DES MILIEUX ET DE LTNSTUUCTIOX
Telle est l’influence de la première éducalion sur l’enfant. Mais ce n’est point tout. Plus tard, quand l’enfant devenu adolescent sortira de la famille, quand il ira à l’atelier, le péril ne sera pas moins grand, et c’est là surtout qu’il aura besoin d’elre surveillé et conseillé pour pouvoir résister aux entraînements des mauvais camarades. Combien d’enfants ont été perdus de cette façon^ et perdus à tout jamais !
Du reste, j’ai été frappé de ce fait ; c’est que neuf fois sur dix le premier délit a été commis de complicité avec un autre individu ordinairement plus âgé et récidiviste^ et c’est de ce dernier qu’est partie l’initiative.
Je pourrais citer des faits par douzaines. Prenons seulement deux exemples.
L... a à peine connu ses parents et il a été jeté fort jeune sur le pavé de Paris. Il a aujourd’hui seize ans. C’est un garçon au front un peu étroit, à la ligure imberbe, douce et presque angélique^ à la peau blanche et fine^ au pubis glabre, à la verge infantile, aux testicules petits.
Il est condamné pour la première fois. Il a volé des peaux de lapin, en compagnie d’un autre individu âgé de vingt-huit ans. C’est ce dernier qui a eu l’initiative du vol, qui a indiqué à L... l’heure et l’endroit pour le commettre, qui en un mot l’a entraîné. L... reconnaît avec franchise qu’il a agi de propos délibéré et que son complice l’a facilement gagné ; mais il est certain, et il le dit lui-même, qu’il n’eût pas osé tenter le coup tout seul.
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Le fait suivant est tout aussi probant sous ce rapport.
F... a perdu sa mère depuis longtemps et son père l’a abandonné fort jeune. C’est un garçon de seize ans, peu intelligent, sachant néanmoins lire et écrire, aux oreilles larges et écartées, aux arcades orbitaires saillantes. Il est condamné pour la première fois, pour vol d’une pipe en écume. Ce vol a été commis à l’instigation d’un complice de dix-neuf ans qui avait déjà subi plusieurs condamnations.
Je parlais tout à l’heure des prostituées. Combien sont entraînées par une amie peu sage qui leur présente un ami de leur amant et aide ainsi à leur déshonneur !
Et cette influence pernicieuse des mauvaises fréquentations n’agit pas seulement sur l’enfant et l’adolescent. Elle agit aussi sur certains hommes peu courageux qui trouvent dans ces milieux un encouragement à leur paresse et à leurs vices.
On va d’abord dans telle brasserie ou dans tel cercle parce qu'on s’y amuse, qu’on y passe agréablement une soirée après son travail fini. Mais rapidement des relations se créent et souvent la soirée se prolonge pendant une partie de la nuit; on cause et on boit. On a laissé ainsi une grande partie de son argent au café, sans compter que le lendemain on a peu de courage au travail. On revient presque naturellement au café, et on expose son embarras aux amis. Ceux-ci encouragent au mal, lèvent les derniers scrupules et proposent de tenter un coup en commun pour se tirer de la misère.
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Veut-on un exemple? Je n’ai que rembarras du choix,
M... est un garçon assez instruit et fils d’honnêtes cultivateurs des environs de Blois. Il a travaillé au Louvre et dans dilï’érents magasins de nouveautés^ où il gagnait largement sa vie. Le soir il fréquentait beaucoup une brasserie bien connue du faubourg Montmartre, brasserie où se donnent rendez-vous toutes les prostituées des environs. Là, il fit connaissance dhm fauxmonnayeur dont j’ai déjà parlé dans un autre chapitre. Celui-ci fit miroiter aux yeux du commis les agréments d’une vie large et heureuse, les ennuis du travail régulier supprimés, les longues soirées de noce et les journées passées à ne rien faire, à se promener dans les rues. M... se laissa séduire et s’engagea comme émetteur. Il ne tarda pas à être pris et fut condamné à cinq ans de réclusion. C’est maintenant un homme à jamais perdu.
Tous les criminologistes se sont plus à reconnaître cette iniluence prépondérante des causes sociales. Le milieu social, dit le professeur Lacassagne, « c’est le bouillon de culture de la criminalité; le microbe, c’est le criminel, un élément qui n’a d’importance que le jour où il trouve le bouillon qui le fait fermenter. Les sociétés n’ont que les criminels qu’elles méritent ».
Mais, de toutes les écoles du vice, la plus dangereuse c'est sans contredit la prison. Quand un homme a fait deux ou trois séjours dans les prisons de Paris ou les maisons centrales, il n’en faut plus rien espérer : c’est un membre gangrené qu’il faudrait retrancher pour toujours du corps social. « La prison^
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telle qu'elle est organisée, dit Emile Gautieiq est un véritable cloaque épanchant dans la société un Ilot continu de purulences et de germes de contagion physiologique et morale. Elle empoisonne, abrutit, déprime et corrompt. C’est à la fois une fabrique de phthisiques, de fous et de criminels. J’ose même prétendre que la prison est une sorte de serre chaude pour plantes vénéneuses^ et que c’est là surtout que se recrute et s’exerce la redoutable armée du crime (1). »
M. Macé. s’exprime à peu près de la même façon. « Que de vols, dit-il, que de crimes ont été conçus a Sainte-Pélagie, où la promiscuité met en contact direct l’apprenti voleur avec le récidiviste rompu à toutes les ruses du métier ! Les malfaiteurs professionnels racontent leurs forfaits en les complétant de détails fantaisistes afin de mieux frapper, par l'audace de l’exécution, l’esprit de leurs auditeurs. Les leçons dans l’art de voler et de se servir habilement du couteau sont écoutées par des élèves complaisants et jaloux de passer maîtres. Là, comme à l’école, et dans toutes les circonstances de la vie, règne la force physique et la force moi-ale (2) ».
Voici, en effet, ce qui se passe pour le commun des criminels. Lu individu est condamné pour un premier délit. Si sa peine ne dépasse pas un an, il devra la subir en cellule. Oh! alors c’est pour lui une peine terrible. Vivre de pain noir, de légumes secs et d’eau, souffrir peut-être du froid, tout cela n’est rien : ce qui l’effraie, c’est la solitude à laquelle on va le condamner. Incapable presque toujours de s’intéresser sérieusement à une lecture ou à un travail intellectuel quelconque, les heures lui paraissent des siècles. J’ai vu des hommes à la figure énergique pleurer et demander à genou un compagnon de cellule. Mais le
(]) Emile Gautier. Le Monde des prisons. l\\ Archives de l'anthropologie criminelle de novembre 1888.
(2) G. Macé. Mes lundis en prison.
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détenu sait parfaitement que, cette douloureuse étape franchie, il passera, lors d’une seconde condamnation, au quartier commun, où l’on a des amis et où l’on n’est plus malheureux. Cette perspective détruit le plus souvent la réaction salutaire, la crainte qu’avait inspirée la cellule, et le criminel ne tarde pas à revenir. Alors, au milieu d’êtres pervers et dégradés, tous ses vices éclatent; tous les mauvais instincts qui sommeillaient au fond de son cœur remontent à la surface; ceux qui n’étaient qu’en germe grandissent comme une herbe parasite sous une pluie de mauvais conseils et de mauvais exemples; on lui enseigne les vices qu’il ne connaissait pas encore ; il fait connaissance de gredins avec qui il médite des coups à tenter une fois dehors; il devient en peu de temps un type complet"de déchéance morale. Veut-on des preuves? Veut-on des faits? En voici deux choisis entre mille.
D..., dix-sept ans, est né à Paris. Ayant perdu son père de bonne heure, il était brutalisé par sa mère et son beau-père, qui se grisaient, dit-il, presque quotidiennement. A douze ans, il se sauvait de la maison, vivant depuis de mendicité, de petits travaux et de vols à l’étalage.
Bien qu’il ait dix-sept ans, il en paraît quinze au plus. C’est un garçon imberbe, à la figure douce et agréable, mais avec des yeux lascifs et sournois. Conseillé par un individu qui l’entretenait et à qui il servait de « petit Jésus », il se ht condamner deux fois pour vol de sommes assez importantes. On n’a pu le conserver que peu de temps à l’infirmerie centrale. Dès son arrivée, plusieurs détenus se sont empressés de l’accabler de questions infâmes. Sans la moindre pudeur, il y répondait avec l’aplomb d’un roué. Des rendez-vous se donnaient déjà dans les cabinets. Redoutant les rixes et peut-être les coups de couteau, j’éloignai cette drôlesse. « 11 y a longtemps, disait-il, que j’y ai passé pour la première fois. Quand je serai en centrale, je ne
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mourrai pas de faim ; je choisirai mon petit homme. » Il avoue que, lorsqu’il était dehors, il raccolait les hommes place du Châtelet ou sous les ponts. « .le trouvais presque toujours un client à faire. Si c’était un pantre, je le dégringolais et je me faisais la paire (1). »
Autre exemple.
V..., trente-sept ans, comptable, né dans Maine-et-Loire, refuse de donner des renseignements sur ses parents. Il appartient, dit-il, à une honorable famille de l’Anjou et n’eut jamais sous les yeux que de bons exemples. Il fut élevé par sa mère, excellente femme qui le gâtait. « La main ferme d’un père, m’écrit-il, aurait pu peut-être me corriger de certains défauts qui, en germe lors de mon engagement, ne firent que grandir et me précipitèrent dans le crime. Ma mère, bonne et aimante, ne s’aperçut de rien, comme toute femme qui n’a qu’un fils. J’étais son idole et rien ne m’était refusé. »
Ayant reçu une bonne instruction primaire, il s’engagea dans les tirailleurs algériens et devint rapidement sergent-major. Il se mit alors à boire le poison algérien, l’absinthe, à courir les filles, à fréquenter les mauvais lieux. Sa déplorable conduite l’obligea à démissionner.
Rentré dans son pays, il trouve un emploi honorable et assez lucratif. Mais, s’étant fait dresser procès-verbal pour chasse en temps prohibé, il insulte grossièrement le procureur de la République, refuse énergiquement de rétracter ses paroles et se fait condamner à trois ans de prison. En centrale, il fit connaissance de deux faux-monnayeurs. A sa sortie, il se mit à la tête d’une bande avec ces deux individus, et, pendant dix ans, il a émis de la fausse monnaie. La cour d’assises de la Seine vient de le condamner aux travaux forcés à perpétuité.
(1) Si c’étail un imbécile, je le dévalisais et me sauvais.
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Voici donc deux individus mal équilibués, je crois ; run, un pnfant, tombe aux mains d’un gredin qui façonne celle argile malléable à sa propre image et en fait « une Heur fauchée, une Heur de bagne » ; l’autre, faute d’une main ferme pour le guider, devient un ivrogne et, grâce aux conseils puisés à la centrale, va finir à la Nouvelle. Si ces deux individus n’avaient pas passé dans les milieux défavorables où ils ont vécu, le premier eût pu rester un gavroche vicieux et paresseux, le second un officier indiscipliné et noceur; les mauvaises liaisons et surtout le séjour dans tes prisons les ont menés au bagne. Intelligences débiles qui ne savent pas bien distinguer le bien du mal, volontés sans consistance qui côtoient toujours l’ornière du vice et du crime, et que le moindre choc abat pour toujours ; « Au lieu de les corriger, dit encore Emile Gautier, la prison les vicie jusqu’aux moelles. Il semble que leur perversité grandit avec la peine et que, dans leur conscience contaminée, la notion du bien et du mal, de plus en plus confuse, tende à s’effacer. Désormais, ils sont voués à vivre en marge delà société, jusqu'à ce que celle-ci les reprenne, la main dans le sac ou dans le sang, pour les écraser sans merci, comme des punaises immondes, entre les deux pages d’un code qu’on ne leur avait pas donné à lire ».
Il me reste un mot à dire sur l’inHuence de rinstruclion.
0(jni scuola che si âpre, chiiide una prigione (1), a dit un auteur italien. Cette pompeuse formule me semble difficilement
(1) A chaque école qui s’ouvre une prison se ferme.
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acceptable. Sans allée jusqu’à admellre le mot de Sénèque : « Postcjuam docti prodierwit, boni désuni » (1), ou celui de J. -J. Rousseau ; « Les hommes sont pervers, ils seraient pires encore s’ils avaient le malheur de naître savants », je crois que l’instruction seule est impuissante, impuissante à faire rétrograder le crime. Sans doute l’instruction supérieure élève l’àme, ennoblit le cœur, enseigne le culte du beau et du vrai. Malgré tout, elle restera impuissante, si elle n’a pour fidèle alliée l’éducation, « c’est-à-dire les habitudes qui développent la conscience^ font comprendre la nécessité des liens sociaux, l’obligation des sentiments généreux et, grâce à tout cela, créent la morale et les mœurs... L’instruction ne détruit pas la criminalité, elle la déplace et la transforme : il y a diminution de certains crimes, ainsi des crimes de sang, mais augmentation des délits; ce sont les mêmes crimes atténués, ainsi les coups et les blessures. Quand les illettrés, qui diminuent chaque jour, auront disparu, on verra disparaître aussi les crimes barbares^ tels que le parricide, l’empoisonnement, et ceux-ci, par leur rareté même, seront considérés un jour comme les fossiles de la criminalité ». Ainsi conclut quelque part le professeur Lacassagne. Son élève, le D' Bournet, va plus loin et considère l’instruction comme plus nuisible qu’utile. « Comme la folie, comme le suicide, ditil, la criminalité générale augmente avec les progrès de l’instruction (2). » Lombroso est du même avis ; « Les connaissances qui ne rendent pas l’individu moral en font un criminel, plus raffiné, plus fourbe, plus dangereux. »
Si l’instruction supérieure est impuissante, que pourra faire l’instruction primaire? Depuis que l’Allemagne répète partout ce mot dont elle a fait un proverbe ; « C’est le maître d’école prussien qui a vaincu à Kœnigsgraetz, à Sadowa et à Sedan » !
(1) Epitres, 05.
(2) Bournet. Loc. cit.
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la contagion de rinstmction primaire obligatoire a subitement gagné tous les Etats. C’est un danger. Selon Jacques Eertillon, la diffusion de l’instruction primaire est un élément perturbateur. « Tel individu, dit-il, qui^ livré au travail de la terre, n’aurait jamais été qu’un esprit mal fait et peut-être un peu bizarre, succombe à un travail plus intellectuel. Sa faible cervelle ne résiste pas à cette épreuve, et il va grossir la foule des ratés et des déclassés de toute espèce. » Or, où se recrutent le plus grand nombre des criminels? Parmi les déclassés.
Pavia (1) reconnaît que si l’instruction « n’augmente pas, assurément elle ne diminue pas le nombre des crimes ». Il cite ce mot significatif du procureur Caccia : « Istriiire centinaia di miglio di anal f abêti "poco importa ^ se si dona alla statistica qualche centinaia di reati in piu (2). »
(1) Archiv. di Psich. IV
(2) Qu’importe qu’ou instruise C3ut mille ignorants, si on augmente la statistique de quelques centaines de crimes.