‹ Les guerres sous Louis XV (volume 2)Chapitre 2 sur 28 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Mars. — Expédition de l'île de Minorqup. — 16. Instruction royale sur sa composition. M. de Richelieu quitte Paris le 18 mars. — 22. A Mar.seille. — 23. A Toulon. Ordres donnés, déception sur les dispositions prises.

Avril. 9. ,\ppareillage. — lu. Sij^nal du départ. — 18. .arrivée aux cotes de Minorque. Incertitudes sur le point de débarquement. — 19-20. Toute l'armée occupe Ciudadella. — 23. Elle campe à 5 heures du .soir devant Mahon, sur une hauteur peu éloignée du fort. Débarquement de l'artillerie. Toute la fin du mois est consacrée aux reconnai.ssances des abords du fort Saint-Philippe et à l'établissement des batteries.

Mai. 2-3. On travaille activement au chemin couvert. — 7. Ouverture du siège. Front d'attaque au faubourg de la Ravalle, fausse attaque sur le fort Marlborough. — 21. Établissement de nouvelles batteries. Quelques signes de découragement se manifestent dans les troupes et les états-majors. — 20-21. Engagement entre la llolte française et la tlotte anglaise qui, battue, gagne Gibraltar. —

27. Le siège traine en longueur; le maréchal de Richelieu réclame des secours avec instances.

Juin. 11. Un renfort d'artillerie arrive: on établit deux nouvelles batteries. — 25- 26. Attaques sans succès. — 27. Le maréchal se décide à une attaque générale. —

28. A 5 heures du matin, prise de Mahon. — 29. Rédaction des articles de la capitulation.

Juillet. — Les honneurs de la guerre accordés à la garnison anglaise. — 7. Em-

baniueinoiil des Anglais pour C.ihrallar. 11 15. laissés dans l'île sous M. de Lannion. L'année rclourne en France. Le deruier B. débarque le 19 à Toulon. Dispositions de M. de Lannion en prévision de l'arrivée d'une flotte anglaise, qui vient le bloquer complètement.

L'inégalité de no.s forces nav;iles avec celles de l'Angleterre était devenue etï'rayanle depuis 1748. Noire marine s'était cependant un peu relevée sous l'administration de Machault (1), qui mit un grand nombre de vaisseaux sur les chantiers et fit des efibrts extraordinaires pour s'approvisionner; des primes furent offertes aux corsaires; des armements considérables eurent lieu à Brest et au Havre; des troupes nombreuses réunies dans nos ports de la Manche devaient laisser craindre aux Anglais une descente soit sur leurs côtes, soit à Jersey ou Guernesey (2).

La menace d'une descente était la préoccupation générale en Angleterre. «La nation, dit Burke, tremblait sous une honteuse terreur panique, trop publique pour que nous puissions la cacher, trop fatale dans ses conséquences pour que nous puissions l'oublier. »

George II (3) demanda aux Hollandais des secours en hommes. La France protesta, considérant cet acte de la Hollande comme une déclaration de guerre. Le stathouder, Guillaume IV, mourut le 22 octobre 1751; sa veuve, fille de George II et princesse régente, n'osa point rompre la neutralité; mais le roi d'Angleterre, tout en

(1 ' Machault (J.-J}. d'Arnouville), le 28 juillet 175i. secrétaire d'Etal de la marine, y montre activité et intelligence; arme l'escadre avec laquelle la Galissonnière défit Byng. (Voir le cinquième volume des Guerres sous Louis AT, p. 537.)

(2) M. le maréchal de Bclle-Isle commandait sur toutes les côtes de l'Océan, depuis Dunlierque jusqu'à Bayonne, par décision du 30 décembre 1755.

(3) George II (Auguste), roi de la Grande-Bretagne, monté sur le trône le 22 juin 1727, succédant à son père George F^', dont la mère, la princesse Sophie, était petite-fiUe de Jacques I^'Sluart. Sa politique varie souvent entre les torys et les Avhigs. Après les guerres de la succession d'Autriche, auxquelles il prit part personnellement, les hostilités avec la France venaient de recommencer par suite de la lutte dans laquelle étaient entrés en Amérique les colons des deux nations. Au début, les Anglais éprouvèrent une suite de revers, la perte de Minorque les exaspéra, et le roi se résigna à mettre à la tête des affaires, vers la fin de 1756, Pitt, le futur lord Chatam. Si George II ne fut pas un grand roi, son règne du moins fut prospère à l'Angleterre. (Voir le deuxième volume des Guerres sous Louis XV, p. 29 ]

n'insislant pas, se hâta d'appeler des corps mercenaires de Hessois et d'Hanovriens pour défendre la Grande-Bretagne.

On pourvut aloi s à la sûreté des colonies en y envoyant des vaisseaux et des troupes. Dès le commencement de l'année, de faibles escadres mirent à la voile de Brest pour l'Auicrique. L'une alla défendre les petites Antilles, l'autre se porta dans les eaux de Saint-Domingue, une troisième au Canada, avec le général de Montcalm pour remplacer M. de Dieskau.

Les hostilités entre la France et l'Angleterre avaient repris le 13 janvier 1756. Le H mars, eut lieu un engagement entre les deux marines, et le roi, voulant profiter de l'éloignement de l'escadre anglaise, se décida à tenter un coup de main sur l'île de Minorque (1).

Le 16 mars, parut une instruction du roi fixant la composition du corps expéditionnaire. Le maréchal de Richelieu (2) était désigné pour en prendre le commandement en chef.

Le point d'attaque fui bien choisi; on ne pouvait porter une atteinte plus sensible à l'Angleterre que de lui enlever ce poste, d'où elle menaçait Toulon et dominait le bassin de la Méditerranée, Port-Mahon étant une position offensive bien plus redoutable que

(1) Les Anglais avaienl conquis l'ilc de Minorque en 1708. pendant la guerre de U succession d'Espagne et pour le compte de leurs alliés. Établis, ils y étaient restés.

(2j Le maréchal de Richelieu exerçait déjà le commandement général sur toutes les cotes de la Méditerranée par pouvoir du 31 décembre 1755.

Richelieu iL.-l-".-.\rmand de Vignerot du Plcssis, duc de, fds d'.\rmand-J. Du- ]ilessis-Riclielieu, général des galères et petit-neveu du cardinal par les femmes, né à Paris le 13 mars 1(J9(;. En 1712. présenté à la cour, il y obtint des succès; sur la demande de son père, mis à la Bastille pour ses fredaines, il n'en sortitque 14 mois après, pour devenir aide de camp de Villars. Sous la régence, il est le compagnon et souvent le rival du duc d'Oiléans, qui le fit mettre deux fois à la Bastille, d'abord pour un duel, ensuite pour avoir trempé dans la conspiration de Cellamare : 1715, duc de Richelieu, colonel d'un régiment d'infanterie de son nom, fait la campagne de 1719; 1725, ambassadeur à Vienne, se signale dans la guerre de la .succession de Pologne; 1745, dans la campagne de Flandre, à Gênes; 1757, en Hanovre ; après le traité de Closter-Seven, ne vit plus que préoccupé d'intrigues et de plaisirs. A quatre-vingt-douze ans, il passait encore pour l'homme le plus aimable, le plus séduisant de son siècle. Se maria trois fois, la dernière fois à quatre-vingt-quatre ans : l° le 12 février 1711, à Catherine de Noailles; 'i'^ le 7 avril 1744, à Elisabeth-Sophie de Lorraine, fille de Joseph de Lorraine, prince de Guise; 3" en 1780, à Jeanne de Lavaulx, veuve d'Edmond de Rollie.

Richelieu (Armand-Emmanuel du Plessis, duc de), né à Paris en 1766, ministre sous Louis XVllI, était son petit-lils; mort en 182'J, universellement estimé.

Gibraltar même. Le choix du chef maritime, M. de la Galissonnière, notre meilleur marin, fut approuvé par l'opinion, mais non celui du général. Malgré ses exploits de Gênes et de Fontenoy, le public se sentait fatigué du scandale des aventures galantes de Richelieu. L'événement néanmoins ne confirma pas les appréhensions que son nom avait suscitées.

Le maréchal devait emmener avec lui 25 B. divisés en 5 brigades, avec l'artillerie et le génie suffisants pour parer à toute éventualilé; car on n'était pas précisément fixé à Versailles sur la nature des difficultés que l'on aurait à surmonter. Les renseignements sur l'île et ses défenses étaient fort vagues, les cartes fournies par le ministère de la guerre n'offraient que des généralités, et l'on fut obligé, au dernier njoment, de prendre des avis de tous côtés. Le comte de Bermond, qui avait visité Minorque quelques années auparavant, fut invité à aller voir le duc de Richelieu. Il fallut même avoir recours aux lumières d'un patron de barque, ayant habité Mahon pendant quatre mois, qui promit une carte détaillée du pays, à laquelle on devait croire sur parole, et qui ne fut même pas fournie(l). L'expédition fut décidée malgré tout, et, la promptitude de l'exécution restant un des plus sûrs moyens de réussite, on poussa activement les préparatifs du départ, tout en s'efforçant de les tenir secrets.

Richelieu partit de Paris le jeudi soir, 18 mars, espérant trouver; à son arrivée à Marseille, tout en voie d'exécution. Son désappointement fut extrême : les troupes n'étaient pas encore concentrées, les approvisionnements nuls et pas un bâtiment de transport en état de prendre la mer.

Le 122, à Marseille, il y donna des ordres et en partit le 23, se dirigeant sur Toulon, laissant derrière lui, pour activer les préparatifs, le chevalier de Redmond et MM. de Luppé et de Retz.

A Toulon, nouvelle déception : l'escatlre est loin d'être prête, et les officiers supérieurs de la marine montraient des dispositions

(1) Un fait incroyable, c'est que le gouvernement n'avait pas de plan de l'étal actuel du fort Saint-Philippe et qu'on se détermina à l'attaque sur un plan remis par M. Massones, ambassadeur d'Espagne, qu'on croyait fort bon, mais qui était celui de l'ancienne forteresse du temps que les Espagnols la |)0ssedaient. On n'aurait jamais entrepris le siège de cette forteresse si l'on eût connu jusqu'à quel point les Anglais l'avaient rendue redoutable: sa prise est une espèce de miracle.

peu rassurantes. Le maréchal les trouva doutant non seulement de la réussite de l'expédition, mais môme de son exécution.

Il fallait réagira tout prix : le duc de Richelieu ne s'y épargna pas, sa confiance et son énergique activité animèrent bientôt ses subordonnés. La grande difficulté consistait à lever les équipages de la flotte. Les matelots, craignant la demi-solde jusqu'au départ, qui semblait rejeté bien loin, se cachaient et rendaient impossible l'armement des vaisseaux. Le maréchal promet la solde entière à partir du jour de l'embarquement; ce moyen ne produisant pas assez d'effet, il donne 6 livres à tous les matelots ayant fait acte de présence, promettant la même somme à ceux qui se hâteraient de rejoindre. Grâce à ces sacrifices, l'escadre est armée en peu de jours; elle se composait de 12 vaisseaux et de 5 frégates, sous M. de la Galissonnière. Sur les ordres de M. de Machault, ministre de la marine, le commandant du port devait armer la frégate la Pléiade, A galères et 4 chebecs destinés à rejoindre la flotte et à la renforcer.

Escadre. — Le Foudroyant, vaisseau de 80 (de la Galissonnière, amiral); la Couronne, 7i (marquis de Saint-Aiguan); le Redoutable, 7-4 (de Glandevez); le Sage, 64 (de Mercier); \e Coulant, 64 (chevalier de Raimondis); le Fier, 50 (Derville); le Lion, 64 ; Villars de la Brosse ; VOrpltée, 04 (Trogne de l'Éguille); l'Hippopotame, oO (de Beaumont); le Triton, 64 (de Rochemore); le Téméraire, 74 (de Sabran); le Guerrier, 74 (de Grammonl); la Junon, 42 (de Revest); la Rose, 30 (de la Clue); la Gracieuse, 'î>\\ la Topaze, 24; la Nymphe, 20. Les compagnies de grenadiers, placées à bord de ces bâtiments, sont destinées à renforcer les équipages en cas d'attaque des Anglais. L'escadre reçoit des approvisionnements pour trois mois et les bâtiments de transport pour quinze jours, à partir de celui de l'embarquement.

M. de Redmond ne restait pas inactif à Marseille; le 5 avril, tous les transports destinés aux troupes, à l'artillerie et aux munitions, furent dans le port de Toulon, prêts à partir. Les régiments s'embarquèrent au fur et à mesure de leur arrivée : le 4 avril, Vermandois, 2 B. ;Rochefort(l), 2 B. ; Médoc, 2 B. ; le 5, Royal (2), 2B.;

(1) Rochefort, incorporé dans Poitou. Voir n" t4, septicnie volume des Guerres sous Louis XV. (Historique des régiments, d»^cision du 10 déceinlire 1762).

(2) Royal (voir n" 13), A Toulon en 1756; sy embarque, le 9 avril, pourlexpé-

et Bretagne (1), 2 B. ; le 6, Hainaut (2) , 2 B. ; Royal-Comtois, 2 B. ; et la Marche, i B. ; enfin le 7, Cambis, 4 B.; Royal-Italien, 1 B. ; Talaru, 2B.; Soissonnais, 1 B. ; Briqueville, 2 B.; Royal-la-Marine (3), 2 B., et le B. d'artillerie de Chabrié.

Les compagnies de grenadiers séparées deleur B. sont embarquées sur les vaisseaux de guerre, avec une grande partie des élats-majors, la compagnie de Boule (mineurs) et celle d'ouvriers (Boileau).

Les régiments : Cambis, 2 B., Nice, 2;Traisnel, 2, plus 300canonniers de M, Bourquet, nerejoignirent à Mahon que le jour de la capitulation.

Telles étaient au 9 avril au matin, jour de l'appareillage, les forces de terre et de mer.

Le roi, dans son instruction du 16 mars, se bornait à l'envoi d'un lieutenant général et de deux maréchaux de camp. Sur les instances de M. de Richelieu, il revint sur cette décision, en lui accordant deux lieutenants généraux et six maréchaux de camp.

Lieutenants (jénéraux: MM. de Maillebois et du Mesnil. — Maréchaux de camp : MM. de Lannion, de Laval, prince de Beauvau , prince de Wurtemberg, duc de Fronsac, de Monti. — Brigadiers: MM. de la Serve, lieutenant-colonel de Royal-la-Marine; de la Blinière, lieutenant-colonel de Royal; Guyol de Guiran, commandant l'artillerie; Roquépine, colonel de Royal-Comtois; de Talaru, colonel de Talaru; de Puysigneux, colonel de Royal; de Lodmont,

dilion de Miiiorque. Le 18, descend le premier sur la plage de Ciudadella, qui se rend sans résistance. Le 8 mai, commencent les opérations. L'assaut eut lieu le 27. La brigade de Royal est à l'attaque de droite sur la redoute Marlborough et le fort Saint-Charles. Le capitaine de grenadiers la Grationnaye, à la léte de sa compagnie, ne voulant pas êtredépassé par les volontaires, s'écria : « Je tiendrai pour ennemis du roi tous ceux, que je trouverai entre la place et moi, » accomplit sa tâche; blessé par un coup de feu à la hanche. Royal est resté dans l'île jusqu'au mois de janvier 1763.

(1) Bretagne (n" 29). Ouvre la campagne de 1756, se signale à l'attaque des forts. Le capitaine de grenadiers Saint-Alby et le lieutenant Duperier y sont tués, deux autres officiers blessés.

(2) Hainaut, voir n° 33.

(3) Royal-Marine (n'' 44); s'embarque en 1756, avec le duc de Richelieu, est cité à la prise de Mahon; chef de tranchée à la deuxième attaque de droite contre. la lunette du Sud-ouest et le fort Saint-Charles. La Marine reste en garnison dans Minorque ju.squ'en janvier 1763.

brigadier de cavalerie; de Puységur, colonel d'infanterie; de Grancey, colonel d'infanterie. — Commandants du génie .MM. Boniface et de Roquepiquet. — Maréchal {/énéral des lo(/is : le chevalier de Redmond. — Aides-maréchaux des logis : MM. de Puységur, de Lupé, (le Relz. — Major général : de Sonin, major de Royal. — Aides-majors généraux : de Rochemond, Couturel, major de Rochefort, et de Gerin. — Commissaire ordonnateur faisant fonctions d'intendant : de Canson. — Commissaires des guerres : MM. de Falconnet, Duvivier, de Fortalis fils, Detose.

Tous les B. sont à 13 compagnies, complétées au moment du départ. L'effectif du B. est de 5:23 hommes. Le deuxième B. de Cambis , en garnison à Monaco, est destiné à faire partie de l'expédition; mais comme, grâce aux démarches à faire près la cour de Turin, pour obtenir son passage par le comté de Nice, il arriverait en retard, on le remplace par le Royal-Italien, qui esi plus à portée. L'artillerie, commandée par M. de Guiran, se compose de 36 pièces de difTérents calibres. Si celte quantité est insuffisante , le roi autorise le maréchal à en demander d'office à M. d'AUard, commandant l'artillerie dans le département de Provence. Au dernier moment, Richelieu prend à Antibes quelques grosses pièces de siège, donnant au ministre pour raison de cet emprunt l'importance du siège d'après les divers renseignements recueillis sur la force de la place.

Le 8 avril, tout était prêt pour le départ; mais, le vent soufflant en tempête, la flotte re^ta dans le port.

Le 9 au matin, l'amiral donne le signal de l'appareillage, qui se fait avec un certain désordre, par un vent frais de l'est. Un instant même, de graves appréhensions se portèrent sur le vaisseau le Sage, qui faillit s'échouer au cap Gépet. En présence de ces mauvaises conditions, l'amiral se décide à attendre au lendemain.

Le iO au malin, le signal du départ est donné par un temps relativement calme. La sortie s'opère en bon ordre; mais, le vent venant à changer de direction et à fraîchir, on est forcé de relâcher aux îles d'Hyères, relâche mise à profit pour la réparation de quelques avaries produites dans le convoi.

Le 12, on reprend définitivement la voile, malgré plusieurs accidents, notamment l'abordage de deux bâtiments du convoi par le vaisseau le Triton.

A M. le ministre de la guerre.

« A mon départ de Toulon, je fus accueilli d'une tempête, le 13 avril, qui sépara beaucoup de bâliments que je menais avec moi, au nombre de d98 voiles, indépendamment des vaisseaux de guerre. Plusieurs furent démâtés, d'autres firent de l'eau et furent obligés de retourner à Toulon, Marseille et même quelques-uns en Corse. Tous ont rejoint, et il ne manque que trois tartanes chargées de quelques subsistances, dont une a été prise.

« Je débarquai le 18 à Ciudadella, ville assez bien fortifiée, à l'extrémité de l'île, à l'opposition de Mahon, assez considérable par le nombre des édifices. Les Anglais l'abandonnèrent sur-le-champ à l'approche de notre flotte et de notre débarquement, et ils en firent de même à Fornel, oii il y a un port assez considérable défendu par un fort, dont je m'emparai le lendemain; et ayant appris que les ennemis en se retirant commençaient à faire du dégât, je fis marcher sur-le-champ 21 compagnies de grenadiers soutenues d'une brigade d'infanterie commandée par M. du Mesnil, qui alla chasser les ennemis et camper à Mercadal, qui est dans le centre de l'île. J'allai le joindre le surlendemain avec le reste de l'armée. y>

L'expédition atteignait donc Minorque après une traversée peu accidentée, nullement inquiétée par l'escadre anglaise; mais, rien n'avait été prévu pour le débarquement : aucun point delà côte où l'on devait aborder n'était précisé. Aussi le duc de Richelieu se trouva-t-il assez embarrassé en présence d'un abord difficile et d'une ville comme Ciudadella, assez bien fortifiée, en état d'empêcher toute tentative de débarquement. « Cette ignorance des côtes de Mahon tenait à ce que la marine française, à moins de se trouver en cas d'extrême détresse, n'osait pas mouiller près des côtes appartenant à l'Angleterre. » [Lettre du prince de Wurtemberg) (1).

On avait d'abord proposé la baie d'Aye pour le débarquement, puis aussi le port de Fornel, défendu par deux petites tours en ruine et à peine armées. Mais la marine craignit pour ses vaisseaux

(1) Frédéric-Eugène, frère cadet du duc Charles de Wurtemberg, titré prince Frédéric, général-lieutenant de cavalerie, né le 21 janvier 1732, envoyé parle roi de Prusse et autorisé à suivre la campagne. (Voir le cinquième volume de>^ Guerres sous Louis AT, p. 9.)

le feu rasant de ces tours. Enfin un capitaine marchand proposa l'île d'Aire comme le meilleur point de débarquement. Celait là en effet que les Anglais avaient débarqué en 1708, lors de leur occupation pendant la guerre de la succession d'Espagne.

Cependant Richelieu, voyant tous les habitants réunis sur le bord de la mer et faisant des signes amis, pensa que les Anglais avaient peut-être évacué la ville et envoya immédiatement, pour s'en assurer, une chaloupe montée par des greiiadiers et M. d'Âubaret, enseigne de vaisseau. Cet officier revint bientôt à bord de l'amiral ramenant avec lui les principaux de la ville, porteurs des clefs de Ciudadeila et d'offres de services de la part des habitants. Des compagnies de grenadiers, dirigées par MM. de Lannion et de Maillebois, envoyées pour explorer la côte, rentrèrent annonçant que rien ne s'opposait au débarquement. On se mil donc sans retard en devoir de l'effecluer, de le continuer le 19, et le '20 au matin toute l'armée occupait Ciudaflella.

Dès le 19 au matin, MM. du Mesnil (1) et de Monteynard sont envoyés en avant-garde avec les compagnies de grenadiers et la brigade de Royal. Cette troupe, dirigée sur Mahon. dut s'arrêter à Mercadal (petit village à cinq lieues de Giudadella et de Mahon ), au pied du Toro^ point culminant de l'île, sur la grande route de Minorque, qui va de Mahon àCiudadella, après dixheures de marche accablante par une route coupée en plusieurs endroits, et ayant eu à franchir quatre ponts ruinés par les Anglais, qu'il fallut rétablir. La fatigue extrême des grenadiers, jointe à la température torride régnant à cette époque à Minorque, rendait impossible une marche plus longue. Le maréchal décida donc que l'armée ferait séjour, le 20, à Ciudadella. Il enjoignit seulement au prince de Beauvau de gagner Ferrarias, situé à égale distance de Ciudadella et de Mercadal, avec les 2 brigades de Hainaut

(1) Chastelier (Charles-Louis-Joachira de), marquis du Mesnil, né en 1700; sert dans les gardesdu corps de 1715 à 1730; 1743. brigadier ; 1*' rnailTiS, maréchal de camp; 10 mai 1748, lieutenant général; 1757, campagne du bas Rliin ; 1758, armée de Soubise; 1759-1760, armée d'Allemagne ; 1761, bas Rliin; mort le l»'' mars I76i. Très dangereux par son caractère. On prétend que c'est lui qui, à la bataille de Fillengshausen, engagée imprudemment par le maréchal de Broglie, par excès de vanité et d'ambition, donna au [Mince de Soubise l'affreux conseil de ne pas secourir le maréchal et de le laisser battre. iD. G.i

et de Soissonnais, pour relier à l'armée les grenadiers de M. du Mesnil.

Le 21, le maréchal s'y transporte de sa personne avec toute l'armée, ne laissant que 1 B. à Ciudadella (1^'' de Briqueville).

Le 21, les 2 brigades de Beauvau rejoignent M. du Mesnil à Mercadal et marchent sous ses ordres jusqu'à Léor, occupé dès la veille par 0 compagnies de grenadiers aux ordres de M. de Briqueville. Le 22, il s'arrêtait à Léor, à trois lieues de Mahon, après avoir rallié les grenadiers de M. du Mesnil.

M. de Beauvau, prenant alors les devants avec toutes les compagnies de grenadiers de l'armée et un piquet de 50 hommes de chaque régiment, s'empare de la ville sans éprouver de résistance, le général Blackney, gouverneur de l'île, s'étant déjà retiré dans le fort Saint-Philippe. M. Raulinde Belval, Heulenant-colonel de Royal-Italien, est nommé à ce moment commandant de la place, M. de Beauvau trouva la ville évacuée, sauf le faubourg de la Ravalle, situé sous le feu du fort. 11 s'établit en dehors de ce faubourg. Feignant d'être surpris par cette agression, Blackney envoya immédiatement un parlementaire au maréchal de Richelieu pour lui demander à quel titre avait lieu cette descente à mai n armée dans son île, ne sachant pas qu'il y eût déclaration de guerre entre les deux nations. Bichelieu lui répondit que les vaisseaux du roi avaient été encore bien plus surpris que lui de se voir attaquer par la marine anglaise, contre la foi des traités. Sur cette réponse, le maréchal porta immédiatement son armée sur Mahon et la fit camper le 23 avril, à 5 heures du soir, sur une hauteur peu éloignée du fort, mais en dehors de l'action de ses feux. Ce camp tout provisoire sur un terrain coupé en tous sens de murailles assez élevées, en pierres sèches, ne présentait aucune garantie de sécurité.

A son arrivée devant Mahon, le maréchal ne comptait plus que 22B.Il avait dû en laisser 1 à Fornel, occupé sans coup férir avec des volontaires envoyés par le prince de Beauvau, un second à Ciudadella pour appuyer le débarquement de l'artillerie; enfin le premier B. de Cambis manquait en presque totalité, ainsi que '6 compagnies de "Vermandois. Lors de l'abordage du Trilon, au moment du départ des îles d'Hyères^ le bâtiment qui portait M. de Cambis et son premier B. étant avarié, il dut relâcher à Toulon.

PRISE DK MAHON (1756). 11

Plusieurs bâtiments de transport avaient aussi abandonné la flottille pour rentrer dans le port, par la mauvaise foi de leurs patrons, qui, ayant pris des équipages insuffisants pour gagner davantage, trouvèrent plus commode de fuir devant le vent que de lui faire tête. Le maréchal s'en plaignit amèrement à M. de Machault et demanda une répression sévère. Le siège d'une forteresse de l'importance de Mahon ne permettait pas au maréchal d'agir à la légère. Aussi envoya-t-il immédiatement l'ordre à M. de Mirepoix de réunir 4 B. à Marseille, où il les enverrait chercher. Par le même courrier, il enjoignit au duc de Villars de joindre à ces •i B. le deuxième B, de Cambis qui avait eu le temps d'arriver de Monaco.

En s'embarquant, Richelieu avait dégarni complètement la côte de Provence; aussi craignait-il que les Anglais, instruits de cette circonstance, n'en profitassent pour y faire une descente. En effet, il n'y avait en ce moment sur la côte de Provence que le deuxième B. de Cambis et 5 B. de milice très médiocres. Par précaution, il appelle à Marseille les régiments de Saint-Ghamond (1) et de Royal-Corse; en même temps il écrit au ministre de la guerre, lui demandant de confier à M. de Mauriac, gouverneur de Marseille, la défense des côtes de Provence avec les moyens nécessaires.

Pendant que l'armée marchait sur Mahon et s'y installait, M. de la Galissonnière travaillait activement à débarquer le matériel. Pour éviter l'encombrement, il décida que l'artillerie descendue à Ciudadella se dirigerait sur Mahon; que le convoi irait s'abriter dans le port de Fornel, où il placerait ses approvisionnements en vivres, et que les munitions de guerre seraient portées par des tartanes à la Moskita et déposées sur cette plage, peu distante de Mahon. Le débarquement de l'artillerie à peine achevé, on s'aperçut de l'absence complète des charrois dans l'île. Toutes ces difficultés retardèrent considérablement l'ouverture de la tranchée. On dut faire construire des chariots, et Richelieu, pour activer l'arrivée de son

(I) Voir le septième volume des, Guerres sotis Louis XV {Historique des rt'^jmen/5). — SaiiU-Cliamond, (lu l" février 174it au 11 mai 1702; voirDauphiué. iv^21. A Toulon en 1756, devait s'y embarquer; mais quand arriva son deuxième B., l'armée avait profité d'un vent favoral)le et était partie; il fut envoyé à Nantes au commencement de 1757. Son premier 15. seul resta détaehé jusquen 1758.

artillerie, envoya M. de Maillebois à Giudadella avec les troupes nécessaires à l'organisation des convois.

Le 27 avril, cet officier général terminait tous les arrangements qui furent, par la suite, la base des dispositions de nos convois. La grosse artillerie partait de Giudadella [i] par la route de Mercadal, traînée par les bœufs destinés à la subsistance de l'armée. Ils étaient divisés en quatre relais de quarante paires chacun. Deux relais étaient toujours en marche avec deux convois. Des hommes, du premier B. de Briquevilie, dirigeaient et escortaient ces convois jusqu'à Mahon. Le 28, M. de Maillebois dirige par terre le premier convoi d'artillerie et se transporte avec lui à Mercadal, où il trouve M. de Monteynard avec le reste de la brigade Briquevilie, chargée d'assurer la sécurité des transports. Il y reste jusqu'à la fin du mois, laissant ensuite à M. de Monteynard le soin de continuer.

M. de la Galissonnière, resté vis-à-vis de Giudadella, pendant tout le temps du débarquement des munitions, se décide à en partir le 24 avril et à venir croiser devant le port de Mahon. Il y arrive trop tard pour s'emparer de deux vaisseaux anglais de 60 et de trois frégates de .30 canons qui venaient de conduire dans le port une dizaine de bâtiments marchands français capturés par eux. Ges vaisseaux n'avaient quitté le port que la veille de notre arrivée devant Mahon. Les vents contraires et la crainte de tomber au milieu de notre escadre les avaient empêchés de partir plus tôt. Un conseil de guerre, tenu entre les commandants des vaisseaux et le général Blackney, mit fin aux hésitations, et ils se décidèrent à se faire remorquer hors du port, laissant au gouverneur bon nombre de canonniers matelots, très utiles à la défense. Les Anglais abandonnèrent leurs prises dans le port. Les bâtiments français, après le départ des Anglais, se mirent à l'abri des canons du fort Saint-Philippe dans le fond du port, avec leurs approvisionnem^ents, ainsi que ceux d'un navire danois chargé de blé. La conduite de l'amiral fut jugée très sévèrement. Il était en effet plus naturel de laisser quelques frégates à la surveillance du débarquement et d'envoyer les vaisseaux bloquer les Anglais dans le port. Depuis son arrivée

(1) Giudadella, ancienne capitale de lîle de Minorque. Place forte, ainsi que son nom l'indique, entourée de forlilicalions. Petit port, peu profond, mais bien abrité.

PRISE DK MAHON (1756}. 13

devant Mahon, tout le temps de Richelieu fut employé à la reconnaissance du terrain, des abords du fort Saint-Philippe, à la rectification de son camp et à rétablissement des premières batteries. Les abords du fort n'offraient qu'un terrain rocailleux, inattaquable au pic des mineurs et défiant toute tentative de tranchée. C'est en grande partie ce qui le décida à choisir comme front d'attaque celui qui était parallèle au faubourg de la Ravalle, appelé par ses murs à lui rendre de grands services. Les murailles, les chemins, couverts du fort, étaient en parfait état et Tartillerie imposante. Le camp dut être maintenu à peu près à l'endroit où il avait été établi provisoirement, le terrain rocailleux ne permettant pas d'enfoncer les piquets des tentes. Les chemins nombreux, il est vrai, mais bordés de murailles en pierres sèches, très étroits et creusés dans le roc, ainsi que le manque total de paille dans l'île, rendirent cet établissement très pénible; M. de Richelieu dut en fair evenir de Catalogne et des côtes de Provence. Une batterie de mortiers est résolue sur la hauteur de la tour des Signaux, face à Saint-Philippe, mais de l'autre côté du port. Maillebois, qui à son retour de Mercada lavait été chargé du service de chef d'étal-major général, décida lui-même l'emplacement de cette batterie dont on attendait de grands résultats. Le commandement en fut donné à M. Leblanc, capitaine d'artillerie.

Les 2 et 3 mai, on travaille activement à rendre praticable aux canons le chemin très escarpé qui y conduisait; 800 travailleurs, dirigés par les ingénieurs (I), y sont employés jour et nuit, et 200 hommes, commandés par M. de Beaumanoir, chargés de protéger la batterie. La brigade de Briqueville, occupée des convois à Mercadal, reçoit l'ordre de faire des gabions pour les batteries projetées; M. le Blanc, celui d'aller reconnaître les abords de la place dans la nuit pour déterminer les points d'attaque. La reconnaissance opérée, cette batterie prend à revers les lunettes de l'ouvrage de la Reine. Une autre batterie de mortiers, placée à la droite de la première, donnera des feux sur tout le fort et empêchera l'entrée du port.

(I) Plus fard, 2 juin, dans une lettre adressée par M. de Maillebois à M. d'Argenson, ces ingénieurs sont traités d'une manière très sévère : il y est dit que pas un d'entre eux n'est capable d'établir un logement dans le chemin couvert.

Le 4, en plein jour, M. de Beaumanoir, capitaine au régiment Royal, reconnaît le petit fort Philippète, placé entre Saint-Philippe et les Signaux, sur une petite langue de terre. 11 trouve le fortin abandonné, son artillerie, composée de pièces de 27 et 24, enclouée et les afluls brisés, preuve certaine que les Anglais avaient plus d'artillerie qu'il ne leur en fallait. Philippète, dominé par le fort Saint-Philippe, fut abandonné immédiatement comme n'étant d'aucun secours à l'attaque, bien qu'avantageux par sa position, car, sur les instances de M. deMaillebois, on y établit, vers la fin du siège, une batterie qui fil beaucoup de mal à l'ennemi.

Le maréchal avait à se plaindre des procédés des Espagnols à notre égard. Il écrivit à ce sujet à l'ambassadeur de France à Madrid :

M. le maréchal de Richelieu à M. l'abbé de Bernis, ambassadeur près le roi d'Espagne.

« Quarlior général de IMalioii, '> mai 1756.

« En arrivant à Ciudadella, j'envoyai le lendemain un bâtiment à Majorque, avec un aide-maréchal général des logis de mon armée, pour voir avec le consul de France les moyens qu'il y aurait de tirer des secours de cette île, dont celle-ci ne peut manquer pour la commodité et le soulagement de notre armée. J'appris, deux jours après, par une barque qu'on me renvoya de Majorque, que M. le marquis de Cayro, capitaine général de cette île, avait envoyé chercher notre consul, dès qu'il avait appris notre approche, pour lui faire des compliments et l'assurer qu'il avait reçu des ordres, il y avait peu de jours, du ministre d'Espagne, de l'observation qu'il devait faire entre les Anglais et nous de cette égalité parfaite qu'il semble même qu'on veuille nous faire valoir avec des compliments.

« Vous verrez cependant les sujets que j'ai, malgré cela, de m'en plaindre et les représentations qu'il me paniît que vous devez faire sur cela à la cour d'Espagne, et les inconvénients que l'armée du roi pourrait trouver dans cette conduite. Il est bien fatal que nous l'éprouvions de la part de l'Espagne dans une conjoncture dont elle pourrait tirer un avantage qu'elle ne retrouvera peut

PRISE DE MAHOiX (1756). 15

être de cent ans, puisque vous savez qu'il ne tient qu'à elle de rentrer dans une partie aussi considérable qu'importante de son ancien domaine et qui peut la rendre l'arbitre du commerce de la Méditerranée, au lieu que ses véritables ennemis l'ont été depuis qu'ils avaient cette possession. Je dis ses véritables ennemis, parce que, assurément, les Anglais sont bien plus ceux des Kspagnols que de nous, parce qu'ils ont beaucoup plus à y gagner et que les portions de commerce qu'ils en viendraient arracher pour arriver à la despoticité universelle de ce même commerce ne peuvent aller dans aucune proportion; mais la fatalité qui subsiste depuis cinquante-cinq ans fait qu'il n'y a pas eu depuis ce temps-là un instant où le ministère de France et d'Espagne n'ait eu des raisons plus légitimes de se plaindre l'un de l'autre contre leurs véritables intérêts à nous deux... » (Archives des affaires étrangères. France. Série brune, t. DGXI.)

Le 7 mai, le maréchal arrêta définitivement le front d'attaque, face au faubourg de la Ravalle, à peu de distance des palissades des premiers ouvrages du fort; les rues devaient servir de parallèles, la nature du terrain s'opposant à l'ouverture des tranchées. Ce faubourg est occupé immédiatement par M. de Briqueville à la tête de 500 hommes, occupation préparée la veille par 100 volontaires qui, ayant poussé une reconnaissance de ce côté, avaient refoulé dans la place les Anglais occupant encore le faubourg de la Ravalle. Pendant ce temps, Richelieu, pour faire une diversion, ordonnait à M. de Roquepine une fausse attaque sur le fort Marlborough. Ce mouvement eut un plein succès, et M. de Roqueville s'y installa de son mieux. M. de Maillebois lui envoya alors le régiment de Royal et 1 B. de Royal-Comtois, destinés à former la garde de tranchée. M. de Richelieu , après avoir reconnu lui-même les dispositions prises pour l'ouverture de la tranchée, fit retirer ces troupes, ne laissant qu'un brigadier et 400 hommes.

La fausse attaque que, le 9, M. de Roquepine avait reçu l'ordre de faire, sur le fort Marlborough avait pour but de permettre à M. de Maiilebois l'établissement de deux batteries à droite et à gauche de la Ravalle, et d'une troisième de mortiers en deçà de la Havalle. On décida en même temps l'emplacement des batteries à con^truire et la création de traverses, dans les rues enfilées par l'artillerie de la place. M. de Maillebois fut chargé de l'exécution

immédiate de ces ordres. A parlir de ce moment, l'ennemi commence, pour nous arrêter (1), un feu très violent sur le faubourg de la Ravalle. Malgré cela, le H, après d'actifs travaux, les batteries de mortiers se trouvaient en étal de commencer.

Déjà, le 9, la batterie de la tour des Signaux avait ouvert son feu, qu'elle continua avec succès jusqu'à la tin du siège, mnlgré les efforts des assiégés qui réunirent jusqu'à vingt pièces pour la faire taire. La batterie voisine de mortiers n'eut qu'un effet médiocre, à cause de la nature du terrain et des affûts qui, à moitié pourris, se brisaient sous l'effort des charges forcées que l'on devait mettre dans les mortiers à cause de la distance du but à atteindre.

Le 11, M. de Roquépine reçoit aussi l'ordre de construire une batterie du côté de Marlborough. Cette batterie de mortiers est destinée à agir sur Marlborough et à protéger un débarquement dans la cale de Saint-Élienne.

Dispositions des batteries jusqu'au 'il mai. — 1° En première ligne, pour battre Strugen et Argyle, une batterie, que l'on dut bientôt abandonner, à cause de sa proximité et du feu écrasant qui l'accablait. M. d'Épinay, capitaine d'artillerie, qui la commandait, est tué en la construisant 2" En arrière de cette batterie, M. de Saint- Michel en commandait une de 7 mortiers, d'un très bon service pendant tout le siège, 3° M. de Saint-André a le commandement d'une batterie, tirant un peu plus vers l'angle saillant des mêmes ouvrages. Cette batterieneput tirer que le 7 juin. Elle souffrit beaucoup, mais ruina en partie les défenses de Strugen et d'Argyle. 4° La batterie voisine de droite de M. de Saint-Michel commence à tirer en même temps que lui et donne de bons résultats. 5" La batterie Dolzy, tirant sur le front d'attaque principal et en particulier sur l'ouvrage de la Reine. Cette batterie tire pendant tout le siège, souffre beaucoup, sans être un instant démontée. 6° La batterie Dolzy avait à sa droite une batterie qui la protégeait et incommodait beaucoup l'ennemi. Toutes ces batteries tirèrent sans discontinuer jusqu'au 21 mai où Richelieu, reconnaissant leur impuissance et ayant reçu des renforts en artillerie, ordonna la création de nouvelles batteries.

(1) 11 est à remarquer que les Anglais ne voulurent pas commencer à tirer les premiers, et nous laissèrent ainsi la resiionsabiiité de ratta([ue.

Augmentation des batteries depuis le 21 mai jusqu'au ~2i Juin. — 1" Celle de M. Saint-André démasquée le 7. 2° Celle de la Pelouzc, tirant à ricochet, démasquée le 22 mai. 3° Batterie située entre celle de Dolzy et celle d'obusiers. Le commandement de cette batterie est donné à M. Leblanc, qui a construit celle de la tour des Signaux, où sa présence est devenue inutile. Démasquée le 5 juin au matin, elle détruit plusieurs des défenses de l'ennemi et écrête même considérablement le corps de place. 4" Batterie de Philippèle, construite sur la demande expresse de Maillebois, commandée par M. de Louvicourt, prend k revers les ouvrages battus par la batterie Saint-André, qui souffre beaucoup du feu de la place. o" Batterie d'Épinay, reconstruite. 6" Batterie un peu plus à droite, entre la batterie de Saint-André et le port. Ces deux dernières batteries^ aux ordres de M. de Saint-Michel, soulagèrent beaucoup la batterie Saint-André et ruinèrent les défenses de l'ennemi.

Le feu de toutes ces batteries était loin d'éteindre le feu de la place, qui semblait augmenter d'intensité quand une nouvelle batterie venait à être démasquée. Les assiégés, à l'abri dans leurs casemates, laissaient au service des pièces le nombre d'hommes strictement nécessaire pour les manœuvrer, et, confiants dans la profondeur de leurs fossés et la hauteur de leurs escarpes, ils ne se préoccupaient nullement de nos démonstrations sur son front d'attaque. La ville, très largement approvisionnée en vivres et munitions, défendue en outre par une garnison très suffisante, pouvait nous tenir bien longtemps en échec. La garnison se composait de 4 régiments d'infanterie : Effinghem, Cornwallis , Fusiliers de Galles et Royal.

Tous ces symptômes n'étaient guère rassurants, et Richelieu commençait à concevoir des inquiétudes sérieuses sur la longueur du siège. Les effets de l'artillerie ennemie, sans être excessivement meurtriers, ne laissaient pas que d'être appréciables, et déjà vers le 25 mai les ambulances s'en ressentaient. Il est vrai que dans le nombre se trouvaient beaucoup de fiévreux. La température accablante, les travaux nécessités par le manque de voitures, la construction des gabions dont les matériaux provenaient de l'intérieur de l'île, les gardes de tranchée (1), influaient beaucoup sur le moral

(l)Lo iiiaréclial, craignant une sorlic des assiégés, décida (lu'à dater do l'oiir. VI. 2

de la troupe. L'état-major général lui-même était atteint, et sa confiance dans le succès semblait décroître de jour en jour.

Le maréchal était forcé de voir ces signes de découragement; aussi écrivait-il souvent en France, envoyant les ordres les plus précis pour l'expédition de son artillerie de renfort. Les 14 et 24 mai, il réclame de l'artillerie à Marseille; à Perpignan, il en demande également. Les renforts en infanterie arrivaient : le deuxième B. de Gambis (1), le 10 mai ; le régiment de Traisnel (2), 1 B., le L5 mai; celui de Nice (3), 1 B., le 21 mai. A la date du 21 mai, l'armée se compose de 28 B. divisés en 7 brigades, dont 4 à 4 B. et 3 à 3 B. Le premier B. de Gambis et les quelques compagnies de Vermaadois, égarées au moment du départ, ont rejoint depuis longtemps, et le maréchal ne craint rien de ce côté. Son artillerie seule, sans laquelle il ne peut faire brèche, lui cause de cruelles inquiétudes.

On commence aussi à trouver que le front d'attaque a été choisi très légèrement. Maillebois donne à M. d'Argenson les raisons déterminantes de ce choix : T facilité offerte par le faubourg d'ouvrir le feu à petite portée de la place, la position actuelle pouvant être regardée comme celle de la troisième parallèle; 2" cette attaque se trouve liée à celle de la tour des Signaux, qui prend k revers les ouvrages que nous attaquons de front; 3" les enveloppes de la place étant toutes minées, il est préférable de choisir le front où elles seront plus facilement éventées. Ces raisons, on le voit, ne sont pas très déterminantes, et Maillebois ne se gêne pas pour les critiquer (4). A son avis,

verlure delà Irancliée, le faubourg de la Ravalle (front d'attaque) serait occupé l»ar 600 homuies, coiiiinandés jiar un brigadier, sans préjudice des 3 B. de tranchée.

(1) Cambis, incorporé dans Royal (n" 13), par décision du 10 décembre 1762. (Voir le septième volume des Guerres sons Louis XV.)

(2) Traisnel, du 9 août 1742 au 4 mars 1757, incorporé dans Beaujolais (u'^ GO), se fait remarquer à l'assaut du fort Saint-Fhilippe.

(3) Nice, incorporé dans Lyonnais (n' 1.")) le 10 décembre 1762.

(4) M. de Maillebois semble, du leste, avoir joué un singulier rôle à .Malion. Comment avait-il été placé auprès du maréchal de Riclielieu ? Il est |)eu probable que ce soit à la demande de ce dernier, car ses lettres fréquentes à MM. d'Argenson et de Porlalis ne ,seiid)lent .s'attacher (|u'à démontrer les fautes commises et a sauvegarder sa propre responsabilité.

ce choix est très mauvais : on aurait dû d'abord s'emparer du fort Marlborough et attaquer ensuite Saint-Philippe par ce front. On évitait alors la perte de beaucoup de temps et de beaucoup d'hommes. Entîn, à son avis, l'artillerie a ouvert son feu trop près de la place.

Au milieu de ces tâtonnements, le maréchal avait reçu, le 18 mai, avis de M. de la Galissonnière que l'escadre anglaise (1) était en vue de Palma, capitale de l'île de Majorque. Il lui annonçait qu'il allait à sa rencontre et demandait 7 compagnies pour renforcer ses vaisseaux. Richelieu s'empressa de lui en envoj^er 13 avec des vivres et des munitions. Ces 13 compagnies de volontaires n'arrivèrent pas toutes à destination : elles s'embarquèrent, le d8 mai, à la cale de la.Morkita, sur des tartanes qui devaient les porter à bord des vaisseaux. Le vent dispersa ces petits bâtiments, de telle sorte que 3 compagnies seulement parvinrent à la Galissonnière, le reste dut fuir devant le mauvais temps. Quelques-uns purent relâcher le soir à la Morkita; enfin trois chaloupes, portant 3 compagnies, allèrent donner en plein dans la flotte anglaise et furent faites prisonnières.

M. de la Galissonnière, ayant pour lui le vent, s'était porté, le 19, à la rencontre de l'escadre de Byng. Les deux escadres avaient évolué au large de Minorque, luttant pour avoir l'avantage du vent.

Le 20, vers midi, cet avantage avait fini par rester aux Anglais, grâce à une saute de vent. A 2 heures de l'après-midi, les Anglais conduisaient leurs vaisseaux à portée de canon des nôtres qui les attendaient, et le combat commençait. La tactique de Byng consistait à séparer notre arrière-garde du reste de la flotte pour l'écraser plus facilement. M. de la Galissonnière avait fait échouer ce plan en portant à l'arrière-garde le signal de forcer de voiles pour rejoindre le centre. L'engagement s'était alors réduit à une simple canonnade de vaisseau à vaisseau et à une

(iWaisseaux anglais : la Défiance, 60 ; le Portland, 5U; le Lancasler, 64; le liuclângham, 68 (contre-amiral Temple West; le Captant, 64; \ Intrépide, 64; la Revenge, 6'i\ la Princesse- Louisa, 60; le Trident, 64 ,• le Ramillies. 90 amiral Byng; commandé par le capilaini' Oariliner ; le Culloden, 74; le Kingston. 64; le Dept/'ord, 50; les frégates le Cfiesier/ield et le Phéniu.

lutle d'habilelé dans !a tactique navale qui déconcerta les manœuvres anglaises (1).

A 6 heures du soir, les Anglais battaient en retraite, se dirigeant sur Gibraltar, avec des perles qui, quoique plus fortes de leur côté que du nôtre, n'étaient pas très considérables. Un de leurs vaisseaux et une frégate ne purent gagner le port et s'échouèrent sur la côte. Cependant M. de la Galissonnière (2) , n'ayant pu parvenir à entamer l'escadre anglaise, qui avait réussi à lever voile sans être poursuivie, s'était contenté de la faire suivre par une frégate chargée de lui en donner des nouvelles. Il la suivit jusqu'à la hauteur de l'île de Laire, puis revint reprendre son poste à l'entrée du port pour barrer les secours qui auraient pu en son absence chercher à entrer dans la place. Il écrit au maréchal de Richelieu : «J'ai préféré votre gloire à la mienne, et le principal objet de notre mission à l'honneur particulier que j'aurais pu retirer en poursuivant quelques vaisseaux ennemis qui m'ont paru très maltraités (3). » Cet engagement, bien que n'ayant rien de décisif, avait eu pour résultat de nous laisser maî-

(1) Les instructions de la Galissonnière lui interdisaient une affaire décisive ; son Imt avant tout était de conserver nos forces de mer, toute considération devant céder à celle-là. Salislait d'avoir empêché les Anglais de secourir Mahon, il aurait drt s'armer d'une désobéissance dont le résultat eût été une grande victoire. Enchaîné par ses inslruclions, il prit un terme moyen tout à l'honneur de son inslinct militaire : éviter le choc de Byng et accabler West aussi complèlernent que possible sans risquer beaucoup.

(2) Galissonnière I Roland-Michel Barvin, marquis delà , né àRochefort le 11 novembre 1693. Ne jouit pas de son succès. Son état de santé le força à revenir immédiatement en France. Très malade depuis longtemps et quoique les médecins lui eussent prédit que les fatigues d'une nouvelle campagne le tueraient, il avait obéi aux ordres du roi et pris le commandement de l'escadre. La prédiction des médecins s'était réalisée, et il revenait mourant. Ses derniers jours furent cependant beaux. A Toulon, il fui reçu avec enthousiasme, et les témoignages de respect et de sympathie des populations ne cessèrent de l'accompagner dans son voyage à petites journées à travers la France, pour se rendre à Fontainebleau où était alors le roi. Son dernier désir était de rendre comi>te lui-même à Louis XV du combat qu'il venait de livrer-, mais ses souffrances le forcèrent à s'arrêter à Nemours (Seine-et-Marne), oii il mourut le 26 octobre 1756. Le plus beau nom de la marine à cette époque, et personne malheureusement n'allait se présenter pour le remplacer.

(3) Mémoires de Hochambeau it. I, p. 76). M. de Rochambeau servait alors dans l'armée de Richelieu.

1res de la mer et de ))ermetlre aux navires qui conduisaient à Richelieu ses renforts en hommes, et surtout en canons, d'arriver sans encombre. De l'aveu de notre amiral, l'atlaque des Anglais avait été très molle. Le vaisseau amiral, seul, s'était battu avec une grande vigueur. Nos pertes se montaient à une centaine d'hommes tués ou blessés, dont dix officiers, et quelques avaries dans les coques et le gréement des vaisseaux. Ces avaries purent être promptement réparées, grâce aux approvisionnements du port de Mahon, devant lequel notre escadre revint mouiller le soir même du combat.

Les renforts étaient attendus avec une grande impatience. Le 22 mai, Maillebois écrit pour avoir de l'artillerie : « Il est plus que temps de l'envoyer, car bientôt la mer ne sera plus libre. » Le 30, nouvelle lettre où il ne cache pas sa mauvaise humeur : « On épuise inutilement les munitions, on a éparpillé les batteries et étendu inconsidérément le front d'attaque. A Marlborough, Roquépine ne fait que des sottises. » En effet, la tranchée avait été ouverte le 9 mai au soir, et depuis ce temps l'échange des boulets et des bombes était égal de part et d'autre, sans amener aucun résultat.

Le 27 mai, eut lieu une trêve de deux heures pendant lesquelles M. de Maillebois envoie un aide de camp au général Blackney (1) pour se plaindre d'avoir reçu des grenades chargées d'épingles. Le gouverneur désavoua hautement ce fait. La longueur du siège avait flni par amener une grande lassitude chez le soldat. L'excès de fatigue et la chaleur occasionnaient beaucoup de maladies et remplissaient les ambulances. Enfin un renfort de 14 pièces arriva le 11 juin (2). On décida immédiatement l'établissement d'une batterie au centre du village; M. de Voisin fut chargé de cette difficile opération. Il dut placer sa batterie au milieu des ruines et sur des caves qu'il fallut combler. A force de travail et d'énergie, elle put ouvrir son feu le 21. Le 20, on porta à 16 pièces la

(1) Sir William, lord Blackney, major s<'néral le 30 mars 174") ; lieutenant général le 11 seplembrc 1747 ; élevé à la pairie comme baron Blackney, vicomte d'Innilsliilling en 17&6, pour sa conduite comme gouverneur de Minorque: mort le "20 septembre 17G1 . La nation anglaise lui éleva une statue pour consacrer sa belle défense.

(2) M, de la Galissonnière avait aussi mis 4 pièces à la disposition de Richelieu.

batterie de Voisin. Elle produisit de merveilleux effets, en agissant sur le moral de l'ennemi et en remontant celui de nos troupes. Grâce aux convois de munitions que nous venions de recevoir^ elle put écraser la place, ouvrir les brèches commencées par les autres batteries, et forcer l'ennemi à ralentir son feu; mais la nature du terrain neutralisait ces avantages et nous empêchait d'ouvrir des tianchées suivant les règles de l'attaque des places; aussi l'ennemi, qui avait compté sur ces diflicultés, se croyait-il encore bien éloigné de la capitulation.

Le 24 juin, arriva la dernière partie du convoi d'artillerie demandé : J2 pièces venant de Strasbourg. La mer était parfaitement libre depuis le 24 mai seulement ; car, le 20 mai, la frégate la ISymphe se vit chassée par deux vaisseaux anglais et forcée de se réfugier sous les canons d'un fortin espagnol de Majorque. Les Anglais ne tinrent pas compte de sa position et, violant la neutralité, sommèrent la frégale de se rendre. Son commandant préféra l'incendier. Cependant le maréchal (1), pressé d'en finir avec ces lenteurs et craignant, avec juste raison, que l'Angleterre ne forçât notre escadre à se retirer devant des forces supérieures, nous laissant ainsi sans ravitaillement possible et prisonniers dans l'île de Minorque, se décide, sur l'avis de M. de Maillebois, à sortir des règles ordinaires de la tactique et à tenter une action de vigueur.

Le 25 juin, M. de Maillebois, étant de tranchée, reçoit l'ordre de faire sortir sur les glacis quelques compagnies de grenadiers et de volontaires pour savoir à peu près ce que l'ennemi fatigué pouvait avoir de gardes dans ses ouvrages. Cette démonstration recommença le 26 sans succès, les assiégés n'ayant pas jugé à propos d'y répondre.

'1) Le inaiéclia!. sans se décoiiraj^er, bien qu'ayant ])ordu beaucoup de inonde par le feu de l'ennemi, avait eu l'art de ga^^ner l'affection de ses soldats par sa gaieté, i)ar sa libéralité et par sa bravoure, toujours des plusbrillanles. Le vin de Mation était bon, à vil prix, et le soldat se livrait facilement à l'ivrognerie: les châtiments les plus sévères n'avaient pu la réprimer. Un jour, on parlait du parti qu'on pourrait tirer de l'esprit d'iionneur qui animait les Français. M. de Beauvau proposa de déclarer à l'ordre que le premier qui s'enivrerait serait privé ])endant huit jours de l'honneur de monter à la tranchée. Le maréchal adopta celte idée; l'ordre fut donné le soir même, et jusqu'à la fin du siège on ne vit pas dans l'armée un soldat ivre. (Souvenirs du maréchal de Beauvau.)

PRISE DE MAHOA (1756). 23

Le 27 enfin, le maréchal de Richelieu se décide à une attaque générale, dirigée sur quatre points principaux :

V^ attaque (gauche).

M. le marquis de Laval, maréchal de camp de tranchée, chargé de l'attaque de gauche, a pour objectifs : Strugen , Argyle, la redoute de la Reine et celle de Kent, avec 16 compagnies de grenadiers et 4 B. de soutien. Sous ses ordres : MM. de Monti, brigadier; de Briqueville, colonel, dont le régiment est de tranchée avec le Royal-Comtois; de Sade, lieutenant-colonel de Briqueville.

M. de Monti a pour objectif les redoutes de Strugen et Argyle, qu'il doit enlever avec les grenadiers de Royal-Comtois, Rochefort, Nice et Vermandois, soutenus par le premier B. de Royal-Comtois.

M. de Briqueville doit se porter sur la redoute de Kent et le chemin couvert reliant cet ouvrage à celui de la Reine, avec 5 compagnies de grenadiers de Briqueville, Médoc et Cambis, plus un B. de soutien. M. de Sade a pour but l'ouvrage de la Reine, qu'il doit emporter avec 4 compagnies de grenadiers de Hainaut, Cambis et Soissonnais (I). A la suite de chacune de ces attaques, marchent deux ingénieurs et des travailleurs, un officier d'artillerie et des canonniers munis de tous les outils nécessaires pour enclouer les pièces ennemies; un brigadier de mineurs et des volontaires portant des échelles.

2" attaque (centre).

Le prince de Beauvau, maréchal de camp , dirige celte attaque sur la redoute de l'Ouest et la lunette Caroline. Il a sous ses ordres 2 brigades avec lesquelles il doit, en cas de besoin, soutenir les troupes de tranchée.

.T attaque {V de droite).

Elle est conduite par M. de Lannion, qui doit opérer sur le fort de Marlborough avec la brigade de Royal et le régiment de Royal-

(1) Soissonnais se (Jistingiia, dans l'cxpédilion de Minorque, à l'assaut général de Mahon, le 27 juin. Il élail chef de Iraïuliée de l'atlaque de gauche, dirigée sur

Bretagne. M. de Roquépine est placé sous ses ordres. Il doit, avec 120 grenadiers et 400 volontaires, débarquer à la cale Saint- Étienne, pour de là marcher sur le fort Saint-Charles. 10 chaloupes de l'escadre sont mises à sa disposition pour l'accomplissement de cette mission. Faute de ces chaloupes, il doit s'en procurer dans le port.

4^ attaque {^^ de droite).

M. de Monteynard, maréchal de camp, la commande. Il a pour objectif la lunette du Sud-ouest : il longera la cale Saint-Étienne, qui se trouve entre la place et le fort Marlboroug, donnera la main à l'attaque du fort Saint-Charles, et coupera les communications entre les forts Saint-Philippe et Marlborough. Pour cela, il a sous ses ordres les brigades de Talaru et Royal-la-Marine. Enfin, accessoirement (MM. de Beaumanoir et de Torlouvalle ne devant commencer leur mouvement que quand l'action serait bien engagée), M. de Beaumanoir, commandant le poste de la tour des Signaux, favorisera avec sa troupe l'attaque de M. de Monti et tâchera de se glisser dans le chemin couvert compris entre la demi-lune et le fort d'Argyle. M. de Tortouvalle, capitaine au régiment de Hainaut, doit, avec un détachement, débarquer au pied de la grande batterie ennemie, du côté de l'entrée du port.

Le 27, ;\ 10 heures du soir, toutes nos batteries ayant cessé de tirer, le signal de l'attaque est donné par un coup de canon et quatre bombes tirées par la batlerie de la tour des Signaux. Aussitôt M. de Monti débouche sur Strugen et Argyle, et successivement MM. de Briqueville et de Sade s'élancent sur les ouvrages de Kent et de la Reine. Arrivées à découvert, les troupes sont accueillies par un ouragan de fer qui les décime affreusement. Elles n'en continuent pas moins leur mouvement et sont bientôt maîtresses de Strugen et d'Argyle, ainsi que de la redoute de la Reine. Pour y arriver, elles ont dû traverser un chemin couvert rempli de monde, un fossé, passer sur quatre fourneaux de mine qui, en éclatant, ont fait sauter un grand nombre d'hommes,

les forts de Striigon et d'Argyle et sur les redoutes de la Reine et de Kenl. Sous la conduite du lieutenant-colonel de Sade, il (it des merveilles à l'atlaque de la redoute de la Reine, dont la prise lui coûta des pertes énormes.

PRISE DE MAHON (ITr.e;. 25

enfin escalader une courtine. Ils parvinrent à surmonter tous ces obstacles par des prodiges de valeur. Quelques échelles s'étant trouvées trop courtes, ceux qui les montaient préférèrent établir leur logement dans le mur même, plutôt que d'abandonner la partie, et grimpèrent sur les épaules les uns des autres. L'ardeur des grenadiers de Briqueville (1) fut telle que, sans écouter les ordres de leurs officiers, ils se jetèrent sur le fort de la Reine, au lieu de se porter sur celui de Kent qu'ils avaient mission d'enlever.

Pendant ce temps, le prince de Beauvau, lançant les grenadiers de Yermandois, soutenus par 100 hommes de chaque brigade, sur la redoute Caroline, et les grenadiers de Royal-Italien, appuyés également par des piquets pris dans chaque brigade, sur la redoute de l'Ouest, s'était emparé du chemin couvert, où il enclouait douze pièces de canon. Malheureusement la position qu'il venait d'occuper était dominée par la redoute de Kent, qui n'avait pas été enlevée par les grenadiers de Briqueville. Aussi, voyant qu'il ne pourrait s'y maintenir et assurer ses communications pendant la nuit, M. de Beauvau se décide à ne soutenir provisoirement cette attaque que pour favoriser l'attaque principale et, au point du jour, il se retire après avoir ruiné l'ouvrage. Les attaques confiées à MM. de Lannion et de Monteynard, dépendant beaucoup du succès de celle tentée sur le fort Saint-Charles par M. de Roquépine, ils attendirent, pour entrer en ligne, le signal convenu avec ce dernier; mais les Anglais étaient sur leurs gardes de ce côté, et M. de Roquépine ne put réussir dans son débarquement, n'ayant chance de succès que par surprise. M. de Lannion se contente alors de diriger une démonstration sur le fort Mariborough. Ces différentes attaques permettaient néanmoins à celle de gauche

(1) Briqueville, 25 août 1749, 22 juin 1767: voir Soissonnais. n" 23. Le 9 avril 1756, s'embarque à Toulon pour l'expédition de Minorque; se fait remarquer à l'assaut de Mahon, le 27 juin-, chef de tranchée de ratla([ue de gauche, dirigée sur les forts de Strugen etd'Argyle et sur les redoutes de la Reine et de Kent, y fait des merveilles. Elle lui coûta le capitaine Guillier, mort; 5 autres capitaines et 4 lieutenants, très blessés. Le régiment quitte Minorque après sa soumission, juin 1768 ; |)aiticipe à la conquête de la Corse et se signale à l'attaque des villages de Horgo et de Lorelo. (Voir le septième volume des Guerres sous Louis XV, {Historique des régiments).

de réussir et, au point du jour, on s'établit solidement dans le fort de la Reine et dans ceux de Strugen et Argyle.

Le 28, à 5 heures du matin , M. de Richelieu demande une suspension d'armes pour relever les blessés, auxquels l'intensité du feu ne permettait pas de porter secours. Elle lui fut immédiatement accordée pour deux heures, pendant lesquelles Anglais et Français, sortant de leurs positions, se donnèrent toutes les preuves d'estime réciproque. Cette opération nousavait coûté 40 officiers tués ou blessés et 500 hommes (1). Au nombre des officiers dont on eut à regretter la perte se trouvait M. de Guiton , officier de marine du plus grand avenir, commandant les chaloupes de débarquement : il reçut cinq balles dans le corps. M. de Lannion eut l'épaule contusionnée par un éclat de bombe; M. de Tropez, aide de camp de M. de Maillebois, fut blessé. Le succès de l'attaque de gauche revint en grande partie à M. de Monti, qui exécuta avec énergie et sang-froid les ordres de M. de Laval. Pendant toute l'action, Richelieu, accompagné de MM. de Maillebois, du Mesnil et du prince de Wurtemberg, se tint de sa personne au centre de l'attaque de gauche, d'où il dirigea l'action générale. L'intrépidité de cette attaque intimida tellement le gouverneur de la place que, pendant l'armistice, il fit proposer au maréchal les termes d'une capitulation.

Cette offre fut acceptée avec empressement et, le 29 au soir, la rédaction des articles de la capitulation se terminait.

Richelieu, qui craignait beaucoup de voir partir l'escadre de la Galissonnière (2), ce qui aurait rendu son retour en France très problématique, accorda aux Anglais toutes les conditions qu'ils demandèrent. Ce résultat fut d'autant plus heureux que l'on comp-

(i) Les vrais chilïrcs sonl : 50 ollidcrs et 412 lioinines blessés ; 8 officiers et 204 hommes lues. (D. G.)

(2) M. de la Galissonnière annonçait à M. de Richelieu, dès le 22 mai, ses craintes de l'arrivée d'une flotte très supérieure à la sienne, qui l'obligerait à regagner Toulon , tout en pressentant le manque de vivres. M. de Richelieu, qui désirait garder la flotte aussi longtemps que possible, avait complètement ravitaillé l'escadre. De son côté, l'amiral adressait à M. de Machault des lettres pressantes (5 juin) pour demander qu'on lui envoyât de Toulon 5 bons vaisseaux. Les ordres furent donnés ; mais, faute de canons, les vaisseaux ne pouvaient être prêts avant longtemps. L' Hector, de 74, rallia cependant l'escadre le 30 juin.

PRISF: DK MAHON (17ôG). 27

tait sur un temps beaucoup plus long pour forcer la citadelle j\ se rendre : le prince de Wurtemberg écrivait, le '2 avril, que, par la difficulté des tranchées, il faudrait au moins dix mois pour arriver à un résultat décisif. M. le duc de Fronsac (1) partit à 2 heures du matin en porter la nouvelle au roi.

Les Anglais obtinrent les honneurs de la guerre et furent autorisés à défder avec enseignes déployées et mèches allumées. Les officiers conservèrent leurs épécs et leurs bagages. Toute la garnison fut logée, nourrie et traitée convenablement et à nos frais jusqu'à son débarquement à Gibraltar. L'embarquement eut lieu le 7 juillet, le départ le 9, sur des bâtiments français munis de sauf-conduits anglais.

État de la (jarnison anglaise embarquée pour Gibraltar. — 4,178 personnes, se décomposant ainsi : 13:2 officiers; 3,167 soldats ; 38 femmes et 32 enfants d'officiers; 390 femmes et 3ol enfants de soldats; 53 Grecs; 15 Juifs.

L'embarquement des troupes françaises avait précédé celui des Anglais. Les 5 et 6 juillet, les troupes qui devaient rentrer en France, furent prises par l'escadre, qui mit immédiatement à la voile, ne laissant dans l'île que M. de Lannion, gouverneur, et 1 1 B., savoir : Royal (2), 2 B. ; Royal-Comtois (3), 2 B. ; Vermandois (4),

(1) Vigncrot du Plessis (Louis-Aiiloine-Sopliie), duc de Richelieu, fils du maréchal, né le 4 février 173G, connu jusqu'à la mort de son |)ère sous le titre de duc de Fronsac: mestre de camp de dragons: se signale à l'assaut qui oblige le fort Saint-Philii)|)C à capituler; brigadier, 23 juillet 175G: en Allemagne, 1757, 1758, 1759 et 1760: combat à Zieremberg ; niaréciial de camp, 20 février 1761 ; sert jus(ju'à la paix: lieutenant général, l*"'' mars 1780 : mort en 1791. N'a ni le mérite ni iesprit de son père : très courageux (la montré à W'arburg à la tète des dragons), mais léger. (D. G.).

(2) Voir le septième volume des Guerres sous Louis XV {Ilisloriquc des ré(jiments).

(3 Royal-Comtois (n" 59 s'embarque à Toulon, arrive en avril 1756; à l'assaut de Mahon,fait partie de l'attaque de gauche. Le ca|)itaine de Sartre et le sous-lieutenaut Dufart sont tués, avec deux autres officiers blessés.

(4 Vermandois (n^ 45 , arrivé en avril 1756, se distingue, le 27 juin, à la prise d'assaut du fort Philippe : une compagnie de grenadiers est à l'attaque de gauche sur les redoutes de Strugon et d'.\rgyle: l'autre faisait |)artie de l'attaque du centre sur la lunette Caroline et la redoute de l'Ouest. Le capitaine de Kerjean et le lieutenant de Charmont sont tués. Le régiment reste jusqu'à la paix en garnison à Minorqne.

-2 B.; Talaru (1), 2 B.; Médoc (2), 2 B. ; Royal-Italien (3), 1 B.

Le rapatriement se fit sans encombre : le régiment de Traisnel n'arriva pourtant que le 19 juillet à Toulon, ayant été assailli par une tempête. La perle totale de l'armée française pendant le siège avait été de i,600 tués ou morts de maladie et de 2,000 blessés. Le maréchal laissa, en partant, des ordres à M, de Lannion pour la défense de Minorque. Les ouvrages de la place ne nécessitaient pas de grandes réparations; on y travailla immédiatement. L'artillerie était au complet et en bon état, ainsi que les approvisionnements.

M. de Lannion, prévoyant l'arrivée d'une flotte anglaise, se hâta de parcourir l'île pour y établir des batteries destinées à empêcher un débarquement. Il n'avait pas oublié les difficultés qui auraient pu nous arrêter à notre arrivée si l'absence complète de défense n'était venue nous prêter un secours inespéré. A peine terminait-il ses préparatifs de défense, qu'une flotte de 21 vaisseaux anglais apparaissait devant l'île et la bloquait complètement. Mais Mahon resta en notre possession.

L'Angleterre venait d'échouer au Canada, elle échouait devant Minorque : ces revers semblaient la punition de son injuste attaque au début de la guerre. Le peuple anglais, irrité de ces échecs accumulés, demandait vengeance contre la France et poursuivait de ses clameurs l'inhabile administration de Newcastle. A la nouvelle

(1) Talaiu ; voir Beauce fii" 54), où il est incorporé en 1762. Envoyé en Provence à la fin de 1755, passe en 1756 à Minorque. Se fait remarquer au siège de Mahon, y perd trois oflitiers, reste en garnison.

(2) Médoc (n° 56); le 4 avril 1756, s'embarque pour l'expédition de Minorque. Est employé à l'attaque des ouvrages extérieurs de Mahon, contribue à emporter la redoute de la Reine, la lunette de Kent et les ouvrages de Strugen et d'Argyle. Perd à cet assaut le lieutenant Gérard et a 7 officiers blessés. Reste à Mahon pendant toute la durée de la guerre de Sejit Ans. Revient à Toulon le (5 juin 1763.

(3) Royal-Italien (n" 48) fait partie en 1756 du corps expéditionnaire de Minorque, se distingue ])articulièrement à la prise de Mahon. A l'attaque du 27 juin, forme la tête de la colonne du centre, dont les efforts devaient se diriger sur la lunette de l'Ouest et sur la redoute Caroline. Le signal est donné à 10 heures du soir : en un clin d'œil, les braves soldats s'emparent des chemins couverts, coupent les palissades, enclouent 12 pièces de canon et en brisent les affûts. Cette brillante affaiie coûta la vie au capitaine de Modène ; le colonel d'Elva et 7 officiers furent blessés. Après la soumission de Minorque, le régiment passe en Corse, où il arrive le l""" novembre avec M. deCastries. Il retourne à Minorque en 1759, sous M. de Botta. Il y reste en garnison à Ciudadella jusqu'à la fin de la guerre. (D. G.)

de la bataille de Minorque, l'amiral Hawke remplaça Uyng, qui fui ramené prisonnier en Angleterre et y subit une captivité de six mois, pendant lesquels il ne cessa de demander des juges. Enfin, en janvier I7a7, une cour martiale se réunit à Porlsmouth. Malgré tous les efforts des ennemis de Byng, son courage pendant l'aclion, sa loyauté envers son pays, furent reconnus : on ne l'accusa que de n'avoir pas fait pendant le combat tout ce qu'il aurait pu faire. L'article 1:2 du code pénal maritime dicta sa condamnation. Les juges, forcés d'appliquer la loi , en référèrent à l'amirauté, aux ministres, au roi. Mais la mort de Byng était jugée opportune; il fut fusillé à bord du vaisseau le Monarque, le l^ mars 1757, et tomba la poitrine percée de cinq balles.

Comme il fallait une victime à la colère du peuple , Pitt ne s'opposa pas à ce sacrifice. Quant à l'Europe, elle apprit cette mort avec indignation, car elle lui révélait de la part de l'Angleterre l'implacable parti de réussir dans la lutte qui s'annonçait.

Page 1