‹ Les guerres sous Louis XV (volume 5)Chapitre 2 sur 21 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Succession d'Autriche. ■ — Préliminaires jusqu'à la bataille de MoLWiTZ (10 avril 1741).

Préliminaires. — 31 mai (1740). Mort de Guillaume-Frédéric P^ — L'empereur d'Allemagne Charles YI cherche à assurer la transmission de sa couronne à Marie-Thérèse, sa mort à Vienne le 20 octobre. — Réclamations des puissances.

23 décembre. Le roi de Prusse entre en Silésie. — Faibles effectifs que peut opposer l'Autriche. — Derniers pourparlers. — Refus de ces propositions et des articles secrets. — Rupture complète. — MM. de Gôtter, de Bork, ministres de Prusse, quittent Vienne.

X'''' janvier (1741). Frédéric, maître de Breslau. — Marche de M. de Neuperg, les Prussiens accourent pour défendre Ohlau et Breslau. — 5 avril. Les deux armées en présence à Neisse. — 10. Bataille deMolwitz.

A la mort de Charles II (1), le 1" novembre 1700, la couronne d'Espagne échut, par le testament de ce prince, à Phihppe de

(1) Charles II, fils de Phihppe IV et de Marie-Anne d'Autriche, né le 6 novembre 1661, monte sur le trône à l'âge de 4 ans sous la tutelle de sa mère et de six conseillers nommés par Philippe IV avant sa mort. En 1677, ne pouvant plus supporter la servitude où le tenait sa mère, il la fait enfermer dans un couvent à Tolède, obtient la paix en cédant à la France la Franche-Comté et la plupart des villes conquises dans la Flandre et le Hainaut. Cette paix, signée à Nimègue, est cimentée par le mariage du roi d'Espagne avec Marie-Louise d'Orléans, nièce de Louis XIV. 11 épouse en secondes noces Marie-Anne de Bavière-Neubourg , filk- de l'électeur palatin. Mort le 4 novembre 1700, laissant un testament en

France, duc d'Anjou et petit-fils de Louis XIV (1). L'avènement de cette nouvelle dynastie fut le signal d'une conflagration générale en Europe. La maison d'Autriche, qui élevait des prétentions sur le trône d'Espagne, souleva contre Louis XIV l'Europe entière.

La lutte fut malheureuse pour nos armes; et, contre les intentions du testateur, qui avait en vue de transmettre dans leur intégrité, à son successeur, tous lesÉtatssur lesquels il régnait: l'Espagne^ Naples, la Sicile, le Milanais, les Pays-Bas et les colonies

faveur de Philippe, duc d'Anjou, deuxième fils du Daupliin. L'empereur Léopold était beau-frère de Charles II, par conséquent chef de la maison de Hapsbourg , à laquelle le trône d'Espagne semblait devoir revenir à l'extinction de la branche aînée.

^1) Philippe de France, duc d'Anjou, roi d'Espagne sous le nom de Philippe V. Second fils de Louis de France, Dauphin, et de Marie-Anne de Bavière ; reconnu roi d'Espagne le 16 novembre 1700; abdique le 15 janvier 1724, en faveur de son fils Louis P'", mort le 31 août 1724, et remonte sur le trône. Né à Versailles le 19 décembre 1683, mort le 9 juillet 1746 à Madrid. Marié : 1° le 11 septembre 1701 à Marie-LouisivGabrielle de Savoie (sœur cadette de la duchesse de Bourgogne), née le 17 septembre 1688, morte le 13 février 1714; 2° le 16 septembre 1714, à Elisabeth Farnèse, fille d'Edouard Farnèse II, duc de Parme, née le 25 octobre 1692, morte le 11 juillet 1766.

Elisabeth Farnèse, seconde femme de Philippe V, roi d'Espagne, celle qui avait donné promptcment congé à la princesse des Ursins en arrivant ^à Madrid, portait une affection si sincère à son second fils, l'infant don Philippe, que ce fut une des causes qui portèrent la courj d'Espagne à prendre part à la guerre d'Italie de 1743-1748. Bon gré, mal gré, la France s'y laissa entraîner avec l'aveu franchement déclaré de fonder dans la Péninsule un établissement pour leur cadet, ce qui ne pouvait avoir lieu que par la conquête et aux dépens de l'Autriche. Cette pensée de dévorer l'Italie était la passion dominante d'Elisabeth Farnèse , pour recouvrer les États ayant appartenu à la branche de la maison d'Autriche régnant en Espagne avant Philippe V, et réservés à cette maison par le traité d'Utrecht. Obligée en 1733, ([uand l'Autriche fut chassée d'Italie par les armes françaises, d'adhérer au traité de partage , elle résolut, en 1741, de reprendre sur l'Autriche le propre domaine de sa famille, c'est-à-dire Parme, pour en donner la souveraineté à don Philippe. La reine, agitant toutes les cours, excitant les intrigues , redoublant ses efforts , non contente d'avoir établi don Carlos à Naples dans la' dernière guerre, voulait un trône pour don Philippe récemment marié à une fille de Louis XV. Frédéricdit d'elle {Histoire démon temps, 1. 1*') : « La fierté d'un Spartiate, l'opiniâtreté d'un Anglais, la finesse italienne et la vivacité française formaient le caractère de cette singulière femme. Elle marchait audacieusen)ent à l'accomplissement de ses desseins; rien ne la surprenait, rien ne pouvait l'arrêter. » Pendant que tout en Espagne lléchissait devant cette étrangère, le petit-fils de Louis XIV se mourait de mélancolie.

des Indes, Philippe, duc d'Anjou, se vit réduit à accepter par les traités d'Utrecht (H avril 1713), de Rastadt (7 mars 1714) et de Bade (7 juin 1714) le démembrement d'une partie de ses possessions.

Les alliés se partagèrent ses dépouilles : l'empereur Charles VI reçut les Pays-Bas, le Milanais, Naples et la Sardaigne; la Sicile échut au duc de Savoie. L'Angleterre conserva Minorque et Gibraltar, dont elle s'était emparée. La ville de Gueldres, avec une portion du haut quartier de la Gueldre espagnole, le pays de Kessel et le bailliage de Kriemkembeck sont donnés au roi de Prusse qui, par le neuvième article du traité, fut en outre reconnu comme souverain de la principauté de Neufchâtel et Vallangin dont les habitants devaient jouir à l'avenir des mêmes privilèges que les Suisses en France. La Hollande , enfin, reçoit en partage les places de Namur, Tournai, Menin, Furnes, Varneton, Ypres et Dendermonde, qui lui constituaient une véritable barrière contre la France.

Philippe V ne régnait donc plus, en 1714, que sur l'Espagne et sur les possessions des Indes. Cette situation amoindrie, qu'il n'avait consenti à subir que sous l'empire de la nécessité et par suite de l'épuisement absolu des ressources militaires de la France et de l'Espagne, lui pesait lourdement ; il voyait surtout avec dépit ses belles possessions d'Italie passer entre les mains de l'empereur Charles VI (1), déjà si puissant, et ne cédait à son rival heureux ce fleuron de sa couronne qu'avec le secret espoir et le projet arrêté de le reconquérir un jour. Il en tente l'entreprise en 1718, lorsque l'Autriche accède à la triple alliance formée par la France, l'Angleterre et la Hollande pour déjouer les intrigues de son

« (1) Charles VI, 2* fils de l'empereur Léopold, né en 1685, couronné roi d'Espagne en 1703 à Vienne à la mort de Charles II, s'y rend en 1704, où il trouve pour concurrent Philippe V. En 1711, reconnu roi de Naples, puis empereur d'Allemagne à la mort de Joseph l«^ Mort, il laisse sa fille aînée, Marie-Thérèse, héritièie des Étals d'Autriche. Léopold a pour successeur, en 1729, «on fils aîné François-Etienne, nommé, en 1732, par l'Empereur, vice-roi de Hongrie. 3 octobre 1735, acquiesce au traité par lequel le duc François-Etienne céderait à Stanislas, roi de Pologne, les duchés de Lorraine et de Bar en échange de la Toscane. François, né le 8 décembre 1708, à Nancy, épouse Mario-Thérèse le 12 février 1736; créé fehi-maréchal de l'Empire, généralissime de l'armée, le 20 octobre 1740. Co-régent le 20 janvier 1745. Empereur et couronné le 4 octobre 1745. Reconnu par le traité de Dresde le 25 décembre 1745. Mort à Inspruck, le 18 août 1765.

ministre, le cardinal Albéroni. Mais isolé, battu sur terre et sur mer, il n'obtint par le traité de 4720 que l'expectative, pour l'aîné des infants d'Espagne, d'un apanage constitué avec les duchés de Toscane, de Parme et de Plaisance. Par contre, le traité affirmait à nouveau les droits de l'Autriche sur le reste des anciennes possessions espagnoles en Italie, et consacrait entre cette puissance et la Savoie l'échange de la Sicile contre la Sardaigne.

L'empereur Charles VI, ayant compris, même avant ces événements, de quelles convoitises son vaste héritage serait l'objet, s'était attaché de son vivant à obtenir des puissances, de la part desquelles il redoutait soit des revendications personnelles, soit une immixtion indirecte, une garantie solennelle dans l'exécution de ses dernières volontés, présentées sous forme d'une pragmatique sanction, testament stipulant qu'à sa mort Marie-Thérèse, sa fille aînée, hériterait de tous ses États.

Par les traités de 1686 et de 1694, la Prusse avait déjà déclaré renoncer à ses prétentions sur une portion de la Silésie. La Russie, fidèle à l'alliance contractée avec l'Autriche, en 1733, ne pouvait inspirer aucune inquiétude sur son attitude future, et le roi d'Angleterre, aussi bien que les Pays-Bas, aux intérêts commerciaux desquels d'ailleurs il sacrifiait la Compagnie d'Ostende, s'intéressaient trop à maintenir l'intégrité des domaines de la maison d'Autriche, une des bases de l'équilibre européen, dont ils s'étaient constitués les gardiens vigilants, pour qu'on pût douter de leur assentiment à l'ordre de succession établi par l'Empereur et du concours qu'ils prêteraient, au besoin, pour le faire respecter, s'il était contesté.

L'électeur de Saxe, Auguste II (1), en même temps roi de Polo-

(1) Auguste II (Frédéric), électeur de Saxe de 1694 à 1733 et roi de Pologne, second fils de Jean-Georges III, électeur de Saxe, et d'Anne-Sophie , princesse de Danemark, né à Dresde le 12 mai 107O. Son père, Auguste I'^'', étant mort en 1691, il se rendit à Vienne et contracta avec Joseph, roi des Romains, des relations qui eurent une grande influence sur la politique de l'Eiuope. Son frère aîné, Georges IV, étant mort , il parvient à la couronne le 24 avril lC9^i. Mélange bizarre de bonté, de sentiments chevaleresques , d'habitudes despotiques et de goût pour les plaisirs, il mourut le i'^'-' février 1733. 11 eut de sa femme Christine-Eberbardine, fille du margrave de Brandenburg-Kulmbach, Frédéric-Auguste III, qui lui succéda ; de la comtesse deKœnigsmarck, le maréchal Maurice de Saxe, et de la comtesse de Cosel, le comte Rutowski.

gne, prévoyant déjà en habile politique les complications qu'amènerait la mort de Charles VI, s'était, il est vrai , attaché à se mettre en mesure de soutenir, au moment venu, la revendication d'une partie des possessions de l'Autriche, et de se réserver une part dans la dépouille impériale. Sans avoir d'idées arrêtées sur telle ou telle province, il avait cherché à se créer, en dehors de ses États héréditaires, un royaume qui lui fût d'un avantage plus réel que celui de Pologne, auquel il était prêt à renoncer au besoin et qui, étant électif, n'était pas assuré à sa lignée. Dans ce but, il n'avait cessé, sa vie durant, d'entretenir une étroite amitié avec le roi de Prusse, Frédéric-Guillaume I", avec l'électeur de Bavière et surtout avec la France; et, pour préparer la conflagration dont il espérait profiter, il s'était, lorsque l'Empereur avait demandé à la diète de l'Empire la garantie de la pragmatique sanction, joint aux électeurs de Cologne, de Bavière et palatin pour opposer, dans cette cour suprême, une sourde résistance aux désirs de ce monarque.

La décision de la cour de Vienne ne se fit pas attendre, et elle établit d'une manière très explicite le fond même du litige qui allait donner lieu à une guerre formidable :

ce II a été répondu à M. le marquis de Mirepoix : que sur les ouvertures au sujet des prétentions de l'électeur de Bavière, on s'est déjà, au mois de juillet dernier, expliqué d'une façon à faire suffisamment connaître l'insuffisance desdites prétentions. »

La conduite, dont le mobile n'avait pas échappé à la perspicacité de Charles VI, avait fort indisposé ce prince; aussi, lorsqu'à sa mort, en 1733, son fils Auguste III (1) se mit, concurremment avec Stanislas Leczinski, sur les rangs pour lui succéder sur

(1) Auguste m (Frédéric), électeur de Saxe, roi de Pologne, né le 16 octobre 1G96, succède à son père en 1733, élu roi par une partie de la noblesse polonaise. M. le comte de Brubl, son ministre, gouverna par le fait. Quand Frédéric II eut conquis la Silésie, Auguste III, inquiet, contracte, en décembre 1742, alliance avec Marie- Thérèse. Chassé de la Saxe, il en est remis en possession le 25 décembre 1745. Onze ans phis tard, en 1756, encore mêlé à une guerre contre la Prusse, il se réfugi<' en Pologne. Ne revient à Dresde qu'après la paix d'Hubertsburg;il meurt le 5 octobre 17C3. Il eut pour successeur son lils, Frédéric-Clirétien, comme électeur de Saxe, et Stanislas Ponialowski en qualité de roi de Pologne.

Frédéric-Chrétif'n mourut le 1 7 décembre 1 763 et son fds encore mineur, Frédéric- Auguste l"\ lui succéda.

le trône de Pologne, l'Empereur assembla des troupes autrichiennes sur les frontières de Silésie, bien résolu de s'opposer à son élection. Cependant, avant de rien entreprendre, il lui offrit secrètement son concours , l'appui de la Prusse et de la Russie, ses alliés, s'il voulait s'engager de son côlé à renoncer à toute prétention sur une partie quelconque de l'héritage des Hapsbourg et à donner, lors de l'élection impériale, sa voix au grand-duc de Toscane. Soit qu'Auguste III eût au sujet du trône de Pologne des vues toutes différentes de celles du roi son père, soit que, cédant à la nécessité, il ait cru prudent de ne pas courir après l'ombre d'une couronne, au risque d'en perdre une véritable et certaine, il accepta les offres de l'Empereur et signa la pragmatique. Il devint ainsi le protégé de l'empereur; grâce à son intervention, à celle de la Russie et de la Prusse, il se fit élire roi de Pologne et le resta malgré les efforts de Stanislas Leczinski, soutenu par Louis XV.

De tous les souverains de l'Europe qui pouvaient, à la mort de Charles VI, contester les droits de Marie-Thérèse à sa succession et lui susciter des embarras, deux seulement n'avaient été amenés à aucun arrangement préalable : le roi de Sardaigne, Victor-Amédée II, qui, peu satisfait de ses agrandissements récents, se tenait, depuis le traité de Vienne, dans une grande réserve vis-à-vis de l'Autriche, et dont il y avait lieu de prévoir une revendication d'une portion du Milanais; et le roi d'Espagne qui, se prétendant lésé par le traité d'Utrecht, n'avait cessé , depuis l'avènement au ministère du cardinal Albéroni, de protester contre les clauses de ce traité.

Mais l'hostilité prévue de ces deux dernières puissances n'était pas envisagée à Vienne comme une éventualité bien redoutable. On savait qu'au besoin, il serait donné satisfaction au roi de Sardaigne par la cession de quelques districts, et, quant à l'Espagne, la maison d'Autriche n'avait point à redouter l'issue d'une guerre avec elle; l'expérience de 1718 avait bien clairement démontré qu'isolée et privée du concours de la France, l'Espagne était réduite à l'impuissance (1).

(1) Philippe V, roi d'Espagne , de la maison de Bourbon. Lorsque Louis XIV reçut communication du testament de Charles H, qui appelait le duc d'Anjou au trône d'Espagne, il déchira le traité de partage de la moncU'chie espagnole, conclu

On eut tort de la dédaigner : car, lorsqu'en 1733, Philippe V put compter sur la France qui venait d'entrer en lutte avec l'Empereur pour la succession d'Auguste II, roi de Pologne, il saisit l'occasion avec empressement, et joignit ses efforts à ceux de la France et de la Savoie, dont le duc ambitieux guerroyait volontiers au gré d'une promesse d'augmentation de territoire.

avec l'Angletcrî-e et les États-Généraux. Il annqnça ainsi cette résolution à son petitfils , en présence de toute la cour :

« Monsieur, le roi d'Espagne vous a fait roi ; les grands vous demandent ; les peuples vous souhaitent, et moi j'y consens : soyez bon Espagnol, c'est désormais voire jiremierdevoir; mais souvenez- vous que vous êtes né Français. « C'est à cette occasion qu'il prononça ce mot devenu célèbre : « Mon fils, il n'y a plus de Pyrénées. »

Enfants du premier mariage.

1. Louis-Philippe, prince des Asturies, roi d'Espagne sous le nom de Louis !«»', du 15 janvier 1724. Né le 25 août 1707, morl sans enfants le 31 août 1724; marié le 20 janvier 1722 à Louise- Elisabeth d'Orléans, Mademoiselle de Monipensier, fille de Philippe n, duc d'Orléans, née le 11 décembre 1709, morte le 14 juin 1742.

Revenue en France en 1725 et appelée la reine seconde douairière d'Espagne, tant que vécut Marie-Anne de Neubourg,veuvede Charles II, roi d'Espagne, morte le 1 G juillet 1740, à partir de ce jour elle est appelée la reine douairière d'Espagne.

2. Philippe, infant d'Espagne, né le 9 juillet 1709, mort le 18 du même mois.

3. Philippe-Pierre-Gabriel, infant d'Espagne, né le 5 juin 1712, mort le 26 décembre 1719.

4. Ferdinand VI, prince des Asturies et roi d'Espagne en 1746. Né le 23 septembre 1713, mort le 10 août 1759 sans enfants; marié le 19 janvier 1729 à Marie-Madeleine-Josephe-Thérèse-Barbe, fille de Jean V, roi de Portugal, née à Lisbonne le 4 décembre 1711, morte en 1758, appelée princesse des Asturies.

Enfants du second mariage.

5. Don Carlos , infant d'Espagne, successivement duc de Parme (1731), roi des Deux-Siciles(1735) sous le nom de Charles YII, cl roi d'Espagne sous le nom de Charles 111, succède à son frère, Ferdinand VI, en 1759. Né le 20 janvier 1716, mort à Madrid le 14 décembre 1788. Marié le 9 mai 1738 à Marie- Amélie-Christine , fille d'Auguste II , roi de Pologne , électeur de Saxe , née le 24 novembre 1724, morle le 27 septembre 1760.

6. Don François, infant d'Espagne, duc de Parme, né le 21 mars 1717, mort le 21 gavril suivant.

7. Don Philippe, infant d'Espagne, duc de Parme, de Plaisance, et de Guasialla, en vertu du traité d'Aix-la-Chapelle de 1748, prend possession de ses Élals le 7 mars 1749. Né le 15 mars 1720,;mort le 18 juillet 1765. Marié en 1739 à Louise- ÉHsabelh de France, fille de Louis XV, née le 14 août 1727, morte U G décembre 1759, appelée d'abord Madame première, puis Madame infante.

L'Autriche, vaincue à Parme, à Gnastalla, à Bitonto (1), dut accepter le traité de Vienne, donnant bien à son candidat le trône de Pologne, mais qui lui enlevait à elle-même toutes ses possessions en Italie, sauf le Milanais, Parme et Plaisance.

Cependant, dès 4735, le cardinal de FJeury, craignant de voir le sort des armes tourner contre lui et les revers suivre les éclatants avantages obtenus, engage quelques propositions; le conseil de l'Empereur s'y montre favorable, désireux de mettre fin à la guerre.

Le cardinal n'ignorait pas combien l'Empereur tenait à assurer l'exécution de son testament en faveur de sa^ fille Marie-Thérèse. Il lui offrit donc, s'il consentait à la cession de la Lorraine, de faire garantir sa pragmatique sanction par le roi de France et de porter son gendre, le duc François de Lorraine actuel, sur le trône de Toscane à titre de compensation.

Cette proposition, extrêmement agréable à Vienne, fut acceptée avec empressement. On commença dès lors à rédiger le traité définitif, où l'on introduit un article, le tO% relatif à la garantie par la France de la pragmatique sanction :

« C'est par rapport aux choses statuées ci-dessus , que S. M. R. T. C. a pris, en la meilleure forme qu'il soit possible, par le VP article des articles préliminaires par rapport [aux États en partie déjà possédés, et en partie à posséder par S. S. M. I., l'engagement de la défense appelée vulgairement garantie de l'ordre de succéder dans la maison d'Autriche expliquée et publiée le 19^ jour d'avril de l'année 1713. S. S. M. R. T. C. mue, tant parle désir ardent qu'elle a du maintien de la tranquillité

8. Don Louis-Antoine-Jacques, infant d'Espagne, archevêque de Tolède.

9. Marie-Anne-Victoire, infante d'Espagne, née le 31 mars 1718, accordée à Louis XV, par traité du 25 novembre 1721; venue en France le 2 mars 1722, la quitte le 17 mai 1725; mariée en 1729 à Jo5ej)h-Einmaauel, prince du Brésil, roi de Portugal, sous le nom de Joseph I^"- ; morle en 1781.

10. Marie-Thérèse-Antoinette-Raphaclle, infante d'Espagne, née le 11 juin 1726, morte le 22 juillet 1746, mariée le 18 décembre 1744, à Louis de France, Dauphin, lils de Louis XV,

11. Marie-Anloinette-Ferdinande, infante d'Espagne, née le 17 novembre 1729, morte en 1785]; mariée en 1750 à Victor-Amédée, duc de Savoie et roi de Sardaigne, mort en 1796*

(1) Petit village de la province de Bari, royaume de Naples, Italie méridionale.

publique et de la conservation de l'équilibre en Europe, que par la considération des conditions de la paix auxquelles S. S. M. I. a consenti, principalement par cette raison, s'est obligée de la manière la plus forte à défendre le susdit ordre de succession; S. M, R. T. G. s'engage , en vertu du présent article, de mettre à exécution cette même sûreté, appelée vulgairement garantie, toutes les fois qu'il en sera besoin ; promettant par soi et ses héritiers, de la manière la meilleure et la plus stable que faire se peut, qu'elle défendra de toutes ses forces, maintiendra, et garantira contre qui que ce soit, toutes les fois qu'il en sera besoin, cet ordre de succession que S. M. I. a déclaré et établi perpétuel, indivisible et inséparable, en faveur de la primogéniture pour les héritiers de S. M., a promis la garantie en vertu du Conclusum émané le 11 janvier 1732.

« Et, comme selon cette règle et ordre de succéder, dans le cas oti, par les effets de la bonté divine, il y aura des enfants mâles descendants de S. M. I., l'aîné de ses fils, ou, celui-ci étant mort, le premier-né de cet aîné, et n'y ayant aucune ligne masculine de S. S. M. I., l'aînée de ses filles , les archiduchesses d'Autriche, l'ordre et droit de primogéniture, indivisible étant à jamais observé. C'est pourquoi S. S. M. R. T. G. promet et s'oblige de défendre celui ou celle qui, suivant l'ordre qui vient d'être rapporté, doit succéder aux royaumes, provinces et États que S. S. M. I. possède actuellement et de les y maintenir à perpétuité, contre tous et quelconques qui tenteraient de troubler en aucune manière cette possession. »

Pendant les pourparlers entre Vienne et Versailles, le comte de Torring, envoyé de Bavière à Paris, avait présenté au cardinal de Fleury un mémoire de son souverain exposant les droits', selon lui incontestables, de la maison de Bavière sur l'Autriche , la Bohême et la Hongrie même , et résultant du testament de Ferdinand I" qui portait qu^à défaut d'héritiers mules la succession de ce prince passerait à sa fille aînée Anne, épouse d'Albert V, duc de Bavière, et mère de Guillaume V, trisaïeul de l'électeur actuellement régnant (1). L'exécution de la pragmatique sanction,

(1) Charles VII, empereur d'Allemagne en 1742, né à Bruxelles en 1697, fils de Maiimilien-Eminanuel,, électeur de Bavière, alors gouverneur général des Pays- Bas-espagnols. ■■

disait ce mémoire, constituerait donc une spoliation que l'honneur de la France ne lui permettrait pas à coup sûr de sanctionner.

Le cardinal, soit qu'il obéît à un scrupule légitime, soit qu'il voulût essayer de soustraire son souverain à l'obligation de garantir la pragmatique et ménager pour l'avenir sa liberté d'action, fit part au cabinet de Vienne de la démarche de la cour de Bavière, et insinua que peut-être, en face d'une revendication pareille, il ne serait pas inutile de mettre l'affaire en arbitrage, ou tout au moins d'introduire dans le traité une clause restrictive en faveur de la Bavière (1).

(( L'électeur de Bavière ayant aussi bien reconnu, sous serment solennel, la succession établie dans la maison d'Autriche, qu'il a garantie, pouvait-il ignorer les contrats de mariage, les testaments, et les codiciles qu'il prétend faire valoir, si, sous prétexte d'avoir ignoré des titres anciens, il était permis de renverser des promesses aussi sacrées ?

« Les renonciations sous condition de rappel des épouses du duc Albert et de l'électeur Maximilien de Bavière ne sont pas d'une autre nature que celles des autres archiduchesses d'Autriche qui les ont précédées ou suivies; il est constant qu'en Allemagne toutes les filles qui renoncent sous condition, sont censées succéder par rappel au défaut des mâles dans les biens dont les femmes ne sont pas positivement exclues.

« Il ne fut rien accordé, au delà de ce droit de rappel, aux épouses du duc Albert, et de l'électeur Maximilien, ni par l'empereur Ferdinand 1"% ni par Ferdinand II du nom , et ce même droit de rappel n'est point contesté à la maison de Bavière; mais que les empereurs susmentionnés aient prétendu exclure toutes les autres archiduchesses, en ne conservant ce droit qu'à leurs filles, qu'ils avaient mariées à des princes de la maison de Bavière, ou qu'ils aient voulu les préférer aux autres, qui un jour

(1) Lorsque l'empereur Joseph V s'empara de tout l'électorat de Bavière et eut mis l'électeur sou père au ban de l'Empire, il le lit élever, et lui donna sa fdle cadette. Succède comme électeur de Bavière à son père, conclut le traité de Nymphenbourg, le 18 mai 1741, envahit l'Autriche à la tête de l'armée franco-bavaroise, s'enfuit à Francfort, rentre à Munich le 19 avril 1743. Meurt le 20 janvier 1745. Il eut pour successeur au trône impérial François T".

SUCCESSION DWUTRICHE. — PRELIMINAIRES. 11

seraient plus proches, au dernier mâle décédant, sans aucun fondement.

a Or on comprend aisément que d'autres archiduchesses ne pouvaient être préférées aux filles des testateurs, ni être fait aucune mention de préférence, puisqu'elles se trouvaient alors les plus proches à succéder; mais de là il ne s'ensuit en aucune façon que les archiduchesses nées depuis doivent perdre les droits que Dieu et la nature leur ont donnés en qualité de filles et d'héritières, et qui leur appartiennent par les mêmes principes qu'à celles des empereurs Ferdinand I et II de ce nom, puisque aucun de ceuxci n'a ni voulu, ni pu leur ôter ce droit.

« Le premier se prouve, parce que non seulement celles qui, par le même cas des filles des empereurs Ferdinand I et II, se trouvent les plus proches héritières ne sont pas exclues, mais qu'au contraire il y est expressément fait mention des anciens usages et coutumes établis dans la maison d'Autriche.

« A l'égard du second, il est certain que les susdits empereurs n'auraient jamais pu exclure les archiduchesses qui naîtraient de leurs successeurs, parce que le droit de succéder ne dépendait pas de leur arbitre.

« S. M. I. assure que si elle se trouvait dans le cas oh étaient les deux susdits empereurs, elle ne voudrait pas introduire, par la sanction pragmatique, des exclusions aussi injustes; mais ce n'est pas seulement lEmpereur, mais aucun de tant de princes, et de puissances, qui se trouvent dans le même cas que l'électeur de Bavière, ne se sont jamais portés à de pareilles prétentions.

« Avant les règnes des empereurs Ferdinand I et II, plusieurs archiduchesses furent mariées à des princes de différentes maisons, et le droit de rappel, en cas d'extinction des mâles, leur fut également conservé, et aussi bien stipulé que dans le contrat de mariage du duc Albert, et de l'électeur Maximilien ; mais malgré ceci, il n'est jamais venu dans l'esprit d'aucun des autres princes de former des prétentions semblables à celles de l'électeur de Bavière. Et en réclamant devrait-on n'avoir égard qu'au temps des Ferdinand I el II, et non à ceux d'Albert, d'Ernest, de Maximilien, de Léopold et d'autres? Comment l'électeur de Bavière, en 1722 et 1726, a-l-il contracté de la façon la plus solennelle des engage-

menls tout à l'ait contraires aux prétentions qu'il forme aujourd'liui?

« La lettre de M. le cardinal de Fleury ne fait aucune mention des preuves que l'électeur de Bavière prétend tirer en faveur de sa cause. Quelques-uns des jurisconsultes allemands soutiennent que lorsqu'au défaut des enfants mâles il est question de la succession de plusieurs filles qui aient renoncé, ou des descendants qui les représentent, celles-ci eussent en partageant tous ensemble l'héritage, puisque le droit de rappel les favorise tous, et non uniquement la fille du dernier mâle défunt; alors les États du saint Empire (1) se trouveraient démembrés à l'infini, et par conséquent tout le système de l'Empire serait renversé. L'électeur de Bavière ne saurait apporter aucun exemple que dans une succession de l'Empire on ait jamais préféré les héritières éloignées aux plus proches.

« Lorsque la ligne masculine des ducs de Glèves, Juliers et Bergh vint à manquer, personne n'a seulement songé d'y appeler tous ceux qui, sortant de cette maison, pouvaient avoir le droit de rappel, ni de préférer les sœurs plus éloignées à celles du dernier duc défunt.

(1) Depuis les traités de Westphalie jusf£u'à la fin du dix-huitième siècle le Saint- Empire Romain, qui au dire de Voltaire n'était ni saint, ni romain, ni empire, traînait son agonie. Il y avait toujours un empereur et cet empereur continuait à exercer une influence dans l'Empire, tant en sa qualité de chef de la maison de Hapsbourg-Autrichc, le plus puissant souverain de l'Allemagne, que parce que les membres Ics'plus faibles de la communauté, noblesse, villes libres, princes, se groupaient autour de lui, comme protecteur: mais le lien politi(iue et national qui réunissait les différents membres du corps germanique s'affaiblissait sans cesse. La chambre impériale siégeait depuis 1G91 à "Wetzlar et le conseil aulique de Vienne auquel ressorti ssaicnt les affaires réservées à l'Empereur. La diète, devenue perpétuelle à Ratisbonne depuis 1663, se changea en conférence de diplomates où figuraient les représentants des rois de Danemark, étant d'Empire comme ducs d'Holstein, ceux de Suède comme ducs de Poméranie et les trois électeurs de Saxe, de Brandeburg et de Brunswick-Hanovre, devenus successivement rois électifs ou héréditaires de Pologne, de Prusse et d'Angleterre. Chaque État suivait sa politi([ue particulière ; la maison d'Autriche avait souvent des intérêts étrangers ; (fuelque fois des intérêts opposés à ceux de l'Allemagne ; et en face d'elle Frédéric II commença dès ses débuts à grouper une politique en opposition, recrutée principalement dans l'Allemagne protestante du nord; à la fin de son règne, elle englobait déjà la majorité des États germaniques, quand, en 1785, les projets ambitieux^de Joseph II lui permirent de former, sous le prétexte de sauvegarder la constitution de l'Empire, l'association des princes allemands, le Furstenbund.

« 11 en fui de même après l'extinction des mâles de la famille de Saxe-Lawenburg, après celle des comtes de Hanau.

« En un mot, les prétentions de l'électeur de Bavière sont tout à fait contraires à l'équité, anx usages établis de la maison d'Autriche et de l'Empire, de plus, contraires à la renonciation acceptée sous serment solennel en 1726.

« Tout ceci n'est cependant aucunement dit pour donner lieu à la moindre négociation, ou démarche, sur un point qui non seulement n'est sujet à aucun doute , mais qui a même été garanti par les traités et les serments les plus solennels. C'est dans cette seule vue, que S. M. I. n'est pas éloignée de faire dresser des extraits convenables desdits contrats pour les communiquer à la cour de France ; d'ailleurs, le silence sur la lettre de M. le cardinal de Fleury est moins long que celui de S. M. I. à la date du 26 juillet. »

Le cardinal de Fleury, bien convaincu d'après cette réponse de Vienne que Charles VI s'exposerait plutôt à une nouvelle rupture que de voir l'électeur de Bavière ou quelque autre prince excepté de la garantie de la France, conseilla au roi de signer purement et simplement le traité. Malgré les efforts du comte de Tôrring pour l'en détourner, Louis XV donna en effet sa signature, et le traité de Vienne fut conclu le 18 octobre 1738.

Ce traité, par lequel la France s'engageait, anéantissait à jamais les espérances delà Bavière, et l'électeur s'en montra consterné; mais cet abattement fut plus apparent que réel ; car le cabinet de Versailles lui insinua que tout en garantissant la pragmatique sans aucune restriction énoncée, il se réservait néanmoins tacitement sa liberté d'action dans le cas oii cette garantie pourrait être préjudiciable aux intérêts d'un tiers, vu qu'un prince ne pouvait garantir une loi que si elle était juste, et qu'il ne pouvait être lié par sa parole que si son engagement ne lésait point des droits véritables.

Charles VI ignora ces restrictions, et espéra obtenir par ses concessions et ses services, acquis à sa fille, l'appui de ceux-lii même qui auraient pu se joindre à ses adversaires.

Le vieil empereur mourut en paix; mais sa cendre à peine refroidie, les compétitions s'élevèrent de toutes parts et Marie- Thérèse se trouva, dès son avènement, en face d'une coalition re-

doutable des princes qui avaient ou se croyaient des droits à faire valoir sur tout ou partie des immenses possessions de l'Empereur, Autriche, Bohême, Hongrie, Silésie, Tyrol, Brisgau, Milanais, Mantoue et Parme.

Le roi d'Espagne, repoussant les droits des femmes en matière d'hérédité, se posait en principe comme seul représentant masculin de la descendance de Charles-Quint, et, sans ignorer l'énormité de sa prétention, espérait obtenir des établissements en Italie pour ses enfants; le roi de Sardaigne ne dissimulait pas ses vues sur le Milanais; Charles-Albert, électeur de Bavière, comme petit-fils de Ferdinand I", et Auguste III, comme époux de la fille aînée de l'empereur Joseph F'', réclamaient l'héritage entier. Mais tandis que tous, peu préparés à la guerre, trop faibles pour la déclarer isolément, cherchaient à se grouper en vue d'une action commune et à attirer la France dans leur parti ;;tandis que le cabinet de Versailles hésitant entre la parole secrètement donnée à l'électeur de Bavière et sa reconnaissance solennelle de la pragmatique, jouait le rôle de médiateur et se laissait solliciter pour prendre enQn le parti de l'électeur, un adversaire imprévu surgit et la guerre éclata.

Le roi de Prusse, Frédéric II, qui venait de succéder à son père Frédéric-Guillaume P', le 31 mai 1740, joignait à l'expérience et à la perspicacité d'un vieillard l'ardeur et l'ambition d'un jeune homme; il prévit bien que l'héritier de la maison d'Autriche allait avoir plus d'un ennemi. Son père lui avait laissé des finances en bon ordre' et une armée; il résolut aussitôt de profiter de ces avantages et de débuter par un coup d'éclat au détriment de l'Autriche, Depuis la paix d'Utrecht la Prusse s'était érigée en puissance toute militaire. Elle avait mis sur pied, malgré la faiblesse de sa population, des troupes presque aussi nombreuses que celles des plus grandes puissances de l'Europe , mais mieux disciplinées, mieux administrées. Tous les sujets prussiens furent classés pour en former le tiers, des étrangers recrutés partout où il était possible d'en trouver lournirent les deux autres. L'habillement est préparé d'avance, et toujours remplacé à mesure de la consommation ; quatre trains d'artillerie , quatre armements de fusils sont dans les arsenaux : deux pour commencer la guerre et deux destinés à suppléer en cas de besoin; les sub-

sistances réunies dans des magasins de prévoyance; les chevaux nécessaires au service de l'artillerie, de l'équipage, des vivres et au transport des bagages, assignés, classés comme les hommes dans les villages de la domination prussienne; les chariots avec les colliers et les harnais d'attelage également préparés; des millions renfermés dans les caves du palais de Potsdam pour fournir aux dépenses de la guerre, quand elle ne s'alimenterait pas ellemême : c'est ainsi que la Prusse, en mesure par ces dispositions d'entrer en campagne en peu de jours, pouvait toujours surprendre ses ennemis, sans être jamais surprise.

Frédéric II pensa d'abord à une entreprise sur les duchés de Bergh et de Juliers, dont la succession allait être vacante. Il y avait quelques droits et en outre elle était promise par Charles VI au roi Frédéric-Guillaume son père, pour obtenir de ce prince la garantie de la pragmatique sanction. Mais comme cette promesse avait, paraît-il, été faite clandestinement et peu après au roi de Pologne, électeur de Saxe, et au prince de Sulzbach, héritier présomptif de l'électeur palatin; comme la France avait garanti les droits de ce dernier, pour se ménager pendant la dernière guerre la neutralité du vieil électeur palatin, comme l'Angleterre redoutait pour ses possessions de Hanovre l'extension sur le Rhin des domaines de la maison de Brandebourg, il crut devoir ajourner l'exécution de ce projet trop dangereux. Pour le réaliser, il lui fallait porter toutes ses forces sur le Rhin oii il trouverait vis-à-vis de lui la France, liée par sa garantie et d'ailleurs intéressée à ne pas avoir des voisins trop puissants. En agissant ainsi, il eût laissé son propre pays exposé à une invasion des Saxons et des Hanovriens , déjà d'accord pour s'opposer à ses prétentions par les armes, et pour soutenir les droits du roi de Pologne sur ces duchés.

Tournant alors ses vues d'un autre côté, il rappelle les prétentions de ses ancêtres déjà émises sur la possession de plusieurs duchés et principautés de Silésie (Jiigerndorf, Brieg, Liegnitz, Wohlau, Beuthen, Oderberg, etc.), et auxquelles il avait pourtant renoncé après bien des contestations. Ces prétentions n'étaient pas sans fondement, elles s'appuyaient sur de réelles cessions conditionnelles; mais comme elles avaient été consenties sous l'eni-. pire du droit féodal, si diversement interprété toujours, et en

somme à la condition d'être appuyé par la force , elles avaient naturellement été contestées.

Les électeurs de Brandebourg, n'étant pas les plus forts, avaient dû se contenter d'une revendication imaginaire, néanmoins timidement représentée à plusieurs reprises jusqu'à ce qu'enfin l'électeur Frédéric-Guillaume le Grand, en désespoir de cause, prit, en 1686, le parti d'entrer en arrangement avec l'empereur Léopold et de renoncer à ses prétentions moyennant la cession du cercle de Schwibus : cette cession ne devait être elle-même que temporaire, le prince électoral, son fils, depuis premier roi de Prusse, ayant en même temps signé un traité secret avec l'Autriche en vertu duquel il s'engageait à restituer ce cercle à l'Autriche, en retour d'une indemnité pécuniaire, aussitôt parvenu à la régence. Cette éventualité s'étant présentée en 1694, les clauses du traité secret avaient été remplies de part et d'autre, et depuis près de cinquante ans la question restait sans solution.

Frédéric le Grand, l'héritier des électeurs, la fit revivre, prétexte tout trouvé pour lancer la Prusse dans la voie des conquêtes à laquelle elle était mûrement préparée (1). A peine l'empereur Charles VI eut-il fermé les yeux, que secrètement il avance des troupes sur les frontières de Silésie, et dès qu'elles sont en état de pouvoir, en se rassemblant, former un corps d'armée respectable, il entre à sa tête dans ce duché, le 23 décembre 1740.

L'Autriche fut prise au dépourvu; Charles VI laissait à son héritière des coffres vides et peu de soldats ; avec le prince Eugène, mort en 1736, avait disparu son prestige militaire. Les généraux qui restaient, les comtes de Konigseck, de Wallis, de Seckendorf, de Neuperg, de Schmettau, de Kewenhuller, le prince de Saxe-Hildburgshausen, étaient divisés entre eux et sans grande

(1) Bien que Frédéric lui-même répondit souvent par des écrits et se servit de ses relations avec un grand nombre d'écrivains français on appuyant sa renommée et en se montrant plus civilisé ([u'il n'était en réalité, il disait le 19 décembre 1740, de son quartier de Melschau (près Glogau), à son ami Jordan : «. Laisse parler les « envieux et les ignorants ; ce ne seront jamais eux qui serviront de boussole à mes '< desseins, mais bien la gloire. J'en suis pénétré i)lus que jamais, mes troupes en « ont le cœur enflé, et je te réjwnds du succès. »

Pendant que la guerre se traduisait sur les champs de bataille, la guerre de [>lume ne resta pas étrangère aux influences littéraires, et il en résulta un grand nombre de pamphlets, se rattachant aux trois guerres de Silésie.

réputation personnelle; les troupes conservées sous les drapeaux n'atteignaient qu'un effectif de 82,000 hommes au plus, dont 43,000 en Hongrie, 16,000 en Italie, 12,000 en Flandre, le reste dans les États héréditaires; alors le roi de Prusse débouche par Rrossen, remonte l'Oder avec une partie de ses troupes, bloque Glogau, prend successivement Breslau, dont les habitants lui ouvrirent en quelque sorte les portes, Namslau, Ohiau, et vient mettre le siège devant Brieget Neisse. De son côté le maréchal Schwerin, marchant parallèlement à lui le long des montagnes , s'empare de Liegnitz, de Schweidnitz, de Frankenstein, d'Ottmachau, le joignit un instant sous Neisse et continua sa roule sur Jagerndorf, Troppau et le château de Gratz. Il s'établit alors en quartiers d'hiver dans la haute Silésie derrière l'Oppa et jusqu'à Jablunka sur les frontières de Hongrie. Le roi de Prusse cantonne ses troupes aux environs de Schweidnitz, tout en continuant à bloquer Neisse ainsi que Glogau et Brieg.

La saison rigoureuse s'opposait aux opérations d'un siège formel, il ne restait donc pour s'emparer de Neisse, que l'assaut, le bombardement ou le blocus. Le général Roth avait rendu l'assaut impraticable; il faisait tous les matins ouvrir les glacis du fossé, il arrosait le rempart d'eau, qui se gelait de suite, il avait meublé les bastions et les courtines de quantité de solives et de faux pour repousser les assaillants : ce qui fit renoncer à l'assaut.

Maître ainsi de presque toute la Silésie (1), il cherche à justifier son agression par un manifeste.

(1) La Silésie est une contrée bornée au nord par la partie de "la Pologne qui forme aujourd'hui le duché de Posen et au midi par la Bohême.

A l'ouest, elle touche à la Saxe du côté de Bautzen, et à la Prusse jusqu'à l'endroit où la frontière de ce pays rencontre la Pologne au nord-ouest.

La conquête de la Silésie rendait la Prusse maîtresse de toute la vallée de l'Oder, dont elle possédait déjà la partie inférieure sur la Baltique.

Navigable dès Ratibor presque à son entrée en Silésie, l'Oder grossit au point de porter de forts bateaux, lorsqu'il arrive à Breslau. A partir de celte ville, il coule du sud au nord, en inclinant vers l'ouest, il passe à Glogau et entre en Prusse, où il traverse les villes de Krossen, Francfort, Kuslrin et Stettin. La partie de la Silésie voisine de la Prusse offre en général une plaine unie; on ne rencontre des montagnes que sur les frontières de la Saxe à l'ouest, du côté de la Bohême et de la Moravie vers le sud.

Les montagnes forment une chaîne continue appelée les monts Sudètes. C'est dans celte chaîne que prend sa source, non loin de la frontière de Saxe, le Bober qui

Il donne comme raison principale de sa conduite que la renonciation de l'électeur Frédéric-Guillaume, son aïeul, n'était pas valable en vertu des conventions de famille de la maison de Brandeburg, qui portaient que : « Il n'est permis à aucun électeur ou margrave de Brandeburg ayant des États en propre, d'aliéner pour toujours lesdits États, leurs sujets, ni même les acquisitions qu'ils pourraient avoir faites, et, en cas de contravention, l'électeur ou le prince son successeur est en droit de revendiquer ce qui a été ainsi aliéné et de s'en remettre en possession. »

Il ajoute que l'engagement secret pris par le prince électoral de restituer contre une somme d'argent le cercle de Schwibus était arraché par ruse et par menaces à un jeune prince qui ignorait les droits de sa maison, de sorte qu'il était par là même nul et sans effet; il prétend même que ce prince, tout en restituant de fait ce cercle pour faire honneur à sa parole, n'avait point donné acte de renonciation, que la cour de Vienne n'avait pas même osé lui demander un écrit de cette nature et que son intention propre était si peu d'aliéner à jamais ses duchés de Silésie que, pressé par ses ministres qui s'étonnaient de le voir consentira la restitution en question, il leur répondait : « J'ai donné ma parole et je veux la tenir. Je laisse à mes descendants le soin de faire valoir mes droits sur la Silésie, puisque dans les circonstances où je me trouve, je ne puis le faire moi-même. Tant que les temps ne sont pas favorables, il faut s'armer de patience. Mais s'il plaît quelque jour à la Providence de mettre les affaires sur un autre pied, mes descendants en profiteront et sauront bien prendre le parti qui leur conviendra le mieux. »

Tout en affirmant ainsi ses prétentions sur les duchés de Silésie, Frédéric s'efforce en même temps de démontrer qu'il n'était cependant pas dans ses intentions de porter atteinte à la pragmatique et de renier la garantie donnée à cet acte par le roi son père.

entro en Prusse à Buiitzlau et se jede dans l'Oder à Krossen. Les Prussiens, dans leur marche à travers celte large vallée, avaient donc dans le cordon de hauteurs s'élendant à leur droile de l'ouest à l'est, connue un rempart naturel qui les séi)arait des armées autrichiennes. La Silésie fut promptement conquise; il ne restait plus à réduire que la ville de Neisse, ([uand Frédéric demanda par le comte de Gotter <\ Marie-ïhérèse la cession de cette province à la Prusse.

(( Je suis prêt, disait-il à son ministre, de garantir de toutes mes forces les États que la maison d'Autriche possède en Allemagne, contre quiconque voudrait les attaquer. J'entrerai là-dessus dans une alliance étroite avec la cour de Vienne, celle de Russie et les puissances maritimes. J'emploierai tout mon crédit pour procurer la dignité impériale au duc de Lorraine, et pour soutenir son élection contre qui que ce soit; je pourrais même dire, sans trop risquer, que je me fais fort d'y réussir. Pour mettre d'abord la cour où vous êtes en bon état de défense, je lui fournirai incessamment argent comptant deux millions de florins. Vous sentez bien que, pour des services aussi essentiels que ceux auxquels je m'engage par les conditions très onéreuses marquées ci-dessus, il me faut une récompense proportionnée et une sûreté convenable pour un dédommagement de tous les risques que je cours et du rôle dont je veux bien me charger. En un mot, c'est la cession entière et totale de toute la Silésie que je demande d'abord pour prix de mes peines et des dangers que je vais courir dans la carrière oii j'entre pour la conservation et la gloire de la maison d'Autriche. »

Ces propositions, remises pas écrit au comte de Gotter, son envoyé à Vienne, furent communiquées au comte de Wurmbrand, président du conseil aulique dans une conférence, le 7 février ilA\, chez le grand chancelier de Sinzendorf ; la réponse de la cour de Vienne à ces propositions fut acerbe et impérative :

(( Le Uen qui unit tous les membres du corps germanique oblige un chacun d'entre eux à assister celui qui est attaqué dans ses États. C'est à quoi se réduit à peu près la première offre de S. M. Prussienne. Les alliances avec la Russie et les puissances maritimes, connues de toute l'Europe, ont subsisté avant l'entrée des troupes prussiennes dans la Silésie, et elles subsistent encore. Et l'on est très assuré que l'intention de ces alliés n'est pas que, pour les affermir, la reine perde une partie de ses États. La reine ne peut qu'être infiniment redevable à S. M. Prussienne de la bonne intention qu'elle lui témoigne à l'égard de l'élection impériale; mais cette élection doit être libre.

(( On n'a jamais fait la guerre pour forcer un prince à accepter l'argent qu'on lui offre, et ce que S. M. Prussienne a déjà tiré de la Silésie, sous prétexte d'y faire subsister ses troupes, joint

au dommage immense qui résulte de la ruine du pays, surpasse d'avance les deux millions qu'on offre.

(( La reine n'est pas d'avis de commencer son règne par le démembrement de ses États. Elle se croit obligée en honneur et en conscience de maintenir la sanction pragmatique contre toute infraction. D'où il s'ensuit qu'elle ne saurait consentir à la cession ni de toute la Silésie, ni d'une partie d'icelle. Mais elle est encore prête de renouveler l'amitié la plus sincère avec S. M. le roi de Prusse, pourvu que cela se puisse faire sans une infraction, et pourvu que les troupes prussiennes sortent sans délai de ses États. C'est, à son avis, l'unique voie convenable à l'équité et à la justice, aux constitutions fondamentales de l'Empire, et à l'équilibre de toute l'Europe, et c'est par conséquent l'unique voie conforme à la vraie gloire de S. M. Prussienne : et la reine ne balance pas de l'en conjurer par toutes les considérations. Et on ne fait pas difficulté de remettre aux ministres de S. M. Prussienne la présente réponse par écrit, pour plus forte preuve de bonne foi avec laquelle on procède ici. »

C'était une rupture complète. Le comte Gotter et le baron de Bork, ministres de Prusse, estimant leur présence désormais inutile à Vienne, quittèrent cette capitale ; le différend appartenait aux champs de bataille. Quelques jours auparavant, le H mars, le prince d'Anhalt, s'était emparé de Glogau. Il s'était ensuite mis en route pour rejoindre l'armée vers Schweidnitz ; quelques renforts tirés de Prusse avaient pris la même direction, de sorte que l'effectif des troupes du roi alors en Silésie ne s'élevait pas à moins de 43 B., 66 E. de cavalerie et de dragons, et 3 E. de hussards. Jusque-là, Frédéric n'avait rencontré devant lui que des partis de hussards autrichiens. Le général Braun, envoyé à la hâte par la cour de Vienne au premier bruit de l'invasion, ne réunissant avec peine autour de lui que 3 à 4,000 hommes environ, se retirait successivement devant les ennemis jusqu'en Moravie, se contentant de les harceler et de les tenir en échec. Il n'avait même pu empêcher les Prussiens de forcer les frontières de Moravie; un détachement de 5,000 hommes, aux ordres du général Jutz, venait de le refouler de Zuckmantel, mettant le feu à cette petite ville.

Mais derrière M. de Braun s'assemblait à Olmutz l'armée de

Marie-Thérèse, aux ordres du maréchal de Neuperg; à peu près réunie vers le milieu de mars, elle formait un total de 29 B. et 40 E., sans compter les hussards. Neuperg, après avoir tenu à 01mutz un grand conseil de guerre, marche le 26 mars et se dirige au nord par Sternberg dans l'espoir de surprendre les Prussiens qui s'étaient étendus pour vivre; mais sa marche, entravée par la neige tombée en abondance, fut pénible et lente.

Le 2 avril, il arrive à Freudenthal. Le général Lentulus, détaché avec un autre corps de troupes pour une diversion sur la gauche, parut en même temps dans le comté de Glatz.

Au premier avis de la marche des Autrichiens, le roi de Prusse voulut d'abord rassembler ses troupes, et se porter derrière la Neisse; le maréchal Schwerin l'en dissuada, se faisant fort, si on voulait le renforcer, de soutenir ses quartiers jusqu'au printemps. Frédéric, confiant dans l'expérience de son principal lieutenant, d'ordinaire mieux inspiré , laissa donc ses troupes disséminées, et se porta à la rencontre de Schwerin avec 9 B. et 8 E. Il s'établit à Jagerndorf oîi il joignit le maréchal (i). Personne n'avait de nouvelles de la marche de M. de Neuperg, bien qu'à quelques lieues seulement, vers Werrenthal.

Cependant on apprit bientôt au camp prussien que M. de Neuperg forçait sa marche, avec l'intention de passer droit au travers des quartiers, de couper ainsi l'armée de Frédéric, de débloquer Neisse et Brieg et de se jeter inopinément sur Ohlau, oii ce prince avait son artillerie, et sur Breslau, renfermant tous ses magasins. Sur-le-champ, celui-ci cherche à réparer sa faute et donne l'ordre aux troupes occupant la basse Silésie de franchir la Neisse au pont de Sorgau et de le rejoindre. Mais le prince d'Anhalt était trop loin pour arriver à temps, le duc de Holstein ne montra pas l'activité attendue, tous deux restèrent coupés de l'armée principale, de sorte que celle-ci se trouva réduite à environ 31 B. et 30 à 40 E., formant environ 25,000 hommes, qui se rassemblèrent à Jagerndorf.

Frédéric n'avait pas de temps à perdre pour accourir au se-

(1) L'armée prussienne était ainsi ré[iarlie : le prince d'Anhalt 6 B. et 5 E. vers Schweidnitz-, le duc de Holstein, 7 B. et 4 E. à Fraiikeslein ; le général Kleist, 5 B. et 4 E. devant Brieg; le maréclial Kalkstein, 10 B. et 10 E. devant Neisse, et à Jagerndorfle roi, 9 B. et 8 E., et le maréchal Schwerin, 7 B. et 10 E.

22 LliS GUERRES SOUS LOUIS XV.

cours des places d'Ohlau et de Breslau directement menacées, et dont la prise l'eût forcé à évacuer la province qu'il venait de conquérir. Le 4 avril, il se porte sur Neustadt, le 5 sur Steinau, essaie de franchir le pont de Sorgau, mais ayant trouvé en face de lui toutes les forces des Autrichiens déployés sur la rive gauche, il se rabat brusquement à droite par Friedland , campe le 6 à Falkenberg , descend la Neisse jusqu'à hauteur de Michelau et de Lowen, y trouve les passages encore gardés par ses détachements, et la traverse le 7. L'armée prussienne s'établit alors dans les villages de Pogarell et d'Alzenau, et y séjourna, la neige qui tombait abondamment empêchant absolument toute opération.

De leur côté, les Autrichiens, après avoir paru le 2 avril à Freudenthal, avaient occuj)é successivement Zuckmantel, Ziegenhals, et arrivaient à Neisse le o. C'est à ce moment que les deux armées, dans leur marche parallèle, se trouvèrent un moment en présence sur l'une et l'autre rive.

Le général Lentulus, qui avait longé les quartiers du duc de Holstein, rejoignit alors le maréchal Neuperg, et tous deux continuèrent leur route au nord. Ils arrivèrent le 8 à Grottkau, y mirent une garnison pour assurer leurs derrières et se portèrent, le lendemain 9, sur Mohvitz. Malgré la proximité de l'ennemi et l'imminence d'une attaque, leurs troupes ne campaient point, par suite du froid trop rigoureux; elles s'établirent en cantonnement serré dans les villages environnants, que couvrait une division de hussards campée entre Mohvitz et Hermsdorf.

Le lendemain 10 avril, l'armée prussienne s'avance jusqu'à hauteur de Brieg. En tête marchait le comte de Rothenbourg avec 6 E. de hussards.

A peine cette avant-garde a-t-elle dépassé les villages de Pampitz et de Hermsdorf, qu'elle est chargée vigoureusement par la division de hussards autrichiens veillant à la sécurité des cantonnements. Surprise, elle recule d'abord; néanmoins le comte de Rothenbourg peut rallier ses soldats. Dans cette retraite il découvre tout à coup, derrière le théâtre de l'engagement, toute l'armée prussienne rangée en bataille sur deux lignes, l'infanterie au centre, la cavalerie sur les ailes, l'artillerie en avant du front, la gauche appuyée au ravin de Pampitz, la droite débordant Hermsdorf.

SUCCESSION D'AUTRICHE. — PUÉLIMINAIRES. 23

De son côté, le maréchal Neuperg, au premier bruit du combat, avait précipitamment levé ses cantonnements et rassemblé ses troupes. La résistance de son avant-garde lui avait donné le temps de prendre ses dispositions. Il avait formé son armée sur une seule ligne en face des Prussiens, et comme eux placé son infanterie au centre, sa cavalerie aux ailes. L'aile gauche, sous le général Roëmer, s'appuyait au village de Gruningen, l'aile droite, sous le général Berlichingen, touchait au ravin de Pampitz et couvrait le village de Moiwitz.

Il était deux heures de l'après-midi : la bataille commença aussitôt. Le général Roëmer s'ébranla le premier à la tête de la cavalerie de l'aile gauche, composée de ces braves régiments de cuirassiers qui étaient depuis longtemps la principale force des armées de la maison d'Autriche. Ils venaient d'essuyer une décharge de l'artillerie prussienne qui semblait n'avoir fait qu'exalter leur courage. Ils fondent sur la cavalerie de l'aile droite des Prussiens avec une impétuosité irrésistible ; en un instant celle-ci, mise en bataille trop loin de Hermsdorf, et présentant le flanc, fut culbutée et rejetée en désordre. Une partie s'enfuit au delà de Hermsdorf, une autre se réfugia entre les deux lignes d'infanterie oii elle chercha à se rallier. Les cuirassiers autrichiens se lancent à leur poursuite.

Mais ceux qui dépassèrent Hermsdorf furent bientôt ramenés par le feu de plusieurs B. de grenadiers que, faute de place à son centre et par un hasard providentiel, le roi de Prusse avait mis à sa droite. Ceux qui poussèrent l'audace jusqu'à s'engager à la suite des cavaliers prussiens, entre les deux lignes de leur infanterie, échouèrent également dans leur entreprise d'une témérité jusque-là sans exemple. Ils parvinrent néanmoins à se faire jour et à se dégager en sabrant les fantassins qui les entouraient. Une fois ralliés, ils revinrent à la charge avec une nouvelle vigueur et tombèrent sur la première ligne de l'infanterie ennemie. Mais ils ne purent venir à bout de la rompre. Roëmer n'était plus à leur tête, il venait de tomber mortellement frappé, et d'ailleurs ils n'étaient point soutenus par l'infanterie, placée trop en arrière.

Le général Berlichingen, de son côté, avec la cavalerie de l'aile droite, avait exécuté une charge analogue et obtenu d'abord le môme succès, lorsque le maréchal Schwerin, qui commandait la

gauche des Prussiens, rétablit bientôt le combat et paralyse de ce côté tous les efforts des Impériaux.

Voyant l'insuccès de ses ailes, Neuperg fit alors avancer contre le centre ennemi son infanterie qui avait mis le plus de temps à se former et qui arrivait seulement en ligne. Au moment où il prononçait cette attaque, sa cavalerie, ramenée en désordre, était déjà hors d'état d'agir. L'infanterie se trouva donc à son tour engagée isolément; elle ouvrit néanmoins le feu et se soutint quelque temps; mais, perdant bientôt du terrain, elle dut se replier lentement du côté deMolwitz. En même temps Schwerin, qui manœuvrait sur le flanc gauche de l'armée autrichienne, parut le déborder.

Neuperg donna alors l'ordre de la retraite, qui se fit sur toute la ligne et en bon ordre, sous la protection de la cavalerie du général Berlichingen, qui avait le moins souffert. Les Autrichiens repassèrent le ruisseau de Molwitz et vinrent camper, le soir de l'affaire, sur les hauteurs qui en couronnent la rive gauche, leur droite au village de Laugwitz, leur gauche à hauteur du village de Hunern. Les Prussiens campèrent en face, entre Molwitz et Hunern, de l'autre côté du ravin.

Les pertes furent considérables dans les deux camps ennemis. Les Autrichiens comptaient, outre le général Roëmer, tué, 180 officiers et 7,000 hommes morts ou blessés; laissant entre les mains des Prussiens 7 canons, 3 étendards et 1,200 prisonniers. Ceux-ci, de leur côté, perdaient le prince Frédéric, margrave de Brandebourg, colonel au service des États-Généraux, cousin du roi; le général Schulembourg, tué à la tête de son régiment de dragons qui avait lâché pied un des premiers, plus 2,300 morts et 3,000 blessés.

Par une remarquable singularité, Frédéric, tandis que son armée remportait la victoire, courut grand risque d'être prisonnier. Après s'être éloigné de Molwitz, suivi de Maupertuis et d'un valet de chambre français sous l'escorte de quelques hussards, il se dirigea sur Oppeln, croyant y trouver asile. Arrivé à la porte vers minuit, il fait demander qu'on ouvre; mais un poste de hussards autrichiens occupait la ville, ils sortent, attaquent la petite troupe, qui répond à coups de carabine. Voyant sa liberté fortement compromise : Adieu, mes amis, dit Frédéric à ses compagnons, 7e swism/eMo;

monté que vous (1), et retourne au galop vers Neisse, apprend en route le résultat de la bataille et va rejoindre son armée le lendemain matin.

Calculant les chances d'une défaite, Schwerin avait-il sérieusement voulu mettre en sûreté la personne du roi, pour rester plus maître de ses opérations, ou Frédéric s'était-il troublé à l'aspect de dangers si nouveaux pour lui? Les deux opinions ont été émises. Quoi qu'il en soit, et si la crainte trouva une fois accès en son âme, elle y fit aussitôt place à une grande intrépidité qui ne se démentit jamais. « Mohvitz, dit-il, fut l'école du roi et de ses troupes. » {Histoire de mon temps, t. I".)

Frédéric lui-même, qui, avec une impartialité rare qui l'honore en cette circonstance, apprécie en ces termes et sa conduite propre et celle de son adversaire, a écrit :

« C'était à qui ferait le plus de fautes, du roi ou du maréchal de Neuperg. Si le général autrichien était supérieur par ses projets, les Prussiens l'étaient par l'exécution. Le plan de M. de Neuperg était sage et judicieux : en entrant en Silésie, il sépare les quartiers du roi, il pénètre à Neisse où Lentulus le joint, et il est sur le point non seulement de s'emparer de l'artillerie royale, mais encore d'enlever aux Prussiens leurs magasins de Breslau, les seuls qu'ils eussent. Mais M. de Neuperg aurait pu surprendre le roi à Jagerndorf et par ce coup seul terminer toute cette guerre; de Neisse il aurait pu enlever le corps du duc de lïolstein qui cantonnait à un mille de là; avec un peu plus d'activité il aurait pu empêcher le roi de passer la Neisse à Michelau; de Grottkau encore il aurait dû marcher jour et nuit pour prendre Ohiau et couper

(1) On prétend que, dans cette fuite, serré de près par un houzard acharné à sa l»oursuite, il s'arréla et lui cria :

« Laisse-moi, houzard, je t'en tiendrai compte. »

Le cavalier répondit au roi, qu'il reconnut :

« Tope, après la guerre. — Au revoir, » répliqua Frédéric à ce soldat, qui devint plus tard le lieutenant général prussien Paul Werner. Persuadé que son année était en déroute, Frédéric passa la nuit dans un moulin, en proie aux plus tristes réflexions ; le lendemain matin, il sut sa victoire.

C'est sur ce champ de bataille (\ue naquit la ligue qui ébranla le tronc de Marie- Thérèse. La France, longtemps incertaine, sans intérêt, sans motif légitime, y fut entraînée par le comte de Belle- Isle que tourmentaient l'ambition de faire un Empereur et le besoin de bouleverser l'Europe.

le roi de Breslau. Au lieu de saisir ces occasions, par une sécurité impardonnable, il se laissa surprendre, et fut battu en grande partie par sa propre faute.

ic II n'était plus possible désormais de mépriser des soldats qui avaient battu les vieilles bandes autrichiennes. Non pas que les manœuvres des généraux de Frédéric fussent irréprochables, mais la ténacité et la discipline de leurs soldats avait tout réparé.

(c L'armée resta trois semaines au camp de Molwitz, pour donner le temps de combler les tranchées et de ravitailler la place de Brieg, dont toutes les munitions avaient été consumées. Le roi profita de cette inaction pour exercer sa cavalerie , pour lui apprendre à manœuvrer et à changer sa pesanteur en célérité; elle fut souvent envoyée en parti pour que les officiers apprissent à profiter du terrain et qu'ils prissent plus de confiance en eux-mêmes. A ce moment cette cavalerie était le corps le plus lourd et le moins animé qu'il y eût dans les armées européennes; Frédéric finit par lui donner adresse, vivacité et confiance dans ses propres forces. Le général Schwerin, qui en eut l'essai, réussit et devint audacieux.

« Le roi donna encore plus de prise que lui à la censure; il fut averti à temps du projet des ennemis, et il ne prit aucune mesure suffisante pour s'en garantir. Au lieu de marcher à Jagerndorf pour éparpiller encore plus ses troupes, il aurait dû rassembler toute son armée et la placer en cantonnements resserrés aux environs de Neisse; il se laissa couper du duc de Holstein, et se mit dans la nécessité de combattre dans une position où, en cas de malheur, il n'avait aucune retraite , où il risquait de perdre l'armée et de se perdre lui-même. Arrivé à Molwitz, où l'ennemi cantonnait, au lieu de marcher avec vivacité pour séparer les cantonnements des troupes de la reine , il perd deux heures à se former méthodiquement devant un village où aucun ennemi ne paraissait; s'il avait seulement 'attaqué ce village de Molwitz, il y eût pris toute cette infanterie autrichienne, à peu près de même que 24 B. français furent pris à Biindhein (1). Il n'y avait dans

(I) Ville de Bavière, liant Danube, le 13 août 1704. Les Franco-Bavarois y sont battus parles Impériaux et les Anglais sous leprince Eugène et Marlborough. Affaire connue aussi, sous le nom de bataille d'Hochstiidt. Les maréchaux Marsin et Villeroy

son armée que le maréchal de Schwerin qui fût un homme de tête et un général expérimenté. Il régnait beaucoup de bonne volonté dans les troupes, mais elles ne connaissaient que les petits détails, et, faute d'avoir fait la guerre, elles n'allaient qu'en tâtonnant et craignaient les partis décisifs. »

La bataille de Molwitz décida de la campagne. Les Autrichiens se dirigent au sud, côtoient dans leur retraite les troupes du duc de Holstein^ qui s'était porté au bruit du canon entre Strehlen et Ottmachau, mais qui n'osa pas les attaquer, et vinrent se mettre à couvertderrière la place et la rivière de Neisse. Les vainqueurs pouvaientmarcher jusqu'à Vienne sans rencontrer d'obstacles: Ziethen, le plus hardi général de Frédéric, traverse tout le pays ouvert, atteint même avec ses hussards Korneuburg et Stockerau, faisant halte sur les hauteurs du Bisamberg, montagne située au nord de Vienne, d'où il voyait à ses pieds la capitale.

La terreur la plus profonde y régna. Tout le monde se sauvait en Hongrie, en Styrie, dans la Carinthie. Les archiduchesses et les archives furent transportées au château de Graîtz. Mais cet intrépide Ziethen n'avait voulu faire qu'une bravade et humilier la cour d'Autriche, ses forces ne lui permettaient pas d'attaquer la métropole. Après cette démonstration, il se retira en pillant à loisir les territoires qu'il traversait.

Les Prussiens reprirent alors avec une de leurs divisions le siège de Brieg et établirent le reste de leur armée au camp sous Molwitz dans le but de couvrir ce siège.

Tandis que la fortune trahissait ainsi l'Autriche sur les champs de bataille, surgissaient d'autres difficultés.

pouvaient encore défendre les défilés -, mais Tallard étant prisonnier, ils ne se crurent en sûreté qu'après le passage du Rliin. L'électeur de Bavière se réfugia eu France.

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