CHAPITRE I
xj 1749 à 1756. — préliminaires de la guerre de sept ans.
Conséquences de la paix d'Aix-la-Chapelle. — Mars. 10. Suppressions de régiments. Créations nouvelles.
Avril. Premières pensées de la nouvelle politique de Marie-Thérèse. Juin. Revue du roi au bois de Boulogne.
Janvier. Situation financière de la France : premier projet d'un nouvel impôt appelé le vingtième.
Mars. Troubles, rassemblements dans Paris.
Juillet. 16. Départ du roi pour le camp de Compiègne. Chemin de la Révolte. Retour. Nouvelle organisation du guet. Première idée des fortifications autour de Paris. Casernes à Rueil et à Courbevoie. Modifications apportées à l'état de l'armée par suite de licenciements. Efforts de M. d'Argenson pour arriver à une bonne administration. M. de Rouillé. Augmentation de la marine.
Novembre. 25. Mort de Maurice de Saie.
Janvier. 22. Création d'une école militaire ; détachements de troupes dans le Midi. Septembre. 13. Naissance du Dauphin.
fecner. 4. Mort du duc d'Orléans et, le 10, de madame Henriette, deuxième (ille
du roi.
Juin. 27. Mort d'Alberoni. Maladie du Dauphin.
Projets de rapprochement entre les familles de Bourbon et de Hapsburg. Mai. Persécutions des protestants. Résistance du parlement. Les Anglais au Canada.
Mars. Craintes d'une guerre civile. Les i)rotestants quittent la France. Canal de
jonction de la Lys à l'Aa.
Août. 23. Naissance d'un second Dauphin. Décembre. Première réglementation des batteries de tambours.
Tranquillité de l'Europe.
Mai. 10. Mandrin, son exécution.
Septembre. 3o. Mort du prince de Dombes. Anecdote du marquis de Coigny. Traité de subsides avec la Grande-Bretagne. Augmentation de notre marine, réunie à Brest en deux divisions. Coopération de Marie-Thérèse avec l'impératrice de Russie. Premières conférences à Babiole, i)our l'alliance entre la France et l'Autriche. Nouvelle organisation de l'armée autrichienne.
iSovembre. 2. Naissance de Marie-Antoinette, future reine de France. Flottes équipées à Urest et à Rochefort. — 21 . Réclamation de M. de Rouillé sur les violences commises par les vaisseaux anglais.
Janvier. Premiers motifs de notre mésintelligence avec la Grande-Bretagne. — 16. Alliance défensive entre la Prusse et l'Angleterre. Négociations pour unir les deux maisons d'Hapsburg et de Bourbon. Échec par les insinuations du roi de Prusse.
Avril. Projets d'une descente en Angleterre. — 12. Expédition de l'ile Minorque. Le maréchal de Richelieu part d'Hyères avec une escadre. Nuit du 18 au 19, escalade et prise du fort Philippe.
Mai. 1«^ Alliance défensive entre la France, l'Autriche et la Russie. — 20. Défaite de la (lotte anglaise, qui se réfugie à Gibraltar.
Juin. 10. Publication de la déclaralion do guerre contre l'Angleterre. Nuit du 28 au 29, escalade et occupation de Mahon. Motifs qui portent la maison d'Autriche à se détacher des puissances maritimes.
Juillet. Considérations sur l'état de la Prusse , sur la pohtique de Frédéric IL
L'Autriche appelle la Russie à son secours, par suite du traité. d'alliance de la Prusse avec l'Angleterre.
Août. 29. Le roi de Prusse, à la tête d'une armée de 64,000 hommes, envahit la Saxe. La France reste étrangère à la guerre de Frédéric contre les Impériaux en Silésie, Bohême et Saxe. Le prince de Brunswick s'empare de Leipsig. Le maréchal de Schwerin à Aujest, près de Kœniggratz, pour couvrir la Silésie avec 26,000 hommes. Le maréchal Lehwald reste en Prusse avec 22,000 hommes pour faire face aux Russes. Les Saxons se réunissent à Pirna sous le commandement du maréchal deRutowsky; ils étendent leur gauche jusqu'à Konigslein.
Septembre. 10. Le roi de Prusse avec son armée arrive en vue de Pirna. Le général Wilich entre à Dresde avec 4 B. — 15. Frédéric laisse un corps de troupes pour masquer le camp de Pirna, et va en Bohême avec 40,000 hommes. Le margrave Charles est chargé avec 24,000 hommes de bloquer les Saxons dans le camp de Pirna. — 22. Le maréchal Brown prend le commandement de l'armée autrichienne à Budin (60,000 hommes). Le prince Picolomini se tient à Kœniggratz pour faire tête à Schwerin. — 30. Le roi de Prusse s'avance contre le maréchal Brown.
Octobre, i^^'. Le maréchal Brown soutient le choc des Prussiens à Lowositz. Bataille indécise. — 2. Le roi de Prusse retourne à son camp. Le maréchal Brown à Budin. — 6. Il commence à détacher des troupes pour secourir Pirna. — 8. Lui-même se met en route avec son armée. — 11. A Lichtenhain, rendezvous convenu, pour une attaque contre les Prussiens dans la nuit du 11 au 12.
— 12. Les Saxons passent l'Elbe sous Konigstein et arrivent près Lilienstein.
— 13. Le margrave Charles s'avance en poursuivant les Saxons, dont il enlève les bagages, et charge le général Lestewitz de tenir tête à Brown. Le maréchal Brown allaiiue le général Lestewitz. — 14. Il conserve ses positions jusqu'à 3 heures de l'après-midi, et commence alors sa retraite sur le campde Budin. Le maréchal Rutowsky renonce à percer les lignes prussiennes. — 15. L'électeur de Saxe capitule avec son armée. — 16. L'armée saxonne met bas les armes; elle est incorporée dans les rangs prussiens. L'Impératrice reste sur la défensive jusqu'à ce que ses alliés entrent en campagne. Le maréchal Schwerin rétrograde de la Bohême sur la Silésie et cantonne sur la frontière de Zuchmantel à Grciffenberg. — 25. Le roi de Prusse revient en Saxe avec son armée. Schwerin se relire en Silésie et dans le comté de Glatz. Quartiers d'hiver. Konigstein occujié par les Saxons. Alliance de la France, delà Suède et de la Russie avec l'Impératrice-reine.
La nation était sifatiguée de la guerre quel'annoncedelasignalure du traité de paix est accueillie avec joie. L'intervalle de 1748 à 1735 futpour la France une époque de prospérité, et, l'attention du ro i n'étant plus distraite par de nouvelles préoccupations, on put en profiler pour faire fructifier dans les corps les éléments d'ordre, d'instruction et les améliorations de détail que réclamait leur organisation intérieure. Malheureusement, depuis la mort du cardinal de
Fleury, les plaisirs, les magnificences, les prodigalités, avaient amené l'augmentation des impôts; la France restait accablée sous le poids des charges, et les projets de commencer des réformes pendant la paix n'allégèrent pas les finances. On se trouvait tout à coup en face d'un énorme arriéré; il ne fallait pas seulement de Fargent pour payer les dettes, l'armée devait être entretenue ; on ne pouvait en licencier qu'une partie, donner demi-solde ou des secours aux officiers et soldats réformés, sans compter l'obligation d'augmenter nos forces maritimes dans la prévision certaine de nouvelles luttes.
M. de Machault présenta donc au parlement Je projet d'un nouvel impôt, appelé le vingtième, pour une durée illimitée, destiné à former une caisse d'amortissement avec un emprunt.
Après avoir exposé l'état des revenus et des dépenses du royaume, M. de Machault (1), qui remplaçait M. deMaurepas, en arrivant au ministère, proposa diverses transformations pour éteindre d'anciennes dettes. La première économie devait se baser sur la réforme d'une partie de l'armée, réforme délicate à cette époque où les troupes étaient composées d'hommes poussés sous les drapeaux par la nécessité de la guerre. Les ordonnances pour la réforme furent rédigées promptement, et le courrier à peine arrivé, qu'elles étaient signées. Celle du 10 mars 1749 apporte les plus grandes modifications à la composition générale de l'armée : 18 régiments français qui dataient de Louis XIY, Vexin, Aunis, Beauce, Dauphiné, Vivarais, Luxembourg, Bassigny, Beaujolais, Ponthieu, des Cars, Fleury, la Tour d'Auvergne, Blaisois, Gâtinois, Auxerrois, Agénois, Santerre, des Landes, et plusieurs régiments étrangers, sont supprimés et incorporés dans les corps plus anciens, à un seul B. et ainsi portés à deux. Les B. sont réduits de quinze à treize compagnies, dont une de grenadiers, et le nombre des drapeaux n'est plus que d'un par B. Le drapeau blanc
(1) Le 2i avril IT'tO, eut lieu la disgrâce de M. de Maurepas, ministre éclairé et instruit que perdit le conseil du roi. Jean-Frédéric Phelypeaux, comte de Maurepas et de Ponchartrain, né le 9 juillet 1701; secrétaire d'État parla démission de sou père, le 13 novembre 1715; ministre de la marine en 1723, ministre d'Êlat en 1738 ; ne reparait aux affaires qu'à l'avènement de Louis XVI, et meurt à Versailles le 21 novembre 1781.
ou colonel est replacé dans la première compagnie de fusiliers du premier B. Par suite de ces modifications, l'état de l'infanterie ne comprenait plus, outre les 2 régiments des Gardes, les Grenadiers de France et Royal-Artillerie, que 80 régiments français, dont 12 à 4 B., et que 31 régiments étrangers, dont 10 suisses, 12 -allemands, 1 italien, 1 corse, 7 irlandais, 1 écossais; enfin 6 corps de troupes légères. La création de ces troupes légères, spécialement destinées au service des flanqueurs, avait fait rentrer les grenadiers dans les rangs des B. ; mais comme on les employait toujours pour des actions d'éclat et de vigueur, on finit par comprendre l'utilité de les avoir sous la main pour posséder, dans un moment décisif, une troupe énergique et solide; aussi, à la fin de la guerre de 1749, lorsqu'on réduisit le nombre des régiments d'infanterie, les compagnies de grenadiers des régiments d'infanterie supprimés furent-elles réunies en un corps spécial sous le titre de régiment de Grenadiers de France. On conserva donc 42 compagnies de grenadiers, tant des régiments supprimés que des B. réformés. Par malheur, la réforme des troupes, plus forte qu'elle ne l'avait jamais été, créa de grandes difficultés à des sous-lieutenants, lieutenants et capitaines, embarrassés de prendre un état. Malgré le mois d'appointements qu'on leur accorda, beaucoup n'eurent pas le nécessaire pour rejoindre leur pays, et l'on raconte qu'un lieutenant, décoré de la croix de Saint-Louis à la suite d'actions d'éclat, ne sachant où donner la tête, s'engagea comme soldat aux gardes françaises, en cachant sa croix. Un jour, de garde sur le passage du roi, il sortit sa croix de Saint-Louis et la mil sur sa casaque; le duc de Chartres s'en aperçut, en parla au roi, qui fit demander à ce soldat de quel droit il portait cette croix. Une pension de 600 livres fut la solution.
Le pays se ressentait nécessairement de toutes ces mesures, licenciement des troupes et création de nouveaux impôts; le besoin d'argent occasionna des troubles, qui devinrent fréquents en mars 1749, tant en Béarn qu'à Paris même; car, dans celte ville, les désordres du roi lui avaient déjà aliéné la population; la conscience publique sentait le besoin de se récrier contre les infractions à la moralité. Aussi des rassemblements se formaient-ils souvent dans Paris sous un prétexte ou sous un autre. Les troupes de la maison
du roi, infanterie et cavalerie, arrivaient au pas de course; à leur vue, l'insurrection se dispersait (1).
A l'occasion de ces émeutes, le guet reçoit une organisation militaire; on le revêt d'un uniforme, on le divise en deux troupes, infanterie et cavalerie, qui devaient sans cesse parcourir la ville avec des patrouilles. Des troupes avaient été aussi distribuées en cantonnements, au 16 mai, dans les provinces.
Pour obvier autant que possible aux inconvénients du licenciement d'une partie de l'armée à une époque où le besoin qu'on en avait se faisait continuellement sentir, par la nécessité de réprimer les soulèvements du peuple ou de réduire la résistance des protestants aux lois qu'on voulait leur imposer, on s'occupait sérieusement de l'instruction de l'armée. De grandes manœuvres, des camps d'instruction, datent du maréchal de Belle-Isle, qui avait envoyé le comte de Gisors en Prusse pour les y étudier : il établit alors l'usage des épaulettes pour les officiers, et nous a transmis, sur les fonctions d'un chef de corps, dans un mémoire rédigé pour son fils, nommé colonel à la tête d'un régiment, mémoire qui est un modèle de raison, un ensemble de préceptes dictés par une profonde expérience. Le roi s'occupait beaucoup de toutes ces améliorations. Tantôt il passe en revue les deux compagnies de mousquetaires (2) dans le bois de Boulogne au rond-point de Mortemart; tantôt il se rend compte des changements apportés à la tactique et à la discipline. Ainsi, on lit dans les Mémoires de M. de Luynes
(1)M. d'Ai'f^enson fit dresser par M. d(> Lowcndahl un plan de casernement autour de Paris. Au faubourg Saint-Antoine, la Basiille, dont les feux et ceux de Vincennes se croisaient. Le faubourg Saint-Marcel dutétre tenuen respect par quelques ouvrages avancés du côté de Bicétre. (L'ancienne forteresse de Winchester, élevée du temps des Anglais.) On dessina trois casernes, l'une derrière l'École militaire, destinée aux gardes françaises, sur la route de Sèvres et de Vaugirard ; une autre à Rueil, entre Saint-Germain et Versailles, pour les gardes suisses; enfin la troisième à Courbevoie, pour le troisième régiment des gardes françaises, afin de dominer de cette hauteur la Seine, le bac de Neuilly, et arrêter ainsi tout mouveraent se por.tant sur Versailles. L'esprit du peuple devenait si mauvais que depuis longtemps Louis XV^ renonçait à des visites dans Paris et à traverser la capitale pour aller de Versailles à Compiègne. Une route fut ouverte alors de la porte du bois de Boulogne à Saint-Denis, et qui prit le nom de chemin de la Révolte, qu'il a gardé depuis.
(2) La première, créée en 1622 ; la seconde, celle des gardes du cardinal Mazarin, en 1660.
que, le 16 avril 1750, le roi, assisté du ministre de la guerre, M. d'Argenson, des maréchaux de France, de généraux et d'officiers, tous étant en uniformes ce jour-là, par exception (on ne portail pas l'uniforme à la cour), se rendit au parterre de l'Orangerie, à Versailles, oij il vit les différents exercices proposés pour l'infanterie, à laquelle M. d'Argenson voulait donner une règle unique. Six projets, l'ancien exercice français, l'exercice prussien et quatre exercices proposés par MM. de Bombelies, de Maillebois le fils, de Wurmser et deLugeac, furent mis en pratique par autant de détachements de soldats soigneusement exercés. Le tir, le mouvement et les marches furent exécutés avec une rare perfection. En général, le maréchal de Saxe accompagnait le roi et avait le commandement des manœuvres, comme application de ses vues d'organisation, de ses institutions nouvelles et de la création de son armée nationale, dontl'édit est rendu, en novembre 1751, au moment de sa mort (1).
(1) Saxe (Hennann-Maurice, comte de), né le 28 octobre 1696 à Golzlar (Saxe), fils d'Auguste II et de la comtesse Aurore de Kceiiigsmark. En 1708, rejoint l'armée des alliés devant Lille. Confié aux soins du comte de Schulemburg, fait ses premières armes contre la France. En 1710, contre les Suédois; en 1711, accompagne son père en Poméranie, à la prise de Treptow. Le 12 mars 1714, épouse Jeanne- Victoire de Lœben. Arrive à Paris; présenté au Régent le 7 août 1720, qui le reconnaît maréchal de camp dans l'armée. En 1726, il est à Mittau, préparant sa candidature au duché de Courlande, près d'Anne Ivanowa, que ne reconnut pas la czarine Catherine. Il revient à Paris en 1733, se signale à Philippsburg; lieutenant général le l*' août 1734. il t'ait la guerre sur le Rhin jusqu'à la paix de 1736 et retourne en Saxe ; 1741, en Bohème; 1743, lève son régiment de uhlans. Février 1744, appelé de l'Alsace à l'expédition du prince Charles-Edouard. Maréchal le 26 mars 1744. Au commandement de l'armée de Flandre en 1745. Ouvre la campagne le 4 mai 1746, à l'arrivée du roi. 11 octobre, Rocoux. Maréchal Général le 12 janvier 1747. Lawfeldt, le 2 juillet 1747. La paix d'Aix-la-Chapelle, le 18 octobre 1747, l'arrête dans ses victoires. Mort à Chambord, le .30 novembre 1750, à cinquante-quatre ans, dans les bras de Senac (*). Rien ne manqua à sa gloire que d'être de l'Académie. On le lui offrit; mais il déclina modestement cet honneur. Composa ses Rêveries en 1738,. publiées en 1757. Elles renferment beaucoup d'assertions téméraires, des idées originales, l'amour du soldat, tout cela se ressentant d'une fièvre chaude qui le retint au lit treize nuits. Il fut le premier qui signala les avantages du recru-
{*) Senac (.lean-Baptiste), ne en 1693, prés Lomljez (Gers); en 1745, altaclio ù Maurice de Saxe, le suit dans ses campagnes; après sa niorl, s'établit à Versailles; devient premier médecin du roi en avril 17.'i2. Grimm, qui ne l'aimait pas et lui reprochait un caractère difficile et jaloux, luit néanmoins l'élogo de son talent et de son esprit. Mort, à Paris, le 20 décembre 1770.
Là ne se bornaient pas les améliorations apportées à Tétat des troupes. Bien que Louvois eût commencé à s'occuper de l'administration, en 1750 les compagnies constituaient encore un domaine gaspillé par le trafic, par les congés promis et dus. A chaque traité de paix, l'organisation de l'armée restait bouleversée plusou moins longtemps et sa composition étaitremise en question. Tout en ayant recours à la ressource des revues pour découvrir les fraudes, soit directement, soit par voie de délation, les commissaires des guerres, revêtus de tous les droits, n'osaient frapper des chefs trop puissants, ou bien encore exerçaient leur mandat en frisant la probité. Les convois militaires occasionnaient aussi des exactions; les nominations se multipliaient sans mesure, la hiérarchie s'encombrait de grades inutiles, surtout de colonels en second. D'Argenson avait cependant fait de louables efforts. Ainsi, en 17o0, l'administration militaire vivait encore dans l'enfance ; c'est Choiseul qui devina l'absence, l'importance de l'administration et qui sentit combien elle était intimement liée à la discipline.
On mit aussi à exécution un projet qui datait de trente anset d'utilité incontestable. L'idée de fonder une école militaire appartenait à l'aîné des frères Paris, qui l'avait proposée dès 1718 au duc d'Orléans. Poursuivant l'exécution du projet de son frère,
temenl légal comme le seul moyen d'avoir une armée homogène. Au-dessous du monument de Pigalle dans l'église luthérienne de Saint-Thomas à Strasbourg, dans un caveau sombre , est placé «on cercueil , où gît le corps embaumé du maréchal. Son cœur est enfermé dans une urne près du cercueil.
Louis XV, par sensibilité probablement, ne voulut pas réaliser son dernier souhait, que son corps fût brûlé : Qu'il ne reste rien de moi dans le monde, dit-il, que ma mémoire parmi mes amis.
Le maréchal, son bâton en main, descend les degrés et regarde avec mépris la mort qui lui ouvre un cercueil. A droite, deux lions et un aigle ; à gauche, la France sous la forme d'une belle femme, qui avec tous les signes d'une vive douleur cherche d'une main à le préserver et de l'autre écarte la mort; attristé, le génie de la vie tourne sa torche vers la terre ; de ce même côté flottent les étendards victorieux de la France. J'ai regardé les figures une première, une deuxième, une troisième fois: mon cœur est resté aussi froid que le marbre dont elles sont faites; la mort sous la forme d'un squelette^ habillé d'un manteau, m'a répugné. Ce n'est pas ainsi que les anciens la représentaient. Sur le visage du héros, je voudrais une autre expression : j'aurais souhaité qu'il portât plus d'attention à la douleur de la France qu'à cet affreux squelette. En résumé, Pigalle est un artiste de talent, mais un mauvais poète.
Pàris-Duverney le représentait en 1725, sous le duc de Bourbon; mais le temps manqua alors pour donner suite à celle idée. Le 25 novembre 1750, sont prises les premières mesures de cette création; enfin, le 22 janvier 1751, il fit accepter cet établissement que l'avenir devait consolider. En même temps, Louis XV octroya la noblesse de droit à quiconque était parvenu au grade de capitaine, et dont le père et l'aïeul auront servi : pâtre et avo mililibus. Jusque-là, et même au temps de Louis XIV, un officier de fortune vieilli dans le service, en se retirant, rentrait tout couvert de gloire et de blessures dans la foule dont il était sorti.
Quanta la création de l'École militaire, idée fort sage, c'était un avantage accordé aux familles, puisque l'État se chargeait du logement, de la subsistance et de l'éducation gratuites de 500 fils de gentilshommes; il était, d'autre part, de l'intérêt de l'armée que les emplois militaires fussent remplis plutôt par une jeunesse exercée sous les yeux du ministre que par une foule de privilégiés n'ayant d'autre mérite que la faculté d'acheter leurs grades. A une époque oii devait apparaître un tacticien consommé tel que Frédéric II, la bravoure aveugle et inexpérimentée ne suffisait plus. C'est ce que le roi avait pensé vivement en exposant à la nation les motifs de cette création nouvelle.
« Il n'a jamais été de fondation plus digne de la religion et de l'humanité d'un souverain, que l'établissement de l'hôtel des Invalides, ce monument de la bonté du feu roi... Jusqu'à lui, les officiers et les soldats, forcés par leurs blessures ou par leur âge de se retirer du service, ne subsistaient qu'avec peine dans nos provinces des secours que leur accordaient nos prédécesseurs ; Louis XIV a eu le premier la gloire de leur assurer un a^ile honorable...
« Après l'expérience que nos prédécesseurs et nous-même avons faite de ce que peuvent, sur la noblesse française, les seuls principes de l'honneur, que n'en devrions-nous pas attendre, si tous ceux qui la composent y joignaient les lumières acquises par une heureuse éducation.
a Nous avons résolu de fonder une École militaire, et d'y faire élever sous nos yeux 500 jeunes gens nés sans biens...
« Nous avons considéré que, si le feu roi a fait construire l'hôtel des Invalides pour être le terme honorable où viendraient finir
paisiblement leurs jours ceux qui auraient vieilli dans les fonctions des armes^ nous ne pourrions mieux seconder ses vues qu'en fondant une école 011 la jeunesse, qui doit entrer dans cette carrière, pût apprendre les principes de l'art de la guerre... »
Ces jeunes gens recevaient, en entrant dans l'armée et pendant un certain temps, une pension de deux cents livres.
En conséquence de cet édit, on construisit dans la plaine de Grenelle, à peu de distance de celui des Invalides, un hôtel propre à recevoir le nombre d'élèves indiqué et celui des officiers, professeurs et employés nécessaires à l'établissement. Pendant que s'élevait l'édifice, on établit provisoirement l'École militaire au château de Yincennes, et 80 élèves y entrèrent au mois d'octobre 1733. Ce ne fut que trois ans après, en juillet 175t?, qu'ils furent transportés au bâtiment de l'École militaire, qui venait d'être achevé par l'architecte Gabriel. Le secrétaire d'Etat de la guerre, sous les ordres du roi, avait la surintendance de l'hôtel et était chargé d'en faire observer les règlements. La conduite et l'éducation des élèves étaient confiées au surintendant et aux inspecteurs des études; à des professeurs de mathématiques, d'histoire, de dessin, de grammaire latine, allemande et italienne, de physique expérimentale. Ils avaient des maîtres d'écriture, de manège, d'escrime et de danse. Le service militaire était compris dans ces études, comme instruction des élèves. La garde de l'hôtel se composait d'une compagnie d'invalides de 68 hommes pour l'extérieur et d'une compagnie de sousofficiers pour l'intérieur. L'uniform.e consistait en un habit bleu , doublure verte et parements rouges, boutons bleus, chapeau, bas et souliers.
En général, cette création fut applaudie par l'armée, malgré beaucoup de critiques soulevées. « Cet établissement est admirable et plaît beaucoup au public, dit Barbier; on verra deux hôtels voisins, l'un le berceau et l'autre le tombeau des militaires. Les différentes provinces du royaume sont remplies d'une infinité de noblesse pauvre, chargée d'enfants que les pères et les mères n'ont pas le moyen d'élever. Les enfants de cette noblesse passent leur jeunesse dans l'ignorance et la rusticité. Ce sont des sujets pour l'État. D'un autre côté, la noblesse riche, qui habite Paris et les grandes villes, met des enfants au collège, de là à l'académie pour montera cheval et faire des armes... Les plus en crédit ont, à
dix-huit ou vingt ans, des places dans les régiments sans avoir acquis aucune pratique du militaire... ils ont beaucoup de valeur pour se battre, mais sont peu capables de commander. C'est ce qui fait que nous avons si peu de bons généraux, et même de bons officiers généraux. De cinq cents gentilshommes enfants, qui se renouvelleront tous les dix ans, qu'il en sorte seulement vingt qui... excellent dans les parties de la guerre, on sera sûr d'avoir de bons généraux. »
Le 30 janvier 1761, une ordonnance régla la manière dont les jeunes gens devaient être distribués et employés dans les troupes. Il fallait, pour être nommé officier, être âgé de dix-huit à vingt ans. Ceux appelés à servir dans le génie étaient envoyés à l'École de Mézières; pour l'artillerie, ils devenaient directement sous-lieutenants sans passer par l'École de la Fère; enfin les autres étaient répartis dans l'infanterie, la cavalerie et les dragons, suivant les dispositions qu'ils montraient pour l'une ou l'autre de ces armes. L'ordonnance du 3 juillet 177':2 apporta un changement dans la composition de l'état-major^ qui comprenait, outre le gouverneur M. de Croismare(l), lieutenant général : le lieutenant du roi, M. de Bongars, le major, quatre capitaines en premier, quatre capitaines en second et deux capitaines surnuméraires. Les élèves, qui jusqu'à celte date avaient été divisés en cinq compagnies, n'en formèrent plus que quatre. M. de Valence (2) fut le dernier gouverneur de rÉcole militaire. Louis XV mort, cette institution lui survécut bien peu; car deux ans après l'école militaire de Paris était supprimée et remplacée par des écoles militaires en province. On revenait à l'institution des cadets dans les régiments.
Presque toute l'année, des détachements de troupes furent sans cesse en course dans tout le Midi pour suspendre les assemblées
(1) Croismare (Louis-Eugène, marquis de), liculenant au régiment du Roi, 29 août 1713; capitaine, 25 avril 1718; brigadier, 20 mars 1747; maréchal de camp, 1"^'" mai 1758 ; mort le 3 août 1772, à l'âge de soixaute-dix-liuit ans. Conserva jusqu'au dernier moment toute la fraîcheur de son esprit; ne perdit ni sa gaieté, ni aucune des grâces qui le rendaient si charmant. Remplacé en 1774 par le marquis de Timbrune-Valence.
(2j Timbrune- Valence (Claude, marquis de), lieutenant, 19 avril 1735; capitaine, 8 mai 1743; blessé très grièvement au col de l'Assiette. Colonel, l'-"'" janvier 1748; brigadier, 19 février 1759; maréchal de camp, 25 juillet 1762.
des prolestants. Plusieurs furent entourées, on leur fit des prisonniers : souvent même, les troupes sont obligées de se servir de leurs armes.
La Dauphine donne le jour, le 13 septembre, à un fils, Louis- Xaxier de France, qui reçut le titre de duc de Bourgogne. La Providence ne le destinait pas à régner; il mourut le 22 mars 1761. Sa naissance devait donner lieu à des fêles à l'hôtel de ville de Paris, mais le roi les remplaça en demandant au corps municipal d'employer les sommes votées à doter six cents filles pauvres.
Le 2fî janvier 1752, Louis XV, réalisant le projet déjà conçu par Henri IV, fiL de la noblesse la récompense des services militaires, de sorte qu'on put y arriver par simple droit d'avancement. Aucun offlcier servant dans l'armée ne fut imposé à la taille : c'était l'un des privilèges de la noblesse. Celle exemption fut même accordée pour la vie à tout officier créé chevalier de Saint-Louis, qui avait servi trente années non interrompues, ou vingt années avec la commission de capitaine, chitfre abaissé pour les officiers devenus officiers supérieurs, ou blessés. Tout officier général est déclaré noble, de sorte que l'élat-major supérieur de l'armée se composait de gentilshommes anciens et nouveaux. C'est ainsi que cette transformation de la noblesse en une sorte de grade militaire abaissa les barrières qui séparaient la caste privilégiée de la bourgeoisie.
Louis d'Orléans, duc d'Orléans, de Valois, de Chartres, de Nemours, de Montpensier, preuiier prince du sang, né le 4 août 1703, meurt le 4 février 1752, à l'abbaye de Sainte-Geneviève où il s'était retiré. Marié, le 18 juillet 1724, à Augustine-Marie-Jeanne, princesse de Bade, fille de Louis-Guillaume, prince de Bade, généralissime des troupes de l'empereur, née le 10 novembre 1704, morte le 8 août 17:26, il en eut Louis-Philippe d'Orléans, né le 12 mai 1725, mort le 18 novembre 1785.
Le 17 février, meurt à Versailles madame Henriette, fille du roi, née le 14 aoilt 1727,
Le 29 juin, le cardinal Alberoni, ancien premier ministre d'Espagne, mourait à Rome, à l'âge de quatre-vingts ans. Toute la diplomatie qu'il employa pendant son règne, pour rendre à l'Espagne la puissance et les possessions qui lui avaient été enlevées à la paix d'Utrecht, était contraire au droit des gens et fut cause de sa disgrâce ; mais ses vues dénotèrent son génie. Toute l'Eu-
rope s'y opposa, s'arma pour les faire échouer, et vingt ans après elles eurentl'assentiment général. Le royaume des Deux-Siciles qu'il avait envahi, les duchés de Parme et de Plaisance qu'il réclamait, sont en 1752 la possession de la maison d'Espagne.
La population reportait sur le Dauphin une grande affection; sa vie sérieuse et occupée formait contraste avec les habitudes de la cour, et par ce fait il était regardé comme le chef d'un parti qui frondait les mœurs du jour. Aussi l'alarme fut grande lorsqu'on apprit, le 1" août, qu'il était atteint de la petite vérole. Cette maladie se montra d'abord avec des symptômes effrayants. La Dauphine s'enferma avec son époux , lui rendant les soins les plus dévoués. Au bout de huit jours, tout danger disparut. La joie publique fut proportionnée à l'inquiétude qu'on avait éprouvée; les temples retentirent d'actions de grâces; un Te Deum fut chanté à Notre-Dame; toute la famille royale y assista.
Ainsi, pendant la période de paix qui précéda la guerre de Sept ans, rien n'était négligé pour donner aux troupes une instruction solide et créer un corps d'officiers qui joignissent à la vaillance la science devenue indispensable à cette époque. En 1752, des régiments de dragons sont envoyés en garnison dans les villages protestants. Au Gailar, près de Nîmes, ils s'établirent chez les habitants. De là, envoyés à Codognan, puis dans tout ce qu'on nommait le pays bas et laVaunage; ensuite on les dirigea dans les montagnes du Languedoc, encore remplies des traditions de tous les combats des Camisards; ils pénétrèrent même dans la Gardonenque, dont les âpres vallées, qui séparent la Vidourle (1) du Gardon (2), étaient habitées par une population toute réformée. Ces troupes eurent souvent des combats à soutenir, un surtout près de Ledignan, où les dragons perdirent beaucoup de monde. Les protestants, poursuivis jusque dans leurs affections de famille, gênés dans leur commerce, persécutés par le gouvernement, reprenaient en foule la route de l'étranger. Cette année fut remplie de noms de protestants arrêtés aux frontières et de demandes en autorisation de vente de biens. Les pertes que l'émigra-
(1) Rivière du département du Gard, qui se jeUe dans l'étang de Tliau après avoir séparé le Gard de l'Hérault.
(2) Le Gardon-d'Anduze et le Gardon-d'Alais forment le Gard.
lion faisait subir à l'Élat impressionnaient Versailles, et, le 17 juin, le ministre écrivait : « Je pense qu'il est à propos d'accorder des grâces de rentrer à tous les religionnaires sortis depuis peu du royaume, qui ne sont pas regardés comme fanatiques; c'est gagner des sujets. » Malheureusement, les lieutenants du roi, les officiers des provinces, les gouverneurs, assistaient à ces exactions et autorisaient ces sévérités.
Au mois de septembre 1753, on avait dirigé toute une armée sur les Cévennes; 55 B. et 8 régiments de dragons. Menacés de voir renouveler les dragonnades (expression du temps), les protestants se remuaient de tous côtés et s'armaient.
Au mois de mars 1754, 5,000 sortirent de Nimes et quittèrent le royaume; ainsi tout se préparait à la guerre civile. On craignait une révolte à Paris, à Rouen, et les troupes furent rappelées.
Enfin, en dehors de ce service d'ordre public, on occupait aussi l'armée à des travaux d'intérêt général. Pendant les années 1767, 1768, 1769, 1770, 1771 et 1772, M. de Mirepoix exécuta le projet, commencé dès 1754 par le corps de troupes sous les ordres de M. de Cremilles, du canal de jonction de la Lys à l'Aa. La reprise de ce travail fut continuée par un corps de troupes composé de 12 à 18 B., qui campèrent pendant ces années entre Saint-Omer et Aire. Aujourd'hui en service, il en résulte de grands avantages pour le commerce, le transport des munitions de guerre, l'approvisionnement des places maritimes du Hainaut et la navigation non interrompue jusqu'à la mer.
Mais déjà approchait le moment où d'autres travaux allaient être réservés à nos soldats. A l'intérieur, le pays était agité par la résistance du parlement aux volontés du roi. Le 5 mai 1733, l'opposition du parlement de Paris aux volontés royales était devenue si menaçante pour la tranquillité publique que, le 8, les commandants de compagnies de mousquetaires furent mandés par le roi, et que, dans la nuit, des lettres de cachet sont expédiées aux présidents et conseillers. La guerre était donc souhaitée comme une diversion aux sentiments du public; car l'opinion grandissait, surexcitée par les désordres du parlement, par la conduite du gouvernement envers les protestants, par l'intolérance du clergé, par les concussions des fonctionnaires, parla cherté des grains, dont le peuple, surtout dans les montagnes des Cévennes, du Gévaudan
et Velay, avait peine à se pourvoir. La France, qui déjà en éprouvait un vague pressentiment, allait, par suite d'arrangements diplomatiques conclus à notre insu, se trouver entraînée, peu de temps après, à une guerre terrible en Europe.
Le 8 septembre 1733, était né Xaxier-Marie-Joseph, duc d'Aquitaine, mort le 22 février 1754.
23 août 1754, naissance d'un second fils du Dauphin : le duc de Berri, depuis Louis XVL II faut se rendre compte de tant de chocs qu'avait reçus l'autorité royale lorsque naquit l'infortuné monarque entre les mains de qui elle devait périr. Le duc de Bourgogne, fils aîné du Dauphin, né le 13 septembre 1751, vivait encore et mourut le 22 mars 1761.
Celte même année 1754, furent régléesles batteries des tambours; chaque régiment avait la sienne, dès lors anarchie complète. Tous les tambours sont appelés à Paris et mis sous les ordres du tambourmajor des gardes françaises, qui les instruisit pendant trois mois sur l'esplanade des Invalides. Le l'^'' décembre, il les conduisit à Versailles et leur fit battre l'ordonnance sous les fenêtres du roi, ordonnance qui est encore celle d'aujourd'hui, la décision ministérielle de 188U, qui les supprimait, ayant été rapportée en 1882.
Le prince de Dombes meurt k Fontainebleau dans la nuit du 30 septembre au l""" octobre, d'une attaque d'apoplexie. C'était la bravoure même; lors de la guerre de Hongrie, il fit des prodiges à l'armée du prince Eugène, ainsi que le comte de Charolais. Le prince de Dombes était franc, loyal, généreux, ressentant vivement une injure, et mettant l'épée à la main comme le dernier gentilhomme. Un soir, chez la reine, le marquis de Coigny, qui perdait contre lui une assez grosse somme, s'oublia jusqu'à dire : « Il faut être bâtard pour avoir un tel bonheur. » Mot d'autant plus inexplicable que M. de Coigny, qui en savait la portée, était fort poli, d'un commerce très doux, ayant trouvé le secret, à ce que le duc de Luynes nous apprend, de se faire aimer de tout le monde. Le prince, sans cesser de jouer, lui dit à l'oreille : « Vous pensez bien que nous allons nous voir tout à l'heure. — Où et quand? — Sur la route, au point du jour. » (De là le nom donné au lieu de la rencontre sur la route de Versailles, en face le pont de Grenelle.) Les deux adversaires partent; l'aube commençait à poindre (du dimanche 3 au lundi 4 mai 1748). On s'arrête à dix pas de la
chaussée qui mène à Auteuil, on dégaine, on croise le fer; M. de Coigny, blessé à mort, tombe pour ne plus se relever. Le lendemain, le bruit courut que, voulant accompagner le roi à la chasse, il était parti la nuit par un temps affreux, avait été versé par son cocher qu'aveuglait la pluie, et s'était fracassé la tête dans sa chute. On a fait tout un roman sur ce fils cadet du duc du Maine; car l'aîné, Louis-Constantin, né le 27 novembre 1695, était mort en bas âge le 28 septembre 1G98. Le marquis de Coigny laissait un fils âgé de douze ans, qui, comme Annibal, jura de grandir pour la vengeance. Ses dix-huit ans étaient à peine écoulés, qu'il allait provoquer le meurtrier de son père. Ce second duel eut lieu dans la forêt de Fontainebleau, et le prince fut tué à son tour. Pour donner le change sur cette déplorable affaire, on répandit le bruit qu'il était mort d'un coup de sang.
En se joignant à nos ennemis, dans la guerre de la succession d'Autriche, l'Angleterre voulait deux choses, le maintien de l'équilibre européen et la ruine des colonies françaises et espagnoles.
Le traité d'Aix-la-Chapelle fut suivi de huit années de paix et de prospérité. L'Angleterre s'effraya de la renaissance de nos forces; elle chercha en Amérique , où nous étions possesseurs du Canada et de la Louisiane, à susciter des difficultés de frontières. Par le traité d'Utrecht, nous avions abandonné l'Acadie (1) à la Grande- Bretagne; mais les limites entre le territoire cédé et le Canada n'étaient pas fixées par ce traité, et ne le furent pas davantage à Aix-la-Chapelle. Cette incertitude entretenait lés dispositions hostiles. De plus, le traité d'Aix-la-Chapelle laissait en litige les possessions des deux pays aux îles Caraïbes, entre autres à la Dominique, à Sainte-Lucie, à Saint-Vincent et à Tabago. La question devait être décidée par des commissaires; néanmoins les gouverneurs français de la Martinique et des Iles sous le Vent avaient fait placer prématurément sur le rivage de quelques-unes des possessions contestées des poteaux où était écrit : « Possession de Louis XV, roi de France. » De son côté, le gouverneur de la Barbade publia une ordonnance par laquelle il attribuait à George II la souveraineté de Tabago.
(1' Cette guerre de rAmérique est traitée séparément. (Voir le sixième volume des Guerres sous Louis XV.}
Des conférences étaient donc ouvertes à Paris pour régler ces différends; mais elles traînaient en longueur depuis près de cinq années, quand les Anglais s'aperçurent que nous mettions le temps à profit pour rétablir notre marine. On venait, en effet, d'équiper vingt vaisseaux dans les deux ports de Brest et de Rochefort, et on les avait réunis en deux divisions (1) ; de plus, Pitt savait qu'il y avait un plan arrêté de construire, en dix ans, cent onze vaisseaux de ligne, cinquante-quatre frégates et des petits bâtiments en nombre proportionné. Il s'en effraya pour la supériorité maritime de l'Angleterre et commença les hostilités. Tandis que M. de Mirepoix négociait encore à Londres et M. de Bussy à Hanovre, on apprit que l'amiral Roscawen, rencontrant les vaisseaux VAlcide et le Lys à la hauteur du banc de Terre-Neuve, séparés de leur escadre,
Nom des Officiers.