CHAPITRE XXVIII
INFLUENCIi DE l’ÉDUCATION, DES ^IIUEL'X ET DE l’iNSTRUCTION
Helvétius conclut quelque part que « l’inégalité des esprits est due à la différence de l’éducation et Locke assure que « de cent hommes, il y en a plus de quatre-vingt-dix qui sont ce qu’ils sont, bons ou mauvais, utiles ou nuisibles à la société, par l’éducation qu’ils ont reçue. C’est de l’éducation que dépend la grande différence aperçue entre eux ».
Sans exagérer cette influence heureuse ou malheureuse de l’éducation, on ne saurait nier l’importance du rôle considérable qu’elle joue dans la vie. Sans doute il est de ces êtres pervers, de ces fous moraux, de ces criminels-nés sur lesquels on ne peut absolument rien et qui naissent avec le crime dans le sang. Mais beaucoup de criminels seraient éducables.
Üe l’avis même de Lombroso, le sens moral peut s’acquérir. Tous les enfants l’acquièrent, avec plus ou moins de facilité, suivant leurs dispositions ; mais chez aucun ce sentiment n’est inné : il n’est que le fruit de l’éducation. L’auteur italien a longuement montré combien les enfants sont généralement menteurs, voleurs, gourmands, cruels, colères, vindicatifs; les bons exemples, les remontrances accompagnées, s’il est nécessaire.
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de légers cluUimenls physiques sufliscnt souvent à les ramener à de bons sentiments. Certaines natures, profondément et en quelque sorte fatalement mauvaises, résistent à cette inlluence et restent telles ou à peu près. Mais tous ceux dont l’àme renferme un bon sentiment, l’éducation^ si elle est bien dirigée, suffit pour le faire éclore et donner une abondante moisson de bienfaits.
« On sait, dit le D' A. Bordier, que les cellules cérébrales, lorsqu’elles ont été très fortement excitées, ou lorsque, sans l’ôtre aussi fortement, elles l’ont été très souvent et toujours de la même manière, gardent, à la suite de cette excitation très forte et unique, ou faible mais répétée, un état anatomique particulier^ quelque chose comme une mémoire matérielle^ qui fait que toute excitation nouvelle les remet dans l’état même où elles se sont trouvées lors de la grande excitation ou lors de ces excitations toujours les mêmes et mille fois répétées qu’elles ont subies ; il semble qu’elles ne sont plus aptes, dès lors, qu'à un seul genre d’ébranlement, qu’à une seule idée, l’ébranlement et l’idée qui correspondent aux excitations précédentes (1). »
Tel est, conclut M. Paul Copin, le point de départ physiologique de l’action exercée par le milieu social sur les unités qui le composent. Et il ajoute: « Les hommes sont bien ce que les ont faits les milieux par eux traversés, avec les différences du plps ou moins résultant des énergies constitutives et des facultés d’assimilation particulières à chaque individu, différences qui correspondent d’ailleurs aux divers degrés de docilité rencontrés par les hypnotiseurs chez leurs sujets.
« Ceux-ci, comme le prouvent des milliers d’expériences, peuvent être persuadés, au gré du caprice de l’expérimentateur, qu’ils boivent, mangent, marchent, dansent, entendent tel ou tel air de musique, assistent à un mariage ou à un enterrement ;
(1) A. Bordier, La Vie des sociétés.
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ils se livrent, malgré eux, à une foule d’acles qu'ils s'imaginent accomplir librement, convaincus, d'ailleurs, soit de la nécessité, soit de la légitimité do ces actes.
« Les sujets hypnotisés par les milieux sociaux en arrivent à peu près à ce point d’inconscience. Vaincus par la contagion de ces milieux, leur instinct, leur bon sens, tout ce qu’il y a de sentiment vraiment personnel en eux se trouve comme fasciné par les idées généralement admises. La vérité, le devoir, la vertu ne dépendent pour eux ni de la connaissance exacte des choses, ni des enseignements de la raison naturelle, mais de la façon de penser, d’apprécier, de juger qui règne dans la sphère où ils vivent.
« C'est par la suggestion des milieux que les masses humaines adoptent sans examen les formules religieuses et politiques au milieu desquelles le hasardles a placées et qu’elles leur prodiguent tous les aplatissements de leurs adorations alors même que celles-ci, usées par le temps, corrompues, impuissantes, méconnaissables, ont à jamais perdu leurs vertus moralisatrices. C’est par cette même suggestion que chacun de nous est ce qu’il est et pourrait être exactement le contraire, croyant aussi bien que libre-penseur, protestant aussi bien que catholique, mahométan aussi bien que bouddhiste, allemand aussi bien que français, si le sort nous avait placés dans des conditions différentes de celles qui ont constitué notre individualité, c’est-à-dire si la suggestion subie avait été autre ( I ). »
Malgré leur pointe d’exagération, ces idées sont profondément justes. Les milieux ne créent pas, mais ils ont une puissance modificatrice considérable.
(1) Paul Copin. La Suggestion des milieux sociaux. In Revue de l'hypnotisme, t.II, p. 72. V'oyez égalemeiU, à ce sujet, ma communication au Goimrcs international de l’hypnotisme tenu à Paris en 1889: De V Action suggestive des milieux pénitentiaires sur les détenus hystériques .
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« L’éducation n’a et ne peut avoir aucune prise sur la virtualité, les dispositions, l’activité native des facultés intellectuelles, atVectives ou morales. Elle s’empare de ces dispositions, de cette activité telles (pie la nature les a faites, petites ou grandes, débiles ou puissantes et leur imprime des directions variées, en favorise même jusqu’à un certain point le développement en les plaçant dans des conditions favorables, mais elle ne les crée pas. En d’autres termes, la vitalité psycho-cérébrale est essentiellement innée et se rattache à des conditions primitives d’organisation; elle est, pour ainsi dire, la matière première sur laquelle l’inlluence éducatrice pourra opérer, sans rien changer à son énergie première, sans la diminuer ou la grandir (1). » Aussi, je crois que beaucoup d’individus pourraient rester vicieux sans devenir criminels, si on les surveillait attentivement pendant leur enfance et leur adolescence. Une éducation sévère et bien entendue, sans en faire de bons sujets, les préserverait peut- ('dre de la prison en les empêchant d’entrer en lutte contre la société.
« L’individu moral, dit le D'' Magnan, n’est pas prédisposé naturellement au crime; s’il devient criminel, criminel d'occasion aussi bien que criminel d’habitude, il le devient sous l’intluence d’une passion ou d’une éducation vicieuse (2). »
(1) .T. Moreau. Psychologie morbide.
(2) Voyez Congrès international de V anthropologie criminelle tenu à Paris en 1S89. Rapport sur la cinquième question, par le D*’ Magnan : De l’Enfance des criminels do.hs ses rapports avec la prédisposition naturelle au crime. In Archives de V anthropologie criminelle, n' 23. 1889.
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Je ne saurais dire combien de lois on retrouve, au début de rexislcnce des criminels, ce manque de direction et d’éducation qui laisse éclore tous les mauvais instincts. Et puis, que de fois les mauvais exemples viennent compléter les effets pernicieux de cet abandon moral ! Non-seulement on ne parle pas à l’enfant de vertu, d’honneur, de probité ; mais tous les jours, au contraire, les parents étalent leurs vices à scs yeux : le père s’enivre, vole et va en prison; la mère se prostitue dans le lit même de son mari. Et le fils devient ivrogne et voleur comme son père, et la tille se fait prostituée comme sa mère.
Je n’ai que l’embarras du choix pour citer des exemples.
C... a dix-neuf ans. Sa mère est aveugle; elle vivait collée avec un chauffeur-mécanicien dont elle eut six enfants. C... est de ceux-ci. Celte femme, abandonnée par son premier amant, se remit en ménage avec un autre, dont elle eut encore cinq enfants.
. Aussitôt qu’il put sortir, C... fut abandonné à lui-même; il passait presque toutes ses journées à vagabonder. Sa mère, son beau-père et ses frères ne s’occupaient de lui que pour lui distribuer des giffles. A douze ans, il quitta sa mère et s’engagea au cirque Cocherie, où il faisait des culbutes sur le tapis. A quinze ans, il quitta le cirque et se mit polisseur sur métaux, état qui lui rapportait de cinq à six francs par jour. C’est un garçon pâle, chétif, aux yeux noirs, doux et profonds, ombragés par de longs cils. Il est certain que les milieux où s’est passée son enfance ont considérablement influé sur sa conduite; s’il eut reçu une éducation différente, s’il eut été élevé au milieu de gens honnêtes, il eut pu, lui aussi, devenir un garçon honnête et bon. Au contraire, il est devenu voleur. Il a subi cinq condamnations pour vol à l’étalage ; la première fois il n’avait que douze ans. La dernière fois il a été condamné pour tentative de vol avec effraction.
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Si le fils devient voleur, ai-je dit, la fille se prostitue. La prostitution étant si souvent la première étape du crime chez la femme, je ne croirai pas trop sortir de mon sujet en demandant la permission de rapporter ici quelques observations où cette influence du manque d’éducation et des mauvais exemples est absolument indiscutable.
Chez certains parents il n’y a que négligence ; on parle et on agit sans se gêner devant les enfants; on les laisse s’habituer à ne rien faire, traîner toute la journée dans la rue et « vadrouiller » (1) le soir. La fille se débauche et tourne mal. Tant pis! Elle n’en sera pas plus malheureuse pour cela, au contraire! Et c’est en quelque sorte l’approuver que de ne point lui faire de reproches.
Jeanne a dix-sept ans. Son père était un ivrogne, un homme violent et emporté^ se livrant dans son ménage à des scènes de violence regrettables, tantôt sur sa femme, tantôt sur ses enfants. Il est mort paralytique général à l’asile d’aliénés de Vaucluse. Sa mère est une femme faible de caractère, incapable d’attention, sans volonté comme sans énergie, terrorisée par son mari qui la brutalisait. Ses deux sœurs se livrent à un dévergondage notoire. Son frère a subi deux condamnations pour ivresse et batteries.
Jeanne est une fille de petite taille, aux formes graciles, mais élégantes et harmonieuses, aux yeux noirs très vifs, avec un visage pâle et enfantin. Elle s’exprime avec volubilité, ayant quelquefois des saillies drôles, mais plus souvent grossières ou obscènes. Elle parle argot et déclare que son frère est un « mèque ». Assez intelligente, sachant lire et écrire, bien qu’elle ait passé fort peu de temps à l’école, elle lit les romans de Richebourg avec enthousiasme. « La Terre », malgré ses
(1) CoiU’iT dans les rues,
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crudités, l’a laissée froide; néanmoins elle s’est' réjouie des gaîtés tumultueuses du héros venteux de Zola ; cela lui rappelait les « magnifiques pétarades » paternelles qui faisaient la joie de ses premiers ans.
Jeune, au lieu de l’envoyer à l’école ou d’essayer de lui apprendre un métier, on la laissa traîner dans la rue avec des galopins de son âge. Elle devint rapidement savante en vices. Souvent, le dimanche, son père s’enfermant seul avec sa mère, la chassait, l’envoyant jouer. Intriguée, elle remontait sournoisement avec d’autres gamines écouter à la porte. Elle ne tarda pas à comprendre ce qui se passait. C’était chaque fois pour elle un motif de « rigolade ». Elle ne manquait jamais de venir écouter à la porte ; puis, en descendant, elle disait en riant à la concierge ahurie: « Maman vient de se pousser du plaisir. Vous allez voir c’te gueule éreintée qu’elle a. » Elle ne tarda pas à essayer d’en faire autant, et, pour un couteau, elle se livra à un gamin de douze ou treize ans qui fit sur elle des tentatives de coït dans le nombril. Elle se moqua de lui et le traita d’imbécile, outrée d’une pareille ignorance. La scène se passait dans l’escalier d’une cave, et elle avait alors dix ans. A quelque temps de là, chez des voisins, elle essaya défaire pratiquer devant elle le coït, par un gamin de onze ans, sur sa sœur qui en avait neuf, aidant de ses conseils et de ses mains les deux débutants.
A douze ans elle se livra de nouveau à un gamin, sur les fortifications, pour un couteau et deux sous de pommes de terre frites. Il y eut simplement tentative de coït. A quinze ans, des amies du môme âge et déjà déflorées la présentèrent à un souteneur du quartier, très connu de ce petit peuple, él qu’on avait surnommé d’un sobriquet difficile à écrire, mais qui indiquait que chez lui les érections pouvaient donner à son organe la rigidité de l’acier. On entraîna Jeanne dans un liôtel meuhlé. Elle se laissa faire des caresses saphi({ues par le « mèque », mais refusa éner-
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giqiiement de se livrer. Ses amies furent obligées de lui tenir les pieds pour que l’acte pût s’accomplir. Elle resta ensuite environ trois mois sans revoir d’homme. Puis, sa sœur lui ayant présenté le frère de son amant, elle se prit pour lui d"un « béguin » et resta avec lui un certain temps . Bien que peu portée aux plaisirs de l’amour, elle n’est cependant pas insensible à l’acte vénérien ; il lui arrivait assez fréquemment de rester couchée avec son amant des nuits et des jours entiers, ayant jusqu’à dix rapports de suite. Un jour, ayant entendu parler d’onanisme buccal, elle voulut le pratiquer sur son amant, puis ce fut le tour de ce dernier, qui dut lui faire des caresses saphiques.
A la suite de discussions où les giffles intervenaient trop souvent, elle quitta « le chéri de son cœur », se livra ensuite à différents individus et à plusieurs simultanéihent. Aujourd’hui elle vit ouvertement de prostitution.
Dans d’autres circonstances, la jeune fille livrée à elle-même prend un amant. La mère, femme peu scrupuleuse, ne tarde pas à s’en apercevoir. D’abord elle se fâche, mais pas sérieusement, et, réflexion faite, elle se dit que si sa fille a mal tourné, il vaut mieux essayer de tirer parti de ce capital perdu ; elle lui conseille elle-même de « lâcher son galvaudeux et de faire la noce avec des michés chouettes ».
Sarah a dix-huit ans. Son père est mort fou. Sa mère est une femme sans pudeur qui vit de la prostitution de sa fille.
D’une taille au-dessous de la moyenne, Sarah est maigriole, avec des cheveux blonds pâles et des yeux bleus. Elle présente du strabisme assez prononcé de l’œil gauche. Peu vicieuse et peu portée aux plaisirs de l’amour, elle fut déflorée à seize ans par un ouvrier du même âge qui fréquentait la maison. Mais bientôt, conseillée par sa mère, elle abandonna son amant et cessa complètement de travailler pour vivre de prostitution. - C’estune fille d’humeur douce, subissant l’homme plutôt qu elle
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le recherche, se prostituant avec un cynisme plein de gaité. Elle habite avec sa mère et son frère, qu’elle nourrit tous les deux.
D’autres fois, et ces cas sont les plus fréquents, ce sont les mauvais exemples de la mère qui ont perdu la lille. Celle-ci a assisté aux fornications de celle-là, et, aussitôt que l’occasion s’est présentée, elle en a fait autant, heureuse souvent de déserter le domicile maternel, devenu un enfer.
Andréa a dix-sept ans. Sa mère s’est toujours livrée à un dévergondage notoire, se prostituant presque au premier venu. Son mari, fatigué de ses fornications, dégoûté de la voir toujours ivre, l’a abandonnée un jour et on ne l’a jamais revu depuis. La mégère se remit alors en ménage avec un autre homme, un individu ivrogne et brutal. Andréa, qui couchait dans la même chambre qu’eux, assista de bonne heure à leurs scènes d’amour^ à leurs orgies, à leurs disputes et souvent à leurs rixes. Maltraitée par l’un et par l’autre, elle s’absentait le plus souvent possible, courant les bals de Montmartre, ‘mais allant de préférence au Moulin de la Galette. C’est là, d’ailleurs, qu’elle fit connaissance de son premier amant; elle n’avait que quinze ans.
De plus en plus rudoyée par sa mère, à seize ans elle partit de chez elle, abandonna son métier de piqueuse de bottines et se mit à vivre ouvertement de prostitution. Actuellement elle est rentrée avec sa mère, qui a accepté la situation et en vit.
C’est une fille d’une taille très au-dessous de la moyenne, avec des cheveux noirs abondants^ une tète forte au front proéminent et bombé, avec des petits yeux vifs et un nez retroussé en trompette. Bien qu’elle ne soit pas bossue, sa colonne vertébrale n’a pas la courbe harmonieuse habituelle et indique des traces manifestes de rachitisme. Sans être portée d'une façon exagérée aux jouissances de l’amour, elle y trouve cependant un certain plaisir. Enfin, malgré le déplorable milieu où elle a été élevée, elle a encore conservé un certain décorum et elle se prostitue avec quelque dignité.
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