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Je n’ai pas donné l’idcc de ccs éludes à iM. le D' Emile Laurent, mais une heureuse circonsLance nous ayant mis en relation, je lui ai conseillé de réunir les nombreux matériaux qu’il avait patiemment accumulés. Le livre est fait et je dois le présenter au public.
Ce ne sont pas seulement les hommes de science ou de loi, qui trouveront dans cet ouvrage de précieux renseignements. Nous pensons aussi que le grand public, cette foule composée de gens qui lisent pour s’instruire un peu en s’amusant beaucoup, curieux d’apprendre et désireux de se distraire, pourra trouver quelque plaisir à parcourir ce volume.
On m’a souvent demandé pourquoi l’on s’attache avec tant de passion aux questions relatives aux alfaires criminelles : on suit avec avidité l’évolution d’une enquête, les tâtonnements d’une instruction, les débats de la Cour d’assises. H faut donner une pâture à ce véritable besoin: c’est là l’origine du succès marqué des romans judiciaires et de leur publication indispensable dans la presse populaii e.
L’homme a besoin de sensations, il aime à être ému. Cet amour des causes criminelles remplace l’engouement extraordinaire du moyen-àge pour les contes ou fabliaux. Nous sommes plus réalistes, et cependant; comme les
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eiifanls, nous aimons les liisLoires (Je In-igands, les récits (jiii agissent à la fois sur les sens et le cœur. C’est une vogue comparable à celle qu’eurent pendant cinq siècles les romans de chevalerie.
Ce n’est pas le résultat d’une curiosité malsaine. C’est le fait d’une préoccupation qui se montre dans tous les rangs de la société. Il y a là une question sociale. Nous nous sentons tous unis par des liens de solidarité et l’animalité d’un acte, la monstruosité d'une action nous frappent d’autant plus qu’à notre époque, les mille voix de la presse mettent au courant de tout ce qui se passe et nous donnent la crainte instinctive d’un danger menaçant pour chacun de nous.
Cette sollicitude inquiète est de l’effroi. Le désir de connaître est enfanté par l’instinct de préservation.
Ajoutons aussi que la civilisation nous a rendus bons et que nous nous attachons aux faibles, aux déshérités, aux malheureux. Le petit voleur, l’escroc ordinaire n’intéressent pas plus que des maraudeurs ou des commerçants imbéciles. Mais le grand criminel, par l’atrocité de ses meurtres, le nombre de scs victimes, ses mouvements passionnels, ses combinaisons compliquées, paraît sortir du vulgaire. Il semble qu’il y a là comme des forces perdues, et chacun cherche ce qui a pu ainsi les faire dévoyer. La conscience sociale s’interroge et se demande de quel côté est la responsabilité.
. Qu’est-cc donc que le criminel? Il y a deux écoles en présence ; l’école italienne et l’école française.
Les Italiens avec Lombroso font jouer un grand rôle à l’bérédilé, à l’atavisme môme. Le criminel, disait-on
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d’abord, csl un sauvage égaré dans notre civilisation, un homme des époques préhistoriques, né tout à coup |)armi nous avec les iustincls et les passions de ces premiers âges. On a ensuite soutenu que le criminel-né était un homme palhologique : chez lui, ou constatait plus souvent des dispositions anatomiques ou des particularités que l’on rencontre avec une moindre fréquence chez les honnêtes gens. On a môme assimilé le ciiminel au fou moral à mesure que les progrès de la science dans l’étude des maladies mentales eurent montré l’existence de certaines folies, les folies
morales, caractérisées par des troubles dans les sentiments. La folie morale peut être rapprochée de ces formes épileptiques dites larvées dans lesquelles il n’y a pas les manifestations bruyantes du haut-mal ; comme la véritable épilepsie, elle est capable de provoquer tout à coup du délire avec impulsions soudaines, c’est pour cela que Lombroso a définitivement avancé que le criminel-né jjouvait bien n’ôtre qu’un épileptique. La criminalité est ainsi devenue une névrose.
Depuis dix ans que nous avons commencé ces études, dans nos travaux, dans ceux de nos élèves, nous nous sommes placé sur un autre terrain. A Rome, au premier Congrès d’Antbropologie criminelle, dans les discussions que nous avons soutenues avec Lombroso, nous avons essayé de prouver qu’il fallait admettre l’existence de deux facteurs : facteur individuel et facteur social; ce dernier étant le plus imporlant. Le facteur individuel n’a qu’une influence lout à fait restreinte. S’il j)rédomine et si le coté palhologique s accuse à Ici point que son évidence soit manifeste, on a alors allaire a un fou et non à un criminel. C’est la volonté accomplissant un acte et non l’acte lui-même qui fait le crime.
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Nous 110 croyons pas à ce fatalisme et à cette tare originelle. On naît prédisposé à la folie, on devient fou. Mais c’est la société qui fait et prépare les criminels.
Nous croyons, et le livre d’Emile Laurent le montre clairement, que les criminels présentent un plus grand nomlire d’anomalies ou de défauts physiques et moraux que les honnêtes gens. Mais on peut trouver chez ces derniers les mêmes particularités, ce qui prouve bien que ces signes ne sont pas à eux seuls une caractéristique suffisante de la criminalité. Sans doute, dans l’Organisation psychique et physique du criminel, il y a des anomalies, mais celles-ci proviennent de l’état social défectueux. S’il est anormal au point d’être malade, il faut le déclarer irresponsable, et nous déclarons tel : celui qui, après examen, nous montre des symptômes physiques et moraux attestant une maladie des centres nerveux, maladie qui, au moment de l’acte incriminé, l’a mis dans l’impossibilité d’agir autrement qu’il n’a fait.
Nous naissons avec des aptitudes, des instincts, des passions, mais non avec ce qu’on appelle le « sens moral ». Celui-ci n’a pas de localisation cérébrale proprement dite. Cette faculté de discerner ce qui est le bien ou le mal dans une société, d’en apprécier la morale, est un effet et une conséquence de l’adaptation et de la vie dans ce milieu social. C’est ainsi que nous acquérons ce sentiment avec ses qualités et ses défauts, que nous prenons les vertus et les erreurs du moment, les préjugés mêmes de notre époque.
Tous les modilicateurs agissent sur l’état physicpie, intellectuel et moral de l’homme. Une collectivité humaine est une agrégation d’individiis dont le système nerveux est dilléreiit et <pii n’a pas évolué de la même manière.
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Co son! ces varielés (jiii conslilucnt les couches sociales. CommeiU les dislingiier? Ce ne sera pas par la position, la richesse, rinsiriiclion, mais j>ar les manifeslalions de leur existence cérébrale. L’homme aime, pense et agit, de là des distinctions par la prédominance ou des sentiments, ou de rintelligence ou de l’activité.
D’après la localisation qui a été faite de chacune de ces trois facultés, nous distinguons les couches sociales en frontales, pariétales, occipitales.
Les dernières sont les plus nombreuses : elles sont composées d’instinctifs. Les couches supérieures ou frontales sont les plus intelligentes. Dans les couches pariétales, on rencontre surtout les individus d’activité, de caractère, les impulsifs.
A cette division répondent trois grandes catégories de criminels : les frontaux, les pariétaux, les occipitaux. C’est parmi \os criminels de pensée qi\ on rencontre les criminels aliénés. LeD-- Emile Laurent a montré le grand nombre de ces pathologiques dans les prisons de Paris. 11 est en elTet bien certain que le nombre des malades augmente, que celui des criminels vrais diminue et que grandit ainsi de plus en plus l’intervention médicale.
Les criminels d'aeles sonl les criminels par impulsion ou par occasion. C’est sur eux (|ue peuvent avoir quelque iniluence les châtiments et les peines.
Les criminels de senlimenls ou ddnslincls sont les vrais criminels, les insociables par l’énergie et la fréquence de manifestation des instincts les plus égoïstes.
La topographie cérébrale nous a appi'is (|ue c’est dans ces
trois groupes d’oi'ganes cérébraux : la partie occijiitale, la
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partie frontale, la partie pariétale ipie résident les sentiments, l’activité, l’intellin-ence. Mais nous ne savons pas encore exactement le siège des inslincts ou facultés essentielles, primordiales, que l’on constate chez les animaux et chez l’homme, ainsi que l’a prouvé Gall dans son admirable livre sur les fondions du cerveau cl sur celles de chacune de ses parties. Plus tard, Auguste Comte, dans ses efl'orts pour constituer une théorie cérébrale dont il a montré l’importance et la nécessité pour l’explication des phénomènes sociaux, a fixé à dix-huit le nomhre de ces fonctions du cer-
veau.
Si la clinique, l’expérimentation n’ont pas encore établi leur siège exacl, nous savons au moins, d’une manière positive, que l’existence de quelques-unes de ces fonctions ne saurait être douteuse. Il y a des instincts qui président à la conservation de l’individu, de l’espèce, des instincts de perfectionnement (par destruction ou par construction), des besoins de domination (orgueil), ou d’approbation (vanité), des instincts sociaux tels que l’attachement, la vénération, la bonté.
Nous ne citons que les principaux, ceux de la région alVective ou occipitale. Mais il en est d’autres pour les fonctions intellectuelles et les qualités pratiques. Tous sont localisés dans des ganglions ou organes spéciaux qui présidenl à des fonctions isolées. Le cerveau ii’cst qu’un agglomérat, une colonie de ces ganglions.
Ce qu’il faut bien savoir surtout c’est qiTun de ces ganglions peut être assez prédominant pour caractériser à un moment donné l’exislence cérébrale. De là, ces fails qui paraissent inex|)lical)les, d’individus si débauchés parfois.
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malgré une vie extérieure (rappareuce respectable, d’autres ayant tous les dons delà rortune et se laissant aller à voler des objets d’une valeur insigniliantc, et enfin des scélérats ou des voleurs assassins manifestant pour leurs enfants et leurs femmes les sentiments de tendresse les plus ex(|uis.
C’est par la prédominance de cette partie occipitale et les relations de celle-ci avec les viscères que s’établit cette véritable personnalité double si évidente de certains sujets émotifs, mais plus ou moins accusée, physiologique, naturelle chez tous. De \k ces tendances, ces penchants, ces désirs, ces besoins irrésistibles finissant même par annihiler toute volonté ou toute pondération des parties qui président à l’intelligence, à la méditation, à la réllexion. La satisfaction d’un de ces instincts c’est le calme, le bien-être. Souvent le bonheur paraît être là.
Lorsqu’il y a développement harmonieux entre les différentes parties, c’est l’équilihre cérébral , la vertu ou la disposition organique la plus favorable aux relations du milieu social. S’il y a, au contraire, atrophie ou exagération d’une de ces parties, c’est la déséquilibration, ou le vice, ou le crime.
Et comme la partie purement instinctive est en relation avec les viscères, c’est dire que toutes les circonstances sociales les déterminei'ont. C’est le « mal de misère » qui pinduira le- plus grand nombre de criminels. Le milieu social est à améliorer, car bien souvent le bien-être moral n’est que la conséquence du bien-être physique. C’est un. proverbe, ancien et toujours vrai, que l’excuse du méchant est d’être un malheureux.
L homme s’agite, mais c’est la société qui le mène, c’est-
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à-clire le pousse, le comluil,, l’aiguille dans Udle ou telle direction. Le remanjuable ouvrage du D'' Colajanni sur la Sociologie crimmelle le démontre à chaque chapitre,
Les criminels sont surtout des passionnels, c’est-à-dire des occipitaux. Mon excellent ami Tarde a dit : t le criminel n’est pas plus, à vrai dire, un produit social (juTin produit naturel; il est — qu’on me passe le mot — un excrément social. » Est-ce une image ou une comparaison ? Nous préférons dire que c’est parfois un produit tératologique, un monstre, quelque chose comme une tumeur maligne, ou un parasite.
Il faut bien tenir compte aussi des habitudes longuement acquises par plusieurs générations. Si l’habitude est une seconde nature, avance Pascal, la nature est aussi une première habitude. N’est-ce pas ainsi qu’il faut comprendre l’inlluence de l’hérédité.
Les signes de dégénérescence physique et morale que nous constatons ne proviennent pas comme une résurrection d’une manifestation de l’atavisme, c'est une déviation véritable du type de l’homme normal, comme l’a montré Morel. Ce sont les influences du milieu, de ralimentation, des boissons mauvaises et perturbatrices des fonctions du système nerveux, des maladies comme la tuberculose, la syphilis, etc. , dont les microbes grouillent comme les poux dans les demeures des misérables.
Les organisateurs du Congrès de Rome de 1885 nous liront l’honneur de nous demander une maxime indiquant nos idées sur les criminels et la réforme pénitentiaire. Je répondis par cette phrase qui résume toute ma pensée : <1 A notre époque la justice llétrit, la prison corrompt et les sociétés ont les criminels qu’elles méritent » .
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Le milieu social a une iiilliicnce si graiiflc qu’il imprime sa caractéristique aux criminels qu’il produit ou voit naître. De là, la nécessité de différencier le criminel rural et le criminel urbain. Dans l’étude de la criminalité française, j’ai montré depuis longtemps (ju’il fallait faire une place distincte au milieu parisien. C’est ce que met bien en évidence le livre de Laurent. Le type, le plus souvent décrit, est le « pâle VOYOU » le dernier terme de la dégénérescence du parisien. C’est un produit de <‘parisinose », sorte de cachexie de la capitale, de malaria lutécicnne.
Le D'' Cmile Laurent, qui a été pendant quelques années interne à rinlirmerie de la Prison de la Santé, n’a étudié que des hommes. Nous ne larderons pas, grâce à la généreuse initiative de notre éditeur, à publier dans cette hihliolhèque des études semblables sur la criminalité des femmes et des enfants, observée dans des conditions semblables.
Nous réaliserons ainsi les désirs delà direction du Service pénitentiaire au Ministère de l’Intérieur et ce sera une gloire pour M. Herbette, qui apporte à son œuvre tant de science et tout son cœur, d’avoir transformé les prisons en lieux d’étude. Nous espérons bien y voir un jour une clini(jue médico-légale.
L’ouvrage du D'Emile Laurent est un premier jalon et nous le croyons appelé à uu grand succès. Il intéresse les personnes comj)étcntes que ces questions préoccupent par profession eomme les magistrats, les avoeats, les médecins, les adminislrateurs.
Mais le grand public, lui aussi philosophe et moralisle, qui sent là une (juestion vitale trouvera 'dans ce livi'c, essentiellement documentaire, des renseignements jirécis, des
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observations judicieuses. !1 verra de près celle plaie, il comprendra celle misère. Peul-èlre meme en saisii’a-l-il b*s causes. Pou r moi, elles paraissenl .se dégager de ce Iravail.
La pliiparl de ces ci’iminels pai-isiens sonldes paresseux, sans liabilude de Iravail réglé, el demandanl, dès le début de la vie, à des professions étranges ou inavouables, le plus souvent improvisées, des moyens d’existence.
La société souffre de cette libre initiative des jeunes gens, livrés à toute la fantaisie de leur âge, à l’entraînement des exemples. De notre temps, tout individu, de 18 à 25 ans qui ne travaille pas, devrait être considéré comme dangereux et envoyé dans une armée coloniale.
Les statistiques montrent que plus un peuple est paresseux, plus il renferme de criminels.
Il n’y a pas de meilleure preuve de la nécessité et de la glorification du travail. Qui ne travaille pas est coupable et tôt ou lard peut devenir criminel. C’est le travail qui nous fait libres cérébralement en nous affranchissant des suggestions de la partie occipitale où sont localisés les instincts les plus égoïstes.
Le progrès social doit consister à ne pas faire de déclassés et à donner à tous la possibilité de travailler. Georges Leroy a dit dans ses Lettres sur les Animaux : « Quand on considère toutes les conditions et tout l’appareil devenus nécessaires au bonheur de l’homme oisif cl civilisé, au petit nombi’c de ceux qui jouissent et au nombre prodigieux de ceux qui souffrent, parce qu’ils désirent, on .serait presque tenté de croire que l’espèce entière aurait gagné à être moins instruite ». Cette criminalité parisienne, plus douce et comme [)lus civilisée, est [dus fourbe et plus
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astucieuse. Elle a perdu en férocité ce qu’elle a gagné eu bassesse et en lâcheté.
Le I)^ Emile Laurent aborde tous ces problèmes qu’il a vus de près et nous recommandons vivement son ouvrage dont la lecture attrayante vous empoigne tout entier et vous livre aux réllexions les plus tristes sur les misères humaines.