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CHAPITRE II

Les événements de l’année 1557 ramenèrent l'attention du Roi sur ses propres Etats. Il vit alors la gravité de certaines manifestations qui, dans l’accablement de la défaite, lui parurent plus sonores et plus étendues qu'auparavant. Quelques mois après le désastre de Saint-Quentin, Henri II éprouva pour la première fois une sensation d'insécurité religieuse et politique, la peur de l’hérésie, qui l’envahit chaque jour davantage.

Il n’est pas de mouvement historique plus divers, plus complexe par ses origines, ses forces intimes et ses éclats, aussi bien il n’en est pas de plus national ou local que celui de la Réforme française, tel qu'on peut le surprendre avant la constitution ferme des églises et l’explosion des guerres civiles, qui firent tomber tant de rameaux. Il a emporté des éléments venus de toutes les sources et de toutes les époques de la tradition médiévale. Quel esprit n’a pas soufflé dans l’orage religieux du seizième siècle? On y trouve un mysticisme à la fois ardent et logique, propre au caractère national, la vieille haine du bourgeois et du légiste contre le clerc « ultramontain », la révolte du paysan tondu par l’abbaye dégénérée, le brigandage et la jacquerie que soulèvent toutes les guerres prolongées, des formes agressives du gallicanisme, enfin, chez quelques-uns et surtout chez les femmes, un désir profond d'amélioration morale, une renaissance de la sensibilité et de la délicatesse chrétiennes, un goût de l'élégance intime qui s'oppose aux rodomontades chevaleresques.

Dans son principe religieux et politique, la Réforme française n’avait rien qui l’opposât à l’autorité royale. Amendé et adapté au cadre historique, son esprit anti-romäin n'eût

pas effarouché les légistes du Très-Chrétien. Quant aux sentiments du peuple et de la Cour, avant les guerres civiles, on n'y trouve aucune trace d’une grande affection envers le Saint-Siège. Plus respectueux de la réalité, plus souple ét moins dominé par l’implacable logique calvinienne, le programme des Réformés français se fût imposé à la longue, sans difficultés violentes, au gouvernement des Valois ‘.

‘ Voici un document, inspiré par l’église réformée de Paris, rédigé par Farel, Bèze, Bude et Carmel, et adressé, le 27 septembre 1557, aux Conseils des Cantons suisses pour servir d'instructions à leurs ambassadeurs. On y trouve précisément les revendications fort modérées des protestants français à cette date.

«La somme des choses que nous désirons estre demandéez au Roy, si voz Excellences le trouvent bon:

Avant toutes choses, il fault pourveoir au prochain danger des prisonniers. Nous supplions tant qu'il nous est possible Messieurs les atnbassadeurs qu'ilz prient le Roy, au nom de Dieu, avec la plus grande affection qu'il sera possible, et non point une seule foys mays plusieurs si besoing est, que pour l'amour de ses bons amys et alliéz et ayant esgard à la disposition de ses affaires, il délivre ceux qui sont détenuz prisonniers en plusieurs lieux à cause de l'Évangile. En quoy faisant, il gaignera d'autant plus tous les cueurs de ses plus féaux et obéissans subjectz et pourvoyra fort à point à la paix et tranquilité de son royaume, sans donner à personne juste occasion d’estre olencé.

Secondement, quant à la cause de la religion en général, après avoir remonstré qu’il n’est icy question de changer la religion et manière de faire de tout le royaume, dont il pourroit craindre qu'ilne survint quelques troubles durant ce temps, ains seulement de pourveoir tout doulcement aux consciences d’une grande partie de son royaume, pour éviter plus grand inconvénient, les

ouvres fidelles de France désirent grandement que le conseil qui s’ensuyt ust proposé au Roy:

En premier lieu, ce que le feu Roy de France, son père, à quelquefoys délibéré, d’assembler gens sçavans de son royaulme avec ceulx qui seront envoyéz de la part desd. seigneurs cantons, aftin que les ayant oys d'ung costé ct d'autre, il puisse mieux, selon sa prudence. pourveoir à cest affaire.

Que si les empeschemens, qu’il a de présent, ne se olfrent pas que si tost il puisse faire assemblée telle pour ordonner ce qu'il congnoistra estre bon et juste, pour le moins qu'il permette à ceux qui seront accuséz d’hérésie pour l’advenir de pouvoir par l'Escripture Sainte maintenir leur doctrine, et qu’il ne se face point de punition contre aucun, s’il n’est convaincu d’avoir semé quelque erreur, non pas, comme on en use, pour tenir erreur ce qui se peut prouver par la parolle de Dieu, si on avoit audience, mais qu'il en soit congneu à la vérité et que on escoute les raysons sans s'arrester à l’authorité des Théologiens en ce que desjà ils ont déterminé manifestement estre contre la parolle de Dieu, veu mesme que si le Roy s’enqueroit d'eux, l’ung après l’autre, à grande poine se trouveroyent-ilz accordans en ung seul article.

Que s'il plaisoit au Roy avoir la patience d'ouyr quelques-uns de ses subjectz rendans confession de leur foy et la maintenans contre ceux qu'il luy plairoit aussi d'appeller de la partie adverse, et là-dessus, encore qu’il ne voulust rien changer en ses païs, qu'il défendit seulement de molester ceux qui vouldront suyvre la confession qui aura esté approuvée ou pour le moins qui aura esté congneue tolérable, ce moyen seroit assez propre pour garder humanité et éviter troubles et émotions, jusques à ce qu'il y soit pourveu plus à plain par ung concile liberé et chrestien.

S'il ne luy plaist accorde les requestes, pour le moins qu'il gratifie jusques là de inhiber et défendre à tous ses juges et officiers de ne faire nulle fâcherie ne moleste à ceux quine font nulle émotion ne scandale et quine dogmatisent point.

Item, de ne contraindre personne à faire confession de sa foy, sinon pour rendre rayson de ce qu'il sera accusé d’avoir mal dit.

liem, de laisser en paix ceux qui se conduisent paysiblement et, encores

Mais cette transformation n’était possible que par une conquête prudente, discrèle et tenace. OEuvre, d’ailleurs, forcément périlleuse à cause des éclats individuels, des manifestations prématurées, de l’impatience des recrues et de la répression fatale qu’atlire toute nouveauté. Le développement du Protestantisme s'était affirmé, malgré ces dangers, sous les règnes de François [° et de Henri II : en 1557, rien d'irréparable ne laissait prévoir encore la séparation définitive du pouvoir royal et de la Réforme. Mais on sentait proche l'heure critique. À mesure qu’ils devenaient plus nombreux, plus forts et par leur masse même plus dangereux au regard de ceux qui ne les connaissaient ou ne les aimaient pas, les protestants français devaient s’imposer plus de prudence, de tact et de discipline. Les conditions criliques dans lesquelles se trouva le royaume devant l’ennemi, rendaient, en effet, irritable la susceptibilité du souverain vis-à-vis de ses sujets et donnaient aux moindres manifestations, aux moindres remontrances collectives la couleur et la gravité d'un attentat contre la patrie. A vrai dire, pour régler les mouvements de cette foule qui remplissait maintenant les prêches et pour en brider les gestes publics, il était besoin d'un chef de génie. Ce chef manqua, et les hommes dont les protestants français écoutèrent alors la voix, n’avaient ni conviction, ni programme, ni habileté. Les ministres et Calvin lui-même s’en aperçurent souvent, mais emportés par leur zèle de réformateurs, excités par l’ardeur et le goût de la conquête religieuse, aveuglés, enorgueillis et débordés par le succès de leur apostolat, ils crurent à un avènement subit et miraculeux de leur foi et perdirent toute chance d’accommodement avec la royauté.

La prudence était commandée aux protestants français surtout dans leurs rapports avec l'étranger. Les chefs mon trèrent à cet égard un aveuglement extraordinaire. Pour bien observer, en effet, l’attitude de Henri IT et de quelquesuns de ses courtisans, hommes sûrement loyaux et justes,

qu’ilz ne fréquentent point les dévotions accoustumées, de ne les point inquiéter pour cela, et mesme quand ilz auront l’Escripture Sainte pour s’instruyre eux et leurs familles. 1

Si cela n’est approuvé du premier coup comme bon, que pour le moins par tolérance il soyt souffert, et que pour cela on n'aille point fouiller les maysons.

Item, que si pour soubzpeçon ung homme estoit tiré en justice, quand il n’y aura prouve légitime contre luy, qu’il soyt renvoyé sans qu'on procède plus oultre.» (Arch. d'Etat de Berne, Frankreich, U. P. n° 54; orig.).

pour comprendre la résistance entière et la roide cruauté qu'ils opposèrent, un jour, aux Réformés quels qu'ils fussent, il faut se rappeler la carrière déjà longue des « Luthériens » de l’étranger. A l'heure de la maturité, le protestantisme français se trouva compromis d'avance par la Réforme allemande et le schisme anglais. Ce fut là, nous semble-t-il, l'origine de son infortune politique. Il fut moralement et historiquement rattaché à des révolutions dont il ne se garda pas assez. De leurs rapports avec les Allemands, en particulier, les protestants français tirèrent plus de force matérielle, plus de facilité pour leur recrutement et l’expansion de leur doctrine, mais attirés dans un mouvement international, ils perdirent, avec l'indépendance et l'originalité de leur attitude native, la seule chance qu’ils avaient de réussir et assumèrent la responsabilité d’actes qui ne leur appartenaient point. Avantageuse en quelque endroit, une scission violente à forme révolutionnaire ne pouvait obtenir de succès en France, parce que la Réforme y avait grandi tardivement sous un prince qu'avertissaient depuis longtemps les exemples du dehors. Les bruits venus de l'étranger avaient produit dans l'esprit du Roi et de ses conseillers, même des plus gallicans, comme Montmorency, un préjugé qu'il fallait se garder d’irriter. La crainte des expériences déjà vérifiées tenait en éveil le gouvernement. Henri II et beaucoup de catholiques honnêtes, jugeant les protestants français sur le dossier d’autrui, n’entendaient dans le mot « Réforme » que le sens de rébellion et de jacquerie. Il était facile aux innombrables gens que gênait toute nouveauté ou toute amélioration, d'exploiter et d'encourager ce préjugé très naturel.

Sur la voie périlleuse qui s’ouvrait à eux, les protestants français ne pouvaient avancer qu'avec difficulté : ils avaient besoin de prudence, de discipline et d’une direction experte; ils devaient épurer leur recrutement, se défendre des compromissions hâlives et ne point mêler leur cause religieuse à des querelles politiques. Mais, à vrai dire, ils se présentèrent au gouvernement comme une puissance avec laquelle il fallait traiter, et cette puissance n’était qu'une multitude bigarrée, où se pressaient toutes sortes de gens, parmi lesquels des espions, et qui n'avait d’autre force que le nombre. Le flot clair de la première Réforme, grossi- subitement

d'eaux troubles, s’était étendu en largeur, mais avait perdu beaucoup de sa vertu pénétrante.

Il est bien sûr que l’effroyable misère, produite dans le royaume par les guerres de magnificence, en privant les sujets de la richesse, leur ôtait le goût de la stabilité, les poussait à la révolte et les offrait comme des recrues faciles aux prêcheurs de nouveautés sociales ou religieuses.

Au lendemain de la trêve de Vaucelles, la ruine était déjà complète. Le Roi avait employé les dernières ressources des contribuables à fortifier les places frontières de Picardie, Champagne, Luxembourg, Lorraine et Barrois, en prévision d’une attaque que faisait craindre l’échec des conférences de Marcq‘. La France ne put se relever pendant l’année de paix 1556 : le mal était trop grand, l'épuisement trop profond. Les instruments mêmes du fisc, usés, faussés et engorgés par le surmenage, ne jouaient plus qu’à peine. « Le roy de France, écrit Simon Renard en mai 4565, a condescendu à la tresve et cessation d'armes par nécessité, ne treuvant plus moien de tirer de son peuple argent ou finance pour plus longtemps souldoier la guerre : estant le peuple sy appauvri des exactions et contributions, tant ordinaires qu’extraordinaires, estans les changeurs et bancquiers si en arrière par le grand crédit qu’ilz ont fait, estant le païs si déforni d'argent, pour avoir esté tiré hors d’icelluy ès lieux où la guerre et gens de guerre se sont levéz et entretenuz, estans les églises et ecclésiastiques si rechastrés par les décimes et accreues de décimes et aultres impositions, comme des cloches et calices, estant la noblesse si pauvre et désacréditée par les contributions, pour avoir servi aux bans et rières-bans, pour avoir au service du roy et longs véaiges soubstenu grandz frais, pour estre les domaines du roy du tout venduz et toutes les inventions de finances mises en exécution, ne lui restans que les tailles ordinaires, jà pour la plupart engaigées aux bancquiers et ausquelles le même peuple n’a moien fournir. »? Dans ces conditions, la

1 Taxe, 1555, 9 juillet, S. Germain-en-Laye (Arch. Nat., K 91, ne 31; orig.).

2 S. Renard à Philippe II, 1556, 8 mai, $. Dié; le même, 7 juillet, Paris (Papiers de Granvelle, t. IV, pp. 556 et 625-626).

rupture de la trêve de Vaucelles et l'expédition de Guise en Italie furent un coup de folie, qu’explique seulement l’ignorance de Henri II des choses du gouvernement. À l'automne de 1556, lorsque de nouveau il se précipita dans l’aventure, si le Roi avait écouté les voix de son peuple, il eût entendu déjà des murmures de révolte’. Les ministres de Philippe II étaient attentifs aux bruits de France; en préparant la campagne de Picardie et en négligeant pour un temps l'Italie, ils ne firent que suivre le conseil que donnait à son maître l'ambassadeur espagnol : «Si vostre Majesté a moien d'entrer en France, elle esbranlera fort le rey et ses subjectz.? »

Et, pourtant, le Trésor royal entretint, pendant le printemps et l'été 1557, quatre armées d'Italie : armée de Guise, armée de Brissac, armées de Rome et de Montalcino*, sans parler des sommes employées à réunir la foule de gentilshommes et de soldats que Montmorency conduisit au massacre de Saint-Quentin, à quoi s’ajoutèrent les énormes dépenses de la guerre diplomatique, les avances consenties au duc de Ferrare et au pape. Après le désastre du 10 août, Henri 11, privé de l’aide du connétable, alors que toutes les forces militaires étaient dispersées ou détruites, put rassembler encore, dans un délai assez court, l’armée qui prit Calais. De tels prodiges ne s'expliquent que par la souplesse économique du royaume de France et par la résistance des rouages du gouvernement central, que dirigeaient dans le silence d'un labeur acharné ceux que le Roi va bientôt créer « secrétaires d'Etat »*. Sans doute cet effort fut grandiose. Mais il ne

‘ S. Renard au d. de Savoie, 1556, 9 octobre : « Le sr roy de France fait tout ce qu'il peult pour imprimer au peuple et à sa noblesse qu'il a juste occasion de renouveller la guerre, sentant les murmurations et les mescontentemens que les Estatz de son royaulme ont qu’il soit si acharné à la guerre, mesmes à l'occasion dn pape, les actions duquel ilz sçaivent estre plus appassionnéz que raisonnables, avec ce que l’année est si estroicte et chère que de jour à autre le pris des choses accroist, qu'il y à extrême chierté des fourraiges, qu'il n’y à argent en France et la monnoie y court du tout adultérée..… Et s'apperçoit clairement que ce commencement de murmuration pourroit prendre dangereulx succès si ses affaires se rendoient doubteux ou hazara » (Arch. roy. de Belgique. Pap. de l’Audience, n° 420, fol. 460 ; orig.

upl.).

ki No à Philippe Il, 4557, 12 janvier (Arch. Nat., K. 1490, B 9, no 43 ;

chif.).

* «Registre du contrerolle » (Bibl. Nat., ms. fr. 10395 ; orig.).

* L'œuvre des secrétaires d'Etat sous les derniers Valois mériterait une belle étude. Mais il faudrait rechercher et observer la pratique, et se garder du commeutaire facile des édits, ordonnances ou autres actes législatifs, qui n’ont, au xvr° siècle, qu'une faible valeur historique.

faut pas s'étonner si, dès le mois d'avril 4557, on voyait des malheureux mourir de faim au long des routes'. La tête de l'Etat s’alimentait encore grâce à des emprunts usuraires et à des contrats insensés, mais le corps périssait.

Après « la journée de Saint Laurent », Henri Il, qui n'avait guère connu de son peuple jusqu'alors que les courtisans, se trouva en face de la nation, et ce lui fut une rencontre salutaire. Pour sauver le royaume, il fallut réunir les Etats Généraux. Par timidité ou par pudeur, le Roi en retarda l’assemblée jusqu'au mois de janvier 1558, espérant qu'une victoire, celle de Calais, lui permettrait de paraître moins honteux devant ces juges muets. Aussi bien, toute son attitude montra la gêne qu’il éprouvait. Le gouvernement convoqua les Etats sous prétexte de leur faire approuver le mariage du Dauphin avec Marie Stuart, et les députés n'apprirent qu'au dernier moment qu’il s'agissait d’écus à fournir?.

À Paris, le 5 janvier 1558 au matin, dans la salle de Saint- Louis au Palais, eut lieu la séance solennelle d'ouverture. Henri IT y vint, accompagné du Dauphin et de toute la cour; la Reine et les dames y assistèrent des tribunes. Le discours du Roi fut une longue apologie de sa politique, en particulier de sa politique italienne. Il insista beaucoup sur la rupture de la trêve de Vaucelles, s’efforçant de montrer qu’il y avait été contraint par l’obligation de secourir le Saint-Siège contre les Espagnols. Puis, il avoua se trouver sans ressources, ayant dépensé, outre les subsides ordinaires, tous ses biens personnels, vendu ou engagé tout son domaine. Enfin, il pria les Etats de lui donner aide, en vertu du principe que « les royaumes et les rois ayant été établis par

? Pero à Cosme de Médicis, 1557, 17 avril, Venise : « Le lettere di Francia portano che in molte parti di quel regno, e specialmente in Picardia ed a Lyon, cascano le persone per le strade per la fame. » (Desgarpins, Il, 365). — Avis de Paris au card. de Gonzague, 1597, 25 février : « Diqua s’attende a far provisione à forza de denari, et si è ridato affitto i sali per 5 anni et cresciutogli scudi 200 M. l’anno, che se ne farà partito per detti 5 anni. Si metterà una impositione generale sopra tutte le terre che sono franche, cioë quelle che non pagano taglie, da un scudo sino a XX, et si fà conto che questo montarà un milione e 500 franchi. » (Arch. d'Etat de Mantoue, Carteggio del carte; orig.).

? Herc. Strozzi au d. de Mantoue, 1558, 2 janvier, Paris : « S. Mt tenirà gli Ettati in questa terra, dove digià sono venuti molti del regno, et si dice che non sono tant chiamati per il matrimonio di M. So Delfino quanto per haver denari, facendo conto S. Mtà havere per tutto il mese di febraio 6 millioni d’oro, oltra le sue entrate ordinarie. » (Arch. de Mantoue, Francia ; orig.).

Dieu, il est juste de les défendre ». On remarqua le ton déférent de ce discours. « Le Roi a fait beaucoup, beaucoup de démonstrations », écrit un témoin‘.

Par innovation, les députés étaient groupés en quatre ordres : le clergé, constitué par les archevêques et les évêques, la noblesse, comprenant les sénéchaux et les baillis, la bourgeoisie, représentée par les maires et échevins, enfin l’ordre de la magistrature, formé des premiers présidents de tous les parlements du royaume. Le cardinal de Lorraine, au nom du clergé, le duc de Nevers, au nom de la noblesse, le président de Saint-André, du Parlement de Paris, au nom de la magistrature, et M. du Mortier, prévôt des marchands, au nom de la bourgeoisie, promirent à Henri II dévouement de corps et de biens°.

C'était la cérémonie, restait la pratique. On y travailla pendant une semaine. Le 14 janvier, avant de partir pour Calais, Henri I] licencia les Etats Généraux. « La principale

J. Alvarotti au d. de Ferrare, 1558, 5 janvier, Paris : « S. Mtà questa mattina ha seduto publicamente nel Palazz», ove ha cominciato a tenere li Etati di questo regno, la fine de’ quali sarà cavare de’ molti milioni d'oro. » (Arch. d'Etat Modène, Francia ; orig.). Le même, 6 janvier, Paris : « Il Re hieri mattina sedete publicamente in Palazzo, fra cardinali et vescovi per la Chiesa, fra M. di Nevers per i principi et nobiltà, fra M. di Santo Andrea, primo presidente di qu esta corte di Parlamento, per li huomini di judicatura et robba longa come avocati et procuratori, et il prevosto di merchian come per borgesi et resto ; et poi, con una audienza di tutto il mondo, ove era anco cosi in disparte a certe fenestre la Regina con tutte le dame, S. Mtà in una robba di zibelini parld, et, mostrando la causa della prima sua guerra etla continoatione di essa et il successo della tregua rotta dalli inimici et la giusta necessità di entrare nella seconda per diffendere la Santa Sede Apostolica, laqual guerra dura ancora, et come, havendo Ella, oltre i sussidii ordinarii di questo regno, speso tanto del suo che non li resta più modo ditrovare danari per questoelfetto, havendo et venduto et impegnato tutto il suo, ricordandole che essendo i regni et i re constituiti da Dio, essendo giusta cosa diffenderli, li pregava ad havervi consideratione et a fare tale risolutione ch’ Ella potesse continoare la diffesa di questo santo regno…. » (Arch. cit. ; orig.). — Herc. Strozzi au d. de Mantoue, 1558, 5 janvier, Paris : « Questa malina S. Mtà Chma ha tenuto gli Ettati nel palazzo regio, dove S. Mtà ha espusto lui stesso li affari grandi che, doppo la morte della fe. me. del Re suo padre, ha di continuo hauto per le guerre nelle quale ha impiegato de molti denari, non resparmiando tutti li suoi beni, quali ha venduti la maggior parte per dare mancho gravezze à suoi populi, dove che hora havendo hauto S. Mtà de molte percosse ettrovandosi molto debile de danari, senza quali non si puo guerreggiare, è constretto per conservatione del suo regno et della reputatione sua passare più oltre, accid che con più facililà possa ridurre il suo nemico ad una pace perpetua, et che percio è necessario che recorri a suoi populi, pregandoli che in questo caso urgente li vogliono ajutare di tal summa de danari che possi fare un grossissimo essercito per resistere alle forze de l'inimico. facendoli molte et molte demostrationi.… » (Arch. de Mantoue, Francia : orig.). — Discours des Estatz tenuz à Paris. (Paris, 4558, in-8e) ; RaBurin, Commentaires, 1. x.

* Sources citées. — Cf. G. Prcor, Histoire des Elats-Généraux, t. II, pp.i et suiv. (d'après le Discours des Estatz).

conclusion, écrit un témoin, a esté d’or et d'argent, à tant que le Roy tirera pour ceste année d’extraordinaire plus de sept millions d’or, dont les-troys millions seront payés par tout février, le demeurant par quartiers. » Quant aux doléances ou « autres matières proposées, ont esté différées jusques à autre diète, et cependant les poinez ont esté baïllés aux ambassadeurs et commis des provinces pour les communiquer aux Estas provinciaux »*°.

Les députés des ordres étaient à peine partis qu’arrivèrent dans la capitale les représentants de la banque lyonnaise, créancière de la couronne. On ne sait s'ils avaient été convoqués par le Roi ou s’ils étaient venus de leur propre mouvement. En tout cas, ils se montrèrent fort inquiets. Depuis plusieurs mois, les banquiers ne recevaient plus du Trésor l'intérêt des sommes énormes qu'ils avaient prêtées : leurs délégués demandèrent des explications au gouvernement”. Pendant tout le mois de février, Jean d’Avanson, garde des sceaux, s’efforça de négocier avec eux une entente. Le Roi lui-même, très désireux de flatter ces personnages, leur fit « grand accueil et justification de son intention, jusques à leur communiquer l’universel estat des finances ordinaires et extraordinaires de ceste année, qui surmonte de beaucoup tous les autres estas précédens »°. Enfin, ils voulurent bien se contenter d’une satisfaction provisoire : le Trésor leur devait seize cent mille livres d’intérêts ; ils emportèrent la promesse d'être payés du quart de cette somme, — quatre cent mille livres, — sur le dernier quartier de l’année 1558. Par ce moyen, le Roi gagnait une avance de douze cent mille livres LA

1 G. Dalmatio au card. Farnèse, 1558, 25 janvier, Paris (Extr. de la Bibl. de l'Ec. des Chartes, 1910, LXXI, p. 6).

* J. Alvarotti au d. de Ferrare, 4558, 8 février, Paris : « M. d’Avanzone m’ hà detto che molti mercanti di Lione vengono qua, mandati da le loro nationi, per vedere un poco con S. Mtà cio che s’ha da fare et che cosa ha da essere dei loro crediti che hanno con essa lei, essendo come dir ritardati un poco i soliti pagamenti, et dice che crede bene che i pagamenti non si romperano, ma che lo interesse si minuirà et si ridurrà dalli XVI per cento à minor suruma, potrebbe esser à XIL. » (Arch. d'Etat de Modène, Francia ; orig.).

3 G. Dalmatio aû card. Farnèse, 4558, 13 mars, Paris (Loc. cit., pp. 9-40).

1Le même (ib). — J. Alvarotti au d. de Ferrare, 4558, 25 février, Paris : « Li mercanti di Lione sono restati contenti et satisfatti di S. Mtà et non essendo loro stato mancato che d’una fiera, si sono contentati che sia loro dato solamente 400 M. franchi che è la metà de l’interesse d’una fiera.…. Et, come S. Mü intratterà lor li contrattiinviolabilmente, cosi essi non mancheranno dal canto loro di far servitio alla Mtà S. come hanno fatto per il passato. » (Arch. de Modène, Francia ; orig.).

En même temps, le gouvernement mettait en jeu toutes les mesures traditionnelles de la fiscalité extraordinaire et en inventait de nouvelles. « Le Roy, écrit Macar à Calvin le 22 février, relire tout le revenu d’une année de son domaine aliéné par tout le royaume et toutes les rentes constituées assignées sur les hostelz de ville, excepté Paris, ensemble tous les gages des officiers de son royaume’. » Le 13 mars, Dalmatio annonçait au cardinal Farnèse : « Les provisions de la guerre se font icy plus grandes et gaillardes que ne furent de mémoyre d'homme, et surtout d'argent extraordinaire. Entre autres provisions extraordinaires, l’on a faict ung impoz des pouldres et salpêtres par tout le royaume, qui n'avoyt esté faict puys l’année que l'Empereur vint à Soyssons; et pareillement l’on couche au ban et arrière-ban les biens d’'Eglise amortiz et autres qui n'y avoyent jamays esté comprins »°. L'application de cet énorme appareil fiscal provoqua des résistances significatives*.

Les forces suprèmes du royaume étaient tendues comme pour une épreuve désespérée. Mais ce corps épuisé et fiévreux consumaitsa substance avec une rapidité effrayante. Pendant le printemps et l'été de 1858, Henri II fut comme un mendiant affolé. Alvarotti, confident des Guises, écrivait, au lendemain de la prise de Thionville : « Le Roi n’a plus de deniers, il en cherche par tout le monde et, s’il pouvait en trouver en engageant son royaume, il Le ferait »*.

Quel effet produisit dans l'organisme profond de la nation, après cinquante ans de guerres inutiles, cette terrible secousse, on l’imagine sans peine : ce fut une dislocation économique, que suivit le déclassement des énergies. Dès lors apparurent dans la société les signes ordinaires de l’anarchie prochaine : d’une part l'inquiétude maladive qu'un choc change en fureur, d'autre part les mille formes de la révolte individuelle vis-à-vis des tuteurs qui n’ont pas

‘ Macar à Calvin, 1558, 22 février, Paris (Opera Calvini, XVII, 59). * Loc. supra cit., p. 9.

? Lettre de Macar à Calvin citée.

*J. Alvarotti au d. de Ferrare, 1558, 3 juillet, Paris : « El Re non ha danari et ne cerca per tutto il mondo, et se potesse farne coll impegnare il suo regno, lo faria. » (Arch d'Etat de Modène, Francia ; orig.). — Fr. Beccio à la duchesse de Mantoue, 1558, 8 avril, Lyon : «In questi tempi per la gran guerra che gli soprasta, il Re va cercando danari da tuttii lati et per certe vie insolite et durissime. » (Arch. d'Etat de Mantoue, Francia ; orig.).

rempli leur fonction. L’inquiétude et l'énervement du peuple se révèlent dans ce fait vraiment étrange : en août 1558, après huit mois d’une campagne presque toujours victorieuse, les habitants de Paris menaçaient encore de s'enfuir si le Roi quittait la capitale‘. Quant au mécontentement, on le trouvait diffus dans toutes les couches de la société, chez les hommes de métier, les bourgeois, les nobles et les clercs. En multipliant le nombre des charges, le gouvernement avait irrité même les parlementaires, les officiers de finances et de justice, gens qui soutiennent volontiers l’ordre social parce qu ils l’exploitent?. Au concert des plaintes il ne manquait plus que la voix des soldats : on pouvait prévoir aisément que, privés de leurs occupations traditionnelles et de leur solde par une paix générale, les capitaines et hommes d'armes feraient naître les plus graves désordres.

Ainsi l’état du royaume était tel qu’on avait raison de craindre également et la conclusion de la paix et la prolongation de la guerre : à force d’être tendu, l'organisme menaçait de se rompre, et, d'autre part, il ne pouvait supporter sans trouble grave la réaction d'une détente. La royauté, l’eût-elle voulu, ne pouvait plus empêcher le mal d'accomplir son évolution entière et fatale.

La suite de ce récit montrera que l’exaspération des

-4 Herc. Strozzi au d. de Mantoue, 1558, 9 août, Paris : « Mentre S. Mü starà in campagna, la Mtà della Regina starà parte à Santo Germano et parte in questa terra per assicurare questi popoli, i quali sono assai soggetti al fuggirsene. » (Arch. de Mantoue, Francia ; orig.). — Giov. Michiel au Sén. de Venise, 4558, 12 août, Laon : « El carie di Lorena mi disse che questa matina era andato ordine ad essa Sma Regina che col Consiglio regio si ritirasse a Parigi per fermarsi la tutto iltempo che starà absente il Re, havendo S. M con molta prudentia giudicato il bisogno che ha quella città, essendo metropoli di tutto il regno della quale pigliano norma et unie tutte le altre, della presentia del prencipe per assicurarla et rimoverla dalle subite trepidationi et repentini timori, nelli quali per ogni picciolo accidente che s’intenda venir sinistro, è solita d'incorrere. » (Arch. d'Etat de Venise, D. al Senato, Francia, 3; orig.).

? Sur « l'affaire du semestre », J. Alvarotti au d. de Ferrare 1558, 15 janvier, Paris : « Hoggi il s° carie di Loreno è ito con S. Mt a sedere in Palazzo pubblico, ove hanno disinato, per levare i semestri : che non è altro che questo Parlamento di Parigi et tutti li altri, che solevano essere ordinariamente residenti a giudicare le cause, fu ordinato, pensando di far meglio, che si mettariano di sei mesi in sei mesi, et havendo trovato che la cosa non riesce et che tornava a grandissimo danno dei privati, hoggi S. Mtà leva questo ordine et ritorna la cosa nel suo primo stato; et, come quella prima mutatione havea acquistato poca benivolentia al cardie di Lorena, che dicono che ne fu autore, da tutti questi consiglieri, presidenti et simili nature di persone, cosi se li seranno tutti conciliati, essendo anco stato autore di questa nuova riformatione et reduttione al primo stato. » (Arch. de Modène, Francia ; orig.). — Cf. F. Auserr, Recherches sur l’organisation du Parlement de Paris au XVIe siècle (Nouv. rev. d’hist. du droit fr. et étr., t&. XXXVI, pp. 60-62).

haines de partis pendant les derniers mois du règne eût en toute rencontre provoqué des désordres civils. D’autre part, l’état économique et social créé par la prolongation des guerres de magnificence extérieure, tel qu’on vient de le voir, devait se résoudre dans une explosion d’anarchie inévitable. Ainsi s'expliquent lagravité soudaine et la résonance infinie du conflit religieux, lorsque des hommes maladroits ou intéressés le firent éclater au grand jour. Henri II lui-même semble avoir saisi par instants la complexité du mouvement qu'il entreprit d'arrêter, et nous verrons qu’à la volonté de détruire l’hérésie il joignit la résolution ferme de guérir les maux profonds dont souffrait son royaume.

Depuis longtemps, dans toute l’Europe, une inquiétude très vive tourmentait les esprits catholiques. Après la mort de Jules If, dont le pontificat avait montré tant de scandales, les hommes sincèrement religieux attendirent avec angoisse le choix du conclave. L’élu, Marcel II, n’eut que le temps d’éveiller de grands espoirs, avant de mourir. Ces espoirs, son successeur les recueillit à son avènement. Paul IV, l’ancien cardinal Théatin, l’un des membres les plus pieux et les plus ardents du Sacré-Collège, fut salué joyeusement. De tous les points du monde chrétien il reçut des exhortations émues. « L'Eglise, noble vierge d'Israël, écrivait au nouveau pape l’évêque de Vérone Lipomano, gise étendue dans la poussière : la nuit elle pleure, le jour elle se consume de tristesse, et personne ne la console. La loi divine, l'honneur, la religion, la justice ont fui loin du clergé. Ceux qui ont cure d'âmes ne se soucient aucunement de cette charge ; plût à Dieu qu’ils eussent autant d'indifférence pour la chair, le luxe et l’avarice! On voit des enfants occuper les stalles des églises cathédrales et leurs prélats ressemblent à des maîtres d'école plutôt qu’à des évêques. Les clercs riches abusent de la pluralité des bénéfices, tandis que les clercs pauvres meurent de faim. Pour toute charge sacerdotale on trouve autant de collateurs que de candidats, La liberté de l'Eglise est avilie, écrasée. Les évêques ne sont ni respectés ni obéis. On se moque des censures ecclésiastiques. Les religieux, pour vivre à leur guise,

se cachent dans le gouffre de leurs privilèges. Enfin, chacun se fait une foi personnelle, selon son talent, il y conforme sa vie, il la propage impunément. » Le saint évêque lerminait par cette constatation triste : « [1 y a longtemps que les prédécesseurs de Votre Sainteté nous ont promis des réformes, en paroles plus solennelles peut-être qu'il n’était nécessaire. Ces réformes, tous les gens de bien les désiraient et les invoquaient; mais des promesses de vos prédécesseurs il n’est resté que vanité. »’

Cette plainte n’est qu’un exemple dans une liltérature tout aussi désolée. Des hommes fort différents adressent alors au pontife leurs supplications ardentes. Ce sont les ambassadeurs de Venise, les marchands les plus réalistes de la chrétienté?. C’est Girolamo Siripando écrivant à l’évêque de Fiesole : « J’ai prié Dieu de nous donner un pape qui fasse disparaître l’opprobre et la dérision où s’abiment, depuis tant d'années, les saints noms d’Eglise, de Concile, de Réforme* ». C’est un chanoine de Bayeux qui exhorte « Nous tous supplions Paul IV, souverain pontife, avec révérence et humilité, qu'il daigne purifier l'Eglise de ses abus »*. C’est Claude d’Urfé, gouverneur des enfants de France ct ancien ambassadeur à Rome, qui, d'Ecouen, le 18 juin 1555, félicite Giovanni Pietro Carafa d’être choisi de Dieu pour réformer « sa saincte et affligée Eglise »*.

On imagine quelle stupeur douloureuse fut celle des âmes catholiques devant les emportements belliqueux du

‘ A. Lipomano, év. de Vérone, à Paul IV, 1555, 29 mai (Arch. Vatic., Castel S. Angelo, arm. VII, ordo IH, t. 2, fol. 171-172 ; orig.).

2 « Oratio » des ambassadeurs vénitiens à Paul IV, 1555 : « Etenim, cum pèérpetuis bellorum tumultibus, quibus universus pene terrarum orbis jampridein afflictus est, finis aliquando aut saltem aliqua ab armis vacatio necessaria putaretur, et impiis, gravissimisque erroribus quibus multorum mentes imbutae a vetere pietate christiana longiüs in dies aberrant, remedia deinde esseñt acriora adhibenda, omnes sic existimant te in tanta rerum omnium periurbatione a Deo optimo maximo iñ éugustissima ista sede fuisse collocatum ut sedatis omnibus discordiis et extinctis veteribus odiis, bonarum omnium rerum alumnam pacem, héfeditärem nempe illam mundo dares, simulque eorum animos quos object& liberioris vitae species de vero pietatis itinere detorsit, in meliorem viam dédücens, eosque pravis opinionibus quibusdam quasi vinculis liberares, ele: » (Arch. cit., fol. 4-5 ; xvr siècle).

8 G. Siripando à l’év. de Fiesole, 1355, 9 mai, Salerné, p. ap. Leltere di principi, t. IT, fol. 467 ve.

4 Anton. Soloerius, chan. de Bayeux, à Paul IV, 1555, 6 id. octobris (Arch. Vatic., C. S. Angelo, arm. VIII, ordo IT, €. 2, fol. 250-951 ; orig.).

s CL. d'Urfé à Paul IV, 1555, 48 juin, Ecouen (Arch. cit., fol, 483 ; orig.).

nouveau pape. Ceux mêmes qui profitaient de la politique de Paul IV s’étonnèrent d’un tel scandale. Nous avons cité le langage de Montmorency rappelant que la fonction d’un pontife n'est point de mettre les princes en guerre, mais de les réconcilier. Le conflit armé entre le Saint-Siège et le roi d’Espagne arrêta un moment le zèle des plus fidèles défenseurs de l’unité romaine, Au printemps de 1557, les Jésuites, liés par leurs origines à la monarchie espagnole, eurent beaucoup à souffrir de la guerre qui divisait leur prince naturel et leur chef spirituel. Ignace étant mort, ils voulurent réunir en Espagne la congrégation des profès pour élire un nouveau général. Au P. Lainez, qui l’informait de ce projet, Paul IV répondit avec colère : « Allez en Espagne, si vous y tenez. Mais qu'y ferez-vous? Voulez-vous épouser le schisme et l'hérésie du roi Philippe? » Quelle pitié ressentirent les soldats de la cause romaine devant un Pape qui poursuivait de sa haine « le prince le plus catholique du monde »1! Aussi bien, dans l'attitude de ce pontife, qu'on avait connu vertueux avant son couronnement et qui s'était trouvé comme « vicié par sa sainteté », les Protestants montraient le signe de la malédiction divine, justifiant leurs anathèmes et leur révolte. Des avis répandaient dans toute l'Europe le bruit que, pour mieux écraser la maison d'Autriche, Paul IV acceplail le concours de Ja flotte turque. Les agents du roi de France même donnaient crédit et force à ces nouvelles? Nous avons vu que, de fait, le projet d'expédition du due de ruise à Naples comportait l'intervention des Turcs. Enfin, depuis 1552, le concile général était suspendu ?,

Des voix, parfois sévères, rappelèrent au pontife enivré de politique son devoir spirituel. Le 3 novembre 1555, à l'heure où Paul IV déclarait sa haine contre les Espagnols et invoquait les Français, Girolamo Muzio lui écrivait de

* H. Fouqueray, Histoire de la Compagnie de Jésus en France, t. I, pp. 222-

* Voy..plus haut liv. 12=-Cf ‘une lettre d'Hotman, 1555, 28 septembre, cit. P. R. Dareste dans la Revue historique, t. 11, p. 8

“ Cf. R. AnceL, Paul IV et le Concile (Rev. d'histoire ecclésiastique de Louvain, t. VIIL, pp. 716-717). Les raisons qui empêchèrent Paul IV de convoquer le Concile nous paraissent, malgré les observations de Dom Ancel, assez obscures. Nous inclinerions à voir dans celte attitude un signe de la jalousie autoritaire du pontife, qu'effrayait peut-être le Souvenir des assemblées du

xv° siècle. Il faut tenir Compte aussi de la difficulté de trouver un siège pour le Concile, en temps de guerre.

Pesaro : « Quelle douleur a saisi mon âme lorsque, ces Jours passés, j'ai vu Votre Sainteté s'occuper d'armes et de guerres temporelles, celui-là seul peut le comprendre qui est vraiment catholique et qui désire que, dans la sainte Eglise apostolique, on observe et respecte les armes spirituelles. Je craignais bien, en effet, que l’ennemi du genre humain, pour empècher la sainte réforme de l'Eglise, ne trouvât ce moyen de confondre le sacré avec le profane, et qu ainsi le vœu des âmes catholiques ne fût pas exaucé »!. Dans le Sacré-Collège même, quelques hommes, peu nombreux, mais tenaces et énergiques, s’élevèrent avec fermeté contre la conduite du pape. Sous le pontificat précédent, Reginald Pole et Morone avaient exercé une influence salutaire : Paul IV leur donna peu d’égards, et le dernier fut même accusé d’hérésie. Mais deux autres cardinaux, l’Espagnol Saint-Jacques et le Français Tournon, apportèrent une audace rare dans leurs remontrances. Saint-Jacques s’efforça vainement d'empêcher la guerre entre Philippe I et le Saint-Siège, disputant le terrain aux fuorusciti et surtout au principal conseiller de Carafa, Silvestro Aldob:andini. Dans les premiers jours de septembre 1556, devant l'attitude menaçante du duc d’Albe, Saint-Jacques se réndit chez le pape et l’apostropha en ces termes : « Comment Votre Sainteté ose-t-elle dire la messe avec l’esprit de haine dont elle est animée? Votre confesseur ne peut pas vous donner l’absolution ». Paul IV se prit à pleurer”. Du côté français, Tournon, dont on ne saurait trop louer l'intelligence et reconnaître le zèle, blâmait avec respect, mais fermement, les écarts du pontife : en même temps, il protégeait de toute sa sollicitude les intérêts religieux dont il avait la charge*.

4 Girol. Muzio à Paul IV, 1555, 3 novembre, Pesaro (Arch. Vatic., C. S$. Angelo, arm. XII, ordo IL, t. 2, fol. 244; orig.). — Sur Girolamo Muzio (1496- 1576), dont l’œuvre est importante pour l’histoire de la Contre-Réforme, voy. Fr. Fuaminr, Il cinquecento (Milan, 1911, in-8), pp. 476-477.

? Marchio Valerii au card. Farnèse, 1556, 7 septembre, Rome (Arch. d'Etat de Naples. Carte Farnes., fascio 413, fascic. 1 ; orig.).

# Voici une lettre qui est à la fois une preuve du zèle réformateur de Tournon et un document très précieux, le seul peut-être qu’on possède, sur l’état religieux de la Corse à cette époque. Le card. de Tournon à Paul IV, 1556, 17 mar, Rome : « lo desideraria potere per mio debito visitar la Santità Vostra.. per fare inlendere à V. Bne il bisogno grande che l’isola di Corsica ha di jualche buono et santo ordine cirea le cose della religione et del culto divino, cosi per l’absentia et negligenza de’ vescovi, come anche per li cattivi costumi dei preti et delle genti ecclesiastiche, che pubblicamente si maritano et tengono i lor figliuoli leggitimi ; i quali sono i primi à portar l’arme et far

Parmi les catholiques français de son époque, ce cardinal fut un caractère éminent.

Il faut, d'ailleurs, rendre justice aux intentions du pape lui-même. Il voulut sincèrement faire du bien. Dans son esprit sénile, ravagé par des violences folles, il y avait le germe de grands desseins. Il était animé d’un zèle véritable pour le salut de l'Eglisc'. Mais ce zèle s’épuisait dans une activité brouillonne et anecdotique, frappant les coupables sans corriger le mal.

Aux théologiens que lui avait présentés le cardinal de Lorraine, en 1555, et qui sollicitaient des remèdes pour sauver la religion, Paul IV répondait : « Un concile est peu opportun : il n’en sort jamais que des difficultés et des longueurs. Mais il faut corriger peu à peu les erreurs et les abus, en exécutant les décrets du Saint-Siège. »?. Cette tacticque dispersée favorisait évidemment l'autorité du pontife romain, que les conciles avaient souvent ébranlée. Mais, à vrai dire, en laissant l’œuvre de réforme suivre le gré des hommes et l'opportunité des rencontres, on préparait une action incohérente, inégale et partant injuste : cette méthode sans efficacité, qui laissait la porte ouverte à toutes les

qualche dishonesta fattione ; oltra che i detti preti sono del tutto ignoranti, non sapendo nè cantar nè leggere, talchè coloro c’hanno qualche giuditio ne restano grandemente scandalizzati ; et la plebbe, che per essererozza et dura havrebbe bisogno di qualche consolatione et refettione spirituale et d’esser mantenuta con la religione, rimane nella sua barbaria ; di sorte che ne seguita il pericolo et la perdita d’infinite anime; nè possono i detti prelati scusarsi sotto umbra che sia loro dato impedimento alcuno in lor beni et entrate, imperdche il Re Chme ha espressamente ordinato al ser Giordano Orsino, suo luogotenente nella detta isola, di lassar intieramente et liberamente goder i lor beni à lor medesmi d, s’essi sono persone sospette, a lor vicarii et deputati. Sopra di cid io haveva pensato che Mons. Ill” Caraffa, nel passare per la detta isola d almeno al suo ritorno, potrebbe, sotto il nome et autorità di V. Stà et per vigore della possanza et facultà che ha di V. St, provedere ai detti disordini et, innanzi la sua partita, pigliar da V. Bue il comandamento et ordine convenevole a cid. Ho voluto, per non perdere questa buona occasione, dar questo aviso à V. Sû per discarigo de la conscientia di S. Mtà Chma, sotto la mano et proteltione della quale ha piaciuto a Dio di mettere quel popolo, et ancor per scarico mio, massime chi detto sor Giordano s’è indrizzato à me per farlo intendere a V. Be... » (Arch. Vatic., C. S. Angelo, arm. VIIl, ordo IT, t. 3. fol. 31 ; orig.).

Voy. l'étude excellente, mais un peu tendancieuse, de R. Ancez, Paul IV et le Concile (Rev. d'hist. ecclés. de Louvain, t. VIII, pp. 716-741).

* B. Navagero au Sén. de Venise, 1557, 7 décembre : « Ë stato questi di il Pontefice lungamente con alcuni teologi, venuti da Francia co! Rne di Lorena… Esso Pontefice s’ha lasciato intendere che, per la riforma degli abusi della Chiesa universale, crede che sia poco necessario un concilio, nel qual si ritrovano sempre molte difficultà et molta lunghezza, ma che bisogna a poco à poco correger gli errori et abusi introdotti et dar esseculione a quel che sarà ordinato. » (Arch. d'Etat de Venise, Dispacci, Roma ; copie).

exceptions de la politique et du népotisme. Paul IV luimême, plein de bonnes intentions, donna l'exemple le plus scandaleux des conséquences qu’entraînaient ses propres théories : l’histoire de son pontificat est fameux par les abus et les désordres temporels. Dans l’état où se trouvait alors l'Europe, seul, un concile général, dont l'autorité fût reconnue de tous les princes, pouvait imposer la réforme de l'Eglise. Le péché le plus grave des papes du seizième siècle, c'est d’avoir retardé et gêné, par peur, la réunion d’une assemblée œcuménique indépendante.

Averti de la gravité du péril soit par sa propre expérience, soit par les plaintes des catholiques inquiets, Paul IV mit, dans sa lutte contre l’hérésie, la même fougue excessive et désordonnée que dans sa politique. Son zèle ajouta quelques noms au martyrologe protestant, mais ne put arrêter la diffusion. d’une doctrine qui tirait sa force de nécessités profondes'. Créer des commissions ou des congrégations de cardinaux, c'était opposer un barrage puéril au mouvement qui soulevait la Chrétienté”. Jules III, semble-t-il, moins ardent mais plus fin, avait mieux compris le problème, et s'était appliqué, dans la dernière période de son pontificat, à fonder sur la réconciliation des dynasties une œuvre générale. Paul IV, devant l’échec de ses entreprises temporelles, après le désastre de Saint-Quentin, le départ du duc de Guise et la capitulation de Cavi, subit, comme son prédécesseur, une sorte de conversion : son activité devint alors exclusivement religieuse. Mais, au lieu de chercher un remède universel, il élargit et accentua les mesures de violence, créant ainsi des haines meurtrières. À partir de 1558, Rome est le foyer de la répression. Pendant cette année et la suivante, l’Inquisition, dont le pape préside les séances et augmente

41 Caligari à Commendone, 1556, 8-17 juin, Rome (Arch. Vatic., Principi, 23, fol. 42-20 ; orig.). — G. Grandi au duc de Ferrare, 1556, 15 juin, Rome (Arch. d'Etat de Modène, Roma ; orig.). — Marchio Valerii au card. Farnèse, 1556, 27 juillet, Rome : « Hier mattina erano a pranso con N. Sr Perugia, Saraceno, Trani et Adria, et a mezo mangiar S. Stè comincid a parlar col vescovo Beroaldo de cose di Porsia. et disse poi : Noi voliamo exaltare i literati et ampliare la rADIPBAE christiana, extirpare questi heretici ; ma questi traditori non rilassiano fare cosa bona, ogni giorno scopriamo cose nuove et bisogna mettiamo in Castello tante gente contra la voluntà nostra ; ma vi promettiamo che Noi non perdonaremo à persona, nè a cardinali nè altri, et stese la mano verso li cardinali... » (Arch. d'Etat de Naples, Carte Farnes., fascio 415, fascic. 1 ; orig.).

? Art. d’Ancel supra cit.

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les moyens, reçoit une vigueur nouvelle. Tout le monde tremble dans la Ville éternelle : les prisons se remplissent ; on menace, on poursuit les cardinaux; les bibliothèques sont expurgées*. Orthodoxes ou hérétiques, tous rendent leur compte, et Paul IV donne l'exemple du courage moral en frappant ses neveux mêmes. La méthode est toujours mauvaise, mais d'une force plus ample, impétueuse et terrible. Les coups retentissent dans toute l’Europe. Alors éclate, en France, l'incident décisif.

* mr he

La période 1556-1559 est la plus importante pour l’histoire politique de la Réforme française. C’est le moment où les protestants précisent leur doctrine, organisent leurs églises et leur parti, assument une responsabilité collective. En s’affirmant, ils s'opposent davantage à leurs adversaires. Les causes de ce phénomène de cristallisation ne pourront être étudiées qu'après qu’on aura dressé une carte précise et vivante des communautés réformées à la date de 13392. Il n'y a lieu ici que d'observer l'attitude de la royauté en présence de ce mouvement.

Système centralisé et traditionnel ayant pour objet de protéger et d'alimenter une cour qu’animaient seulement les rêves militaires ou les haines de factions, le gouvernement . de Henri Il était fermé par sa nature à toute tentative directe de réforme. Pour pénétrer dans ce corps résistant, il n'y avait d’autres moyens que l’infiltration lente ou la révolution soudaine. Il y fallait une habileté ou une force singulières, qui manquèrent, l’une et l’autre, aux chefs du protestantisme français. La conduite de ces hommes faibles fut la plus dangereuse qu’on pût imaginer.

La persécution individuelle n’avait pas cessé, depuis le

‘ Gianfiglazzi au d. de Florence, 1558, 7 janvier, Rome : « Hier mattina fu cavato delle carcere de l'Inquisitione un M. Pacifico Stiavone, creatura del card. Farnese, el quale stette legato in Banchi alla porta di S. Celso con certi libri attacati al collo, che li havevono trovato in camera, che eron tutte pasquinate. » (Arch. d'Etat de Florence, Mediceo, 3277-78, fol. 337 vo ; orig.).

* Il faudrait dresser cette carte d’un point de vue non seulement religieux, mais économique, militaire, ete, : établir, par exemple, les grandes voies de communication, les itinéraires des marchands étrangers, le rayonnement des Universités, le rôle des colporteurs, la contamination des Suisses et des lansquenets, etc.

début du règne, contre les dissidents des classes inférieures. Mais on ne vit paraître les signes d’une répression systémalique et générale qu'après l'achèvement de la guerre de Toscane, en 1555, lorsque les Guises eurent acquis la prépondérance au Conseil. La tradition commune attribue au cardinal de Lorraine l'initiative d'une vigilance plus sévère. Les documents, il est vrai, confirment et précisent cette opinion.

Pendant son séjour à Rome, au mois de décembre 1353, Charles de Lorraine jela les fondements de la Contre-Réforme française. C'est un des traits singuliers de cet homme que le mélange, dans son esprit, de grands desseins poliliques et de soucis religieux. Le 1° octobre 1555, il partait de Villers-Cotterets avec l'intention de bouleverser l'Italie, il allait offrir à Paul IV une folle aventure, la conquête de Naples, et il emmenait une troupe nombreuse d’évêques et de théologiens pour demander au pontife des remèdes contre l’hérésie. Le cardinal, assisté de ses théologiens, eut avec le pape, dans les premiers jours de décembre, des conférences remarquables. Les officieux annoncèrent au public qu’on y avait traité de « la réforme des abus » : il y fut parlé assurément de l’hérésie'. Ainsi s'explique que le cardinal de Tournon, dont les principes politiques étaient justement contraires à ceux de Lorraine, ait enfin consenti, après quelque résistance, à le suivre à Rome. Homme profondément religieux et plus que personne inquiet des périls qui menaçaient l'Eglise, Tournon se laissa entraîner sans doute par l'espoir de convertir le pape à ses idées de réforme.

La trêve de Vaucelles fut, on l’a dit, une grave défaite pour les Guises. Pendant l’année 1556, qui offrit cependant au gouvernement royal les commodités de la paix, le mouvement contre l’hérésie se ralentit. Il est vrai qu'aussitôt après la suspension d’armes, le nonce Gualterio essaya d'orienter Henri IT vers une répression générale des « Luthériens »°?. Mais ce fut une tentative vaine et, au fond, de pure forme. Il est vrai encore que Garafa, venu à la cour

1 B. Navagero au Sén. de Venise, 1555, 7 décembre, Rome: « È stato questi di il Pontefice lungamente con alcuni teologi, venuti da Francia col Ro di Lorena. » (Arch. d'Etat de Venise, D. al Senato, Roma, t. VIIX, fol. 61).

? S. Gualterio au card. Carafa, 1556, 7 février, Blois, p. p. R. Ancez, Nonciatures, I, 2, p. 340.

pendant l'été de 1556, transmit au Roi le désir qu'avait Paul IV de voir établir l’Inquisition en France‘. On ne peut prendre au sérieux le zèle de Carlo, et lui-même se souciait fort peu des hérétiques. D'ailleurs, possédés par la fureur des rivalités politiques, les courtisans n'avaient pas le temps de songer à la religion. Il faut tenir compte, enfin, de la résistance qu’avouait, quelques mois après, Henri II lui-même : « Les Etats de mon royaume ne veullent recevoir, approuver ny observer ladite Inquisition, les troubles, divisions et autres inconvéniens qu’elle pourroit apporter avec soy, et mesme en ce temps de guerre »?. Ne pas diviser les forces morales de la nation en présence de l’ennemi, même pour cause de religion : c’est l'instinct du peuple, c'est la doctrine de Montmorency.

Le cardinal de Lorraine n’avait point de ces craintes ni de ces .scrupules. A la fin de 1556, les Guises regagnent l’esprit du Roi, François conduit en Italie une expédition de magnificence, la guerre se rallume partout ; bientôt Philippe Il menacera la Picardie. Et, le 13 février 1557, quand le royaume plus que jamais a besoin de cohésion intérieure, Henri Il, « voyant les hérésies et fausses doctrines qui pullulent », écrit à Odet de Selve, son ambassadeur auprès de la Curie, la lettre fameuse où il demande lui-même au pape d'établir l’Inquisition en France *. Le 25 avril suivant, Paul IV donnait un bref conférant les fonctions de « grands inquisiteurs » dans le royaume aux cardinaux de Bourbon, de Châtillon et de Lorraine‘. On a trouvé étrange la nomination de Châtillon. À vrai dire, le pape n’y avait mis aucune malice : suivant les conseils probables de l'ambassadeur, il avait désigné les trois cardinaux qui étaient membres du Conseil et résidaient ordinairement à la cour. Mais le seul inquisiteur actif fut Charles de Lorraine, et lorsque le pape se plaignit, un jour, que la répression restât inefficace, c'est ce cardinal qu’il accusa comme responsable. Quinze jours

! G. RiBrer, Lettres et Mémoires d’Estat, II, 677. ? Ibid.

3 Ibid.

* Annales ecclesiastici, XIV, 623. — Histoire ecclésiastique, éd. Baum, Cunitz et Reuss, t. I, p. 137.

* Babou à Montmorency, 1559, 25 février, Rome (Bibl. Nat., ms. fr. 3122, fol. 44-45 ; orig.). — Voy. 1. IV, ch. 11.

avant la bataille de Saint-Quentin, le 24 juillet 1557, Henri II publiait à Compiègne deux édits : l’un portant règlement pour le pouvoir des « inquisiteurs de la foy », l’autre qui ordonnait de châtier sans merci les « persévérans en leurs mauvaises opinions contre la foy »‘'. Après une vive résistance du Parlement de Paris, ces édits furent enregistrés le 15 janvier 1558 avec des réserves *. Pendant toute cette année 1557, le gouvernement, ébranlé par les terribles secousses de la guerre extérieure, ne cessa, pourtant, d’être attentif aux choses de la religion. Au mois de mai, Henri II avait publié des lettres sévères sur la résidence des archevêques, évêques, curés et autres ayant charge d’âmes *. Puis on poursuivait à Dijon des calvinistes, qui avaient « attaché aux compites et lieux publicques de ladicte ville quelque figure contre l'honneur de Dieu, son sainct sacrement, et au contemnement de nostre religion » ; le cardinal de Lorraine poussait avec énergie le zèle un peu lent des officiers de justice“. Après le désastre de Saint-Quentin, les Guises, maîtres absolus du pouvoir, en l’absence de Montmorency, entreprennent une lutte plus vigoureuse et plus large *.

Les protestants accusèrent toujours le cardinal de Lorraine d’être leur plus grand ennemi. Il est vrai, on le verra mieux encore par la suite, qu'il fut l’auteur de la répression officielle. Mais cet homme ne voua pas, dès l'origine, aux hérétiques la haine foncière et violente que les historiens ont imaginée. De nature il était intelligent et capable de souplesse : il protégea fidèlement un Jean de Monluc, réputé partout libertin et sacramentaire. Son caractère, aigri par les rivalités de cour pendant les derniers mois de Henri I] et sous le règne de François Il, acquit dans les guerres civiles de méchantes inclinations. Auparavant, c'était seule-

1 À. Isnarn, Actes royaux, I, 230-231 ; IsamBerT, XIII, 494; HaaG, France protestante, pièces. p. 29.

* Ibid.

8 Le card. de Sens au Parlement de Dijon, 1557, 26 mai, La Fère-en-Tardenois (Bibl. Nat., coll. Moreau, 833, fol. 146-147 ; orig.).

4 Il s'agissait de la « figure du pape ». Le card. de Lorraine au Parlement de Dijon, 1557, 26 juin, Compiègne, et 21 août, Paris (Bibl. Nat., coll. Moreau, 833, fol. 749 et 152 ; orig.).

# Voy. les lettres du cardinal de Sens (Bibl. Nat, coll. Moreau, 833, passim ; orig.).

ment un esprit chimérique et ambitieux. Dès sa jeunesse et de plus en plus avec l'âge, il voulut jouer un rôle illustre, être un grand ministre, donner surtout à sa famille de cadets une couronne de maison souveraine. Cette volonté ardente guida sa conduite dans la politique intérieure comme dans la politique extérieure : il appliqua simultanément aux occasions diverses qui s’offrirent les moyens que lui suggérail une ambition unique. En même temps qu’il jetait le Roi dans l’aventure belliqueuse de 1587, il inspirait une reprise plus vigoureuse de la chasse aux hérétiques : les deux choses se tiennent. C’est que les Guises, soldats ou clercs, appartiennent à la tradition chevalcresque : ignorant la nation, parfailement dépourvus des soucis de la politique bourgeoise, ils ne connaissent et ne servent que leurs deux chefs, l’un féodal le Roi, l’autre mystique le Pape. Dans leur altitude vis-à-vis des protestants, à l’origine, on ne trouve pas ces motifs de cupidité ou de rancune qui ont déshonoré quelques meneurs de la faction catholique. Sans doute ils furent des hommes de parti et cherchèrent dans la religion une arme contre leurs rivaux, comme le montrera l’histoire de d’Andelot; mais ils ne poursuivirent pas des confiscations ou de basses vengeances. Leur catholicisme faisait corps avec de grands desseins politiques. À suivre au jour le jour les sentiments du cardinal de Lorraine, tels que nous les livre la correspondance d’Alvarotti, on découvre les rêves immenses de cet esprit, rêves dont la fin naturelle est l'exaltation de la famille de Guise, mais qui dépassent, cependant, les petits intérêts et les profits mesquins. Les Lorrains se croyaient les descendants de Charlemagne, et ils aimaient qu'on le leur rappelât : ce trait, dans un siècle où plus que jamais on à lu les Chroniques, explique bien des choses. Toutes proportions gardées, l'esprit qui les anima ressemble à celui de. Charles-Quint. Ils sont d’un type qui va disparaitre, le type que représente éminemment, au seizième siècle, la noblesse espagnole et dont les Montmorency, serviteurs de la monarchie centralisée, se distinguent déjà. Sous l’action des rivalités violentes, parmi les tristes incidents de la vie de cour, au milieu des guerres civiles, l’ambition des Guises se rétrécit et s'avilit. Mais, quoi qu'on puisse reprocher à ces hommes, ils ont été pour les protestants des adversaires résolus et francs. Comme champions

de l’Église romaine, ils ne font pas mauvaise figure.

Aussi bien, sous le règne de Henri IT, la conduite du cardinal de Lorraine dans les affaires religieuses fut probablement inspirée par les Jésuites, dont il avait assumé la protection en 1550. Au déclin de la Renaissance païenne, la Curie, pleine de vices et de scandales, plus soucieuse encore de politique que de religion et toujours dominée par les besoins du népotisme, ne défend qu'avec peine les restes d’une grandeur qui s’émiette : Paul II, Jules IIT et Paul IV sont de pauvres chefs devant Luther et Calvin. En atten dant l’œuvre vigoureuse de Borromée et de Pie V, c’est dans la Compagnie de Jésus qu’il faut chercher le noyau vivant du catholicisme, sa force de résistance et de combat. On ne peut bien connaître le rôle des Jésuites en France : la correspondance de Charles de Lorraine avec les Pères n’a pas été publiée. Ce rôle fut assurément efficace et décisif. En tout cas, les Guises et les Jésuites représentent ce qu’il y eut de plus noble dans l’opposilion à la Réforme. On doit, en effet, prendre garde aux différences morales qui séparent les groupes catholiques et ne pas confondre les disciples d’Ignace avec les théologiens imbéciles de la Sorbonne, leurs rivauxt. Il serait aussi très injuste d’assimiler le rôle des Guises à celui des favoris rapaces.

L’ennemie acharnée, implacable, des protestants, sous Henri Il, fut Diane de Poitiers : femme dont l'histoire ne peut retrouver le charme, malgré les vains essais de quelques auteurs amoureux de nouveauté ou de romanesque. Une étude, qu’il serait facile de poursuivre, montrerait, dans la chronique quotidienne du règne, l’âpre calcul et la défiance vigilante de cette maîtresse vieillie. Par la terreur elle domina : dans la cour, dans la famille royale, personne n’osa jamais se révolter, parce qu’on la savait capable de tout pour défendre sa proie. La Reine, Madame Marguerite, Montmorency, les Guises, tous furent humbles devant elle jusqu’à la mort de son amant. Celui-ci disparu, les Guises, unis à Diane par le mariage du duc d'Aumale avec Louise de Brézé et par tant d’autres liens, pousseront la favorite dans l’ignominie : preuve accablante pour qui connaît l’histoire de Henri IT.

Sur la haine de Diane contre les protestants et son influence dans la répression, il y a un témoignage inattaquable, celui

du nonce. Après la découverte des assemblées de la rue Saint-Jacques, quelque temps avant l'affaire d’Andelot, Lorenzo Lenti écrivait : « Madame la duchesse de Valentinois favorise beaucoup dans cette cour la cause de la religion et de la sainte Église romaine : elle se montre acharnée contre tous les malsentants de la foi et met tout en œuvre pour qu'ils soient châtiés et punis selon leurs péchés!. » Cette fureur s'explique par des motifs personnels. Hostile aux nouveautés, comme toutes les favorites, Diane craignait particulièrement les réformateurs qui chaque jour, au nom de la morale, attaquaient sa fortune. Très imprudents et forts d’un zèle trop naïf, les protestants accablaient d’anathèmes perfides la favorite : Anne Dubourg, dans la fameuse mercuriale de 1559, n’osera-l-il pas reprocher au Roi ses amours ? La Sénéchale, inquiète et vieillissante, n’était plus d'âge à dédaigner les médisances. Cherchant à couvrir son passé par une dévotion tardive, elle avait soif d’honorabililé. D’ailleurs, connaissant mieux que personne la nature du Roi, elle se sentait très menacée. Caractère droit, rigide et entier, Henri II n’eût pas hésité, dans un accès de rigorisme, à renvoyer celle qui ne le tenait plus que par l'habitude, Les pamphlets et pasquins, que divulguaient les protestants, risquaient de piquer, un jour ou l’autre, l’amour-propre d’un homme qui élait fort religieux.

À l'égard des hérétiques les sentiments du Roi lui-même n'avaient jamais varié : très solidement attaché aux traditions catholiques de sa famille et de son gouvernement, Henri II était, d’ailleurs, par sa nature, rebelle à toute nouveauté. Mais, à vrai dire, il n'avait pas dans son intelligence les moyens de distinguer telle doctrine de telle autre, et, à la longue, il eût parfaitement accepté des réformes présentées habilement. Jusqu'à l’année 1557, il ne porta que peu d'attention aux divers « malsentans » que le peuple appelait « Luthériens » et les théologiens « sacramentaires ». Il considéra l’hérésie comme un mal endémique, individuel et, pour ainsi dire, traditionnel, analogue aux crimes de droit commun. La première idée qu’il eut du protestantisme était

‘ Lorenzo Lenti, év. de Fermo, au card. de Carafa, 1557, 24 octobre, Poissy : « Madame la Duchessa favorisce di qua molto le cose della religione et santa chiesa romana, mostrandosi asprissima contro tutti coloro che sentono altrimenti, i quali ella fà ogn'opera che sieno gastigati et puniti secondo i loro demeriti. » (Arch. Vatic., Principi, XI, fol. 329 : orig.).

beaucoup plus grossière que celle qu'avait conçue, à certains moments, le roi François, son père. C’est pourquoi, suivant son goût inné de l’ordre et de la discipline, Henri II n'avait jamais hésité à réprimer cruellement toute révolte religieuse chez les individus. Sous son règne, et dès les premières années, les lois et les instruments destinés à extirper l'hérésie étaient devenus nombreux, pour répondre aux manifestations plus fréquentes de la « secte ». Mais l'initiative des mesures appartenait aux protecteurs ordinaires de l’orthodoxie, au Parlement, à la Sorbonne, aux tribunaux ecclésiastiques, plutôt qu’au Roi lui-même. Celui-ci resta très longtemps ignorant des progrès de la Réforme protestante en France, et, bien sûr, il n'avait jamais considéré la nécessité d'appliquer toutes les forces de son gouvernement à la destruction de l’hérésie : la répression des « malsentans » n’était à ses yeux qu’un détail de la police intérieure. On découvre la nuance de sa pensée dans une petite anecdote. Au cours de l’été 1556, les théologiens de la Sorbonne se présentèrent à lui et, sous prétexte que les poursuites contre les protestants étaient insuffisantes, demandèrent à en être chargées. Il répondit que cette mission appartenait au Parlement de Paris. « Cette Cour est infectée d’hérésie », déclarèrent les gens de la Sorbonne. — « Que voulez-vous donc que je fasse, s’écria le Roi impatient, et quel parti dois-je prendre ? Fautil que je vous mette à la place du Parlement et que je vous abandonne la direction de mon royaume?‘ » C'était l’ignorance du danger.

Un homme naïf, mal informé de l’état de son royaume et peu disposé à s’en instruire, tout occupé de la guerre et de la politique extérieure, laissant pour le reste le maniement des affaires à ses conseillers, d’ailleurs esprit étroit, caractère raide et nature routinière, tel avait été Henri IT jusqu’au jour où le désastre de Saint-Quentin l’éveilla brusquement. L'apparition soudaine des forces de l’hérésie devait provoquer en cette âme surprise une résistance farouche.

Le nombre des protestants en France, dans les dernières années du règne de Henri IT était très considérable, plus considérable qu'il ne fut après l'explosion de la guerre

! Fr. Hotman à Bullinger, 4556, 45 août, cité par R. Daresre, François Hotman (Rev. historique, t. 11, pp. 16-11).

civile. Des témoignages d'origines diverses l’affirment. On ne peut, à vrai dire, obtenir aucun renseignement précis et sûr. Nos recherches glissent sur un terrain mouvant : l'extrème diversité des origines et des milieux, le secret de la propagande et des adhésions, la prudence de beaucoup de convertis, la peur des petites gens devant le bruit de la répression ou simplement leur appréhension d’être dénoncés comme rebelles, le manque même de prêches ou de réunions dans la plupart des localités rurales, tout cela rend insaisissable le réseau subtil de la Réforme française.

Voyons les témoignages. Les lettres du ministre Macar adressées à Calvin pendant l’année 1558 affirment que « dans toutes les parties du royaume le feu est allumé et que toute l’eau de la mer ne suffirait pas pour l’éteindre » ‘. D'autre part, la cour de France, le Roi et les Guises, lorsqu’éclatèrent les incidents du Pré-aux-Clercs et l'affaire d'Andelot, furent informés que la moitié des sujets élaient « Luthériens »°. En mai 1559, le cardinal de Lorraine déclara même aux conseillers de Philippe II que l’hérésie avait gagné les deux tiers du royaume’. Ces opinions nous semblent fort exagérées : elles s'expliquent parce que les conseillers de Henri II considéraient comme héréliques tous les mécontents, et de ceux-ci le nombre était immense. Des renseignements reçus à Milan en juin 1558, sans doute par l'organe des marchands, sont plus vraisemblables : ils signalent à Paris un groupe compact de quatre mille « Luthériens », et ils évaluent le nombre des hérétiques dans le royaume à quatre cent mille personnes, groupées principalement à Orléans et à Rouen‘. Mais ces données, fondées seulement sur la connaissance de quelques villes de commerce, Paris, Orléans, Rouen, sont très incomplètes. Elles laissent de côté tout ce que nous savons du développement de la Réforme en Languedoc, en Provence, en Dauphiné, en Guyenne, dans

ré exemple, Macar à Calvin, 1558, 9 mai, Paris (Opera Calvin, t. XVII, p. 162).

? Dépêches d'Alvarotti, 1558, mai-juin (Arch. d'Etat de Mouène, Francia : orig.).

$ P. Thiepolo au Sénat de Venise, 1559, 9 avril, Bruxelles (Arch. d'Etat de Venise, D. al Senato, Spagna ; orig. chiffré). — Cf. liv. IVAChrene

* Ippol. Orio au card. Farnèse, 1558, 16 juin, Milan : « .. Si trova ch’erano 4 M. raccolti insieme in Parigi..., essendo il numero d'essi di più d} 400 M. » (Arch. d'Etat de Naples, Carte Farnes., fasci nuovi, V; orig.).

les pays du Sud-Ouest et jusque dans les villages ruraux de l'Auvergne’. En Avignon même, cité pontificale et peuplée de clercs, une vingtaine d’hérétiques indigènes furent arrétés, au début de 1558, « hérétiques, écrivait le vice-légat, de la plus parfaite hérésie » ?. Il faut y ajouter les adhérents trouvés dans la noblesse, parmi les dames et les gentilshommes ruraux très indépendants *, ainsi que chez les hommes de robe. Si l'on tient compte de ces observations et de celles qui vont suivre, il y a lieu de penser qu'un tiers des habitants du royaume s'était détaché de l’Église romaine. On était, d’ailleurs, mieux informé à l’étranger qu’à la cour de Henri Il de celte situation religieuse. L'opinion de l’Europe considérait alors la France comme une des nations les plus « infectées ». Après les conférences de Péronne, en mai 1558, la duchesse douairière de Lorraine, Christine de Danemarck, se séparant de son fils, le jeune Charles II, qui retournait à la cour du Très-Chrétien, lui adressait une inquiète et sévère exhortation pour le détourner des hérétiques, qu’il ne manquerait, pensait-elle, d'y rencontrer ‘. En dehors des suppositions qu’on peut faire touchant le nombre des protestants dans le royaume, il importe de préciser certains côtés du développement de la Réforme, pour expliquer l'attitude du Roi et comprendre la suite des événements politiques. Dès qu'il se fut aperçu de la situation religieuse de ses sujets, Henri IT n’eut qu’une idée, pour y porter remède, celle de conclure la paix à tout prix : 1l lui parut très clairement, on en trouvera les preuves plus loin, que l’hérésie continuerait de progresser aussi longtemps que

* Sur l'Auvergne, voy. H. Hauser, Etudes sur la Réforme française, pp. 206 et suiv. — Pour le sud-ouest, voy. les travaux de H. Patry.

? Jac. M. Sala au card. Farnèse, 15#8, 19 mars, Avignon : « Ho fatto abbrusciare questi giorni doi heretici vivi, l’uno relapso et l’altro ostinatissimo sin’a la morte, heretici, dico, de la più perfetta heresia che si trovi. N'ho fatto abjurare più di 45, et ce ne restanno pochi altri che s’espediranno. V’è una donna ricca assai, ma credo si risolverà ad abjurare et, se segli darà pena, andarà ad pios usus et elemosinas. chè cosi vuole la ragione. » (Arch. d'Etat de Parme, Carteggio Farnes., Francia; orig.).

8 Voy. Opera Calvini, t. XVII, pp. 10-14. — Lettres de G. Dalmalio, p. p. L. Romier, p. 18.

4 J. Alvarotti au d. de Ferrare, 1558, 23 mai, Paris : « La duchessa di Lorena disse al duca suo figliolo che non mancasse di vivere nella sua legge christiana et suoi ottini costumi, et che sopratutto si guardasse di praticare et di havere alcuno commercio con tristi et Lutherani et in particolare col Re di Navarra et con la sua setta, et che, se lo faria, ex nunc essa li dava la sua maledittione. » (Arch. d’Etat de Modène, Francia ; orig.).

durerait la guerre. Cette opinion, d’où résulta finalement un désastre diplomatique, était fondée sur des faits précis : faits économiques et faits militaires. La diffusion soudaine de l’hérésie dans le peuple, à partir de 1558, fut la conséquence de la misère ct de l’affluence plus nombreuse et plus libre des étrangers. Le Roi, nous l’avons dit et nous aurons l’occasion d'y revenir, saisit très vite le rapport qui existait entre la pauvreté de ses sujets et leur inclination à la révolte. Aussi bien les nouvelles que reçut la cour, au printemps de 1558, sur les mouvements de jacquerie en Normandie et en Languedoc durent éclairer le Conseil‘, C'était un mal profond qu’on ne pouvait guérir qu'avec la paix. Plus pressante encore et plus difficile à résoudre, tant que durerait la guerre, était la question des étrangers. Marchands ou soldats, propagateurs actifs des doctrines luthériennes et de la pensée libre, les étrangers procuraient au Roi les moyens indispensables pour la lutte, de l'argent et des troupes. Sur la puissance des marchands et la liberté qu'ils savaient obtenir, il faut citer un fait vraiment significatif. On à vu qu'au mois de février 1558, les chefs des « nations étrangères » de Lyon étaient venus à la cour pour réclamer le paiement des intérêts que le Trésor leur devait. Le gouvernement royal, fort gêné devant ces personnages et contraint de les ménager par nécessité, leur accorda des privilèges. Or, parmi ces privilèges, les banquiers obtinrent pour tous les étrangers faisant commerce, dans le présent ou dans l'avenir, la permission générale de vivre selon leurs croyances religieuses et le droit de ne pas se soumettre à l’Inquisition : c'était ouvrir toute grande la porte du royaume à la propagande des Suisses et des Genevois ?. Une

‘ Le même, 16 mars, Poissy : « Nella Normandia Bassa, ove sono le viscontee di V. Eccia, la povertate delle genti è ridotta in tale estremità che dovrebbe far pietà alli Turchi, come chi andarà di la lo potrà vedere per isparienza. » — Le même, 15 mai, Paris : « & cosa certa et sicura che nel paese di Linguadoccha et verso Guascogna si sono sollevati genli che hanno abbattuli le chiese, sacramento et tutto. » (Arch. cit. ; orig.).

? G. Michiel au Sén. de Venise, 1558, 8 mars, Moret : « Questi capi di mercanti delle nationi forestiere, havendo inteso l’ordine della Inquisitione messa per tutto il regno sopra le cose della religione et comprendendo i pericoli et le spese nelle quali potevano incorrer per malignità delli accusatori, hanno instato à S. Mt che, conforme alli privilegi et concessioni loro antique di poter viver à modo suo, non sieno sottoposti alla detta Inquisitione. Il che è stato lor concesso generalmente, cosi per tutti quelli che vi sono al presente come per tutti gli altri che vi venissero, pur chè siano mercanti et si astenghino di predicar et parlarne pubblicamente. Questo havendo inteso quelli che

concession si grave, dont les gens avertis furent effrayés, alors qu’à Paris on traquait sans pitié les pauvres chanteurs de psaumes de la rue Saint-Jacques, permet de saisir les motifs qui pousseront Henri IT à la paix du Cateau-Cambrésis. Mais, à vrai dire, l’attention du Roi devait se fixer bientôt sur un danger plus menaçant : la majeure partie de son armée était composée de « Luthériens » et le nombre des hérétiques croissait de jour en jour parmi les soldats. Les Allemands et les Suisses, qui, après le désastre de Saint- Quentin, formèrent le gros des troupes royales, faisaient prêcher dans les camps par des ministres réformés, et beaucoup de Français assistaient aux réunions religieuses des dissidents ‘. Propagande qu'on ne pouvait arrêter, en temps de guerre et devant l’ennemi, puisque la garde du royaume était confiée à des étrangers.

Éclairée par ces observations, la conduite de Henri Il s'explique naturellement parmi les incidents complexes de l’année 1558.

Trois jours après la bataille de Saint-Quentin, dit Pasquier ?, le 4 septembre, dit Crespin *, en réalité le 5 septembre 1557, la police parisienne découvrit « une assemblée qui se faisoit en la rue Saint-Jacques vis-à-vis du

vivono nei Grisoni, hanno mandato qui per otlenere la medesima libertà. Dacche si fà giudicio che, sotto questa coperta di mercanti, la maggior parte di quelli che si trovano a Genevra et nelli altri luoghi di Svizzeri si riduranno in questo regno. » (Arch. d'Etat de Venise, D. al Senato, Francia, 3; orig.).

‘ Ippol. Orio au card. Farnèse, 1558, 16 juin, Milan : « .… Volendo il Re moversi a far gastigare gli infettati, gli è stato detto per consiglio che per hora non ne faccia altro, havendo egli lo essercito suo la maggior parte di Lutherani. Per questo dicono hà dissimulato et differito il gastigo loro in altro tempo. Et per questo ancho par che vada più ritenuto nel far le imprese ch egli havea disegnäto far contra il Re Cattco. » (Arch. d'Etat de Naples, Carte Farnes.; fasci nuovi; V ; orig.): — G. Michiel au Sén. de Venise, 1558, 8 octobre, Paris : « I1 Re Chäë, nel giorno di S. Michele, haveva intentione di voler honorar di quell’ordine il duca di Sassonia, che si trova in campo, ma havendolo il duca saputo, feéé ringratiar S. Mt et iscusarsi di non potere intervenire nè obligarsi a quelle solennità de vespri et di messe alle qualc s’interviene e di non potere astringersi a quella forma di giuramento che è solito di pigliarsi, vivendo liberamente secondo l'uso luterano et facendo ogni di predicar pubblicamente nell'essercito con gran concorso de Francesi, alli quali fà esponer la predica in latino dal predicator medesimo. » (Arch. d'Etat de Venise, D. al Senato, Francia, 3 ; orig.).

? E. Pasquier, Œuvres, t. II, p. 77.

à CrespiN, fol. 427.

Collège Du Plessis, en laquelle y avoit une infinité de nobles tant hommes que femmes et autres du menu peuple, faisans lors leur presche en la manière de Genève, dont la plus grande partie fut prise, avec un grand scandale et esmotion populaire”. » Un long procès s’ensuivit, dans lequel furent

Voici un document (Arch. d'Etat de Zurich, Religions Schulsach. Franzôs. Angelegenh., I ; orig ), que nous publions dans sa forme et son ortographe originales. Il ne nous appartient pas de le commenter. Le lecteur qui voudra le parcourir atlentivement, en reconnaîtra sans peine l'importance :

« Prinse faicte en la maison de Monsieur Berthelemy et conseillier au Grand Conseil, rue Sainct-Jacques devant le colliege du Plessis, le dimenche cin-

quiesme septembre 1557 :

Premierement :

La damoyselle de Raubigny,

La damoyselle de Lonquimmel,

La damoyselle de La Ferrière,

La damoyselle de Champaigne,

La damoyselle de Renée de Poignère,

Rolline Perot, femme de Odin Reypault,

Anthoinette Ysotte,

Jehan de La Chastanyeraie,

Le M: d'hostel de la dame d'Hoartie,

La dame d’Hoartie,

Heylenne de Ferrière, femme du sr de st Maria,

La damoyselle de Beaujeu,

Anve Guibeart,

Damoÿselle Catherine du Boys,

Damoyselle Gerffroie,

Madalenne Croispeil,

Françoyse Le Coq,

Loyse Changeanne,

Jhanne Nicolas,

Livresse de Guérin,

Marguerite Tourtre,

La damoyselle de Graveron (+ Bericht),

Estienne Vallanson,

Ung nommé Croysson,

Me Nicolle Le Benier,

René Pigtoulx,

Albert de Hecton,

Juste Dessongne, prédican,

Meril de Faulx,

Bernard Surazier,

Pierre Potier,

Jehan Mynnye,

Guillaume Bon,

Jehan Amoray,

Pierre Potier, escollier,

Jehan Deguesgoux,

Charles de Bricnot,

Françoys Poisson,

La femme de Mons: de Raïimzais,

Jerffrey Guérin, son serviteur,

Ismael Chabot, naguyères cler de

Monsr Finner demeurant à S. Germain des Prés,

Guillaume Martin,

Jehan Vigne,

Nicolle Clyvet.pédagogue(+ Bericht).

Pierre Martin, escollier,

Reymond Brosses,

Jehan Vellebrave,

Françoys Budé,

François Rabeyreres,

Jhan Bonneau,

Bernard Sirot,

René de La Haye,

Anthoine Bordeau,

André Castilhion,

Charles Blaice,

Olyvier Assemay,

Nicollas Le More,

Jehan Lalaudin,

Anthoine Toupereau,

Mathurin Pechotel,

Jehan Vivant,

Jehan Grymondel,

Guillaume Grymondel,

Jehan Vermeil,

Pierre de Lacroix,

Jehan Pillon,

Arnaulx Meynard,

Hvinric Preudhome,

Loys Lonfert Rudde,

Pierre Hubert, escripvein,

Pierre Guabeau,

Gervais de La Fossilhe,

Jeban de Ribbe, escolieren médecine,

Loys Dornyères, escolier,

Loys de Graye,

Me Lhorigny Ravenet,.

Jacques Guilhot.

Pierre Drieux,

Son Meclerà la Chambre de Comptes,

Jehan Asmares,

Fiacre Roullinet, serviteur d'ung escollier de Beaulx près Avallon,

Julhien Sandolle, suyvant les finances,

Jacques Langloix, boulongier,

Jehan Blanchart.

inculpées surtout les petites gens. Cet incident révéla aux autorités l'importance du groupe des Réformés parisiens, mais on ne voit pas que le gouvernement royal, trop occupé d’ailleurs par les dangers de la guerre, ait pris d'abord des mesures exceptionnelles ni hâté l'instruction judiciaire. C’est seulement au début de février 1538, après la victoire de Calais, le renvoi des Etats-Généraux et la conclusion d’un accord financier avec les marchands étrangers, que le Roi, poussé par le cardinal de Lorraine, déclara « qu’il ne se contentoit pas de sa court de Parlement de Paris » et fit « tançer ses conseillers comme nonchallans et tardifz ‘. »

La situation des protestants parisiens était fort critique, tant par la puissance de leurs adversaires que par leur propre faiblesse. Outre que les Guises étaient maîtres du Roi, en l’absence de Montmorency prisonnier de guerre, un légat du

Grassien Gervais,

André Grigoulbe,

Helyne de Marial,

Honnoré Varage,

Jacques Casse, serviteur des enfans du sr de Grange,

Jacques Martin,

Larnaulx Fortin,

Fédéric Daulx,

Adam Couverteau,

Jacques de Chastanye.

René de Seaulx,

Lergare d’Aultrou,

Guillaume Boulle,

Pierre Chilliet,

Pierre Villefranche, menestrier,

André fnseigne,

Jaques Pothier,

Monsieur Crutault,

Heymeril Morel, gentilhome,

Charles Billon, gouverneur de Noyon, naguyères Me des resquettes de feu Mons: d’Anguien,

Guillaume Bonnet,

Pastral Bleaide,

Jehan Jubert de Digeron,

Jesept Gotier de Bussy près Flavygny en Bourgoigne,

Olyvier Charon,

Robert Couthon,suyvantles finances,

Laurens Deydas, natif de Modesme pays de Lanquedoc,

Jacques de Nesplet, natif de Salignes,

Jacques Muny (?), escuyer et bénéfficier,

Damoyselle Philippe Sabrenois, vefve de feu Manpartois,

Damoyselle Charlette de Larivière, femme de Françoys Poussart,

Damoyselle Marguerite Chomoye, servente de la damoyselle de Longueville,

Damoyselle Marie“ de St-Yon, servante de la dame d'Iloartie,

Damoyselle Bernarde de Villiers, servante deladamoyselle deMontign y.

Laurete Vachier, femme de chambre de lad. dame d’Hoartie,

Damoyselle Anthoinette d’Iroulx, vefve de feu Gegnère,

Damoyselle Charlotte de Brunel,

Anna Roux,

Jehanne Changrand, damoyselle de la dame de Champaigne,

Damoyselle Jehanne de Guyngrand, fille de feu Monsr de Beaujeu en Provence,

Lucrècie et Jehanne de Hunyères, seurs nalifves de Rouargues de Mistolles,

Damoyselle Catherine Gonoris, femme de Jehan Lan, escuyer près L’Osserois,

Damoyselle Jehanne Guybeharte, femme de Gerardin de Fernet, près La Rochelle,

Damoyselle Guyonne Gesfroy, fille de Monsr Bouchart,

Françoys Corbeau, serviteur du Colleige de Narbonne, cheux Me Jehan Nicollas. »

4 Macar à Calvin, 4558, 7 février, Paris (Opera Calvini, t. XVII, pp. 80-32). Calvin au d. de Wurtemberg, 1558, 21 février, Genève (16., p. 50).

pape venait d'arriver à Paris, chargé à la fois de préparer des négociations de paix et d’exciter le zèle de Henri II contre l’hérésie. Parti de Rome le 27 novembre pour la Romagne, le cardinal Trivulzio, après avoir passé par Lyon le 18 décembre, était entré, le 30, à Paris, où on lui fit un accueil solennel le 3 janvier ‘. Contre les attaques du cardinal de Lorraine, du légat, de l'Inquisition et du Parlement, les Réformés se trouvaient sans défense, n’ayant aucun soutien politique à la cour. Pourtant, malgré les procédures dirigées contre ceux d’entre eux qui avaient été arrêtés, ils jouissaient encore d’une certaine tolérance, puisque leurs réunions, surveillées de près et souvent dénoncées, continuèrent, d'abord moins fréquentes, mais bientôt assez nombreuses et assez ouvertes pour provoquer l'inquiétude de la population parisienne ?. Le ministre Nicolas des Gallars avait été remplacé, à la tête du troupeau, par un compatriote de Calvin, Jehan Macar, venu de Genève, d’où il était parti le 1 janvier 1558 *. Ce nouveau pasteur, saint homme, semblet-il, et plein de zèle mystique, mais naïf et dépourvu d'énergie, exerça tout de suite un apostolat très actif, et luimême, au début de février, avouait à Calvin qu’il prèchait cinq fois par jour, dans les divers quartiers de la capitale *. En dépit de la persécution, le nombre des adhérents augmenta beaucoup, comme on le verra par l'incident du Préaux-Clercs. Il paraît donc que les protestants, si menacés et tout désarmés qu’ils fussent, ne furent pas très violemment molestés jusqu’au printemps : la répression n’était encore qu'une affaire de police. Mais ils devaient bientôt souffrir des fautes de leurs amis ou de leurs chefs.

L'église réformée de Paris, privée jusqu’alors de soutien politique, vit prendre rang parmi ses membres, au début de mars 1558, Antoine de Bourbon, roi de Navarre et premier prince du sang : cette adhésion, qui donnait aux humbles

‘ Le card. Trivulzio au card. de Naples, 1557, 19 décembre, Lyon, et 1558, Aer janvier, Paris (Arch. Vatic., Principi, XI, fol. 357-359; orig.). — L'év. de Fermo au card. de Naples, 4558, 5 janvier, Paris (Arch. cit., Principi, XI, fol. 331 ; orig.). — Herc. Strozzi au d. de Mantoue, 1558, 2 janvier, Paris (Arch. d'Etat de Mantoue, Francia : orig.). — Le card. de Lorraine à M. d'Humières, 1558, 2 mars, Fontainebleau (Bibl. Nat., ms. fr. 3123, fol. 23; orig.). — Reg. du Bureau de la Ville de Paris, t. Ven 51b:

* Macar à Calvin, 4558, 7 février, Paris (Opera Calvini, t. XVII, p. 34). * Calvin à l’église de Paris, 1558, 5 janvier (Op. cit., t. XVII, p. 6). * Lettre de Macar, supra cil.

dissidents un réconfort inattendu, fut en réalité, pour eux, un malheur. Les Bourbons, hommes séduisants, la plupart frivoles et débauchés, manquaient d'intelligence et de caractère : ils n’ont dû leur fortune qu’au sang des d’Albret, Dans sa génération, an milieu de personnalités puissantes et vives, Antoine représente un type extraordinaire de médiocrité. Changeant d’opinions à tout instant, maladroit avec insouciance, incapable de comprendre et d'exécuter, n’obéissant qu'aux fantaisies d’un cœur puéril et d’une ambition sans suite, il fut un triste chef dans le camp où le poussa Jeanne d’Albret.

Le roi de Navarre et son épouse entretenaient avec Henri II des rapports excellents : le souverain n’appréciait pas très haut les mérites d'Antoine, mais il lui était attaché, ainsi qu’à Jeanne, par des souvenirs de jeunesse. La famille royale partageait cette affection, dont la solidité devait se maintenir jusque dans les circonstances les plus tragiques des guerres civiles. On savait depuis longtemps à la cour que les deux époux n'étaient pas très orthodoxes, ni surtout très amis du Saint-Siège : l'influence de Marguerite d’Angoulême, les vieilles disputes des d’Albret avec la Curie avaient produit des fruits dont on ne s’étonnait pas’. Au

4 Voici une précieuse lettre adressée par Antoine de Bourbon et Jeanne d’Albret au pape Paul IV, aussitôt après l'avènement de celui-ci, le 20 juin 1555, de Pau : « Très Sainct Père, Estant nouvellement succédéz en ce royaulme et pays, ayant entendu l’heureuse promotion de Vostre Saincteté au Saint Siège, n’avons voulu faillir faire nostre debveoir, comme vrays et obéissans filz et fille, de vous escripre et faire entendre l'aise et grand plaisir que ce nous a esté de vostre eslection en ceste grandeur, espérant que par vostre modération et bon sens la Chrestienté sera tellement d'accord et unye qu’i ne sera nouvelle que de recongnoistre ung vray chef avec toute humilité et deue révérence, en quoy de nostre part aurons tousjours et ceulx qui déppenderont de nous telle obéissance avec dévotion de vous faire très humble service et au Sainct Siège que nous asseurons estre recongneuz et receuz pour vrais enffans, comme avons pryé nostre cousin Mons” le cardinal d’Armaignac le vous dire plus amplement, qui sçayt le zèlle que avons tousjours eu à vostre Sainct Siège. — Très Sainct Père, L’évesque d'Oloron en nostre pais souverain de Béarn, duquel la saincteté de vye est tant partout congneue que je pense soict venue à vostre congnoissance, se sentant desjà viel, caducq et impuissant de pouvoir faire et continuer ce qu'il à tousjours cy devant faict selon qu’il est tenu en son estat, meu d'amytié qu'il à à son trouppeau, ne le voullant délaisser sans pasteur qui, par exemple de bonne vye et meurs, le peult paistre, ayant de longtemps congneu pour tel Maistre Claude Regyz, sr de Saincte Coulombe, pour la nourriture qu'’ilz ont prinse ensemble en la maison de la deffuncte royne de Navarre, nostre mère, luy a résigné son dict évesché d'Oloron par procuration pour ce passée. Et d'aultant que le dict Saincte Coullombe, despuis la mort de ladicte dame, a esté et est de présent à nostre service, nous vous supplions très humblement de le voulloir recepvoir et admettre ladicte résignation, vous asseurant, Très Sainct Père, que en sçavoir et bonne vye il est suffisant et capable dudict estat, ainsy que vous Il 17

mois de février 1557, Antoine était venu en grande solennité à Paris, cordialement accueilli par le Roi et par Montmorency. Sous l'inspiration de ce dernier, on avait formé déjà le projet de marier « Margot », la troisième fille de Henri Il, au petit Béarnais, le futur Vert-Galant, — à peine sortis de nourrice l'un et l’autre‘. Antoine était, en effet, un ami du Connétable, el par conséquent assez suspect aux Guises.

Le roi de Navarre se trouvait loin de la cour lorsqu'advint le désastre de Saint-Quentin. Peu désireux de subir le gouvernement du cardinal de Lorraine et ne se sentant pas capable de lui résister, il se tint à l'écart pendant l’automne de 1557 et refusa l'invitation que lui fit Henri II de venir le rejoindre. Les Guises virent dans cette attitude, peut-être avec raison, une manœuvre pour retarder le mariage de Marie Stuart : les noces du Dauphin ne pouvaient être arrêtées ni célébrées en l’absence du premier prince du sang. Anloine, hostile à ce mariage qu'il considérait comme une mésalliance de la famille royale, se fit beaucoup prier et n’obéit qu'aux instances pressantes du souverain ?. Il ne se priva pas, une fois arrivé, de proférer sur les Lorrains quelques mots blessants*. Il rentra à la cour le 7 mars 1558, et Jeanne d’Albret le rejoignit au début d'avril‘.

Les Guises, déjà piqués, eurent bientôt des raisons très précises de détester Navarre. Depuis quelques mois, on par-

pourra certifier nostre dict cousin Mons: le cardinal d’Armaignac, qui le congnoist de longtemps, aultrement ne le vous vouldrions présenter ne vous en requérir. Très Sainct Père, nous supplions le Créateur vous donner en parfaicte santé longue et heureuse vye. De Pau, ce XXe jour de juing 1555. — Vos dévotz, très humbles et très obéissants fils et fille, ANTOINE, JEHANNE. » (Arch. Vatic., Cast. S. Angelo, arm. VIII, ordo II, t. I, fol. 29: original).

1 Vespasiano Bobba à la duch. de Mantoue, 4557, 19 février, Paris : c Il s®o re di Navarra gionse qua alli 12 de questo, con grande et honorata compagnia venuta seco de circha cinquecento cavalli, oltra quelli che andaron a incontrarlo che furono molti et prima li Rri et Illmi cardinali Borbone et Vandome, M. d’Anghien et el s° principe di Condé. » — Domenico de Achilli au d. de Mantoue, 1557, 26 mars, Chantilly : « Sitien certo chel Re habbi promesso di dare Mma Margherita, sua terza figliola, per sposa al primogenito del re di Navarre. » (Arch. d'Etat de Mantoue, Francia, orig.). — Les Gonzague étaient alliés à Jeanne d’Albret.

* Herc. Strozzi au d. de Mantoue 1538, 2 janvier, Blois : « Scrissi per l'ultima mia che la Mtà del re di Navarra non sarebbe venuto a questa corte. Perd, doppo il giorno di Natale, S. Mt Chma l’ha mandato a chiamare et fattogli molta instantia che venghi. » (Arch. de Mantoue, Francia ; orig.).

* Voy. le chapitre précédent.

“ Ierc. Strozzi au d. de Mantoue, 4558, 43 mars, Melun (Arch. de Mantoue,

Francia; orig.). — J. Alvarotti au d. de Ferrare, 1558, 8 avril, Frissy (Arch. d'Etat de Modène, Francia ; orig.).

lait à la cour d'un scandale dont Jacques de Savoie, duc de Nemours, était le héros. Ce jeune homme, grand séducteur de femmes, lié d’une amitié intime à François de Lorraine, exerçait une influence assez étrange sur la famille de celuici‘. Nemours était candidat à la main de Lucrèce d’'Este, seconde fille d’Hercule Il et sœur de la duchesse de Guise. Nous avons vu que, passant par Ferrare, au printemps de 1557, il s'était efforcé vainement de conclure son affaire. Les Guises avaient fort à cœur ce projet et le poussaient avec une véritable passion. Hercule résistait : il n'avait point de goût pour un gentilhomme pauvre, auquel on reprochait, d’ailleurs, des péchés d'amour ?. Jacques faisait plaider sa cause par ses patrons, qui ne s’en lassaient pas. Or, juste au moment le plus difficile, éclata le scandale dont fut victime une malheureuse jeune fille, Françoise de Rohan, que Nemours avait séduite et qui se trouvait enceinte. Anne d’Este, le duc de Guise, le cardinal de Lorraine, le Roi lui-même, auquel on avait représenté ce mariage comme un avantage pour la politique française, devinrent furieux. La coupable fut-insultée et chassée. Pour connaître toute la grossièreté des gens de cette époque dans les questions sentimentales, il faut lire les dépêches qu’on adressa à la cour de Ferrare afin de sauver Nemours, en couvrant de boue sa maîtresse *.

Antoine de Bourbon était cousin germain de M'° de Rohan. Dès le début de l’affaire, poussé par Jeanne d’Albret qui se rappelait sans doute ses propres infortunes matrimoniales, il avait défendu la jeune fille et écrit au Roi pour la sauver du déshonneur. Venu à la cour, il répéta plus vivement ses instances et poussa les choses jusqu'au bout : dans les premiers jours de mai 1558, il intentait un procès en séduction au duc de Nemours devant l’officialité de Paris‘.

1 Brantôme, d’ailleurs plein de respect pour les Guises, laisse entendre que Nemours était l'amant de la duchesse de Guise. Les historiens ont répété cette médisance, que des indices confirment, mais que rien ne prouve. En tout cas, Anne d’Éste eut le jeune homme pour ami et pour confident, et plus tard, on le sait, elle l’épousa.

* Dépêches d’Alvarotti, 1557-4558 (Arch. de Modène, Francia; orig.).

$ Ibidem. — A. de Ruble a écrit l’histoire du duc de Nemours et de Mademoiselle de Rohan dans un livre où il y a beaucoup d’inexactitudes. — Les archives d'Etat de Modène possèdent un dossier considérable de lettres de Nemours, qui contiennent des détails amusants.

* J. Alvarotti au d. de Ferrare, 1558, 15 mai, Paris (Arch. d'Etat de Modène, Francia; orig.).

Les Guises, si passionnés que fussent leurs sentiments dans cette affaire, supportèrent d'abord sans y répondre l'hostilité du roi de Navarre. Leur principal intérêt était de ne pas laisser troubler les noces du Dauphin François avec Marie Stuart. Mais, une fois célébré ce mariage le 24 avril, ils purent prendre l'offensive : Antoine leur en offrait les moyens par sa conduite religieuse.

Dès son arrivée à la cour, au mois de mars, le roi de Navarre était entré en relations avec l’église réformée de la capitale. Les ministres, qui avaient fondé de grands espoirs sur sa venue, cherchèrent à le convertir entièrement et le prièrent de plaider la cause de la Réforme auprès de Henri IL. Mais il se déroba. Séduit par les fêtes, ce danseur galant n'inclinait pas à prêcher d'exemple. Au surplus, « on ne changera pas, disait-il, les opinions du Roi qui est décidément hostile à La restauration de l’ancienne doctrine ». En vérité, les protestants ne pouvaient compter sur l'appui d’un homme qui ne s'était rapproché d'eux que par calcul d’ambition et pour obéir à sa femme. Incapable de toute suite, il ne savait pas lui-mêmes qu’elles étaient ses affections ou ses haines. Il blessait les Guises sans y faire atlention, se sentait menacé par eux, mais cédait à la moindre politesse de leur part‘. Après l’arrivée de Jeanne d'Albret qui le rejoignit à Paris au début d'avril, Antoine consentit cependant à faire une démarche auprès du Parlement en faveur des accusés de la rue Saint Jacques : son zèle était, d’ailleurs, animé par des motifs que nous verrons plus loin. Mais il tremblait de peur*. Dans les premières semaines de mai, il entendit la messe chaque jour, en compagnie de sa femme: puis, il se montra à cheval aux assemblées protestantes du Pré-aux-Clercs ?.

Le Roi et les Guises, suivant l'opinion publique et des indices trompeurs, regardaient Antoine comme beaucoup plus étroitement lié à la Réforme qu'il ne l'était en réalité. Dès le mois d'avril, à Rome même, on se plaignait que le prince fût Luthérien *. Henri IL, informé qu'Antoine avait

* Macar à Calvin, 1558, 22 mars, Paris (Opera Calvini, t. XVIL, p. 108). * Macar à Calvin, 1558, 4er mai, Paris (Op. cit.,t. XVII, p. 154).

* Macar à Calvin, 1558, 9 mai, Paris (Op. cit., t. XVII, p. 161-162). — Je co au d. de Ferrare, 1558, 20 mai, Paris (Arch. de Modène, Francia : orig.).

V. Buoncambi à Octave Farnèse, 1558, 20 avril, Rome: « Quà si dice che

dans sa maison un prédicateur suspect, commença bientôt à s’en fâcher. Un incident se produisit à ce sujet, au début de mai. Poussé par les Guises, qui, Marie Stuart étant mariée, avaient les mains libres, le Roi déclara « qu’il ne trouvait pas bon qu’on fit prêcher dans sa cour par d’autres prédicateurs que les siens ». Antoine répondit qu’il avait toujours eu un prédicateur particulier. Le cardinal de Lorraine convoqua ce prédicateur pour éprouver son orthodoxie. Vexé, le roi de Navarre répliqua que, si le cardinal voulait voir son prédicateur, lui-même lelui conduirait. La chose en resta là.

Par sa légèreté et sa maladresse, Antoine de Bourbon compromettait la cause des protestants sans même essayer de la servir. La seule initiative qu'il prit, nous allons le voir, par calcul d'ambition, fut plus funeste encore à cette cause que son étourderie. D'ailleurs, il se moquait des accidents et de leurs victimes. Macar écrivait, le 22 mai, au lendemain de l'affaire du Pré-aux-Clercs et de l'arrestation de d’Andelot : « Le roi de Navarre danse toule la journée avec des petites femmes °! »

La conduite de Bourbon aggrava une situation qui était déjà très mauvaise. Au début de l’année 1558, Calvin, mal informé, poussé d’ailleurs par un zèle trop mystique et trop logique, avait commis une grave erreur de politique. Il avait prié les princes protestants d'Allemagne, amis de la couronne de France, d'intervenir auprès de Henri IE pour adoucir sa rigueur dans le procès de la rue Saint-Jacques. Cette démarche bien naturelle devait provoquer une calastrophe.

M. di Vandomo è fatto Lutherano con gran numero di quelli che lo seguitano di quel regno. » (Arch. d'Etat de Naples, Carte Farnes., fascio 257, fascic. 8 ; orig.).

1 J. Alvarotti au d. de Ferrare, 4558, 19 mai, Paris : « Il re di Navarra ha un predicatore et si faceva predicare questa quaresima. Fu detto a S. Mt daila parte del Re che S. Mt Chma non trovava buono che nella sua corte fosse predicato da altri predicatori che dalli suoi. Il re di Navarra disse che S. Mt non dovea trovarlo male perchè egli havea sempre il suo predicatore acanto: Fu detto ad esso predicatore dalla parte del carte Lorena che andasse à parlare à S. S. Rma, havendo inteso che egli predicava per via diversa da quella di predicatori del Re. Detto predicatore lo disse al re di Navarra che li rispose chel non vi andasse senza lui et disse più al carie Lorena che, volendo il suo predicatore, gli lo menaria egli stesso ogni volta che volesse. Et cosi la cosa resto senza andare più oltre. » (Arch. de Modène, Francia ; orig.).

? Macar à Calvin, 1358, 22 mai, Paris : « Toto die saltat cum mulierculis. » (Opera Calvini, t. XVII, p. 180).

Le défaut de scrupules qu’avaient montré le gouvernement de François I‘ et davantage celui de Henri II, jusqu’à l’année 1557, en utilisant contre la maison d'Autriche les forces du protestantisme germanique et des hérétiques anglais, tandis que dans le royaume on exécutait brutalement les réformés, prouve à merveille que le Très-Chrétien et ses ministres n’accordèrent longtemps qu'une médiocre importance aux manifestations des dissidents français : la répression de ces derniers était, nous l’avons dit, une affaire de police. A vrai dire, en pratique, l'application d'un tel Système, — encouragement aux protestants de l’extérieur, persécution à l’intérieur, — n'avait pas été sans de sérieuses difficultés. Les Réformes nationales, nées chacune de causes particulières sur un terrain différent, réalisaient des aspirations communes : il n’y avait jamais eu, entre elles, de cloison étanche, mais toujours au contraire une pénétration réciproque ; bientôt, pour toute sorte de raisons de théorie et de fait, s'était établie une fraternité internationale. De celte fraternité les protestants français, en plusieurs circonstances, avaient tiré une aide précieuse : déjà on avait vu les Luthériens d'Allemagne réclamer au Très-Chrétien, pour prix de leur secours financier ou militaire, plus de mansuétude à l’égard de leurs coreligionnaires regnicoles !. Mais, à la longue, il devait fatalement en résulter de graves inconvénients politiques. Par le fait même qu'il employait les protestants étrangers contre Charles-Quint leur prince naturel, le Roi acquérait de quoi alimenter sa propre défiance, le jour où, dans ses Ltats, l’hérésie lui apparaîtrait comme une force collective, organisée et menaçante. Problème difficile que ne se posèrent même pas les chefs de la Réforme, parce qu’ils avaient espéré d’abord que la monarchie française accepterait leur doctrine. Quand les illusions furent dissipées, la pratique ancienne entraînait déjà des conséquences irrémédiables. Aussi bien les protestants français manquaient de sens polilique : leur conduite, à cette heure grave de 1558, le prouve.

Henri Il avait été l’allié fervent des Luthériens d’Allemagne. Même, au début du règne, on avait vu les Guises prôner cette politique, tant elle était naturelle, bien que, à

! Par exemple, sous François Ie, voy. V.-L. Bourniczy, Guillaume du Bellay, pp. 187 et suiv.

vrai dire, Montmorency en ait été toujours le promoteur!. En 1556, par un geste étonnant, le Roi avait offert un asile en France aux Calvinistes anglais rebelles à Marie Tudor : lui-même les avait reçus secrètement et les avait pourvus d'argent. Conduite très intéressée, qu’inspiraient la rancune du Très-Chrétien contre la reine d'Angleterre épouse de Philippe IT et peut-être aussi l'espoir d'utiliser les rebelles pour la conquête de Calais?. Ce trait significatif, où paraissent en pleine lumière les motifs anciens de la politique française, fut le dernier péché de Henri Il contre la communion romaine. Le désastre de Saint-Quentin ruina les ambitions du Roi et permit à son esprit d'apercevoir, sous les rêves écroulés, les germes de l'anarchie dans ses propres Etats. Dès lors se décide et peu à peu se précipite un revirement qui a pour cause une crainte nouvelle et comme internationale des progrès de l’hérésie. Mais la nécessité militaire faisait du gouvernement royal, nous l'avons dit, le prisonnier des protestants étrangers : forcé de ménager les soldats et les marchands Luthériens, sans qu'il pût même réprimer leur propagande, Henri IT subit une contrainte morale dont il voulut bientôt se libérer à tout prix. La moindre tentative des Calvinistes français pour profiter de cette situation équivoque devait attirer sur eux la colère du Roi. Du point de vue moral, les démarches que firent alors les chefs de la Réforme s'expliquent et se justifient naturellement : ces hommes ne purent souffrir de voir persécuter et condamner les inculpés de la rue Saint-Jacques par un gouvernement qui tirait tant de secours des protestants étrangers *.

2Voy.wt. I, pp.51"et 187.

? Calendar of state Papers, Mary, pp. 221-222, 244-276. — Cf. Acta lumulluum gallicanorum, p. p. H. Hauser (kev. historique, &. CVIIT, p. 72).

8 La première intervention étrangère en faveur des prisonniers de la rue Saint-Jacques fut celle des ambassadeurs des cantons helvétiques. Voici, à ce sujet, deux documents très précieux. Le second contient toutes les revendications des protestants français en 1557-1558 : nous regrettons de ne,pouvoir, à cause de sa longueur, le publier dans son entier.

Farel, Bèze et Carmel au Conseil de Berne, 1557, 27 septembre, Bâle :

«.… Puisqu'il a pleu aux magnifiques seigneurs des ligues, ausquelz nous nous sommes adresséz après vous pour la cause des pouvres prisonniers et fidèles de France, se remectre tous en vostre bonne discrétion et prudence pour envoyer ambassadeurs au nom de tous, nous avons pensé que nostre devoir estoit de vous suplier au nom de Nostre Seigneur, qu’il vous plaise user. de la plus grande célérité qu’il vous sera possible pour empescher que l’exéculion ne se face avant que vous ayés parlé au Roi; et au reste, pour ce qu'il.yia à Digeon quelques prisonniers qui pourroient aporter grande édiffication et consolation aux pouvres fidelles, qu'il vous pleust, si voz ambassa-

Le 21 février 1558, Calvin écrivit de Genève aux princes protestants d'Allemagne pour les prier d'intervenir auprès

deurs ne doibvent passer par là, envoyer en diligence lettres pour prier qu'ils [les juges] n’attentent rien jusques à ce qu'ils ayent nouvelles du Roy ; et mesmes pour ce qu'il vous a esté déclairé de bouche qu’il y a des plus gros de la Court qui favorisent à nostre cause, mMmays sont limides', de vous supplier très humblement qu'il vous plaise escripre à la Royne, à Madame Marguerite, au roy de Navarre et à Monseigneur de Nevers qu ils prenent couraige pour parler au Roy etluy déclairer que la perséqution lui aporte plus grande conséquance qu'il ne pense en ce temps icy, et nous sommes asseurés qu'ilz seront esmeuz tant de vostre auctorité que de vostre sainct zèle de s'employer plus verlueusement qu'ils n'ont faict jusques à présent, estans retenuz par craincte et non poinct par faulte de bon vouloir. — Nous vous envoyons quelques instructions selon que les pouvres fidèles nous ont faict entendre leur désir, mais c’est pour descharger de peyne voz ambassadeurs.

À Basle, ce vingt septieme de septembre 1557. »

Instruclions pour le faict des pouvres prisonniers et fidèles de France :

€... Premitrement, il seroit à désirer que Messicurs les ambassadeurs ne découvrent leur charge à personne, mais qu'ilz demandent d’estre ouys du Roy mesme, Car si le cardinal de Lorraine, qui gouverne aujourd'huy, sçait ce qu'ilz prétendent, le Roy sera desjà préoccupé en la responce forgée devant que l'on ayt audience ; ct pour le moins, & y aura ce bien que, despuis La desconfilure, le Roy escoute paliemment et entend plus voulenliers les affaires qu'il ne faysoil ; mesmes, quand il en fauldroit venir jusques là que le Roy commandast d'exposer le tout au cardinal, il seroit bon d'y respondre franchement qu'on sçait bien quelle amytié porte le cardinal aux scigneurs des Ligues par despit de la religion : pour le moins cela serviroit à diminuer son crédit en ceste cause. »

[Parmi les observations à présenter au Roi par les ambassadeurs nous relevons quelques extraits, ne pouvant citer toute la pièce, qui est très longue :]

« Quelques feuz qu’on allume, jamais touteffois les consciences ne pourront estre domptées et amenéez à rayson, sinon par l'esprit de Dieu parlant en l'Escripture Saincte…

Ung point est bien digne d’estre considéré de près : car, soubz umbre de punir les hérétiques. il se voit que fort souvent, non seulement les juges, mais les plus pelitz officiers, voyre mesme les preslres avec le menu peuple, incité par iceulx, sans nul ordre de justice, commettent des cruautés fort horribles, non point par quelque zèle inconsydéré, mais par une manifeste rage, en partie aussi pour saouler leur avarice…. À Paris mesmes les femmes de bonne et ancienne race, forsmis le violement, n’eussent peu estre traictées plus deshonnestement et ignominieusement qu'elles ont esté.….

Finalement plaise au Roy de bien considérer l’estat des affaires. Car il est tout certain qu’il y ung nombre infiny par tous les quarliers de la France. et ce non seulement du commung peuple, mais des plus sçavans et mesmes de la noblesse de laquelle il se sert ordinèrement, qui font profession de la doctrine de l'Evangile : et quant à tous ceux-cy ou pour le moins à la pluspart, l'expérience monstre assez qu'ilz mourront plustost que d’estre reliréz par flambes ny par feuz de ceste doctrine.

D'advantage il y a danger fort apparent que la rigucur du supplice et la Perséqution si aspre d’une telle multitude de gens de toutes qualitéz ne soyt cause que ceulx qui aultrement ne sont rien moins que mutins et séditieux, soyent à la fin contraintz de s’esmouvoir : ou bien il fauldra nécessairement que, si les ungs s’offrent à la mort tout patiemment et les autres s'enfuyent, Que le royaulme de France, tant peuplé et florissant, estant en briefve espace de temps demenué d’une très grande multitude de personnages de grand nom, soyt veu d’ung chascung plus désert et désolé que si les ennemys

mesmes l’avoyent pillé et sacajé.… » (Arch. d'Etat de Berne, Frankreich, U. P. 54; orig.).

1 Les soulignée sont à l'original.

de Henri IT en faveur de l’église réformée de Paris. Théodore de Bèze et le roi de Navarre se mirent de même en rapport avec les princes ‘. Antoine de Bourbon poursuivait, dans cette affaire, des fins d'ambition personnelle : ses intrigues et celles de ses agents n'étaient pas excusables ; le ministre Macar dégagea sa responsabilité à ce sujet, mais sans énergie *. De fait, le 19 mars, le comte Palatin, le duc de Saxe, le marquis de Brandebourg, le duc des Deux-Ponts et le duc de Würtemberg adressèrent au roi de France une supplique qu’apportèrent des envoyés spéciaux *. Déjà le cardinal de Lorraine, averti de ce qu’on préparait, avait écrit au comte Palatin : « Les protestants de Paris, disait-il suivant la formule ordinaire, ne méritent pas que les princes Luthériens interviennent en leur faveur, vu qu’ils sont tous Calvinistes, Zwingliens et Sacramentaires. * » Henri IT était alors fort inquiet. Le sort de son armée et de son royaume dépendait du plaisir des princes allemands : ceux-ci, sans même intervenir d’une façon positive, pouvaient, en fermant les passages du Rhin, arrêter tous les secours levés par les agents français dans les pays germaniques et en Suisse. Les Espagnols les y poussaient fortement. Menace d'autant plus grave qu’on annonçait de nouvelles revendications impériales sur les Trois-Evêchés. Cependant les protestants et surtout le roi de Navarre continuèrent de solliciter l'intervention des princes. Des espions informaient la cour de toutes ces négociations secrètes. Le 8 mai, deux envoyés apportèrent au Roi de nouvelles lettres d’Allemagne. Henri II y répondit le 21 mai, de Crécy : « Je désire bien que vous entendiez que la plus grande partie de telz personnaiges (pour lesquelz vous estez, comme j'estime, importunéz et presséz ainsi souvent m'escrire) sont perturbateurs du repos publicq et ennemys de la tranquillité et union des chrestiens. Desquelz il ne se peut croire l’intention ne tendre à mauvaise fin‘. »

1 Opera Calvini, t. XVII, p. 50, 75 et 76.

2 Op. cit., t. XVII, p. 116.

PROD RCILEN ras pp. 99-100. — Crespin, éd. 1580, p. 441; Histoire ecclésiastique, t. I, p.

A0: one ne Eullager 1558, 7 mars, Strasbourg (Revue historique, t. II, p. 19

5 Voy. les lettres publ. dans les Opera Calvini, t. XVII, pp. 161-172. — Cette source extrêmement précieuse n’a été utilisée jusqu aujourd’ hui que par

Le Roi, emporté par ses propres sentiments et par ceux du cardinal de Lorraine, était devenu furieux. En quittant Paris, au début de mai, il avait dit : « Veulent-ils donc m'enlever ma couronne de la tête! »‘ Blaise de Monluc, qui fut dans cette crise l’homme de confiance de la cour?, vint trouver Antoine de Bourbon : « Vous avez grand tort, lui déclara-t-il, de fomenter ces choses, de tenir pratique avec les protestants d'Allemagne et de mettre ce royaume en division. Vous préparez votre perte et votre ruine totale, car le Roi ne souffrira jamais une chose qui porte si grand dommage à son âme, à son honneur et à ses biens ! ® »

Pour distinguer les influences complexes qui agirent alors sur l'esprit de Henri I, il faut connaître le Jeu et Les procédés de la diplomatie espagnole.

Dès la fin de l’année 1557, par l'initiative de Montmorency et du maréchal de Saint-André, prisonniers en Flandre, et surtout grâce aux démarches de la duchesse de Lorraine, Christine de Danemarck, interprète déguisée des vœux de Philippe II, on avait essayé d'engager des négociations pour la paix. Mais le roi de France s'était montré rebelle à ces tentatives : il ne voulait pas traiter sous le coup d’une défaite, sachant du reste que les Espagnols émettaient des prétentions exorbitantes*, Seulement après la prise de Calais, qui sauvait sa réputation, il se montra mieux disposé. Le

extraits. Cf. J. Bonner, L'Eglise réformée de Paris sous Henri II (Bull. de la Soc. de l'hist. du Protestantisme français, 1878).

‘ Macar à Calvin, 1558, 9 mai, Paris (Op. cit., &. XVII, pp. 161-162). Macar, qui donne beaucoup d’autres détails, ajoute : « Nihil narro nisi compertum. »

? M. P. Courteault n’a fait qu'effleurer ce passage de la biographie de Monluc.

$ J, Alvarotti au d. de Ferrare, 1558, 20 mai, Paris : « Certa cosa è che se S. M non fà una gagliarda provisione a questo disordine, ella si troverà ben tosto questo regno diviso. M. di Monluch mi dice haver delto al re di Navarra ch'egli ha un gran torto a fomentare queste cose et a tenere pratica con li protestanti d’Alemagna et a mettere questo regno in divisione, et che al sicuro S. Mtà si va a perdere et a rovinare del tutto, perchè il Re non comportarà mai una simil cosa a tanto suo pregiudilio dell’anima, del honor et de” beni.. Il re di Navarra li rispose che s'ingannava et che questa era la vera via et la passd a questo modo. » (Arch. d'Etat de Modène, Francia ; orig.) — Nous rappelons qu'Alvarotti était le confident du cardinal de Lorraine.

* J. Alvarotti au d. de Ferrare, 1557, 19 décembre, Poissy (Arch. de Modène, Francia; orig.).

pape lui-même pressait vivement les princes catholiques de se réconcilier.

Plus que personne Philippe IT désirait la paix, mais il lui eût été pénible de se déclarer franchement. Aux prières des représentants du Saint-Siège, comme aux démarches de l’ambassadeur de Venise qui s’employait à la même tâche, il opposait des exigences insolentes avec des paroles injurieuses pour son adversaire ‘. Il se plaisait dans une attitude de mépris et de défiance. Le 19 mars 1558, M° Lactance Bencini, auditeur et dataire du cardinal Trivulzio, arrivait à Bruxelles, venant de Paris, avec des lettres de créance de son patron pour Carlo Carafa et l'évêque de Terracine, le premier légat, l’autre nonce à la cour espagnole. Il put parler à Ruy Gomez de Silva, l’un des principaux ministres du Catholique, et lui exposer l’objet de sa mission, qui était de préparer une conférence entre deux ou plusieurs personnes possédant la confiance des deux rois pour engager des négociations de paix. Mais, comme ni Carafa ni Terracine ne se trouvaient alors à Bruxelles, on déclara à Bencini qu’on ne pouvait l'entendre régulièrement, et on voulut même l’empêcher de retourner en France, sous prétexte qu’il était un espion ?. Cet accueil, qui offensait non seulement Henri I, mais plus encore le cardinal Trivulzio, légat du Saint-Siège, illustre à merveille le caractère de Philippe.

Cette conduite, très préméditée, était pour décourager tout essai de négociation directe de la part du roi de France. Déjà l’astucieuse et pénétrante diplomatie de Granvelle des-

4 Michele Suriano au Sénat de Venise, 1558, 6 mars, Bruxelles : « ..… S. Mtà [Philippe II] rispose che non era da creder alle parole del re di Francia et che, seben dre di voler pace, perd non pensa mai ad altro che alla guerra, et che io poteva conoscer da questo si il cor suo era in mano di Dio ché tiene prattica con Turchi et li invita con promesse et con premii ogni anno alla ruina di quel poco che resta della Christianità. » (Arch. d'Etat de Venise, D. al Senato, Spagna; orig.). — Pasino de’ Giusti au card. Farnèse, 1558, 16 mars Rome : « Mons. di Terracina gionse qui sabato di notte. el quale subito hebbe audientia da S. Stà, el quale ci porta lettere di S. Mt dirette à S. St : prima chel rimette in mani sue sante la pace e che haverà rato e grato tutto quello che in cio S. St terminerà col Re Ch, con questa perd condicione che si restituisca Cales e che in ricompensa si restituirà S. Quintino... E hieri si fece una congregatione generale, in laquale forno lette lettere del Re, sopra lequale N. Sr comincid sermonizare offerendosi di andare a Bologna e a Nizza per aboccare queste doe corone e non haverà rispetto alla grave sua età, et qui si estesi assai, assai.. » (Arch. d'Etat de Naples, Carte Farnes., fasci nuovi, IT; orig.).

? M. Suriano au Sénat de Venise, 1558; 20-24 mars, Bruxelles (Arch. de Venise, D. al Senato, Spagna; orig.). — G. Dalmatio au card. Farnèse, 1558, 20 mars, Paris (Lettres de G. Dalmatio, p. 10).

sinait son plan avec précision et fermeté : n’accepter de pourparlers que par l'intermédiaire des prisonniers, Montmorency et Saint-André. Observateur attentif et psychologue subtil, le rusé Comtois connaissait par le menu les rivalités de la cour de Henri Il : il espérait en tirer tout avantage. Aussi bien le duc de Savoie faisait des politesses au Connétable. À l’heure même où l'on traitait si brutalement l’auditeur Bencini, Ruy Gomez envoyait un personnage visiter Montmorency dans sa prison avec la communication suivante : « Le roi Philippe est plein de bonnes intentions au sujet de la paix; au surplus, vous savez qu’il vous a toujours aimé et estimé comme ministre sage, de longue et grande expérience. Veuillez donc mettre un peu dans une note écrite ce qu'il vous semble qu'on pourrait faire pour mener à bien l’œuvre si sainte de la paix. » Le piège était d’une telle impudence que Montmorency se révolta : « Je suis trop vieux, répondit-il, pour me laisser induire à m’occuper d'une chose qui, traitée sans l’assentiment de mon maître, me rendrait digne de la peine de mort ‘. » Un échec ne pouvait décourager des gens sûrs de vaincre par cette méthode efficace. Depuis longtemps, n’annoncçait-on pas que le Connétable viendrait en France « soubz sa foy pour traicter la paix » ??

Cependant, le cardinal de Lorraine ne désirait nullement le retour de Montmorency, son adversaire, même à titre de négociateur. Aussi, bien qu’il représentât, lui et toute sa famille, le parti de la guerre, s’efforça-t-il de prendre la direction des entretiens, s’il y avait lieu. Au mois d'avril, la duchesse de Lorraine, Christine de Danemarck, ayant demandé instamment à voir son fils, qui se trouvait comme otage à la cour de France, il fut décidé que le cardinal accom-

* J. Alvarotti au d. de Ferrare. 1558, 27 mars, Poissy: « Il duca di Savoia ha visitato il Contestabile, ma non sono passate fra loro che parole di cerimonia et credenza, mostrando ogn’uno il buon animo del loro re. Rigomez poi, prima che sia ito in Spagna, mando a visitar il detto Contestabile et a rimostrarle il buon animo del re Filippo alla cosa della pace et, havendolo sempre amato et estimato se savio et di longa et grande esperienza, lo pregava di voler un poco mettere in scritto quello che li pareria che si potesse fare per effettuare una cos) buona et santa opera. I1 Contestabile li mando a dire che era troppo vecchio per lassarsi suadere da un più giovane di lui di mettere la mano in cosa che, mettendogliela senza volontà del re suo, meritaria castigo da lui nella vita. » (Arch. d'Etat de Modène. Francia ; orig.).

* G. Dalmatio au card. Farnèse, 1558, 13 mars, Paris (Lettres de G. Dalmatio, p. 9).

pagnerait l'enfant à cette entrevue. Profitant de l’occasion, Christine obtint qu'en même temps aurait lieu à Péronne une conférence entre Granvelle et le ministre français. Charles de Guise partit de Paris le 4 mai, avec le jeune duc de Lorraine.

Le cardinal emportait à Péronne des instructions de son maître, qui, par leur précision même, altestaient une bonne volonté certaine. À Granvelle, il proposa, touchant les querelles générales qui divisaient la maison de France et celle d'Autriche, deux moyens de solution : par le premier, Henri II consentirait à restituer les Etats de Savoie et de Piémont au duc Emmanuel-Philibert, à condition que, d’une facon ou d'une autre, le Milanais revint aux Valois; par le second, le Roi rendrait la Savoie en gardant le Piémont, mais sans réclamer la Lombardie, pourvu toutefois que Philippe II donnât une compensation à Emmanuel-Philibert pour décharger la politique française de l'hypothèque juridique qui pesait sur les territoires subalpins. Quant au reste, Henri II exigeait l'abandon par les Espagnols de toutes les places de Picardie qu'ils occupaient et qu'on ne parlât pas de Calais. A vrai dire, le cardinal se montra très cassant. Aux objections de Granvelle il répondit d’un ton sec : « Si votre roi veut la paix, il l'aura par ces moyens, non autrement !*»

1 Le même, 1358, 28 avril, Paris (bidem, p. 15). — G. Michiel au Sénat de Venise, 1558, 6 mai, Paris (Arch. d'Etat de Venise, D. al Senato, Francia ; orig.).

2 M. Suriano au Sénat de Venise, 1558, 22 mai, Bruxelles : « Son stato hicrsera con il Sue Re [Philippe II]. Si venne a parlar del successo dell’abboccamento. La sustantia della trattatione fu che Francesi hanno proposti duc partiti. L’uno è che si contenteranno di restituir la Savoia et il Piemonte al duca, ma vogliono che questa Mt ceda al Re Cho il Stato di Milano; et alcuni, che erano in compagnia della duchessa di Lorena, mi dicano che non hanno delto di voler restituir assolutamente il Piemonte, ma riservarsi tre fortezze princi-

ali. Il secondo partito è che, non piacendo il primo, si contenterà il Re

ha° di restituir al duca di Savoia la Savoia solamente et tener il Piemonte per se, con conditione che il duca sia ricompensato da questo re per quello ; et S. Mt mi disse : « Vogliono che io lo ricompensi come se lo havessi tolto io! » Et in ciascuno di quesli partiti si intende che ai Francesi sia restituito San Quintino, Han et il Castelelo, che furono presi l’anno passato et che di Cales non si parli. Qüésti partiti sono parsi molto esorbitanti. Perd fu risposto da M. d'Arras chë non haveva commissionne dal Sv Re di questo negotio. ma che riferiria il tutto a S. Mt. Et il card. di Lorena, quasi sdegnato di questa risposta, disse che se questo re voleva pace con uno di quelli modi la haveria, ma non altramente. Et Es quello che io posso comprender, credevano quelli da questa parte di i l ragionar insieme sopra questo. Ma la mattina seguente il card. di Lorena parti per ritornar alla Corte, il che fece partir loro anchor. Et narrandomi il

Henri II, on le voit, ne voulait céder ni Calais ni le Piémont, à moins que le roi d'Espagne ne consentit à échanger ce dernier État contre la Lombardie : conditions qui restèrent inébranlables jusqu’au mois de novembre 1538. Le Piémont était, de fait, « patrimoine » du Roi, Calais sa conquête personnelle. Sur la question du Piémont, les Espagnols, ce semble, n'eussent pas résisté autant qu'ils l’affirmèrent d’abord. Emmanuel-Philibert lui-même se plaignait alors vivement que ses protecteurs fussent disposés à faire bon marché de ses droits!.

L'attitude de Lorraine, préméditée ou naturelle, mit les représentants de Philippe II dans un état de vraie fureur : ils n'hésitèrent pas à le faire poursuivre par des cavaliers, qui manquèrent de le surprendre à Nelle, près de Roie?. Cet échec, d’où leur vanité sortait blessée, fit revenir les Espagnols au premier dessein qu'ils avaient formé, de n'engager la conversation que par l'intermédiaire des prisonniers français.

Mais le plus grave fut ceci. Au moment de se séparer du cardinal, les Espagnols lui avaient lancé une flèche empoisonnée : « Vous ferez bien d'exhorter votre maître à la paix, car, lorsqu'il aura bien examiné chaque chose dans son Etat, il reconnaîtra qu'il a plus de raisons de s’accorder avec le roi Philippe que non pas le roi Philippe avec lui. » — « Pourquoi? » demanda Lorraine. — « Parce que le royaume de France sera bientôt divisé. » Le cardinal protesta que la France était le royaume le plus uni du monde entier. Alors Ruy Gomez de Silva, comte de Melito, — le favori de Philippe IT, — offrit à Lorraine « de lui montrer dans les vingtquatre heures une lettre, tombée aux mains du Roi catholique, par laquelle un des principaux gentilshommes de la cour de France, écrivant à quelque prince protestant d’Alle-

Sn Re questo fatto mostro qualche risentimento che il cardinale fusse partito cosi alla sprovista. » (Arch. de Venise, D. al Senato, Spagna; chiffre orig.).

M. Suriano au Sénat de Venise, 1558, 14 mai, Bruxelles : « À la opinione che il duca di Savoia non sia per guadagnar altro per questa pace che una ricompensa per il suo Stato, et che non possa far altro che ceder le ragioni et prensnial sue à questi due prencipi, liquali pot se ne habbiano ad accomo-

ar fra loro. Diche accorgendosi quel povero signor se ne ha voluto slargar meco li giorni passati et raccomandarsi a V. Serentà come a quella che sola possa con la auttorità sua ajutarlo et favorirlo appresso l’uno et l’altro de questi prencipi. » (Arch. de Venise, D. al Senato, Spagna; chiffre orig.).

us Dalmatio au card. Farnèso, 1558, 27 mai, Paris (Lettres de G. Dalmatio, p. 177.

magne, l’avertissait des divisions du royaume, lui annonçait que d'ici quelques jours il en aurait de vraies nouvelles et le priait d’être attentif à ce que diraient et feraient alors les protestants français. » Très étonné, Lorraine demanda le nom. « — François d’Andelot », répondirent les Espagnols, et la duchesse Christine, témoin de cette scène, confirma l'exactitude de la révélation ‘. Granvelle ajouta que l'amiral de Coligny, frère de d’Andelot et prisonnier depuis la chute de Saint-Quentin, « était très luthérien, n’entendait jamais la messe et menait une vie détestable, de sorte que, si ces seigneurs de Châtillon ne changeaient pas leur conduite, il faudrait les ruiner complètement »*°.

Le cardinal eut tort d'accepter une telle accusation sans avoir vu lui-même la preuve. Deux mois après, il reconnut qu'il avait été trompé par l’odieuse malhonnèteté des Espagnols : la lettre interceptée était une simple exhortation qu’adressait d’Andelot à son frère pour l’encourager à persévérer dans sa foi”. Mais pouvait-il résister aux affirmations catégoriques de tels personnages, parmi lesquels se trouvait Christine de Lorraine, sa parente ? A l'heure où il avait laissé le Roi pour venir à Péronne, le cardinal était tourmenté par de sérieuses inquiétudes : il connaissait le

1 J. Alvarotti au d. de Ferrare, 4558, 23 mai, Paris : « M. di Monluch mi ha detto questa mattina la cosa di M. d’Andalot essersi scoperta di questo modo, cioèche, nel partire che fecero li ministri regii dall’ abboccamento, li Imperiali dissero al carie di Lorena ch? essortasse il suo re alla pace perchè quando $. Mt considereria bene ogni cosa dello stato suo, conoscerà haver più causa d’accordarsi col re Filippo che il re Filippo con lei, et S. S. Rma dimandando loro perchè, essi le risposero per causa del suo regno che si va a dividere, et replicando ella chel regno di Francia era il più unito di tutto il mondo, Rui Gomez li fece offerta di mostrarli fra l termine di 24 hore una lettera che era in mano del re Filippo de un gran gentilhuomo di questa corte, scritta a qualche principe de’ protestanti d'Alemagna, dandoli aviso di questa divisione et dicendo che fra pochi di ne vederebbe le vere novelle et che perd stesse in cervello per che allhora farebbono et direbbono. Et il ser card di Lorena maravigliatosi grandemente di questo, stuccicd tanto quelli signori che li dissero esser stato il sudetto d’Andalot ch’ havea scritta la detta lettera, stata ancora veduta et letta dalla duchessa di Lorena che lo confirmè. » (Arch. d'Etat de Modène, Francia ; orig.). — La Popelinière (1. V) et de Thou (1. XXX) ont fait une vague allusion à cette dénonciation.

? Voy. la note suivante.

3 J. Alvarotti au d. de Ferrare, 1558, 11 juillet, Paris : « La lettera ch’io scrissi già a V. Ecc. che Mons. d’Arras disse al cardie di Lorena essere stata scritta da Mons. d’Andelot a un grande in quelle parti, esortandolo a perseverare in openione, s’è trovato ch’era all Amiraglio suo fratello, il quale disse prefato Mons. d'Arras al sudetto cardie di Lorena che era luteranissimo, che non odiva mai messa et menava una vita cattivissima, di maniera che se questi signori di Chiatiglion non muteranno verso dovranno essere rovinati del mondo. » (Arch. de Modène, Francia; orig.).

désir passionné qui brûülait son maître de revoir Montmorency ‘; il savait qu'Antoine de Bourbon, hostile à la maison de Guise, tournait en dérision le mariage de Marie Stuart, intriguait chez les princes allemands, prenait part aux réunions des dissidents et défendait M'° de Rohan; enfin il n’ignorait rien du développement de la « secte » à Paris et dans le royaume. Et le moyen s’offrait à lui, sans qu’il l’eût cherché, d'accabler ensemble Montmorency et ses neveux, le roi de Navarre, les protestants, {ous ses ennemis. La nature voulait qu’il acceptât celte aubaine; peut-être aussi bien crut-il faire son devoir.

L'odieux mensonge des Espagnols eut des conséquences plus graves sans doute que celles qu’ils avaient espérées. Instruit par le cardinal de Lorraine, Henri II, qu'avaient effrayé et que menaçaient encore tant de dangers, ressentit un frisson de terreur : toutes ses inquiétudes engendrèrent un sentiment unique, la haine de l’hérésie.

Le cardinal rejoignit son maître, qui était alors à Montceaux, le 18 mai ?.

En l’absence du ministre qu'ils considéraient comme leur plus dur ennemi, les chefs de l’église réformée de Paris avaient cru bon de tenter un suprême effort pour émouvoir le Roi. Il semble qu'à ce moment les pasteurs perdirent tout à fait l'instinct de la prudence. Animés par la venue des courriers allemands qui apportaient la supplique des princes, inquiétés d'ailleurs par le bruit de nouvelles mesures judiciaires contre les « Luthériens », grisés enfin par le succès étonnant de leur propagande, ils pensèrent que le souverain, soustrait pour quelques jours à l'influence du cardinal de Lorraine, céderait devant une manifestation pacifique, mais franche et solennelle *. On parlait déjà d’une expédition des

* G. Michiel au Sénat de Venise, 1558, 22 mars, Moret : « Al qual Contestabile ultimamente il Re ha scritta una lettera tutta di sua mano, piena d'infinita amorevolezza, continoando più che mai S. Mtè Chma in parlarne con demostratione di molto affetto. » (Arch. d'Etat de Venise, D. al. Senato, Francia; orig.).

* M. Suriano au Sénat de Venise, 1558, 22 mai, Bruxelles (Arch. d'Etat de Venise, Spagna: orig.). Cf. Lettres de Giovanni Dalmalio, p. 17.

© Macar à Calvin, 1558, 9 mai, Paris (Opera Calvini, t. XVII, p. 162). Cette lettre permet bien de saisir les sentiments des chefs de l’église réformée.

princes catholiques contre Genève, si les conférences de Péronne aboutissaient à la paix : les protestants voulurent montrer qu'ils représentaient une force avec laquelle il fallait compter ‘. Ils n’apportaient dans ce dessein, on le verra précisément plus loin, aucune intention de rébellion. Aussi bien, Calvin avait décrit des instructions formelles pour empêcher que ses disciples ne donnassent occasion à des troubles : « Les cendres des hommes pieux sont toujours fécondes, mais les actes violents sont inutiles et stériles ?. » A vrai dire, les chefs de l’Église parisienne se mirent sur une voie où il était difficile d'observer ce précepte : ils virent leur erreur trop tard.

Hors des murs de l’abbaye de Saint-Germain de Paris, en descendant sur la rive gauche de la Seine, s’étendait une prairie, qu'on appelait le Pré-aux-Clercs parce qu’elle appartenait aux écoliers de l’Université : c'était en quelque sorte une promenade publique, où les habitants de la ville et du faubourg venaient prendre l’air le soir après souper. Le 13 mai, vers sept heures de l’après-midi, on vit réunie dans la prairie une assemblée « de personnes de toutes classes et de toutes conditions, femmes, hommes, vieillards, jeunes gens, petits garçons et petites filles, gentilshommes, plébéiens et hommes de métiers, qui allaient en procession à grandes files, chantant des psaumes à haute voix en français, suivant la mode de Genève ». Il y avait là trois ou quatre mille âmes, disent les uns, six à sept mille, affirment les autres. Une fois la nuit tombée, cette foule rentra dans la ville par la porte et la rue Saint-Jacques, en chantant toujours des psaumes et surtout le psaume Judicia tua, Domine, regi da. Des assemblées pareilles, assure un témoin, eurent lieu « aux champs hors les portes Sainct-Antoyne et Sainct- Victor », composées de deux ou trois mille personnes. Le même spectacle se renouvela les jours suivants, le 14, le 15, le 16, le 17, le 48, le 19 mai, avec une assistance de plus en plus nombreuse; le lundi 16, le roi de Navarre prit part à la procession et aux chants*.

1 Macar à Calvin, 1558, 18 mai, Paris (op. cit. t. XVII, p. 164). 2? Macar à Calvin, 1558, 22 mai, Paris (op. cit., t. XVII, pp. 177-178).

# Macar à Calvin, 4558, 16-22 mai, Paris (Opera Calvini, t. XVII, p. 167-178). — J. Alvarotti au d. de Ferrare, 1558, 19 mai, Paris : « Qua va ogni di crescendo la lutherania à più non posso, et in questa villa si congregano ogni

L'aspect de ces assemblées mérite d’être examiné de très près. Toutes les relations non protestantes attestent que les chanteurs étaient accompagnés d'hommes armés. « Pour se protéger du peuple et de la police, écrit Giovanni Michiel, non seulement ils avaient autour d’eux beaucoup d'hommes munis d’arquebuses et d’autres armes couvertes, mais ils avaient plusieurs troupes d'hommes à cheval, composées la plupart de nobles et de serviteurs de grands seigneurs, qui, par groupes de 15 et 20, les entouraient devant, sur les côtés et derrière, pendant qu’ils marchaient et chantaient dans la prairie”. » Alvarotti dit : « Ils sont protégés par des hommes à cheval, de sorte qu’il y a grand péril qu'il ne survienne un jour quelque grave désordre. » Et il ajoute dans une autre lettre : « Le roi de Navarre s’est trouvé aux réunions du Pré-aux-Clercs à cheval avec grand nombre de ses serviteurs ou de ses suivants pour fomenter et protéger cette espèce de gens, de manière que ceux qui ont été envoyés par la justice pour rompre et châtier ces assemblées n’ont pu accomplir leur office”. » Alvarotti tenait ce renseignement de Blaise de

sera doppo cena in un prato fuori della terra chiamato il Pré-aux-Cleres congiunto alla badia di San Germano, huomini et donne, et si vanno à belle schiere cantando salmi. » (Arch. d'Etat de Modène, Francia : orig.). — G. Michic] au Sénat de Venise, 1558, 22 mai, Paris : « É seguita in questa città la settimana presente cosa che si come & stata di grave scandalo et di gran perturbatione a quelli che hanno veduta, cosi ha dimostrato grandissima temerità di quelli che l’han commessa. Nelli prati che si vedono fuor del borgo di San Germano, che appartengono a scolari, all hora che dopo cena si esce da questi tempi à passeggiare et pigliar aere, si sono pubblicamente ragunate in numero ditre in quattro mille persone, ma secondo altri di sei in sette mila, di ogni grado et conditione, donne, huomini, vecchi, giovanni, putti et putte, gentilhuomini, populari, artisti, che anco vanno in processione à gran schicre, cantando in questa lingua ad alta voce, in modo di salmeggiare conforme in tutto a quello che si canta nelle chiese di Ginevra et altre de’ Luterani, aggiongendo in fine di ogni salmo una oratione d canzonetcontra al papa... Questi medesimi, entrati nella città. essendo già fatta note, col medesimo canto et ordine, sono andati discorrendo per tutta la strada di San Giaches ». (Arch. d'Etat de Venise, D. al Senato. Francia ; orig.) — Cf. Leitres de Giovanni Dalmatio, p. 18.

«Et per assicurarsi dal popolo et dalla giustitia, non solo havevano alla larga molti armati di archibusetti et altre armi coperte per difendersi se fusse stato bisogno, ma havevano parecchie compagnie di huomini a cavallo, la maggior parte nobili et dependenti da gran signori, che a 435 et 20 per compagnie andavano innanzi et dalle bande et di dietro, tenendoli si pu dir circondatisecondoandavanocaminandoetcantando per iprati. » Lettre citée, supra.

? Alvavotti, 19-20 mai, Paris. « Sono spalleggiati da huomini a cavallo di maniera che è gran pericolo che non seguiti un giorno qualche gran disordine. El re di Navarra si è trovato queste sere à cavallo con molti d suoi servitori d seguaci a fomentare et spalleggiare queste generationi nel prato, talmente che quelli che erano stati deputati per la giustitia d’andare a rompere et castigare queste adunationi non hanno potuto fare l’ufficio loro. » (Arch. cit. ; orig.).

Monluc. Giovanni Dalmatio confirme le fait'. Or, Macar déclare, dans une lettre à Calvin, qu’on a accusé faussement les Luthériens de se réunir en armes : « On a informé, écrit-il, le malheureux Roi qu'il y avait au Pré-aux-Clercs plus de huit cents hommes en armes, alors que nous, qui avons été présents, pouvons affirmer que tous, autant que nous avons pu voir, étaient sans armes, sauf les nobles portant comme d'habitude leur épée?. » En imaginant la réalité, on trouve que ces textes ne se contredisent pas autant qu’il semble. Un fait est acquis : la présence d'un grand nombre de gentilshommes avec leurs épées, dont quelquesuns, Macar ne le nie pas, à cheval. Par leur appareil militaire et équestre, aussi bien sans doute que par leurs répugnances, les nobles furent amenés naturellement à se ranger en bordure de la foule, comme le constate Michiel. D'autre part, les ministres et Macar lui-même, pour remplir leurs fonctions, devaient se tenir au centre des fidèles : du milieu d’une foule d'environ quatre mille personnes, sans cesse grossissante, comment pouvaient-ils voir ce qui se passait à l'extérieur ? Au surplus, il est permis de supposer que Macar, craignant d’être blâmé par Calvin qui désapprouvait les réunions en armes, a naturellement atténué les choses dans sa lettre.

Réduites les exagérations de part et d’autre, le spectacle n’en reste pas moins impressionnant. Une procession de quatre ou cinq mille personnes, entourée de gentilshommes et de cavaliers, chantant des psaumes en français à la mode de Genève et, parmi ces psaumes, le Judicia tua, Domine qui contenait une allusion directe au souverain, défilant le soir sur la promenade du Pré-aux-Clercs et la nuit, à la lumière des torches, dans les rues de la ville même : c'était de quoi émouvoir la populace, les bourgeois et les autorités. A la gravité du fait s'ajoute celle des circonstances, du lieu et du temps. Cette manifestation se produisit dans le quartier et le faubourg de la rive gauche peuplés d'écoliers, de clercs, de moines et de petites gens, sous les murs de l’abbaye Saint-Germain et de la Sorbonne : on comprend que les spectateurs aient trouvé la chose audacieuse et qu'ils aient soulevé

1 Leltres de G. Dalmatio, p.18.

? Macar à Calvin, 1588, 22 mai, Paris (Opera Calvini, t. XVII, pp. 177-1178).

une rumeur. De plus, les assemblées protestantes coïncidèrent avec les fêtes des Rogations et de l’Ascension, qui donnaient lieu à des cérémonies et à des processions catholiques, attirant hors de leurs maisons le clergé, les bourgeois et le peuple. Coïncidence voulue, puisque Macar écrivait Le 16 mai : « Depuis trois jours une grande multitude de personnes de tout genre s’est réunie au Pré-aux-Clercs après souper et a chanté à haute voix en se promenant les psaumes de David, jusqu’au milieu de la ville, comme si la prière des Luthériens répondait aux Rogations que célèbrent en ce moment les papistes'. » La lettre du ministre réformé précise d'ailleurs nettement la préméditation et la nouveauté du fait : il s'agissait moins d’une cérémonie religieuse que d'une manifestation politique”. Enfin, il faut noter une circonstance qui explique l’affluence des gentilshommes et l'inquiétude des autorités : Paris était rempli de soldats et d'officiers faisant leurs préparatifs avant d’aller au siège de Thionville ; le 19 mai, François de Lorraine, Alphonse d’Este, Piero Strozzi et les autres capitaines partirent pour se rendre à l’armée de l'Est. On peut supposer que les pasteurs avaient voulu, entre autres motifs, offrir à ceux de leurs fidèles qui allaient combattre le réconfort d'adieux en commun. Quoi qu'il en soit, les chefs de l’Église réformée, dont les intentions pacifiques ne semblent pas douteuses, entraînés par un zèle vraiment naïf et par la griserie du succès, prirent, à l'encontre des instructions de Calvin, une initiative très imprudente qui donnait aux protestants l'allure d’un parti politique. L'ingénuité de ces hommes mystiques apparaît dans l’étonnement et la douleur qu'ils montrèrent, après que des incidents inévitables se furent produits.

Le premier soir, 13 mai, il n’y eut pas d’encombre. Mais le lendemain, la nouvelle s’en étant répandue dans la population parisienne, un très grand nombre de personnes, parmi lesquelles des grands seigneurs, vinrent voir ce spectacle

* Macar à Calvin, 1558, 16 mai, Paris (Opera Calvini, t. XVII, p. 167).

* Lettre précédente : « Metuimus tumultum certo, quoniam hostes uruntur et tantum non crepant ira. Sed quid hic agamus? An occludamus os iis qui celebrant laudes Domini, praesertim quum maxima pars undiquaque confluens coetus nostros nunquam adierit? Rumor haud dubie perveniet ad regem, quando tota urbs hoc jam sermone personat. »

* Dépêches supra cit. — Sur les événements militaires, cf. P. CourTeauLT, Blaise de Monluc historien, p. 349.

singulier. Les témoins assistèrent, stupéfaits, à la procession « luthérienne », où se mêlaient des gens si divers, « un roy, disait-on, plusieurs ducs, comtes, barons et des dames », tous chantant. Le 15, troisième jour des réunions, l'autorité parisienne donna l’ordre exprès aux gardiens de fermer les portes de la ville à huit heures du soir et d’emporter les clefs. Pris à l’improviste, semble-t-il, par cette mesure, les protestants durent passer la nuit dehors; les uns se logèrent dans les maisons du faubourg, les autres errèrent à travers les prés. Quand, au matin, on rouvrit les portes, il se présenta plus de dix mille personnes pour rentrer; il est évident que la clôture avait surpris, non seulement les « Luthériens », mais beaucoup de simples promeneurs, qui étaient sorlis pour jouir d’une soirée de printemps. Les réunions n’en continuèrent pas moins les jours suivants, avec une assistance de plus en plus nombreuse. Macar, le 16 mai, avouait que la procession s'était grossie de gens, venus de partout, qu'il ne connaissait pas’.

Cependant, la population, surtout les clercs et les moines, dans le quartier de l’Université et le faubourg Saint-Germain, se montraient indignés. L’évèque de Paris et la Sorbonne se plaignirent avec véhémence au Parlement, réclamant des mesures énergiques. Quelques conseillers, qui inclinaient vers la Réforme, opposèrent à cette demande des observations : il faut prendre garde, dirent-ils, de ne pas provoquer, la nuit, dans la ville, un tumulte sanglant. On passa outre, et, le 18 mai, fut publiée une ordonnance inlerdisant « de chanter en groupe nombreux, à heure intempestive avec des armes ». Alors, les ministres protestants, effrayés par la menace de l’autorité et l'excitation des catholiques, sentirent le péril et eurent conscience de leur devoir. Ils s’efforcèrent de persuader à leurs fidèles qu'il convenait de cesser ce rassemblement. « Nous préférons périr, écrivait Macar, plutôt que d'exposer l'Evangile à la honte de laisser croire qu’il arme les hommes pour le tumulte. » Mais il était trop tard : on n’apaise pas une foule rassemblée depuis six jours, grossie chaque fois d’adhérents nombreux, la plupart inconnus, et vibrant d’une passion collective. Les chefs

1 Macar à Calvin, 1358, 46 mai. Paris (Opera Calvini, t. XVII, p. 167). Confirmé par Michiel, Alvarotti et Dalmatio.

furent débordés. Dans la soirée du 18 mai, il est vrai, la procession se déroula, silencieuse, sauf quelques voix tardives. Mais le lendemain, fête de l’Ascension et jour de repos, une multitude se joignit aux « Luthériens »et, « l’un poussant l’autre », les chants recommencèrent. C'était violer l’ordonnance. La police intervint; dans la bagarre, elle dut céder, tandis que la populace ameutée se divisait elle-même en deux camps‘. Les protestants, malgré eux, se trouvaient par suite de leur imprudence hors la loi.

Henri If, qui était à Montceaux-en-Brie avec sa Cour, avait reçu, dès le début de l’affaire, des informations troublantes sur le nombre, l'attitude et les intentions des protestants : on crut, un moment, qu'il s'agissait d'une émeute. « Dieu veuille, disait Monluc à l'ambassadeur Alvarotti, que, à la fin, Sa Majesté ne soit pas forcée de réunir presque une armée pour déraciner cette mauvaise semence ?. » On répandait des nouvelles exagérées et tragiques. Ne disait-on pas que les Luthériens dans une rencontre avaient attaqué l’escorte du Dauphin et tué de ses serviteurs *. D'ailleurs, à Meaux, non loin du château où résidait la cour, les protestants chantaient également des psaumes en public’. Furieux et inquiet, le

* Macar à Calvin, 1558. 22 mai, Paris (op. ci, t. XVII, pp. 177-178). Ce récit est très précis. Les dépêches d’Aivarotti et de Michiel le rectifient et le complètent. Voici celui de Michiel, qui contient des détails sur l'incident des portes (au Sénat de Venise, 4558, 22 mai, Paris) : « ...Non fu questo spettacolo la prima sera considerato da molti, come poco divulgato. Ma la seconda volta, hebbe grandissimo concorso di populo, essendo usciti molti etiam de’signori principali per vederli. Et perche il terzo giorno, per ovviare a questo disordine, fusse fatto da questi che governano certo bando et prohibitione, non fu percid restato dalli medesimi di non uscire all hora ordinaria, continuando i lor canti et la lor cerimonia et in molto maggior numero : in tanto che, sopragiunta la notte, non possendosi più ritornar dentro della ferra per essere per ordine espresso fatte serrar le porte et portar via le chiavi, conveniendo percid ad ognuno stando fuora distribuirsi parte per le case di quel borgo, parte andar errando tutta la notte per i prati, fu tanta la moltitudine che la mattina seguente, doppo aperte le porte, si vide essere nella terra che passava senza dubio la desena de migliara. Ne per questo s’astennero di non uscire tutte le altre sere con le medesime et molto maggior guardie, cantando solamente i salmi, ma non le orazioni contro il papa. » (Arch. d'Etat de Venise, D. al Senato, Francia ; orig.).

* J. Alvarotti au d. de Ferrare, 4558, 20 mai, Paris : « Dio voglia che alla fine S. Mà non sia forciata fare poco meno che un essercito per eradicare questa mala semenza. Cosi mi ha detto il predetto di Monluch ». (Arch. d'Etat de Modène, Francia; orig.).

* Ippol. Orio au card. Farnèse, 1558, 16 juin, d’après des « avis de Paris » : « I Lutherani incontratisi nel Delfino et sua corte furono da lui agramente ripresi dal mal proceder loro : di che essi adirati par che si mettessero con l’armi in mano et uccidessero alcuni della corte sudetta. » (Arch. d'Etat de Naples, Carte Farnes. fasci nuovi, V; orig.).

* Macar à Calvin, 1558, 25 mai, Paris (Opera Calvini, t. XVII, p. 184).

; x L' AVENEMENT POLITIQUE DE LA RÉFORME FRANÇAISE 279

Roi ne sut d’abord que faire : il était incapable de prendre une résolution en l’absence du cardinal de Lorraine. Ainsi s'explique que les Réformés aient pu se réunir sept jours de suite au Pré-aux-Cleres, dans les conditions que nous avons vues, sans être gênés que par la police parisienne. Lorraine revint à la cour le 18 mai. Le 19, jour de l’Ascension, se produisit la bagarre. Le lendemain, 20, Henri II donna ordre au cardinal de Sens, primat spirituel du royaume, qui se trouvait à Montceaux, de se rendre à Paris pour faire une enquête et punir sévèrement les coupables ‘. Le même jour, un édit fut publié dans la capitale qui interdisait sous peine de mort l’accès du Pré-aux-Clercs, et des gardes furent mises à toutes les portes de la ville. La police avait opéré déjà quelques arrestations dans la rue ; le 21, un certain nombre d'autres personnes furent appréhendées à leur domicile privé d’une façon secrète ?. À vrai dire, cette répression, purement individuelle, parut bénigne et craintive; les pasteurs euxmêmes ne furent pas inquiélés et s’en étonnèrent. Le gouvernement royal se montra très faible. En pleine guerre extérieure, à la merci des princes, des soldats et des marchands luthériens, informé que de toutes parts « l’hérésie pullulait » et connaissant le trouble nerveux qui agitait la population parisienne depuis le désastre de Saint-Quentin, Henri IT eut peur et n'osa pas sévir avec la cruauté dont il avait usé en d’autres cas. Mais, forcée de céder, sa haine en devint plus vive.

Cette étrange affaire montre combien les ministres protestants étaient mal informés et mal conseillés. Le 22 mai, Macar écrivait à Calvin ces mots naïfs et douloureux : « Nous nous voyons en danger d’être bientôt traînés au supplice comme séditieux, alors que nous ne nous étions proposé que

! J. Alvarotti, 1558, 20 mai, Paris : «.. S. Mtà manda quà lo ser card'e di Sans per informare, dar ordine et fare una giustitia severissima... » (Arch. de Modène, Francia: origin.). — G. Michiel, 4558, 22 mai, Paris: «... E stato per questa causa fatto ritornare qui subilo il cardie di Sens, primate nel spirituale del regno, per inquerire et procedere secondo giudicarà si convenga per rimover un tanto scandalo. » (Arch. d'Etat de Venise, D. al Senato, Francia ; orig.). — Macar à Calvin, 1558, 22 mai, Paris (op. cil., t. XVII, pp. 177-178).

* Sources citées. Alvarotti écrit : « Quelli che erano stati deputati per la giustitia non hanno potuto rompere et castigare queste adunationi, di maniera che bisogna procedere per un’ altra via et pigliarli et castigarli separatamente ». Macar : « Heri et nudius tertius capti sunt aliquot in vicis, nonnulli etiam quum domi essent. Numerum autem nondum tenemus. » — Michiel dit qu’on n’arrêta que des gens du peuple : « [1 cardinale di Sens qui ha cominciato à proceder alla retentione di parecchi, ma tutte persone populari. »

d’obéir modestement à Dieu ct au Roi’. » On s’étonnerail d'une telle bévue si l’on ne savait que les Réformés parisiens furent guidés, à ce moment, par le roi de Navarre.

Les « incidents du Pré-aux-Clercs » soulevèrent, dans le royaume et à l'étranger, une grosse rumeur. Mais l'opinion publique confondit bientôt ce scandale avec le bruit énorme que produisit à la cour, parmi les nobles et dans tous les palais de l'Europe catholique, l’arrestation de François de Châtillon, sicur d'Andelolt, neveu de Montmorency.

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