INFLUENCE DES CHATIMENTS ET DES PEINES
« L’homme s’agite et Dieu le mène, » disent les partisans de la doctrine de la grâce et de la prédestination, répétant après les fatalistes païens que l’homme ne saurait être puni parce qu’il est incapable de résister à ses penchants. « Que Titus soit les délices du genre humain, dit de Frayssinous, que Caligula en soit l’effroi, ce sont deux anneaux également nécessaires de la chaîne des êtres; l’un est d’or et l’autre de fer, voilà tout; la différence de leur conduite ne dépend pas plus d’eux que la différence de ces métaux ne dépend de leur volonté. »
En montrant les criminels naissant avec des instincts pervers, fruits d’une malheureuse hérédité, en montrant leur volonté faible et défaillante, facilement vaincue par les impulsions, leur sensibilité affective morte ou éteinte, on pourrait croire que je vais me ranger à cette opinion et, suivant l’école italienne, déclarer tous les criminels irresponsables et par conséquent proclamer l’inutilité des peines et des châtiments. Loin de moi cette pensée.
« Nous naissons, dit le D"' Dubuisson, avec un corps dont les proportions et la vigueur varient suivant les individus et constitué d’une certaine façon. Mais nous savons bien que cette constitution héréditaire n’est pas absolument immodifiable, et
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l’expérience nous a appris ce que pcul nue éducation physique bien dirigée pour corriger, développer, assainir des organes nés défectueux. Eh bien! il en est de môme du cerveau. Il est môme plus aisé de modifier le cerveau que de modifier le corps, parce que le cerveau est le plus compliqué de tous nos organes et que noire puissance de modification est en toutes choses en raison de l’objet à modifier. La multiplicité môme des fonctions cérébrales ouvre la porte à plus d’agents modificateurs qu’aucun autre organe de l’économie. Nous avons prise sur lui par le sentiment, par l’intelligence, par le caractère. Nous pouvons donc le modifier, l’améliorer (1). »
Je l’ai dit dans le précédent chapitre : l’influence de l’éducation est énôrme. Mais l’éducation, au lieu d’améliorer, aurait-elle, comme dans la plupart des cas que j’ai examinés, une influencé pernicieuse et rendrait-elle plus mauvais un terrain préparé à recevoir la semence du mal et à laisser germer l’ivraie? le criminel serait-il toujours punissable? Certainement oui. '
'Pour être responsable, le criminel n’a pas besoin de sentir le ntal, il suffit qu’il soit assez intelligent pour faire la distinction entre ce que permettent et défendent les lois de son pays. Est-ce que le chien qu’on fouaille pour avoir volé un gigot, a l’idée de la pl’opriété? Et cependant qui oserait nier l’influence salutaire et préservatrice des coups de fouet chez le chien gourmand?
Sans doute le criminel-né ou le fou moral ne sentiront pas la joie ineffable du bien accomplietleurâme ne s’élèverajamais jusqu’à la compréhension parfaite du to siSoç siSwv de Platon, comme le pauvre imbécile à l’intelligence obscure et à la conscience muette ne comprendra jamais le décorum est pro patria mori d’IIôrabe. Alors, s’ils ne sentent pas le bien, si leur conscience ne leur crie pas : ceci est mal ; si leur raison ne peut discerner
(1) D’’ Dubuisson. Théorie de la responsabilité. In Archives de l’anthropologie criminelle. Janvier 1888.
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le juste de l’injiislc, lisseront donc livrés tout entiers à leurs instincts? Il n’y aura pas même lutte, puisqu’ils seront vaincus avant d’avoir combattu. Ils ne comprendront et ne reconnaîtront qu’une seule loi morale, celle d’Epicure : notre bien c’est notre plaisir, ou encore celle d’Hobbes : notre bien c’est notre intérêt. Oui; mais il y a aussi la loi sociale qui se fait entendre de tous et qui dit : tu ne voleras point, sous peine d’être emprisonné; tu ne tueras point, sous peine de porter ta tête sur l’échafaud. Et ce sera cette crainte du châtiment qui viendra tenir en échec les mauvais instincts et les mauvais penchants de l’homme criminel. C’est la pénalité qui, comme le fait fort bien remarquer le D'' Dubuisson, « vient au secours du misérable. La cupidité, la sexualité, l’instinct destructeur veulent être satisfaits, mais l’intelligence montre à l’homme que le résultat dé pareilles satisfactions sera de l’atteindre dans son bien, dans sa liberté, dans sa vie, c’est-à-dire dans les instincts mêmes qu’il est prêt à contenter, et il arrive alors, pourvu bien entendu que l’intimidation soit suffisante, que les mauvais penchants, tirés en sens contraire, se font échec à eux-mêmes et sont comme neutralisés... Sans pénalité, c’est-à-dire sans intimidation, le pervers serait sans secours contre sa perversité et ne pourrait qu’obéir à celle-ci. C’est parce qu’il y a des châtiments qu’il y a une pénalité ».
Aussi, excepté les aliénés délirants et les épileptiques lorsqu’ils obéissent à ces impulsions inconscientes, fatales et irrésistibles dont nous avons parlé, tous les criminels sont responsables. Les châtiments sont contre eux la meilleure des garanties. Naturellement il y aura des degrés dans la pénalité comme dans la responsabilité, et, suivant que le coupable possédera à un plus haut degré « ce vouloir à deux tranchants qui peut se tourner indifféremment vers le oui et le non », il encourra une plus grande responsabilité et, par conséquent, une plus grande pénalité.
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11 est môme des aliénés qui sont susceptibles de distinguer le bien du mal et de s’amender sous l’influeïice des châtiments. Belloc remarque avec raison que toute l’influence des médecins aliénistes sur leurs malades repose précisément sur celte capacité qu’ils conservent de comprendre les conseils ou les reproches qu’on leur adresse (1). « Dès lors qu’un individu cesse de faire, sous l’influence d’un châtiment, un acte répréhensible auquel il se sentait porté, ou que, poussé par l’espoir d’une récompense, il exécute une bonne action que sans l’aide de ce stimulant il serait disposé à ne pas faire, il est responsable (2). » Ainsi s’exprime l’aliéniste portugais Julio de Mattos dans un mémoire sur la responsabilité criminelle des aliénés. Et il ajoute que tous les moyens de coercition employés dans les asiles seraient sans efficacité si les malades n’étaient pas capables de les comprendre. Il eite même des faits. Il a vu un maniaque chronique {um maniaco em periodo de chonicidade)^ un imbécile [uni imbecil)^ un débile (^«n fraco de espirito) se montrer très sensibles à l’action des peines et des récompenses et s’améliorer ainsi d’une façon remarquable .
Si l’aliéné lui-même, dont l’intelligence est si souvent dévoyée par les hallucinations, est sensible à l’action du châtiment, comment le criminel ne serait-il pas punissable !
Mais quel genre de peines appliquera-t-on et comment les appliquera-t-on ?La question est délicate et il y a lieu de distinguer entre les criminels. Les moyens de répression- qu’on emploiera
(1) Yoyez Annales médico-psychologiques, 18G1. p. 422
(2) Julio de Mattos. Responsahilidade criminal dos alienados. In Revista de nevrologia e psychialria. Janvier, 1888.