‹ Les habitués des prisons de ParisChapitre 102 sur 132 · DES DIFFÉRENTS GENRES DE DÉLITS ET DE LEURS MOBILES · texte numérisé non relu

DES DIFFÉRENTS GENRES DE DÉLITS ET DE LEURS MOBILES

Un beau jour, il se trouva sans travail et sans trop savoir à la porte de quel atelier aller frapper. Il fit comme font tous ses pareils : il vint à Paris, espérant trouver là travail et fortune. Il fut cruellement déçu, car au bout de huit jours il était encore sur le pavé de la capitale, et cette fois sans le sou. Il fit connaissance d’un vieux vagabond qui lui tint à peu près ce langage : « Je suis dans la même position que toi. Allons dîner à la course : on nous arrêtera et on nous conduira en prison^ où nous aurons gratis le logement et le couvert. A la sortie on avisera. » Ce qui fut dit fut fait. Les deux nouveaux amis allèrent dîner richement dans un restaurant.

L’heure de l’addition arrivée, l’un d’eux sortit sous un prétexte quelconque et ramena un agent en le priant de les arrêter. Cela évitait les discussions et surtout les coups; car il arrive assez fréquemment que certains restaurateurs, habitués à ces mauvaises plaisanteries, se contentent de mettre les dîneurs dans la rue après leur avoir fait administrer par leurs garçons une sérieuse « tripotée. »

Peut-on dire qu’un homme qui n’a pas encore subi de condamnation et qui se fait mettre ainsi en prison de gaîté de cœur, au lieu de lutter courageusement contre la misère et l’adversité, soitnn homme dont la volonté est intacte? N’y a-t-il pas dans son organe volitionnel un ressort de cassé et qui paralyse son action?

Prenons maintenant les voleurs. Nous allons' retrouver chez eux cette même insuffisance de la volonté.

J’ai déjà cité plusieurs exemples de ces individus qui volent

DES DIFFÉRENTS GENRES DE DÉLITS ET DE LEURS MOBILES TiOÏ

sans trop savoir pourquoi et en quelque sorte par irréflexion; il me semble inutile d’en rapporter d’autres. Ce sont des individus dont la volonté sommeille. Ils passent devant un étalage, regardent différents objets; une voix s’élève en eux et leur dit ; Prends! Avant que leur volonté ait eu le temps de sortir de sa torpeur pour les arrêter, ils ont étendu la main et le vol est commis.

A côté de ces espèces d’inconscients se placent les paresseux. Ne se sentant pas la force de travailler pour gagner leur vie, ils volent afin de ne rien faire. Le plus grand nombre des voleurs appartiennent à cette classe. Ce sont des faits trop vulgaires pour que j"en cite ici.

Viennent ensuite les voleurs courageux et actifs dont les passions enchaînent et entraînent la volonté. Ils volent pour se procurer une plus grande somme de jouissances. Ainsi, par exemple, un homme actif, laborieux, intelligent assez souvent, se sent envahi par des passions qu’il ne peut satisfaire avec l’argent qu’il gagne. Il résiste d’abord un certain temps : il y a lutte. Mais bientôt les passions crient de plus en plus fort, comme des bêtes en furie ; elles étouffent la voix de la conscience; elles obscurcissent le cerveau, qui ne discerne plus le châtiment ; la volonté elle-même recule devant le torrent déchaîné et tout sombre dans cet orage : honneur, position, sens moral, pitié même quelquefois.

Et, parmi ces passions qui terrassent la volonté, il en est deux qui font un nombre considérable d’escrocs et de voleurs. La première, c’est la recherche exagérée de la femme et des plaisirs sexuels, de ce qu’on pourrait appeler l’amour dans sa conception la moins élevée. Combien d’individus ont été entraînés à faire des faux ou à voler pour l’amour d’une femme vénale et cupide ! Les exemples fourmilleni, et, parmi le petit nombre de faits que j’ai cités, on peut rencontrer au moins deux ou trois de ces

riG8 DES DIFFÉRENTS GENRES DE DÉLITS ET DE LEURS MOBILES

misérables entraînés par quelque goule avide. Dernièrement encore, un individu d’une assez bonne famille et sans antécédents judiciaires, était arrêté pour faux. Il avait commis ce crime pour acheter un bracelet de plus à une étoile théâtrale de sixième ordre, qu’on peut voir frétiller tous les soirs sur les planches de l’Eldorado.

La seconde passion, plus puissante encore et faisant un nombre bien plus grand de victimes, c’est la passion de l’alcool, que nous retrouvons toujours et partout, à tous les échelons du crime. On vole d’abord pour.satisfaire son appétit immodéré de la boisson ; puis, sous l’influence nocive du poison, on devient une brute dénuée de sens moral : on vole et on tue. L’âme est morte; la volonté est anéantie; les passions sont seules toujours vivantes et, fouettées par l’alcool, elles arment le bras du revolver ou du couteau homicide.

L’alcool amène ainsi à un troisième genre de délits : les violences et les coups.

Ces sortes de crimes contre les personnes sont l’apanage presque exclusif des violents et des impulsifs. Ce sont quelquefois de bons ouvriers ; mais, à la moindre discussion, leur volonté ne sait arrêter leur bras emporté par l’impulsion ; il y a chez eux une espèce d’éblouissement et une telle promptitude dans l’acte que la délibération devient presque impossible.

Ce sont presque toujours des nerveux et souvent des héréditaires. Si, par-dessus le marché, ils deviennent alcooliques, ce

DICS niFI-'KllENTS GENUKS DE

DÉLITS ET DE LEUHS MOIIILES

qui aiTiv(î dans l’immense majorité des cas^ leur violence alors ne connaît plus de bornes. A\i premier prétexte leur colère éclate, déborde en inveclivcs et en menaces, puis en coups et en actes d’une brutalité révoltante.

J... est un assez bon ouvrier ajusteur. Mais tous les dimanches il se grise. Caractère irascible et emporté, il est de toules les rixes et bataille atout instant. Il a déjà subi deux condamnations de ce fait. Un jour il casse une cloison avec le dos d’un sergent de ville qui lui faisait des observations. Un autre jour il brise la devanture de son patron, à la suite d’une discussion. Il est de ces natures qui ne peuvent se dominer.

Souvent aussi, chez ces mêmes individus, à côté de l’alcool on trouve la femme qui les trompe, excite leur jalousie ou les repousse.

F..., vingt et un ans, est un ivrogne. Il ne sait pas ce que ses parents sont devenus ; une de ses sœurs est prostituée. Il prétend avoir toujours de l’argent, bien qu’il ne fasse rien depuis longtemps. « Des expédients m’en procuraient », dit-il. Il était probablement souteneur. Dernièrement il s’est fait condamner à la suite d’une rixe dans un lupanar du boulevard de Grenelle. Il avait bu une partie de la nuit dans Fétablissement; une discussion étant survenue entre sa marmite et une autre femme, il fit pleuvoir les coups sur cette dernière.

D’autres fois les rôles sont un peu changés ; la catin trompe le pauvre diable qui lui témoigne son mécontentement à coups de poing. C’est l’amour déçu qui se venge.

II... est un nerveux, fils de nerveux. Bon ouvrier chauiïeur, mais un peu ivrogne, il vivait collé avec une drôlesse qui le trompait et le volait. Lorsqu’il connut la vérité, il fut pris d’un violent accès de colère et la rossa consciencieusement. Bien que ce fût sa première condamnation, il attrapa huit mois de prison.

o70 DES DlEFÉnENTS DENUES DE DÉLITS ET DE LEURS MOUILES

Autre exemple du même genre.

C... est également chauireur et alcoolique. Divorcé depuis un certain temps déjà, il vivait maritalement avec « une particulière qui lui faisait des queues (i) avec son contremaître. » Lorsqu’il apprit la chose, il la chassa, mais non sans violences, puisqu’elle avorta par suite de coups. Cet individu avait déjà subi antérieurement une autre condamnation pour violences envers les agents.

Qu’on place ces individus en face de leur faute et qu’on leur en montre les graves conséquences, ils reconnaissent tous qu’ils ont agi en gens insensés, puisque ce sont eux qui paient les pots cassés. Plusieurs mois de prison pour une gifle donnée à un agent de police ou à une putain! Mais chacun d’eux me répondait, lorsque je lui faisais cette remarque: « Que voulezvous? Cela a été plus fort que moi. La colère m"a emporté. »

Quelques individus, affamés d’argent pourjouir, tuent froidement pour voler. La voix de leurs passions s’est élevée dans leur cœur, grondant comme un orage , et elle a crié à la conscience et à la pitié : silence ! Alors ils n’ont plus reculé devant rien pour satisfaire leurs vices. Ils convoitent la fortune de quelqu’un; mais ils ne peuvent la lui prendre sans lui ôter la vie : ils le tuent lâchement pendant son sommeil. On voit tous les jours de ces assassinats longuement et froidement prémédités. Si je voulais citer un exemple, je choisirais celui tout récent de Pranzini.

(1) Qui le U’ompait.

DES DIFFÉUENTS GENRES DE DÉLITS ET DE LEURS MORILES g7'1

Qu’ctait-cc, en somme, que Pranzini? Un individu très égoïste et dont les besoins dépassaient de beaiicou}) les ressources. Ame sans scrupules et sans pitié, il n’a pas reculé devant le crime pour satisfaii’e ses passions.

Esquissons en quelques lignes sa misérable existence (t).

Pranzini est né au Caire, de parents italiens. D’abord petit employé des postes égyptiennes dans son jeune âge, il en fut chassé pour indélicatesse. Après avoir habité, àAlexandrie, une maison remplie de chanteuses de café-concert, il se fit croupier de cercle ; puis, pendant la campagne de Plewna, s’engagea comme interprète dans l’armée russe. Il organisa ensuite une caravane et visita la Perse, l’Afghanistan, le Béloiitchistan, l’Inde et la Chine. Cette expédition lui rapporta trente mille francs qu’il perdit aussitôt au jeu. Il suivit comme interprète une des colonnes anglaises envoyées contre le mahdi, et, au retour, le colonel d’état-major d’Hardagh lui délivra un certificat constatant qu’il parlait avec la même facilité l’anglais, le français, Pitaiien, le grec, le turc, l’arabe, le russe et l’hindou. En 1881 on le trouve à Marseille, où il fut condamné par défaut à quinze mois de prison pour avoir touché un mandat destiné à un compagnon de voyage, un Suédois. Il prit la fuite et vint se placera Naples, à l’hotel Caprini, comme sous-secrétaire. Il vola douze mille fi’ancs et il devint ensuite employé à la Compagnie Pullmann, qui fait lé service de vagons-lits entre Bologne et Brindisi. Là encore il fut chassé pour avoir volé un voyageur qui revenait des Indes. Ilamené en France par un peintre anglais pour placer ses tableaux, il se tit entretenir par une femme de cinquante ans. « Partout et toujours semblable à lui-même, dit le président Onfroy de Bréville : intrigant, paresseux, escroc, joueur, passionné j)Our les femmes, non celles qui coûtent, mais

(1) Voyez A. Bataille : Causes criminelles et mondaines de 1887. Denlu.

UK LKUKS AIOItlLES

Page 1