LS
Rentré à la cour le 48 mai, le cardinal de Lorraine avail informé naturellement Henri IT de ce qui s'était passé à Péronne. Justement des rapports de police accusaient François d'Andelot, qui résidait alors à Paris, d’être l’un des promoteurs de la manifestation du Pré-aux-Clercs. Le Roi lui fit porter aussitôt l'ordre de se rendre à Montceaux.
D'Andelot, neveu de Montmorency, était le plus jeune de ces trois frères de Châtillon que le Connétable aimait autant que ses propres enfants. Il avait beaucoup souffert : fait prisonnier par les Espagnols, le 17 juillet 1551, au cours de la guerre de Parme, il était reslé cinq ans caplif à Milan ct n'avait oblenu sa libération que le 1° août 1556, après d’infinis pourparlers au sujet de sa rançon”. Dans la longue réflexion de cette solitude, son esprit, influencé d’ailleurs par divers contacts et surtout par des lectures, avait adopté les doctrines de la Réforme. Il fut, semble-t-il, le premier « hérétique » des Châtillons. Revenu en France, 1l prit rang dans l’armée que son oncle conduisit au désastre de Saint- Quentin : il put échapper par miracle, le 10 août 1557, aux suites de la défaite, après avoir combattu vaillamment. Parmi les circonstances difficiles et dans la pénurie d'hommes auxquelles eut à remédier Henri Il pour sauver son royaume, d'Andelot acquit naturellement et par ses qualités une place
4 Macar à Calvin. 4558, 22 mai, Paris (op. cit., t. XVIL, p. 179).
? F, Ferraro au d. de Florence, 4556, 31 juillet, Milan : « M. d'Andelot, doppo havere fatto ratificare le sigurtà in Lione et restituito il figlio del ser G. Francesco Sanseverino in Colorno partirà per Casale, dove non hicri l’altro andd sua moglie, et d’indi, doppo che la detta signora haverà parturilo, andarano in Francia. » Le même, 4er août, Milan (Arch. d'Etat de Florence, Mediceo, 3106, fol. 593 et 598; orig.). — Fr. d’Andelot à Mad. de La Rochepot, s. d, (Bibl. Nat., ms. fr. 3122, fol. 75; orig.).
éminente. Montmorency et Coligny étant prisonniers des Espagnols, il se trouva, dans l’armée, le représentant de son illustre maison en face du duc de Guise. Le Roi lui confia l'intérim de la charge d'Amiral, en l'absence de son frère, et le nomma colonel de l'infanterie française. D'Andelot prit une grande part à la réorganisation des forces militaires, pendant l’hiver et le printemps de 1558. Au demeurant, c'était une nature un peu tendre, sensible et très sympathique : aimé des soldats et surtout des capitaines suisses et allemands, qu'’offusquaient la sévérité ou le catholicisme du duc de Guise ‘, il exerçait partout une influence personnelle, qui s’ajoutait au prestige de son nom et de ses charges. François était un protestant très sincère et très zélé. Nous savons qu'il adressait à son frère Coligny, prisonnier en Flandre, de pieuses exhortations, dont quelques-unes tombaient aux mains des Espagnols. On peut supposer qu’il répandit ses opinions parmi les gentilshommes de l’armée, dont un si grand nombre devaient bientôt s’avouer « réformés ».
Au début d'avril 1558, d'Andelot était parti de la cour pour aller inspecter, en sa qualité d’Amiral, les côtes et les ports de l'Ouest et mobiliser la flotte contre les entreprises des Anglais?. À vrai dire, son voyage fut presque autant une tournée de propagande qu’une inspection militaire. Deux prédicateurs protestants, Carmel et Loiseleur, qui l’accompagnaient, firent des adeptes dans la vallée de la Loire et en Bretagne : même on apprit à la cour que l’un d’eux, prêchant à Angers, avait dit publiquement des « choses scandaleuses® ». Une fois rentré à Paris, d’Andelot assista-t-il aux assemblées du Pré-aux-Cleres ? Il paraît que non, puisque lui-même le nia*. En tout cas, des personnes affirmèrent au Roi qu’il s’y trouvait. À ces avis, s’ajouta la révélation que le cardinal de Lorraine apportait de Péronne. Le souverain
dut s’émouvoir.
1 Rabutin et Brantôme signalent des révoltes des capitaines étrangers contre le duc de Guise, au cours de l'année 1558.
2 G. Michiel au Sén. de Venise, 1538, 1e avril, Moret : « Non si attende ad altro che a provisioni della guerra, essendosi mandato M. d’Andelot, che esercita l’officio dell Amiraglio in absentia del fratello, a riveder li porti et tutti altri luoghi marittimi di Normandia et di Brettagna et dar ordine che si armi quel maggior numero de navilii che si puo. » (Arch. d'Etat de Venise D. al Senato, Francia; orig.).
8 Lettres de G. Dalmatio, p. 19.
* Macar à Calvin, 4558, 22 mai, Paris (Opera Calvini, t. XVII, p. 179).
François d’Andelot arriva le 19 mai au matin à Montceaux, et se présenta devant son maître ‘. La rencontre fut sans doute pénible pour l’un et l’autre. Henri Il, dont l’affection allait chaque jour plus ardente vers Montmorency prisonnier en Flandre, aimait les neveux du Connétable; il savait, au surplus, ce que d’Andelot avait souffert pour son service. « On m’a rapporté, dit-il? au jeune colonel, que vous viviez mal et en dehors de la loi de Dieu. J'apprends que vous n'avez pas entendu la messe depuis la prise de Calais et que vous avez recueilli le prêcheur David expulsé de la cour du roi de Navarre. Étes-vous, enfin, l’auteur de cette nouvelle musique du Pré-aux-Clercs? » D’Andelot répondit qu’on s'était trompé quant à ses rapports avec David et sa participation aux processions de Paris ; pour le reste, il déclara : « Votre Majesté sait que je vis bien : ce n’est pas vivre contre le devoir que de chanter des psaumes de David et tenir un prédicateur dans sa maison. » Il ajouta très franchement que sa conscience ne lui permettait pas d'assister à la messe : « Dans les autres choses je n’ai jamais refusé à mon maître dévouement et respect. » Le Roi commença de se fâcher : « Le rapport que l'on m'a fait était donc vrai, dit-il. J'ai pourtant la prétention de vivre aussi bien et aussi chrétiennement qu’il est possible, et si je connaissais une voie meilleure que celle que je suis, je l’adopterais. Et comme il me paraît convenable que mes sujets vivent de la même manière que moi, je vous exhorte à le faire vous aussi. » D’Andelot défendit une seconde fois ses idées. De nouveau, Henri II le pria de changer d'opinion et de revenir à la foi catholique. Mais, une troisième fois, François commença l’apologie de la Réforme. Alors, le Roi, perdant patience, lui cria : « Vous êtes un obstiné ! » et il Le fit arrêter par ses gardes. Enfermé à l’évêché de Meaux, le prisonnier fut transféré plus tard au château de Melun*. De Meaux, aussi-
* Et non le 20 mai. comme l'a écrit M. P. Courteault. Nous suivons Alvarotti, qui tenait ces renseignements de Monluc et des Guises.
? Pour plus de clarté, nous employons le style direct, en combinant le récit de Macar, source protestante, avec celui d'Alvarotti, source guisarde, — tous deux renseignés directement.
8 J. Alvarotti au d. de Ferrare, 1558, 20 mai, Paris : « Havendo S. Mtà mandato à chiamare M. d’Andalot et esso comparso hieri mattina dinanti a lei et dittole ch’ essendole stato refferto ch’ egli vive male et fuori della legge di Dio, disse che S. Mü sappia ch'egli vive bene, et dire de salmi di David et havere un predicatore presso di se non lo fà vivere punto diverso da quello ch’esso
tôt après son arrestation, il adressa une lettre à sa femme, qui était enceinte, pour la consoler et affirmer sa foi : «Il m'est glorieux, écrivait-il, de souffrir pour une cause juste. » Cette lettre remplit de joie la communauté protestante de Paris.
Examinées de près, les circonstances et les suites de cette arrestation paraissent assez complexes. D'abord, la nouveauté du fait comportait une gravité qui n’échappa à l'attention de personne. C'était la première fois que Henri IT, pour cause de religion, frappait un capitaine. La noblesse de France jouissait encore au xvi° siècle, vis-à-vis du souverain, d’une indépendance presque légale à laquelle il faut prendre garde : le gentilhomme est toujours un vassal plutôt qu’un sujet. À ceux qui lui reprochaient sa faiblesse pendant les guerres civiles, Catherine de Médicis fit, un jour, une réponse très juste : « On ne peut pas gouverner la France comme un petit État de l'Italie. Ce royaume est composé d’une grande noblesse, qui a l'habitude de vivre très librement et sous des lois qu’il n’est pas facile de changer ?. » Jusqu’à l’arrestation de d’Andelot, on avait guère inquiété, pour cause d’hérésie, que « les personnes du peuple ». Et, comme coup d’essai, le Roi frappait un membre de cette illustre maison de Montmorency, pure race de terroir, qui était le vrai « chef » de la noblesse nationale ! D’instinct, les gentilshommes eurent un geste de défense et de rébellion. Le 25 mai, Macar écrivait cette phrase si nouvelle, si grave, où résonne déjà un bruit de guerre civile : Fremunt multi duces et milites et
deve. S. Mtà le rispose che era vera la relatione che l’era stato fatta di lui et che essa credeva vivere cosi bene et christianamente che non si potesse meglio nè più christianamente vivere et che se sapesse miglior via della sua che la pigliarebbe, et parendoli conveniente che i suoi suggetti vivessero nella medesima via lo eshortava a farlo anch’esso. Andalot si scusd la seconda volta, et S. Mtà lo tornd ad eshortare di levarsi di questa opinione et seguitare la sua. Andalot replicd la terza volta in sua scusa et diffesa, et il Re, vedendo la sua perseveranza, li diede del ustinato per la testa et commandà chel fosse preso et menato in prigione. » (Arch. d'État de Modène, Francia; orig.). — G. Michiel au Sénat de Venise, 1558, 22 mai, Paris (Arch. d'Etat de Venise, D. al Senato, Francia, orig.). — Macar à Calvin, 1558, 22 mai, Paris (Opera Calvini, t. XVII, p. 179). — Le récit de l'Histoire ecclésiastique (éd. Baum, 1, 168 et s.) nous paraît avoir été mis après coup en forme oratoire.
1 Lettre de Macar citée.
? Luca Mannelli au card. Farnèse, 1568, 12 juillet, Paris : « .… Questo regno è composto di gran nobiltà armata et ben aguerrita et usa à ioère molto libera et sotto certe leggi che non si possono cosi mutare facilmente... » (Arch. d'Etat
de Parme, Francia ; orig.).
minantur se non pugnaturos'. À l’émotion des capitaines français s’ajoutait celle des soldats luthériens qui servaient le Roi. Jusqu’alors dans les camps tous avaient joui de la liberté de religion et de culte : allait-on leur interdire de vivre selon leur foi ? Français, Allemands et Suisses, les vétérans des grandes guerres de magnificence n’avaient pas le cœur aussi résigné que l’humble clientèle des prèches urbains : de nature, d’origine, d'éducation et de métier, ils étaient ombrageux, libres, ne connaissant d'autre frein que la discipline militaire; dans cette discipline n’entrait pas la soumission aux théologiens. Tous les hommes portant l’épée, même les plus catholiques, se sentirent à ce moment comme solidaires. Blaise de Monluc, à qui le Roi offrit la charge de colonel de l'infanterie que possédait d’Andelot, refusa d’abord de l’accepter « en aucune façon » : il ne la prit finalement que pour obéir et « pendant l’absence » du prisonnier ?. L’arrestation de d’Andelot fit paraître les.signes avant-coureurs de la Réforme militante.
Henri I lui-même se repentit de son acte. Il avait frappé dans un mouvement de colère et, semble-t-il, sans préméditation. Après coup, il éprouva de la peine, non certes pour avoir puni un hérétique, mais pour avoir blessé son « père », son « premier conseiller », qui souffrait dans une prison de Flandre. Le péché de d’Andelot, rendu public par le châtiment, devenait une tache sur l’honneur des Montmorency, à l'heure même où le Connétable ne pouvait défendre les siens. Nous verrons quelle rancune féroce Montmorency mettra dans sa vengeance contre les Guises qui avaient osé accuser son neveu. Le Roi, qui se détachait intimement des Lorrains chaque jour davantage et qui regrettait de n’avoir pas suivi jadis, après la trêve de Vaucelles, les conseils de son premier ministre, eut à cœur de consoler le vieillard. Il lui écrivit ce mot que nous avons déjà cité : « Touchant Andelot, ne vous an fachés poynt, car tout ira bien. »° Au surplus, il
‘ Macar à Calvin, 1558, 25 mai (Opera Calvini, t. XVII, p. 184).
* J. Alvarotti au d. de Ferrare, 1558, 6 juin, Meaux : « M. di Monluch ha havuto il luoco del generale deile fanterie che haveva M. d’Andalot, et non lo voleva accettare in modo alcuno et alla fine non l’ha voluto accettare sinon in absentia del detto Andelot. » (Arch. d'Etat de Modène, Francia ; orig.). Alvarotti fut témoin de cet incident; au surplus, il était le confident de Monluc. — Cf. sur ce fait, P. Courteaur, BL. de Monluc historien, p. 849.
* Bibl. Nat., ms. fr. 3139, fol. 5; autog.
est remarquable que, sauf quelques confidents des Guises, personne, — et pas même l'accusé, — ne connut la vraie cause de l’arrestation de François de Châtillon. Le Roi, qui connaissait depuis longtemps, comme toute la cour, les tendances luthériennes du jeune capitaine, n’eût certainement pas frappé, s’il n’eût été affolé par la révélation de Péronne. Et la preuve, c’est que d’Andelot obtint sa liberté après qu’on eut reconnu le mensonge des Espagnols. Mais cette révélation, si lourde pour l'honneur des Montmorency, resta cachée, sans doute par la volonté de Henri II.
Dans ces circonstances, il est facile d'expliquer la « rétractation » du prisonnier. D’Andelot, qui avait tenu devant la colère du Roi, ne résista pas longtemps à l’affection de son maître. Tout de suite, on voulut arranger l’affaire ct obtenir du capitaine une adhésion plus ou moins explicite à la foi romaine. Sa femme enceinte mit bientôt au monde une fillette : par ce moyen on essaya d’attendrir le coupable. Soutenu par les exhortations de la communauté proleslante, il resta ferme pendant tout le mois de juin *. Mais plus que de toute autre peine, ce soldat, énervé par les bruits lointains de la guerre, souffrait de ne pas combattre ; la rumeur glorieuse qui venait du siège de Thionville l’ébranlait dans sa prison : il se plaignait d’avoir cédé à d’autres, à Guise, l’honneur de la victoire qui lui était dû *. Au début de juillet, il adressait au Roi une humble supplique, demandant d'aller «servir en cette guerre ?. » On sut alors la vérité sur l’odieux mensonge des Espagnols à Péronne. Un théologien, Ruzé, docteur en Sorbonne et confesseur de Henri Il, vint visiter le prisonnier : pendant deux jours, « quatre ou cinq bonnes heures », il s’efforça de le convertir‘. D'ailleurs, le cardinal de Châtillon travaillait pour son frère. Finalement, le 7 juillet, on tira de celui-ci une déclaration ambiguë : « Je
4 Macar à Calvin, 4558, 25 mai et 40 juin, Paris (Opera Calvini, t. XVII, pp. 184-201).
? [bidem.
3 Alvarotli au d. de Ferrare, 4358, 12 juillet, Paris : « Pare che M. d’Andalot sia piutosto un poco rimesso çhe non della sua lutherana opinione et che il cardinale suo fratello habbi ottenuto ch’ egli possa andare a starc à casa. Detto d'Andalot ha scritto una lettera a S. Mt dicono molto humile in sup-
licarla di lasciarlo ändare a farle servitio in questa guerra.» (Arch. d'Etat de
odène, Francia; Grig.).
à D'Andelot à Macar, 1558, 7 juillet, Melun (Opera Calvini, & XVII, p. 241).
serois bien marry que ma foy et religion fust telle comme peult-estre aulcuns ont voulu penser‘. » Mieux traité dès les premiers jours de juillet, d'Andelot fut libéré à la fin du mois *. On publia qu'il avait renoncé à ses erreurs. Lui-même éprouva du remords d'avoir faibli. Entre les instances de son frère et de sa femme qui le suppliaient de ne pas ruiner sa famille, et les douloureuses remontrances des Réformés, il souffrit cruellement *. « D'Andelot, écrivait Macar à Calvin, cherche le moyen de satisfaire au monde et de ne pas déplaire à Dieu. » Dans la matinée du 29 septembre 1558, au camp d'Amiens, eut lieu l'assemblée des chevaliers de Saint-Michel. Après la dégradation d'Octave Farnèse et de Paolo Giordano Orsini, le cardinal de Lorraine, chancelier de l'Ordre, prononça les paroles suivantes : « Personne ne peut recevoir ni porter les insignes de cet ordre s’il n’est complètement chrétien et catholique. Peut-être quelqu'un s’étonnera-t-il que Monsieur d'Andelot en soit encore revêtu, après qu'il est tombé dans l’erreur. Sachez donc que deux confesseurs, qui ont reçu sa confession, ont fait foi qu’il était revenu à sa première religion, en acceptant la messe, la confession et en somme la vraie conduite chrétienne et catholique. C’est pourquoi Sa Majesté lui a laissé et lui laisse les insignes de l’Ordre et lui restitue ses États #. » L'indulgence de Henri II à l'égard du neveu de Montmorency ne doit pas tromper. La haine du Roi contre les dissidents en devint plus implacable et plus meurtrière. Au lendemain de l'affaire du Pré-aux-Clercs et de l'arrestation de d’Andelot, ce souverain de nature timide avait prononcé un horrible serment : « Je jure que si je peux régler mes affaires extérieures, je ferai courir par les rues le
D’Andelot au Roi, 1558, 7 juillet, Melun (Op. cit. t. XVIL p. 242).
Alvarotti, 1558, 20-21 juillet, Paris : «... Mons. d’Andalot andarà alla guerra
a servire il Re, parmi (per quanto intendo) come dire disdettosi della sua heresia.… » (Arch. de Modène, Francia ; orig.).
* Macar à Calvin, 4558, 17 août, 24 septembre, Paris (Opera Calvini, t. XVII, pp. 291-349).
sang et les têtes de cette infâme canaille luthérienne ‘! » Une fureur sanglante l'avait envahi ; elle augmenta chaque jour davantage par un mouvement personnel de ce caractère entier et rigide. Encore une fois, il faut se garder d’attribuer aux Guisés toute la responsabilité du fait : le cardinal de Lorraine dirige le mécanisme du gouvernement, mais, dès l'été de 1558, la confiance intime du Roi lui échappe pour retourner, entière, vers Montmorency prisonnier. Une seule personne de la cour agit alors sur la pensée de Henri II, c’est Diane de Poitiers”. Autant que de haine, le Roi fut pris de peur. Devant les armées espagnoles, il ne pouvait songer à bouleverser son Etat pour détruire la « secte ». Un éclair terrifiant lui avait révélé la diffusion de l’hérésie et montré combien d’épées pouvaient au besoin défendre les dissidents. Il connaissait aussi la misère financière, économique et sociale de son royaume. Sa volonté se trouvait barrée par les circonstances. Dès lors il arrêta sa résolution : ajourner la répression, mais conclure la paix à tout prix, sauf l'honneur, pour mieux châtier ensuite « la canaiïlle luthérienne ». Les protestants eurent une vision très précise de l'avenir. Macar écrivait à Calvin le 17 août 1558 : « Si le Roi fait la paix avec son ennemi, et il la fera à n'importe quelle condition, il tournera toute sa fureur contre nous : lui-même aujourd’hui ne s’en cache pas. » Et un peu plus tard : « Sile Roi obtient la paix, ilengagera, comme il l’affirme, toute son âme et tous ses biens dans une guerre contre les Luthériens pour détruire jusqu’à la racine et leur race et leur nom°. » Dans cette trève forcée qu'il concédait aux protestants, Henri II mit quelque ruse. Il se garda de provoquer les nobles et de renouveler la faute qu’il avait commise en arrêtant d’Andelot. D'ailleurs, le chef politique de la Réforme française, Antoine de Bourbon, s’offrait comme un jouet : ce triste bonhomme courait le cotillon, au lieu de défendre la cause qu’il avait compromise. Quelques jours après l'affaire du Pré-aux-Clercs, Henri II lui demanda en riant s’il n'était pas vrai qu'il avait pris part aux processions luthériennes : le
4 J. Alvarotti, 1558, 22 mai, Paris : « M. di Monluch mi ha ancor detto che il Re, sulla retentione di M. d'Andalot, disse et affirmd con giuramento che sel potea dare ordine alli suoi affari, chel faria correre le strade di sangue et teste di questa mecanica canaglia » (Arch. d'Etat de Modène, Francia ; orig.).
*Voy. le chap. suivant.
3" Opera Calvini, t. XVIL, pp. 291 et 348.
roi de Navarre répondit qu'il y était allé « comme les autres, pour voir », et il fit de grandes bravades menaçant de ses représailles quiconque l’accuserait'. On amusa cet enfant par des faveurs. Le 25 mai 1558, des letires palentes accordaient à Antoine le produit des amendes et confiscations dans les pays de Guyenne, Angoumois, Poitou, ville et gouvernement de La Rochelle, — les provinces où il y avait le plus de protestants * ! Puis, comme sa petite ambition rèvait toujours de conquérir la Navarre espagnole, le gouvernement parut s'intéresser à ces projets. Antoine fit de grandes provisions d'armes et de deniers et partit de la cour au mois de juin*. Naturellement son entreprise échoua. Il revint à Paris le 25 juillet, rappelé par le Roi qui avait besoin de sa compagnie d'ordonnances. Quelques jours après, il se rendit à l’armée de Picardie. Henri II le surveilla d'assez près. Au camp d'Amiens, vers le 15 septembre, éclata un incident. Deux soldats de la compagnie du prince de Salerne, accusés de meurtre, s'étaient réfugiés au quartier d'Antoine de Bourbon. Celui-ci, quand le prévôt de justice vint pour les arrêter, Sy opposa : « Je veux être respecté comme un roi ! » s’écria-t-il, ajoutant ces paroles très graves : « Je me ferai respecter, dût-il en coûter la vie à mes cent gentilshommes. Je sais bien qu'on raconte à Sa Majesté des choses pour me nuire. » Henri II, informé, lui fit porter
* G. Michiel au Sénat de Venise, 4558, 11 juin, Paris : « Si è parlato assai tutti questi giorni passati nelle cose della religione sopra il re et regina di Navarra come fautori di queste nuove opinioni. et intendo che sendo stato veduto nei giorni di quelle gran congregationi nei prati di San Germano, ne fu fatta relatione à S. Mtà Chma, laquale domandandoli quasi per via di burla se era stato vero, egli rispose di si che ci era stato per vedere come gli altri; di poi si voltù al bravare come dire che se vi fussealcuno che fusse cosi ardito di dire ch’ egli facesse cosa d contra il servitio di $. Mt d contra l'honore et la dignità del grado suo di principe et di re, che gli farebbe cognoscere in qual errore si trovasse, et levo ogni occasiene di esserglienc più parlato. » (Arch. d'Etat de Venise, D. al Senato, Francia: Orig.) Cf: Opera Calvini, t. XVII, pp. 180 et 184.
? Lettres patentes données à Crécy (Arch. des Basses-Pyrénées, E 580), cit. p. P. Courreaurr, Bl. de Monluc hisiorien, p. 349.
3 G. Michiel au Sénat de Venise, 4558, 11 juin, Paris : « Attende il re di Navarra alla sua speditione et ha fatto gran provisioni di arme et di altre cose necessarie per l’impresa di Navarra che egli ha risoluto di fare, havendo tutti questi giorni atteso à provisioni di denari ct fatti alcuni partiti con mercanti sopra le intrate sue diragionevole somma. » (Arch. d'Etat de Modène,
EU Alvarotti au d. de Ferrare, 4558, 20 juillet. Paris. Le même, 26 juillet : « Tre di Navarra gionse hieri di sera in questa villa. » (Arch. d'Etat de Modène, Francia ; orig.).
l'ordre « de ne pas se conduire de cette façon, sans quoi il enverrait deux mille soldats pour mettre en pièces ses cent gentilshommes et tout autre qui voudrait prendre sa défense ‘ ». C’est quelque temps après que le duc de Saxe, qui servait dans l’armée royale, refusa le collier de Saint-Michel qu’on lui offrait, de peur d’être obligé d'entendre la messe”.
Le Très-Chrétien prenait patience, espérant la paix. L'échec des conférences de Péronne avait montré aux Espagnols que le seul moyen de gagner était de faire agir les prisonniers de guerre. Au début de juin 1558, ils envoyèrent en France le maréchal de Saint-André. Celui-ci, après plus de deux mois, vers le 45 août, repartit, emportant l'adhésion de son maître et de quoi « mectre en avant partiz si raisonnables que les deux Majestéz auroient occasion de se contenter ct demeurer en bonne amitié. » Il vit le Connétable à Audenarde et le prince d'Orange à l’abbaye de Marchiennes : on fixa des conférences à Lille. Pendant le mois de septembre, les Espagnols, en des entretiens avec les deux prisonniers, purent tirer au clair toutes les faiblesses du roi de France. Dès lors, la situation morale des adversaires est fixée. D'un côté, les Espagnols. Ayant obtenu que les négociations se traitent par les prisonniers, ils tiennent un avantage écrasant qu’ils vont exploiter de toutes manières. Le 1° septembre, dans le conseil de Philippe Il, Granvelle, maître de ses moyens, avait défini la ligne à suivre : cela se réduisait à l’insolence et au « chantage »°. Le ministre comtois, bien mieux armé que les généraux espagnols, déploie la force astucieuse de sa diplomatie. En face d’un tel partenaire, les Français : ils offrent un front tout divisé. Au premier plan, deux négociateurs, Montmorency et Saint-André, qui sont plutôt des otages : le premier, homme de bon sens et d'expérience, et d’ailleurs profondément dévoué à son maître, perd toutes ces qualités par sa haine furieuse et sénile contre les Guises ; le second n’a qu’un désir, rentrer à la cour pour y
1 Longs détails envoyés par Alvarotti, 1558, 20 septembre, camp sous Amiens (Arch. de Modène, Francia ; orig.).
2 G. Michiel, 1558, 8 octobre, Paris (Arch. de Venise, D. al Senato, Francia; orig.).
8 Diarii d’'EÉmmanuel-Philibert, p. p. L. Romier, p. 83.
4 Voy. Papiers d'Etat de Granvelle, t. V, et notre livre, Jacques d'Albon, 1. IT, ch. 11.
5 Diarii d'Emmanuel-Philibert, p.35.
reprendre son poste de favori. Henri II lui-même est déjà détaché de la politique extérieure : il ne voit plus que l’hérésie menaçante, la misère de ses sujets, la ruine de son trésor. Seule, la maison de Lorraine garde ses vigoureuses ambitions et le goût de l’aventure : le chef, François, a donné à ce règne toutes ses victoires, il entend ne pas Jes laisser perdre, sachant bien, d’ailleurs, que la paix paralysera sa famille qui n’est point apte à la politique bourgeoise. A cette heure, les Guises, par la nature même de leur race et de leur génie, oublient tout souci religieux pour défendre la guerre : ils ne peuvent vivre que des armes. Mais sur l’esprit du Roi leur influence est nulle. Une fois la partie perdue, ils retrouveront dans les discordes religieuses une occasion de combattre.
Dans toute l’Europe, les esprits inquiets demandent la paix pour sauver la foi romaine.
A l’année 1558 commence vraiment la période des guerres de religion. Peu importe la gravité relative des incidents. Dès lors, le Roi a fait son choix ; au problème, posé soudain devant lui, il a donné une solution qui emporte des conséquences fatales. Ce problème domine toute l’histoire de France au xvr° siècle : le reste n’est qu’anecdote.
Depuis l'avènement de François I‘, deux grandes rivalités existaient en Europe : celle de la maison d'Autriche et de la maison de France, celle de l'Eglise romaine et de la Réforme protestante. Il était naturel que ces deux conflits tendissent à se mêler. Charles-Quint par les événements et par sa nature put choisir, le premier : comme la Réforme s'était développée d’abord sur ses États, il prit parti contre elle avant tout autre et devint ainsi le représentant politique de l’orthodoxie. Cette position une fois acquise, il ne la quitta plus : les intérêts de sa monarchie aussi bien que son génie obstiné donnèrent à la politique espagnole une cohérence presque absolue, qui devait résister à tous les accidents du
‘ Voy. par exemple, Venetianische Depeschen vom Kaiserhofe, t. II. pp. 59-60. — G. D. del Orsa au card. Farnèse, 1558, 14 septembre, Arras : « Si spera bene per molti perchè si desidera da tutti. » (Arch. d'Etat de Naples, Carte Farnes., fascio 698 ; orig.).
xvi° siècle par la force surprenante de ses principes. Devant la maison d'Autriche foncièrement anti-française et antiprotestante, la politique des Valois subit une évolution contraire, évolution commandée par les besoins de son existence même : de fait, jusqu’à l’année 1557, les rois de France combattent l'Espagne et soutiennent les protestants. Les politiques extérieures des deux dynasties s'opposent complètement et partant s'équilibrent. Mais à la politique française manquaient la cohérence intime et la solidité des principes; son attitude n’était qu’un expédient. De là vint sa défaite. D'ailleurs, le développement tardif du protestantisme en France favorisa l’insouciance des rois : ils jouèrent avec le feu sans prendre garde au danger, qui n’était pas apparent, jusqu’au jour où la Réforme, profitant des conditions économiques et militaires, gagna le tiers, la moitié du royaume. Alors, en 1558, Henri IL vit le conflit qui existait depuis longtemps entre la tradition religieuse de son gouvernement et sa tradition politique. Un dilemme impérieux se posait : ou bien la royauté deviendrait protestante pour continuer une lutte assurément victorieuse contre la monarchie espagnole et catholique, ou bien elle cèderait devant sa rivale pour sauver sa propre orthodoxie. Un an après le désastre de Saint-Quentin, Henri IT était décidé à sacrifier sa politique et ses conquêtes à sa foi. Ce sacrifice ne fut ni sans grandeur ni sans mérite. Mais il entraînait des suites inévitables : à l’extérieur, la soumission à l'Espagne et, à l’intérieur, la guerre civile. Dans la chronique sanglante du temps des troubles, ce conflit entre la tradition politique et la tradition religieuse du gouvernement français restera le problème essentiel. Catherine de Médicis et Coligny se trouveront un jour face à face, dans une occasion décisive, représentants des deux systèmes ; et Coligny sera vaincu par un assassinat.
Il serait vain de juger des hommes qui produisirent les événements sans se douter de leurs conséquences. Privés de vrais chefs l’un et l’autre, au début, le parti catholique et le parti protestant se sont heurtés par une fatalité purement matérielle : la tolérance mutuelle de deux confessions ne peut exister que dans une société fatiguée, où il y a un tiers parti de sceptiques. En 1558, aucun des deux camps ne voulait reculer ou rester immobile. La royauté seule pouvait donner l’avantage à l’un ou l’autre des adversaires, car leurs
forces paraissent à peu près égales, si l’on ne tient compte que des militants. Les catholiques le comprirent de bonne heure. Toute leur politique, jusqu’à la fin des troubles, se réduit en somme à ce principe : garder le Roi et partant les moyens légaux. Les protestants, ce semble, ne virent que très tard qu'il importait de conquérir la personne du souverain. Et même, lorsque, pendant les guerres de religion, ils tentèrent d'enlever la cour, ce fut une manœuvre de guerre plutôt qu'un projet réfléchi. Pour expliquer cette faiblesse dans la conduite des dissidents, il faut observer les origines de la Réforme française : ces origines furent d'ordre religieux, intellectuel, économique, mais nullement d'ordre politique. Il est très remarquable que les protestants français, même après que la noblesse eut envahi leurs prêches, ne présentèrent Jamais au gouvernement que des revendications religieuses ou cultuelles, si différentes de celles que soutenaient, par exemple, les Huguenots des Pays-Bas. Aux moyens du catholicisme, qui était alors un corps presque purement politique, le calvinisme français ne sut opposer qu'une résistahce confessionnelle ou militaire : un programme, au fonds, tout négatif. Seul, parmi les chefs huguenots, Coligny eut l'intuition large et pénétrante du rôle politique que devait jouer son parti. Mais, longtemps gêné par les Bourbons et surtout par Condé, il arriva trop tard. Il fit sur le roi Charles IX, en 1572, une expérience qui, tentée plus tôt, eût peut-être changé la fortune. On sait qu’elle aboutit à la Saint-Barthélémy.
Le 13 juillet 1558, à Villers-Cotterets où se trouvait la cour, arriva un héraut de Charles-Quint. Henri II, assisté des cardinaux et des chevaliers de Saint-Michel, le reçut dans la grande salle du château. « Sire, dit le héraut, Charles d'Autriche, autrefois empereur, après s'être recommandé à votre bonne grâce, vous renvoie et restitue l'Ordre dont le Roi votre prédécesseur lui avait donné les insignes : il le fait pour le seul motif qu'il s’est dépouillé de tous les titres et honneurs de ce monde et qu’il veut consacrer le peu de temps qui lui reste à la vie religieuse. ‘ »
* Herc. Strozzi au d. de Mantoue, 1558, 48 juillet, La Ferté-Milon : « Ali
Charles-Quint, génic réaliste jusque dans le renoncement, n'avait point voulu que la monarchie espagnole souffrit de sa conversion : il avait laissé son fils pour continuer sur le trône les péchés que lui-même allait expier à Yuste. Par l’abdication, il avait mis d'accord sa conscience et sa politique. Henri IT, nature généreuse et entière, agit de manière plus logique : il porta ses scrupules religieux dans sa fonction publique, et, puisqu'il s'agissait de sacrifice, c’est le royaume qui le paya.
43 di questo arrivd in Corte un araldo di Don Carlo d’Austria, quale venne a riportare à S. Mtà l’Ordine di S. Michele et il mantd. Appresentatosi a S. Mti, quale stava in una gran sala à sedere, accompagnato da alcuni cavaglieri dell’ Ordine et da alcuni cardinali, l’araldo si presento et disse queste parole : « Sire, Carlo d’Austria, già imperatore, oltre al recommandare à vostra bona « gratia, gli manda et restituisce l'Ordine del quale il fu Re vostro predeces- «sore l’haveva ornato. et questo non per altro che per essersi spoglialo di tutti « li gradi et honori di questo mondo, volendo solamente questo poco tempo « uche gli resta dedicarlo tutto alla vita religiosa. » L’araldo fu falto ritirare nella camera di Mons. Re di Lorena et il giorno sequente fu spedilo et donatogli mille scudi. » (Arch. d'Etat de Mantoue, Francia; orig.).
Le E ,
tag + : #nçle: cispeiui or fa Are " E snbsinué RE Le)
DATE éme var 72
1F : ae se vraie ins pra oto0 l LEE ns pr adénté in br LT db lis (FOrà F lion ferré s. srpu:stt va inrico Ali mer.
A bot ailes suis védrega
pl 7 L Us ed ‘1
ich La ah à pentes ve FL … IL NP ETTONTS DT, Le
are ni r éfnl > au sde Due x L rt, à " | de. RE ” M Mo LD AS &) 'hS ant L! « ac dr Ua UL AI PRE LE TUE PE LA A #1 watlsse| en ” D te TE L BAD I à ur pet me pp PE DRBTE AC VOD er: 7 eh ÉA ul La A TUE à Êfr! é 177 : L, cr i Ad RTC UUT PPS QE ESA To TAC | de È L: 62 4 b ir TTL AT EI volants Lo 15 to k SOTTONT ré HUIT A laine à Gluio ay rat NAS | D PO IDC ST RUNET TT Er Pret dns OM Em Al) ighiéhatty re raiiitol gta Lis CAT ILE Lutolé !l men) | (L AUB (0 nmies DE Fun Sd hui Û Fe9 Joie cor DIS
: a. ENIL € = lé | AE dvi ce re autre Lea ur LL } V LTD. Cueat en id 47} tsliuo F €
| | rh Et MR br LS | A D. dt 1 ; SU Me a pr
LrSTEES