‹ Les guerres sous Louis XV (volume 5)Chapitre 3 sur 21 · NÉGOCIATIONS DE MARIE-THÉRÈSE JUSQU'A LA PRISE DE PASSAU · texte numérisé non relu

NÉGOCIATIONS DE MARIE-THÉRÈSE JUSQU'A LA PRISE DE PASSAU

(31 juillet 1741).

Désir de Marie-Thérèse de voir empereur François de Lorraine. — Les neuf électeurs. — Actes, déclarations en faveur du grand-duc. — Propositions de l'Angleterre et de la Hollande. — Négociations du cardinal de Fleury. — Projet du maréchal de Belle-Isle. — 18 mai. Alliance de la France et de la Bavière à Nymphenburg. — M. de Belle-lsle, ambassadeur près du corps germanique et commandant de l'armée qui doit se porter en Bohème et on Bavière. — h juin. Traité secret de la France avec la Prusse. — Négociations de Marie-Thérèse avec l'Angleterre, la Hollande, la Russie. — Ses lettres officielles. — Disculpation de Frédéric vis-à-vis la diète. — Continuation de ses opérations militaires en Silésie. — L'électeur assemble ses troupes près de Scharding. — 31 juillet. Prise de Passau. — Août. Les troupes de Charles-Albert restent entre Scharding et Passau, attendant les armées françaises qui s'organisent.

L'armée française (1) destinée à appuyer sur le Danube les troupes de l'électeur de Bavière commence à se rassembler en Alsace dans les premiers jours du mois d'aoiit (2).

Le maréchal de Belle-Isie devait commander en chef cette

(1) Elle comprenait 45 B., 70 E., dragons (de 24 E.), 2 de hussards (4 E.), 2 B. d'artillerie et 12 compagnies franches.

(2) Maurice de Saxe écrivait au comte de Brulil, le 22 juillet 1741 : « Je pense que « c'est le royaume de Bohème qu'on destine au roi Auguste II, comme étant ce « qu'il y a de plus à sa convenance. L'électeur de Bavière aura le Tyrol, le roi de « Prusse gardera la Silésie, et l'on fera le roi de Sardaigne roi de Lombardie en « lui donnant tout le Milanais ; le grand-duc gardera la Toscane, et la reine d'Espagne

aura Parme et Plaisance comme son patrimoine. Voilà ce qui se dit : mais ce que « je vois très sensiblement, est que le partage de la maison d'Autriche se fera. Ce « n'est que dans la vue d'être utile au roi que j'ai accepté; car j'aurais trouvé « de plus grands avantages à aller en Italie. M. le maréchal de Noailles, comme « il m'aime, n'avait demandé que de mes cadets pour me faire échoir insensi- » blement le commandement de l'armée d'Italie, au lieu que j'ai trois lieutenants " généraux qui sont avant moi à l'armée d'Allemagne. Mais n'importe, il faut se « sacrifier, quand il s'agit d'un si grand intérêt pour le roi. J'ai toutefois fait mes « conditions et jai dit (jucn voudrait bien m'échanger pour l'Italie , s'il arrivait « que le roi de Pologne prît des engagements contre la France; qu'il ne serait ni « décent ni honnête que je .servisse en Alleniague dans ce cas-là. »

armée, forte d'environ 40,000 hommes, tout en étant subordonné lui-même à l'électeur de Bavière, auquel le roi avait, par lettres patentes, adressé le pouvoir suivant pour bien marquer que dans la guerre que nous allions entreprendre nous n'avions en vue que de soutenir les intérêts de ce prince sans poursuivre aucun but d'ambition personnelle.

L'électeur de Cologne, alors le prince Clément-Auguste, fils de Maximilien-Emmanuel de Bavière, frère par conséquent de l'électeur actuel de Bavière, hostile à l'élection du grand-duc, était en même temps évêque de Munster, de Paderborn, d'Hildesheim et d'Osnabruck. C'était un des princes les plus puissants de l'Empire. Ses troupes se montaient à 12,000 hommes.

L'électeur de Mayence, Philippe-Charles d'Elz-Kempœnich , avait des ressources militaires peu considérables. Il passait pour un honnête homme sincèrement attaché à sa patrie, et n'avait encore pris parti ni pour ni contre l'époux de Marie-Thérèse.

L'électeur de Trêves, François-Georges de Schœnborn, encore moins influent que l'électeur de Mayence, semblait dévoué à la maison d'Autriche.

L'électeur palatin, Charles-Philippe, en raison de ses alliances avec la maison de Bavière, affichait les mêmes préférences que l'électeur de Cologne.

L'électeur de Hanovre était alors Georges II (1), en même temps roi d'Angleterre. Sa voix était promise au grand-duc de Toscane. Comme roi d'Angleterre, outre une marine formidable, il disposait de 30,000 soldats; comme électeur de Hanovre, il pouvait mettre sur pied 34,000 hommes, dont 22,000 Hanovriens, 6,000 Danois et 6,000 Hessois soudoyés.

L'électeur de Bavière, le duc Charles-Albert, se posait luimême comme candidat à l'Empire; mais dès à présent on le savait hostile, sa conduite lors des négociations du traité de

(1) George II, Auguste, roi de la Grande-Bretagne et d'Irlande, électeur de Hanovre (1727-17G0), fils de George 1". Né à Hanovre, le 30 octobre 1683. Combat en 1708 sous Marlborough; en 1741, engagé vis-à-vis Marie-Thérèse, il prit lui-même les armes et commande le 27 juin 1743 à Dettingen ; montre une grande résolution à la descente de Cbarles-Édouard. Après la paix, en 1748, cherche à rétablir les finances; mais bientôt les nouvelles hostilités entre la France et l'Angleterre le forcent à prendre part à la guerre de Sept ans; meurt le 25 octobre 1760, à Kensington.

Vienne n'était pas oubliée. Son armée, assez délabrée , s'élevait à 15,000 hommes.

L'électeur de Saxe, Auguste 111, devait le trône de Pologne à la maison de Hapsbourg. Bien que son père eût tenu autrefois dans la diète, à l'égard de l'Autriche, une conduite qui fit prévoir de sa part un parti pris d'opposition aux prétentions du grand-duc, on avait raison de croire qu'il ne suivrait pas les mêmes errements. Son alliance avec l'Angleterre semblait devoir dailleurs l'entraîner dans le parti du grand-duc. Comme électeur de Saxe, avec 24,000 soldats sous les armes, il pouvait disposer en outre d'une milice de 8,000; comme roi de Pologne, il avait également à son service 24,000 hommes.

Enfin l'électeur de Brandebourg, Frédéric le Grand, en même temps roi de Prusse, venait de faire voir à quel prix il mettait son suffrage. Son armée était de 76,000 soldats.

Ainsi, parmi ces princes électeurs, plusieurs étaient opposés à la candidature du duc François de Lorraine; il fallait neutraliser leur hostilité, essayer dese concilier les voix de ceux qui jusqu'ici ne s'étaient pas prononcés; enfin, en prévision d'une élection qui ne paraissait pouvoir être faite qu'à une très faible majorité, ne pas négliger de s'assurer l'appoint d'une voix, celle de l'électeur de Bohême.

Marie-Thérèse, reine de Bohême, ne pouvait en raison de son sexe exercer les fonctions électorales attachées à cette souveraineté. Elle avait bien pensé à céder la couronne de Bohême à son époux, mais elle avait reculé devant l'exécution de ce projet, lorsqu'on lui eut représenté qu'ainsi elle portait imprudemment elle-même atteinte à la pragmatique sanction dont elle avait tant d'intérêt à conserver le caractère sacré. Elle eut alors recours à un expédient. Par une déclaration solennelle , elle associa le duc François de Lorraine, grand-duc de Toscane, au gouvernement de tous ses États héréditaires avec le titre de co-régent, et, par un acte supplémentaire, lui délégua spécialement le droit d'exercer les fonctions électorales du royaume de Bohême :

« Nous Marie-Thérèse, reine de Hongrie, de Bohême, etc., certifions et déclarons par la présente, pour nous, nos héritiers et descendants, et faisons en même temps savoir à tous ceux qu'il appartiendra, que comme il a plu au Tout-Puissant, selon sa vo-

lonté impénétrable, d'appeler à lui de celte vie mortelle, et de transférer dans la bienheureuse éternité, feu S. M. I., les États qu'elle possédait nous sont immédiatement dévolus, comme à la fdle aînée du dernier mile, et par conséquent l'unique héritière en vertu du droit naturel, suivant l'ancien usage établi dans notre maison archiducale, et conformément à la pragmatique sanclion du 19 avril 1713, qui a été acceptée par tous les royaumes héréditaires et garantie par l'empire germanique, aussi bien que par la plupart des puissances de l'Europe.

« C'est notre volonté et notre intention que non seulement il ne soit pas fait le moindre préjudice audit usage établi dans notre maison, à l'ordre de succession, mais que ces dispositions servent de fondement à toute la teneur de la présente déclaration, autant qu'elle pourra être conciliée avec ladite pragmatique sanction, puisque nous reconnaissons parfaitement qu'il n'est pas en notre pouvoir de rien permettre qui puisse y donner atteinte, et que notre très cher époux le duc de Lorraine et de Bar, grand-duc de Toscane, n'est pas moins éloigné de rien entreprendre qui ne soit pas entièrement conforme , ou qui pourrait être directement ou indirectement contraire à l'acte juré de l'acceptation de notre renonciation.

« En conséquence de cette maxime fondée sur le droit, et ayant considéré ultérieurement, par rapport à notre sexe, ce que la prospérité, le repos et la sûreté de nos très fidèles royaumes et États héréditaires pourraient exiger, en plus d'une occasion, nous avons aussi fait attention qu'il est indispensablement nécessaire pour l'avantage général, non seulement de toute la chrétienté, mais particulièrement pour le bien de l'empire germanique , que les forces de notre maison archiducale soient unies, nous avons trouvé que l'objet ci-dessus ne pouvait être ni mieux ni plus sûrement rempli qu'en nous déterminant, sans nous dessaisir en quoi que ce soit de la propriété de nos royaumes et Étals héréditaires qui doivent demeurer indissolublement unis ensemble, et par conséquent sans le moindre préjudice des autres expectanls ou expeclanles, qui, par la susdite pragmatique sanction, sont appelés à la succession , à conférer et à transporter la co-régence de tous nos royaumes et États héréditaires à notre très cher époux le duc de Lorraine et de Bar, grand-duc de Toscane, en faveur duquel

concourent d'ailleurs sa haute naissance, son grand mérite et le mariage qu'il a si heureusement contracté avec nous.

« C'est pourquoi, après délibération et de notre plein gré, nous le faisons par la présente et en vertu de cet acte, non seulement pour nous, mais aussi pour tous nos enfants et héritiers légitimes, tant présents que futurs, à qui pourrait échoir après nous, suivant le droit de primogéniture, la succession des royaumes et États héréditaires que nous possédons, en la ferme attente que si, dans le cas où notre décès arrivera, celui ou celle de nos dits enfants ou héritiers légitimes, qui devra succéder, n'eût pas encore accompli sa dix-huitième année, la régence de tous nos pays héréditaires appartiendra à notre très cher époux en qualité de père et de tuteur; et au surplus, dans le cas où celui ou celle qui doit nous succéder eût alors déjà dix-huit ans accomplis, aucun de nos dits enfants ou héritiers n'oubliera le respect filial qu'il lui doit, dans le gouvernement. » Le grand-duc accepta la co-régence par l'acte suivant : « Nous François, etc., certifions et déclarons par la présente, pour nous, nos héritiers et descendants, et faisons savoir en même temps à tous ceux à qui il appartient, que comme S. M. notre très chère épouse Marie-Thérèse, reine de Hongrie et de Bohême, a résolu de son plein gré de nous admettre à la co-régence de tous ses royaumes et États héréditaires, qui lui sont immédiatement dévolus par le décès de S. M. I. son défunt seigneur et père, ainsi et de la manière qu'il est plus amplement spécifié dans l'acte suivant.

(Ici était insérée la déclaration rapportée ci-dessus.) « Nous acceptons non seulement avec reconnaissance la conjouissance, co-administration et co-régence de tous lesdits royaumes et États héréditaires, qui nous ont été conférées, en y ajoutant expressément que nous n'en prendrons point occasion d'exiger la préférence avant S. M. notre épouse, qui n'en demeurera pas moins toujours la seule et unique héritière; mais de plus nous nous engageons, par les présentes, d'observer et d'accomplir fidèlement toutes les clauses qui y sont contenues, sans exception, tellement qu'aucune raison ou prétexte que l'on pourrait imaginer ne pourra ni ne devra nous en dispenser.

« Nous promettons, de nouveau, de nous conformer à tout ce qui est contenu et réglé dans l'acte ci-dessus. »

Marie-Thérèse n'était pas uniquement préoccupée de maintenir l'exécution de la pragmatique sanction, qui lui attribuait la totalité de l'héritage de son père, elle rêvait aussi aux moyens d'élever son époux, le duc François de Lorraine, à la dignité impériale. Son intérêt était ici d'accord avec un sentiment d'affection bien naturel. Mais l'Empire était électif. Selon les dispositions de la bulle d'Or, il devait être nommé par le suffrage des princes du corps germanique, au nombre de neuf, investis de cette haute prérogative : les électeurs de Cologne, de Mayence, de Trêves, palatin , de Hanovre, de Bavière, de Saxe, de Brandebourg, de Bohême.

Page 1