ET
Oriaine des gueux de mer. — Dolhain, leur amiral. — Activité du vrince d'Orange. — Légitimité de la résistance des gueux. —Nouvelle direction donnée à leur flotte. — Caractère des gueux. — Leurs vrincipaux chefs. - Thierry Sonoy. — Théâtre de la lutte. — Fautes du duc d'AWe. — Excès des gueux. - Flamands et Wallons sur leur flQlte, — Commencement de la lutte. — Obstination du duc d AWe. — Continuation du régime de la'terreur.
Lorsqu'en 1568, les députés des états de Hollande s'étaient rendus à Bruxelles pour féliciter le duc d'Albe de son arrivée aux Pays-Bas, ils. ne lui avaient pas caché leurs craintes sur les dommages que les pirates pourraient causer aux bateaux de pêche. Or, ces pirates étaient précisément ceux du sein desquels devaient sortir bientôt les gueux de mer. La corde, le glaive, le feu et la roue forcèrent à se réfugier sur l'Océan, la plupart de ceux qui ne voulaient pas plier leurs consciences aux ordres
1 Épisode d'une Histoire inédite de la Révolution des Pays-Bas au \W siècle»
;\)i]541ft^*:ti:Mbç. i.%fiV:siir, on était loin de penser alors .••(futi«èé*^t)ti;'nee'(l'ho'îifn1es, qui allaient chercher leur pain .^ ;.syf :l^^iît)fr»;-.(l(;r\:iet^tlcatent un jour une armée formi- Y<l&l)i(i\'-^èi]âbW iô^tW littoral du pays et amenant la ' cJuUe.dugojivQiUJaur^^énéral et de son inflexible système. L'%f t}§Qf/t,u'^ *Tîti jseiux de guerre qui furent offerts au difc "pcli* lès efâfs* (Te Hollande lui paraissaient plus que suflisants pour détruire la piraterie qui les faisait trembler. Mais à mesure que le nombre des proscrits augmenta et que les temps devinrent plus perplexes, la puissance des gueux de mer finit par remplacer celle des gueux des bois. Aux fugitifs de Lannoy, d^Austruwcel et d'Amsterdam (1567) vinrent se joindre ceux de Dahlem et de Jemmingen (1568), et tous ensemble formèrent une masse imposante sur mer. Mais celte année même, l'invasion du pays de Groningue par Louis de Nassau avait été puissamment secondée par les gueux sur l'Ems. Sonoy et un banni d'Amsterdam, Henri Laers, s'étaient déjà distingués alors contre François Van Bosschuysen, vice-amiral du duc d'Albe. Au mois d'août 1569, cinq ou six nobles de Hollande, Gueldre, Frise et Groningue se liguèrent pour renverser la tyrannie espagnole et pour partager avec le prince d'Orange le butin qu'ils feraient sur l'ennemi. Ces nobles furent Albert d'Egmo/it, Lancelot de Bréderode, Crépin Van Saltbrugge, Berthold Entes de Mentheda, Jelle Eelsma et Meinert De Fries (le Frison), tous bannis, et, depuis, capitaines des gueux. C'est de cette époque que date probablement la nomination d'Adrien de Berghe, seigneur de Dolhain et de Cohem, un des auteurs du Compromis^ comme amiral du prince Guillaume d'Orange et comme chef suprême de la flotte des gueux. Guillaume avait pris ce parti sur les conseils de Coligny, qui, témoin de ses insuccès sur terre, lui avait fait comprendre que la mer lui serait plus propice *.
^ ffopperus ad Viglium, epist. 140ei 157 (éd. 'ScVis). —Vigîius ad Hoppenun, apud Hoynck Van Papendrecht, Analecta Beîgica, t. I, 2,
Guillaume , en outre , ne négligea rien pour intéresser en sa faveur tous ceux qu'il croyait dévoués à sa cause : il s'adressa à tous les nobles émigrés et à toutes les communautés protestantes, notamment a celles d'Angleterre, de Clèves, d'Emden et de Hambourg, pour les engager a lui envover les fonds nécessaires à ses entreprises , leur faisant remettre des blancs-seings par le Louvaniste Jean Baes docteur en droit, et un de ses hommes de confiance, qu'ildiargea également de délivrer, en son nom, de nouvelles lettres de marque et de retirer celles qu'il avait expédiées antérieurement. H donna même des pouvoirs particuliers à Sonoy pour activer les collectes d'argent, dont en effet, quelques prédicants se chargèrent, au péril de leur vie, en Hollande, dans la province d'Utrecht et
ailleurs ' .
Chose étrange ! on discutait alors encore beaucoup la ' question de savoir si Guillaume avait le droit de délivrer des commissions : les uns lui déniaient ce droit d'une manière absolue, les autres le lui reconnaissaient en sa qualité de prince d'Orange. Les uns et les autres faisaient des raisonnements absurdes. La saine raison était du côte de
p 621. — De Tassis, Commentarius de tumullibus helgicis, ib., t II, ci p''l42 — Meteren, Nederlandtscîie Historié, f. 64 (1608;. — Van Groningen, Geschiedenisder Watergeuzen, p. 127-157. — Van Vloten, yederlaiids Opstand tegen Spanje, t II, p 141-145.
1 RoR Orspronglu Begin en \ ervolgh der nederlandsche Oorlogen, t I f 509 510 et 512. f Amsterdam, 1679). — Wagenaar, Yaderlandsche Historié, t. VI, p. 512. - Un savant critique aUemand, M Mathias Koeh, représente les gueux de mer comme une création du prince d'Orange. C'est une erreur, car leurs commencements remontent a Tannée 1567, après le départ de Bréderode d'Amsterdam. Ce fut seulement en 1568 que Louis de Nassau leur donna les premières lettres de marque, et en 1569 que le prince les autorisa à faire la guerre. Voy. les preuves apud \ an Groningen, p. 20-50.) M. Molley me semble avoir raison lorsque, sous ce rapport, il fait Féloge de Guillaume , qui voulut tourner à la délivrance de la patrie un mal issu des calamilis du temps, et lit ce qu'il put pour rendre moins sauvages des hommes que la tyrannie du duc d'Albe avait changés en bétes farouches.
ceux qui pensaient que les habitants opprimés contrairement à leurs privilèges pouvaient se donner qui ils voulaient pour chef et pour libérateur *.
La situation de Philippe II était celle d'un roi du moyen âge, violant les lois de son royaume, spoliant et mettant à mort ses grands vassaux, abolissant les droits des bonnes villes. Aussi tous les casuistes du moyen âge sont d'accord pour déclarer que, dès lors, la résistance est légitime, puisqu'en violant le pacte, le roi cesse d'être roi et n'est plus qu'un tyran 'K Mais si la résistance était légitime, jusqu'à quel point convenait-il de la pousser? Au fond, la situation n'était pas aussi nouvelle qu'on le croit d'ordinaire ^. « Plus d'une fois, dit M. Guizot, les nations ont eu à lutter, non-seulement par les lois, mais par la force, pour maintenir ou recouvrer leurs droits. En Allemagne, en Espagne, en Angleterre, en France, les corps politiques et le peuple ont souvent résisté au roi, même par les armes , sans se croire en nécessité ni en droit de changer la dynastie de leurs princes ou la forme de leur gouvernement. La résistance, l'insurrection même, avaient, soit dans l'état social, soit dans la conscience et le bon sens des hommes, leur frein et leurs limites; on ne jouait pas à tout propos le sort de la société tout entière. »
Sans doute, il eût été désirable que la lutte fût restée jusqu'à la fin ce qu'elle avait été au commencement : une résistance, non une révolution. Mais il est diflicile de tracer des bornes à ces hardis élans d'un peuple à qui le pouvoir a donné lui-même, en violant la loi, l'exemple et l'approbation de l'anarchie *.
Ces considérations me paraissent d'autant plus impor-
1 Meteren, f. 64 verso. — Hooft , Nederlundsche Historien (Amsterdam, 1642;, f. 218.
2 Dans ce cas, dit énergiquement saint Thomas, c'est le tyran qui est le séditieux. « Perturbatio hujus regiminis (tyranuici; non liabct rationem seditionis... Magis autem, tyrannus seditiosus est. »
" Renan, Revue des Deux-Mondes, 1859, t. XXH, p. 192. •'* Renan, p. 193.
tantes que, d'après la grande charte du Brabant, connue sous le nom de Joyeuse-Entrée, « s'il arrivait que le roi cessât d'observer les privilèges en tout ou en partie , û consentait qu'en ce cas ses sujets cessassent de lui faire service jusqu'à ce que les contraventions eussent été réparées *. » La même clause se trouvait dans les constitutions des autres provinces, de sorte que la question du relief de l'obéissance était prévue et expressément résolue, et que le chef de l'Etat était responsable 2.
Il est vrai que le prince, loin d'encourir la déchéance du trône, n'encourait pas même la déchéance de sa seigneurie. L'exercice des droits de seigneurie n'était que suspendu, le service seul était momentanément en souffrance; dès que le seiiçneur réparait l'infraction ou offrait aux États de faire juger le différend par arbitres, la seip-neurie reprenait tous ses droits, le seigneur pouvait requérir le service d'aide et conseil, et les Etats devaient obéir, comme avant l'infraction portée aux lois fondamen-
taies ^
La prévoyance de nos ancêtres avait même admis réventualité\l'un recours aux armes : le peuple pouvait repousser la force par la force lorsque le souverain l'avait
emplovée le premier *.
Non-seulement le droit , mais encore les circonstances étaient pour les gueux de mer : les dissentiments de la reine Elisabeth ei^ du duc d'Albe leur offraient , dans les ports ani^lais, tous les éléments nécessaires pour préparer une flotte, et ils y avaient des auxiliaires dans les nombreux réfugiés des Pays-Bas. Ils trouvaient aussi de l'ap-
1 Article 59 de la Joyeuse-Entrée. — Cet article statuait en outre : « Les otïïcicrs établis contre la disposition de la Joyeuse-Entrée seront
incontinent destitués »
-• NoTHOMB, £ssr/i historique et politique sur la révolution belge, p. 57, et la savante dissertation de Raepsaet, dans ses OEuvres complètes, t. I, p. 170-180.
« Raepsaet, p. 189 et 190.
' Raepsaet, p. 191-194, et Tappendicc I placé a la fin de mon travail.
pui chez les corsaires huguenots de la Rochelle, celle place d'armes du parti réformé dans les régions aquiianiques, et Charles IX, gagné par Louis 'de Nassau, leur ouvrit les autres ports de son royaume '.
Maintenant nous allons assister à de vrais combats de démons, surexcités, d'un côté, par la rage de l'impossible, de l'autre, par la rage de la vengeance.
L'ardente humeur et la hardiesse aventureuse des gueux, le petit nombre et le pelit calibre de leurs bâtiments les portaient à préférer d'ordinaire à de lentes combinaisons stratégiques une action vigouieuse soutenue par de rapides manœuvres dont ils connaissaient le secret. De simples genlilshommes ou des bourgeois et des paysans , transformés en capitaines de marine, agissaient chacun suivant so,n courage et ses fantaisies , combinant ses entreprises à son gré, associant à sa fortune d'autres proscrits et donnant à tort et à travers la chasse aux voiles espagnoles. Montés sur leurs bricks agiles, tous ces vautours de mer se portaient au-devant des Hottes ennemies, les bravaient par la légèreté de leur course, disparaissaient devant des forces supérieures, attendaient une tempête ou une nuit obscure pour attaquer les vaisseaux ennemis dispersés ou maladroitement conduits. Ils abritaient leurs frêles embarcations derrière les récifs, dans des anses profondes, dans des lieux consacrés par de sombres traditions; ils épiaient au passage les bâtiments isolés et se jetaient sur eux à l'improviste; ils croisaient sur les côtes de la Hollande et de la Zélande, à l'embouchure de l'Ems et l'Elbe, ainsi que sous la Uochelle, leur lieu de refuge, comme Douvres, Londres et Emden -. Ces opérations, conduites sans aucun plan, ne pouvaient que rester stériles en résultais. Dolhain le comprit, et se hâtant d'abandonner une marche qui n'aboutissait qu'à tenir ses adversaires en haleine, il s'efforça d'introduire dans les
• Van Ghoningex, p. 38-42.
2 Meteren, f Gi.
mouvements de sa petite flotte rensemble et le talent nécTss irefà de sérieux succès. Aussi, pendant que les arm es de terre du prince d'Orange s'orgamsaient et commençaient à prendre Taspect de troupes régulières, les Tvi e des giieux se réunissaient insensiblement en escadî plus compactes sous la main du nouvel aniira qui, néanmoins, fut loin de répondre à l'attente que Guillaume
""' QuJïeies gueux de mer, comme les gueux des bois, eussent pris les armes pour la délivrance de la patrie , beaïcou ) cependant ne cherchaient qu'à calmer les douleurs de l'exil au bruyant cliquetis des verres et des fouichettes; d'autres encore se baitaient uniquement pour se battre, pour dépenser leur ardeur, pour apaiser la furie qui les dévorait. Tous avaient juré une guerre d extermination aux inquisiteurs, aux membres du tribunal de sano- à leurs complices et à leurs adhérents, Parmi eux, il v'^avait beaucoup d'étrangers : Anglais, Ecossais, Danois Français, Liégeois. S'ils commirent des excès hautement condaninabres, la responsabilité doit en retomber sur ceux qui, foulant aux pieds les droits les P us sacres de la nation, les avaient poussés au desespoir e a la vengeance : auM)erséculions du duc d'Albe, ils répondirent par d'autres, tout aussi sanglantes, et souvent plus exécrables encore. Mais sans les funestes exemples decruaute donnés par ce barbare étranger, ses adversaires seraien restés les citoyens les plus paisibles ^. Les massacres et
1 DeGids 18i-2, t. I, p. i-iO-151. - Van Groningen, p. 20.54. - . . vol ?va«e 'inens'clfen, dit rexceUent historien Van M^^^^^^^ de wapenen op, en vertrokken ter zee en te lande , " ^f '^
.lonkonin- af terwnl de Spanjaerden met eene overgroote Imldadmeia Tw e»t-- Vlaegden... Geheel het land -ckt-ol l) oe^^^^^^^^ vuer • nu ^vierden de steden van de eene party, dan van de andere bêle- )"rî\ roverd;geplonderd en gebrandschat ; nn kreeg den eenen dan 5en anderen d; o>'rband of de nederlaeg; en --^^^^^J^^JZ rooven, branden en moorden..., aUes ten koste van de ^edcrlanders,d^^
les crimes de la liberté égalaient ceux de la tyrannie *. Les deux races et les deux religions comptaient presque autant de bourreaux et de victimes Tune que l'autre.
Au nombre de ceux qui jusqu'ici s'étaient signalés parmi les gueux de mer, il convient de citer Jean Broeck et Henri Laers, d'Amsterdam; ce dernier, le héros d'un épisode dans le magnifique poëme où Onno-Zwier van Haren a chanté tous ceux qui, comme guerriers, hommes d'État et marins, ont illustré le nom de gueux; puis Jean Abels, de Dokkum'en Frise, qui déjà, avant les troubles, avait servi dans la marine. En 1568, il s'était trouvé a Delfzyl avec deux ou trois bateaux montés, chacun par 40 hommes, qui tenaient en échec les navires équipés par les villes maritimes de la Hollande et déjouaient tous les efforts d'Antoine de Bourgogne, seigneur de Wacken, Capelle, Cattem, et gouverneur de l'île de Walcheren 2.
Citons encore Thierry Sonoy (Snoey ou Snoy), né à Clèves, mais marié et établi en Hollande, et qui, dans sa jeunesse, avait servi, en qualité de gentilhomme, dans la bande d'ordonnances de Maxlmilien de Bourgogne, marquis de Veere. Sa figure, aux traits énergiques, bien que réguliers, était ornée, au-dessus de la lèvre supérieure, d'énormes moustaches retroussées. Mais la farouche nature du gueux de mer était tempérée chez lui par de profondes habitudes de douceur, d'humanité et de tolérance, dont il donna plus d'une preuve aux prisonniers espagnols
de vreedheyd des hertogs van AWa vervioekende en zoo veel ellenden en ranipen moede z?/nde, zich naer aile zyden keerden om eenige verlichtiny te vinden. Dit is de oorzaek geiveest, ivaerom den prins van Oranjen zoo gemakkelyk zijn voornemen heeft konnen uytiverken. )> (Van Mâle, Geschiedenis van Macnderen, nitgegeven door Van De Pal te, p. 15-15.) — ^.e témoignage est précieux. L'auteur est mort curé de Vladsloo, en 1735.
» « Dus spceldc op dien ellendigen tyd iedercen, als hy meester was,, op zyne beurt, zyne roi, en het moorden wierd met moorden betacU. )^ (Van Mâle, p. 13 et U.)
- ARcmvES DU ROYAUME, Correspondance de Hollande et de Zélande , vol. IX, f. 87, 177 et 322. — Van Gronlngex, p. 183, 3U et 384.
et' au clergé catholique *. Les cruelles représailles dont ses matelots n'usèrent que trop souvent le révoltaient ; et Cependant, ce guerrier valeureux, ce brillant capi aine, des endit dans la tombe (2 juin 1597) charge a tort ou a raison d'une accusation qui fait peser sur sa mémoire une responsabilité plus sanglante et plus terrible que celle des
Vari^as et des Hessele 2. . • 1 »i -♦ ,. ^,.
La Hollande et la Zélande étant le principal théâtre de
• 1 C'est ce qui a été démontré par Van Groningen, p. 329 et 350.
2VAN GROMNCEN, p. 311-340. - M. Koch, qui aflu-me san. en fournir la moindre preuve, que jamais le duc d'Albe n'a condamne pe onn q U ^ it été coupable d'une manière ou de Vautre ,LW.rs«c/.m,r. IT^^die En„unddenAm der Niederlande von SpoMen D 198) M Koch se montre extrêmement severe poui le prmce d'Oran-V- il lui reproche de n'avoir pas fait son devoir au sujet des erulutés Commises par Sonoy. Mais le passage de «aar c.te par M. Koch, p. 196, prouve, ce semble, que Guillaume a ^f ;/^"^^^^"^ circonstance, tout ce qu'il a pu faire. Au reste je Prends la libeitd^^ lui recommander, pour plus ample i«^«7^^'^"l ^^f^^^^^f/^^^ rouvrage de Van Groningen, et je le prie de considérer ^^^ t«u.t^s^ '^^^^ fois qu'il a été possible a Guillaume de mettre en pratique les prmc pes de tolérance dont il était eflectivement Tapôtre , il na pas failli a sa tâche. Ce qui est démontré, entre autres, par la belle lettre de ce pnncc que M. Koch a reproduite, p. 200, et par sa conduite aussi noble que courageuse dans les saturnales gantoises de 1578. Si alors il avait nouIu encourager l'intolérance d'Hembyze et de son parti, les Flandres auraient été irrévocablement perdues pour le catholicisme et pour la Belgique. Au surplus, je suis d'accord avec M. Koch sur ce que le fanatisme du clergé calviniste a plus d'une fois empêché ce grand homme de realisci les idées libérales qui ranimaient, et je pense comme lui. Q^e ce fai^atisme n'a pas peu contribué a la séparation des provinces méridionales d'avec les provinces septentrionales des Pays-Bas. Il n'en est pas moins incontestable que le drapeau de Guillaume, c'était la liberté de conscience, comme, d'ailleurs, le fanatisme ciîtholique le lui a assez reproché. « Nogtans, disent les auteurs de la CUronyke van V/«end^r6« t III 1 f 328, nogtans heeft het ghevolg zonneklaer aengethoont, dai niet den vreeden haiidel van Alba, maer d'eersugt van Oragne, synen haet teiîen den waeren godtedienst en V saemen de heyveringh tôt net vaststehen van den ketterschen godtsdienst en vryheydt van gewis alleen de heweegredenen zyn geweest van aile dese rampen. v
!a lutte qui va s'engager comme un duel acharné, comme un duel de tous les jours, de toutes les heures, il convient de nous v orienter un moment.
Les géographes ont décrit les atterrissements que la mer a formés sur les côtes de la Hollande. On y voit beaucoup d'effets d'un genre différent, qui tous concourent au même but; on y voit surtout un exemple frappant de ces vicissitudes éternelles auxquelles l'action de la mer sur la terre semble être soumise. Dans les temps les plus reculés dont l'histoire ait crardé le souvenir, ces contrées étaient d'immenses marais que les flots de la mer et les fleuves se disputaient; les premiers y apportaient des sables, les seconds du limon; ainsi, il s'y forma des terrains plus élevés et, en quelque sorte, habitables; cependant, ces terrains, tantôt couverts d'eau, tantôt laissés à sec, appartenaient également à l'un et à l'autre élément. L'industrie humaine dirigea le cours errant des rivières, arrêta la fureur des vagues par d'immenses digues et se créa, de cette manière, une patrie au sein même des eaux. Mais il resta des lacs, des bourbiers, des marais; les rivières minaient sourdement ces terrains mal affermis; la mer y pénétrait par les larges embouchures des fleuves. Plusieurs grandes marées furent les époques des écroulements et des révolutions désastreuses dont les trois suivantes sont les plus remarquables '.
Le Zuyderzée n'était anciennement qu'un golfe de médiocre étendue, qui s'écoulait dans la mer par la rivière d'Ulie, le Flevo de Tacite. Vers 1225, la mer y fit une irruption qui couvrit trente lieues de pays; de vastes terrains, que les eaux courantes apparemment avaient minés, s'effondrèrent, et la mer du Midi (Zuyderzée), parce qu'elle est au sud de l'Océan, exista entre la Gueldre, la Hollande et la Frise. Le golfe de DoUart, entre l'Ost- Frise et la province de Groningue, jusqu'en 1277, un
^ MALTE-naux, Précis de la géographie universclie, t. I, p. 454. (Bnixcnes, 1840.)
canton fertile, couvert de riantes prairies , est, le résultat d'une terrible inondation, qui alors engloutit oo villages. Le 19 novembre 1421 , la force réunie de la mer et des rivières renversa des digues et noya , près de Dordrecht, 70 magnifiques villages, avec 100,000 individus (a ce qu'on dit) : ainsi se forma le lac de Bies-lîoscli, qui occupe une superficie de 12 lieues carrées '. „. , ^
Depuis le fond du Zuyderzée jusqu'à l'île d Ame and , l'une des plus septentrionales qui bordent l'entrée de ce grand golfe, la traversée est de 40 lieues et la navigalior. très-dangereuse, parce qu'il faut passer entre un grand nombre de bancs de sable. Au sud-ouest de l;"e ^c Icrsclielling, à une lieue d'Amcland, on voit 1 île de Vlieland, entourée de bancs de sable et renfermant le village appe e le vue 2 On voit ensuite l'importante île du Texel et cclK^ de Wieringcn \ couverte de prairies et de cliamps en cul-
ture 4 ^
Le comté do Hollande était borne à l'est par la Gueldre, Utrecht et le Zuyderzée ; à l'ouest et au nord , ou il se terminait en pointe et en différentes îles , par la mer du Nord • au sud, par les eraboucliurcs de la Meuse et (Je l'Escaut. Il devait son nom h son ancienne dénomination de Ilolt, pays de bois ou à son sol tourbeux, c est-a-dire creux et vide {Hol) ; car si l'on y conduisait des cliariots ou si l'on y allait "a cheval, on voyait en plusieurs enitroits
i Le Dollart a trois lieues de largeur et sept à huit d'enfoncement Quant au /Aivderzée, son étendue du midi au nord est d environ vin^t lieues, depui's Harderwyk, en Gueldre, jusqu'au Texel. Sa plus gr.^d.' larcîeur, depuis le Pampus, passage d'Amsterdam au icxeljusqua ^o\lenhove, dins rOver-Yssol, est d'environ 15 lieues et de 5 seulem^ t d'Enkhui/.en, dans la Nord-IIollandc. jusqu'à Staveren, en Frise. .Délices des Pays-Bas, t. 1!I, p. 42-2. - Malte-Diux,. /. /., et t. IV, p. b..
'^ L'île tout entitVe porte aussi le nom de Vlie.
:•. Wieriniîen a un peu plus de deux lieues de longueur sur une demie de largeur fie Texel a quatre lieues et demie de long sur deux et demie de large.
'» Malte-Brux, t. IV, p. 10.
la terre trembler, comme si elle allait voguant sur mer; on aurait dit des îles mouvantes chargées de forêts et de
prairies *.
La province de Zélande se composait des îles qui s élèvent à Fembouchure de l'Escaut , de Schouwen 2 , avec Zirikzée pour ville principale, de Duiveland, deTbolen, du tremblotant ^> Zuidbeveland, de Nortbeveland, les délices delà Zélande, avant les débordements de la mer, en 1532 ; enfin, de Tîle de Walcberen, la principale de toutes ces îles, non pas autant par sa grandeur que par la forme et la sûreté de son assiette, la qualité de son terrain, le nombre de ses habitants, la grandeur de ses richesses et l'importance de sa capitale, — Middelbourg *.
Les habitants de ces provinces se livraient à la navigation : leurs vaisseaux étaient leurs maisons et leursécoles. Du reste, doux dans la paix, mais terribles dans la rébellion, meilleurs marins que soldats, fortement attachés a leurs anciens usages et très-jaloux de leurs vieilles libertés, le protestantisme eut peu de peine à les soulever et à les soustraire a l'obéissance envers l'Église et le roi. Dans leurs retraites inexpugnables, on ne pouvait les attaquer qu'avec des difficultés extrêmes. La nature leur avait fourni des remparts qui constituaient UMir défense; la confiance que leur inspirait cette position leur fit prendre les armes et les rendit inébranlables dans leurs résolutions \
1 «( Au Nymptiée, il y a aussi des îles dictes danseresses, d'autant qu'elles s'csnieuvent au chant et sou des accords de musique » (GuicHARDiN, Description générale des Vays-lias, trad. de Belle forest, f. 291. Anvers, 1581.)
2 « Elle cstoit, un temps fut, si voisine et proche de Nortbeveland que les habitans parloyent ensemble de Tune à l'autre là où aujourd'huy il y a un grand et long intervalle d'eaux qui les sépare et esloi-
gne. » (GuiCH., f. 3i3.)
'^ « Avant qu'elle fût remparée de digues, cestc isle trembloit tant ainsi que si eUe n'cust pas esté bien et solidement fondée et establie. » (GuiCH., f. 551.)
iGmcH.,f. 346.
•i Bkntivoglio, Délia rjnerra di Fiandra, 1. 1. p. 237-211.
C'est là ce qui explique, en partie, les prodiges de leurs victoires remportées sur un vaste Empire et la destruction des flottes du nouveau Xerxcs par des bateaux de pê-
cheurs.
Les incessantes cruautés du duc d'Albe ne firent qu'augmenter le nombre des fugitifs qui vinrent chercher un <jernier asile sur la flotte des gueux. Par une inconcevable négligence, le duc n'avait pas songé à fortifier les places de'nier et à s'assurer de la domination de l'Océan. Croyaitil par hasard que l'Espagne était la plus grande puissance maritime de l'Europe et qu'il n'avait rien à craindre de quelques bannis des Pays-Bas? C'est possible, mais ce fut une funeste erreur; car si, dès l'origine, il s'était appliqué il écraser les gueux de mer , il n'aurait pas eu à déplorer plus lard les résultats de leurs courageux efl"orts. Ce qui les favorisa, ce fut précisément l'impunité de leurs premières tentatives et l'absence de presque toute espèce d'obstacles à leurs courses les plus téméraires '.
Rendant le clergé catholique tout entier solidaire des i^estes néfastes du conseil de sang, les gueux dirigeaient particulièrement leurs brigandages contre les églises et les couvents. Ils pillaient les trésors sacrés des unes, buvaient les bières et les vins des autres, et conduisaient dans deux de leurs réduits, — Terschelling et Ameland, — les prêtres, les moines et les nonnes, pour les obliger h se racheter par de fortes rançons. Ainsi l'on vit Focke Abels, fils de Jean, vraie figure de gueux de mer, avec sa taille épaisse et courte, ses cheveux roux, ses yeux glauques,, son nez camus et son terrible navire, la Galère, — ne se servir que de calices et faire clouer au plus haut d'un mat un précieux tabernacle, qu'il montrait à tous les prêtres qu'il prenait, en leur disant : « Quelle que soit la hauteur de votre vénération pour le très-saint sacrement, jamais elle n'atteindra à celle des gueux, et voilà pourquoi ils le placent sur la partie la plus élevée de leur
1 Yak Gromingen, p. 35*
navire. » Quelques-uns même de ces barbares les forcèrent de remplir les cérémonies de leur culte dans leur costume sacerdotal au milieu des atroces éclats de rire de réquipage. Tant de lolles violences méritaient des châtiments sévères. Aussi le duc d'Albe fit armer à Dokkum une flotte, mais trop faible en hommes et en vaisseaux pour entreprendre quelque chose de sérieux, il fut donc réduit à la garde des côtes et condamné à laisser la mer libre aux pirates, qui poursuivaient leurs épouvantables exploits à la face des généraux espagnols. Les tempêtes de l'hiver contraignirent les deux flottes à chercher des quar-** tiers d'hiver : l'une se retira à Emden, l'autre se dispersa. Mais au retour du printemps, le pavillon des gueux reparut : de nouveaux réfugiés, soit des Pays-Bas, soit de l'armée du prince d'Orange, se rendirent à Emden et sur la flotte qui s'y trouvait à l'ancre ».
Au printemps de 1569 (51 mars), le duc d'Albe décréta que jusqu'à ce qu'il fût parvenu à détruire ou à disperser les pirates, nul, de quelque état, qualité et condition qu'il fût, ne pourrait se mettre sur mer pour aller ou voyager au delà des côtes des Pays-Bas , sans être pourvu convenablement d'hommes, d'artillerie et de munitions, afin de se défendre contre ces agresseurs sauvages 2.
Pendant que le prince d'Orange recevait de l'argent des églises protestantes belges d'Angleterre et d'Allemagne , le gouvernement dirigeait, d'Amsterdam, un certain nombre de vaisseaux contre les gueux, dont quelques-uns furent pris et décapités. Mais un peu après, ces hardis flibustiers incendièrent le château de Jean de Mepsche , lieutenant du roi à Groningue,et quatre maisons; fondirent sur le bailliage du frère de Viglius, en Frise, et y brûlèrent l'abbaye de Weerd, après l'avoir pillée. Ils saccagèrent aussi le château du comte d'Arenberg à Terschelschel-
1 Archives du royaume, Correspondance de Hollande et de Zélande, \ol. XIX, f. 102 verso. — Van Groningen, p. 55-57. - Archives du royaume. Ordonnances, — Minutes, vol. Xî.
ling; et, ayant à leur tête un ancîtîn prêtre catholique, ils y firent prisonniers le drossard et le curé. Puis, ils portèrent leur butin à Emden, et y vendirent dix écus ce qui en avait coûté cinquante. Du reste, toute l'Ost-Frise était ouverte aux pirates comme un asile, et le comte Edzard V leur fournissait secrètement de l'artillerie, et, en général, tout ce dont ils avaient besoin. Un de leurs points d'appui était la Grète, petite ville avec un château sur l'Ems, oii se trouvaient sept de leurs bateaux de guerre, bien pourvus d'hommes et d'argent (février-août) '.
D'autres gueux se tenaient à Borcum , petite ville à l'embouchure de l'Ems. Ils étaient commandés par Lancelot de Bréderode , frère naturel du fameux Henri , et après Montigny, le plus bel homme des Pays-Bas. Aussi ardent que son frère dans son opposition, mais plus fanatique, Lancelot paya, en 1575, de sa tête, son dévouement à la patrie. Ce chef et ses pirates charmaient leurs loisirs en buvant le vin qu'ils avaient enlevé à un marchand de Deventer. Ils avaient capturé, en outre, six bateaux chargés de marchandises. C'étaient des hommes désespérés, qui préféraient la mort à leur vie d'exil et que ne pouvait eff'rayer aucun danger '^.
Tous les flibustiers ne furent pas aussi heureux : au mois d'août, Jean Broeck avait été pris par des Hambourgeois et exécuté par l'épée ; sa tête avait été placée sur un pieu et son corps enseveli au-dessous. Jean Broeck avait agi contrairement à ses pouvoirs, qui défendaient aux gueux de nuire aux villes, places et habitants de l'Empire, de l'Angleterre , du Danemark , de la Suède et de la France ^.
1 Viglius ad Hopperum, p. 557, 542, 552. — Archives du royaume. Correspondance de Frise, etc., vol. VI, f. 570, 402, 415. — Wacenaar, t. VI, p. 509 et 510.
2 Archives du royaume, /. /., f. 555.
3 Archives du royaume, /. /., f. 245, 292, 506, 555. — Bor, t, I, f. 289. — Groen van Prinsterer, Archives de la maison d'Orange Nassau, t. III, p. 556 et 557. — Van Vloten, p. 15Ô.
Sur la flotte de Dollmin servait Guillaume d'Hcmbyze, lils de celui qui s'acquit dans la suite une si triste célébrité. Guillaume trouva, en 1572, dans les flots, une mort volontaire qui le déroba aux gibets du duc d'Albe , tandis que ses amis Grave, Blommaert et Van Ryne périrent violemment dans les flammes près d'Eecloo, en s'enveloppant dans le même drapeau ^
Beaucoup d'autres Flamands se distinguèrent sur la flotte des gueux, tels que Jacques de Flandre, lieutenant de Provyl, ami d'Hembyze; Pierre Crieck, d'Ypres; Cortcwyl, lieutenant d'Hembyze, et le capitaine Schoonevval 2,
Le 15 septembre, Dolhain reparut avec une flotte équipée en Angleterre. Le 16, il entra au Vlie, où il flt un riche butin sur deux flottes marchandes venant de la Baltique, fortes de 100 voiles, et où les gueux détruisirent deux églises, les seules de toute l'île. Il lui arrivait tous les jours des Frisons pour remplacer les Wallons, excellents soldats de terre, mais incapables de servir utilement sur une flotte et ne sachant pas supporter la mer. Malheureusement Dolhain, quoiqu'il eût rendu des services, n'entendait rien à la marine et se laissait conduire en tout par son lieutenant, qui était d'Enkhuizen, et par un portefaix, banni d'Amsterdam. Son extérieur n'avait rien d'imposant non plus : c'était un homme maigre, avec peu de barbe et portant un sayon vert. Quoiqu'il fûtWallon, il parlait flamand. Le vaisseau qu'il montait possédait environ 200 pièces d'artillerie, mais ne comptait que 150 soldats, mal fournis d'arquebuses , d'épées et de piques, et sans aucune espèce de discipline. Lancelot de Bréderode remplissait les fonctions de vice-amiral. Cette escadrille ne consistait qu'en six navires, défendus par cinq à six cents hommes ^.
1 Van Groningen, p. 255.
- Archives du royaume, /. /., vol. VIH, f. 96.
'> Archives du royaume, /. l., vol. VI, f. 389, 390, 394, 398 et 40i. — Correspondance de Hollande et de Zélande, vol. X, f. 186, 195 et 196. Correspondance de Gueldre et de Zutphen, vol. IX, f. 267. — Bob, t. I, f. 289. — Van Vloten, p. 150 et! 52.
Les gueux s'appliquèrent particulièrement a piller les vaisseaux de Hambourg, désirant venger de cette manière
la mort de Broeck*. , . . 1 .
Cependant, sur la fin du mois, Dolhain était a la tête de neuf grands navires et de vingt petits. Il avait résolu de s'emparer de Delfzyl ; mais il en fut empêché par le Portugais Gaspard de Robles, baron de Billy, frère de lait de Philippe II et gouverneur de Groningue. Tout ce que Dolhain pouvait faire, c'était de hasarder des excursions dans les villages et de boire dans les calices d'or et d'argent, produit du vol des églises. Il prit ses quartiers d'hiver dans le Nesserland, entre Emden et Reide, y faisant bombance avec ses compagnons de fortune et recrutant de nouveaux soldats. Comme, par leurs dépenses et la vente du butin, ils enrichissaient le pauvre comté.d'Ost- Frise, Edzard et son frère les regardaient comme des amis;' même l'un de ces seigneurs, Jean, était pensionné par l'Angleterre. Seulement pour ne pas se compromettre vis-à-vis du duc d'Albe , Edzard leur avait défendu d'établir leurs quartieis d'hiver dans la ville d'Emden 2.
Le comte de Meghem, Charles de Brimeu, gouverneur de la Gueldre et de Zutphen , avait été tellement épouvanté par les derniers brigandages des gueux qu'il porta à 60 le nombre des vaisseaux qu'ils avaient enlevés , dans le Vlie, aux habitants restés fidèles au roi, et à 4 ou S, 000 le nombre d'hommes qu'ils possédaient. Il y avait, dans ces chifl'res, l'exagération delà peur, comme, du reste, Meghem le reconnut plus tard. Ce qui est vrai, c'est que beaucoup de capitaines des pirates étaient de la Rochelle, qu'une partie de leur flotte avait été équipée dans la Tamise et qu'elle avait été pourvue des commissions du prince d'Orange et du roi de Navarre. Voilà ,
1 Correspondance de Hollande et de Zélande, vol. X, f. 204-. — Van
Groningkn, p. 42.
2 Archives DU royaume. Correspondance de Frise y vol. VI, f. i26-
sans doute aussi pourquoi il y avait, parmi les matelots et les soldais , un grand nombre d'Anglais et d'Ecossais , qui tous se faisaient remarquer par rincroyable acharnement qu'ils mettaient à saccager et à brûler les couvents et les églises *.
On aurait cru que le duc d'Albe , à l'aspect de cette masse de proscrits et de fugitifs que son système de terreur envoyait grossir les rangs des gueux, se serait arrêté dans les voies de sang où il était entré depuis son arrivée en Belgique, et qu'après les vigoureuses prises d'armes de nos émigrés, en 1568, il aurait fait quelques concessions à l'opinion publique. Mais loin d'en agir ainsi, il redoubla de rigueur. Pour s'en convaincre , il suflit d'écouter ce refrain lugubre de la mort. Il s'agit des exécutions de Tournai , qui avaient recommencé le premier mardi d'octobre I068, où l'on fit périr par le glaive deux censiers' du village d'Hollain, — Charles Gazier et Pierre Fiévets.
« Le 8 novembre, fut décapité Jean Tura. Il criait qu'il n'avait pas mérité la mort devant les hommes , mais
devant Dieu.
c( Le même jour, fut décapité un charron de Rume-
gies.
« Tous les deux étaient saccageurs d'églises.
« Le même jour fut brûlé vif un jeune homme du village de Grugeon, qui fut brûlé comme anabaptiste. Son corps fut mis sur une roue près du gibet de Maire.
« Le 10, fut décapitée, sur le marché, Catherine Legrand, femme de Mathieu Dumont, futailleur; elle était rentrée dans le giron de l'Église et elle mourut en bonne catholique.
a Le même jour, fut décapité Jean Van der Gens, grand doyen de la chambre et doyen des haute-lisseurs, pour avoir mis en pièces, à la halle, le tableau sur lequel on faisait prêter serment lorsqu'il s'agissait de déposer en
1 Archives du royaume. Correspondance de Gueldrc et de Zutphen, vol. IX, f. 271-295.
justice. Par là il s'était rendu coupable du crime de mépris des images.
c( Le même jour, Antoine Bourgeois, vitrier, tut condamné à être brûlé vif comme saccageur. Suivant l'usage, on lui avait donné le matin, pour son déjeuner, du pain blanc, du beurre et du vin. Il fit ôter le beurre, puis prenant le pain et le vin , il se mit à genoux contre un banc et fit la cène à la manière calviniste.
« Le samedi 17 novembre, le procureur général du roi lut et publia à la bretèque les noms de tous ceux qui avaient été bannis pour fait de troubles, ainsi que de ceux qu'on avait fait mourir par sentence des commissaires royaux, du magistrat et du bailliage.
« Le 28, tous les noms et prénoms des fugitifs et bannis furent aflichés au portail de Notre-Dame et dans plusieurs autres lieux. Une liste comprenait les bannis de l'année 1567, au nombre de 112, tant hommes que femmes. Il y figurait des bourgeois très-notables. Une seconde liste comprenait les bannis de 1568, au nombre
de 385. »
Après cet intermède,
« Le 5 décembre, fut décapité Jean Devillers, censier, après avoir fait ses prières à Dieu, étant confessé par un
cordelier.
« Le même jour, Antoine Petit, censier, fut brûlé tout vif. Sa sœur était venue à sa rencontre, l'avait embrassé deux fois, et lui avait dit d'avoir bon courage.
« Le même jour, Bastien, boulanger, fut aussi brûlé vif. Tous les deux étaient anabaptistes.
« Le même jour, fut décapité Henri Caret, porteur de sacs. Il mourut en bon catholique.
« Le même jour, fut décapité Pasquier; son corps fut
conduit au hapart,
« Le même jour, furent brûlés tout vifs Jacques Homart et Adrien Lebrun, et après qu'ils furent rôtis comme des cochons, ils furent mis sur des roues au hapart.
« Le 24 , furent brûlés vifs Jacques Jacolin, de Blandain ; Roland Bras , le fils d'Antoine Maes et le fils du meunier de Bailleul, près de Gliin.
« Le jeudi lo janvier loC9, furent décapités, un nommé Mononcle, de Bailleul ; Jacques Leclerôq, d'Esiaimbourg, lequel était diacre des huguenots, etLegland, de Pecq. Tous les trois ont été enterrés.
« Le même jour, Simon Flamend, de Bailleul, fut brûlé vif, et son corps mis à la justice de Maire.
« Le 19, furent décapités Louis Duprié, savetier, et Martin Delis, mercier. Ils moururent catholiques.
« Le môme jour, fut brûlé tout vif, Simon Duhault. 11 fut exhorté à retourner à la foi catholique ; mais il répondit qu'il avait fait profession de la foi hérétique, dans laquelle il mourut.
« Le même jour, Gaspard de Lespée, qui autrefois avait été sergent à verge du magistrat, fut brûlé vif pour sa méchante hérésie.
a Le même jour, fut aussi brûlé vif Christophe Madou.
« Le lendemain, furent décapités Claude Wagnon, tisserand, et Hercule, maître d'école. Après eux, Guillaume, retordeur; Arthur Dupire, du village de Rumegies; Jacques Wocquier, d'Estaimbourg, et le serviteur de Pierre Dailly, marchand, furent brûlés vifs comme pervers hérétiques.
« Le 21, Joachim Ternais, haute-lisseur, fut condamné à la peine de mort par l'épée, parce qu'il avait paru aux commissaires que, durant les troubles de 1566, alors que les rebelles s'étaient emparés de l'abbaye des Près, il s'était montré leur partisan, prêtant main forte à leurs pernicieuses et damnables entreprises, pour avoir tenu certain baudet avec lequel il aurait porté du pain auxdits rebelles, étant ce baudet chargé de deux paniers propres au transport des vivres,
« Le lundi 24, Louis Legrain, de Blandain, fut aussi décapité; mais il eut grande contrition de ses péchés, il
disait , en marchant à la mort , qu'il croyait fermement à
ses douze articles de la foi.
« Le même jour, fut brûlé Gervais Lagache, de Marquain et Colin Priez, de Néchin, eut la tête tranchée. Ensuite Jean Bis, Robert de Longuehaye et Gusman, le premier gueux de la ville, furent brûlés comme hereti-
flues
«Le mercredi 2 mars, on décapita David Boutry,
hôtelier de la Cloche, à la porte de Marvis; il ne cessa
de crier au peuple : « Messieurs , priez Dieu pour moi ,
afin qu'il me pardonne mes péchés. »
« Le même jour, Jean Delcpré fut décapité. En attendant le coup, il dit : « Seigneur, reçois mon esprit! »
« Le même jour, on décapita encore Augustin Mol, boucher ; Jean Cuvelette, passementier, et un villageois, Marc Fiévez, tailleur, qui dit : « 0 mes frères! je vous ai offensés; priez Dieu qu'il veuille me pardonner ma mauvaise hantise. J'ai été cause que je suis ici. »
« Le même jour, on décapita Lecarlier, de Rumegies, qui avait tenu bon dans les bois, avec ses camarades, et avait une fois percé le bras à un sergent. Il s'écria gaillardement : « Adieu, messieurs de Tournai, priez Dieu pour moi ; je m'en vais mourir. » Puis il se mil à genoux
et fut exécuté.
« Le même jour, on amena Arnould de Waubansart, surnommé Dieu Lannoy, parce qu'il remplissait le rôle de Dieu dans les mystères, représentations théâtrales du temps. Il commença par citer les paroles du roi David : « Bienheureux les hommes qui souffrent dans ce monde, pour leurs péchés ! » Et il ajouta qu'il avait les siens en horreur. Il se mit ensuite à genoux pour faire ses prières; ce qu'il fit par trois fois. Il supplia le peuple de prier pour lui et dit : « Ah! que je redoute la mort. » Enfin, il déclara avoir prié Dieu pour M. de Cuinchy S qm lui
1 Jacques de Blondel, seigneur de Cuinchy, gouverneur et bailli do Tournai et du Tournaisis.
!il
avait accordé terre sainte aux cordeliers. Après quoi, il se mit à genoux, et on lui coupa le cou.
« Le même jour, Jean de le Tombe fut décapité. Il ne fit autre chose que dire : « Dieu veuille me pardonner! »
« Le même jour, Pasquier Lebègue, de Valenciennes, fut décapité. Il ne prononça que ces paroles : « Je prie Dieu de me maintenir dans la vraie foi. »
« Le même jour, fut décapité Godefroid Du Fresnoy, seigneur de Thun, près de Saint-Amand. On avait dressé pour lui un théâtre exprès, où Ton vit monter un cordelier, un augustin et le curé de Notre-Dame. Le seigneur de Thun suivit avec trois soldats du château qui avaient reçu ordre de raccompagner. On le travailla pendant une heure pour le préparer à la mort; mais il ne voulut rien entendre. Il se mit plusieurs lois à genoux, puis il se releva, et en se relevant, il demanda un verre de vin, but à la santé du peuple et le supplia de prier pour lui. Mais il brava toutes les exhortations , toutes les remontrances des trois prêtres. En apercevant l'épée de justice , il l'embrassa. Comme ce seigneur n'était pas lié et que le théâtre était rempli de monde, le bourreau n'avait pas toutes ses aises, et il lui donna un coup sur l'épaule. Du Fresnoy se relève, le bourreau le renverse sur le dos et lui scie la tête. Elle n'est pas plutôt tombée qu'un long hurlement de deuil et d'effroi part des premiers rangs des spectateurs et se communique de proche en proche jusqu'à la portion de la foule qui n'avait rien vu. Les soldats et les ofliciers finissent par n'y plus tenir, et bientôt c'est dans les rangs mêmes de l'escorte qu'éclatent les plus violents murmures contre cette atrocité. Un soldat donne au bourreau un coup de pied , qui le jette du théâtre. Le peuple, voyant ce désordre, s'enfuit, et les militaires, ne sachant comment interpréter toute cette scène, tirent leurs épées et frappent les bourgeois, de sorte qu'ils en blessent grièvement une vingtaine; les bourgeois se forment en escadrons pour faire justice des militaires, et les officiers fondent sur ces derniers pour les empêcher
A. maltraiter les bourgeois. Enfin, le tumulte cesse et le înrr du seiineur de Thun est porté au château^ Son crime ftt d'aSrdonné les clefs de l'église de saint Quen-
""rL'Srir&. Souveral. d« -«.«e ^
Tpïe mais une fois dans les flammes, il poussa des
roi déclara avoir mérité son sort pour s être montre „" dèleTson Dieu et à son souverain et pour a™, chame des psaumes, la nuit, dans les rues de Tourna.. H se mit à genoux et dit au bourreau : Frappe.
^ Le môme jour, Nicolas Duquesne, se>'gent de ^^lle fut décapité. Il avait aidé à briser les '>^.«S«^d an Anvers montra un repentir sincère et avoua qu il avait plus d une Sis fS tort a'u monde dans son office de ^rgenl^ « Mourons dans la crovance de nos pères, » dit-i a un autre condamné Jean Gombault, qui résista à ses mstances. '""'"puis ce fut le tour d'Eloi D-camps autre sergent de ville- de Nicolas Hellebaux, mercier; de Mahieu, dra p e d'unUmme du village de BaiUeul. On amena encoe du château Gérard Devos, couturier, et un vieillard de NécWn; ils furent tous brûlés vifs et leurs corps exposes
' 'V Le lu'ndi ?Slet, on plaça de grand matin un pilori sur le'mlrîhé pour y brûler Jean Hor„ez,eune ho^,^^^^ mnripr • mais comme i .se convertit, il ne fut que décapite. ruTuTdi 22 août, fut décapité un jeune homme d'Esplechin pour avoir chanté des psaumes et vendu des livres bérétiaues II se repentit et mourut catholique. ''"fLe vendredi 7 octobre 1569. Balthazar Taffm fut pendu sur le marché de Tournai, pour n'avoir point cornnirii h la barre du duc d'Albe. , , ,.
^ " L jeudi, fut brûlé Jean Seret, qui avait ete diacre pendant les prêches. Son corps fut mis au Impart.
« Le lundi 28 novembre, fut décapité Jacques Robert, riche marchand. Son corps fut porté à saint Piat par les anciens bourgeois, suivis d'un cordelier et d'un augustin; puis, ce fut le tour de Piemant, boulanger, d'Arnold de Herlo et de Jérôme d'Antoing.
« Le dimanche 5 mars 4570, furent encore affichés au portail de Notre-Dame et ailleurs les noms de 45 per^ sonnes bannies, avec confiscation de leurs biens, pour ne point avoir comparu à la barre du conseil des troubles.
« Le mercredi 22, furent décapités, par sentence des commissaires, Jean de Selon, âgé de 84 ans, du village de Lecelle ; Jean Dewaltines, boulanger, aussi fort âgé, et Charles Levaillant. Ce dernier criait toujours : « Mes frères, priez Dieu pour moi. » Il dit aussi : c( Mes frères, veuillez amender votre vie, car notre bon Dieu a toujours les mains ouvertes pour vous recevoir en grâce. Gardez-vous du péché d'ivrognerie, car tous les maux en proviennent, tels que paillardise, homicides et larcins. Si lu es ivrogne, lu es larron; si tu as quatreou cinq enfanls à la maison et qu'ils aient besoin d'une paire de souliers, tu diras à ta femme : je n'ai point d'argent, et la veille, tu auras été à la taverne dépenser tout ce que tu avais. N'es- tu pas larron, car les enfants ont besoin de tout ce que tu as dépensé. » Il demanda ensuite au peuple de dire un Pater et un Ave pour son àme, afm que Dieu lui fît miséricorde, lui pardonnât ses péchés et le reçût dans le royaume des cieux. » Et après avoir encore une fois dit au peuple de s'amender, il se mit à genoux, et le bourreau lui coupa le cou.
« Le mercredi 12 avril, fut pendu Adrien Becq et décapité Jacques Poilu, messager d'Anvers, qui avait qualifié le saint sacrement de Jean le Blanc et proféré d'autres blasphèmes.
« Le 17, furent décapités Adam Lecocq, pour avoir fait faire plusieurs insolences pendant les troubles; Ernould, laboureur et marchand, et Roland de Quersenne, de Tem-
l'Église '. » , . ,.„nivée des commissaires du duc Et Valenciennes L»n.vee ûe "> ^^ e^écu-
uons Des le n janvier lôo ^^^^^. ^ ^
sont décapites, lun deux P"»' " nrêche; le lende-
réalise de Saint-Josepli, ou se faisait 'e Precne ,
a, vingt autres subissent le même sor • Et que on^n
s'imagine pas qu'il ^'^^';fJ''^;\^fZLnV^, des non, c'étaient des «rudiS' de riches a
peintres distingues. ^«"1 f .^"•f'^nùr d'attirer les de richesse, de «avoir, de laler^t, e aa sur q
soupçons des sicares u d d A^ • JJ "^"^.^ J„^, „„
c'était la mort. Le 19 ^^"^f^' VZ,,~faud- le 28, sept
vieillard de 70 ans, meurent «"J^ f^^^^^^^^^^^^
autres vont augmenter celte san?-lante hecj'«
les exécutions ne se succèdent pas avec assez ue i
, cnroni,.e .e .«t ce ,ui ^^^^^"^^ s:::j'<::o:s^
depuis l'an im im"'en Van ^■'^.''"'^JXmL par mcolas Le nmirissime et rMrendiss.me ('f''''\^^tZToier grand vieaire
Sourdoier, bourgeois de '^^'f '/V^; '"" aue d ToT™^ de la eaihédrale. (Manuscrit de a b>t>l>otheque <le Tourna ,^
PU BoïACME. Conseil des troubles, vol. XXX\I, f. ooO.
Histoire de Tournai, t. II, P- 185-190.
m llii ->
au gré du duc d'Albe ; le 5 mars, il commande un massacre général des prisonniers enfermés pour cause politique: cet ordre barbare coûta la vie à plus de 1,700 personnes * ; c'était un spectacle épouvantable : sur la terre gisaient, éparses ou amoncelées , des victimes de tout sexe et de
tout âge.