d’Albe et le pape avait refusé de laisser entrer dans la rocca de Civitavecchia une troupe de soldats français menacés par l’ennemi'. Devant ces faits, les objections du Connétable renaissaient plus vives, Henri IT doutait de sa résolution. En outre, on annonçait que la cour de Bruxelles était disposée à négocier une paix générale”. Guise, inquiet, avait renvoyé en arrière son frère,le duc d'Aumale, pour demander de nouvelles instructions*.

Les hésitations ne furent pas longues. La Reine, Diane de Poitiers, Saint-André et surtout le cardinal de Lorraine tinrent la corde tendue contre les influences relâchantes. Des letires arrivèrent à Saint-Germain : Carafa y justifiait sa conduite*. Le 3 décembre, le duc d’Aumale repartait de la cour pour rejoindre son frère avec l’ordre à celui-ci de passeren Piémont. Déjà le cardinal de Lorraine assurait par des courriers Les étapes de l'expédition en Italie. On annonça le rappel de Lanssac, dont les dépêches avaient causé cette alerte fâcheuse*. Le 10 décembre, Henri II demandait deux cent mille écus à la ville de Paris « pour secourir le pape »". On réussit même à fléchir, un moment, l'opposition du Connétable en lui représentant que, puisque la guerre était inévitable, il valait mieux la faire en Italie avec l’aide du

1 De Selve et Lanssac au Roi, 1556, 19 novembre, Rome, p. p. Ch. Sauzé, Correspondance de Lanssac, p. 532. — C. Brancatio à C. Carafa, 1556, 4 décembre, Poissy, p. p. R. Ancez, Nonciatures, I, 2, pp. 505-506.

2 Tornabuoni au d. de Florence, 4556, 13 décembre, Bruxelles (Arch. d'Etat de Florence, Mediceo, 4320 ; orig.). — Fulvio Orsini au card. Farnèse, 1556, 19 décembre, Rome (Arch. d'Etat de Naples, Carte Farnes., fascio 704; orig.). — G. Ardinghello au card. Farnèse, 1556, 20 décembre, Bruxelles (Arch. de Parme, Fiandra; orig.). — Silv. Aldobrandini à Carafa, 1556, 26 décembre, Rome (Arch. de Florence, carte Strozziane, 159,58; min.).

3 Sources cit. ,

4 Sommaire de ces lettres cité p. R. Ancer, op. cit., I, 2, p. 505, n. 3.

“ Montmorency au d. de Guise, 1556, 3 décembre, S. Germain (Mém.-Journ. de Guise, p. 313).

8 C. Brancatio à C. Carafa, 1556, 4 décembre, Poissy, p. p. ANGEL, op. cil., I, 2, p. 508.

T Registres du bureau de la Ville de Paris, t. V, p. 459.

Saint-Siège plutôt qu’en France avec ses seules forces‘. Le 20 décembre, le Roi fit parvenir à Guise des lettres de créance pour être présentées à Carafa : «Si j'eusse peu en personne, disait-il, satisfaire à ce que j’ay donné charge à mon cousin le duc de Guyse, porteur de ceste, faire et exécuter pour les affaireset occasions qui se offrent, je m’y feusse aussi voluntiers et de bien bon cueur emploié. » Ce n’était pas une vaine excuse, mais l'affirmation d'un intérêt personnel à l’entreprise”. Quelques jours après, par une lettre directement adressée au cardinal-neveu, Henri II lui annonçait que l’armée élait en marche et Guise déjà arrivé en Piémont?.

Parti de Lyon le 20 décembre, en compagnie de Brissac, François de Lorraine avait passé les fêtes de Noël à Lanslebourg au pied du Mont-Cenis; le 27, il couchait à Suse et, le lendemain, il entrait à Turin‘. I] y demeura deux semaines et réunit chaque jour en conseil de guerre Brissac, Nemours, Aumale, Alphonse d’Este, Paule de Termes, le prince de Salerne*.

Guise avait rencontré le capitaine Giulio Orsini de Monterotondo, qui venant de Rome passa par Lyon le 27 décembre. Cet envoyé arrivait à Saint-Germain le 2 janvier‘. En apercevant Orsini, qui était un ami de Carafa, Montmorency crut qu’il apportait la nouvelle d’une paix de Paul IV avec les Espagnols et un contre-ordre à l'expédition de Guise. Au vrai, C'était juste le contraire. Le Connétable en l'entendant exposer des instructions belliqueuses, baissa la tête et dit tristement : « Allons chez le Roi! » Orsini porta le coup

1 Vinc. Buoncambi à Octave Farnèse, 1556, 26 décembre, Rome :transmet les nouvelles reçues de France (Arch. de Naples, Carte Farnes., fascio 260, fascic. 8; orig.).

* Henri II à C. Carafa, 4556, 20 décembre, $S. Germain (Arch. Vat., Principi, L, fol. 184; orig.).

RE IT à Carafa, 1557, 3 janvier (Arch. Vatic., Principi, I, fol. 443; orig.).

* Le d. de Guise au Roi. 1556, décembre, Heyrieux (Bibl. Nat., ms. fr. 205414, fol. 138; minute). Le même au même, 24-26 décembre, Lanslebourg ; 27 décembre, Suse (Mém.-Journ., pp. 320-321). — Le marquis de Pescara au card. de Gonzague, 1556, 22 décem re, Pavie (Arch. d'Etat de Mantoue, carteggio del cardinale, Milano; orig.).

* Avis de Turin à Octave Farnèse, 1557, janvier (Arch. d'Etat de Parme

Piemonte ; orig.). à

* Il était parti de Rome le 40 décembre, avait passé par Ferrare le 16. G. Soranzo au doge de Venise, 1557, 3 janvier, Poissy, p. p. Rawpon-BRowN, Calendar … Venice, VI, IT, 89. — J. Alvarotti au d. de Ferrare, 1557, 9 janvier, Poissy (Arch. d'Etat de Modène, Francia; orig.).

suprême à la polilique de prudence. Après les premières audiences, il se déclarait « enchanté du Roi et très mécontent du Connétable ». Montmorency, abattu, voyant la partie définitivement perdue, ne cacha pas son indignation de l'attitude du pape. « C’est vraiment merveille, s’écria-t-il au Conseil, qu'un pasteur du peuple chrétien, dont le devoir est de maintenir la paix, montre un tel acharnement à provoquer la guerre !! ». Orsini partit le 7 février, gratifié par le Roi d’une chaîne de quatre cents écus. Le 4 mars, il rentrait à Rome”.

Quand Giulio Orsini quitta la cour, l’armée de Guise avançait dans la vallée du Pô. Pour un temps, les intrigues s'étaient apaisées : on regardait vers l'avenir avec espoir ou crainte. La crainte étreignait bien des gens. Quel effet allait suivre un coup si audacieux? Les imaginations s’excitaient. « On ne peut espérer sinon guerres et schismes en l'Eglise, écrivait au Roi le trésorier du Gabre. On sçait bien que vous, sire, y estes entré forcé et mal volontiers, mais puisqu'on y est, je croy que ce sera une bonne résolution de la faire à bon escient, car d’une bonne guerre sortira une bonne paix. * » Tout l'Occident regardait alors le duc de Guise.

François de Lorraine, il importe de le répéter, n’était pas un politique, mais un homme de guerre : pur type de soldat, ayant le génie et le tempérament de son art, avec une sorte de naïveté dans la pratique des choses non militaires. C'était une faute que de l'envoyer en Italie. Il devait être troublé par ce marché d’intrigues, où les contrats n’avaient qu'une valeur fugitive, selon l'intérêt des parties, où la bonne foi se réduisait en formules subtiles. Pour n'être pas dupe, dans ce milieu, il fallait aux joueurs une longue habitude, une prudence et une intuition acquises, celles que possédaient un Tournon, un Lanssac, un Jean de Monluc. L'œuvre des capitaines y fut toujours caduque, et l'on vit des diplomates, habiles sur un autre terrain, s'y tromper lourdement. Or, Guise était là un homme nouveau, n'y ayant jamais fait la

1 Sources citées. — Cf. R. Ancez, Nonciatures de Paul IV, I. 1, XXX VII, et Revue bénédictine, 1905, p. 226.

? Montmorency à C. Carafa, 1557, 4er février, S.-Germain (Bibl. Vatic., Barberini, lat. 3617, fol. 45; orig.). — Gianfiglazzi au d. de Florence, 1557, 6 mars, Rome (Arch. d'Etat de Florence, Mediceo, 3276; orig.).

8 P. p. A. Virauis, op. cit., p. 123.

guerre : nous le surprendrons hésitant à tous les carrefours, se blessant à toutes les aspérités. Conduire une armée, formée pour la plus grande part de mercenaires, à travers une suite de pays infiniment divisés par la nature et par les politiques, où les vivres étaient mal assurés et les habitants, même alliés, toujours hostiles à l'étranger, soutenir le moral et la paie de cette armée qui devrait lutter contre la fatigue, les accidents et les trahisons, pour aller très loin chercher une conquête mal déterminée, sans espoir de trouver, dans le péril, aucun secours, c'était, à l'imaginer, une entreprise insensée. Les Italiens eux-mêmes, témoins habitués de spectacles étranges, ne purent croire, d’abord, à la réalité d’une telle équipée; puis, quand ils virent l’expédition avancer vers le Sud, ils montrèrent de la stupeur devant cette preuve étonnante de « la folie française »‘. Au départ, Montmorency avait dit que son rival n’en reviendrait pas ou en reviendrait ruiné.

Guise, pourtant, ne succomba point aux conséquences de sa propre audace. S'il ne put exécuter le grand dessein qu'il s'était proposé, il sut du moins éviter un désastre là où tout autre aurait péri. Ramenant d'Italie des forces presque entières, il pourra sauver encore la fortune de son maitre, après que Montmorency aura perdu, à quelques lieues de Paris, la plus grande bataille du siècle. La maison de Lorraine porte, dans l'histoire du seizième. siècle, de graves responsabilités, mais le génie de François rachète et compense bien des crimes.

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