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Le plan de campagne avait été préparé depuis longtemps, dès les premiers pourparlers au sujet du traité de ligue et surtout pendant la légation de Carafa en France. Pour atteindre les États de l'Église qu'il fallait défendre et le royaume de Naples qu'on voulait conquérir, le choix de la route importait grandement. Le Conseil en avait délibéré pendant l'été de 1556. Trois routes s'offraient : la voie de mer, le grand chemin des Grisons, enfin la voie de la vallée du Pô et de l’-milie. On préféra cette dernière, « pour estre le
‘ Sur l’étonnement des Vénitiens, Girol. Faletti au d. de Ferrare, 1557, 20 janvier, Venise (Arch. d'Etat de Modène, Venezia ; orig ).
plus à propos, facile et aisée à passer, estant le chemin du duché de Milan, du Parmesan et la grande strade ordinaire ». Les deux autres itinéraires furent écartés, parce que « celuy de mer est sujet aux incommoditéz des vents et aux empeschemens que peuvent donner les galères et vaisseaux impériaux et génevois », et parce que « la voye des Grisons est rude, fascheuse et inaccessible ». Tels sont, du moins, les raisons que donna Henri Il au pape pour justifier son choix”. Purs prétextes, à la vérité. La plupart des troupes royales, qui avaient combattu dans la guerre de Sienne aussi bien que dans la guerre de Parme, y étaient arrivées par la route des Grisons ou par la voie de mer. Celle-ci, depuis la conquête de la Corse en 1553, s’offrait comme de beaucoup la plus sûre ; elle était, en tout cas, la plus propre à porter de prompts secours au Saint-Siège : en trois ou quatre jours, les galères allaient de Toulon à Civitavecchia, au lieu que, par la route de terre, une armée, même heureuse, ne pouvait mettre, moins de deux mois pour cheminer, avec son matériel, des Alpes à Rome. N'est-ce pas par la voie de mer qu'après le désastre de Saint-Quentin, Henri II fera rapatrier le duc de Guise et ses troupes, suprême espoir de la défense du royaume? Quant à la route des Grisons, pour pénible qu'elle fût, elle offrait cependant moins de dangers que la vallée du Pô, barrée par les garnisons espagnoles, contre lesquelles il faudrait se frayer un passage.
La vérité, c'est que le Roi et ses conseillers se souciaient moins de secourir le pape que de conquérir Naples. Or, la tradition historique montrait qu'on ne pouvait attaquer efficacement le royaume de Naples par mer. Chaque année, la flotte turque y échouait. Depuis le treizième siècle, les plans de conquête comportaient une invasion par terre, par les Marches et les Abruzzes ou par la Campagne romaine. Le Conseil préférait une attaque par les Marches et les Abruzzes. On pensait que le duc de Ferrare, allié de la France, beaupère de Guise et général « honoraire » de la ligue, appuyerait une action dirigée au sud de l’'Émilie, aux portes de son Etat. D'autre part, les Vénitiens, dont le Roi ne désespérait point d'obtenir le concours, montraient nettement leur pré-
1 Instructions de Henri II à son envoyé à Rome, 1556, 5 septembre, Valéry, p.p. G. Risier, op. cil., t. IT, p. 656.
férence pour une invasion du royaume de Naples par le versant oriental de l’Apennin : ils ne s'intéressaient qu'aux affaires de l’Adriatique‘. Enfin, le Roi, qui avait déjà, pendant l’élé de 1556, envoyé des troupes à Rome sous les ordres de Strozzi, estimait que c'était un secours suffisant pour contenir les Espagnols de ce côté et ne voulait point soumettre la nouvelle expédition aux desseins particuliers des Carafa. A ces raisons politiques s’en ajoutaient d’autres d'ordre pratique : les sources des finances françaises en Italie étaient, depuis longtemps, Venise et Ferrare, et il convenait, pour la paie régulière des troupes, que l’armée cheminât à proximité de ces deux villes.
A la fin du mois d’août 1556, l'itinéraire était donc fixé par la vallée du Pô et la via Emilia. Cette route, nous l'avons dit, était barrée, au delà de Chivasso, par les troupes espagnoles et ne devenait libre qu’à la frontière de l'état de Parme, duché d'Octave Farnèse, protégé ce la France. Or, juste à ce moment, se produisit la défection d’Octave et sa réconciliation avec Philippe Il. Le prétexte parut bon au Très-Chrétien pour justifier les sentiments pacifiques qu'il montrait alors, et il écrivit au pape qu’il ne savait plus par où faire passer son armée”. Mais, lorsque l'expédition fut de nouveau et définitivement ordonnée, Henri Il reprit le plan et l'itinéraire primitifs. Seulement, il commanda au duc de Guise d’envahir par la force l’état de Parme et d’en expulser Octave Farnèse, pour punir celui-ci de sa trahison : tel était le dessein secret dont nous avons parlé plus haut*.
Lorsque l’armée se mit en marche, le plan de campagne se développait ainsi dans l’esprit du général : concentration des troupes et du matériel à Turin, ouverture d'un passage dans la vallée du Pô avec l’aide de Brissac et des compagnies de Piémont, marche rapide jusqu'à Parme, surprise du duché et destitution d'Octave Farnèse, jonction des armées
! Gir. Faletti au d. de Ferrare, 1557, 6 février, Venise : « [Le doge] soggionsemi essere di openione che l’essercito francese entri prima nella Puglia, come impresa assai piû facile a riuscire dell’altre 1il Regno et in oltre piu grata a questi signori ; imperd ch'ogni parte che si tolga et vienghi consignata alle SS. loro Re saria bastevole afargli pigliare l'arme a comune benefñicio della lega. » (Arch. d'Etat de Modèñe, Venezia; orig.).
? G. Rimter, Lettres et Mémoires d'Estat, &. II, p. 656. * Cf. les preuves au cours du récit, plus bas.
de la ligue sur la via Emilia et invasion du royaume de Naples par les Marches et les Abruzzes. Plan aussi dangereux qu'audacieux : il fallait, pour le mener à bien, agir avec cohésion, rapidité et secret; il fallait surtout que les alliés fussent d'accord dans une résolution inébranlable.
Ces conditions de succès, François de Lorraine ne négligea rien pour les obtenir.
La première partie du plan de campagne comportait, on l’a dit, la surprise et l'occupation du duché de Parme. Seul, semble-t-il, des deux alliés du roi de France, Hercule d’Este fut averti de ce dessein et invité à y collaborer. On jugea sans doute qu’il était dangereux d’en informer le pape, qui professait une certaine amitié envers les Farnèse.
Pour une fois, le duc de Ferrareétait franchement décidé, sinon bien outillé. Des motifs de cupidité l’inclinaient à une audace qu’il n'avait jamais montrée. Il voyait, dans l’entreprise qu’allait diriger son gendre, une belle occasion pour lui-mème de tirer de France provision d'argent : ses exigences sur ce sujet s’exprimèrent sans relâche‘. De plus, il trouvait un appât très précis dans la clause du traité de ligue qui lui promettait une partie du Milanais, le territoire de Crémone avec un revenu de cinquante mille écus. L'image de cette proie lui obsédait l'esprit : à ses yeux, c'était là tout le but de l'expédition. Son avidité lui donnait du cœur : il avait fait payer cher son alliance, il semblait prêt à en courir les risques et ne chercha point, comme par le passé, à se procurer une excuse auprès des Espagnols en cas d'échec. Son second fils, Louis d’Este, ayant alors tenté de s’enfuir à la cour de Philippe II, il sy opposa avec un courage qu’il n’avait point montré en 1582 lorsque Alphonse, l'aîné, était parti pour la France”. Mais, autant-et plus que
1 D. du Gabre à Montmorency, 1556, 23 décembre, Venise (Arch. d'Etat de Florence, Mediceo, 3106, fol. 357 ; copie sur orig. intercepté).
? Giac. Soranzo au doge de Venise, 4556, 8 décembre, Poissy : « La S. V. haverà inteso il fuggir che preparava Don Luys, secondo genito del duca di Ferrara, al Re di Spagna... Esso contestabile giä molti giorni fece intendere al duca quest’ordine che si trattava, il quale al principio non parve che gli desse fede. ma poi, meglio considerando, tacitamente fece osservare gli andamenti del figliolo et finalmente lo scoperse, del che, per quanto scrive il Rmo card. di Ferrara, $. Ecc. ne ha preso grandissimo travaglio et dispiacere. Et la causa che habbi mosso il giovine a questo pensiero, non pare .che sia stata altro che la troppo strettezza de denari nella quale lo teneva il padre contro la natura sua che inclina moltoa liberalità. » (Arch. d'Etat de Venise, Dispacci, Franza, filza 12 ; orig.).
tout autre prince italien, il entendait réserver son dévouement à ses propres intérêts. Or, son ambition était orientée vers la Lombardie ou l’Etat de Parme, et rien ne l’attirait du côté de Naples : s'engager dans cette dernière entreprise, c'eût élé découvrir son duché devant une invasion certaine des Espagnols du Milanais. Au surplus, toute velléité du duc était paralysée d'avance par la plus dure avarice : on verra bientôt de ce vice les effets incroyables.
Guise, bon gendre et au demeurant peu instruit des détours de la politique italienne, avait une confiance absolue dans la loyauté de son beau-père. De même, la cour de France comptait sur l'appui fidèle d'Hercule d’Este. Pour que cet appui fût donné à propos, Henri II avait consenti de gros sacrifices : quelques jours après le départ de Guise, il avait accordé satisfaction à toutes les exigences pécuniaires du duc de Ferrare‘. De Lyon, François de Lorraine fit porter à Hercule une copie des lettres du Roi le créant général honoraire de la ligue : « Vous avez en ce pacquet vostre pouvoir collationné à l'original en la présence de Monsieur le prince vostre filz, ne m’aiant semblé estre raisonnable de hazarder l'original par ung courrier, veu mesme que la coppie estant autenticque vous pourra servir, en attendant que je le vous présente avec l'armée que je vous mène?. »
Puis, Francois avertit son beau-père de setenir prêt, avec troupes et munitions, le 20 janvier 1557, pour collaborer à l’occupalion du duché de Parme. De Turin, le 1° janvier, partit M. de Fourquevaux qui prit la route des Grisons, porteur d'instructions précises à Hercule sur ce qu’il aurait à faire°. Déjà l’allié s’effrayait de sa tâche. I] désirait vivement la ruine d’Octave Farnèse, mais, plutôt que d’en prendre la responsabilité, il eût préféré y assister en spectateur. Son frère, le cardinal Hippolyte, l’excitait à plus de
ee 1556, 28 novembre, S. Germain, publ. p. G. RiBier, op. cit., t. Il, pp. 672-
? Fr. de Lorraine au d. de Ferrare, 1556, 12 décembre, Lyon (Arch. d'Etat de Modène, Francesco di Lorena ; orig.).
* Alphonse d’Este au d. de Ferrare, 1556, 31 décembre, Turin (Arch. d'Etat de Modène, Alfonso Il ; orig.). — Le d. de Guise au d. de Ferrare. 1557, 2 janvier, Turin : « .. 11 est nécessaire faire vostre amas jusques à trois ou quatre mil hommes, le dix-huictiesme ou dix-neufiesme de ce mois au plus tard, tenir prest l'infanterie et aultres munitions que vous dira le sr de Fourquevaux...» (Arch. cit., Francesco di Lorena : orig. chiffré). — Dès le début de décembre, Guise avait envoyé à Ferrare Scipion Piovene pour informer le cardinal Hippolyte du projet secret sur Parme. Mém.-Journ. de Guise, p. 259.
vaillance'. D’autre part, le 8 janvier, avant que l’armée quittât Turin, son fils, le prince Alphonse, lui écrivit pour le supplier instamment, au nom de Guise, de sc préparer à toute éventualité et de garder rigoureusement le secret*. Mais ces belles exhortations, faites pour animer le courage du duc, n’entamaient point son avarice. L'argent qu'il avait reçu des banques royales, Hercule ne pouvait se résigner à l’employer en matériel de guerre. Lorsque Fourquevaux, envoyé de Guise, arriva à Ferrare, il trouva une désolante incurie. « Toute chose était en si mauvais état qu'on ne pouvait même penser à s’en servir. » Les pièces d'artillerie étaient dépourvues de roues; pour traîner des engins de Modène à San Martino, sur un parcours de quelques milles, on ne trouva pas de cordes dans le duché et il fallut aller en chercher à La Mirandole. Hercule n’avait pas même de poudre suffisante. Les lettres de Fourquevaux qui annoncaient ce désarroi, causèrent à la cour de France une vive indignation, et le cardinal de Lorraine ne cacha point sa colère au représentant de la maison d'Este*.
En même temps qu’il sollicitait l’aide du duc de Ferrare pour les premières opérations de la campagne,. Guise stimulait le zèle des Carafa. Le sol était là encore fort mouvant. On ne pouvait souhaiter plus d'enthousiasme qu'en montrait le pape : à l'ambassadeur De Selve Paul IV déclarait qu'il mettrait « la couronne d’Empire sur la teste du Roy », ferait l’un de ses fils « roy de Naples et l’aultre roy. de Lombardie ou Insubrie », enfin « ung aultre cardinal, non pas pour demourer en ces termes de cardinal, mais pour eslre ung jour pape »‘. Les sentiments de Carlo Carafa étaient moins sûrs : compromis, d’une part, en des négociations
‘ Le card. de Ferrare aù d. de Güise, 4557, 3 janvier, Ferrare (Bibl. Nat. Clairambault, v. 348, fol. 304-805 ; 6rig. chiffré). Le même, sous la signature de Niquet, au même, # janvier (Bibl. cit., Clair., v. 349, fol. 34; orig. chiffré).
? Alphonse d'Este aù d. de Ferrare, 1557, 8 janvier, Turin : « M. di Guisa è di parer che V. Ecc. tenesse in ordine tutto quel che se le è scritto per l'impresa ch'ella sa, perchè. quando piacerà a Dio che possa parlarne con lei alla presenza, si rimoverà forsi una gran parte delle difficultati ch'ella vi trova; Che la Ecc. V. faccia questi preparativi cosi destramente che quel amico [Oclave Farnèse] non possa per buona conjittura comprendere l'animo che si ha coñtra di lui, quel che sarebbe un provocarsi lo iñimico scoperto senza proposito… » (Arch. de Modène, Alfonso Il; orig.).
8 J. Alvarotti au d. de Ferrare, 4557, 31 janvier, Poissy (Arch. de Modène, Francia ; orig.).
10. de Selve au Roi, 1557, 28 janvier, Rome (Bibl. Nat., ms. fr. 20442, fol. 181 ; orig.).
secrètes avec le duc d’Albe et le roi d’Espagne, engagé publiquement, d’autre part, dans une alliance belliqueuse avec la France, alliance dont il avait été lui-même le principal ouvrier, le cardinal-neveu observait quelle trahison profiterait le plus à son ambition. Cette ambition, en tout cas, n’était nullement orientée vers Le Nord, ni vers le Milanais ni vers l’État de Parme : elle regardait Naples, patrie de la famille Carafa, et aussi la Toscane, — Sienne et Montalcino, — où l’aventurier avait combattu jadis en com pagnie de ses grands amis, les fuorusciti florentins. Carlo n’était disposé à soutenir droilement le duc de Guise que si celui-ci arrivait avec des forces suffisantes pour assurer le succès, et dans ce cas, il s’efforcerait d'entraîner l’armée française vers le siège de ses intérêts, vers Rome, vers Naples ou vers Sienne. Il en résultait que François de Lorraine ne trouverait point sur la via Emilia le secours de troupes fraîches et de munitions qu’il s'attendait à y rencontrer‘, Aussi bien, Carafa, passionné pour l'intrigue et les négocialions, était dépourvu de toute qualité d’organisateur. Au lieu de préparer ses armes, il se rendit à Venise, dans les derniers jours de 1556, et y passa plusieurs semaines en des négociations fiévreuses, qui n’eurent d’autre succès que d’éveiller autour de sa personne des défiances croissantes’. Du Gabre, qui fréquentait quotidiennement le cardinal à Venise, écrivait au Roi, non sans inquiétude : « Je voy, sire, quelque confusion et mauvais ordre si l’on ne fait une bonne délibération de ce que les uns et les autres doivent faire en cette guerre”. » Quand l’armée de Guise annonça son arrivée, Carlo était venu en Romagne, à Bologne : au lieu d'y préparer des renforts et des munitions, il attendait le général
‘ Les lettres de Pacifico Arditi, envoyé par Cosme de Médicis à Parme et en Romagne pour surveiller les mouvements militaires, éclairent l’incurie de Carafa. Arch. d'Etat de Florence, Mediceo, 2868, passim ; orig.
? Cf. les travaux de Duruy, Riess, Ancel, — Carafa partit de Rome le 15 décembre et arriva à Venise le 20. Adr. Saraceni à la Balia de Sienne, 1556, 20-26 décembre, Rome (Arch. d'Etat de Sienne, Lett. alla Balia, CCXXIII, 19-23 ; orig.). — Aless. Visconte au card. de Gonzague, 1557, 8 janvier, Venise : « lo pen soche la Caraffa sene tornarà piena di vento, perché si ha per rissoluto che questi sigri l’hanno Spedito in bianco.. Et poichè si vede la iniquità di questo vecchio [Paul IV] di voler metter tutto il mondo in rovina et la rabhbia de’ Francesi di volersi impatronire del tutto, mi par che saria tempo di procurar con ogni via la lega di questo dominio... » (Arch. d'Etat de Mantoue, Carteggio del carke : orig.).
$ Publ. p. A. Virais, op. CU 122:
français pour discuter encore sur le but de la campagne. Cependant, à Rome, en l’absence du cardinal-neveu, le travail restait en suspens. Le pape, comme le duc de Ferrare, avait été averti, par l'intermédiaire de Lanssac, de ce qu’il convenait de faire. A la fin de l’année 1556, un des officiers de finances les plus distingués, le trésorier Gilbert Coyffer, s'était rendu auprès du Saint-Siège pour régler les questions d'argent’. Mais il n’y avait pas grand empressement à la Curie. « Je ne vous puis dire riens davantaige, écrivait Lanssac à Guise, sinon pour vous ramentevoir derechief qu’il vous plaise de pourvoir par delà aux pouldres et munitions qu’il fault pour l’artillerye, car de vous actendre au costé de deça, vous en seriez mal servy*. » Bientôt le cardinal de Lorraine, cédant à la demande de Carafa, fitrappeler Lanssac, au moment où le zèle et les avis de celui-ci eussent été le plus utiles. Cet agent partit de Rome le 5 février, « très mélancolique »°. Pour le remplacer, Henri IT dépêchait, le 20 janvier, Charles de Marillac, archevêque de Vienne, bon diplomate mais peu informé des affaires italiennes”.
Tel était l’appui que pouvait attendre Guise des alliés du Roi. Aucun de ces deux alliés n’avait accompli les préparatifs de guerre promis. D'ailleurs, leurs ambitions, orientées vers des buts opposés, se neutralisaient en quelque sorte sur la carte de l'Italie. Lorsque François de Lorraine reçut les premières informations à ce sujet, il avait déjà commencé d’exécuter son plan de guerre.
Après un long travail de préparation militaire et financière, Guise et Brissac partirent de Turin le 9 janvier 1557°. Les
1 G. Coyffer au d. de Guise, 1557, 11 février, Rome (Bibl. Nat., Clair. 349, fol. 31 ; orig.). — Cf. Mém.-Journ. de Guise, p. 261.
2? Publ. p. Ch. Sauzé, op. cil., p. 588. — Le d. de Paliano au d. de Guise, 1557, 19 janvier, Rome (Bibl. Nat., Clair., 350, fol. 15-16 ; orig.).
8 SAUZÉ, op. cil., p. 592 et n. 2.
4 Montmorency au card. de Tournon, 1557, 20 janvier, Anet: « Le Roy envoye par delà M. de Vienne... Il désire que luy donnez vostre advis et conseil et que «le vostre part vous vous emploÿez en ce que pourrez pour l'exécution d'icelluy. » (Arch. Nat., K 91, n°44; orig.). — J. Alvarotti au d. de Ferrare, 1557, 20 janvier. Anet (Arch. d'Etat de Modène, Francia ; orig.). — Cf. Mém.-Journaux de Guise, pp. 266-267.
5 Le d. de Guise au Roi, 4557, 7 janvier, Turin (Bibl. Nat., ms. fr. 20454, fol. 756; orig.). — Sur les mesures financières, les élus du marquisat de Saluces
troupes et les capitaines du Piémont devaient aider l’armée de campagne à s'ouvrir un chemin dans la vallée du P, puis se séparer d'elle pour la protéger contre une attaque à revers des Espagnols du Milanais. Cette armée de campagne, formée de troupes d'élite, bien groupées, légèrement armées, offrait un merveilleux instrument de pénétration. C'étaient, attestent les espions qui surveillèrent les montres, onze mille hommes de pied, à savoir vingt-deux enseignes de Suisses avec un effectif de six mille hommes et vingt et une enseignes de Français réunissant cinq mille fantassins. La cavalerie, forte d'environ dix-huit cents chevaux, ne comprenait guère plus de quatre cents hommes d'armes. L'arlillerie peu importante avait été embarquée sur le fleuve. [ est sûr que le général français comptait trouver chez ses alliés renforts et munitions : il n'emmenait qu'un noyau d'armée, solide, léger et facile à manier. Tous les deux jours, au cours de sa route, il en fit passer la revue. Le roi d'armes et les trois trompettes portaient à leurs cottes les clefs et armes du pape entourées de cette devise : Henricus Dei gratia Francorum rex, sanctae romanae Ecclesiae protector. Les mêmes insignes étaient à la cornette du duc de Guise. « Nous militons, écrivait un gentilhomme, soubz l’enseigne et armes de nostre mère Saincte Esglise, »!
Le 13 janvier, les troupes françaises essayèrent en vain de prendre Pontestura*. Puis, elles s’engagèrent dans le Montferrat. Les sujets des Gonzague, protégés de l'Espagne, y furent si bien respectés que la duchesse de Mantoue crut devoir en remercier Henri II°. Après huit journées de camp,
au d. de Guise, 1557, 4er février, Turin : Simonin Carmagnole au d. de Guise, 1557, 3 février, Turin (Bibl. Nat, Clair. 349, fol. 24: orig.). — Outre les lettres inédites de Guise citées plus haut et plus bas, nous renvoyons une fois pour toutes à celles qui sont publiées dans les Mémoires-Journaux. Ces lettres, inédites ou publiées, n'ont été utilisées, ni par Duruÿ, ni par Ancel.
" « Registre du controlle de la despence faicte en Italie soubz Monseigneur de Guise, lieutenant général en l’armée de la Saincte Ligue, èz années 1556 ct 4557. Odard Bizet, commis du controlleur général. » (Bibl. Nat., ms. fr. 10395 ; orig.). — Lettres écrites par les gentilshommes de l'armée de Guise, 1557, janvier-mai (Bibl. Nat, Dupuy, fol. 65 et suiv.). — Rapports des espions, surtout de Pacifico Anditi, agent florentin (Arch. d'Etat de Florence, Mediceo, 2868 ; orig.). — Fabr. Ferrero au d. de Florence, 1557, 17-30 janvier, Milan (Mcdiceo, 3107, fol. 42-47 : orig.). — Paolo Vitelli au d. de Florence, 4557, 5 février, Plaisance (Mediceo, 2868 ; orig.).
? Sfondrato à Octave Farnèse, 1557, 14 janvier, Milan (Arch. d'Etat de Parme, Milano; orig.).
* Instructions de la duch. de Mantoue à Hercole Strozzi, 1557, janvier (Arch. d'Etat de Mantoue, Francia ; min.).
le 17 janvier, Guise et Brissac arrivèrent devant la place de Valenza, dont ils commencèrent aussitôt le siège. Le 20, ils étaient maîtres de la ville : succès remarquable, dont la nouvelle émut toute l'Italie’. Le 25, Guise quitta Valenza ; il se sépara de Brissac à Bassignano et continua sa route par la vallée du Pô*. Le soir même, il était à Sale; le lendemain, à Castelnuovo; le 27, à Voghera ; le 30, à Montebello: le 31, à Broni-Stradella sur la frontière du duché de Plaisance*. Le général informa Octave Farnèse qu’il allait entrer sur ses terres“. De fait, le 1° février, l’armée passait la frontière et s’arrêtait à Castel San Giovanni, où elle trouva de « bonnes provisions »°. Par un bref du 3 décembre précédent, Paul IV avait ordonné aux feudataires du Saint-Siège de fournir logis et vivres aux troupes françaises, et, le même jour, il avait envoyé un bref spécial à Octave sur ce sujet®. À Castel San Giovanni, Guise fit reposer son armée pendant deux jours. Depuis Valenza, la marche avait été extrémement pénible : l’hiver et la fonte des neiges avaient rompu les chemins, créé partout des torrents. « De ma vie, écrivait François, je ne veiz pouvres soldatz et chevaulx, estans dedans les fanges jusques au ventre, pâtir si grande pitié. » Beaucoup de chars et de munitions étaient restés en arrière’.
Ainsi l’armée française abandonnait la Lombardie, proie incomparable et facile à saisir. Les agents espagnols attestent eux-mêmes que l’état militaire, économique et politique de
4 Guise au Roi, 1557. 17-25 janvier, Valenza (Bibl. Nat, ms. fr. 20454, fol. 67, et coll. Clair. 349, fol. 19 ; orig.). — Récit du siège par Don Alvero à Octave Farnèse, 1557, 19 janvier, Alexandrie (Arch. de Parme, Piemonte ; orig.). — Guise et Brissac au Roi, 1557, 20 janvier, Valenza (Mém.-Journ., pp. 265- 266). Guise à Lanssac et Selve, 1557, 20 janvier, Valenza, p. p. Sauzé, Corr. de Lanssac, pp. 589-591.
? Guise au Roi, 1557, 27 janvier, Voghera (Bibl. Nat., ms. fr. 20454, fol. 195 ; orig.).
8 Guise au d. de Ferrare, 1557, 27 janvier, Sale-Voghera (Bibl. Nat., Clair. 349, fol. 15 ; min.). Avis de Milan, transmis par Venise, 1557, 27 janvier (Arch. d'Etat de Modène, Venezia : orig.). Lettres de Fab. Ferrero supra cit.
4 Guise à Octave Farnèse, 4357, 31 janvier, Montebello (Arch. de Parme, Francia ; orig.).
5 Guise à Octave Farnèse, 1557, ler février, Castel San Giovanni (Arch. de Parme, Francia ; orig.).
6 Brefs publ. dans Mém.-Journaux, pp. 311-312.
1 Guise au d. de Ferrare, 1557, 27 janvier, Sale (Mém.-Journaux, p. 266). — Fabr. Ferrero au d. de Florence, 1557, 30 janvier, Milan (Arch. d'Etat de Florence, Mediceo, 3107, fol. 46 ; orig.).
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ce pays offrait alors à Guise l’occasion de s’en emparer presque sans coup férir. Philippe Il et ses ministres laissaient le Milanais désarmé, sachant bien que la partie décisive ne se Jouerait pas en Italie. Quant aux habitants, ils ne souhaitaient rien tant que de quitter le joug de l'Espagne et d'accueillir les Français, très populaires dans les pays subalpins. Sans cesse des complots éclataient à Milan : une conspiration, ourdie par Ludovic de Birague, y fut découverte au moment même où l’armée de Guise s'engageait dans la vallée du Pô. Au reste, depuis le début de janvier, une véritable panique régnait parmi les représentants de l'Espagne : la faiblesse de la défense était telle qu’ils se résignaient d'avance à une capitulation. On apprenait que le duc de Ferrare, entré dans la ligue avec l'espoir d’annexer à ses Etats une partie de la Lombardie, « louait Dieu mille fois » de son heureuse chance et ne se gênait point pour déclarer publiquement l’objet de sa convoitise. Enfin, les agents des Farnèse, venant à tout instant demander conseil et secours, augmentaient l'émotion‘.
François de Lorraine repoussa la tentation magnifique qui s'offrait à lui. Ce sacrifice lui coûta. Depuis longtemps informé de l’état du Milanais?, il n’avait point prévu, pourtant, que les circonstances seraient si favorables à une conquête. Quand il connut la réalité, après qu'il eut vu les habitants de Castelnuovo, de Sale, de Voghera lui apporter docilement les clefs de leurs villes, il comprit la faute qu'il commettait en passant outre. Personnellement, il était trop homme de guerre pour ne pas estimer le prix de l'occasion propice : bien volontiers, pour une conquête tangible, il eût laissé les ambitions qu’il avait charge de réaliser dans le lointain royaume de Naples. Maître de ses actes, il eût conquis le Milanais. Avec quelle tristesse il s’en détacha! Il écrivait à son frère : « Plust à Dieu qu’il me fust seulement donné deux mois pour ayder Monsieur le mareschal de Brissac! » Et, après avoir exposé ce qu’il aurait pu faire, il ajoutait : « Ce sont de mes resveries que je vous mande,
Fabr. Ferrero au d. de Florence, 1557, 9-12 janvier, Milan (Mediceo, 3107, fol. 5-8 ; orig.). — Sfondrato à Octave Farnèse, 1557, 41 jauvier, Milan (Arch. d'Etat de Parme, Milano; orig.). — Il Pero au d. de Florence, 1557, 24 avril, Venise, p. p. DESJARDINS, op. cil., t. III, p. 366.
2 He de Ferrare à Guise, 1556, 16 décembre, Ferrare (Mém.-Journ., P. ;
dont vous prendrez ce que trouverez bon pour le service de nostre maistre‘. »
Mais il devait avancer. Paul IV, menacé dans Rome par le duc d’Albe, ne concevait pas que l’armée de Henri If fût venue en Italie avec un dessein plus pressé que de secourir le Saint-Siège. À Bologne, Carafa commençait à s'inquiéter du retard dont le mauvais état des chemins était la seule cause. Il fit porter à Guise des appels énergiques : le 5 février, M. de Serres partait de Bologne; le 6, Adriano Baglioni ; le 7, Roberto Strozzi. Tous, en montrant au général l’impatience du pape, firent briller de nouveau à ses yeux l'espoir de la conquête de Naples. Guise ne pouvait résister à ces instances : les instructions qu'il avait reçues de son maître, il le dit lui-même, lui ordonnaient seulement de secourir le Saint-Siège et de conquérir Naples ?. Il avança donc, non sans exprimer sa mauvaise humeur. Le 7 février, il dépêchait à Rome M. de Carnavalet pour se jusüfier auprès de Paul IV d’avoir perdu quelques jours en Lombardie. « Sa Saincteté, déclaraient les instructions remises à Carnavalet, se peut asseurer que sy Monseigneur de Guyse eust voulu prester l’oreille aux occasions qui se présentoient et offres qui lui estoient faictes, son séjour au duché de Milan eust apporté autant de fruit et commodité. * »
Aussi bien que les Carafa, Hercule d’Este était impatient de voir arriver Guise. De Modène, le 29 janvier, il avait envoyé son confident, Ercole Tassoni, relancer le général ; le 4 février, de Carpi, il dépêchait un autre gentilhomme. Le secrétaire du cardinal de Ferrare, Nichetlo, était parti
1 Guise au card. de Lorraine, 1557, 9 février, Fiorenzuola (Mém.-Journ., p. 267).
? Le card. Carafa au card. Farnèse, 1557, 5-7 février, Bologne (Arch. d'Etat de Naples, Carte Farnes., fascio 407, fascic. 3 ; orig.). — Pacifico Arditi au d. de Florence, 1557, 6 février, Parme (Arch. d'Etat de Florence, Mediceo, 2868 ; orig.). Le même au même, 4557, 8-10 février, Parme-Plaisance : « Roberto Strozzi affermd à S. Kcc. [Octave Farnèse] che questi Francesi venevano per servitio del papa et che pensavano all’impresa di Napoli, et ch’egli era stato mandato dal s. card. Caraffa a solicitar M. di Guisa, il quale mostrava che, se non fusse stato l’ordine del Re, egli non si sarebbe mai lasciato scappare delle manni le belle occasioni che havea havute nel stato di Milano. » (Arch. et loc. cit. ; orig.).
5 Instructions à M. de Carnavalet, 1557, 7 février, Pontenure (Mém.-Journaux, pp. 331-332).
* Le d. de Ferrare à Octave Farnèse, 1557, 29 janvier, Modène ; 4 février, Carpi (Arch. d'Etat de Parme, Modena ; orig.).
de même à la rencontre de l'armée‘. Importuné par tant de messagers, François de Lorraine répondit qu’il ne pouvait avancer plus vite, à cause du mauvais état des chemins ?.
Les troupes royales étaient sur le territoire de Plaisance. Parties de Castel San Giovanni le 3 février, elles s’arrêtèrent le lendemain à San Niccold*. Le 5, elles passèrent sous les murs de Plaisance, sans entrer, et ne firent halte qu’à distance. Le gouverneur de la ville, Paolo Vitelli, suivant l'ordre des Farnèse, avait fait fermer les portes, après avoir fourni aux commissaires tous les vivres demandés". Le soir du même jour, l'avant-garde arrivait à Pontenure; le 7, Guise couchait à Fiorenzuola d’Arda. Là, il y eut une pause de quatre jours, jusqu’au 10 : le général semblait hésiter en approchant de Parme‘. De Fiorenzuola, le prince Alphonse d'Este partit en avant pour aller trouver son père à Reggio*.
Le 10, l’armée décampa; après s’être arrêtée dans la campagne de Borgo San Donnino, ville fermée, elle passa le Taro, le 11, à quelques lieues de l'endroit où s’était livrée jadis la bataille de Fornoue. Elle demeura une nuit en vue de Parme, puis alla s'établir, le 12, sur les rives de l’Enza”. C'était là qu'avait été fixé le rendez-vous au duc de Ferrare et au cardinal Carafa : les deux alliés se trouvaient encore à Reggio. Guise, laissant ses troupes, se rendit à leur rencontre, et tous trois revinrent, le 14, passer une grande revue de l’armée, au pont de l’Enza. Carlo Carafa, vu sa
’ Le card. de Ferrare à Octave Farnèse, 4557, Aer février, Ferrare (Arch. de Parme, Ferrara ; orig.).
? Guise au d. de Ferrare, 4557, 3 février, Castel S. Giovanni (Arch. d'Etat de Modène, Francesco di Lorena ; orig.).
* Guise au d. de Ferrare, 1557, 4-5 février San Niccold (Arch. de Modène, Fr. di Lorena ; orig.). — Octave Farnèse à Guise, 4557, 2 février, Parme : demande une « sauvegarde » pour la « villa di Salso, molto vicino a la strada romea et villa aperta ». (Bibl. Nat, coll. Clair., 350, fol. 33 ; orig.).
a Te Vitelli au d. de Florence, 1557, 5 février, Plaisance (Mediceo, 2868 : orig.).
‘ Guise à Brissac, 1557, 7 février, Pontenure : récit du voyage depuis Valenza (Bibl. Nat., ms. fr. 20526, fol. 55 ; orig.). Guise au d. de Ferrare, 1537, 9 février, Fiorenzuola (Arch. de Modène, Fr. di Lorena : orig.). — Pacifico Arditi au d. de Florence, 1557, 6-10 février, Parme (Mediceo, 2868 ; orig.).
$ Mém.-Journaux, p. 264.
* Guise au d. de Ferrare, 1557, 11 février, Borgo San Donnino (Arch. de Modène, Fr. di Lor. ; orig.). — P. Arditi au d. de Florence, 1557, 10, 11, 12 février, Parme (Mediceo, 2868 ; orig.).
qualité de légat, ne put y assister que sous un travesti. Les Farnèse, invités, s’y rendirent également !.
Les Farnèse facilitaient de tout leur pouvoir le ravitaillement des troupes françaises : ils ouvraient à Guise une route commode pour qu'il y avançât plus vite. « Sur toutes leurs terres, écrivait un gentilhomme de l'armée, nous avons tousjours eu telle abondance de vivres, tant de munitions que de vivandiers volontayres, non seullement de choses nécessaires à la suite d'un camp, mais de mille délicatesses et merceryes, que partout où nostre armée estoit logée sembloit estre une foire Sainct Germain à Paris. » Au général luimême Octave avait fait présent « de chevaulx et confitures du pays » *. Ce zèle assurément ne venait point de l’amour, mais de la terreur dans laquelle vivaient les Farnèse. De Venise, le 11 janvier, Carafa leur avait ordonné d'exécuter avec diligence ce que commandait le bref du pape sur les logis et les vivres*. Les anciens protégés de Henri II n'avaient pas la conscience lranquille. Trois mois à peine s'étaient écoulés depuis leur défection : ils savaient la rancune du Roi et craignaient un châtiment. Fort inquiets, les deux frères, Alexandre et Octave, résolurent de « se gouverner selon le jeu » et de montrer au duc de Guise-les plus attentives prévenances‘. En attendant son arrivée, ils prirent des précautions diplomatiques et militaires. Marguerite d'Autriche, duchesse de Parme, se trouvait à Bruxelles auprès de Philippe II, son frère : Octave la pria de demander conseil au roi d'Espagne. Celui-ci, assez indifférent et surtout soucieux d'écarter une demande de secours, répondit qu'il approuvait l'apparence de la neutralité el même les prévenances que montreraient les Farnèse à l'égard des Français, jusqu'au jour où s’offrirait l'occasion de se déclarer sans
4 Pacifico Arditi au d. de Florence, 1557, 13 février, Reggio : « IL Rue legato entrd hieri in questa città, et hoggi a 20 hore ci è entrato Ghisa, havendo lasciato l’essercito presso Parma a due miglia, dove si farà la rassegna in su la giaia del ponte di l'Enza. » (Arch. d'Etat de Florence, Mediceo, 2868 ; orig.). Le même, 14-15 février (ibid. ; orig.).
2 Lettre adressée à la Cour, 4557, 15 février, Reggio (Bibl. Nat, ms. fr. 20454, fol. 17 ; orig.).
8 Le card. Carafa à Octave Farnèse, 1557, 14 janvier, Venise (Arch. d'Etat de Parme, Venezia ; orig.). — Le card. Farnèse au card. Carafa, 1557, 18 janvier, Parme (Bibl. Vatic., Barberini, lat. 5074, 51 ; orig.).
4 Le card. Farnèse à Octave, 1557, 22 janvier, Parme : «.… Governare sccondo il dover del giuoco » (Arch. d'Etat de Naples, Carte Farnes., fascio 707, fascic. 3; orig.).
péril’. Laissé libre de jouer la comédie, Octave chercha du secours pour le cas où elle ne réussirait point. Bien qu’il ne fût pas encore averti des intentions secrètes du duc de Guise, il savait que celui-ci, gendre d’'Hercule d’Este, serait sollicité par la cupidité de son beau-père, orientée vers Parme. Aussi les Farnèse, pendantle mois de janvier 4557, déployèrent-ils un grand effort militaire : les fortifications du duché furent restaurées, les villes remplies de garnisons solides, les troupes bien armées. De ces mesures, pourtant, ils ne tiraient point une entière sécurité, devant un capitaine tel que le duc de Guise. Ils sollicitèrent secrètement l’appui, en cas d'attaque, de Cosme de Médicis, duc de Florence, qui envoya l’un de ses agents, Pacifico Arditi, à Parme et à Plaisance, pour surveiller les événements jour par jour?.
Les Farnèse commençaient de « bien jouer leur rôle » et déjà, avec leur fourberie habituelle, ils faisaient vanter en France le zèle de leurs services *, lorsqu’au début de février, tandis que l’armée française avançait sur le territoire du duché, une nouvelle changea soudain leurs inquiétudes en épouvante. Une indiscrétion, commise sans doute parun courrier, avait informé la cour de Mantoue du projet secret de Guise sur l'Etat de Parme, et le cardinal de Gonzage s'empressa d'en avertir aussi bien ses voisins que le roi d’Espagne*.
Les Farnèse assistèrent, singulièrement troublés, à la revue du Pont de l’Enza. Cette revue fit honneur au général et aux troupes. « Fut monstrée, écrivait un témoin, toute nosire armée, lant de gens de pied que de cavallerye en ung
‘ Marguerite d'Autriche à Octave Farnèse, 1557, 3 février, Bruxelles (Arch. de Naples, Carte Farnes., fascio 407, fascic. 3 : orig.).
* La correspondance à peu près complète de ce personnage, qui a échappé aux recherches de Dom Ancel, se trouve aux Arch. de Florence. Mediceo, 2868 ; orig.
$ Le card. Farnèse au card. Carafa, 4557, 4-9 février, Parme (Bibl. Vatic., Barberini, lat. 5074, 33 et 51 ; orig.). — Marguerite de France au card. Farnèse, 1557, T mai, Villers-Cotterets : « Je suis très ayse que le pasage de Monsieur di Guise à faict par les terres du duc, vostre frère, ayt faict connoistre au Roy et à tout le monde la bonne voulonté que tous deulx conti-
nués rl porter... » (Arch. de Naples, Carte Farnes, fascio 185, fascic. 9 ; autog.).
.* An. Litolfi au card. de Gonzague, 1557, 12 février, Bruxelles : « Lo cominciai a dire à S. Mü che V. S. Rma m'haveva scritto di presente comme pareva per aviso di bon luogo che la prima impresa havesse da essere quella di
Parma, et che n’haveva avvertito il card. Farnese. » (Arch. d'Etat de Mantoue, Carteggio del carie ; orig.).
bataillon, comme pour combatre, au duc de Ferrare, avec une salve de nostre artillerye et harquebuziers accoustumée, lequel la trouva fort belle, comme à la vérité, pour le chemin qu’elle avoit passé durant le plus maulvais de l'hiver, il estoit quasi incroyable qu'elle se fust peu conserver si fresche et gaillarde tant d'hommes que de chevaulx. »
Depuis trois jours, l’armée était. arrêtée aux confins de VEtat d'Octave Farnèse et du duché de Ferrare.
L'impatience gagnait l’esprit des officiers et des troupes. Guise, passé la Lombardie, avait suivi sans enthousiasme la morne et humide plaine de la via Emilia. Le rêve napolitain aurait, en d’autres circonstances, illuminé d’espoir les étapes de cette triste chevauchée dans les brumes de février. Mais ce rêve, comment le réaliser, alors que le duc n’osait même plus exécuter le coup de main sur Parme? De son beau-père il connaissait maintenant, par les lettres de Fourquevaux, et la cupidité et l’incurie. Quant à Carafa, Guise savait que cet aventurier hâbleur et imprévoyant ne pouvait lui fournir ni troupes ni munitions. Pour tout secours, le cardinal-neveu avait rassemblé à Bologne trois compagnies de Romagnols indisciplinés*. Et, à défaut de l’artillerie que les alliés auraient dû fournir, le général était obligé d’enlever celle que le Roi entretenait à La Mirandole depuis la guerre de 1551 ?. Guise et son état-major, à qui les courriers du pape rappelaient sans cesse le dessein sur Naples, avaient plutôt envie de retourner vers le Nord. Les jeunes gentilshommes se plaignaient avec vivacité : ils citaient les paroles que Montmorency leur avait dites, à l'audience de congé; sans retenue, ils traitaient déjà le pontife de « fou »*. Le désir, l’espoir d’aller à Naples n'étaient pourtant pas éteints.
4 Relation originale envoyée à la Cour, 1557, 8 mai, Civitella (Bibl. Nat., coll. Dupuy, vol. 86, fol. 67).
2 P. Arditi au d. de Florence, 1557, 6-14 février, Parme (Arch. d'Etat de Florence, Mediceo, 2868 ; orig.).
8 Stephano Montio au card. Farnèse, 1557, 18 février, Modène (Arch. d'Etat de Parme, Modena ; orig.).
4 P. Arditi au d. de Florence, 1557, 14 février, Parme: « Tutti quei gentilhuomini. che hieri furno qui, sparlano del papa, nominandolo pazzo » (Mediceo, 2868 ; orig.).
Le 6 février, Octave Farnèse disait à un commissaire royal : « L'entreprise de Naples est bien difficile! » — « Les Français savent ce qu’ils font, répondit l’autre, ils savent qu'à Naples il y a le duc d’Albe. » Le vice-roi passait pour un général incapable, et Guise, privé du secours promis par ses alliés, tirait consolation de la faiblesse de son adversaire futur. François ne négligeait point de préparer son plan d'invasion : il interrogeait les Farnèse eux-mêmes sur les routes et les portes du royaume de Naples’. Mais, à vrai dire, en arrivant au pont de l’Enza, Guise regardait vers tous les points de l’horizon pour y chercher une conquête prochaine.
Il fallait se décider. C’est le 13 février”, veille de la revue de l’Enza, qu’eut lieu, dans la ville de Reggio, le premier et le plus important conseil de guerre entre les trois alliés, Guise, Hercule d’Este et Carafa. Les conférences se poursuivirent pendant trois jours, jusqu’au 46. Lanssac, venant de Rome, et Marillac, venant de France, arrivèrent juste pour y assister : ils apportaient, l’un et l’autre, des nouvelles propres à troubler plus encore les résolutions du général *.
Le duc de Ferrare proposa tout de suite à son gendre la conquête du territoire de Crémone. Carafa, comme il était naturel, s’opposa vivement à ce que l’armée française remontât vers le Nord. Aussi bien Guise n'avait reçu du Roi aucun ordre touchant cette conquête. Enfin, on considéra que Crémone joignait la Vénétie, et qu’en portant la guerre sur ce point, on risquait d’inquiéter fortement la république de Saint-Marc. Carafa avait à ce sujet des impressions toutes fraîches : le mois précédent, ses avances s'étaient heurtées à la plus froide neutralité des Vénitiens. Ces marchands, peu sensibles à l’éloquence, calculaient toujours le gain et la perte. « En matière de parolles des gens de ce pays, je me veulx résouldre de n’en croire sinon ce que je verray, » écrivait alors Du Gabre, ambassadeur à Venise. N’avoir point obtenu l'adhésion de la République à la ligue, c'était déjà un échec; provoquer son hostilité, c’eût été un désastre‘.
! P. Arditi au d. de Florence, 1557, 7-8 février, Parme-Plaisance (Mediceo, 2868 ; vrig.).
? Et non le 15, comme l'ont écrit inexactement tous les historiens. $ Correspondance de Lanssac, p.595 ; Mém.-journaux de Guise, p. 351. * S. Renard au d. de Savoie, 4556, 7 octobre : « J’entendz que les Vénitiens
Voyant écarter sans remède le premier objet de sa cupidité, Hercule soutint alors qu’il fallait déclarer la guerre à Octave Farnèse et occuper son duché. Tel était, en effet, l'ordre que Guise avait reçu du Roi lui-même. Mais comment l'exécuter? Le général avait constaté de ses propres yeux la solidité des places du Parmesan : les Farnèse s'étaient munis et continuaient de fortifier leurs villes. Pour en avoir raison, il fallait entreprendre une guerre de sièges, à laquelle étaient indispensables beaucoup d'artillerie et autant de munitions. Guise avait amené des troupes solides et légères, une excellente armée d’invasion, mais dépourvue de gros matériel, de poudres et même de piques". Il avait compté, en partant, sur les moyens que lui procurerait son beau-père. Or celui-ci wavait « ni artillerie, ni balles, ni poudres, ni vivres. » L’incurie d'Hercule était un scandale, et le général ne put se tenir de transmettre au Roi l’indignation qu’il en ressentait?. En tout cas, il était facile de répondre aux beaux conseils du duc de Ferrare. La question n’en fut pas moinslonguement discutée. On ne l’écarta définitivement que sur les instances de Carafa : celui-ci assurait que le pape ne consentirait jamais à être le complice d’une agression contre les Farnèse *. Carlo prônait l’ancien projet : secourir le Saint- Siège et conquérir Naples.
C'est alors que le duc de Guise mit à l'examen un projet nouveau, celui d’une invasion de la Toscane.
L'itinéraire prévu de l’armée française ne touchait point les Etats de Cosme de Médicis, mais il passait fort près de la frontière. On pouvait prédire, depuis longtemps, qu’arrivé en Emilie, François de Lorraine serait tenté de jeter ses
ne sont contens de veoir que le duc de Ferrare se veult tant agrandir en ltalie. » (Arch. roy. de Belgique, Papiers de l'Audience, vol. 420. fol. 457 ; orig. dupl.). __ Marillac à Montmorency, 45-16 février, Reggio (Bibl. Nat, ms. fr. 20442, fol. 399 ets. ; orig.). Cf. P. de Varssière, Charles de Marillac, p. 311.
41 P. Arditi au d. de Florence. 4557, 8 février, Plaisance: « E assai bella gente, ma non è molto armata, et fra Francesi molte file ve ne erano che non havevano ne pieche ne arcobuzi ne altra sorte d'armi. » (Mediceo, 2868 ; orig.).
2 J. Alvarotti au d. de Ferrare, 1557, 4 avril, La Ferté-Milon (Arch. d'Etat de Modène, Francia ; orig.).
3 Lettres de P. Arditi supra cit. — G. P. Corregrani au châtel. de Mantoue, 4557, 48 février, Ferrare : « M. Gratio, cameriere del s° duca di Parma, è stato presso il duca di Ghisa sin tanto che si risolve di partire da Reggio. Mi disse chel campo havea tanto soggiornato in quei contorni perchè si trattava di fare la impresa di Parma, ma trovandola più difficile di quello si credea prima, si risolve, instigando d’altra parte il Rmo legato, di lassarla. » (Arch. d'Etat de Mantoue, Ferrara ; orig.).
troupes, par un des cols de l’Apennin, sur la plaine luxuriante du val d’Arno, sur ce duché de Florence dont le « tyran » avait ravi Sienne à la protection du Roi. À peine entré dans les États d'Octave Farnèse, Guise commença de subir cette tentation. Longeant le versant oriental de l’Apennin, il se sentait attiré par toutes les routes qui franchissent la montagne. Le 5 février, à Plaisance, il interrogea quatre fois dans la même journée un gentilhomme du pays sur les chemins pour aller à Lucques et en particulier sur la route de Fornoue, Pontremoli et Aula qui débouche dans la vallée de la Garfagnana*, Encore le 11 février, à Parme, avant d’aller à Reggio, il demandait à un Français de l'entourage du cardinal Farnèse des renseignements minutieux sur les routes de la Garfagnana, de Pise et de Lucques, sur les fortifications de Pistoia et sur les ressources du duc de Florence ?.
Outre l'attrait naturel, divers motifs faisaient pencher le général vers une invasion de la Toscane. Qu'on attaquât ou non le duché de Florence, il faudrait s'assurer contre une entreprise possible de Cosme de Médicis sur les derrières de l’armée royale, quand celle-ci seraitengagée dans le royaume de Naples*. Le cardinal de Tournon, qui connaissait l'Italie mieux que personne, déclarait nettement « que l’entreprise de Naples seroit par trop difficile et hazardeuse sans qu'on feust asseuré du duc de Florence, pour les moyens qu'il avoit d'y donner empeschement »*. Aussi bien il était impossible d'entrer dans la région montagneuse des Marches et des Abruzzes avant le printemps. Il fallait laisser aux alliés le temps de réparer les conséquences de leur incurie et procurer aux troupes françaises les munitions et les secours nécessaires. Enfin, la flotte turque ne pouvait venir dans la mer Tyrrhénienne pendant l'hiver. Guise pensait donc qu'au lieu d’user ses forces à une guerre, devenue très difficile, contre les Farnèse, il valait mieux diriger une attaque à l'improviste du côté de la Toscane et délivrer la république
Paolo Vitelli au d. de Florence, 1557, 5 février, Plaisance (Arch. d'Etat de Florence, Mediceo, 2868 ; orig.).
* P. Arditi au d. de Florence, 1557, 12 février, Parme (Mediceo, 2868 ; orig.). * Mém.-journaux de Guise, p. 335.
LR au Roi, 1557, 26 février, Rome (Bibl. Nat., ms. fr, 3138, fol. 44 : orig.).
de Sienne. À ce projet, le général était fort encouragé par des émissaires siennois et par les agents qui représentaient le Roi à Montalcino : le 4 février, il avait reçu Bartolomeo da Pesaro, envoyé de Blaise de Monluc, qui lui avait exposé la situation de la Toscane et les chances de succès d'une entreprise de ce côté !.
Mais le duc de Florence n’était pas homme à se laisser surprendre. Dès l’annonce de l'expédition, son esprit réaliste et pénétrant avait vu le danger qui menaçait son État. Et il fut saisi de peur. Le 1° janvier 1557, son agent à Milan l’informait que de tous côtés se répandait le bruit que l’expédition serait dirigée contre Florence : nouvelle prématurée, mais que des signes confirmèrent bientôt”. Cosme se sentit plus inquiet qu'au temps où Strozzi commandait à Sienne.
Le Médicis se sauva par une ruse, chef-d'œuvre digne de Machiavel. Admirablement informé de l'entreprise qu’on préparait, Cosme, dans les derniers mois de 1556, avait commencé de montrer au pape Paul IV une grande amitié. Au candide vieillard il fit entendre que, las de son alliance avec la maison d'Autriche et dégoûté par l'attitude des Espagnols à son égard dans l’affaire de Sienne, il désirait, à l’occasion, se rapprocher des Carafa et même, si l’armée française venait en Italie, en favoriser les desseins*. Paul IV accueillit cette conversion avec une naïveté fougueuse. Il déclara bonnement à l'ambassadeur vénitien : « Au bout du compte, les Italiens sont les Italiens! » Pour comprendre toute l'habileté du Médicis, il faut songer qu’il désarmait ainsi les bannis florentins, ses pires ennemis, qui étaient les conseillers de Carlo Carafa et qui peuplaient la Curie”.
En même temps qu'il endormait le pape, le duc s’efforça
1 Le card. de Ferrare au d. de Guise, 4557, 3 février, Ferrare : (E comparso il presente capro Bartolomeo da Pesaro, il qual è mandato da M. di Monluc per dar a V. Écc. particolar conto dello stato in che si trovano le cose di Toscana.… » (Bibl. Nat, Clair. 350, fol. 36 ; orig.). — Clemente Pietra au d. de Florence, 4557, 5 février, Milan (Mediceo, 2868 ; orig.). — Lettres de P. Arditi supra cit.
? Fabr. Ferrero au d. de Florence, 1557, 4+r janvier, Milan: « Da molte bande risona che Francesi et il duca di Ferrara hanno disegno sopra le cose di Toscana. » (Mediceo, 3107, fol. 1 ; orig.).
8Surces négociations, voyez R. Ance, La question de Sienne (Revue bénédictine, 1905, p. 404).
: Navagero au Sénat de Venise, 1556, 20 novembre, Rome, p. p. RAwDON. Brown, Calendar. Venice, NI, I, 802.
de parer le coup menaçant du côté de la France. Par des moyens obscurs, sa diplomatie secrète obtint un succès étonnant. À la stupeur générale, en février 1557, les chancelleries se transmettaient la nouvelle que Henri IT consentait à donner en mariage l’une de ses filles à l'héritier de Cosme, Francesco de Médicis. Les diplomates royaux eux-mêmes tenaient la chose pour « toute conclue et arrêtée », et bientôt l'opinion publique considéra le Médicis comme « français » !. Henri IT, suivant sa nature confiante, inspiré, d’ailleurs, par Montmorency qui était obstinément hostile à la guerre, poussé aussi, semble-t-il, par les conseils du cardinal de Tournon, se laissa jouer par l’astucieux Florentin. Sans doute il ne cacha pas son étonnement devant la résipiscence imprévue de l’homme qui lui avait « plus d’une fois donné cause d’estre grandement indigné, pour l’ayde, faveur et assistance qu'il avoit donnée aux Impériaulx, ses ennemis »; mais il céda aux prières du pape, et c’est principalement pour « moyenner que le duc de Florence entrast en la saincte ligue et fust de son party », que le Roi avait dépêché Marillac en Italie, le 20 janvier?. L’archevèque de Vienne, nous l'avons dit, arriva à Reggio peu de temps après le duc de Guise, le 15 février, et trouva les alliés en conférence : il leur annonça la prétendue volte-face du Médicis et ruina le nouveau projet de François de Lorraine. Aussi bien des informations de Rome confirmèrent les dires de Marillac et firent hésiter le cardinal Carafa, qui avait d’abord donné son adhésion au dessein du général français. Quant à Hercule d'Este, lié au duc de Florence par d’anciennes relations et des services mutuels, il s'était opposé tout de suite à ce qu'on l'attaquât*.
D'ailleurs, Cosme avait pris des précautions militaires. Les républiques, ses voisines, Lucques et Gênes, surveillaient les passages de l'Apennin. Les marchands lucquois observaient une neutralité qui ne les empêchait point de favoriser les ennemis de la France ; et les Gênois, protégés par les
* Girol. Fale{ti au d. de Ferrare, 1357, 18 février, Venise (Arch. d’Etat de Modène, Venezia ; orig.). — A. ViraLis, Correspondance de D. du Gabre, p.224. — Cf. R. Ancel, dans Revue bénédictine, 1905, p- 405.
*P. de Varssière, Charles de Marillac, p.311, complété et corrigé par R. Ancel, op. cil., pp. 406-407.
; En de Pacifico Arditi au d. de Florence, 1557, février (Mediceo, 2868 ; orig.).
hautes montagnes de Ligurie, gardaient les côtes d’une attaque subite. Sûr de n'être pas pris à revers, le duc s'était hâté de faire construire de nouvelles fortifications à Prato et à Montemurlo, au versant méridional de l’Apennin; il avait massé des troupes aux frontières et à Florence, pourvu son trésor de grosses sommes et mobilisé tous ses espions. Enfin, François de Lorraine ne pouvait improviser le ravitaillement d’une armée dans les gorges de la montagne”.
Les conférences de Reggio s’achevèrent le 16 février au matin. Lanssac partit aussitôt pour aller informer Henri IT du résultat. Quant à l’occupation de Parme, Guise écrivait au Roi « n'avoir trouvé aucun moyen de pouvoir rien exécuter de l’entreprinse qu’il vous avoit pleu me commander »°. Vers le pape, les alliés dépêchèrent l'évêque de Pola. Marillac prit également la route de Rome, où il arriva le 23 février : ce diplomate resta en Italie Jusqu'au jour où le Médicis, voyant le danger écarté, jugea inutile de prolonger son extraordinaire comédie”.
Après trois jours de discussion, le duc de Guise ne trouvait plus libres devant lui que la voie de Rome et celle de Naples. Mais il ne pouvait s'engager sur cette dernière avant d'avoir obtenu la collaboration loyale et efficace des alliés du Roi.
Les Farnèse, renseignés par les nombreux espions qui observaient les conférences, avaient passé ces trois jours dans l’épouvante.
Hercule d’Este, dont l’avarice avait déjà produit des conséquences si graves, devait, pour finir, infliger à son gendre les affronts les plus douloureux.
Les troupes françaises avaient trouvé sur l'État des Far-
1 Lettres d'Andrea de Nobili äüx Anziani de Lucques, 1557, janvicr-mars, Florence (Arch. d'Etat de Lucques, Ambascerie, carte originali, 584 ; orig.).
? Guise au Roi, 1557, février, Modène (Bibl. Nat, ms. fr. 20454, fol. 137 ; orig.).
8 Lettres d’Arditi supra cit. — Récit des conférences par Castaldo au card. Farnèse, 1557,1+ mars, Milan (Arch. d'Etat de Naples, Carte Farnes., fascio 687, fascic. 2, pièce 41 ; orig.).
4 Elle durait encore au mois d'avril. C. Carafa au d. de Florence, 1557. 45 avril, Rome (Mediceo, 3724, 326 : orig.).
uèse confort et abondance ; elles espéraient d’être mieux traitées encore par le duc de Ferrare, allié de Henri II. Au lendemain de la revue de l’Enza, le 15 février, elles entrèrent sur le territoire de Reggio. Hercule informa le duc de Guise que ses sujets étaient trop pauvres pour supporter l'entretien d'une armée et le pria de presser le plus possible la marche des soldats. L'armée royale, dont l’ordre et la discipline méritèrent, pendant toute la campagne, l'admiration des ennemis eux-mêmes, fut surveillée par les officiers du duché de Ferrare comme si elle eût été une bande de brigands. Après avoir franchi la Secchia, elle arrivait à Modène le 16 février; le 18, elle campait à Castelfranco ; puis elle entra sur le territoire de la légation de Romagne, où, par bonheur, Carafa avait fait préparer des vivres!
Le 16 au matin, le cardinal-neveu était parti de Reggio pour Bologne, en compagnie de Roberto Strozzi. Le soir de ce même Jour, Guise et son beau-père allèrent coucher à Modène. Le lendemain, tandis que Hercule se rendait à Ferrare avec son fils et les principaux gentilshommes français, François de Lorraine visitait La Mirandole, où l'avait invité le comte Ludovico Pico ?. Le général arriva, le 18, à Ferrare pour y saluer la duchesse Renée de France, qui était sa belle-mère et la tante de Henri II. 11 venait aussi négocier une affaire de famille.
Parmi les nombreux desseins que le duc de Guise avait reçu mission de réaliser en Italie, se trouvait le mariage de Lucrèce d’Este, sa belle-sœur, avec Jacques de Savoie- Nemours. Les Lorrains désiraient beaucoup ce mariage et ils avaient fait partager leur désir au Roi. Le 6 octobre 1556, Henri Il en avait écrit lui-même sous une forme pressante au duc de Ferrare, et François de Lorraine avait joint ses propres instances à celles de son maître : « Vous ayant aultreffoys escript combien le Roy désiroit retirer par devers luy
‘ Pacifico Arditi au d. de Florence, 4557, 3-21 février, Parme (Arch. d'Etat de Florent: e, Mediceo, 2868 ; orig.). — Fourquevaux au card. Farnèse, 1557, 16 février, Reggio (Arch. d'Etat de Parme, Modena ; orig.). — Stephano Montio au card. Farnèse, 1557, 18 février, Modène (Arch. de Parme, Modena ; orig.).
? G.-P. Corregrani au châtel. de Mantoue, 1557, 18 février, Ferrare (Arch. d'Etat de Mantoue, Ferrara ; orig.). — Le comte de La Mirandole, venant de la cour de France, était rentré dans son Etat à l'automne de 1556. Henri II à l’'év. de Lodève, 1556, 44 octobre, Paris (Bibl. Nat., ms. fr. 3146, tol. 1 ; orig.).
* G.-P. Corregrani au châtel. de Mantoue, 1557, 18-19 février, Ferrare (Arch. de Mantoue, Ferrara ; orig.).
Madame Lucresse, vostre fille, et l'espérance que j'avoys en la grandeur de Monsieur de Nemours, je ne craindray poinct remectre ce propos en avant, pour vous dire qu’il me semble que l’aage et le temps y sont commodes ‘. » Le duc de Nemours était donc venu de Modène à Ferrare pour voir la jeune fille qu’on lui destinait. Le prince Alphonse d’Este s'était chargé de la négociation sentimentale : il ménagea des rencontres particulières entre les deux jeunes gens et les fit « baiser à la française ». Les grâces de Nemours étaient célèbres : Lucrèce donna vite son consentement. Mais l’idylle finit tôt. Hercule était bien résolu à empêcher le mariage de sa fille avec un gentilhomme qui n'avait guère d’autres moyens que la séduction. Il fit à Nemours « la plus maigre chère et le plus froid accueil qu’on puisse imaginer en ce monde* ».
Furieux, Guise et ses compagnons partirent de Ferrare le 22 février. Hercule était désormais détaché des entreprises de son gendre; il n’avait pas même permis au prince Alphonse de suivre celui-ci. Quelques jours après, il partait pour Venise, afin d’aller entretenir le Sénat de ses ambitions particulières sur la Lombardie*. François de Lorraine était tout démoralisé : il voyaitson plan de campagne détruit, ses prévisions déçues, ses moindres désirs contrecarrés. Avancer plus loin, en de telles circonstances, c’eût été courir à la ruine. Il résolut donc de laisser l’armée royale en Romagne sous le commandement du tluc d'Aumale, son frère, et d’aller lui-même à Rome conférer avec le pape, lequel ne cessait d’envoyer des courriers pour réclamer la venue de son neveu et du général français *. En quittant l’Emilie, il regrettait les belles
4 Henri II au d. de Ferrare, 1556, 6 octobre, Paris (Arch. d'Etat de Modène, Enrico II ; orig.). — Guise au même, 4556, 7 octobre, Paris (Arch. cit., Francesco di Lorrena ; orig.).
? G.-P. Corregrani au châtel. de Mantoue, 1557, 19-21 février. Ferrare (Arch. d'Etat de Mantoue, Ferrara ; orig.). — J. Alvarotti au prince de Ferrare, 1557, 4 avril, La Ferté-Milon : « Mons. di Nemors, per conto della cosa sua, si lauda d’ognuno fuori che del s' duca, dal quale ha scritto havere ricevuto la più magra ciera et raccoglio che si possa dire in questo mondo. » (Arch. d'Etat de Modène, Francia ; orig.). — De Ferrare, Guise envoya le sr de Malassise, maître des requêtes, saluer le duc de Mantoue. Guise au d. de Mantoue, 1557, 22 février, Ferrare (Arch. de Mantoue, Ferrara ; orig.). — Sur cette amusante affaire du projet de mariage de Nemours avec Lucrèce d’Este, voy. les nombreuses lettres de Jacques de Savoie au prince Alphonse de Ferrare (Arch. de Modène, Giacomo di Nemours ; autog.).
3 Fabr. Ferrero au d. de Florence, 1557, mars, Milan (Arch. d'Etat de Florence, Mediceo, 3107, fol. 108 et sqq. ; orig.).
4 Guise au d. de Ferrare, 1557, 24 février, Bologne (Arch. de Modène, Fr. di
14k LA FIN DE LA MAGNIFICENCE EXTÉRIEURE
occasions qui s'étaient offertes à lui sur sa route et dont la négligence de ses alliés avait fait perdre le bénéfice. « Il me semble, écrivait-il à Odet de Selve, que, si estions ung peu mieulx pourveuz que ne sommes des choses qui nous sont nécessaires pour tel effect, j'espèreroys nous asseurer de quelque chose pour l’advenir de ce costé-là*. »
Guise partit de Bologne pour Rome, le 24 février, en compagnie de Carafa. Le 26, ils passaient à Forli”. Le 27, au matin, ils saluèrent, à Pesaro, le duc d’Urbin, puis ils prirent la route d'Ombrie en toute hâte*. Il faisait « ung temps de neige et bien fort froid ». Le cardinal de Tournon, qui se trouvait depuis plusieurs mois à Castel-Durante dans le duché d'Urbin, vint pour rencontrer le général français à Fossombrone. Une conférence secrète y eut lieu, au cours de laquelle on examina plusieurs plans d’invasion du royaume de Naples : l’ancien ministre de François [* évoqua la campagne de Lautrec et celle du connétable de Bourbon *.
Carafa et Guise étaient pressés d'arriver à Rome, tant pour assister à la grande promotion de cardinaux qu'annonçait Paul IV qu’à cause des événements militaires qui s’élaient déroulés dans la Campagne romaine pendant le mois de janvier.
La trêve, signée par Carafa et le duc d’Albe à la suite des conférences d'Ostie, étant expirée le 8 janvier, le vice-roi en avait demandé la prolongation. Paul IV, informé du départ de l’armée de Guise, avait répondu par un refus, rouvrant ainsi des hostilités fort dangereuses aux portes de la Ville éternelle. À vrai dire, les premières opérations de cette reprise furent assez favorables aux troupes pontificales, que commandait Piero Strozzi. Les Espagnols abandonnèrent la plupart des places qu'ils avaient occupées à l’automne précédent. Un seul fait de cette petite guerre vaut d’être cité : le
Lorrena , orig.). — Pacifico Arditi au d. de Florence, 1557, 21 février, Parme (Mediceo, 2568 ; orig.).
1? Guise à O0. de Selve, 1557, février, Ferrare (Bibl. nat., ms. fr. 20541, fol. 139; minute).
? Guise au d. de Ferrare, 1557, 26 février, Forli (Arch. de Modène, Fr. di Lorrena ; orig.).
3 Le d. d'Urbin à Octave Farnèse, 157. 28 février, Pesaro (Arch. d’Etat de Parme, Pesaro; orig.). Le même au card. de Gonzague, 1557, 28 février, Pesaro (Arch. de Mantoue, Carteggio del carie; orig.).
* Le card. de Tournon au Roi, 1557, février, Fossombrone (Mém.-Journaux de Guise, pp. 335-338).
20 janvier, Strozzi assiégeant le fort d'Ostie fut blessé par une décharge de mousqueterie, alors qu’il posait une couleuvrine sur une ruine antique‘.
Mais le duc d’Albe, semble-t-il, se laissait battre volontairement. Il reculait devant le but, n'osant attaquer cette ville de Rome dont le sac, en 1527, avait produit dans la Chrétienté une émotion plus nuisible que profitable à la cause de l'Espagne. D’ailleurs, averti de la marche du duc de Guise, il voulait dégager ses forces de la Campagne romaine pour les porter vers le point menacé, à la frontière septentrionale des Abruzzes. Enfin, il obéissait aux instructions de son maître, Philippe Il, qui avait déclaré nettement ne pas vouloir retenir les places occupées par les Espagnols dans l’État pontifical*. Le fils de Charles-Quint n’était pas l'homme faible que les courtisans de Henri IT avaient imaginé. Après l’abdication de son père, Philippe semblait sincèrement décidé à observer la trêve de Vaucelles ; même le souci de ses finances et l'intérêt de ses Etats épuisés l’auraient peut-être conduit à reconnaître dans un iraité définitif les clauses, si glorieuses pour la France, de la suspension d'armes signée en février 1556. Lorsqu’après une année de provocations et d’intrigues insolentes, les Guises et les Carafa eurent déterminé l’envoi d'une expédition française en Italie, le jeune roi d'Espagne montra une vive colère. Au nonce Fantuzzi, qui lui parlait de paix, il demanda rudement « s’il se moquait de lui ». Il déclara que, puisque les Français avaient rompu la trêve, il était résolu à « dépenser tout son bien et jusqu'à son sang pour les vaincre »*. Le 19 janvier 4557, la rupture officielle avait été publiée en Italie, et c'est là que la guerre, déjà déchaînée, prit tout de suite de l'ampleur “. Mais Philippe IL ne croyait point à l'efficacité des batailles italiennes : il se préparait à frapper ailleurs, au nord de la France, un coup terrible. Ainsi s'explique le recul du duc d’Albe.
4 Adr. Saraceni à la Balia de Sienne, 1557, 23 janvier, Rome (Arch. d'Etat de Sienne, Lett. alla Balia, CCXXIV, 67; orig.). — Cf., sur cette guerre. ouvrages cités de Nores, Duruy et Ancel.
? Philippe II au Conseil d'Angleterre, 1556, 4er décembre, Bruxelles, p. p. Kervyn, Relations politiques des Pays-Bas et de l'Angleterre, t. V, p. 52.
3 Fed. Fantuzzi au card. Carafa, 1557, 13 février, Bruxelles (Arch. Vatic., Miscellanea, arm. X, 197, fol. 40 ve ; orig.).
4 Cronaca di Giambernardo Miolo, p. 209.
Il. 10
Le pape n’en était pas moins inquiet, et pour diverses raisons. Outre qu’il ne pouvait se faire de grandes illusions sur la durée des succès de son armée, il s’agitait dans une fièvre de rêves, de haines et de craintes. Il avait hâte de retrouver le cardinal Carafa, son neveu et son conseiller, absent depuis plusieurs mois'. À tous les propos de négociation qu’on lui tenait, il répondait invariablement : « Attendez mon neveu.» Paul IV se sentait menacé jusque dans sa puissance spirituelle. On disait que Philippe Il, indigné par les gestes du pontife violent, avait écrit à tous les cardinaux du parti espagnol les priant de réunir un concile qui déposerait le pape « comme non éleu canoniquement et pour son gouvernement », et qu'il avait lui-même indiqué « pour cest effect la ville de Pise, où pareille assemblée avoit élé autrefois faite contre le pape Jules second »*?. Aussi, tandis que l’armée française suivait lentement les étapes de la via Emilia, le vieillard n’avait-il cessé d’envoyer des courriers pressants à Carafa et au duc de Guise”.
Tels furent les premiers résultats de l'expédition de François de Lorraine. Les rêves du général s’effritaient au contact de la réalité imprévue. Tout. occupé à vaincre les obstacles, François souffrit peut-être moins d’abord de ces désillusions que la cour de Henri Il, qui suivait en pensée l’audacieuse aventure. Le Roi était toujours sous l'influence du cardinal de Lorraine : celui-ci reçut, après la mort du cardinal de Bourbon, en mars 1557, l’abbaye de Saint-Denis. Pour soutenir l’entreprise, l’effort financier et mililaïre n'avait point faibli‘. Seul, Montmorency, sentant venir l’orage du côlé du Nord, répétait un avertissement que l’on n’écoutait point. « Vous ne sçauriez mieulx faire pour Île service de
* Sur ce qui précède et ce qui suit, G. Grandi au d. de Ferrare, 1557, janvier, Rome (Arch. d'Etat de Modène, Roma ; orig.).
? D. du Gabre au Roi, 1557, 5 janvier, Venise, p. p. À. Virauis, Corr. de D. du Gabre, p. 216.
8 Gianfiglazzi au d. de Florence, 1557, février, Rome (Arch. d'Etat de Florence, Mediceo, 3276 ; orig.). — Navagero au Sénat de Venise, 1557, février, Rome (Arch. d'Etat de Venise, Dispacci, Roma, VIII, 130-440 : cop.).
+ Voy, Registres du Bureau de la Ville de Paris, t. V, pp. 469, 472-473, 479 et passim.
Sa Majesté, écrivait-il à Guise le 14 février, que de restraindre et oster le plus que vous pourrez de la despence inutille qui se fait par dellà, car les rongneures que vous en ferez nous serviront à ce que je veoy bien par deçà, où noz voysins font semblant de se mectre en devoir pour nous fère du pis qu’ilz pourront‘. »
Henri IT attendait avec un intérêt particulier les nouvelles de l’entreprise sur le duché de Parme. Quand il apprit que, par l’incurie du duc de Ferrare, toute chance de succès était perdue, il se fâcha *. Les lettres, écrites par les gentilshommes de l’armée de Guise, divulguaient les traits scandaleux de l’avarice d'Hercule. On sut que les troupes avaient été beaucoup plus mal traitées sur le territoire de Reggio que chez les Farnèse ; que le duc avait reçu de façon injurieuse son gendre et les capitaines français, à Ferrare ; enfin qu'il avait refusé la main de sa fille à Jacques de Nemours. Les courtisans racontaient avec une ironie amère l’histoire d’un « petit porc », disparu lors du passage des troupes à Sassuolo et qu'Hercule avait réclamé au duc de Guise. A la fin de mars, Henri IT passant par l’abbaye de Chaalis, y fut reçu par Scipion Piovene, intendant du cardinal de Ferrare : « Sire, dit l’intendant, je voudrais que Monseigneur le cardinal fût ici pour accueillir Votre Majesté dans sa maison. » — « Au moins, répondit le Roi, il me ferait meilleure chère que n’a fait le duc à son gendre. » La jeune duchesse de Guise, Anne d’Este, blessée par les allusions malignes qu’elle entendait, adressait à son père des remontrances indignées, l’accusant de « ne respecter ni lui-même, ni le Roi, ni sa fille » Qu’avait donc fait le duc de l’argent qu’il avait reçu * ?
4 Montmorency à Guise, 1557, 14 février, Paris (Bibl. Nat., Clair., 349, fol. 8 ; orig.).
2? J. Alvarotti au d. de Ferrare, 1557, 24 mars, Chaalis : « Forquevault, Mad. de Guisa et il ser card. di Lorena dicono che V. Ecc. ha perduto la più bella occasione et la più grande che se le posse mai più presentare de impalronirsi di Parma, et se dà colpa a lei chel Re non habbe potuto castigar quel ducu et dar essempio agli altri... $. Mtà resta poco satisfatta di questo modo di procedere, et el Re resta malissimo satisfatto della irresolutione di V. Ecc. circa la signora Lucretia et Mons. di Nemors.…. » (Arch. d'Etat de Modène, Francia ; orig.). Le même, 4 avril, La Ferté-Milon : « Restano malissimo salisfatti de non essersi fatta quella impresa di Parma ch’era tanto a cuore di S. Mt, et ne danno tutta la colpa à V. Ecc. per non havere havuto in ordine ne arteglieria ne balle ne polvere ne viveri per tale effetto, nonostante chela fusse stata avertita di buonhora di tenirsi in ordine di tutto... » (Arch. cit. ; orig.).
8 J. Alvarotti au d. de Ferrare, 4557, 4-7 avril, La Ferté-Milon « … Non solo Mad. di Guisa, ma ancd Mad. di Valentinois che ama singularmente il sr duca
Déjà, au mois d’avril, toute la Cour était comme soulevée contre les Italiens.
di Guisa, et il card. di Loreno et quello di Guisa sentono infinito spiacere di tutte queste cose et restano cosi freddi, attoniti et aggiacciati di intendere simili materie che non sanno che dire... Non si laudano di V. Ecc., dicendo ch’ella si è mostrata assal fredda verso ognuno, et chela mandà a far certa doglianza con M. di Guisa d’un certo porchetto che fù tolto su quello di Sassuolo. Et in somma èstato scritto che si laudano cosi poco de tutti l’Italiani, e massimamente di cotesto stato di V. Ecc., che non conseglieranno mai S. Mt a dar loro trattenimento, poichè ad ogni modo tutto è gettato, non potendo oi all’occasione tirarne servitio ne commodità alcuna.. » (Arch. de Modène, rancia : orig.).