CHAPITRE IX
Les hussards n'étaient pas connus en France avant Louis XIV, du moins ils ne l'étaient pas sous rhabillement et le nom de hussards. On trouve sous Louis XIII en 1635, puis en 1637, au siège de Landrecies, des cavaliers hongrois, au sujet desquels le cardinal de Richelieu (1' écrivait au cardinal de la Valette (2^ : « Nous allons faire deux mille chevaux de la nouvelle cavalerie, dont vous me parlez, qui n'aura qu'une cuirasse, et une bourguignotte qui couvre les deux joues avec une barre sur le nez, une carabine et un pistolet. Je crois qu'on l'appellera cavalerie hongroise : si ce n'est que M. Heberon (3) vous voulût mander un autre nom plus idoine (4). »
Cette cavalerie rentrait dans l'espèce des reîtres, que l'on recrutait dans les différentes parties de l'Allemagne. C'étaient en effet
(1) Richelieu, cardinal duc, né le 5 décembre 1585, mort le 4 décembre 1642.
(2) La Valette G. de N'of^aret d'Épernon, cardinal de), né en 1593, mort le 28 septembre 1639, troisième et dernier fils du duc d'Épernon. Entre dans les ordres, puis embrasse la carrière militaire, accompagne le duc de Richelieu et commande l'armée d'Allemagne avec le duc de Weymar en 1634, sauve Turin menacé par l'ennemi et est enlevé par la fièvre, après avoir utilement servi Louis XIII dans ses conseils et à la tête de ses troupes.
(3) Heberon, colonel de cavalerie distingué de cette époque, tué au siège de Saverne. Sa mort fut une grande perte pour le roi. (Voy. Mémoires de Richelieu, ch. xxviii.)
(4) Idoine, vieux mot français, signifiant propre à.
des cavaliers hongrois, sans être des hussards. I.es premiers qui portèrent en France le nom de hussards, équipés à la hongroise, furent des déserteurs, au nombre d'une vingtaine, que des oCficiers français prirent d'al)ord comme ordonnances, mali;ré leur air fier et mutin. Ils portaient une espèce de pourpoint, des manches longues, un pantalon large, des bottines montant jusiqu'aux genoux, des manteaux courts, des bonnets longs garnis de fourrures, la tête rasée. Le nombre de ces déserteurs ayant augmenté, le maréchal de Luxembourg, qui les vit en 161)1, eut l'idée de les réunir par compagnies et de les employer à des reconnaissances. Il fut enchanté de leur intelligence et écrivit immédiatement au roi que « de grotesques cavaliers polonais attiraient les regards dans son camp. » L'année suivante, il en dépêcha deux à Fontainebleau. Chemin faisant, ils rencontrèrent le baron de Rornebergou Kroneberg, bâtard d'une grande maison d'Allemagne, déserteur, joueur et buveur, qui leur servit de guide à Versailles. Ils parurent donc devant Louis XIV, habillés, équipés, montés à la manière hongroise. Le roi, enchanté, permit à Korneberg et Balfi d'aller former sur les bords du Rhin un beau régiment de hussards recrutés parmi les deux régiments de Kalowmilz appartenant à l'Empereur. Cette troupe servit assez mal sous les ordres du duc de Bourgogne en 1693. Le baron, qui avait mangé sa pension de 2,000 livres, essaya de déserter; mais il fut arrêté et jeté à la Bastille, où il resta jusqu'à la paix de llyswick; il en sortit en KiOT, puis fut reconduit jusqu'à la frontière sous escorte.
« Les hussards, dit le père Daniel, ont un grand sabre recourbé, un autre tout droit attaché à la ceinture avec des anneaux et des courroies, etc. Leur manière la plus ordinaire de combattre est d'envelopper un escadron ennemi, de l'ellVayer par leurs cris. Comme ils sont fort adroits à manier leurs chevaux, qui sont de petite taille, qu'ils ont les étriers fort courts et les éperons près des flancs du cheval, ils les forcent à courir plus vite que la grosse cavalerie, ils se lèvent au-dessus de leurs selles et sont dangereux surtout pour les fuyards.
(( Leurs selles sont d'un bois fort léger et courtes, avec des arç:ons également relevés devant et derrière, et au lieu de panneaux, ce sont des tresses de grosse ficelle. Elles sont posées sur de bonnes couvertures en plusieurs doubles, qui leur servent pour se coucher et
couvrir leurs chevaux. Les dessus des selles sont des peaux avec leurs poils, qui couvrent leurs pistolets. Ces peaux vont depuis le poitrail du cheval jusqu'à la queue et aux jarrets et tombent en pointe sur les cuisses.
« Leur discipline est exacte, la subordination grande et les châtiments rudes; la plus ordinaire est la bastonnade sur le dos et sur le derrière.
a Les officiers sont proprement habillés, chacun selon son goût et sa dignité. Ils sont même magnifiques en habillement, en harnais, en armes, en fourrures. »
Depuis que le maréchal de Luxembourg (1) avait levé, en 1692, l'espèce de premier régiment de hussards qui prit rang dans les troupes régulières, ce corps subit de nombreuses variations dans son effectif et sa constitution, augmenté ou réduit selon les alternatives de paix ou de guerre.
Les régiments de hussards n'étaient donc encore qu'une troupe jrrégulière, éclairant les avant-gardes. A l'origine, ils se composaient tous d'officiers et soldats étrangers.
Le recrutement dans les plaines de la Hongrie ou sur les confins de la Pologne ne pouvant se faire facilement, l'élément étranger lendit peu à peu à disparaître, pour faire place à des volontaires recrutés sur les frontières du Rhin, de la Sarre, dans les provinces d'Alsace et delà Lorraine, toutes deux si militaires, et qui fournissaient seules à la France autant d'hommes que la Suisse en donnait à l'infanterie. — Quantité de Français servaient donc dans les hussards, et on leur apprenait même, dit-on, à jurer en langue hongroise, ce dont il paraît qu'ils s'acquittaient fort bien. Ce fut surtout dans les provinces du Rhin que se prenait le personnel de cette cavalerie, débouché naturel offert à des hommes ignorant
(1) Luxembourg (F. -II. de Montmorency, duc de), maréchal de France, 30 juillet 1675, né le 8 janvier 1628, mort à Paris le 4 janvier 1695, commença sa carrière en Catalogne en 1647 et se distingua dans toutes les campagnes sous Louis. \IV. Ce fut un grand caiiitaine, possédant à un liant degré l'affeclion des soldats. « Un grand nom, beaucoup de valeur, une and)ition que rien ne contraignit, de l'esprit, mais un esprit d'intrigue, de débauche et du grand inonde, lui tirent surmonter le désagrément d'une figure d'abord fort rebutante; mais une figure à laquelle on s'habituait, malgré une bosse apparente par devant et par derrière. » (Saint- Simon.)
la langue en usage dans les autres corps et préférant ce genre d'existence à un enrôlement chez les nations voisines.
Leur service à la guerre est d'aller reconnaître les ennemis dans leurs marches ou dans leurs camps, de les inquiéter et d'enlever, s'il se peut, leurs grand'gardes, de tomber sur les fourrageurs, de les disperser ou de les prendre (1). Un jour de combat, on les poste dans les endroits où ils puissent se débander à la poursuite des troupes battues, pour les' empêcher de se rallier; au moyen de cette manœuvre on donne le temps aux troupes qui combattent de se reformer.
Le Tégimeni de /iro7ieber(/-hussards (2), le premier corps officiellement désigné par le nom de hussards, et qui avait été formé en décembre l(i!)2 parle baron de Kroneberg, fut donné, le :2Î) novembre IGOH, au colonel wurlembergeois Mortany. Il atteignit jusqu'à six compagnies, fit les campagnes de Flandre vi6()4), et combattit
(1) En Flandiv, dans la campagne de 1711, les ennemis suppléaient à la navigation de la Lys par celle de la Scarpe. Le maréchal de Villars résolut de détruire les écluses de cette rivière à Harlebeck. 11 chargea son frère, le cornte de Villars, de celte entreprise. Ki compagnies de grenadiers, 1,600 hommes dinfanlerie, la compagnie franche de Dauville et le régiment de Parpaille quittèrent Ypres. Ln moulin retranché et une redoute oii il y avait 2 pièces de canon sont enlevés lépée à la main. On détruisit les écluses, et l'on emmena prisonnière la troupe qui défendait le poste.
Le voisinage d'un camp ennemi établi jirès de Douai déplaisait beaucoup à Villars; il résolut de le surprendre, et chargea ISIM. de Gassion et de Coigny de ce coup de main avec 37 E. de cavalerie et de hussards et 14 E. de dragons. Les dragons et les hussards pénétrèrent les premiers dans le camp, après avoir sabré les gardes qui faisaient résistance. La cavalerie ennemie fut presque comi>lètement détruite, et le pillage dura une heure. On biùla tout ce qu'on ne put emporter el on ramena 2,200 chevaux.
M. de Coetmen, colonel de dragons, lui tué; M. de Ralzky, colonel des hussards, fut blessé.
Les hussards se condui.sircnt d'une manière remarquable et montrèrent leur grande habileté à se servir du sabre. « Je ne saurais dire le nombre d'étendards qui a été pris, dit M. de Gassion, parce que ce sont les hussards qui s'en sont saisis, et de qui on ne peut les arracher, s'en servant pour fondre la dorure el pour leur usage particulier. »
(2) En 1692, pendant que le maréchal deLorges commandait l'armée du Rhin, un lieutenant de hussards nommé IJrignofV el un cornette nommé Pohandy, quittant l'armée de l'Empereur, se présentèrent au camp français, en même temi>ê qu'arrivait à Strasbourg le baron de Kroneberg.
sur la Meuse (1695). Il commençait à se faire une réputation, lorsque la paix le fit licencier le 18 décembre 1097.
Kroneberg, Mortanij et un autre régiment, employé en Italie, sont les trois seuls corps ayant combattu sous Louis XIV qui ne survécurent pas aux réformes ; mais depuis 1701 il y a toujours eu des hussards en France.
CrdatÀons.
SahU-Genies, 1701.
Poldeach, 21 septembre 1703. Filtz, 16 novembre 1706.
Monteils, 1707-1709.
Rattsky, 1701-1716.
En 1701, un régiment de hussards allemands est cédé au roi par l'électeur de Bavière; il sert jusqu'en 1706 comme auxiliaire sur le Rhin, commandé depuis 170i par le marquis de Saint-Génies. Admis à la solde de la France en 1706., il est donné, le 14 décembre 1707, à Georges, baron de Rattsky (1), et fait les campagnes de Flandre, de 1709 à 171:2. Sur le Rhin en 1713. On lui incorpore en 1716 1e régiment de Verseilles. Espagne, 1719; Lorraine, 1733. A partir de novembre 1733, il est commandé par M. d'Essoffy (2).
Italie, 1733 à 1735 ; armée du Rhin, 1735 ; Bohême, 1741 ; prise et défense de Prague, où meurt, le 5 septembre 1742, le baron de Rattsky.
Janvier 1743, passe à Claude, comte d'Aspremont-Lynden. Siège de Fribourg, 1744; Fontenoy, 1745; batailles de Raucoux et de Lawfeld.
Réformé le 30 octobre 1756, incorporé dans les régiments de Bercheny, de Turpin, de Polleretsky.
1707-1743. — Pelisse bleue; veste, manteau, culotte, doublures rouges; bonnet (le drap rouge garni de peau d'ours ; boutons blancs. Équipage bleu, avec fleurs de lis aux angles.
(1) Le 24 juillet 1709, campagne de Flandre, les hussards de Rattsky sont au camp de M. dArtaignan, à Aunay.
(2) Essoffy (Charles Czerneck d'), d'origine hongroise, né en I712àBouy (Champagne), volontaire dans Lynden, 1727 ; lieutenant, 1734 ; capitaine, 27 septembre 1 743; passé dans Turpin, 1" janvier I749j lieutenant-colonel de ïurpin, 28 octobre 1760.
1743-175G. — Pelisse, veste, culotte bleu céleste; pelisse doublée de peau de mouton blanche et bordée de même peau noire ; boutonnières, poches et manches bordées de petits galons jaunes.
Les meilleurs éléments de MoiHany sont incorporés dans Uoyal- Ailemand, d'où on les retira en 1701 (1\ pour former des compagnies qui furent distribuées entre les fractions de l'armée d'Allemagne et servirent en 1704 et 1705, sous la direction de l'ancien lieutenant-colonel, marquis de Verseilles (2), qui obtint, le 0 novembre 1705, que le régiment fût reconstitué sous son nom. Verseilles combattit à Drusenheim et Stolhofen, culbuta, en mai 1707, i régiments de cavalerie impériale, prit part au combat de Scbwabsgemund. et fut donné, le 8 janvier 1709, à un frère de M. de Verseilles.
En 1700, douze compagnies franches de hussards, quiservirent en Italie, sont admises à la solde de la France et réunies en un régiment, sous les ordres de M. de Poldeack. Celui-ci est remplacé en novembre de la même année par M. de Filtz , capitaine de hussards depuis le 3 juin 1702, qui obtint le rang de lieutenant-colonel le 20 juin 1704; tué en août 1707, en Roussillon, il eut pour rempla-
(L) Contrôles des régiments de cavaleriede 1701 à 1704. (Archives de la guerre.)
Compagnies franches de houssards assemblées en Allemagne. Chevalier de Verseilles, aide-major, 14 mars 1703.