‹ Les guerres sous Louis XV (volume 2)Chapitre 16 sur 28 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

1755. Mission du clievalier Douglas, accompagné du ( hevalior d'Éon.

1763. Situation de l'Europe après la paix d'Hubertsburg. Mort d'Auguste III, 5 octobre. Instructions données aux ambassadeurs de Russie à Varsovie. Ordonnances de Frédéric II.

1764. Vues politiques des différentes cours au sujet de cette couronne béréditaire. Diète réunie le 7 mai. Protestations. Violences exercées. Stanislas-Auguste proclamé roi de Pologne le 7 septembre. Assentiment des i)uissances étrangères.

1765-176G. Augmentation continuelle des renforts russes, par suite des dissensions intérieures.

1767. Investissement de Varsovie le 2?. juin. — Diète formée le 4 octobre à Radom, occupation des Russes, signatures imposées par la force. Pacte avec l'impératrice.

1768. Confédération de Bar. Proclamation de Pulavvski. Le 28 août, prise de Bar par les Russes. M. de Clioiseul et M. de Vergennes en appellent à la Turquie-, déclaration de guerre le 30 octobre.

1769. Politique de la France, espérances fondées sur la Suède. Manifestes des 3 mars et 30 mai. Officiers français engagés pour servir en Pologne. Départ de Paris le 23 mai; à Vienne le 9 juillet, à Épéries le 8 septembre. Retraite sur "Wadowiez. Entrevue de Joseph II avec Frédéric.

1770. Arrivée de Dumouriez à Munich le 1^"' août, à Nymphenbourg le 2, puisa Vienne; à la lin du mois à Épéries. État des forces polonaises, projets envoyés par Dumouriez. — Septembre. 3. Joseph II et Frédéric à Neustadt.

— Décembre. 24. Renversement du ministère Choiseul.

1771. Mars. 2. Dépêches de Frédéric. — 29. Les Polonais maîtres de laVistule après le combat de Scavina. — Mai. 14. Déclaration de Catherine. — Juin. Dépêche confidentielle de Frédéric. — 19. Suwarow passe la Vistule. 22, à Landscron ; 28. bataille de Landscron perdue par Dumouriez. — Juillet. 6. Convention entre 1 Autriche et la Turquie. Dumouriez est rappelé et remplacé par le général Viomenil, qui arrive à Bilitz dans les premiers jours de septembre. — Novembre. 3. Enlèvement à Varsovie du roi Stanislas-Auguste.

— Décembre. 25. Réflexions du roi de Prusse.

1772. Le cardinal de Rohan, ambassadeur à Vienne. M. de Viomenil, avec M. de Choisi, prépare la prise du château de Cracovie. — Février, l''' au 2. Exécution du projet. — 2 au 5. Maître de la place. — 8. L'ennemi resserre la ville et le château. — 10 au 20. Établit un pont sur la Vistule. — 29. Assaut général. — Mars. 2 au 8. Brèches réparées. — 8-15. Lignes de circonvallation. — 22. Batteries établies. — Avril, l'^^'. La famine augmente. — 5. Projet de traité de partage. — 22. Les confédérés forcés de capituler. — 25. Prisonniers de guerre. — Juillet-août. Traité de partage. Démembrement de la Pologne.

1773. Avril. 19. Convocation de la diète à Varsovie. — Août. 3. Sa ratification. — Septembre. La république n'existe plus.

Catherine accoucha le l""" octobre 1755 d'un fils qui régna sous le nom de Paul l"\ A cette date arrive à Saint-Pétersbourg le chevalier Douglas, accompagné du chevalier d'Éon (1), et bientôt fut nouée par l'intermédiaire et au profit du prince de Conti, d'abord favori de Louis XV, puis disgracié, cette correspondance secrète qui avait pour but de consolider dans l'avenir le royaume de Pologne, dans un intérêt général, et de rattacher entre elles la France, la Suède, la Pologne et la Turquie, pour les opposer à la Prusse et à la Russie; enfin de maintenir l'état de choses établi en 1749 par le traité d'Aix-la-Chapelle.

A la paix d'Hubertsburg (15 avril 1763), qui termina la guerre de Sept Ans entre la cour de Vienne et le roi de Prusse, celui-ci, abandonné par l'Angleterre, se trouva sans alliés. La nécessité d'en avoir, pour contenir l'Autriche, lui fit rechercher l'alliance de la Russie, avec laquelle il conclut le 11 avril, pour huit ans, un traité par lequel les deux puissances se garantissaient mutuellement leurs possessions , se promettaient un secours de 10,000 hommes

(1) Éon (Ch. G. G. A. de Beaumont, chevalier d'), né à Tonnerre le 5 octobre 1728. fit SCS études au collège Mazarin. Ses goûts l'entraînèrent vers les lettres, les beaux-arts et les exercices du corps. En 1755, Louis .XV, sollicité par le prince de Conti, envoya d'Éon en Russie avec le chevalier Douglas, pour faire cesser la froideur qui existait entre les cours de Versailles et de Saint-Pétersbourg, et disposer Elisabeth en faveur du prince de Conti, qui voulait être duc de Finlande et roi de Pologne. C'est alors qu'âgé de vingt-sept ans, il revêtit des habits de femme, put s'insinuer près d'Elisabeth comme lectrice et la préparer aux vues de sa mission; il revint à Paris en 1756; en 1757, il était à Vienne; après un nouveau séjour en Ru.ssie, il revint en France en 1760; ministre plénipotentiaire à Londres; il servit comme capitaine dans d'Harcourt-dragons ; aide de camp du maréchal de Broglie; mai 1762, en Angleterre; secrétaire d'ambas-

POLOGxNE ^1755-1-73]. 339

d'infanterie et 2,000 de cavalerie avec des subsides, s'engageant à s'opposer à ce que la Pologne devint une monarchie héréditaire dans la maison de Saxe et à soutenir les dissidents polonais, c'est-à-dire professant les religions grecque et protestante. Le 5 octobre 1763, avec Auguste III (1), électeur de Saxe et roi de Pologne, s'éteignit ce qu'il restait encore d'indépendance à la nation polonaise.

Charles XII avait imposé Stanislas à la Pologne ; la czarine l'avait forcée d'accepter la maison de Saxe; mais cette contrainte exercée sur la nation polonaise ne décelait encore aucun projet d'agrandissement. Le calme maintenu à l'intérieur, les correspondances et les rapports diplomatiques entretenaient l'illusion; seulement on pouvait voir (|ue la Russie préparait en secret réiection d'un de ses protégés, le comte Poniatowski (2), fils d'un simple gentilhomme lithuanien, mais allié aux grandes familles de Pologne par le mariage de son père avec la princesse Czartoriska. Fort jeune, il avait été chargé par Auguste III près de la czarine Elisabeth, d'une mission diplomatique. Ce fut pendant son séjour à la cour de Russie qu'il plut à Catherine ,

sado; décoré de la croix de Saint-Louis; en 17G3, les bruits continuèrent à se répandre sur le sexe d'Éon-, mais à sa mort, à Londres, le 21 mai 1810, « I. Therchy certifv Ihat I hâve inspected the body of the chevalier d'Éon, and bave found the maie organs in every respect perfectly formed. » Agent diplomatique distingué, auteur de beaucoup douvrages. formant 13 vol. in-S** (1775).

^1) Auguste m dut à la protection de Charles VI et de l'inipéralrice Anne de Russie, d'être nommé roi de Pologne, de préférence à Stanislas V; il fut couronné le 17 janvier 1734. Sous son règne, la Russie accroît son influence en Pologne. 11 passe la plus grande partie de son existence à Dresde. La Pologne, livrée à ellemême , commence à se consumer en disputes et en troubles. Auguste III meurt au moment où la guerre civile allait s'allumer. Son lils, Frédéric-Christian. lui succède dans l'électorat, et la Russie fait adjuger le trùne de Pologne à Stanislas Poniatowski. (Voir le deuxième volume des Guerres sous Louis XV, p. 4 et 5.)

(2; Stanislas II (Slanislas-.\uguste Poniatowski), né à 'Wolczyn en Lilhuanie. le 17 janvier 1732; mort à Saint-Pétersbourg le 12 février 1798; servit pendant ([uelques années dans l'armée russe ; voyagea en France et eu .\ngleterre. y eut beaucoup de succès et lixa l'attention de la grande-duchesse Catherine, plus tard impératrice. A la fin de 1761, Pierre III succéda à la czarine Elisabeth; mais Catherine, sa femme, impatiente d'être seule arbitre de remjiire, le fit assassiner le t) juillet 17G2. Stanislas Poniatowski est élu le 7 septembre 1764 et couronné le 2j novembre. Les Russes envahirent la Pologne en 1767 et 1772; à cette dernière date eut lieu un premier partage.

alors grande-duchesse. Dans les instructions secrètes qu'elle adressait le 26 octobre 4763 à ses ambassadeurs à Varsovie, le comte de Keiserling et le prince de Repnin, sur leur conduite à suivre pour perpétuer l'anarchie en Pologne et en amener le partage, Catherine leur recommandait l'élection de Stanislas-Auguste Poniatovvski. Le 28 octobre, c'était une lettre qu'elle écrivait à Wadislas- Alexandre Lubienski, prince primat et inter-roi de Pologne après le décès d'Auguste III, en l'assurant de rintérôt qu'elle prenait à la république, à son bonheur et à ses libertés , qu'elle voulait proléger dans toutes les circonstances et par son influence sur la Prusse. Ces protestations d'amitié furent suivies de la déclaration publique et officielle de Catherine II (Pétersbourg, 15 décembre), annonçant aux Polonais qu'elle maintiendrait toujours les libertés et l'indépendance de la Pologne, qu'elle ne partagerait pas le pays et s'opposerait même à ce partage, si jamais une puissance quelconque formait un pareil projet; qu'enfin elle ne dévierait jamais du chemin de la justice, de la vérité, de la magnanimité et de l'humanité durant son règne. Cette déclaration fut remise à Varsovie par les mêmes ambassadeurs chargés d'exécuter les instructions du 26 octobre.

Ce ne sont pas, du reste, les assurances bienveillantes qui manquèrent alors à la Pologne. Le 25 novembre 1763, une ordonnance du roi de Prusse défendait à ses sujets d'inquiéter les Polonais pendant l'interrègne. Déjà, le 24 juillet 1761, Frédéric avait déclaré qu'il travaillerait constamment à maintenir les États de la république dans leur intégrité; le 16 mars de la même année, Marie-Thérèse, si renommée par sa piété et sa justice, assurait le gouvernement polonais de sa résolution de maintenir la république dans tous ses droits, prérogatives, possessions; et, le 23 mai, Catherine elle-même, quand la Pologne reconnut pour la première fois son titre d'impératrice de toutes les Russies, accordait à la république une garantie solennelle de toutes ses possessions.

La situation de l'Europe offrait une complication de circonstances qui permirent à la Russie de disposer de cette couronne sans éprouver de résistance de la part des puissances étrangères. La France ne voulait pas s'exposer aux hasards d'une nouvelle guerre; elle était d'ailleurs retenue par sa récente alliance avec l'Autriche ; en outre, la mort inattendue de l'électeur de Saxe ne laissa

POLOGM:: 1755-1773 . 341

pas le temps aux cours de Versailles et de Vienne de faire choix d'un prétendant qu'elles auraient pu soutenir avec quelque espoir de succès contre l'influence de la czarine. Frédéric II, abandonné, ou plutôt, comme il le croyait, trahi par l'Angleterre, se trouvait, à la paix générale, sans alliés, exposé au juste ressentiment de l'Autriche, et ne pouvait espérer aucun secours de la France, liée par ses traités avec son ennemi naturel. Dans cette situation, il jugea nécessaire de rechercher l'amitié de Catherine, et au commencement de 1764 il conclut avec elle une alliance défensive : il y fut stipulé, relativement à la Pologne, que les parties contraclantes s'opposeraient à toute tentative soit pour rendre cette couronne héréditaire, soit pour renforcer le pouvoir royal ; qu'elles s'uniraient pour assurer l'élection de Poniatowski et protégeraient les dissidents des communions grecque et protestante, qui depuis 1717 se trouvaient privés du droit d'être admis aux charges publiques , droit que leur accordaient les anciennes lois. La première partie de ces stipulations avait pour but de perpétuer les troubles de la Pologne et de la retenir sous la dépendance de ses voisins; la dernière offrait un spécieux prétexte à une continuelle intervention; elle assurait de plus le concours d'un parti que l'injustice de son propre gouvernement poussait dans les bras des puissances étrangères. L'état de l'Europe était donc favorable aux desseins de Catherine ; les puissances, fatiguées par la guerre, sentaient le besoin de repos; la France seule, tout en déclarant ne pas vouloir influencer la liberté des suffrages dans l'élection du roi, cherchait à intéresser la Porte et le Kan de Crimée au maintien de la liberté des Polonais.

La diète s'assembla le 7 mai 1764; les troupes russes stationnaient sur les places publiques ; les soldats de Czartoryski étaient maîtres de la salle où se réunissait la diète; les scènes les plus vives ne tardèrent pas à y éclater dès l'ouverture des séances.

Le 10 mai, les ministres, évoques, palatins, castillans et nonces ou députés polonais protestèrent contre les violences que les trois puissances voisines exerçaient sur la Pologne et contre leur prétention d'imposer à la diète leur candidat au trône. « Il n'y a donc pas de patrie pour nous? » s'écrièrent, dans une indignation commune, les adversaires de Stanislas-Auguste. « Par quel droit de conquête les Moskovites, si dédaignés de nos ancêtres, régnent-

ils dans nos murs? Où sont pour eux les titres de la victoire? Quelle honteuse destinée que la nôtre, si noire liberté, si notre indépendance doivent périr 1 Malheur aux puissances de l'Europe si elles ne secondent pas nos efforts! »

Le maréchal de la diète, Mokranowski, dans son enthousiasme républicain, avait formé depuis longtemps le projet de délivrer sa patrie de la domination étrangère; il se tlattait d'avoir engagé dans cette cause la France et l'Autriche. Malheureusement ses projets rencontraient un obstacles dans les vieilles haines de cette aristocratie tumultueuse. Désespérant d'arriver à une entente, il était allé implorer le secours de la France. C'est à ce moment que parut à Pétersbourg (29 mai 1764) la déclaration de Catherine II garantissant à la Pologne toutes ses possessions territoriales, et l'assurant qu'elle ne s'arrogerait jamais aucun droit sur les Ruthéniens (1), qui avaient fait de tout temps partie intégrale de la Pologne, si cette dernière lui reconnaissait et confirmait le titre d'impératrice de toutes les Russies.

Les seigneurs ne pouvant arriver à fixer leur choix sur aucun candidat, c'est alors que Catherine fut assez habile pour les déterminer en faveur du jeune Poniatowski. Les familles qui, comme les Czartoryski, avaient le plus de titres à lui disputer cette couronne, furent bientôt amenées à seconder ses prétentions. On se promit de prendre pour modèle la monarchie anglaise et de la mettre en harmonie avec les institutions de la république, et on élut Poniatowski, qui prit le nom de Stanislas- Auguste, le 7 septembre 1764. Jamais, même pendant la rivalité de Pierre F' et de Charles XÏI, le suftrage des Polonais n'avait été arraché pins violem.ment par la force étrangère. Un calme momentané succéda aux scènes tumultueuses de la diète ; mais Stanislas- Auguste ne tarda pas à reconnaître qu'en devenant roi il était tombé sous le joug de la Russie. La Pologne, quoique livrée aux discordes politiques, était restée jusqu'à ce jour en dehors des passions religieuses allumées par Luther dans presque tous ces États de l'Europe. Dès ce moment on y voit éclater avec violence les querelles de sectes; les dissidents, sous la protection

(I) Race slave répandue partie en Galicie, partie en Pologne; elle habite ce qu'on appelle vulgairement Russie rouge et Russie blanche.

de la Russie, exigent qu'on leur rende le droit de suffrage, et ne reculent même pas devant l'enlèvement de l'évêque de Cracovie et de huit des principaux sénateurs.

Les Polonais, quoique abandonnés par leurs alliés et paralysés par leurs dissensions intérieures, ne se laissèrent pas sans résistance imposer Poniatowski. Un parti qui voyait à sa tête l'illustre maison Czartorisky^ en aidant l'influence de la Russie et l'élection de Stanislas, espérait obtenir assez de pouvoir pour réformer la constitution , abolir le veto et donner à la couronne la force nécessaire. Un autre parti, plus généreux, quoique moins éclairé, repoussait toute intervention étrangère et faisait les plus nobles efforts pour maintenir l'indépendance; mais malheureusement il était opposé à la réforme de la constitution et partisan des anciens abus, et il déclarait sa résolution d'exclure de l'égalité politique tous les dissidents. Les chefs de ce dernier parti étaient Branicki et le prince Radziwil.

Jamais prince ne monta sur un trône dans des circonstances plus difficiles que Stanislas-Auguste, sans aucun pouvoir sur l'armée qui l'avait protégé , réduit à l'impuissance devant l'anarchie fomentée par la Prusse et la Russie. En 1766, le ministre de Pologne présenta un mémoire à l'ambassadeur russe Repnin, protestant contre l'augmentation continuelle des troupes russes en Pologne et en Lithuanie, et réclamant leur départ, car aucune action nationale n'était possible sous la menace d'une armée étrangère. Quelques armements de l'Autriche à cette époque donnèrent lieu à une convention secrète entre la Russie et la Prusse, conclue le 23 avril et portant que l'impératrice ferait entrer des troupes pour soutenir le parti des dissidents. Les principaux mécontents, rassemblés dans les provinces, déclarent nulle l'élection de Stanislas-Auguste ; 60,000 gentilshommes signent cette adhésion. De ces confédérations particulières on forme une confédération générale, et on décide que toutes se déclareront le 24 mai 1767 et qu'elles se rassembleront à Radom, près de Varsovie. Dans cette détresse, Stanislas convoque une diète extraordinaire pour le 5 octobre.

Les mécontents s'aperçurent bientôt du rôle qu'on leur faisait jouer; à peine rassemblés à Radom, un corps russe entoure la ville, des compagnies de grenadiers pénètrent dans la salle des

séances, et un colonel russe exige des confédérés la signature d'un acte où les prétentions des dissidents sont admises, la protestation de fidélité au roi renouvelée et la garantie de l'impératrice réclamée. C'est alors que le roi se livre entièrement au représentant de Catherine. Le pacte avec la Russie stipule l'admission sur le pied d'égalité de toutes les sectes religieuses aux charges civiles; il contient la garantie réciproque de l'intégrité du territoire des deux puissances; il confirme la constitution de la Pologne et spécialement la fatale .loi de l'unanimité; enfin il place cette constitution, le gouvernement, la liberté et les droits de la Pologne sous la garantie de S. M. L, qui promet de conserver à jamais la république dans son intégrité. Bientôt commencèrent des mouvements dans la Podolie.

La diète est convoquée le 1'''^ février; le 24, la commission lui propose un traité d'amitié entre la république et la Russie. Le 29, une proclamation de Michel Rrasienski annonce à la Pologne la formation de la confédération de Bar (1). L'armée russe se répandait dans toute la Pologne, prêtant main-forte aux confédérations particulières et à l'assemblée générale de Radom, où, le 22 juin 17G7, deux corps d'armée avaient déjà investi Varsovie pour dépouiller le gouvernement de toute son autorité et abroger les lois les plus anciennes.

Après la seconde réunion de la diète, qui eut lieu le 5 mars , une lettre confidentielle du chargé d'affaires de France en Pologne, Girault, adressée de Varsovie le 12 mars à M. le duc de Choiseul, ministre des affaires étrangères, expose que la Russie s'est assuré le fruit de toutes ses usurpations par la confirmation du traité de 1686, et qu'elle réduit au silence toute la nation par ses violences et ses actes de tyrannie. A la suite, parut le manifeste de Mariau Potosk Pulawski. Il avait emmené

(1) Petite ville de l'Ukraine , dans le gouvernement russe de Podolie, bâtie sur le Boug, fondée par-Bona Sforza, épouse du roi Sigismond P'' de Pologne. Célèbre par la confédération qu'y forma une partie de la noblesse polonaise pour résister à l'influence russe et assurer la suprématie du catholicisme en Pologne. Adam Krasinski, évêque de Kaminiec, conçut la première idée de cette tentative patriotique. Le staroste Joseph Pulawski la met à exécution le 29 février 17G8, avec dos gentilshommes adhérant à l'acte original de la confédération. De nombreux adhérents ne tardèrent pas à arriver de toutes les parties de la Pologne, et cette confédération eut pour résultat de diviser la noblesse en deux camps.

avec lui ses trois fils et son neveu. Ces cinq hommes formèrent le noyau d'une confédération dans la petite ville de Bar. Cette confédération de Bar, formée pour la défense de la religion et de la liberté, s'étendit en peu de jours dans tout le royaume; les officiers russes hésitèrent un moment s'ils devaient prendre part à cette guerre intestine. L'évêque de Kaminiec se rendit à Dresde, à Vienne, à Versailles, pour implorer ces cours et éclairer leur politique. Les troupes russes s'avançaient toujours, essayant d'entourer les confédérés, et alors commença une lutte inégale. Ils s'emparèrent de Bar le 28 août, et les confédérés se réfugièrent en Valachie, et plus tard à Teschen.

C'est au duc de Ghoiseul, aidé de M. de Vergennes, qu'est dû l'armement des Turcs contre la Russie; politique heureuse, si elle eût obtenu du reste de l'Europe plus de considération et d'intérêt. Après de longues hésitations, le cabinet de Versailles avait enfin résolu d'intervenir d'une manière efficace dans les affaires de Pologne. On envoya trois millions au comte de Vergennes pour corrompre le divan et lui arracher une déclaration de guerre. Elle eut lieu en effet ; mais pour opérer cette révolution à Constantinople la corruption ne fut pas nécessaire, et M. le chevalier de Taules (1) remporta en France l'argent qu'on lui avait envoyé.

Au moment où la Porte Ottomane déclarait la guerre à la Russie, un corps de troupes françaises devait traverser l'Autriche pour soutenir les confédérés de Bar. L'Autriche, si intimement liée avec la France, donnait, en accordant ce passage et en animant ellemême les Polonais, un gage de sa sincérité. M. de Ghoiseul pensait que la Suède pourrait profiter de ce mouvement pour se soustraire à l'influence de la Russie, et que le roi de Prusse ne voudrait point

(1) Entré en 1754 clans les gendarmes de la garde du roi; en 1764, embrasse la carrière des affaires étrangères. Les troubles qui agitaient la ville de Genève en 1766 engagèrent le roi à y envoyer le chevalier de Beauteviile, son ambassadeur en Suisse. M. de Taules l'accompagne dans cette négociation dilficile. En 1768, capitaine de dragons; envoyé en Pologne par le duc de Choiseui, fit la campagne contre les Russes en Podolie avec les confédérés; désespéré et convaincu que toutes les dépenses de la France étaient perdues dans ce pays sans ordre ni discipline, il revint avec l'argent mis à sa disposition; 1769, à son retour, fut chargé d'un travail important sur les négociations entre la France et la Suisse; en 1771, envoyé en Syrie, puis à Constantinople; rentra en 1779; a écrit un ouvrage sur le masque de fer ; mort en 1780.

travailler à l'agrandir; c'est ainsi qu'il croyait intéresser ces puissances à la délivrance de la Pologne, pendant qu'il déciderait les deux branches de la maison Bourbon à délivrer nos colonies du joug de l'Angleterre.

Le 3 mars 1769 , Catherine publie un manifeste contre la Pologne et contre la Turquie, daté de Kiew et signé du prince Alexandre Mitchailowitsch Galilzin. La Turquie publie aussi le sien, en date du 30 mai d769, à Katouschany près Bender, pour justifier son alliance avec les confédérés polonais.

Alors deux corps d'armée russes sont envoyés à travers la Pologne sur le Dniester; le premier, destiné à s'emparer de Chozim^ sous le prince Alexandre Galitzin; le second, avec le feld-maréchal Roumanzof, pour prendre Bender et de là envahir la Bessarabie, pendant que le corps de Weissmann observerait les confédérés. Cette campagne de 1769 fonda la gloire militaire des Russes.

Le prince Georges-Martin Lubomirski, maréchal de la confédération de Gracovie, chargea un de ses colonels d'engager en France des officiers au service de cette confédération. Ils passèrent un contrat le 17 mai et partirent de Paris le 23, arrivèrent le 9 juillet à Vienne, où se trouvaient déjà rassemblés beaucoup de Français (1). C'est à Éperies, le 8 septembre, qu'ont lieu les premières levées de régiments, et le 13 novembre la confédération entrait dans Gracovie. Le surlendemain, le maréchal Dzarzanoski ordonne d'évacuer cette ville à l'approche de l'ennemi ; le pont est coupé et chacun s'enfuit à la débandade; cependant les Russes ne se présentèrent que deux jours après, et on se retira à Wadowicz, près de Gracovie. La cour de Vienne, qui ne voulait ni de l'agrandissement de Catherine II ni de son voisinage, commence des préparatifs de guerre et rassemble beaucoup de troupes en Hongrie, à portée du théâtre de la guerre entre les Turcs et les Russes, quand l'intérêt commun rapprocha la cour de Vienne de celle de Berlin.

Tandis que la Prusse entrait en possession d'une existence nouvelle, un jeune prince, animé de l'amour du bien, désirait depuis

(1)11 faut lire avec attention la relation du journal d'un officier français au service de la confédération de Pologne, le lieutenant-colonel d'infanterie Th. B., ayant servi au Canada, fait prisonnier par les Anglais et relâché à la paix; il s'engage dans les corps indépendants appelés à défendre la Pologne. Cette relation fut publiée à Amsterdam, en 1776, en un petit volume in-12.

POLOGINK (1755-1773). 317

longtemps connaître ce roi, qu'il cherchait à prendre pour modèle. Une occasion se présenta, il la saisit d'autant plus volontiers que, trois ans auparavant, sa mère avait mis obstacle à l'entrevue proposée. Frédéric-Joseph (1) lui conservait bon souvenir de son concours à son élection comme roi des Romains. Cet événement, premier résultat de la paix d'Hubertsburg, eut lieu sans opposi lion le 27 mai 1764 à Francfort; Marie-Thérèse, enconfirmant ainsi la possession de la couronne impériale dans sa maison, prévint les malheurs que sans celte précaution eût occasionnés la mort de François I", son époux (18 août 1765). L'empereur Joseph II avait eu à Neiss en Silésie, le 15 août 1769, avec Frédéric une entrevue (l'empereur revenait alors d'Italie et voyageait sous le nom de comte de Falkenstein) dans laquelle il l'assura que sa mère ne souffrirait jamais que la Russie restât en possession de la Moldavie, et les deux monarques signèrent le 28 une convention portant que si la guerre éclatait entre la France et l'Angleterre, supposition alors très vraisemblable, ils n'y prendraient aucune part, et que

(1) En 1758, à l'âge de dix-sepl ans, la petite vérole faillit remporter. Il avait des formes élancées , une taille un peu au-dessus de la moyenne, des cheveux châtains, un grand front d'un dessin très pur attestant des facultés supérieures, le nez bien fait, de grands yeux bleus qui excitaient l'admiration de tout le monde, et dont la couleur fut bientôt mise à la mode par des étoffes de la même nuance, dites bleu impérial; d'une exi)ression de ligure sérieuse et bienveillante. Isabelle, infante de Parme, fut la personne que Marie-Thérèse choisit pour l'héritier du Irone. Son père, don Philippe, duc de Parme , était le troisième et dernier fils du roi d'Espagne Philippe V : sa mère était fille du roi Louis XV'. en sorte qu'elle appartenait des deux cotés à la famille des Bourbons. Le prince Wenceslas de Li( htenstein alla officiellement la chercher en Italie, et les noces curent lieu à Vienne le 6 octobre 1760. Elle eut deux enfants qui ne vécurent pas; ellemême mourut le 11 novembre 1762.

Dans le traité de paix d'Hubertsburg (15 février 1763), le roi de Prusse avait promis par un article secret de lui donner sa voix; Joseph se prépare au voyage de Francfort pour y être élu, puis couronné roi des Romains. L'empereur François I*' l'accompagna sur les bords du Mayn. Gœthe, qui y assistait, en fait dans ses Mémoires une description vivante et minutieuse. Élu le 27 mars et couronné le 3 avril 1764. 11 épousa en secondes noces la princesse de Bavière, sœur de Maximilien-Joseph, un des derniers membres de la famille électorale, qui mourut le 21 mai 1767. En 1765, Joseph succède à son père François de Lorraine comme empereur d'Allemagne.

Joseph II, malgré sa fougue de jeunesse, son ambition, son désir d'étendre les bornes de ses États, accepta avec répugnance les projets du roi de Prusse. Son ju-

s'il survenait d'autres troubles, ils observeraient une exacte neutralité. Le roi exceptait les cas stipulés dans son alliance avec la cour de Pétersbourg, qu'il ne voulait pas rompre; mais au fond il songeait sérieusement aux moyens d'arrêter adroitement les conquêtes des Russes, car il lui importait de ne pas laisser écraser les Turcs, pour qu'ils pussent ultérieurement tenter des diversions, soit contre la Russie, soit contre l'Aulriche.

Duniouriez, arrivé le 1''' août à Munich, se présente au prince Xavier de Saxe, frère de Charles de Saxe, nommé duc de Courlande par son père Auguste III, roi de Pologne, mais dont il n'était que titulaire, la Russie ayant réintégré dans ce duché la famille de Biren. Le 2 août à Nymphenbourg, il lui promit de le faire reconnaître comme duc deCourlande, s'il fournissait le contingent que le duché doit à la république en cas de guerre, 2,000 hommes d'infanterie et 500 chevaux, qui seraient payés par la France, qui se chargeait aussi de l'entretien de toutes les levées de Saxons pendant la guerre. A Vienne, il achète à l'électeur, 20,000 fusils qui doivent être embarqués sur le Danube à Inn pour Bude. A la fin d'août, il arrive à Éperies, où il trouve tous les chefs de la confédération avec leurs mœurs asiatiques, livrés à un luxe effrayant et à des dépenses folles, et peu préoccupés de l'avenir. Au lieu des forces immenses annoncées par l'évêque de Raminieck, soit près de 40,000 hommes, il découvre que toute la partie militaire consistait : 1° en 4 ou 5,000 hommes en Grande-Pologne, fort bien tenus, commandés

gement sur l'illustre Rzewski, général en chef des années polonaises, atteste la sympathie que lui inspirait la nation prédestinée. « Si tous les Polonais avaient eu son patriotisme et sa résolution, dit-il, jamais son pays n'aurait éprouvé le malheur qu'il a souffert. » Après un voyage en France réalisé |»lus tard, après avoir rêvé de planter la croix sur le dôme de Sainte-Sophie et le château des Sept Tours, après avoir travaillé au bien-être de son peuple, il mourut le 20 février 1790, sans laisser d'enfants après lui. Son intelligence, son amour du bien, sa volonté énergique, furent admirées de l'Autriche, qui conserva de ce prince un profond souvenir. Un de ses compagnons de voyage écrivait en 1769 : « Sa garderobe est celle d'un sous-lieutenant, sa récréation le travail, son existence un mouvement perpétuel. » Marie-Thérèse lui confia le département de la guerre, et, entre l'année 1766 et 1775, il fonda une armée nationale. A partir de cette dernière date, les régiments, au lieu d être désignés par les noms des propriétaires, le sont par un numéro. Il établit la conscription, qui ne le fut chez nous que vingt-huit ans après, car c'est le 7 septembre 1798 que le Directoire décréta la levée des 200,000 hommes.

par Zai'emba;2'' en i, 000 cavaliers errants, sous les ordres de Savva; 3° en 4 ou 5,000 hommes à cheval avec Pulawski; 4° en 3,500 hommes environ aux ordres du comte Miaczinski; 5° en 12 ou 1,500 autres sous Walewski; 0** en trois petits corps, l'un de 700 hommeS;, avec le maréchal Czernitchevv; un de 300, avec MazoAvieski ; un autre de 400 Lithuaniens, sous Orzewsko : soit un efTectif de 10 à 17,000 hommes sous des chefs indépendants, sans union, sans discipline, sans subordination, incapables de résister aux troupes russes et pas même soutenues par une pièce d'artillerie. L'évêque de Kaminieck, de l'illustre famille des Krasinski, fut un des plus fermes et des plus habiles défenseurs de la république polonaise; plein de moyens, de ressources, tout dévoué à sa cause, il est le premier créateur de la confédération de Bar. Les plans et projets de Dumouriez (1) furent envoyés à la fin de septembre 1770 au duc de Choiseul, qui lui adressa en réponse 300,000 livres en lettres de change sur Vienne, avec entière approbation de sa conduite et la promesse de 60 officiers de toutes armes,

(1) Dumouriez (François-Charles), né le 2G janvier 1739 à Cambrai. Son père, commissaire des guerres, intendant du maréchal de Broglie en 1759, était probe, instruit. Il traduisit envers le charmant poème de Richardet (de Fostiguerra), donna à son fds une éducation très soignée et le] lit entrer au service dans le régiment d'Escars (cavalerie) avec le grade de cornette. Se distingue en 1759, 1760, 1761 ; est réformé en 1762. Impatient, ne connaissant pas le repos, il passe en Italie, et offre inutilement ses services aussi bien aux Génois qu'à Paoli, puis revient en France. Dumouriez alla, en 1766, en Espagne et en Portugal, fit les campagnes de 17C8 et 1769 en Corse, toujours soutenu par M. de Choiseul, qui le désigna auprès du conseil de la confédération de Pologne établi à Éperies en Hongrie. A son retour, M. de Monteynard, secrétaire d'Etat de la guerre, lui confia une mission relative à la révolution de Suède, et <onime M. le duc d'Aiguillon, ministre des affaires étrangères, n'avait pas été mis dans le secret par le roi, il fut arrêté à Hambourg en 1773 et conduit à la Bastille. Après une détention de six mois, il fut envoyé, en mars 1774, au château de Caen et n'en sortit que peu de temps avant l'avènement de Louis XVf au trône. Brigadier d'infanterie en 1781 ; maréchal de camp, 7 mars 1788; général de division en 1790; se fit recevoir aux Jacobins, tâcha de se lier avec Mirabeau; en février 1792. entraîné par son ambition, il engage le roi à venir lui-même, le 20 avril, au corps législatif et à déclarer la guerre à l'Autriche; ministre de la guerre le 12 juin: sert sous Luckner : le 4 avril 1793, il passe à l'ennemi. A partir de cette époque, il mène une vie errante, se réfugie en Angleterre et meurt à Turvil Park, Buckinghamshire, le 14 mars 1823. Homme ardent, pour lequel l'obscurité était un supplice et auquel rien au monde ne coûtait pour être en scène.

des ingénieurs, des officiers d'artillerie, des sous-officiers et de bons canonniers.

Joseph et Frédéric II se revirent à Neustadl en Moravie, le 3 septembre 1770. « Il n'y aplus de Silésie pour l'Autriche, n dit Joseph en abordant le roi. Le prince de Kaunitz (It, premier ministre de Marie-Thérèse, répéta que cette princesse était plus résolue que jamais à empêcher les Russes de s'approprier la Moldavie et la Valachie, possessions qui les rendraient trop voisins de la Hongrie, qu'elle ne voulait pas qu'ils passassent le Danube, et que le seul obstacle à opposer à leurs projets de conquêtes était l'union de la Prusse et de l'Autriche. Ces conférences ne se bornèrent donc pas à des politesses. Prévoyant la rupture qui devait éclater entre la France et l'Angleterre, les deux souverains signèrent une convention secrète. Les plans consistaient à diriger les petits corps polonais sur la Pokutie, de manière à inquiéter les derrières de l'armée russe sur le Pruth et à détruire leurs magasins en Podolie et le long du Borysthène. La Pologne restait occupée par l'armée russe avec 23,000 hommes, plus 12 à 13,000 autres dans le palatinat de Kiew, l'Ukraine et la Podolie, avec leur magasin principa[ à Polonna. La confédération gagnait chaque jour des adhérents, bien que peu confiants dans la stabilité des dispositions de la France. Ainsi, à la fin

(1) Kaunitz (Winceslas, prince de , originaire d'une vieille famille de Bohème, est né à Vienne en 1711. Destiné d'abord à l'élat ecclésiastique, la mort de son frère le rejeta dans le monde. Il fréquente les universités de Vienne, Leipsig, Leyde, voyage en Italie et épouse une Stahrenberg, descendante du chef qui avait défendu Vienne. Sous Charles VI, fait partie du conseil de l'Empire ; envoyé par Marie-Thérèse en mission en Italie, à Bruxelles, en Angleterre, il y révèle de rares qualités; représente l'Autriche à Aix-la-Chapelle (1748)-, en 1751-1753, ambassadeur à Paris; c'est à son retour à Vienne qu'il décide le rapprochement vers la France. Chancelier de l'Empire , toute sa politique tendit à isoler la Prusse, avec le concours de l'Angleterre, de la Russie et de la Saxe , les catholiques d'Allemagne inclinant vers l'Autriche. Malheureusement un conflit mit aux prises l'Angleterre et la France. Kaunitz s'efforça d'abord de garder la neutralité, mais l'alliance française lui parut plus utile contre Frédéric que celle de la Grande- Bretagne, en voyant le Hanovre menacé incliner vers la Prusse. Ce rapprochement amena le traité de Versailles, 11 mai 1756, entre l'Autriche et la France. Les efforts de tous côtés n'aboutirent, après tant de combats, qu'à la paix d'Hubertsburg, conclue entre la Prusse, la Saxe et l'Autriche, et laissant les choses dans le statu quo ante bellum. Mort en 1794. (Voir le quatrième volume des Guerres sous Louis XV, p. 22.)

de 1770, de grandes espérances ranimaient !a confédération. L'ordre se rétablissait, l'administration se réglait, l'armée régulière se formait.

La place de Zamosk renfermait 2,000 hommes, de l'artillerie de campagne; un contingent de 12,000 Saxons et Gourlandais était enrégimenté, l'armée de Lithuanie prête à se déclarer; les Turcs se soulevaient en Moldavie. Mais tout cet échafaudage fut détruit par la disgrâce du 24 décembre 1770. Quoique les confédérés n'eussent plus rien à espérer de la diversion opérée par les Turcs, ils se défendaient avec opiniâtreté, rarement secondés par la fortune, contre les excursions des Russes sur tous les points de la Pologne et souvent à peu de distance de Varsovie.

La révolution intérieure qui renversa le duc de Choiseul anéantit ses projets et livra la Pologne à ses oppresseurs. Ses talents pouvaient encore conserver à la monarchie sa grandeur au dehors, et à l'intérieur, par son activité soutenue, maintenir la royauté dans sa force et la nation dans ses espérances. Cet exil fut pour la czarine un événement aussi heureux que les succès de ses généraux en Moldavie et en Pologne, car il avait fermé à la flotte russe l'entrée des Dardanelles en envoyant le baron de Tott au Grand Seigneur et avait gagné à ses vues les cours de Varsovie, de Stockholm et de Vienne.

Le successeur de M. de Choiseul, le duc d'Aiguillon (1), n'éprouva que de l'éloignement pour les plans conçus parDumouriez,qui perdit bientôt tout crédit au ministère des affaires étrangères et vit suspendre le paiement du subside.

La résistance des Polonais, nation indisciplinée et presque désarmée, trahie par son roi et par son sénat, dans un pays ouvert, sans retraites, sans fortitications, où déjà l'ennemi occupait les points les plus importants, présente une des plus glorieuses et des plus -déplorables luttes d'une nation pour la conservation de ses droits. Le conseil de la confédération s'établit sur la frontière de Hongrie, ce à quoi l'Autriche consentit secrètement. Quelques

(1) Le duc d'Aiguillon, devenu ministre des affaires étrangères le G juin 1771, ne tarda pas à prendre en considération les réclamations du conseil général des confédérés de Pologne. C'est à la (in de juillet qu'il choisit le baron de Vioinenil, oflicier estimé , homme de caractère et très capable de bien diriger les entreprises militaires des confédérés, pour remplacer Dumouriez.

officiers français et des secours d'argent, envoyés de Versailles et de Constanlinople, ajoutèrent à sa force réelle et plus encore à l'opinion qu'on en avait conçue. Repnin entra en négociations et proposa un armistice jusqu'à ce qu'il pût se procurer du renfort. Le vieux Pulawsky, le premier chef de la confédération , s'y opposait; en effet, le renfort arrivé, Repnin se jouant de l'armistice, fondit sur les confédérés et mit à feu et à sang les terres des vrais et sincères Polonais, qui pendant quatre ans résistèrent aux forces de la Russie. Les confédérés de Bar eussent bientôt succombé si d'importants changements, survenus dans la politique de l'Europe, ne fussent venus les seconder.

Le moment paraissant favorable à Frédéric II, il se dit qu'il était temps d'agir et de préparer le dénouement par] une dépêche confidentielle adressée de Potsdam, le 2 mars 1 77 J, à son ambassadeur à Saint-Pétersbourg, le comte de Solms ; il pressa la Russie de suivre l'exemple de l'Autriche, qui avait déjà envahi la Pologne pour la démembrer. (Archives de Prusse.)

Dans le mois d'avril, le général Suwarow occupait tout le palatinat de Cracovie, depuis Bobreck jusqu'à Nepolomuce sur la rivière de Donayesc, avec 6 ou 7,000 hommes. Cette rivière, d'un cours de quelques lieues, prend sa source au-dessus de Nowitarg et se jette dans la Vistule, vis-à-vis de Nowe-Miasto. Deux régiments de cuirassiers cantonnaient dans le bourg de Scavina en avant de Cracovie; le reste s'étendait à Zator, Oswiecim et Bobreck avec un détachement au-dessous de Calvary, le débouché de Landscron à Cracovie, sans compter un détachement en avant de Keuly. Les troupes des confédérés, dans la nuit du 29 avril, abordèrent les Russes, les refoulèrent jusque dans Zator, d'où ils se replièrent sur l'abbaye de Tiniec et y passèrent la Vistule. La tête de la cavalerie se porta au galop à Scavina et y entra. Le lendemain, les confédérés restaient maîtres de toute la rive droite de la Vistule.

Toujours en vue de hâter la solution si vivement désirée, le nouvel ambassadeur de Catherine 11 à Varsovie, le comte de Saldern, adresse à la nation polonaise, au nom de sa souveraine, une déclaration relative aux événements et spécialement dirigée contre la confédération de Bar. Ainsi les futurs copartageants, chacun à sa manière, se préparaient à saisir leur proie. La Pologne expirante

réclamait sans cesse et en vain le secours de la France. Gel État, qu'il importait de maintenir libre et puissant pour comprimer à rOrient l'ambition de la Russie et conserver l'équilibre européen, succombait sous les attaques des puissances voisines et dans l'anarchie. Les subsides promis n'arrivaient pas; cependant il fallait entretenir o à 6,000 hommes commandés par Miaczinski et Walewski, qui bordaient les montagnes depuis Rabka jusqu'à Biala, en avant de Biélilz, frontière du duché de Teschen; ils occupaient Biala, Wlogidowice, Kenly, Saybusch et les villages environnants. Entin il devenait nécessaire de s'étendre par la Yistule dans les plaines pour nourrir ses 5 à 6,000 chevaux, continuer les levées de l'infanterie par la conscription, ouvrir par Zator, Oswiecim et Bobreck une communication avec la Grande-Pologne, se rendre maîtres des salines de Bochnia et Williska et s'y procurer ainsi des fonds assurés.

Le 14 juin 1771, le roi de Prusse adressa de Polsdam à son ambassadeur en Russie une dépèche confidentielle lui exprimant toute la satisfaction qu'il éprouvait des intentions de Catherine II de hâter le partage delà Pologne. Il y garantissait à la Russie tout ce qui serait à sa convenance, à charge de réciprocité; il ajoutait qu'en supposant que l'Autriche trouvât sa part trop faible, on pouvait lui offrir la lisière de l'État de Venise qui la coupe de Trieste. (( Quand même, assurait-il, les Autrichiens feraient les méchants, notre union les fera passer par tout ce que nous voudrons. » Les succès des Polonais, en les enorgueillissant, rendait les chefs plus insubordonnés et moins unis entre eux. Les nouvelles d'Éperies n'étant pas rassurantes , le général Sboinski demanda à la cour de Vienne de permettre à la confédération de se rassembler à Biélilz.

Les mois de mai et de juin s'étaient passés en discussions, lorsqu'on sut que Suwarow, en attendant un renfort, marchait de Sandomirz sur la rivière Donayesc. Il s'avança contre les coalisés de Cracovie, et arriva devant le Duneyetz, dont la rive opposée était gardée par les Polonais. Sous la protection d'une batterie qu'il fit établir immédiatement, les grenadiers se lancèrent dans le fleuve et le traversèrent, ayant de l'eau jusqu'aux épaules. Un gué, découvert un peu plus haut, permit au reste de l'armée de passer la rivière.

Suwarow , traversant la Vistule le 12 juin , arrivait à Landscron, suivi de toute l'armée russe, et le 28 y infligeait une défaite à Dumouriez. En voyant marcher à eux deux régiments russes, Saint-Pétersbourg et Astrakan, les Lithuaniens, au lieu de les attaquer, se débandent. Miaczinski, en essayant de les rallier, est blessé et pris. Cependant Walewski, qui formait la gauche, put se retirer en bon ordre derrière Landscron. Les chasseurs français s'étaient jetés dans Landscron, dont le feu obligea bientôt la cavalerie ennemie d'abandonner le champ de bataille.

Dans l'été de 1770, Marie-Thérèse envoyait ses troupes prendre possession du comté de Zipps, ancien district hongrois, mais que la Pologne possédait depuis plus de trois siècles, Sigismond, roi de Hongrie, le lui ayant cédé en garantie d'un engagement. Une si brusque invasion dut provoquer des remontrances même de la part de Stanislas. L'Autriche passa outre sans s'émouvoir. Les événements de la guerre, en amenant les armées russes dans le voisinage des possessions autrichiennes, commençaient à donner des craintes à la cour de Vienne sur la sûreté de la Hongrie. Frédéric ne tenait pas à voir son allié accroître ses forces; les deux grandes cours d'Allemagne redoutaient également de voir le territoire russe s'étendre aux dépens de la Turquie. Frédéric, lié par son traité avec Catherine, ne pouvait songer à s'y opposer ouvertement. Kaunitz, qui dirigeait le cabinet de Vienne, tenait encore à l'alliance de la France; en outre, un voisin tel que la Russie lui inspirait de vives inquiétudes sur ses frontières de l'ouest; c'était pour lui un double motif de seconder les négociations françaises à Constantinople.

Au mois de juillet 1771, il conclut avec la Porte un traité secret par lequel l'Autriche s'engageait à obtenir de la Russie, amiablement ou par la force, la restitution de toutes les conquêtes faites par la Russie. Kaunitz commençait à se méfier de la puissance de la France, la chute de M. de Choiseul redoublait ses appréhensions ; dès lors, sans rompre ouvertement, il relâcha les liens qui l'unissaient à elle : c'est ainsi qu'il se trouva conduit insensiblement à adopter, pour prévenir le danger de l'agrandissement de la Russie, le seul expédient qui pût le dispenser de se jeter dans une nouvelle guerre.

Sur la recommandation du prince de Condé, le duc d'Aiguillon

POLOG.NE (1755-1773;. 355

envoie en Pologne M. de Vioménil (1 , qui arrive à Bielitz dans les premiers jours de septembre, et Dumouriez est rappelé en France. En ce moment, une armée du roi de Prusse, en s'avaneant sur leur territoire, avertissait les Polonais que le conquérant de la Silésie cherchait à s'agrandir et que l'Autriche, qui d'abord avait été un auxiliaire, restait à l'écart.

Le 3 novembre, s'accomplit un des coups de main les plus audacieux des confédérés, l'enlèvement du roi Stanislas- Auguste, opéré à Varsovie dans la nuit du 3 au 4 par quelques conjurés, qui devaient le conduire prisonnier au camp de Pulawski; mais, au milieu de l'obscurité, on s'égara , et Poniatowsky rentrait quelques jours après à Varsovie au milieu des acclamations.

Frédéric adresse, le 25 décembre 1771, à Catherine quelques réllexions sur le moment le plus favorable de démembrer la Pologne au profit de la Prusse et de la Russie, sans même se concerter avec l'Autriche. Sur un seul point seulement il hésitait : était- il plus avantageux d'attendre la conclusion de la paix avec la Turquie, ou d'agir aussitôt qu'une armée russe se montrerait sur les bords méridionaux de la Vistule? Il devenait nécessaire pour la France d'avoir un ambassadeur à Vienne. On décida d'y envoyer le prince Louis de Rohan, cardinal et coadjuteur de Strasbourg ; sa nomination date du ijuillet 1771, mais il n'arriva à son poste que le 10 janvier 1772. Dès le 20, le nouvel ambassadeur exposait au duc d'Ai-

[l) Vioménil ^ Antoine-Charles du Houx, baron de), né ou 172.5: lieutenant au régiment de Limosin le 26 septembre 1740; enseigne le 21 décembre 1741; capitaine le 28 mars 1747; colonel des volontaires de Daupiiiné le 10 février 1759; se dislingue dans les campagnes sous le prince de Condé en 1761 et 1762, où il fut nommé brigadier le 25 juillet; colonel de la légion de Lorraine le 5 juillet 1763, il passa en Corse avec ce corps et fit la campagne de 1768 sous le marquis de Chauvelin et celle de 1769 sous M. de Vaux: maréchal de camp, le 3 janvier 1770; en août 1771, il partit pour la Pologne avec un certain nombre d'officiers français et les secours d'argent destinés aux confédérés; ne revint en France qu'après le partage de la Pologne en 1772, emportant l'estime et la confiance des Polonais, pour les(|uels il fit tout ce que les circonstances permettaient; en 1780, passe en Amérique; en 1781. lieutenant général; gouverneur de la Rochelle le 13 juin 1783: en juillet 1789, à l'armée rassend)lée sous Paris. En juin 1791, il fut sur le point d'accompagner le roi pour Montuiédv; peut-être par son énergie l'eùtil sauvé et réparé la faute du duc de Choiseul; il reçut un coup de feu. le 10 août 1792 . à l'attaque des Tuileries; sa blessure ne se referma pas, le sang se décomposa, et il mourut en février 1793.

356 LES GUEllRES SOUS LOUIS XV.

guillon les vues ambitieuses de la politique russe en Orient et de la Prusse en Pologne. Il montrait l'Autriche prête à entrer en guerre contre la Russie. Elle devait soutenir seule le poids de cette guerre : alors la France pourrait en profiter pour étendre ses limites du côté de la Flandre, iixer l'étal de la maison de Bourbon en Italie et tarir la source des prétentions de l'Empereur dans cette contrée. Il insinue l'idée de faire jouer à la France un rôle principal dans la guerre en employant en Pologne contre la Russie le contingent de 24,000 hommes stipulé par le traité de 1756. « Je vous supplie, Monsieur le duc, ajoutait-il, de me faire connaître votre opinion sur ces premières idées, afin de puiser dans vos conseils le degré de force et de fermeté qu'il faudra mettre dans ma manière de traiter avec le prince de Kaunitz. » Le 6 février, M. d'Aiguillon répondit : « Le roi n'a contracté qu'une seule obligation et il se bornera à la remplir : c'est celle de secourir la maison d'Autriche, si elle est attaquée. Quant aux vues d'agrandissement que le roi de Prusse fonde sur ses succès , nous devons nous borner à observer. »

M. de Vioménil, après avoir étudié le caractère, la conduite et l'influence des chefs polonais, voulut tout de suite, pour occuper les esprits, surprendre le château de Cracovie. Appliqué à tout ce qui pouvait contribuer au succès de sa mission, M. de r4hoisi (1) s'était procuré sur la ville et le château de Cracovie des renseignements qui pussent le mettre un jour en mesure d'y surprendre et d'en chasser les Russes.

Dès la fin de décembre 1771, il s'était ménagé des intelligences avec les supérieurs des Carmes de la maison de Cracovie, qui devaient lui faciliter l'entrée de la ville, et il avait pris connaissance d'une porte du château oii par négligence il n'y avait ni garde ni sentinelle. M. de Choisi exécuta son projet dans la nuit du 1" au 2 février, avec des soldats français ayant à leur tête MM. de Saillant, de Vioménil, frère du général, et Chariot, qui fut blessé d'un coup de feu aux deux jambes, ainsi que Després.

(1) Choisi (Claude-Gabriel de), soldat le 16 juin 1741; capitaine aide-major des volontaires de Hainaut, l'^'" janvier 1757; major, 23 avril 1763; lieutenant-colonel, 25 août 1767; brigadier, 24 mars 1772; meslre de camp du 4" régiment de ciiasseurs à cheval, 29 janvier 1779; maréchal de camp, 5 décembre 1781 lieutenant général, 1791 ; incarcéré pendant la Terreur ; mourut vers 1795.

Le 2 février, M. de Choisi, arrive sous les murs de la ville avant le jour, trouve tous les points fermés et impossibles à ouvrir sans le canon. Il se retire à Tinieck avant 8 heures du matin, sans être aperçu de l'ennemi. Il fait alors deux parts de ses hommes, Tune, sous M. le capitaine de Vioménil, pour surprendre le château, l'autre, sous le capitaine de Saillant, pour assaillir la porte la plus voisine. M. de Vioménil, ayant trouvé une crevasse dans la muraille, y fait passer son détachement à plat ventre et, après avoir égorgé cinq ou six sentinelles, se rend maître de la place; M. de Saillant le suivit de près. Le seul canon trouvé dans la place fut tiré à coups réitérés pour donner l'éveil à M. de Choisi, qui arriva avec 2 pièces d'artillerie. La ville prise, il en fit porter la nouvelle au baron de Vioménil. Soutenu par deux maréchaux de la confédération avec de la cavalerie, 2 pièces d'artillerie, il traverse la Vislule et ordonne à tout risque de marcher au château. MM. Duclos, Valcourt, Ditlwar, Duhoux , le lieutenant-colonel d'EUiot, Marion, de Rellermann, Galibert et Chariot se firent remarquer dans cette affaire. C'est ainsi qu'après deux attaques ils pénétrèrent dans la ville, et, de là se portant à Wielicksa , ils y firent prisonniers 1,800 Russes.

Mais la famine commença à se faire sentir dès le 5 février. Le 8 février, l'ennemi travaille activement à resserrer la ville et le château, situé sur une colline au pied de la Vistule, entre la ville et le faubourg Casimir. Du 10 au 20, il établit un pont de communication sur la Vistule, sans que le feu de part et d'autre se ralentisse un instant, et malgré de continuelles alertes de nuit.

Le 29, l'ennemi se décide à donner un assaut général : pendant que 1,800 hommes attaquent sur différents points, une colonne de 1,000 grenadiers se présente à la porte avec des pétards; mais elle est repoussée à coups de fusil et de pierres par les confédérés, ayant à leur tête MM. de Labain et Héry. La perte de l'assaillant dans cette affaire dépassa 600 hommes.

Du 2 au 8 mars, les brèches sont réparées malgré deux alertes. Du 8 au 15, les Russes travaillent à leurs lignes de circonvallation. Du 22 mars au l*"" avril, les Russes élèvent plusieurs batteries et redoutes; tandis que, la famine augmentant chaque jour dans la place, la viande de cheval et des animaux domestiques était devenue depuis longtemps la seule ressource des assiégés. Du l''^ au 8, les Russes,

toujours occupés à leurs tetranchements, démasquent une batterie dont les projectiles accablent la ville et mettent le feu aux maisons (1). Sous le feu continuel de cette batterie , la brèche de la tour s'agrandit; M. de la Serre, colonel français, y est dangereusement blessé. La détresse augmente, et nos malheureux blessés meurent faute de soins. Les Russes commandent une seconde brèche, et la désertion, par suite de la misère, fait de grands vides parmi les assiégés. Dans la nuit, le général Galibert, un Français, se présente aux retranchements et est conduit, les yeux bandés, au comte Suwarow ('2), qui lui dicte les articles de la capitulation. Le 24, il retourne vers Suwarow pour demander des conditions moins dures ; mais le général russe répond que, s'il revient encore sans l'acceptation pure et simple des articles, il faut s'attendre à des conditions moins favorables.

Voici ce que portait la capitulation signée entre le général Suwarow et M. de Choisi : 1° La garnison doit mettre bas les armes. 2" Elle aura la vie et les habits saufs. 3° Les troupes françaises qui en font partie se rendront simplement prisonnières, mais non prisonnières de guerre (article fondé sur ce qu'on n'aurait pas pu

(1) Un sous-oflicier. porteur de dépèches, esl arrêté, la nuit du lu, sur la Yistule avec nne lettre chiflVée pour le général Vioniénil : les assiégés demandaient des secours avec instances. Ils manquaient de vivres, les malades augmentaient, on était réduit a manger du cheval, et dans cet état, pour abréger leurs souffrances, le comte Suwarow lit savoir par le capitaine Weimarn aux officiers français que, si la garnison ne se rendait pas, elle serait passée au fil de l'épée.

(2) Suwarow (Alexandre, comte de Rymnikski), feld- maréchal, né en 1730, d'origine suédoise; lit sa première campagne en 1759, sous le comte de Fermor; se di.slingue à Kunner.sdorf, à la prise de Berlin ; en Pologne, de 1769 à 1772, il combat les confédérés; en 1783, il .soumet à la Russie les Tartares du Kuban ; de 1787 à 1789, sert contre les Turcs; en 1792, il arrive en Pologne, pour remplacer le général Fei'sen, fait prisonnier àKosciusko; .s'em]>are de Varsovie; en 1799, commande en Italie l'armée qui se joint aux Autrichiens ; mais, mal secondé ou malheureux dans ses opérations, il est rappelé en 1800 par Paul I". Accablé de chagrins , il se retire dans sa terre de Polendorf iEsthonie), et meurt le 18 mal de la même année.

Son fils, militaire de grande espérance, parvenu au grade de major général d'infanterie, en 1811. se rendant de Bucharest à Jassy, périt en passant la rivière de Rymnikski, alors débordée. Par une fatalité singulière, c'était la rivière même sur les bords de laquelle son père avait remporté la victoire à laquelle il dut son surnom de Rvmnikski.

les échanger, parce qu'il n'y avait point de guerre entre la Russie et la France). 4° Les troupes françaises, sous les ordres du général Vioménil, seront transférées à Lemberg, celles de Dumouriez à Biala en Lithuanie, et celles des confédérés polonaise Smolensk. Les prisonniers furent conduits sous escorte à Lublin , où on les distribua en trois convois pour leur destination définitive.

Le rôle de notre ambassadeur à Vienne se réduisait à une simple protestation platonique; c'était une conséquence de la résolution prise par le cabinet de Versailles de ne pas s'opposer par la force au démembrement de la Pologne. Il demeura donc simple spectateur des ambitions qui s'agitèrent autour de lui; les événements qui allaient s'accomplir, Louis XV et ses ministres les acceptaient d'avance. Rien qu'à cette date les négociations entre les puissances copartageanles fussent très avancées, et que depuis trois semaines Raunitz et Galitzin eussent décidé de prendre part au démembrement, dans ses dépêches du 2 mars 1772, notre représentant assurait que rimpératrice-reine ne souffrirait pas que l'équilibre fût rompu par un démembrement qui donnerait trop de prépondérance aux cours voisines et rivales.

Dans sa lettre de Vienne, en date du F"" mai 1772, il dit : « On ne peut plus douter du démembrement de la Pologne : cette injustice est hautement blâmée. L'ambassadeur d'Angleterre est furieux que ce projet ait été conduit avec tant d'adresse que lui ni les ministres de sa cour à Saint-Pétersbourg et à Berlin ne s'en sont doutés, et que lord Cathcart ait même été la dupe du comte de Panin, qui lui a tenu un langage tout opposé. »

Quelque temps après, lorsque les préparatifs pour l'envahissement des provinces polonaises furent devenus publics, l'ambassadeur français eut à ce sujet une audience secrète de l'Impératricereine; elle suppliait le roi de France de s'en reposer sur les négociations de son fidèle allié pour conduire les choses de manière à pacifier la Pologne sans exciter de convulsion en Europe. Triste comédie que Frédéric de Prusse nous dévoile en quelques mots : « J'ai vu Marie-Thérèse pleurer sur les infortunes des Polonais opprimés ; mais cette princesse , habile à dissimuler ses projets, a des larmes à volonté; d'une main elle porte son mouchoir aux yeux, et de l'autre elle manie le sabre qui doit partager la Pologne. »

En février et mars 1772, les puissances avaient échangé une déclaration par laquelle elles s'engageaient à admettre le principe de l'égalité dans le partage. Au mois d'août, les traités de démenbrement sont conclus à Pétersbourg; en septembre, les prétentions et résolutions des cours alliées sont publiées à Varsovie. Les Polonais, sans conseils, sans appui, livrés à leur enthousiasme national, mais aussi aux tristes divisions de leur monarchie élective, dans un moment d'indignation contre leur roi trop soumis à la Russie, avaient déclaré le trône vacant. Cet acte légitima la triple invasion des Russes, des Prussiens et des Autrichiens, tous d'accord sur le partage. Quatre parts furent faites de ce malheureux royaume, dont trois pour Catherine, Marie-Thérèse et Frédéric; la dernière fut laissée à ce qu'on appela la république, avec une sorte de constitution. La faiblesse du gouvernement français et le peu de dispositions que montrèrent ses ministres à risquer une guerre permirent enfin l'accomplissement de la fatale résolution. La France et l'Angleterre avaient perdu à cette époque toute influence dans les affaires de l'Europe, la France par sa confiance aveugle en la cour de Vienne, l'Angleterre par sa mauvaise foi envers la Prusse, qu'elle avait laissée alors sans allié. Toutes deux auraient eu néanmoins le temps d'intervenir dans cette grande lutte si elles l'avaient voulu, car l'exécution du démembrement futencore retardée par les dissidences des copartageanls et par la résistance des Polonais. Catherine refusait de laisser Frédéric prendre possession de Dantzig; Joseph II suggérait un partage plus étendu; malgré des protestations d'une inviolable amitié, les coalisés se trouvèrent plus d'une fois sur le point d'en venir à des hostilités ouvertes. Les puissances durent convoquer un semblant de diète à Varsovie le 19 avril 1773. Cernée par les baïonnettes étrangères, cette assemblée dérisoire ratifia servilement, le 3 août et le 18 septembre 1773, ce qui avait été fait; la république céda, par un prétendu traité, ses plus belles provinces. La Pologne n'existait plus dès lors; son indépendance était détruite.

Dans la ville libre impériale de Lindau, le 26 novembre 177;^, eut lieu la dernière protestation des confédérés de Bar contre le démembrement de la république et contre les violences de l'Autriche, de la Prusse et de la Russie. En effet, après avoir vainement imploré la France et l'Angleterre, la Pologne succombait sous

les forces réunies des trois puissances ses voisines, ne conservant de sa grandeur passée que le souvenir attaché à la vertu, à l'honneur, au courage et à Tamour de la patrie. C'est alors que Louis XV, vivement affecté de ce dénouement, s'écria : « Si Choiseul eût été ici, le partage n'aurait pas eu lieu (Ll »

Le partage de la Pologne fut la conséquei.ce de l'état d'anarchie qui désolait cette république. Les Polonais avaient autrefois formé un État grand et considéré, une nation puissante et respectée de ses voisins. Puis la décadence était venue pour la république, en proie aux factions, exposée tour à tour aux invasions des Turcs, des Russes et des Suédois, dont elle ne put se délivrer qu'en leur abandonnant ses plus belles provinces. L'aristocratie des nobles avait fait place à la monarchie, seul gouvernement qui puisse convenir à un grand peuple; celte aristocratie devint oppressive et tyrannique. « Demeurés seuls, dit M. de Ségur, sans subordination, sans armée régulière, sans tiers état, sans finances, sans commerce, sans artillerie, sans forteresses, les Polonais ne pouvaient plus opposer à leurs voisins qu'une valeur inutile et le souvenir de leurs anciennes victoires, »

(1) Le chancelier lui-même ne se montra pas plus que Joseph II enclin à favoriser l'agrandissement de la Prusse. D'après le prince de Kaunitz , le comte de Cobentzel et M. de Vergenncs, dès qu'il fut question du partage qui devait donner à la Prusse un accroissement de territoire qu'elle redoutait, la cour de Vienne en prévint la France et fit entendre qu'elle s'y opposerait si Versailles voulait la soutenir. Louis XV ne donna que des réponses vagues; l'Autriche alors aima mieux concourir au partage de la Pologne que de soutenir seule la guerre contre les Prussiens et les Russes réunis.

Page 1