‹ Les habitués des prisons de ParisChapitre 110 sur 132 · INFLUENCE DES CHATIMENTS ET DES PEINES · texte numérisé non relu

INFLUENCE DES CHATIMENTS ET DES PEINES

pour museler le crimiuel-né ne sauraient, en effet, s’appliquer au criminel d’accident ou au vagabond.

Je laisse do côté l’infirme, celui qui par incapacité physique ne peut pas travailler. Evidemment il ne devrait jamais venir en prison, où il n’est point à sa place. Les mendiants, les vagabonds et certaines catégories d’alcooliques pourraient avoir des quartiers spéciaux dans les prisons. Là, le règlement ferait ce que leur volonté n’a pu faire : il les forcerait à travailler. Au lieu de les abrutir par une discipline de fer qui n’a pas sa raison d’être avec euXj on les habituerait au travail, punissant et soumettant aux privations les plus dures ceux dont la paresse est invincible. Tout vagabond, tout alcoolique devrait fournir une somme de travail suffisante pour pourvoir à son entretien; ce qu’il gagnerait en plus lui serait versé et il pourrait en disposer comme il l’entendrait pour son plus grand bien-être. Lorsqu’un individu aurait ainsi donné, à la prison, des preuves de courage et d’amour du travail, il serait rendu à la liberté. Une nouvelle arrestation amènerait un séjour plus prolongé à l’atelier-prison jusqu’à ce qu’enfm il ait encouru un nombre suffisant de condamnations pour être déporté.

Mais ce qu’il faudrait éviter par-dessus tout, c’est le contact de ces faibles d’esprit et de volonté avec les voleurs et les criminels d’habitude; sans cela, c’est les perdre à jamais. Et, pour cette seconde catégorie, il n’y a qu’un châtiment efficace : la cellule. La solitude mate les criminels les plus forts et les plus redoutables. Que l’on diminue, si l’on veut, la durée des peines, qu’on améliore le système cellulaire actuel ; mais que tous les vrais criminels ne connaissent que la cellule, où les plus violents pleurent comme des femmes, torturés par un insurmontable ennui.

Néanmoins j’ai vu quelques natures révoltées que la cellule ne suffisait pas à abattre. Le cachot même était impuissant. Et

INFLUENCIi DES CHATIMEM’S ET DES PEINES

cependant le cachot est un supplice lerrible. Passer de longues '

journées dans une cellule sans lumière, sans feu, presque sans air, où l’on reçoit pour toute nourriture une cruche d’eau et un pain grossier ! Ceux qui se redressent invaincus et menaçants au milieu de ces ténèbres, sont généralement des fous moraux. 1

Pour changer ces brutes, il faudrait tuer les instincts et les passions qui hurlent dans leurs entrailles. Chercher à les séduire par de bonnes paroles, c’est frapper un caillou stérile dont ne jaillira jamais la divine étincelle, c’est leur parler une langue inconnue et qu’ils ne comprendront jamais. On pourra peut-être apprendre à un aveugle à marcher seul; mais jamais on ne pourra lui donner l’idée des couleurs, lui faire sentir la douceur des aurores, la splendeur des soleils couchants. On pourra peutêtre apprendre à un sourd à articuler des sons, mais jamais on ne pourra lui donner la sensation de la mélodie et du rythme.

Jamais non plus on ne pourra faire sentir le bien à un fou moral ou à un criminel-né. La nuit pèse sur ces consciences ; aucune parole ne saurait y faire la lumière. La douleur physique seule les impressionne. Pour qvie le châtiment physique soit efficace, il faut qu’il les atteigne dans leurs organes physiques. La privation de l’acool et du tabac sont déjà d’excellents agents de répression. Plus d’un criminel dangereux m’a dit; « Je ne me ferai jamais repincer; j’ai trop souffert d’èti'e privé de tabac. »

Je crois cependant qu’il faudrait plus. La bastonnade, par exemple, est un supplice que redoutent les plus audacieux. Pourquoi ne la rétablirait-on pas? Si c’était insuffisant, on dresserait l’échafaud. On tue la bêle féroce que l’on ne parvient pas à museler.

CONCLUSION

Me voici arrivé à la fin de ce travail. J’ai montré les prisons peuplées de dégénérés, de débiles, d’alcooliques, d’épileptiques et même d’hystériques et d’aliénés. J’ai dépeint ces individus mal armés pour le combat de la vie, pour le strug-gle for life ; j’ai étudié leur intelligence faible, leur imagination pauvre, leur volonté défaillante, leur conscience muette. J’ai retrouvé sur leur corps des stigmates nombreux de dégénérescence physique, corollaires si fréquents de la dégénérescence psychique. Je les ai décrits différents des aliénés, mais différents aussi des autres hommes, constituant en un mot toute une classe d’êtres à part. Enfin j’ai réclamé pour eux toutes les rigueurs de la pénalité et j’ai dit pourquoi.

J’ai déjà tiré plus d’une des conséquences qui découlent naturellement de ces faits. J’ai réclamé l’isolement des épileptiques et des hystériques dans des quartiers spéciaux. J’ai montré les effets pernicieux de la vie en commun et j’ai demandé la division de la prison en différents quartiers où les condamnés, après un examen sérieux, seraient classés selon la nature des délits commis. J’insiste sur cette sélection. C’est là, à mon avis, qu’est le salut. Mais qui la fera? Les gardiens? Il n’y faut pas penser. Le directeur? Sans doute il représente l’autorité dans la prison et il est un peu au courant de ce qui s’y passe. Mais la plupart du temps il s’entendra bien mal à discuter ou même à saisir

CONCLUSION

ces délicates questions médico-psychologiques. La routine administrative, qui rétrécit tout, lui laissera-t-elle la largeur de vue nécessaire pour étudier les consciences? Ne se contenterat-il pas de jouer aux soldats et d’appliquer simplement une discipline rigide et mesquine, plus vexatoire qu’utile?

Sans enlever un seul galon au bel uniforme du directeur, on pourrait cependant lui adjoindre, pour l’aider dans cette tâche difficile, des personnes plus compétentes. L’aumônier et le médecin semblent tout naturellement désignés pour cela.

Je lésais et je l’ai dit, les croyances religieuses n’existent pas chez les criminels parisiens et il faut peu compter les relever par ce moyen. Néanmoins, le prêtre pourrait encore rendre de grands services dans la prison. Il connaît les cœurs, et par des paroles miséricordieuses il pourrait aider au relèvement de plus d’un misérable que le contact pestilentiel de la prison perd à tout jamais.

Le médecin, à condition qu’il ait fait des études suffisantes d’anthropologie et de psychiatrie, pourrait remplir dans les prisons le rôle qu’il remplit dans les asiles. Comme il est devenu l’ami et le bienfaiteur des aliénés, il deviendrait l’ami et le bienfaiteur des criminels. Il saurait reconnaître l’alcoolique, l’épileptique ou l’aliéné et les renvoyer chacun à leur quartier spécial ; il saurait distinguer le vagabond du fou moral, et rendre le premier à l’atelier et le second à la cellule. Enfin il pourrait fournir des renseignements précieux au bureau des grâces.

M. Semai insiste, lui aussi, sur cet examen psycho-moral du délinquant. « Mais, dit-il, pour sortir rapidement des obscurités empiriques, il faut la diffusion d’un enseignement qui fait défaut jusqu’ici, la prison devant devenir, sous l’égide delà science médicale, le champ cliniq.uedu barreau et de la magistrature (I). «

(l) Congrès international de l’anthropologie criminelle tenu à Paris en 1889. Rapport sur la huitième question : De la libération •onditionnclle.

CONCLUSION

La prison, tout en rcslanl prison, se transformerait ainsi selon les données nouvelles de l’anthropologie criminelle et elle aurait tout à y gagner.

Enfin, le D'' Sciammana appelle l’attention sur « l’importance exceptionnelle des recherches que l’on pourrait faire dans les maisons de correction, non-seulementdans l’intérêt scientifique, ces documents pouvant servir de complément aux observations que l’on pourrait faire plus tard sur les mêmes individus dans les prisons, mais aussi parce qu’elles serviraient peut-être de guide pour le traitement à suivre pour atteindre le but de la correction (t) ».

(1) Congrès international de l’anthropologie criminelle tenu d Paris en 1880. Rapport sur la troisième question : Sur l'opportunité d’établir des règles pour les recherches d’anthropologie et de psychologie criminelles dans les hôpitaux d'aliénés et dans les prisons.

TAHLE DES MATIÈRES

Préface rfe M. le professeur Lacassagne Introduction

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