DU SUICIDE CHEZ LES CRIMINELS
individus sans énergie et qui, une fois tombés, ne peuvent plus se relever, incapables qu’ils sont de tout effort. Ils mendient, volent quelquefois, puis un beau jour, se voyant sans ressources, avec l’unique perspective de la prison, ils se suicident ou tentent de se suicider pour en finir avec une misérable existence qui leur pèse.
Voici un fait de ce genre très intéressant.
P..., quarante-six ans, peintre sur porcelaines, n’a pas connu son père, qui a disparu un jour subitement. Il n’a pas connu non plus sa mère, qui est morte jeune. Un de ses oncles maternels, par qui il a été élevé, était un ivrogne.
P... a une physionomie insignifiante, plutôt douce et craintive, avec une attitude triste, abattue, pleine de réserve. Ses arcades orbitaires sont un peu saillantes.
Elevé à Paris par son oncle, P... est allé à l’école jusqu’à onze ans et demi : il sait lire et écrire. Plus tard, après avoir passé quelques mois comme soldat à Dijon, il revint à Paris, où il exerça différents métiers : peintre sur porcelaine, tourneur de billes de billard, employé des chemins de fer. Il faisait alors de temps en temps des excès de boisson et des excès de femmes.
A vingt-cinq ans, P... se mit en ménage avec une femme qu’il connaissait depuis l’âge de dix-sept ans. Il a eu avec elle sept ou huit enfants dont deux seulement survivent (1). Pendant tout le temps qu’il est resté avec elle, il a subi deux condamnations pour tapage nocturne : cinq ou six jours de prison chaque fois. Mais peu à peu des querelles s’élevèrent dans le ménage et une séparation s’en suivit. Depuis cette époque, c’est-à-dire depuis cinq ans, il a subi douze ou quinze condamnations pour
(1) L’aîné de ces enfants a mal touimé, au dire de son père. Il buvait beaucoup étant jeune et fréquentait la société des souteneurs. Il a subi plusieurs condamnations pour vol et s’est trouvé une fois à la Santé en môme temps que son père. C’est un cas intéressant à noter au point de vue de l’hérédité criminelle.
DU SUrCCDlî CHEZ LES CRIMINELS
« avoir dind à la course », c’esl-à-clirc pour avoir mangé dans un restaurant sans payer.
Il ne peut se résigner à vivre seul, dit-il ; il a souvent cherché à se remettre avec son ancienne maîtresse, mais elle a toujours refusé. D’autre part il lui est assez difficile maintenant de se procurer du travail et il n’a pas l’énergie nécessaire pour vaincre les obstacles qui surgissent devant lui. Quand il se voit seul, plein d’ennui, sans travail et sans ressources, il préfère se faire arrêter ; il prend quelques consommations dans un restaurant, déclare qu’il n’a pas d’argent pour payer, et l’affaire est faite. Il s’ennuie moins en prison, où il est toujours sûr de trouver un emploi qui lui permette de se procurer quelques douceurs. Là, il n’a plus de soucis, plus de craintes ; il vit dans l’insouciance et sans penser au lendemain. Néanmoins cette vie misérable quelquefois lui pèse. Un soir, résolu d’en finir, il se jeta du haut du pont de l’Europe sur les rails du chemin de fer. Il se fît une fracture du pied gauche et dut passer plusieurs mois à l’hôpital Beaujon.
En résumé^ que le criminel se suicide dans un moment de violence ou bien aux heures de défaillance et d’abattement, il agit toujours lorsque sa volonté est en quelque sorte annihilée. Les deux faits que je viens de citer sont chacun un exemple différent de ces deux causes de suicide.