I.ES nÉGÉNÉUÉS DANS LES PRISONS
II csl un vieux proverbe qui dil, ;])6rie-loi de rhomme au regard louche. Ces apliorisnies^ malgré leur naïveté apparente, renferment quelquefois un grand fond de vérité ; ils sont le fruit d’une expérience de plusieurs siècles. Préjugé ou non, il est certain qu’on aime peu regarder en face un homme qui louche ; il semble que sa pensée se cache comme son regard.
Or, les strahiques sont très nombreux parmi les criminels. Je pourrais citer ici plus de vingt observations, et certes, je n’ai pas recueilli tous les cas qui se sont présentés à moi. Veut-on un seul exemple pris au hasard ?
P... est un couvreur de vingt-trois ans, quia déjà subi cinq condamnations pour vol à l’étalage. Sa mère, une hystérique, est morte du choléra. Son grand’père et son père étaient des alcooliques. Ce dernier, qni était peintre en bâtiments, est mort, paraît-il, d’accidents saturnins. Il a une sœur bien portante, mariée et mère de deux enfants morts d’athrepsie vers l’âge de six mois.
P... a eu des convulsions dans l’enfance, lîien que sachant lire et écrire;, il est peu intelligent. Depuis longtemps il boit en moyenne deux litres de mauvais vin par jour. Myope de l’œil dro*it, il présente du strabisme assez prononcé des deux yeux. De plus il est scrofuleux.
Donc, soit qu’il y ait exagération de la force nerveuse dMn côté, et par suite contracture permanente ou transitoire d’un muscle qui entraîne son antagoniste, soit qu’il y ait atonie nerveuse et, par suite, faiblesse d’énergie d’un muscle qui ne peut plus résister à l’action, normale cependant, du muscle opposé, le résultat est le même au point de vue du fouctionnement ; il y a i-upture de l’équilibre et désordre fonctionnel. Aussi je n’hésite point à considérer le strabisme congénital des criminels comme un signe de dégénérescence.
LliS DLGli.NÉKÉS DANS LliS l’UlSO^S
Dans d’aulres circoiislanccs, il ne s’agit pins d’iin défaut d’é(|iiilibrc entre deux muscles paralèlles : c’est un muscle isolé, un spliincter par exemple, (|ui, recevant une innervation insuflisautc, ne peut résister aux besoins dynamiques qu’il doit régenter; il cesse alors d’être sous la haute puissance de la volonté et il obéit, sans attendre, à toutes les sollicitations qui l’assiègent. L’incontinence d’urine me semble rentrer dans cet ordre de paralysies dégénératrices (1).
On sait déjà combien l’incontinence d’urine est fréquente chez les dégénérés. Je l’ai aussi bien des fois notée chez les criminels. (Je parle^bien entendu, de l’incontinence qu’on pourrait appeler congénitale, de celle qu’on a plus particulièrement appelée incontinence nocturne des enfants, et non point de l’incontinence qui pourrait survenir à la suite des maladies de la vessie ou d’autres organes pouvant retentir sur cette dernière.)
Beaucoup de détenus m’ont avoué qu’ils avaient pissé au lit jusqu’à un âge assez avancé. On lira dans un des chapitres suivants l’histoire d’un hystérique criminel dont l’hérédité est très lourdement chargée et qui a uriné au lit jusqu’à onze ans; il lui arrivait même quelquefois de s’oublier dans la journée à l’école. Son frère a été sujet à la même infirmité jusqu’à l’àge de treize ans.
Voici un autre fait du même genre.
B..., bien qu’âgé seulement do dix-neuf ans, a déjà subi
(I) Voyez à ce sujet la tliése ilii D'' Louis Gniiion; Be quelques troubles urinaires de l’enfance l'hê.se de Paris 1889. Steiiilieil édit.
LES I)É(iÉNÉUÉS DANS J.ES l'HISONS
2Ui
quali*e condamnations pour vagal)ondage cl vol de sommes assez importantes, en particulier de deux cent cinquante francs chez un de scs patrons. Peu intelligent, mais sachant néanmoins lire et écrire^ il reconnaît avoir fait pas mal d'excès de boisson. 11 dit avoir connu seulement trois femmes en sa vie; mais dans son enfance il s’est beaucoup masturbé, et maintenant encore, en prison, l’onanisme le console en partie de sa liberté perdue.
Or, cet individu avoue avoir pissé au lit jusqu’à l’âge de cinq ans.
Chez d’autres dégénérés, ces phénomènes d’incontinence nocturne persistent beaucoup plus longtemps, jusqu’à dix-huit ou vingt ans et même plus. J’en ai vu dernièrement un assez bel exemple.
C... ne donne que des renseignements très obscurs sur ses antécédents héréditaires. Condamné pour vol, c’est un garçon d’une intelligence moyenne, sachant lire et écrire, et présentant un angle auriculo-temporal très ouvert. Bien qu’il ait dix-huit ans, il pisse au lit toutes les nuits. Cette incontinence a été momentanément supprimée à la suite de l’opération d’un varicocèle, et plus tard au moment des premiers rapports sexuels. Actuellement elle est revenue.
Enfin, chez d’autres individus, cette incontinence persiste avec l’agC;, non-seulement nocturne, mais encore diurne. Voici l’hisloire pleine d'intérêt d’un imbécile observé en dehors des prisons. Il n’a jamais subi aucune condamnation ; mais s’il a été préservé de la prison, ce n’est que grâce au milieu peu entraînant et très bienveillant où il a vécu.
Son père était un homme peu intelligent, peu laborieux, ivrogne et d’un tempérament génital exalté; il perdit, en essayant de gérer une ferme, la petite fortune qu’il possédait. 11 était la risée de ses voisins, qui lui donnaient toutes sortes de sobriquets. — Sa mère est une femme à l’intelligence obtuse, ue
LES UÉllK.NÉKÉS DANS LES l'HISONS
siicluint 111 lire ni écrire. — Su sœur esl plus inlclligeiile que les autres membres de la famille^ mais elle soiilïre depuis des aimées d’une maladie (reslomac qui la tient presque toujours au lit ou à la chambre. — Son frère esl un imbécile, un individu aux horizons entièrement bornés, incapable de comprendre les plus simples notions. Ne sachant ni lire ni écrire, il a eu de l’incontinence nocturne d’urine jusqu'à vingt ans.
(i... est un imbécile comme son frère, mais sachant néanmoins lire et signer son nonij par suite d’une plus longue fréquentation de l’école. Ce fut un enfant vicieux, indiscipliné, refusant de se soumettre au travail et capable seulement de faire les grosses besognes dans les fermes. Aujourd’hui il a vingt-cinq ou vingt-six ans. Réformé du service militaire par suite de son incontinence d’urine, toujours persistante nocturne et diurne, il est resté à la campagne comme valet de charrue. C’est un individu grossier, ivrogne, batailleur, ce que dans le pays on appelle un « arsouillé ». Un jour, ne trouvant pas à assouvir ses ardeurs génitales, il se laisse surprendre en train de pratiquer le coït sur une brebis. Une autre fois il enivre une vieille mendiante qui lui avait fait des promesses d’amour. Il lui est arrivé souvent de faire douze ou quinze kilomètres uniquement pour se satisfaire au lupanar de la ville voisine.
Dernièrement, G... vola cent francs chez un vieillard où sa mère servait comme domestique; celle-ci restitua l’argent, el, grâce à la bienveillance du vieillard, le drôle ne fut point inquiété.
On pourrait peut-être rapprocher de ces faits les retards dans la marche et la parole également si fréquents chez les dégénérés. Il est malheureusement fort diflicile d’obtenir des criminels des renseignements précis sur ces faits dont le plus souvent ils n’ont gardé qu’un souvenir très-vague. Je ne m’y arrêterai point davantage; néanmoins, ce ne sont pas les faits qui me
LISS DÉOK.NÉlUiS IJANS LKS PUISONS
man([uciU, cl je poiirrais citer tel voleur qui n’a commencé à marclier qu’à sept ou huit ans, tel débile criminel qui n’a commencé à parler qu’à huit ou dix ans. Aussi on retrouvera ces signes de débilité physique primitive signalés plus d’une fois au cours de mes observations.
Dans d’autres circonstances il y a incoordination des mouvements d’un muscle ou d’un groupe de muscles qui obéissent encore à l’ordre émané du centre nerveux^ mais dépassent ou n’atteignent pas le but. Tel est le bégaiement qui n’esD si on peut s’exprimer ainsi, qu’une sorte d’ataxie verbale. L’ataxique sait parfaitement les mouvements qu’il veut produire, mais ses muscles mal innervés ne répondent point à l’appel de sa volonté. Le bègue, lui aussi,, sait parfaitement le mot qu’il veut dire et il l’a présent à la pensée, mais sa langue, mal régie dans ses mouvements, fourche, tremble et défaille.
Comme il y a beaucoup de strabiques parmi les criminels, il y a aussi beaucoup de bègues, ou au moins d’individus présentant différents défauts de prononciation d’ordre physiologique analogue, comme la blésité, le zézaiement^ etc... En voici seulement deux exemples pris au hasard.
C... est un camelot de trente-trois ans, petit fils d’ivrogne, fils d’hystérique, grand buveur d’absinthe lui-mème. Il a subi huit condamnations pour vol à l’étalage, mendicité et vagabondage. Cet être, très-inférieur à tous les points de vue, parle avec un zézaiement enfantin.
Le cas suivant est un vrai lv[)e de dégénérescence criminelle.
LlüS IJKGKNÉRliS DANS LES 1>IUS0.NS
H... est un garçon do (rente-cinq ans, qni a subi cinq condamnations pour ivresse et rébellion envers les agents. Son père était un individu nerveux, violent, prompt à lever la main. Sa mère est une femme bien équilibrée; elle vit encore. La famille se composait de sept enfants; deux garçons sont morts tuberculeux, une fille est hystérique et l’autre est bossue.
I)... est très nerveux et entre pour un rien dans de -violentes colères. Les excès de rhum et d’absinthe qu’il a faits en Aliaque, ont encore augmenté cette irritabilité. Il avoue aussi s’ôtre beaucoup masturbé. De plus il a la pelade, et on pourrait se demander pour lui, comme pour le sujet d’une observation citée dans un des précédents chapitres^ si cette dystrophie n’est point liée à l’état nerveux. D... présente un clignotement perpétuel des paupières ressemblant à un tic. Quoiqu'il bégaie et s’exprime avec lenteur et difficulté^ c’est un grand bavard.
Tel est, rapidement esquissé, le vaste cycle des dégénérescences. J’ai pris tous les stigmates principaux et, un à un, j’ai pu les placer sur la figure d’un ou plusieurs criminels. Je m’en tiendrai là, croyant être arrivé au but que je me proposais : avoir démontré ce principe que j’ai posé dès le début, à savoir que les prisons sont peuplées en grande partie de fils d’alcooliques et de dégénérés.
Mais avant de clore cetimportant chapitre, je tiens à rappeler que ces signes d’ordres divers que j’ai scindés ici pour en rendre l’analyse plus facile, ne le sont que très rarement en réalité. Il est l'are qu’un dégénéré ne présente qu’un stigmate isolé ; presque
UCS UlîliÉNÉIlÉS DANS LES PRISONS
toujours un grand nombre de signes d’infériorité physique, psychique ou morale, frappent le môme individu. Les observations que j’ai citées en sont la preuve: on y trouve d’abord le stigmate de dégénérescence que j’ai analysé, mais il est presque toujours, pour ne pas dire toujours, accompagné d’un ou plusieurs autres qui viennent concourir avec lui à la déchéance de l’individu.