LE « NÉGRE-ANGLAIS »,, OU TAKI-TAKI
La population des villes, de même que celle des plantations, parle le « nègre-anglais », qui est la langue nationale de la colonie de Suriname. L'histoire du « nègre-anglais » est fort simple.
Les nègres qui étaient importés d'Afrique à Suriname ne comprenaient
naturellement pas la langue de leurs maîtres, pas plus du reste que ceux-ci celle de leurs esclaves. Pour essayer de se faire comprendre, les esclaves par laient dans leur propre langue aux planteurs qui les faisaient travailler. Or, à cette époque, les juifs portugais, chassés du Brésil au xvir siècle, étaient, de même qu'ils le sont encore maintenant, les premiers planteurs des colonies européennes. Par suite des nécessités des relations journalières, les mots fondamentaux du « nègre-anglais » furent empruntés au portugais et prononcés avec l'intonation africaine. À l'époque où la colonie appartenait à l’Angleterre, beaucoup d'Anglais s'y fixèrent; c'est alors qu'un grand nombre demmots anti semmelémntlauxamotstportuSaistetaéme "enr ehasserent quelques-uns pour prendre leur place. Voici quelques mots de « nègre-
anglais » empruntés à la langue anglaise
Blakka, venant de Black (Noir) ; Dagoe, — Dog (Chien); Bikassi, — Because (Parce que).
Lorsque la colonie fut devenue hollandaise, le « nègre-anglais » subit de nouveau de nombreuses modifications.
Les contingents successifs d'esclaves, importés d Afrique, parlant différentes langues, eurent à apprendre le langage de la colonie et y apportèrent chacun une-accentuation difiérente tLes:mésres mes dans mamcolonme eee à-dire les créoles, donnèrent une plus grande régularité et une plus grande pureté à la prononciation.
À cause de ces diverses influences, le fond de Îa langue ne put conserver un caractère complètement portugais; mais 1l [ui reste néanmoins un certain air de famille avec les langues du sud de l'Europe. Ainsi la langue eut beaucoup de mots se terminant par des voyelles; tels sont : mura, mindri, mapokro, etc., ce qui la fait ressembler à l'italien au point de vue de la prononciation.
Quelques mots français se sont aussi introduits dans le « nègre-anglais ».
C'est surtout depuis 1816, date à laquelle [a colonie fit retour à la Hollande, que le « nègre-anglais » a subi d'importantes modifications. De nombreux mots hollandais se sont introduits dans l'ancienne langue et en ont fait sortir beaucoup de vieux termes. Citons quelques-uns de ces nouveaux vents
Doifi, du hollandais Duif (Pigeon); Siki, — Ziek (Malade).
Un grand nombre de ces expressions primitives si caractéristiques se sont perdues, parce que les nègres se contentaient d'exprimer leurs besoins par des mots nouveaux quand cela était nécessaire.
Cette langue est si pauvre en mots qu'il est souvent difficile d'en faire des traductions même approximatives.
Le « nègre-anglais » ne peut être appris que par l'usage. L'Européen acquiert facilement et sans beaucoup de peine les mots et léstexpressions qui lui sont les plus nécessaires; mais le langage des nègres est souvent si imagé et si énigmatique, que, même après un séjour de plusieurs années, beaucoup de choses sont encore incompréhensibles pour les blancs; 1l n y a que ceux qui sont restés longtemps sur les plantations et qui ont été en contact quotidien avec les nègres qui aient pu apprendre complètement leur langue.
Dans les relations journalières, les nègres s'expriment trés clairement, et même d'une facon très rapide, quelquefois même avec plus de brièveté et de concision que les Européens.
Le nombre considérable de proverbes que renferme la langue est un exemple de cette concision. Quelques-uns sont spirituellement composés et ont souvent un sens profond, quoique beaucoup révèlent un état moral peu élevé, au moins pour le moment où ils ont été composés. Il n’y a aucune circonstance de la vie, il n’y a aucune conversation auxquelles on ne puisse appliquer un ou plusieurs de ces proverbes. Ils ont une allure toute spéciale enRocnensquals expnment désnidées trés complètes enr trés peu de mots; aussi ces idées sont-elles difficilement compréhensibles pour un Européen.
Par contre, lorsqu un Européen sait bien les proverbes et les applique à propos, ul luirest aisé de se faire comprendre des nègres et de gagner [eur confiance; c'est. surtout 1c1 que l’on peut dire : celui qui connaît les proverbes connaît le peuple.
Les interjections, les exclamations et les onomatopées sont très nombreuses dans le « nègre-anglais ». Ce sont là les caractéristiques d'une langue peu cultivée et pauvre, parlée par un peuple à passions vives et plein d’imagination; par exemple, « Sja! » est l'expression de la plus vive indignation, en même. temps que du plus grand mépris, dans cette phrase : « Sja! wan tigri masral — Quel tigre sanguinaire que ce maître! » Pour montrer combien, en effet, cette langue est pauvre en mots, il suffira d’en citer quelques exemples; ainsi : herbe, feuille, ivraie, laine, plume, cheveux, sont traduits par une seule expression : ©iwiri,»; — « swifi » veut dire, à la fois : doux,
délicat, agréable et sucré, — et, en outre, il peut servir de superlatif. Ainsi,
LES NÈGRES SÉDENTAIRES. b7ÿ
avec « bosi », qui signifie « baiser », on dit : « Switi lobi bosi », un baiser reçu très agréablement.
Citons deux exemples d'expressions imagées employées dans la conversation usuelle; la phrase : « Attendez qu'il fasse frais » se traduit par : « l'an iem son de kouroe », ce qui littéralement veut dire : « Attendez que le soleil soit froid. » — « Le soleil se couche » se traduit par « Son de go na boest »; littéralement : «le soleil entre dans le bois ».
La grammaire du « nègre-anglais » est très simple. Nous allons passer en revue lesmdhitiérentes tpartecquslaicomposent.
Comme remarque générale, nous dirons que la construction des phrases est anglaise, tandis que l'orthographe, fixée par les Européens, est généralement néerlandaise ou allemande.
De l’article. — L'article défini est le même pour les deux genres; au
sinsulien dr et an plurielden. lise déchne dela" Sconsumante es
SINGULIER PLURIEL Nominatif. Da, le, la. Dem, [es Génitif. Porda, du. "dela: V’o dem, des. Datif. Gide au le. Gi dem, aux.
Aeccusatil, "DS ME A. Dem, les.
Voretpe1 sont-deux prépositions dont.leséns éêit de et à. L'article indéterminé un, wan est également invariable et se décline
comme l'article défini; naturellement 1l na pas de pluriel :
Nominatif. Wan, un, une.
Génitif. Vo‘wan, d'un, dune.
Dati Gtwan, àtun. amne.
Accusatift. Wan, un, une, |
Du substantif. — Le nègre-anglais ne reconnait aucun genre pour les substantifs; nous venons de voir qu'il en est de même pour les articles. Le substantif est invariable dans tous les cas du singulier et du pluriel.
Voici comment on indique les cas pour un substantif précédé de l’article
défini :
SINGULIER PLURIEL Nominatif. Da boekoe, leAlhiyre. Dem boekoe, es nyres: Génitif. Vo da bockoe, du livre. Vo dem boekoe, des livres. Datif. Gt da bockoe, au livre. Gi d2m boekoe, aux livres. Accusatif. Da bockoe, lettre Dem boekoe, les livres.
Les nègres se servent comme substantifs de presque tous les adjectifs
et dé presque tous les verbes. Il y a de nombreux substantifs composés.
De l'adjectif. — L'adjectif est invariable pour tous les cas et pour tous les genres; il se place devant les substantifs : Da ouy'roe tata, lEMrenx pere.
Da ouwroe mama, la vieille mère.
Vo da ouwroe mama, de la vieille mère.
Dem ouwroe mama, les vieilles mères.
Sauf une exception, le comparatif se forme en mettant le mot moro (plus) devant l'adjectif, et le superlatif en accentuant plus fortement le mot
moro.
Les noms de nombre sont les suivants :
Wan, (ne Twalfoe, douze. Fotentin, quarante.
Toe, deux. T'in na dri, tFeIZE. Ferfitentin, cinquante. Dr trois. Tin na fo, quatorze. Siksitentin, soixante.
lo, quatre. Tina jen, quinze. Sebitentin, soixante-dix. Feuft, cho. Tina sisi, Selze, Attitentin, quatre-vingts. Siks1, SIX. Tin na sebr, dix-sept. Negitentin, quatre-vingt-dix. Sebr, sept. Tina alt, dix-huit. Wan hondro, cent.
Ati, huit. Tin na negi, dix-neuf. Toe hondro, deux cents. Negt, neuf. Twentir, vingt. Wan doezend, mille.
Pin, dix. Dwenti na wan, vingt-un.
ET, onze. Dritentin, FDÉTIEC,
Ainsi 1853 se dirait, en nègre-anglais : Wan doezend ait hondro nanga ferfitentin na dri.
Du pronom. — Les pronoms personnels sont invariables; ce sont : Ms,.3e. W1, nous.
Joëstu. Oen ou Oenoe, vous. A, Hem, il, elle. Dons, alsrelles:
Pour imciquer les cas Mon se sermdempo et Mens Lcomiemous l'avons déjà vu à propos de l’article.
Lorsque les nègres parlent entre eux ou avec des enfants, ils se servent de Joe. S'ils adressent la parole à des personnes âgées ou à des supérieurs, ils emploient, au lieu du pronom, un substantif qui désigne la qualité de la
personne à laquelle ils parlent. « M3 papa sa fjari mi na doro ? — Mon père
veut-il sortir avec moi? — Hoereli pikien Missi de soekoe? — Quel enfant cherche madame? »
Les pronoms possessifs sont les mêmes que les pronoms personnels, lorsqu'ils se trouvent devant les substantifs ; quand ils les suivent, ils sont précédés de vo; par exemple : « dem tata vo wi, — les pères de nous.»
« Le mien, le tien » s'expriment en mettant di vo devant les pronoms personnels, di étant une contraction de disi, « ce, cette ».
Du verbe. — Une des particularités les plus remarquables du nègreanglais est qu'il ne possède pas de verbe passif. Cependant quelques verbes actifs sont employés passivement, sans subir le moindre changement; mais, en général, le verbe passif est exprimé par une circonlocution, ce qui est une grande difficulté pour l'étranger qui veut apprendre le nègre-anglais.
La conjugaison du verbe est très simple. C'est l’infinitif qui, sans subir aucune modification, forme tous les temps : pour le présent, il est précédé de des pour leMutur (dé soret satetbonr lé passe de berr.
De; «hètretommet somoallèrs Sont denmyernbestqmuimMenstentunmdébene damment des conjugaisons qu'ils servent à former. Au contraire, ben et sa ne se trouvent jamais seuls.
Les ditilérentes personnes du verbe, au singulier etat pluriebnse dis tinguent par les pronoms personnels.
La conjugaison du verbe est bien simple, avons-nous dit; cependant les nègres trouvent encore moyen de la rendre moins longue en supprimant les verbes auxiliaires, quand il ne peut pas y avoir de doute sur l'idée qu'ils veulent exprimer; du reste, beaucoup de verbes ne prennent jamais de au présent. Quand il peut y avoir doute, les gestes suppléent à la parole.
Voici comment se conjugue un verbe « nègre-anglais ».
CONJUGAISON DU VERBE oo NJAM >» MANGER
INDICATIF IMPARFAIT PRÉSENT { Je mangeais M1 ben de njam, et
Mi de njam, Je mange. | Je mangeai.
Joe de njam, Tu manges. Joe ben de njam, Tu mangeais. A, Hem de njam, Il mange. A, Hem ben de njam, 11] mangeait. W3 de njam, Nous mangeons. W1 ben de njam, Nous mangions, Oen de njam, Vous mangez. Oen ben de njam, Vous mangiez.
Dem de njam, Ils mangent. Dem ben de njam, Ils mangeaient.
:HARFAÎT ET PLUS-QUE-PARFAIT { J'ai mangé Mi ben njam. et | J'avais mangé.
PREMIER FUTUR Mi de go njam.
DEUXIÈME FUTUR Mi sa njam.