‹ Les habitués des prisons de ParisChapitre 100 sur 132 · CHAPITRE XXAI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXAI

LIÎS SIMLT.ATEL'llS DANS LES PRISONS

Le genre de simulation le plus fréquent dans les prisons consiste à se faire passer pour malade afin d’entrer à l’infirmerie et d’échapper ainsi aux ennuis de la prison et particulièrement de la cellule. Tous les jours, à la Santé, il se présente à la visite médicale environ vingt-cinq ou trente détenus, dont dix au moins n’ont rien. L’un se plaint de tousser toute la nuit pour se faire déclasser de l’atelier de sacs en toile, où l’on respire beaucoup de poussière ; l’autre a mal à un bras et voudrait bien ne plus travailler à l’industrie malsaine et dégoûtante du cuir factice; l’autre a mal à une jambe et voudrait bien un travail assis. Avec un peu d’habitude, tous ces artifices sont sûrement déjoués : chacun est renvoyé à son atelier, et, si la supercherie est notoire, le directeur avisé, gratifie le drôle d’une punition plus ou moins sévère.

A côté de ces cas de simulation,, on peut dire innocente, on a « le maquillage ». Le détenu qui se « maquille» détermine chez lui une maladie plus ou moins grave destinée à le préserver soit du cachot, soit du transfèrement en centrale, soit de la déportation quelquefois. J’ai déjà parlé d’individus qui se versent de l’acide sulfurique sur les mains pour se faire des brûlures, d’autres qui se contusionnent à dessein un genou pour amener une hydarthrose. Ils ont recours à des procédés plus

LES SIMULATEURS DANS LES PRISONS

dangereux encore. Ainsi, un maquillage quelquefois employé est le suivant: le détenu cache dans sa cellule, ordinairement dans la lunette de sa fosse d’aisances, un morceau de viande qu’il laisse corrompre pendant quelques jours; puis il se frictionne le bras avec une substance irritante qu’il a pu se procurer; il applique ensuite, avec un bandage solidement serré, la viande corrompue sur l’endroit frictionné et laisse le tout en place. Au bout de quelques jours, il se produit des ecchymoses livides qui peuvent quelquefois donner naissance à des plaies fort graves.

Alors que je débutais comme interne à la Santé, on amena un jour à l’infirmerie centrale un individu qui présentait un vaste phlegmon de la cuisse droite, phlegmon qui nécessita un grand nombre d’incisions et entraîna la mort. Je connus plusieurs mois après la cause de ces accidents formidables. Le détenu, qui se trouvait sous le coup de la relégation, résolut de l’éviter en se maquillant : il s’inocula avec un mauvais canif, sous la peau de la cuisse, du tartre dentaire. Ce procédé lui avait été conseillé par un codétenu, et ce dernier lui avait assuré qu’il n’en résultei’ait qu’un gros abcès.

D’autres enfin, pour amener des abcès, se passent des sétons avec des cheveux, que les forçats de la Nouvelle remplacent par une fibre extraite de la tige d’une plante irritante dont j’ai oublié le nom. (1)

L’épilepsie a souvent tenté les simulateurs, et les criminels ne manquent pas d’en jouer, soit pour atténuer leur responsabilité, soit pour se faire admettre à l’infirmerie.

(1) Consulter Hutre : Les maladies ‘provoquées au pénitencier de la Nouvelle Calédonie, (thèse de Montpellier, 1888).

LES SIMULATEURS DANS LES PRISONS

Soi

Ciénéralemenl ils simulenl des allaques.. Dans ce cas, neuf fois sur dix on les démasque avec facilité : ils oublient de pousser le cri initial, ils ne se mordent pas la langue, ils n’urinent pas, ou bien ils négligent de placer le pouce à l’intérieur de la main.

J’ai connu un individu qui avait trouvé un procédé très ingénieux et beaucoup plus facile à exécuter, puisqu’on ne pouvait pas le contrôler. Voici son histoire résumée en quelques lignes.

B..., seize ans et demi, marmiton, est né dans la Marne. Son père est mort empoisonné et sa mère ne survécut pas à son mari, emportée par le chagrin.

Bien que sachant lire et écrire. B... est un petit débile, obèse, myope, à la tête volumineuse, enfoncée entre les deux épaules, à la face grosse et joufflue, avec un lobale de l’oreille mal délimité. Il a un tic ; les muscles du nez se plissent à tout instant pendant qu’il parle et donnent à sa physionomie un aspect des plus comiques. Il est complètement impubère : ses testicules sont tout petits, sa verge grosse comme un porte-plume et longue d’environ trois centimètres.

B... en est à sa première condamnation : il a volé, je ne sais trop dans quelles conditions, la montre d’un pâtissier et est allé la vendre ensuite. Il prétend que celui-ci lui avait volé vingt francs, et qu’il lui a pris sa montre pour se venger.

Le jour de son jugement, il paraît qu’il a voulu faire un discours au président du tribunal.

Devant nous, il pérore avec des gestes d’un haut comique, racontant qu’à vingt et un ans il héritera d’une boulangerie et de cinquante-cinq mille francs. « J’aurai du poignon un jour, » dit-il.

Il supporte assez courageusement la cellule; néanmoins il préférerait de beaucoup passer son temps à l’infirmerie, et, pour arriver à s’y faire maintenir, voilà comment il s’y prit.

LES SIMULATEURS DANS LES PRISONS

Quelques jours ajjrès le premier interrogatoire que je lui fis subir, ou me le ramena avec des ecchymoses bleuâtres, livides, sur le front cl surtout sur les paupières. 11 me raconta alors qu’il était sujet deux ou trois fois par an à des attaques d'épilepsie. Je le fis placer à l’infirmerie ; rien ne se manifesta; les ecchymoses disparues, je le fis remettre en cellule. Deux jours après, il revint avec des ecchymoses semblables, siégeant à peu près aux mêmes endroits. Nouvelle entrée à l’infirmerie où, comme la première fois, il n’eut aucun accident convulsif; puis, renvoi en cellule. Il recommença ce manège une troisième fois. Comme il ne présentait pas de morsures de la langue, je com-. mençai à élever des doutes sur l’authenticité de ses attaques épileptiques et je le fis surveiller. Je ne tardai pas à apprendre que le drôle se faisait lui-même des ecchymoses en se frappant avec précaution le front contre le bord de son escabeau. Son air de naïveté m'avait trompé : il simulait.

Les simulateurs les plus curieux et quelquefois les plus difficiles à démasquer, sont ceux qui simulent la folie. J’ai pu en observer un certain nombre et j’en ai déjà cité des exemples dans les chapitres précédents. Mais, généralement, ils n’avaient pas le courage de soutenir leur système longtemps ou bien il leur échappait une maladresse qui venait déjouer toutes leurs supercheries. Néanmoins, j’en ai connu deux qui ont simulé avec une rare habileté et ont pu tenir des aliénistes distingués en échec.

Le premier était un individu de vingt et un ans qui avait subi deux ou trois condamnations pour escroquerie. A son arrivée, il

LES SIMULATEURS DANS LES PRISONS

refusa do donner aucun renseigncmenl ou d’expliquer pourquoi il avait été arrêté. C’est une vengeance, dit-il; ce sont les partisans de Boulanger qui paient la police pour le laire enfermer. Le premier jour, il refusa toute nourriture, déclarant qu’il voulait aller rejoindre Marie,, sa maîtresse morte; il ne se décida à manger qu’en présence de la sonde.

Il se livra ensuite à quelques actes de violence vite réprimés par la camisole. Mais il savait émettre des idées délirantes avec une juste réticence, et il m’écrivit de sa cellule une lettre qui aurait embarrassé plus d’un aliéniste. Il a su, en effet, tout en se tenant dans un juste milieu, prendre le style un peu incohérent d’un persécuté raisonnant. Cette lettre vaut la peine d’être citée, car elle est fort instructive.

« Monsieur le docteur, permettez-moi de vous adresser ces quelques lignes pour vous exprimer ma gratitude. Chaque fois que vous venez me voir, vous me souriez, ce qui me fait infiniment plaisir. J’ai tant vu de visages rébarbatifs dans ma vie, que cela me change. Mais ce qui me contrarie, c’est que les portes ne sont pas fermées la nuit, et il vient des femmes me relancer jusque dans mon lit, ce qui ne fait pas plaisir à Marie, loin de là. Même, c’est pourquoi je prends la liberté de vous demander si vous ne pourriez pas remédier à cela. Je vous en serais reconnaissant, ainsi que Marie, à qui ça ne fait pas son affaire. Je vous léguerai mon corps autopsicalement, chose qui n’est pas à dédaigner. Je préfère qu’il tombe entre vos mains, qu’il soit jeté aux gémonies, chose qui, à la rigueur, m’est tout à fait indifférente. Je tiendrais autant que possible à n’être pas trempé dans l’eau, car j’ai la peau qui se dépouille, et Marie n’est pas de cet avis. Vous me feriez un sensible plaisir de me mettre dans un endroit où il n’y a pas do tube ou bien de me faire une saignée, car je sens que j’en ai besoin; j’ai trop de sang. J’espère, Monsieur le docteur, que vous prendrez ma demande

LES SIMULATEUHS DANS LES PRISONS

en considéralion, chose qui me fera plaisir. .le ne vois plus rien à vous demander, vu que je ne veux pas abuser de votre bonté. Je ne regrette rien de ce qu’ils m’ont pris. Cela n’empêchera pas leur César de passer la barque à Caron^ chose qui ne tardera pas. Si l'on m’avait laissé faire, j’aurais évité bien des malheurs. Mais cela ne fait rien. D’autres achèveront ma tâche.. Je suis martyrisé ; mais cela ne fait rien; je suis très content. Un regard de Marie suffit à me dédommager largement des maux que j’endure. Mon nom passera à la postérité et Marie partagera m^ gloire. Et ce sera à mon tour, quand je serai là-haut, d’ouvrir les écluses sur tous ces damnés houlangistes. Veuillez agréer. Monsieur le docteur, mes salutations respectueuses. Votre serviteur. C... »

Mais le cas le plus curieux que j’aie observé (1) est celui d’un individu qui a simulé pendant trois ans, sans se départir un seul instant du système qu’il avait adopté. Plusieurs médecins aliénistes et légistes furent appelés à l’examiner; on fit des rapports contradictoires et on eut toutes les peines du monde à s’entendre. J’avoue franchement que j’ai cru pendant près de deux ans que cet homme était fou ou au moins déséquilibré; si j’ai été tiré de cette erreur, ce n’est que par un pur hasard. Notre simulateur, ne sentant autour de lui que des yeux observateurs et toujours prêts à saisir la moindre défaillance, se voyant entouré d’ennemis qui épiaient tous ses gestes et recueillaient toutes ses paroles, se montrait extrêmement défiant et se tenait toujours sur ses gardes. Mais la solitude morale pèse à l’homme; il éprouve le besoin de s’épancher^ de confier ses peines ou ses secrets à un autre homme qui puisse le consoler ou le conseiller.

C’est ce qui arriva ici. M... fit sa confession à un codétenu.

(1) L’observation a déjà été publiée isolément. Voyez Annales médicopsychologiques de septembre 1888 : Un Détenu simulant la folie pendant trots ans, par Emile Laurent.

LES SIMULATEUUS DANS LES PRISONS

Par des moyens ([ii’il est inutile de relater ici, j’ai surpris ces confidences. Un voile est pour ainsi dire tombé; mes yeux se sont dessillés; j’ai connu tout le passé de cet homme et j’ai eu l’explication de tous ses actes; bien plus, j’étais prévenu à l’avance par ces confidences de ce qui adviendrait les jours suivants.

Voici les faits. On verra quelle force de volonté et quel courage cet homme a dû déployer pour arriver à simuler si bien pendant trois ans.

M... est né en Auvergne, aux environs d’Aurillac, dans un village où son père tenait une auberge. Le petit commerce marchait bien, et, sans être riche, le ménage était à l’aise.

A dix-huit ans, M... vint à Paris, comme la majeure partie de ses compatriotes, pour tenter d’amasser de l’argent. Il resta pendant une dizaine d’années garçon marchand de”vin. Sobre et avare, il réalisa quelques économies et s’établit marchand de vin à son compte. Il fit alors la connaissance d’une femme jeune et fort belle, dit-il, et vécut maritalement avec elle. Peu de temps après son installation^ M... prit des habitudes qu’il n’avait pas jusqu’alors. De sobre qu’il était, il devint ivrogne, com’eur de femmes, enfin ce que l’on est convenu d’appeler un mauvais sujet. Sa maîtresse en fit autant de son côté ; et un beau soir, après une dizaine d’années de cette existence, M... trouva la femme partie avec un beau gars du voisinage. Il l’aurait peut-être peu regrettée, dit-il ; mais elle avait eu soin d’emporter la caisse qui représentait environ dix mille francs. M... se trouvait presque sans le sou sur le pavé de Paris. Il se fit camelot, brocanteur, achetant des reconnaissances du Montde-Piété, vendant des bijoux et des montres à raison de tant par mois ou par semaine. A force de volonté et de patience, il se reconstitua une petite fortune qui lui permit de vivre dans une certaine aisance et de satisfaire jusqu’au bout son goût pour la bonne table et pour les femmes.

LES SIMULATEURS DANS LES PRISONS

M... lut accusé en 1885, d’avoir reçu chez lui des obligations volées. Lorsqu’on Tamenachez le commissaire de police, il avait précisément sur lui les obligations. S’attendant à être fouillé, il parvint à tromper la vigilance de ses gardiens pendant quelques minutes ; il déchira les obligations et les jeta dans les lieux d’aisances. On ne trouva rien chez lui ni rien sur lui ; il fut relâché. Mais quelques jours après, pris de vin, il raconta à ses amis le bon tour qu’il avait joué à la police. L’un d’eux était un mouchard et alla le dénoncer. On lit vider les fosses d’aisances^ on retrouva les débris des obligations, et le 15 octobre 1885 M... fut arrêté. Aussitôt il se mit à simuler. Envoyé une première fois à la Santé, il fut mis en observation et un premier rapport le déclara responsable. Mais le jour du jugement il fut pris de vomissements pendant l’audience. (J’ai su depuis qu’il aA^ait avalé du tabac.) On dut renvoyer l’affaire à une autre session.

On le ramena à la Santé, où j’ai pu alors l’observer longuement. M... est taciturne; il cause peu et semble fuir la société de ses codétenus ; quand on l’interroge, il répond par phrases brèves et saccadées, avec des gestes secs. Quand on lui demande la cause de son internement, il cherche, par des réponses évasives, à détourner la conversation ; si on insiste, il s’arrête brusquemenL semble prêter l’oreille, comme s’il avait entendu un briiit: (( Il y a quelqu’un derrière ce mur, dit-il, on nous écoute; prenez garde, j’ai entendu ; nous causerons une autre fois. « Il sort et il est impossible de le faire rentrer ni d’en tirer aucun autre renseignement. Souvent il se lève et cause tout haut pendant la nuit. J’essaie de lui faire comprendre qu’il trouble le repos des autres malades et je lui conseille de rester calme. « Il le faut, me répond-il toujours. Quand le grand génie vient me visiter, il faut que je lui parle et lui obéisse.» Il raconte alors qu’un grand génie le visite souvent la nuit et le protège. Les yeux égarés, les mains levées, il invoque la protection de cet être

LES SIMULATEURS DANS LES PRISONS

mystérieux; envoyant des baisers, il s’écrie ;« Grand génie, sauve-moi ! je suis M..., ton serviteur ! »

.Gavais remarqué à cette époque que M..., qui dormaitfort peu la nuit, dormait fréquemment dans la journée. Il n'existait donc pas d’insomnie à proprement parler,

•J’avais remarqué également que M... était violent et emporté, toujours prêt à lever la main sur ses codétenus à la moindre querelle. Un jour il souffleta un aliéniste chargé de Gexaminer.

Au bout de quelques semaines, il fut transféré à Sainte-Anne, où il fit un séjour de plusieurs mois. Astucieux et intelligent, il observa ce qui se passait autour de lui et il sut en tirer parti. Malheureusement pour lui, il tenta de s’évader : cette tentative le perdit.

Il y avait alors à Sainte-Anne un nommé G..., un individu dangereux, aux instincts mauvais et aux conseils perfides, comptant au moins douze condamnations et plus de dix entrées dans les asiles. G... devint le confident habituel de M..., qui lui raconta son histoire ; ils résolurent de s’évader ensemble. Pour cela, il se firent d’abord placer à l’infirmerie, qui est, paraît-il, l’endroit le plus propice pour les évasions. G... réussit à s’évader. Quatrejours après, M... jugea que son tour était venu. Mais^ défiant et toujours sur ses gardes il voulut auparavant tenter une épreuve. Un soir, il fit un mannequin avec ses oreillers et ses habits, le coucha dans son lit et alla passer la nuit aux lieux d’aisances. Le gardien ne s’aperçut de rien et son absence ne fut pas remarquée.

M... pensa alors qu’il pouvait s’évader sans crainte. Mais il avait mal calculé la hauteur du mur d’enceinte, et, en sautant dans la rue, il se cassa la jambe. Des individus attardés qui passaient le relevèrent et le conduisirent à l’hupital Necker. Tout en sentant combien cette tentative allait contribuer à détruire toutes ses combinaisons, M... comprit néanmoins qu’il devait

5f)8 LES SIMULATEURS DANS LES PRISONS

soutenir son système de simulation jusqu’au bout. On lui mit un appareil plâtré sur sa jambe fracturée. La nuit il l’arracha, et cela à plusieurs reprises. « Je savais bien, disait-il à son confident, je savais bien qu’en agissant ainsi, je retardais ma guérison ; malgré toutes mes précautions, cela me causait les plus vives souffrances ; mais peu m’importait! Je voulais laisser partout des traces évidentes de folie. »

M... fut alors ramené à la Santé pour la troisième fois. Très observateur et très méfiant, il avait été à Sainte-Anne à bonne école. Il avait modifié son délire, mais d’une façon pour ainsi dire insensible. Il n’invoque plus le grand génie qui le protège; il n'est plus M...; ce grand génie s’est incarné en lui et lui a donné une puissance formidable. « Le grand génie c’est moi, m’écrit-il, et bientôt je serai dans l’autre monde sans mourir. Vous savez très bien que je ne dois pas mourir, puisque je me suis suicidé plusieurs fois ; mais toujours le grand génie, de sa main toute-puissante, m’a sauvé; ni corde ni poison ne peuvent rien sur moi. » Et encore: « Un jour, voilà longtemps, il m’a dit: Je t’ai choisi pour me remplacer; tu auras longtemps mal à la tête, et, lorsque tu seras guéri, tu quitteras le nom de M... et tu diras: Je m’appelle le grand génie, autrefois M.. . Voilà le nom que je veux que tu portes. Ma mère, ajoute-t-il, vient souvent me dire: Tues Tentant du grand génie; Dieu m’envoie te le dire. Je la vois toutes les nuits, mais elle disparaît de suite pour que personne que moi ne la voie. »

Il ne s’explique pas sur la nature, sur l’essence particulière du grand génie. Lorsqu’on l’interroge à ce sujet, il répond : Le grand génie ne m’a pas dit qui il était. Seulement il est tout puissant et, en s’incarnant en lui, il lui a remis sa force. « Les juges ne peuvent plus rien faire. Je les vois quelquefois; mais aussitôt que je me lève, ils d isparaissent et je ne vois plus personne. Voilà plusieurs fois qu’ils me font aller à la Conciergerie

LES SIMULATEURS DANS LES PRISONS HoO

pour me juger; mais lorsqu’ils savent que je suis le grand génie, ils ne veulent plus. Ils me retiennent ici, mais ils ne savent pas qu’un jour ou l’autre je les ferai disparaître tous et les rendrai tous fous pour l’éternité. Le couteau du bourreau ne peut rien sur moi. »

Il se mit alors un ruban rouge à la boutonnière. Lorsqu’on lui demandait quelle était cette décoration : « Je ne sais pas, disait-t-il; c’est le grand génie qui m’ordonne de la porter. » Si on insistait : « C’est l’ordre de Wilson, disait-il en ricanant; j’ai travaillé pour lui, et madame Limouzin est ma cousine »

Une nuit, je fus appelé précipitamment auprès deM... : on l’avait trouvé pendu dans les cabinets. Il avait les yeux grands ouverts et la face congestionnée ; il semblait respirer avec angoisse et se plaignait d’une douleur vive à la gorge. Je n’ai pu constater de sillon sur le cou ni le jour même, ni les jours suivants. C’était une tentative de suicide simulée et admirablement simulée. « J’avais pris, dit-il, toutes mes précautions et j’étais sûr de ne couriraucun danger sérieux. J’avais attaché les portes intérieurement, avec des ficelles, afin de faire croire que j’avais voulu empêcher ainsi qu’on vienne me déranger. Je me mis ma cravate au cou, je l’attachai à une traverse à laquelle je me soutins avec les mains, un pied appuyé sur la porte des cabinets et j’attendis que quelqu’un vint essayer d’ouvrir et donner l'alarme, ce qui ne tarda pas. Quand je sentis la porte céder sous la poussée des gardiens, je me laissai glisser très doucement, et, favorisé par l’obscurité, je ne lâchai complètement la traverse que quand l’un d’eux monta sur les cabinets pour couper la cravate. Je ne sais combien de temps je restai pendu, car je perdis connaissance pendant quelques minutes. »

Un jour, M. Variot voulut éprouver M... 11 prit dans une armoire un llacon dont l’étiquette portait poison, et dans lequel on avait préalablement mis de l’eau teintée par du sirop de gro-

LKS SlAfULATKUKS DANS LES PUISONS

rîGO

seille. « Si vous désirez réellenienl moiii'ir, lui dil-il, voici du poison ; buvez ». M. but sans hésiter. « Je savais parfaitement, disait-il après, que je n’avais rien à craindre de la part du médecin, aussi j’ai bu en toute sécurité. »

M... n’oiibliait jamais son rôle; comme un acteur en scène, il était toujours prêt à la riposte. Il avait adopté certaines phrases, certains axiomes, certains gestes dont il ne se départissait jamais.

Fig. 68

J’ai observé M... pendant plus dhin an et demi : je l’ai toujours vu avec la même voix brève et saccadée, les mêmes gestes brusques et cassants, la môme démarche précipitée et heuitée.

LliS SlMULAÏEtJllS DANS LES PRISONS

le môme visage d’extali([ue avec ses yeux égarés aux pupilles dilatées par quelque chimérique vision. (Voyez ficj. 68).

Pendant son long séjour à l’infirmerie centrale, il a toujours été relativement calme. Il se levait de temps en temps la nuit, gesticulant et parlant à haute voix. Lorsque le lendemain je lui demandais pourquoi il troublait ainsi sans pitié le repos de ses codétenus malades, il me répondait invariablement ; « J’avais mal à la tète. »

De temps en temps son caractère violent et emporté lui amenait de vives altercations avec les autres détenus ou avec les infirmiers. Une seule fois, trompant la surveillance de gardiens négligents et peu attentifs, il s’échappa de l’infirmerie et s’en alla dans une des cours du quartier commun, et, plaçant son oreille contre le robinet de la pompe, il appela les autres détenus, disant : « C’est un téléphone secret qui correspond avec la préfecture de police et l’Elysée. »

Un autre jour, l’ayant privé de vin pour avoir frappé un infirmier, il entra dans une vive colère et me lança un pot de potage à la tète. Ne pouvant le mettre en cellule, je ne vis d’autre moyen, devant ses menaces, que de le faire camisoler pendant trois heures. « On m’a étendu dans mon lit, dit-il, comme un Christ en croix; c’est le martyre qui commence. L’interne est vendu aux juges qui me persécutent depuis longtemps. C’est eux qui l’envoient chaque nuit me tourmenter; c’est eux qui lui ont ordonné de me crucifier. Mais je ne crains rien ; je dois terminer mon martyre pour avoir la grande croix du grand génie. Plus vous me ferez de misère, plus ma croix sera grande. »

Plusieurs aliénistes avaient émis des doutes sur l’état mental de M... et le lui avaient donné à entendre. « Je ne suis pas fou ! s’écriait-il alors avec colère. Vous m’avez placé à Sainte-Anne au milieu des fous : pourquoi? Vous savez bien que la folie se'

oG2 LES SIMULATEURS DANS LES PRISONS

gagne; vous voulez me faire devenir fou pour m’enfermer pour toujours dans un cabanon. »

Il réclame avec insistance qu’on le juge. « Je ne me rappelle plus de ce que j’ai fait, écrit-il à un des médecins-légistes chargés de l’examiner; mais ça ne fait rien. Je dirai tout ce que l’on voudra. Je suis l’auteur de tous les vols qui ont été commis à Paris et dont les auteurs sont restés ignorés. Voilà bien longtemps que je suis en prison et je ne sais pas pourquoi. J'ai été plusieurs fois en jugement, mais les juges ne veulent pas me condamner; ils craignent ma puissance de grand génie et ils voudraient que les médecins leur répondent de tout. Je vous préviens, je suis fatigué; il faut en linir. Je ne vous dis que ça; le reste est mon secret. »

Enfin, un dernier rapport médico-légal fut fait et il fut décidé que M... allait être jugé. Il sentit qu’il jouait sa dernière partie et il mit tout en œuvre pour la gagner. Mais, par malheur pour lui, il employa un moyen détestable. Il y avait alors à l’infirmerie centrale un individu condamné pour homicide involontaire et ayant séjourné à Sainte-Anne, où il avait présenté des accidents de manie aiguë. M... lui demanda des conseils pour mieux simuler et tromper définitivement ses juges. Il obtint peu de renseignements de ce côté. Anxieux, plein d’inquiétude, il se confia à un codétenu et lui raconta son histoire : c’est presque de point en point celle que je viens de rapporter. « Ils ne pourront pas me juger », disait-il souvent, et il exposait son plan, qu’il exécuta du reste comme suit.

On mit M... dans la voiture cellulaire pour le conduire au Palais afin d’être jugé. En arrivant, les gardiens ne furent pas peu étonnés de le voir descendre de la voiture complètement nu. (C’était en février et le thermomètre marquait 13 à 18 degrés au-dessous de zéro.) Néanmoins, on le fit rhabiller et on passa outre. Il espérait alors se procurer des vomissements pendant

LES SIMULATEURS DANS LES PRISONS

l’audience, en avalant du tabac, comme précédemment. Mais les matières vomies la première fois avaient sans doute été examinées ; on avait eu des soupçons et il ne put s’en procurer. Il usa alors d’un autre stratagème. Après l’audition des différents témoins, il demanda la permission de sortir de la salle d’audience, prétextant un besoin urgent. Le greffier lui fit en vain les sommation^ d’usage ; il refusa formellement de comparaître devant ses juges^ et le verdict qui le frappait de cinq années de prison et dix années d’interdiction de séjour fut prononcé en son absence.

Maintenant, quel mobile a poussé M... à simuler silongtemps? Etait-ce pour éviter la prison? Evidemment non, puisqu’il a été amené ainsi à faire trois ans de prévention. D’autre part, il comprenait parfaitement qu’une fois placé dans un asile d’aliénés, il n’en sortirait pas facilement. Le mobile de sa conduite il l’a expliqué lui-même, et, bien que l’explication ne fût pas pour moi, je l’ai presque recueillie de ses lèvres. « Si je passe devant les tribunaux et si je suis condamné, 'disait-il, je suis complètement ruiné, la justice s’étant emparée, pour rembourser les obligations volées, de tout ce qui constitue ma petite fortune (une vingtaine de mille francs). C’est la plus profonde misère. Reconnu irresponsable et entrant dans un asile d’aliénés, continuait-il, tout me serait restitué à ma sortie. » C’était parfaitement logique et rationnel.

Après le jugement, M... fut ramené à la Santé en attendant son transfèrement dans une maison centrale pour y purger sa condamnation.il aurait dit peu charitablement à son retour:

« Je reçois sur la joue gauche le soufflet que j’ai appliqué sur la joue droite du médecin aliéniste. Les loups ne se mangent pas entre eux. »

Un jour j’allai le visiter dans sa cellule. Je l’observai pendant un instant à travers le petit judas qui permet de voir sans être

les simulateurs dans les prisons

viu II travaillait, le visage résigné, l’air accablé. Aussitôt que la . porte fut oiLverte .et qu’il m’aperçut, il eut une espèce de sursaut' et reprit sa physionomie d’extatique; en deux secondes la métamorphose était complète : il était redevenu l’incarnation du grand génie. '

Le malheureux ne compte plus reprendre la petite fortune irrémédiablement perdue et qu’il avait si péniblement amassée; mais il espère ainsi attirer sur lui l’attention du bureau des grâces et recouvrer le seul bien qui lui reste : la liberté.

Page 1