CHAI
.OUPES CARCASSIÈRES.
L'Anguille
M. Féron, enseigne. •
M. Beaumanoir, enseigne.
Pitt, enflammé par le triomphe de la Prusse à Rossbach, par les succès du prince Ferdinand de Brunswick, successeur brillant du (lue de Cumberland, si ellacé et si malheureux dans sa dernière rampagne, poursuivit la réalisation de son système; il voulut, selon ses propres termes, conquérir l'Amérique en Allemagne, t»mpécher, par les difficultés formidables qu'y trouveraient les armées françaises, l'envoi de secours efficaces dans l'Inde et au Canada, et en même temps entraver les victoires de la France en Allemagne par des invasions fréquentes sur notre littoral.
De là les deux expéditions de Saint- Malo et de Cherbourg : la première en juin 1758, la seconde au mois d'août suivant.
Tentative contre Kaint-llalo.
La flotte anglaise parut sur nos rivages le 3 juin, et fut annoncée le 4 par nos forts. Vers les cinq heures du soir, elle se range (levant la ville. Le 5, tous les vaisseaux appareillent ; à sept heures du soir, elle mouille dans la baie de Cancale, y attendant la marée pour effectuer sa descente. Cette flotte, d'environ 120 voiles, était commandée par lord Anson, l'amiral Hawke et le commodore Howe; les troupes de débarquement avaient à leur tête le duc de INIarlborough et le général Sackville, fils du duc de Dorset. A cinq heures et demie, on hissa la flamme blanche au mât de misaine, la rouge à l'artimon, et aussitôt s'entendirent les tambours et apparurent les bateaux plats à la remorque des vaisseaux de transport. Nos forts leur tirèrent dessus; ils ne répondirent pas d'abord, leur feu commença à sept heures et dura jusqu'à neuf heures du soir. Les 3 compagnies de dragons de Marbeuf , Boulonnois et les gardes-côtes, formant en tout 2,000 hommes, sous M. de la Châtres, étaient dans l'impuissance de s^opposer à cette descente; ils furent obligés de se replier et de laisser l'ennemi maître du petit havre nommé la Houlle, où s'opéra le débarquement. Aussitôt les Anglais s'emparent de Cancale et s'y retranchent. Le 6, milord Mariborough se meta la tôte de ses 16,000 hommes, précédé d'avant-gardes, arrive à Saint-Servan à six heures du soir, met le feu aux vaisseaux dans le port, brûle les corderies, les goudrons, les bois de construction, puis se retire au camp de Paramé, à une lieue de Saint-Malo.
Le 8, à cinq heures du soir, il somme la ville de lui envoyer des
députés avec lesquels il puisse conclure de traité de capitulation. Sur leur refus, le général et l'amiral se préparèrent dans la nuit h donner l'assaut, quand survint un orage affreux qui les força d'abandonner ce projet.
Le 9, l'ennemi se représente devant la ville comme pour en faire le siège, puis il change de résolution et rentre dans son camp, après avoir achevé d'incendier les chantiers, le matériel et les approvisionnements de la marine. Le 10, il se retire du côté de Cancale et enfin appareille, à la vue de M. le duc d'Aiguillon arrivant avec des renforts.
Saint-Malo était une belle proie ; un nid d'aigle sur un rocher, un port à l'embouchure d'une rivière. Cette conquête aurait ouvert la voie vers un pays riche et fertile; les Anglais auraient dominé la province entière. Mais lord Anson recula devant les difficultés de l'entreprise, et les Anglais, en se retirant, se contentèrent, comme consolation de leur impuissance contre Saint-Malo, de se précipiter le 12 sur Saint-Servan, d'y brûler 3 frégates, 24 corsaires, une soixantaine de bâtiments de commerce et les magasins.
Pendant que les Anglais avaient marché de Paramé sur Sainl- Servan, le duc d'Aiguillon (1) était entré dans Saint-Malo avec des dragons à pied et un détachement du régiment de Talaru. Forts de ce secours et résolus à une défense énergique, les Malouins firent deux sorties vigoureuses et en préparaient une troisième, quand on vit les Anglais se diriger vers Paramé, où était campé le gros de leur armée. Leur rembarquement devenait la conséquence forcée de ce départ.
(1) Dans une lettre du maréchal de Belle-Isle au duc d'Harcourt, datée de Versailles le 9 juin 1758, on lit : « M. d'Aiguillon rassemble ses troupes à Dinan, et, suivant mon opinion, il en partirait avec sa petite armée le même jour que les 6 B. et les dragons de Languedoc quitteraient Dol, pour se joindre au lieu que M. d'Aiguillon indiquerait. C'est donc une avance ulile, et qui doit assurer le succès, que de porter présentement vos 6 B. et les dragons à Pontorson, que je regarde comme le centre, puisque ce petit corps peut rétrograder à Granville en deux marches, et de l'autre côté joindre également le duc d'Aiguillon dans le même temps. >'
Des nouvelles de Londres, du 20 juin 1758, disent, à propos de cette retraite de la flotte anglaise : « Il est arrivé le 15 à Portsinouth une chaloupe de guerre envoyée par le commodore Howe, avec un courrier qui apportait l'avis du rembarquement des troupes. On a aussitôt dépêché en conséquence un cutter pour donner les ordres de tenter sur Granville. où il y a 70 navires. »
Les Anglais durent rester quelque temps à la rade de Cancale, à cause des vents contraires qui ne leur permettaient pas de s'éloigner du rivage; ils partirent dès que le vent, eut changé, pour aller répandre de nouvelles alarmes sur d'autres points du littoral [\).
De notre côté, on se préparait à repousser l'ennemi dans le cas d'un retour offensif, comme le marque cette lettre adressée de Versailles, le IG juillet, par le maréchal de Belle-Isle au duc d'Harcourt : « Nous recevons , Monsieur le duc, des avis de toutes parts d'Angleterre, du dessein des ennemis de remettre incessamment à la voile, et même qu'ils augmentent le nombre de leurs troupes de débarquement:, je pense bien que ce qu'ils ont vu de vos bonnes dispositions sur la côte de Normandie les aura dégoûtés d'y venir l'aire une descente. C'est à Brest, Lorient ou Rochefort qu'ils s'attacheront. Cependant la facilité d'être portés en six heures de temps sur Cherbourg et sur la partie du Cotentin pourrait bien, avec un vent favorable, les engager à y revenir. Il est bien essentiel surtout de ne point être surpris nulle part. C'est dans ce principe que je conviens avec M. de Massiac de vous mander de faire ordonner, tout de suite, l'assemblée de moitié des gardes-côtes de la basse et moyenne Normandie. »
Tentative «ar Cherbourg^.
Deux fois les Anglais se présentèrent devant le Havre en ordre de bataille; mais jugeant, aux mouvements qui se faisaient sur le rivage et dans la ville, qu'ils ne sauraient débarquer, ils se rabattirent tout à coup sur Cherbourg. Ce port destiné à un si grand avenir était loin d'être alors ce qu'il est actuellement; cependant il avait fixé l'attention de M. de Seignelay, fils de Colbert, et son digne continuateur dans l'œuvre du développement de la marine française. Louvois , toujours jaloux de concentrer tous les efforts sur l'armée de terre, avait traversé les vues d'un collègue en qui l'envie lui faisait voir un adversaire. Néanmoins, après la terrible leçon de la bataille de la Hogue, le gouvernement comprit la valeur de Cherbourg; des travaux y furent exécutés qui firent bientôt ombrage aux Anglais, et ils étaient depuislongtemps impatients de détruire ces grands ouvrages.
Le 28 juin, vers les quatre heures du matin, on les aperçut du
haut de la montagne du Roule, et sur les sept heures ils entraient en rade. Leur dessein paraissait de s'emparer du fort de la baie de Sainte-Anne. M. de Raymond, commandant de la province, et M. d'Harcourt, arrivés le 29 avec quelques troupes, disposèrent si bien leurs moyens de défense que toute tentative devint inutile. Après avoir essuyé quelques bordées de nos batteries, ils donné» renl le signal de la retraite, appareillèrent et reprirent la route de leurs côtes. Mais le séjour des Anglais dans leurs ports ne fat pas long. Ils n'avaient pris ce parti que pour rafraîchir leur flotte, sur laquelle il y avait beaucoup de malades, et prendre de nouvelles troupes qui les attendaient dans l'île de Wighl.
(i Du dimanche 30 juillet au mardi l"aoùt, l'on ne reçut aucune nouvelle de la flotte anglaise, quand, à cette dernière date, arriva l'avis de sa présence dans le N.-N.-O, de Cherbourg.
« Le mercredi 2, cette flotte paraissait diriger sa route dans l'ouest. Tout faisait présumer que ce puissant armement se porterait sur la Bretagne ou sur le pays d'Aunis.
« Le jeudi 3, la flotte montra ses voiles dans la même situation, toujours dans le N.-O. de Cherbourg; mais comme elle palaissait se rapprocher, M. de Raymond crut devoir renouveler ses précautions pour la défense de Cherbourg.
« Le 4, cette flotte, poussée par les vents variables qui régnaient, et dont elle aurait pu profiter pour passer dans l'ouest, parut, au contraire, se soutenir à la hauteur de Cherbourg. Tous les avis de cette place et des différents points de la côte donnèrent une juste inquiétude, et M. de Raymond fil partir le même soir le 1^'' B. du régiment d'Horion, avec des détachements campés au mont Espinguet, pour se rendre au camp établi près Cherbourg.
(( Le samedi 5, de midi à quatre heures du soir, les courriers apprirent que ladite flotte, se montant à plus de 100 voiles, avait mouillé à cinq ou six lieues dans le N.-O. de Cherbourg, mais fort au large et à la hauteur de l'anse d'Osmanville. M. de Raymond détacha sur-le-champ le 2^ B. du régiment d'Horion et les 8 B. des milices gardes-côtes stationnées au mont Espinguet. Il partit lui-même, et accéléra la marche des troupes. A sept heures du matin, en arrivant à Cherbourg, il découvrit toute la flotte, forte d'environ 120 voiles.
« Lundi 7, au point du jour, elle prit position depuis la gauche
♦le l'anse Sainte-Anne, longeant sur la droite de Cherbourg à la hauteur du fort du Galet. Elle mit toutes ses chaloupes et bateaux plats à la mer; à huit heures du matin, l'ennemi leva l'ancre pour prendre une nouvelle position, qui retendit depuis le fort Sainte- Anne jusqu'à la pointe d'Urville, près du fort de Querqueville; cette flotte s'approcha de terre et mouilla à demi-portée de canon. La plage, dans cette partie, est entièrement ouverte, rien ne la couvre. A onze heures du matin, l'ennemi débuta par unfeu prodigieux. — Je trouvai, ajoute M. d'Anfreville en terminant son rapport, plusieurs détachements, tant de dragons qu'autres troupes, que je ramenai à dix heures du soir à Cherbourg. Tout ce que j'ai pu reconnaître sur les hauteurs, est que l'ennemi avait, à six heures du soir, o à 0,000 hommes à terre et continuait toujours son débarquement l'I). »
Les Anglais ayant pris position à la baie du Marais, nos troupes, quoique peu nombreuses, voulurent prendre l'offensive; mais elles furent obligées de se retirer sur Valogne. Les Anglais, maîtres de Cherbourg, résolurent de s'y maintenir, et marchèrent en avant pour tomber sur le camp de Yalogne. Cette descente fut pour la ville et les négociants de Cherbourg un grand désastre, l'ennemi ayant détruit ce qu'il ne put ou ne voulut pas emporter. La lettre indignée d'un habitant de Cherbourg donne des renseignements curieux, u Le 9, écrit-il, arriva le général anglais, Thomas Bligh, escorté de 300 dragons; il établit son quartier à l'entrée de la ville, pendant que ses troupes dressèrent un camp à une demilieue de Cherbourg, conservant toujours la communication avec la mer. Le même jour, leurs vaisseaux, au nombre de cent vingt, entrèrent en notre rade à demi-portée de canon, pour faciliter les opérations de l'armée de terre, composée au plus de 6,000 hommes, mais bien retranchés et affermis dans leur position. Les soldats se répandirent dans toutes les paroisses circonvoisines, qu'ils ont pillées et ravagées de façon que l'idée seule fait frémir. Pour mettre le comble à nos malheurs, le lundi 14, ils mirent le feu aux navires, bateaux et chaloupes, bois de construction, chanvre et tout ce qui pouvait servir à la marine. Le souvenir de cette descente fera frémir, dans les temps les plus reculés, ceux qui connaîtront
(1) Le comte d'Anfreville à M. de Massiac, la Hougue. 8 août 1758.
par l'histoire ce que nous avons vu et souffert. » En effet, l'ennenai démolit et rasa les fortifications du port; dévasta et brûla 71 navires; il encloua 173 canons et 3 mortiers de fer; 22 canons et 2 mortiers de fonte furent envoyés en Angleterre avec un faisceau de drapeaux. Le peuple de Londres tressaillit de joie; il vit dans ces dépouilles opimes le présage de triomphes prochains, d'un abaissement profond et définitif de la France. Pitt sourit à cette ivresse patriotique; l'année 1758 était féconde : les armées françaises furent vaincues en Allemagne, et la journée de Crefeld humilia nos armes.
C'est le 15 août seulement que le chevalier d'Arance put annoncer au duc d'Harcourt la retraite de l'ennemi : « Par les espions envoyés jusqu'à Cherbourg, j'ai appris que les Anglais avaient commencé à se rembarquer depuis hier soir, et cette nuit même à une heure, au Galet et de l'autre côté du fort de Querqueville. Ils n'ont point encore fini leur rembarquement. 11 reste près de 500 hommes d'infanterie, postés, formant un demi-cercle depuis l'anse de Sainte-Anne, montagne du Roule, jusqu'au fort de la redoute de Tourlaville; la cavalerie est rembarquée. »
Ainsi, par l'impuissance de notre marine de disputer la mer aux Anglais, tous les points faibles de notre littoral restaient exposés aux attaques continuelles et imprévues de leurs vaisseaux (1). Quant à la descente de l'ennemi à Cherbourg, c'était pour nos armes un véritable échec, de l'avis du duc d'Harcourt lui-même : (( Je vous envoie, mon cher neveu, écrit-il de Coutances, le 9 sep-
(1) « Nous avons, devant le port de Dunkerque, 3 vaisseaux de ligne, 12 frégates, 1 bateau et 7 quaiches. Je crois que leur objet est d'empêcher la sortie de la flottille du capitaine Tlmrot, composée de 5 frégates, à la rade depuis le 23 du mois dernier. Les 15,000 hommes du détachement de M. de Clobert y ont été embarqués ce matin pour profiter du premier coup de vent forcé qui, en éloignant les Anglais de la côte, facilite au capitaine Thurot (*) les moyens de gagner le large pour se rendre à sa destination. » (Lettre de M. de Chevert au duc d'Harcourt, Dunkerque, le 3 septembre 1758.)
(■) Artois (n° 31), embarqué sur les frégates du capitaine Thurot, qui tenta sa descente en février sur la cote d'Irlande. Le seul résultat de cette expédition fut l'occupation et le pillage de la ville de Karrikfergus; au retour, la flottille est attaquée, le 23 février, dans les parages de l'ile de Man, par une escadre anglaise. Les frégates françaises furent obligées de se rendre après un rude combat qui coûta la vie à Thurot. Le feu des vaisseaux anglais lit de nombreuses victimes dans les rangs d'Artois.
tembre 1758, à M. de Guerchy, le détail de ce qui s'est passé à la descente des ennemis à Cherbourg, vous y verrez toute la mauvaise besogne qui a été faite. Pour moi, je me portai le 9, dès le matin, sur le camp du mont Espinguet, campant mon infanterie sur une ligne et plaçant les dragons à la lande de Beaumont.
«Les partis envoyésà la découverte me rapportèrent le soir que les ennemis campaient un de leurs corps à l'abbaye de Cherbourg, sur deux lignes, de 9 à 10,000 hommes; l'autre, d'environ 2,000 hommes, y compris leurs troupes légères, sur la montagne du Roule, et le dernier auprès de Tourlaville, composé de 1 B. Je m'en tins à faire la petite guerre, et, au fur et à mesure que mes troupes m'arrivaient, j'y envoyai des détachements, afin d'éclairer leurs mouvements. Il y a une vingtaine de prisonniers, dont un lieutenant. Un de nos détachements eut avis, le 16 au matin, que les ennemis se rembarquaient. Les ennemis ont détruit le pont, les portes de flot, les jetées du port, brûlé les navires dans le bassinet miné tous les forts du côté de la mer. » Les précautions prises par le maréchal de Luxembourg (1), envoyé à la défense de cette province et arrivé le 14, arrêtèrent les Anglais dans leur mouvement. Ayant réuni la garnison de Saint-Lô et de Coutances ainsi que les troupes campées près de Granville, il marcha vers Valogne. A la date du 11, il y avait déjà 10 B. d'infanterie, 2 régiments de cavalerie, 1 de dragons et 6 B. gardes-côtes. Il se croyait assez en force pour attaquer; mais les Anglais, avertis de ses dispositions par un déserteur du régiment de Clare, se préparèrent à opérer leur rembarquement.
Le 16, ils abandonnaient Cherbourg. Non contents d'avoir comblé
(1) Luxembourg (Charles-François-Frédéric, duc de Montmorency), né le 31 décembre 1702; colonel de Touraine, 1718; brigadier, 1734; maréchal de camp, 1738; à la inise et à la retraite de Prague; à Deltingen ; aide de camp du roi et lieutenant général, 1748; capitaine des gardes, 1750; maréchal de France. 24 février 1757; mort le 18 mai 1764. Il épousa en premières noces M'i« de Colbert Seignelay, dont il eut la princesse de Robecq et Anne-François, duc de Montmorency-Luxembourg, mort en 1761, ne laissant que des filles et un fils mort en bas âge.
Sa seconde femme, de Neufville-Villeroy, veuve du marquis de Bonfders, est la célèbre duchesse de Luxembourg, qui témoigna tant d'intérêt à Jean-Jacques pendant qu'il habitait 1 Ermitage et lit de son hôtel à Paris le rendez-vous des gens de lettres.
le poi-t, démoli les fortifications, ils dévastèrent la campagne, enle vant les meubles, les bestiaux, et transportant en Angleterre des familles entières. Au sortir de la rade de Cherbourg, ils tournèrent leurs voiles vers les côtes de Bretagne et apparurent à la hauteur du cap Frehel, déterminés ;\ exécuter leur débarquement à l'anse de Saint-Briac, en avant de Saint-Cast.
Affaire de Kaiiit-Ca«t.
La flotte anglaise atteignit la côte de France et jeta l'ancre dans la baie de Saint-Lunaire, en face de Saint-Engard ou Saint-Enogat, près de Saint-Malo, décidée à nous attaquer une seconde fois. Les galiotes sont aussitôt rangées le long du rivage pour protéger le débarquement. Un détachement de grenadiers s'empare du port de Saint-Briac, au-dessus de Saint-Malo. Il y détruit une quinzaine de petits bâtiments; mais la ville de Saint-Malo n'eut aucune crainte, protégée qu'elle était d'un côté par la large embouchure de la Rance, qui la met hors de la portée du canon; du côté de Saint-Briac, son port est défendu par des batteries qui, jointes à la difficulté de la navigation, en interdisent l'entrée aux vaisseaux de ligne. Ces divers obstacles firent renoncer au projet d'attaquer Saint-Malo; mais le général Bligh, ne voulant pas se rembarquer sans avoir fait acte de présence, pénétra dans le pays, sans toutefois s'éloigner de la flotte, qui, ne se trouvant pas en sûreté dans la baie de Saint-Lunaire, alla jeter l'ancre dans la baie de Saint-Cast, à trois lieues de là.
Dès que le duc d'Aiguillon (1), alors à Brest, apprit la descente,
(1) Aiguillon (Armand Yignerot-Duplessis-Riclielieu. duc d), né eu 1720, mort en 1798; entre au service à dix-sept ans: passe, au mois de février 1744, sous M. de Conti; se distingue à l'attaque des barricades et à la prise de Château- Dauphin, où il est dangereusement blessé à la tête; brigadier, fait les campagnes de 1745-1746 sous les ordres du comte de Saxe; en 1747, passe au siège de Gênes; maréchal de camp le P' janvier 1748; rentre en France en février 1749; devient duc d'Aiguillon par la mort de son père; lieutenant général en 1758; remporte la victoire de Saint-Cast. Le parlement de Bretagne lui fait frapper une médaille avec cette inscription : Anglis, Aiguillono duce, ad Sanctum Castum ■profligatis. C'était un triomphe, mais sa popularité se changea bientôt en animosité publique.
L'administration de M. d'Aiguillon était cependant à son éloge en ce qui con-
il se mit à la tête des troupes cantonnées aux environs de cette ville et se porta directement sur Lamballe, tandis que les autres régiments répandus dans la province se dirigeaient sur ce môme point.
Le 6 septembre, à Lamballe, il apprend que les Anglais ont établi leur camp entre Saint-Briac et Dinan. Poussant des détachements Jusqu'à Ploubalay et Pleurtuit, à deux lieues de Dinan, il fait avancer M. Daubigny avec les quelques troupes amenées à marche forcée de Tréguier et occupe Plancouet, le 7 avant midi. Le même jour, le duc d'Aiguillon s'était porté en avant, à trois lieues de Lamballe.
Le 8, le général Bligh marche vers Guildo, et y arrive le soir même; le lendemain, il traverse un petit canal à la marée basse; les paysans, cachés derrière les haies et les maisons, tiraient sur les troupes et les harcelaient dans leur route. En conséquence de ce mouvement, M. d'Aiguillon ordonne à M. d'Aubigny de s'avancer sur Plouer et de pousser un détachement aux ordres du chevalier de Polignac jusqu'à Pleurtuit, tandis que M. de la Châtre avait ordre de sortir de Samt-Malo et de se porter jusqu'à Ploubalay. Le général Bligh continua sa marche et campa dans une plaine, à 3 milles de la baie de Saint-Casl, avec l'intention de s'y rembarquer, sur la nouvelle que le duc d'Aiguillon était arrivé de Brest à Lamballe avec \îl B. de troupes régulières, G K., :2 régiments de milice, 8 mortiers et 10 pièces de canon.
cerne la Bretagne. M. de Rochambeau (Mémoires, p. 222) constate ses talents supérieurs; M. de Belleval (Souvenirs d'un chevau-léger, p. 125 1 i>arle dans le même sens: le duc de Lévis (Souvenirs, p. lie) s'exprime tout en sa faveur; M. de Carné [États de Bretagne, V, 11) vante son intelligence des affaires. Ainsi, sans s'appuyer sur le journal de M. d'Aiguillon, il s'étail fait aimer au ]H)\nt que les états veulent élever son enfant en reconnaissance des services ([ni! a ren- <lus à la province, (.archives générales, E. 3513. Malgré la guerre et ses dépenses, les impots restaient invariables , car la Bretagne jouissait du privilège de ne payer ({ue le minimum de la taille. Sa gestion fut donc paternelle et progressive dans le sens de l'intérêt des populations, par les encomagements donnés à l'exportation des grains, par ses projets de défricbement, par l'exécution de routes cl île canaux. -M. d'Aiguillon aurait di>nc jtu se dispenser de répondre aux accusations; il s'y résigne : alors le parlement fait brûler tous ses mémoires justificatifs par la main du bourreau (2 juillet 1769). En présence d'une telle partialité, il demande à être jugé par les pairs du royaume. Distingué par l'esprit et par la grâce; à l'avènement de Louis XVI, éloigné du ministère des affaires étrangères, il fut remplacé en 1774 par M. de Vergennes.
Les troupes étaient en marche à 3 heures, et quoique le rivage de Saint-Cast fut à peu de distance, les haltes furent si fréquentes, par suite de la chaleur, qu'elles arrivèrent seulement à neuf heures, le 11.
M. de Broc (i), qui du poste de Saint-Potan pouvait être le mieux informé du mouvement des Anglais, s'apercevant de leur retraite, avertit M. de Balleroy; alors M. d'Aiguillon court à la tête des dragons de Marbeuf joindre la colonne de M. de Broc, déjà en bataille sur les hauteurs de Saint-Cast. L'armée arrivait et se rangeait en ordre, malgré le feu de 5 frégates. Aussitôt l'attaque décidée, ces différents corps se jettent sur l'ennemi (2).
M. de Balleroy devait longer par des haies et une rampe de sable qui conduisait à la gauche du retranchement anglais; M. d'Aubigny était chargé d'agir sur leur droite ; l'attaque du centre était confiée à M. de Broc. Toutes ces dispositions furent prises si heureusement et si rapidement que, pour gagner leurs vaisseaux, les Anglais durent se replier à la hâte sous le feu de l'artillerie de l'héroïque Villepatour, rangée en avant du moulin de Saint-Cast. Alors le combat devint général, et ce ne fut plus bientôt qu'une boucherie. Ceux qui restaient sur la plage furent faits prisonniers, massacrés ou noyés, en s'efforçant de gagner leurs vaisseaux.
Une relation anglaise des plus impartiales raconte cette affaire avec d'autres détails intéressants : « Les Français prirent posses-
(l)La maison de Broc, originaire d'Anjou, commune de Broc (Maine-et-Loire), canton de IS'oyant, près Baugé, existe depuis le onzième siècle ; on parle de Henri de Broc dans un cartuiaire de 1 185 ; elle a produit des généraux, des gouverneurs militaires, sous Charles IX, Henri IV, Louis XIH et Louis XIV. Ses armes figurent dans la galerie des croisades à Versailles.
René-Armand-François, marcpiis de Broc, né en 1714 ; enseigne aux gardes françaises, 4 janvier 1730 ; brigadier de cavalerie, 1«'' janvier 1748; fait les campagnes de Fontenoy, de Lawfeldt, Berg-op-Zoom ; mort sans alliance le 2 août 1767.
Michel-Armand, né en 1707; lieutenant au régiment du Roi; capitaine, 1744. colonel d'Aunis, 1747; passé aux grenadiers de France.; puis colonel de Bourbon, 1'^'^ février 1749; se distingue au combat de Saint-Cast, dont il porte la nouvelle au roi; brigadier, 15 octobre 1758; maréchal de camp, 20 février 1761; pourvu du commandement delà Bretagne en 1767; mort le 4 avril 1775.
(2) A cette journée, les B. de milices de Marmande et de Fontenay méritèrent tous les éloges en contribuant à repousser les Anglais. Ils eurent 5 officiers, 14 sergents et 37 hommes mis hors de combat. (D. G.)
sion d'une éminence, d'où une batterie fit de très grands ravages parmi nous, sur la rive et les bateaux qui les transportaient à leurs bâtiments; l'ennemi descendit ensuite de l'éminence, dans le\dessein de gagner un bois où il pourrait se former en face des Anglais, et marcher sur eux sous la protection des collines de sable. Dans ce mouvement, il souffrit beaucoup du canon de la flotte, et sa marche fut interrompue quelque temps.
<i Les grenadiers et la moitié du premier régiment des gardes étaient restés sur le rivage, sous les ordres du major général Dury. Cet officier, voyant les Français s'avancer, forma ses troupes par brigades et sortit du retranchement pour charger l'ennemi. Malheureusement, on prit ce parti trop tard, et lorsque les Français, sortis d'un chemin étroit, présentaient déjà une ligne redoutable : il n'y avait plus d'espoir de résister.
« Au lieu de tenter un combat avec un tel désavantage, les troupes anglaises auraient pu se retirer sur un rocher à gauche, et, dans cette position, leur flanc droit eût été protégé. Ce sage parti fut proposé au général Dury, qui le rejeta. La ligne anglaise s'étendait sur un terrain inégal; elle commença l'action, mais l'intrépidité ordinaire des soldats anglais parut les abandonner en se voyant en danger d'être cernés et taillés en pièces. Leurs officiers quittèrent leurs postes, et tout espoir de retraite était enlevé. Le désordre fut en grande partie occasionné par les batteries de la colline, et le massacre eût été moins considérable si les Français n'avaient pas été exaspérés par le feu de la flotte, qui continua même après la déroute des troupes anglaises. A peine le Commodore l'eut-il cessé, que l'ennemi donna un nobie exemple de modération et d'humanité en faisant quartier aux vaincus; plus de mille hommes d'élite de l'armée anglaise furent tués ou faits prisonniers. La clémence des vainqueurs est d'autant plus digne d'éloges que les Anglais, dans cette expédition, s'étaient honteusement rendus coupables de pillage, d'incendie et d'autres excès. »
Kioust nous donne le nom des chefs de l'armée française et des régiments qui la composaient : M. de Balleroy (i) à la droite ;
1) Balleroy-de la Cour (Jacques-Claude, marquis de), entre au service en 1712; brigadier, 20 février 1734; raaréctial de camp, 1'' mars 1738; lieutenant général,
M. de Broc au centre; M. d'Aubigny, le héros de la journée, à l'aile gauche; le chevalier de Saint-Pern à la tête de la réserve, formée de 1 B. du régiment de Penthièvre et de 3 B. de volontaires étrangers. La plus grande partie des troupes de la Bretagne avait reçu Tordre de marcher vers Saint-Gast; il n'y avait d'exception que pour les garnisons de Belle-IslC;, de Lorient, de Port-Louis, de Brest et du comté de Nantes.
L'estimation de la force de l'armée du général Bligh et de la flotte commandée par le commodore Howe varie. Duclos (t. VI, p. 390-391 ) n'assigne aucun chiffre au corps expéditionnaire des Anglais; il dit seulement qu'il se composait de l'élite des troupes anglaises. Voltaire ne donne pas non plus de renseignements à cet égard. « Le duc d'Aiguillon, écrit-il, qui commandait dans la province, marche sur-le-champ h la tête de la noblesse bretonne, de quelques B. et des milices qu'il rencontre en chemin ; il force les Anglais de se rembarquer; une partie de leur arrière-garde est tuée, l'autre faite prisonnière de guerre (1). » Le comte Daru n'est pas plus explicite que Voltaire et Duclos; il dit dans son Histoire de Bretagne (t. III, p. 347) : « Les Anglais firent leur descente. Les milices bretonnes accoururent et les forcèrent de se rembarquer, après leur avoir fait essuyer une perte considérable. » M. Lacretelle {Histoire du Dix- huitième siècle) évalue les forces des Anglais au combat de Saint-Cast (qu'il place par erreur au 4 septembre) h 13,000 hommes, et leur perte à 5,000. Mais ces évaluations sont généralement considérées comme trop fortes, quoiqu'il soit permis de croire que Smollett reste en deçà de la vérité lorsqu'il réduit à 6,000 hommes les forces du général Bligh {-2).
25 juin 174'j;se fait remarquer tu Allemagne, en Flandre, au siège de Frihourg; mort le 1" décembre 1773 ; laisse deux fils.
Charles-Auguste, comte de Balleroy, né le 25 février 1721 ; devient colonel de Chartres-infanterie le 19 juin 1741 ; brigadier, 20 mars 1747; maréchal de camp. 1"' mai 1758; commande en Bretagne en l'absence du duc d'Aiguillon; lieutenant général, 25 juillet 1762.
Jean-Paul, chevalier de Malte. — Tous deux guillotinés le 26 mars 1794.
(1) Le 20 septembre 1758, dans une lettre à la comtesse de Lutzelbourg, Voltaire parle aussi de cette affaire de Saint-Cast : « La nouvelle vous sera venue de Paris de la défaite des Anglais auprès de Saint-Malo ; c'est du baume sur la blessure que la perte de Louisbourg nous a faite. »
(2) Dans une autre lettre de Voltaire à la même (2 octobre 1758), on lit : « Je
Voltaire exagéra l'éloge en résumant, pour ainsi dire, dans le gouverneur de la Bretagne le mérite d'une journée que les passions de tant d'autres ont voulu, tout au contraire, lui ravir entièrement. Ducios, entre autres, juge sévèrement et injustement la conduite du duc d'Aiguillon à Saint-Casl. « Quand il fut à portée de combattre, il ne voulut profiter de la terreur de l'ennemi que j)our en hâter la retraite. Les Anglais se pressaient de s'embarquer, et les Bretons frémissaient de voir échapper de leurs mains la vengeance qu'ils pouvaient tirer de leurs ennemis. M. d'Aubigny, qui servait sous le duc d'Aiguillon, las de demander et impatient de ne pas recevoir l'ordre d'attaquer, engage l'action en faisant marcher le régiment de Boulonnais; les gentilshommes bretons, qui formaient un corps de volontaires, se joignirent au premier rang des grenadiers. Le chevalier de la Tour d'Auvergne, colonel deBoulonnais, voyant la manœuvre des gentilshommes, quitta son poste du centre, et vint leur demander la permission de se mettre à leur tête. »
Quoi qu'il en soit de ces appréciations si diverses, un fait du moins demeure acquis à l'histoire, c'est que la journée du 1 1 septembre 1758 fut une grande journée pour la Bretagne. « Les Anglais ne firent plus aucun essai contre les rivages de la France depuis cet échec. » (Smollett.) Cette victoire eut donc les plus heureuses conséquences, puisqu'elle arrêta les incursions dont souffrait notre littoral; elle fut aussi la glorieuse application de cette vieille devise de la Bretagne : Poiius mori quam fœdari.
Les Anglais savaient qu'il se faisait des préparatifs plus ou moins sérieux àDunkerque, à Cherbourg, au Havre (l),à Brest et à Saint- Malo. Des chantiers s'élevaient en plusieurs endroits pour la construction de bateaux plats. De là leur projet bien arrêté d'essayer de détruire par le feu nos établissements et nos navires de transport. Dans ce but, une flotte d'environ trente voiles, aux ordres de l'a-
tloute fort qu'on ait lue 3,000 hommes au.v Anglais auprès de Saint-AIalo : mais j'avoue que je le souhaite : cela n'est pas humain-, mais peut-on avoir pitié des pirates? »
Au dire de Ducios, le carnage fut grand; plus de 2,000 Anglais furent tués ou noyés; un pareil nombre, qui ne put regagner la Hotte, fut pris après le combat.
(1) Les B. de milice de Saint-Maixent et dt; Blois furent chargés de défendre la plage.
mirai Rodney, vint au mois de juillet 1759 bloquer la rade du Havre. Des galiotes à bombes, embossées près de la jetée N.-O. de la ville, y lancèrent pendant trois jours une quantité prodigieuse de projectiles, qui causèrent de grands ravages.
Pendant que Rodney bombardait le Havre, l'amiral Hawke se présentait devant Brest avec une flotte supérieure en nombre à celle de M. de Conflans. L'amiral Boscawen bloquait en même temps dans Toulon la flotte commandée par M. de la due. Une tempête dispersa les vaisseaux anglais. L'amiral français, qui aurait pu profiter de cette circonstance pour achever la défaite des Anglais , perdit un temps précieux ; quand il quitta enfin les mers de Provence pour passer, dans la nuit du 16 au 17 août 1759, le détroit de Gibraltar, ce fut pour rencontrer une flotte anglaise. Alors s'engagea, à la hauteur de Lagos, près du cap Saint-Vincent, un combat inégal de 7 vaisseaux contre 14, et l'escadre française fut détruite.
Désastre sur désastre! L'amiral Hawke étant rentré forcément à Plymouth pour réparer les avaries causées par la tempête à quelques-uns de ses vaisseaux, Conflans laisse à l'amiral anglais le temps de reprendre la mer. Un combat naval s'engage le 20 novembre dans les parages de Quiberon, et les Français essuient une défaite plus affreuse encore que celle de Lagos.
Dans la nuit du 12 au 13 juillet 1760, les Anglais, ayant reconnu quelques jours auparavant les batteries deSallenelles, d'Ouistreham et de GoUeville qui défendent l'embouchure de la rivière d'Orne, mirent à terre trois détachements pour enclouer les pièces, lis devaient exécuter en même temps leur triple opération; mais l'officier chargé d'endouer les canons de la batterie de GoUeville, s'étant trompé de chemin, ne put remplir sa mission. Les deux autres surprirent la garde des batteries de Sallenelles et d'Ouistreham et en enclouèrent les pièces.