‹ Les habitués des prisons de ParisChapitre 36 sur 132 · i- /• IS ' ^ i · texte numérisé non relu

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ClIAPlTRIs XII

LKS HYSTKIÎlQT'KS DANS I.KS PUISONS

Depuis les remarquables Iravaiix de (diarcol, Deliove (d auli’es, on a appris à recounaUre rbyslérie chez riiomme el on commence à se persuader que ce n'est point chose i‘are.

S’il est un endroit on l’on doit rencontrer ces détraqués, ce doit être à l’asile d’aliénés. Certes on en voit dans les asiles et on ne les compte plus. Mais dans les prisons?, le me ligure qu’ils n’y sont pas moins nombreux. Pour ma part, j’ai pu en observer, en moins d’un an, six cas absolument irrécusables. Mais combien ont dû échapper à mon observation!

L'hystérique, en effet, est un être aux multiples formes, un protée aux changeantes métamorphoses. Tel, raisonnable en ajiparence aujourd’hui déraisonnera demain, et le fou d’hier sera le sage d’aujourd’hui.

On ne peut pas examiner tous les détenus assez minutieusement et si on ne rencontre pas de stigmates facilement appréciables, le cas passe inaperçu. Aussi, je le répète, les six cas que j’ai observés sont peut-être les plus curieux et les plus complets, mais ce ne sont cerlainement pas les seuls qui se soient présentés

LES lIVSTElilOl’R.S DANS DES IMtlSONS

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;i lu Sunl.é dans une j)6i'iod(! cl'iiiio umiée. Dans Jos autres cas, riiystéric n’aura pas assez montré le bout de l'oreille et je n’aurai pas su la reconnaître.

Comme pour l’épilepsie, il est impossible d’établir ici une statisti(|ue. Mais peu importe la proportion; ce ([ui est certain, c'est (pi'on trouve un nombre notable d’hystériques parmi les détenus de la Seine. J’essaierai seulement de montrer comment ils viennent en prison et comment ils s’y comportent.

L’hystérique est un être mobile^ changeant et facile à entraîner; il est rare qu’il agisse seul et qu’il ail l’initiative du crime. Presque toujours une volonté plus puissante que la sienne le mène : il a. un complice qui le pousse et le plus souvent se dérobe.

C’est du moins ce que j’ai cru constater d’après mes observations. L’hystérique répond merveilleusement à toutes les impressions venues du dehors et il y obéit sans contrôle. Son amour des excentricités et des bizarreries, ce besoin de faire parler de lui, de se rendre intéressant, tout le prédispose déjà à se mettre hors la loi et à suivre la voie du crime, ne serait-ce que pour devenir célèbre. Qu’une influence étrangère vienne donner l'impulsion à cet esprit détraqué et incapable de réllexion, il deviendra vite un instrument de crime aux mains de qui saura s’en servir. Je citerai ici un fait qui m’a beaucoup frappé. C’est l'histoire d’un hystérique qui s’est laissé (juatre fois entraîner à commettre des vols.

Homme doux et bon, sympathique même, susceptible de bons

Li:s lIVSTÉltlOLlCS OANS UCS PUISONS

senlimoiits et de reconnaissance, quatre fois des volontés pins [)uissan(es ont pesé sur sa volonté défaillante et l’ont amené an vol.

C... a vingt-linit ans; il est oi’iginaire du Calvados. Sa mère est encore vivante, mais elle est hémiplégique; cette hémiplégie, au dire de (i..., serait venue graduellemeut, la pai-alysie euvahissaut d’abord la sensibilité puis les mouvements. Son père, un armateur de navires, était un homme ti’cs nerveux, violent et alcoolicpie; il est mort, paraît-il, d’une aflcction de la vessie. Un de ses frères est mort phtisique à dix-sept ans, et une de ses sœurs à dix-neuf ans; une autre de ses sœurs est morte dans un asile d’aliénés.

C... prétend ({u’il est sobre maintenant, mais qu’autrefois il a bu beaucoup d'absinthe.

C’était un enfant peu intelligent, apprenant diflicilement, et dont la mémoire inlidèle oubliait aujourd’hui ce ([u’il avait appris hier. Et puis il avait pris l’habitude de se masturber beaucoup.

C... a eu, comme presque tous ses pareils, une existence assez accidentée. A seize ans et demi, la ruine subite de son père l’obligea de cesser ses études pour prendre un métier et gagner sa vie. Il travailla dans son pays jusqu’à l’âge de dix-neuf ans, époque à laquelle il vint à Paris se placer comme garçon marchand de vin. Mais ses attaques fréquentes le faisaient renvoyer de partout, et il gagnait misérablement sa vie. Un jour, un individu lui confia des bijoux volés en le priant de lui rendre le service d’aller les porter au Mont-de-Piété. Dupe ou complice, C... obéit. Dans tous les cas, il est à noter que l’initiative du crime ne lui appartient pas: il a été ti’ompé ou il s’est laissé entraîner. Condamné à dix-huit mois de prison, il passa jiresipie loul son temps à l’inlirmerie centrale, où il aui'ait été soigné, paraî(-il, poni' une méningile.

LliS llYSI'lilUnllIÎS UANS LlCS PlUSONS

A sa s()i'li(', il lil connaissance d’imc niarclianrle de poissons (|iii s’épcil |)onr lui d’une de ces passions (jui enllamnienl assez souveni les remnies aux approches de la m6noj)ause. h’Ile le j)ril chez elle, le logea, le noiirriL, ledorloLa. C..., heni’eux, se laissail faire, et loul, alla hien pendani, quelque temps. Mais hientol les scènes de jalousie survinrent, et un beau soir C... lâcha son amoureuse en lui emportant cent cinquante francs. Il jjrétend (|u’elle les lui avait donnés et qu’il avail négligé delcs lui rendre avant son départ. Vengeance ou dépit, la marchande de poissons j)orta plainte, et C... fut de nouveau condamné à dix-huit mois de prison. Cette fois il fut examiné par Legrand du Saulle, ([ui le déclara en partie irresponsable. A sa sortie il lit un long séjour à riIôtel-Dieu où Mesnet raurait hypnotisé.

Peu de temps aprèS;, C...fut compromis dans une bande de voleurs rendus un moment célèbres par l’affaire Romanolf. Grâce à un rapport favorable du D‘‘ Garnier, il n’eut que trois mois de prison. 11 passa presque tout son temps à l’infirmerie de Mazas, soigné par le D'' de Beauvais, « présentant des attaques d’hystéro-épilepsie suivies d’hallucinations qui lui font commettre des actes insensés », dit un certificat.

Rendu à la liberté, il fit la connaissance d’une jeune lille avec (pii, dit-il, il ne croyait passer que quelques jours. Mais il « s'éprit pour elle d’un passion sans bornes» et il l’épousa. Celle femme prolita de l’empire qu’elle exerçait sur lui, et un jour elle lui lit vendre une montre et une chaîne en or qu'elle avait volées. Tous deux furent arretés. C... protesta de son innocence: sa femme lui aurait dit que ces objets lui appartenaient et qu’ils provenaient d’un cadeau.

Du i-estc les lettres qu’elle lui écrivait en prison sembleraient lui donner raison. Elle avoue qu’elle seule est coupable, qu’elle a volé les bijoux et qu’elle a trompé son mari en disant (pie c’était un cadeau d’une amie. Elle lui écril: « Si lu

LES UYSTÉUKJÜES DANS LES PUISONS

savais comme je suis Irisle! .le suis seule cl je n’ai pu dormip laul j'ai |)leuré. Ne le remis [>as Irisle, loi, car le loul est de ma l'aule. » (’iràcc à iiu rapport favorable du I)'' Garnier, G... fui ac(|uitlé, ainsi que sa femme rei)enlanle.

G... avait (|uator/c ans lors(|u’il cul ses premières attaques nerveuses; elles apparurent à la suite d’une grande peur. Un jour, se promenant sur mer avec (rois camarades, une tempête s'éleva et la l)ar([ue chavira; deux des enfants périrent, le troisième se sauva à la nage, et G... fut retrouvé inanimé sur le rivage. Depuis cette épo([ue, ses atta(]ues reviennent assez régulièrement tous les deux jours; mais s’il est contrarié, il peut en avoir jusqu'à deux et trois le même jour. H perd connaissance pendaid son alla(|ue, et il reste quelquefois près de doux heures avant de reprendre ses esprits. Souvent aussi, presque immédiatement après l’attaque, il rend du sang par la bouche, tantôt par crachats, tantôt par vomiques. Il sent venir la crise plusieurs heures à l’avance; elle est annoncée par des palpitations cardia({ues. Dans les deux ou trois heures qui suivent il reste inconscient et halluciné.

G... ne pousse pas le cri initial qui annonce si souvent la crise épileptique ; il ne se mord pas la langue ni n’urine pas pendant l’attaque, mais il lui arrive assez fréquemment d’uriner au lit dans la nuit qui suit. Du côté droit on constate de la paralysie de la sensibilité sous tous ses modes. Le champ visuel est diminué du même côté ainsi (juc l’odorat. De plus G... a des absences de mémoire ; il oublie les noms, les dates et même les mots les plus usuels.

Il est inutile de faire ressortir davantage combien les iniluenccs extérieures ont agi puissamment sur la volonté de G... |)our l'amener au crime et son observation est un bel cxcni[)l(! (|ui monli'c Cf)mment la plupart des hysléricjues sont amenés en ju’isou.

UiS llVSrÉKKjL’KS DANS LlCS PUISONS

J’cssaicîi'ai inaiiiLciuiiit d’éliidier une question beaucoup moins connue : comment les hystériques se comportent en prison.

Tout le monde a pu voir des hystériques mâles ou femelles dans les hôpitaux, dans les asiles d’aliénés. Ce sont toujours et partout des êtres bizarres, indisciplinés, médisants et menteurs, amis du désordre et du bruit. Dans les prisons, ils ne se conduisent pas autrement. Les punitions n’ont sur eux qu’une influence éphémère et tout à fait momentanée : ils oublient en une minute les souffrances endurées pendant huit ou quinze jours au cachot et ils recommencent leurs excentricités. Tous ceux que j’ai vus à l’infirmerie centrale jetaient le désordre dans la salle, excitant, par leurs mensonges et leurs calomnies, les autres malades les uns contre les autres. Et puis la simulation leur est chose chère ; ils simulent alors même que cela pourrait leur porter préjudice, mais simplement pour tromper le médecin ou se rendre intéressants en faisant croire à des maladies étranges et mystérieuses. Voici une observation qui m'a paru réellement curieuse sous ce rapport (t).

D..., vingt cinq ans, cultivateur, est né dans le Loiret. Sa mère serait très nerveuse et probablement hystéri(|iie. Les deux sœurs de cetle dernière seraient également très nerveuses. Son père est sujet aux étourdissements ; il a fréquemment des crises jierveuses pendant les([uelles il perd connaissance; pendant l’atta([ue il lui vient une écume sanglante à la bouche. 11 s'agit vraisemblablement d’attaques d’épilepsie. — La famille se com-

(1) Cette observation a été déjà publiée in extenso. Y oyev. Encéphale de janvier 18b‘J, De l'Hystérie pulmonaire chez l'homme par le D' Ein. Laurent.

ms llVSTKlllnUliS l)A>S LUS IMUSUiNS

Ijoso (1(“ Iluil (‘nt'aiils : 1" un j;'an;oii de Ireule-deux ans, marié, père (le deux eidïmls bien porlanls; 2“ une lille de Irenle ans, mariée; elle a en six enfants; Irois sont morts en bas âge d(! eonvidsioiis, les trois snivaids sont maigres, malingres, maladils ; Tnn d’cnx même est liante tonte la nuit par des cauchemars, criaid et se levant sans en avoir conscience ; 3" nn gaixjon de vingt-huit ans, marié; il a deux enfants dont l’iin vivant et l'antre mort à nn an de convulsions; 4" le malade; b" une lille de vingtdeux ans; chez elle, la menstruation s'établit très tard et avec beanconj) de din’icnltés ; elle est très nerveuse, entre facilement en colère, pleure abondamment pour des riens, boude sans raison pendant des lienres ; à la moindre émotion elle pâlit et elle est prise de tremblement ; de pins, il lui est impossible d’entrer dans une église sans tomber en syncope en mettant le pied sur la première dalle; 0“ un gar(;on de dix-sept ans, bien portant; 7“ un garçon de seize ans bien portant; 8° une lille de treize ans bien portante.

B... est un garçon vigoureux^ aux membres bien musclés, de 1H58 de taille, aux yeux gris très mobiles, à la figure couverte de taches de rousseur, au front plat, aux oreilles larges, en anses, mal ourlées. {Voyez ficj. 31 ).

B... a été élevé à la campagne, chez ses parents, travaillant à la terre avec son père et ses frères. 11 sait un peu lire et signer son nom, ayant peu fréc|uenté l’école. Il avoue avoir fait des excès de boisson, luivant surtout de l’eaii-de-vie blanche. 11 s’est j)cu masturbé étant enfant, et il vit une femme pour lu ])remière fois à (piinze ans et demi ; mais il n’ a pas fait d’excès dans ce sens

A dix-buit ans, il se fit condamner une première fois à cim[ ans de réclusion pour un vol de quarante-cinq fiâmes. Il passa dix mois en Corse, on il aurait eu les lièvres intermittenles. 11 fut condamné une seconde fois pourvoi d’un pantalon; il a

l'IiS II VSTKhKjIJIvS DANS LKS PUISONS

subi encore quclquos aiiires coiulamiialioiis pour vagabondage. Lors de son dernier jiigemenl, il iiisnUa le Iribnnal et appela le président « vieille vacbe! »

Fig. 31.

1>... fit deux séjours à l’infirmerie centrale, une première fois pour des accidents fébriles de nature indéterminée, et une seconde fois pour des hémoptysies hystériques qui firent d’abord penser à la tuberculose; mais, lorsqu’on l’interroge sur les sensations qu’il éprouve avant et pendant les bémopty^sies, il raconte que lorsqu’il est sur le point de rendre le sang, il sont une boule lui partir de l'aine droite et lui remonler en tournoyant

LKS IlVSTlClUnl’KS DANS DKS TIUSONS

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