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jusqu’à la goi’ge, où elle l’éloiifl’o. La jambe drnile devionl douloureuse el elle est envahie par des picotements qu il compare a des étincelles électriques. Luis les yeux se brouillent; il voil rouge et tout lui semble emporté autour de lui dans une giralion rapide. Néanmoins bien qu’ébloui, il ne perd ()as connaissance à propi’ement j)arler.
Malgré des hémorrhagies abondantes cl répétées^ l>... conserve un leint coloré, pres([ue Henri. Il présente une anesthésie pres(|uc complète du côté droit. On lui ferme les yeux, on lui pique la cuisse droite avec une épingle, on pose sur la |)eau un cor])s froid, une allumette en feu; on lui arrache les poils de la jambe; il ne réagit pas. Néanmoins, comme j’élevais des doutes sur sa sincérité, je lis un jour l’expérience suivante. M’étant aperçu ([lie H... dormait, je le découvris avec précaution pour ne point le réveiller, et je lui appliquai trois pointes de feu sur la cuisse droite; pas un muscle ne bougea; le visage resta complètement immobile; H... n’avait pas senti et ne s’était même pas éveillé. La même expérience fut répétée dans les circonstances suivantes. Un jour que je mettais des pointes de feu à un autre malade, j’avais par hasard B... à côté de moi; il avait les deux mains derrière son dos. Au moment où il s’y attendait le moins et où il ne pouvait pas voir, je lui appliquai une pointe de feu sur l’éminence thénar de la main droite. Il ne s’aperçut de rien et ne se retourna pas. 11 était difficile après cela de conserver encore des doutes.
Le réllexe pharyngien est aboli et on peut titiller impunément la luette. Les réllexes rotiiliens sont conservés et plutôt augmentés; le réllexe plantaire est aboli du côté droit. 11 existe une diminution notable du champ visuel du côté droit et du daltonisme de l’œil droit : ainsi, pour les couleurs rouge et jaune, sa rétine lui donne une impression noire, pour les couleurs vert et bleu une imju’ession blanche. L’acuité auditive est moindre à droite. L’odorat el le goût sont abolis également du côté droit.
L1^;S 11 VS TKHIML ES IJA.NS UiS l’IUSONS
l*ond(inl jjliisicurs joui’s, U... a déliré, en proie à une vive exallalion. A plusieurs rejirises il a eu sous nos yeux des al, laques frusles consistanl en pelites secousses ne durant que ([uelques secondes^ sans perte de connaissance, avec alternatives de [)àleur et de rougeur du visage. I']n ouire, il présente des tics delà l'ace, particulièrement des lèvres, des mouvements nerveux et involontaires des membres. Un soir, il s’est mis à se promener dans l’inlirmerie en gesticulant jusqu’à minuit, déchirant sa chemise et ses habits. Lorsque le gardien lui demanda ce qu’il avait, il répondit; « c’est le sang qui me travaille ». Le lendemain matin il prétendit qu’il ne se rappelait de rien. Je suis persuadé que tout cela n’était que simulation et amour du désordre.
Un jour j’essayai de l’endormir en lui faisant fixer un point brillant, la cuvette d’une montre en or. Au bout de quelques secondes il lit semblant de dormir. Mais je ne me laissai point prendre à sa supercherie, et, sans lui rien dire, je m’en allai. J’étais à peine arrivé à la porte de l’infirmerie, que B... se réveilla de lui-même, jugeant inutile de pousser plus loin cet essai de simulation qui lui avait si mal réussi.
Voilà en somme un individu qui exagère une maladie qu’il a réellement, et cela sans aucun motif. Ce n’était point dans l’espoir de se faire acquitter puisqu’il était condamné depuis longtemps et que sa peine était en grande partie faite. Etail-ce {)our prolonger son séjour à l’inlirmerie et échapper ainsi aux ennuis de la captivité? Encore moins, puisque, malgré les soins dont on l’entourait, il demanda lui-même à être transféré en
centrale, peut-être simplement pour changer de place, peut-être aussi pour intriguer et mystifier d’autres médecins. En simulant le sommeil magnétique, en troublant l’ordre et la discipline de l’inlirmerie par toutes sortes d’excentricités, il obéissait au même senlimenl cpii le lit appeler le présideni du Iribunal : « vieille vache », il voulail ([u'ou s'occupât, qu ou jiarlàl de lui.
MCS IIYSTKHIonKS I)\NS I.KS PUISONS
(’o besoin do réclame el de célébrib* pousse mémo cerlains hysléri([ues à se vanler de crimes qu’ils n’oni poiiiL commis. On les arrèle pour un jielil mél’ail, une escroquerie, un vol de ([iielques IVaucs : cola iio surilL point à leur imagination détraquée et toujours en fravail; ils s'érigent en héros de cours d’assises, eu criminels illustres, .le citerai ici une observation Ijien curieuse sous ce rajiport. (Test Thisloire d’un hystérique de vingt-trois ans, d’origine belge ou autrichienne, histoire déjà publiée en partie dans une leçon du pi'ofesseur Charcot (1) et ensuite dans un travail du 1)'' Babinski (2); elle ne serait pas déplacée à côté des observations des grandes excentriques de Charcot ou de Legrand du Saulle (3).
Le grand-pére maternel est mort d’une attaque d’apoplexie. La mère a été enfermée pendant quelque temps dans un asile d’aliénés; elle était sujette à des accès de colère violents, à la suite desquels survenaient des hématéinèses et des névralgies faciales. Une sœur est morte de convulsions à quatre ans et demi.
C... est sujet depuis son enfance à de violents accès de colère qui sont suivis, comme chez sa mère, d’hémorrhagies; il sent le besoin de vomir et il rend du sang par la bouche et par le nez. Son caractère a toujours été très mobile.
Il prétend avoir fait des études classiques à Liège et être allé jusqu’en rhétorique, d’après les renseignements fournis au IJ'' Babinski. .V moi, il me raconta qu’il avait été élevé en Angleterre et qu’il avait appiâs le métier de jockey à une école
(1) Voyez Gazette des Hôi-iilaux du 31 mars 1836.
{^) Y oyez Archives de neurolof/ie de juillcl 1886. Bi'niuski : 7)e Z’^/ro2')Aie musculaire dans les paralysies hystériques, observation i. p. 2.
(3) .J’emprunte en grande partie les antécédents à l’oljservation duD'' Babinski, parce (jue le malade, an moment où il a pu l’interroger, avait moins traîné dans les hôpitaux, etles renseignements qu’il a fournis alors se rapprochentsans doute davantage de la vérité.
LKS IIVSTKUIf>r:H.S IMNS PlUSONS
s|)p.cialc, à N('w-Mark(‘l, école. <|iii n’a jamais existé ([ue dans son imagination. Il m’assnra (jn’il j)arlait l'anglais e| rallemand mieux ([ne le rcam^ais; connaissant un peu ces idiomes, il m’a été facile de le confondi’e.
A seize ans et demi, C... devint éperdument amoureux et voulut se marier; mais, ne pouvant y parvenir, il ressentit nn vif chagi’in, et, sans savoir pounjuoi, il ([iiitla brus([uemenl Liège et vint à Paris, où il resta huit jours, puis il s’engagea dans la légion étrangère. Il resta un an en Afri([ue et on l’envova ensuite au Tonkin, où il fut pris d’un accès de fièvre intermittente ([Lii dura trois mois. Vers cette épo([ue, c'est-à-dire vers le milieu de 1884, il reçut à la tempe gauche une blessure qui |)arait avoir été superficielle et dont il existe encore une cicatrice déprimée de la grandeur d’une pièce de cinquante centimes. A la suite de cette blessure, il est tombé sans connaissance sur le champ do bataille (à moi il m’assura que la cicatrice provenait d’un coup de pied de cheval reçu sur un champ de courses) ; il est restée dit-il, vingt-quatre heures sans connaissance, et pendant quatre jours il a eu du ptosis incomplet de la paupière supérieure gauche. Depuis cette époque, sa mémoire a diminué, son sommeil est agité et il a éprouvé des douleurs de tête assez fortes, limitées au ccîté gauche, et qui ont persisté avec la même intensité jusqu’au mois de septembre 1885.
Après son retour du Tonkin, où maintenant il prétend n’être jamais allé, six mois ou un an après les accidents que je viens de signaler, C... se promenait dans la rue, suivant la première version, était à cheval, suivant la seconde. Sans avoir éprouvé préalablement aucune sensation de vertige, sans avoir senti aucun phénomène précurseur quelconque, il perdit connaissance et tomba sui\le C(5té droit. Le lendemain matin, lorscpi il revint à lui, il lui sembla sortir d’un long sommeil, ne se sou- V(>nant aucunement de ce ([ui s'étail passé la veille et très étonné
r.RS IIYSTlCItlQniiS DANS LKS PUISONS
fc* »•
(le se Irouvor à rii(Ji)ilal. De |)liis il ('‘lail ai)liasi(|ue, no pouvant plus ppononcop les mois, mais n'en ayani poini perdu le souvenir puis([u’il pouvait les écrire. Il eut égalemeni de rinconlinence d'urine et pendant vingl-lrois jours on dut le sonder. Le membre supérieur gauche était complètement paralysé, elle If llahinski le vit s’atrophier d'une façon très notable. Celle atrophie disparut lors dn retour de la sensibilité et cela, dit le !)'■ llahinsUi, sous l’intlnence du massage.
Lnrs([ue je vis C..., cette monoplégie était revenue depuis un mois, mais avec conservation de la sensibilité sous tous ses modes; l'atrophie n’était pas encore appréciable.
Cendant son séjour à l’inlirmerie centrale, C... a eu plusieurs alla(|ues et j’ai pu en voir quebpies-unes. Il tombe sans pousser un ci‘i, généralement sur le C(jlé droit, la tète placée sur le bras di'oil, qui est dans l’extension et un peu contracturé. La face se cougeslionne ; la tête est tirée à droite par le peaucier qu’on voit se contracter par secousses saccadées au point de permettre de distinguer très nettement les clilTérents faisceaux qui se dessinent sous la peau. En même temps^ la commissure labiale gauche est tirée par saccades. 11 est à noter que cette contracture tlu peaucier peut se produire en dehors des attaques, et il suffit, pour la provoquer, de dire au malade de tourner la tète à droite.
E... est un individu assez intelligent, an regard clair, au front étroit, à la main longue etmaigre. Hâbleur et menteur impudent avec les dehors de la sincérité et de riionnèlelé, il raconte avec b* plus grand sang-froid les histoires les plus invraisemblables. (iliaque jour, dit-il, il se grisait au cbampague, vivant dans une perpétuelle orgie.
Il a vu passer dans son lit toutes les prostituées connues, toutes les actrices en i-enom de beauté; une danseuse illustre, a dansé nue, et |iour lui seul, un pas(pii,la veille, à l’Opéra, avait
r.Ks iiYSTKiiroTrKS DANS r,r,s piuso.ns
onllioiisiasnic Iniil Paris; doiix céldbrilés llicàtralcs se soni livrées dcvanl lui aux ])laisirs sapliiques, elc. iMais, malgré les sommes considérables (|ti’il n’a jamais flé|)ensées qu’eu rêve, il a toujours vécu d’expédieuls et d’escrorpieries. Il me i-aconla d’abord qu’il avait été compromis dans l'afFaire des faux billets de clu([ cents francs. Il avait simplemeni voulu se bausser et se grandir dans le crime. Lui, passer pour un vulgaire liloii de bas étage! Fi donc! Aussi il a inventé toute cette histoire, et la vérité la voici. Soigné dernièi’ement à l’hôpital de la Pitié, il se lit passer pour un jockey connu dans le monde du sport et dont le nom m’échappe. Un interne naïf lui confia cent vingt francs pour les placer sur un « tuyau » (1); un autre interne en lit autant.
Mais le drôle, une fois sorti, dépensa l’argent et ne donna plus de ses nouvelles. C’est sur la plainte des deux internes qu’il fut arrêté et condamné à un an de prison. Lorsque je connus la vérité, je crus confondre C... en lui disant que son histoire des faux billets était une invention ; il ne se laissa point démonter et trouva tout de suite des excuses. « A'euillez me pardonner, m’écrit-il, si je ne vous ai pas dit franchement la vérité le jour do mon entrée dans cette maison. En voici le motif : premièrement, ayant escroqué une somme de cent vingt francs à deux médecins, j’avais peur (jue ceci me portât préjudice près de vous; deuxièmement, mon affaire étant. Monsieur le Docteur, on ne peut plus grave et quelques i-enscignements de l’histoire de ma vie réelle pouvant me faire énormément de tort, j’avais cru hien faire de vous la cacher ».
Ci... se prétend l’ami d’une foule de gens illustres dans tous les mondes; il est l’ami intime d’un juge d’instruction (jui doit le faire sortir de prison ; il est sfir d’être actpiitté et il prépare
(1) G’e.st à-dire sur un clieval sûr de gagner. Terme de spnri.
LE3 IIVSTÉIUQUES DANS LES PUISONS
sa (lofense lui-m(>me. Depuis ([u’il est en prison, il a aclielé tout le monde, gardiens el inènie directeur; il tient 'tout dans sa main; il n’Iiésite |)oint, dit-il, à donner plusieurs billets de ceut francs pour faire passer une lettre ou avoir un [leu de tabac. (Il n’avait peut-être pas alors qiiai’ante sous dans sa poebe.)
G... se vante d’être un jockey très habile; non-seulement il sait monter à cheval, mais il connaît à fond l’anatomie du cheval et la médecine vétérinaire.
Ses séjours plus ou moins prolongés dans les hôpitaux l’ont familiarisé avec un certain nombre de termes médicaux ; il en émaillé son langage à tout propos, espérant ainsi en imposer aux personnes étrangères à la science.
Il s’adonne à l’étude des sciences occultes. Connaissant, assure-t-il, Tostéologie et la myologie de la main, il sait y lire le caractère, les passions et les maladies de chaque individu. 11 se fait fort de me dire pourquoi tel criminel est condamné rien qu’à l’examen de sa main. Il prétend avoir lu les ouvrages de Desbarolles et tous les livres de chiromancie allemande, en particulier ceux du D'' lleintz. M. Variot lui présente sa main.
— Vous avez la ligne de tête brisée, lui dit-il; vous avez certainement dû avoir une plaie de tête.
— .lamais, objecte M. Yariot.
Mais G... ne se laisse pas démonter pour si peu :
— Alors vous ne vous en serez pas aperçu, conclut-il. mon tour je le prie d’examiner ma main :
— Vous ôtes migraineux et dyspeptique.
— .le n’ai jamais eu mal à la tète et je digère admirablement.
11 tourne la tête eu signe d’incrédulité.
— Voyez donc ma ligne de tète, lui dis-je.
11 examine attentivement ma main, juiis, avec beaucoup d’assurance :
LlîS IIYSTÉRIQURS DANS LES PRISONS
— I^lle est intacle; vous n’avez jamais été blessé à la lôte.
Je relève alors les cheveux et lui montre sur le front une cicatrice très nette. Cette, fois il paraît visiblement agacé, mais nullement confondu, car il continue :
— Vous avez la main longue, sèche et maigre, les doigts bus et sans aucune nodosité, les saillies musculaires de la paume peu prononcées : vous avez une main d’homme travailleur et impérieux, une main volontaire.
Il se perd ensuite dans des considérations vagues avec lesquelles il ne peut se compromettre. Je crois qu’il « me la fait au marc de café ».
G... écrit, dit-il, un livre sur la chirognomonie, c’est-à-dire sur la physionomie de la main (du grec main et yvov-ov VIsage). C’est tout simplement un court résumé de différents livres de chiromancie, avec l’énoncé et la dénomination des lignes et des saillies de la main, mais sans aucune idée neuve ou personnelle.
Je ne trouve à relever dans tout le manuscrit que cette description des différentes mains qui n’est probablement pas de lui : « Les mains lisses, dit-il, c’est-à-dire celles qui sont dépourvues de doigts noueux, indiquent toujours paresse, tranquillité, amour de la bonne chère et de la vie sédentaire : c’est la main matérielle. Les mains noueuses, c’est-à-dire celles qui possèdent des nodosités à chaque doigt, indiquent nervosisme, amour des voyages, de la philosophie, du travail, quelquefois mensonge et souvent, au point de vue physique, affection stomacale : c’est la main intellectuelle ».
G... se dit également très fort en graphologie.
De plus il connaît des procédés ou mieux des combinaisons qui permettent de gagner à tous les coups, à tous les jeux. Il a acheté cinq mille francs à un vieux forçat une combinaison infaillible pour gagner toujours à la roulette. Celte combinaison est le résultat de vingt années de méditation au bagne.
LES IIYSTÉIUQUES DANS LES PRISONS 2;î9
l'n jour j’essayai d'eiulorniir C... parle regard.. le crois avoir l’éussi : je le mis en catalepsie totale et le laissai pendant près de dix minutes les talons reposant sur le bord d une cliaise et la tête sur le bord d’une autre, comme on eut fait d’une planche. Mais ces hystériques sont des êtres si étranges, ils possèdent un système nerveux si puissant sous l’inllux d’une volonté quelconque, que j’ai toujours conservé des doutes et je me suis souvent demandé si C... n’avait point simulé le sommeil.
Telle est en résumé l’histoire de cet individu.
Gomme on le voit, la prison n’a point détruit chez lui l’amour de l’excentricité et du mensonge. Môme sur ces tréteaux misérables, il reste comédien, toujours en scène. Il faut à tout prix qu’on s'occupe de lui. 11 ne craint point de se charger et de compromettre ridiculement sa cause : la prison et tous ses ennuis ne comptent pas pour lui.
En outre, C... avait sur ses compagnons de captivité une influence des plus néfastes. 11 était cause de tous les troubles ; chaque jour il fomentait de nouvelles querelles, excitant les détenus, insultant et menaçant les gardiens. Et cette influence pernicieuse non-seulement nuisait aux autres détenus, mais encore G... la sentait se répercuter sur lui-même. L’état d’exaltation permanent dans lequel il vivait, les contrariétés et les colères qui suivaient ses disputes avec les détenus ou les gardiens, amenaient presque toujours des attaques ; sa mémoire diminuai t d’une façon notable et son pauvre cerveau se détraquait de plus en plus.
Un hystérique jeté au milieu de détenus aux instincts pervers, amoureux du mal, c’est |)Our eux uon-seulcmenl un sujet de
LES IIVSTEIUQUES UANS LES PUISONS
2lK)
rixos cl imc cause de Iroiibles, mais c’csi aussi un êti'c dont on s’amuse, un déli-aqué qu’ou laquiiie, qu’on excilc conlre les gardiens, qu’ou pousse à commellre LouLes les sottises. Les hystériques, en eiïet, sont aussi crédules qu’ils sont menteurs, et les plus grossiers arlilices ne sauraient les rebuter Et si ces sujets sont hypnotisables! Supposez que d’autres détenus le sachent : qui prouvera qu’ils n’essaieront point d’agir sur eux par suggestion pour leur faire commettre un crime, satisfaire une vengeance contre un gardien, par exemple ! (1)
J’ai connu un misérable hystérique qui s’est laissé entraîner toute sa vie par des intluences mauvaises et qui a fait des séjours multiples dans les prisons. Tous les détenus se jouaient de lui, lui faisant croire toutes sortes d’absurdités, le poussant à commettre des violences contre les gardiens. Or, cet individu était hypnotisable et il obéissait merveilleusement à mes suggestions. S’il a été endormi par d’autres détenus, je n’en al jamais rien sn; mais ce qui est certain, c’est que, même à l’état de veille, on pouvait en faire à peu près tout ce qu’on voulait; il croyait tont sans contrôle et il agissait avec la meme irréflexion. C’est une triste et bien curieuse histoire. La voici en résumé (2).
L.... quarante-trois ans, est un cultivateur originaire des environs de Chartres. Son grand-père paternel est mort à quatrevingts ans. Sa grand’mère paternelle était sujette à des attaques probablement hystériques, et elle seraitanorte folle. — Le grandpère maternel de L... paraît avoir été nn alcoolique; il est mort hydropique. — Parmi les ascendants collatéraux, nous trouvons :
(1) Voyez ma communication au Congrès de l’hypnotisme tenu à Paris en 1889 -.Action suggestive des milieux pénitentiaires sur les détenus hystériques.
(2) Celte observation a été egalement publiée in extenso dans V Encéphale de janvier 1889 ; c’est la première observation du mémoire ciié. — Voyez aussi la Reçue de l'hypnotisme d’août 1889: De la suggestion hypnotique chez les criminels par le l)''Em. Laurent.
LES HYSTÉRIQUES DANS LES PRISONS
un oncle épileptique, mort sans enfants. — Son père serait un homme d’un caractère très violent, avare et môme sujet à des attaques d’épilej)sie. Toujours est-il que c’est un paysan très considéré dans son village, où il a été investi des fonctions de maire. 11 est actuellement âgé de soixante-seize ans, et à la tôle d’une grande fortune. — Sa mère serait une femme nerveuse, irascible; elle aurait eu auti’efois des crises hystériques. — L... a un frère et deux sœurs. Son frère, âgé de quarante-huit ans, est un homme d’un caractère violent et brutal; il passe pour redoutable aux yeux de ceux qui l’entourent. Sa première sœur, âgée de trente ans, serait aussi sujette à des attaques d'hystérie; elle est mariée et a eu quatre enfants : deux filles mortes en bas âge et deux garçons, âgés Tun de douze ans et l’autre de cinq ans, tous deux maladifs et chétifs. Sa seconde sœur serait une femme plus calme et mieux équilibrée; elle est mariée et a deux enfants bien portants.
L... a été élevé dans son village avec ses sœurs et son frère, vivant^au milieu dos paysans. Son éducation et son instruction ont été peu soignées. D’ailleurs, il reconnaît lui-même qu’il avait toutes les peines du monde à apprendre ; son intelligence s’ouvrait péniblement aux plus simples notions. Néanmoins, il sait lire et écrire, mais il ignore complètement l’orthographe et la grammaire.
.Jusqu’à Tàge de onze ans il a eu de l’incontinence d’urine. Il lui arrivait même quelquefois de s’oublier dans la journée, particulièrement à l’école « .Je me rappelle avoir été souvent puni pour cela », dit-il. Son frère aurait également pissé au lit jusqu’à l’àge de treize ans. Vers l’âge de dix-sept ans il fut pris d’étourdissements ; ses premières attaques, accompagnées d’idées (léliranles, dateraient de celte époque.
L... fut marié de bonne heure, par son père, à une femme fortunée qu’il n’aimait pas. Ce mariage contrariait chez lui d’autres
LES HYSTÉRIQUES DANS LES PRISONS
iiiclinaüons. La cérémonie nuptiale se (il dans des circonslances presque comiques : en sortant de la mairie, L... disparut, et, au moment de la bénédiction, sa (lancée était seule à l’autel; on le retrouva dans un cabaret d’un village voisin en train de boire avec un ivrogne de ses amis.
De ce mariage il eut quatre enfants : un garçon mort en bas âge d’une maladie indéterminée; une fille actuellement en pension^ une enfant nerveuse et irritable; une autre fille bien portante; enfin une autre fille très sujette aux maux de tète et présentant du strabisme. L’inconduite de sa femme aurait déterminé L... à se séparer d’elle. Néanmoins, depuis, cette dernière a obtenu le divorce contre lui.
Malgré ses excentricités et son humeur versatile, L... jouissait d'une certaine considération dans son village. Ses concitoyens l’appelèrent au conseil municipal, et il fut même pendant quelque temps l’adjoint delà commune. Il nous raconte des faits datant de cette époque et qui prouvent qu’on n’est pas fort difficile, dans son pays, sur le choix des magistrats municipaux.
L... subit plusieurs condamnations en police correctionnelle pour délits de chasse. Il négligea ses affaires, qui allèrent de mal en pis. Son père, qui lui avait confié la gérance d’une ferme, voyant qu’il la laissait péricliter, la lui retira pour la donner à son frère. Cela fut encore une cause de brouille et de querelles interminables.
L... passait alors presque tout son temps à la chasse, n’ayant pas d’occupation sérieuse. Un jour, en rentrant au village, il rencontre un ami qui l’emmène chez lui prendre un verre de vin. Il néglige de décharger son fusil. Tout en buvant et en causant, son arme lui échappe des mains et tombe à terre; le coup part et tue Tenfant de la maison, qui jouait avec lui. L... fut condamné à quatre mois de prison et cinquante francs d’amende pour homicide par imprudence. 11 subit encore ditfé-
LES liySTÉlUOUES DANS LES PUISONS
rentes condamnations pour coups et lâxes, pour avoii' envoyé du plomb dans la joue d'iin de scs domestiques, |)iiis j)onr avoir maltraité un cheval qu’il assomma sur la voie publique.
Ses condamnations purgées, il revint dans son pays, essayant de tous les métiers et échouant partout. Il se lit marchand de faïence, marchand de moutons, etc. Venu un jour à Paris, sous un prétexte quelconque, il fit connaissance d’individus avec qui il passa plusieurs journées à boire et à courir les endroits mal famés. 11 se lit arrêter avec ces vauriens pour complicité de vol: ils avaient dévalisé un poulailler aux environs de Paris. Nouvelle condamnation et nouveau séjour en prison.
Tous ces malheurs ne donnèrent aucune maturité à son esprit. La séquestration paraît avoir déséquilibré ce cerveau, car une fois libre il mena une vie déréglée et eut successivement deux maîtresses qui le trompèrent, assure-t-il. Il subit cinq ou six nouvelles condamnations pour vol. Sa seconde maîtresse avec qui il eut l’intention de se marier, serait la cause de sa nouvelle arrestation. Il alla un jour avec cette femme à une foire aux environs de son village ; elle vola un cheval avec une voiture et le lui confia en le priant de ramener bête et attelage chez elle, lui disant qu’elle l’avait acheté. Telle est, du moins la version de L..., qui fut arrêté pour complicité de vol. Il prétend que sa maîtresse est cause de tout, qu’elle lui en voulait et qu’elle lui a fait commettre cet acte pour se venger de l’abandon dont il la menaçait. « Cette femme est de force à se débarrasser d’un homme par ses coquineries, écrit-il; elle est vindicative. » Il n’en est pas moins vrai que L..., malgré ses soupçons, a gardé cheval et voiture chez lui pendant plusieurs jours et qu’il a même fait repeindre en bleu la voiture, d’abord peinte en jaune, sans doule pour qu’on no pût pas la reconnaître.
Comme je l’ai déjà dit, depuis l’àgo de dix-sept ans L... est
LES MYSTEIUQUES DANS LES IMUSONS
sujet à des attaques de grande hystérie, et depuis deux ans, à la suite d’un coup de couteau reçu dans le côté gauclie de la poitrine et ayant intéressé le poumon, ces attaques s’accompagnent de crachements de sang. De plus il présente une anesthésie tactile et sensorielle de tout le côté droit avec daltonisme, hyperesthésie douloureuse du testicule droit, dont la compression, meme légère, amène des éblouissements et des envies de vomir. [Voyez fiy. 32).
Fig. 32
La description de l’attaque mérite d’étre reproduite ici. Généralement L... sent venir ses attaques; il éjirouve, plusieui's heures avant le début, un malaise général, une lourdeui'
LES liySTÉUIQEES DANS LES PUISONS
de U'Ie, une angoisse Ihoracique vague. Constamment il est pris de boulimie ;il ingère ainsi jusqu’à deux kilogrammes de pain. l‘nis il devient inquiet, ressent des fourmillements dans le côté droit; il lui semble, dit-il, que des étincelles électriques lui montent le long de la jambe ; il a des battements dans tout le côté droit de la tète. Ces derniers pbénomones se produisent environ une demi-heure avant l’attaque. Comme autres auras il accuse uue sensation de piqûre au sein droit, une douleur vive dans l’aine droite. C’est de cette région que part une , boule qui remonte en tournoyant jusqu’à la gorge. Puis un nuage rouge passe devant ses yeux ; son oreille droite est pleine de bourdonnements et de tintements de cloches ; il n’entend plus ce qu’on lui dit, et tous les sons lui paraissent confondus. Alors il se couche sur le côté gauche, la face tournée contre le mur; uu éblouissement se produit et, sans pousser un cri, il perd connaissance. Après quelques mouvements alternatifs de flexion et d’extension des bras, frappant à tort et à travers les objets qui l’environnent, il est pris d’un hoquet et rend sans elforls quelques gorgées de sang. Cet état dure deux minutes et les grandes convulsions se produisent. Il tend à se mettre en arc de cercle, la tète restant sur le traversin, les pieds ne portant sur le lit que par les lalons, le bassin et le torse projetés en avant. Puis brusquement, il fléchit le tronc sur les cuisses, puis l’étend, renverse violemment la tête en arrière, jette les jambes de côté, et, dans tous ces mouvements désordonnés, il se blesserait certainement et tomberait de son lit s’il n’était pas retenu. Sa force musculaire, durant cette agitation, est considérable ; bien que ses muscles n’aient qu’un développement tout à fait moyen, c’est à peine si quatre vigoureux infirmiers, le tenant chacun jiar un membre, peuvent limiter ses mouvements et le maintenir sur son lit.
Pendant ce temps, sa physionomie est tourmentée et grima-
Lies lIVSTÉKIQUES DANS( LES PUISONS
çanle ; les yeux sont, injectés et hagards, toute la peau du visage est congestionnée. 11 ri’y a pas d’écume à la bouche, mais le malade crache violemment de temps à autre. Sa respiration est irrégulière, évidemment troublée par la contraction désordonnée des muscles du thorax ; l'expiration est souvent accompagnée d’une sorte de grognement.
Au moment de la plus grande agitation, L... rend comme par régurgitation, en deux ou trois fois, un demi-verre de sang rouge, légèrement spumeux. 11 souille sa chemise et sa poitrine. Ordinairement ce sang est projeté contre le mur auquel ^ son lit est adossé ; toute la cloison en est éclaboussée jusqu’à une hauteur de deux mètres. Quelquefois même le plafond de l’infirmerie, qui a quatre mètres de hauteur, a été atteint.
Tout le temps de cette attaque, L... est absolument sans connaissance. Au bout de cinq ou six minutes, les mouvements convulsifs shirrêtent. Invariablement, à ce moment, il crie;
(( Papal » Alors l’agitation se calme un peu; il reste couché sur le dos, les yeux fixés sur quelque objet imaginaire. Soudain il saisit sa chemise entre ses dents et la déchire du haut en bas.
11 en garde un lambeau entre les dents et le tire en mordillant.
11 paraît en proie à une hallucination qui l’irrite. 11 appelle à plusieurs reprises: « Papa! Papa! » 11 appelle son père à son aide, invective le personnage qui excite sa colère; il le provoque : « Viens donc, fainéant! Donnez-moi mon fusil ! » 11 le défie: « Pique ! Pique avec ton couteau! » Et à ce moment il se pince fortement la peau recouvrant la fosse iliaque et il indique l’endroit où il faut le piquer. Ses ongles, lorsqu’il se pince, restent imprimés dans la peau. Il porte les poignets à la bouche et, si on ne le retenait avec force, il se mordrait.
Après avoir mis sa chemise en pièces, il en fait autant de son dra|) de lit; il le serre violemment entre les dents, tire avec les mains de toutes ses forces cl finit par le décliirer.
LES IIVSTÉIUQUES DANS LES PUISONS 2()7
Puis il l■ovie^l îi un calme relatif; son liallucinalion persisic; il raj)pclle «Papa! » s’émcul et pleure quelques instants. Il délie de nouveau le personnage qui est l’objet de son aversion, lui montre son liane droit: « Pi(|iie ! Pique! » dit-il. loutà coup il se toui'ne vers un des infirmiers et demande impériotisemenl un boulon. (A la lin de la crise, il a souvent cette tanlaisie et il faut lui céder.) L’inlirmier lui dit d'attendre un instant pour aller le chei’cher; mais le malade le tire par son gilet, se pi’écipite avec la bouche sur un bouton en os, le prend entre les dents, l’arrache et le broie en le faisant croquer, puis en rejette les fragments en crachottant. Très souvent, pour ne pas dire toujours, il demande à boire apres l’attaque, avale un verre de tisane en entrechoquant ses dents avec bruit contre le verre.
Quelques-instanfs après on l’appelle; le son de la voix le fait revenir à lui ; mais ses yeux sont encore hagards ; il est halluciné, car il montre la peau de son ventre en nous disant de le piquer. Il faut encore une demi-heure pour qu’il ait entièrement repris connaissance
Telle est la marche de son attaque. J’y ai souvent assisté et elle revient toujours avec le même cortège vraiment effrayant.
De plus, L... est hypnotisable. Je l’ai à plusieurs reprises endormi par le regard, le mettant en catalepsie partielle ou totale, provoquant chez lui toutes les hallucinations qu’on peut ordinairement produire dans cet état : boire de l’eau pour du champagne, prendre de l’ammoniaque pour de l’essence de roses, évoquer telle ou telle image, tel ou tel personnage détesté, etc. Mais il est à noter que, pendant le sommèil somnambulique, L... a invariablement cette hallucination qui revient à la lin de chacune de ses attaques : il revoit toujours l’homme armé d’un coulean qu’il invective, et qu’il appelle assassin.
Enfin L... est suggestionnable, et j’ai pu parce procédé dimi-
Lies IIYSTÉHKJUES DANS LES PUISONS
nucr le nombre de ses allaqnes; de quotidiennes quelles étaient, j’ai pu les rendre d’abord hebdomadaires, puis bi-mensuelles; Je suis même arrivé à les espacer de vingt jours.
Souvent L... a dos mouvements de violence qui rappellent bien les impulsions des grandes bystéro-épile|)tiques de la Salpétrière. Un jour il lance un pot de tisane à la tète d’im inlirmier. Au moindre reproche, il menace et insulte les gardiens. Eminemment impressionnable et d’une crédulité sans bornes, il se laisse prendre à tous les pièges que lui tendent les autres détenus, qui se jouent de lui et s’en servent au besoin pour accomplir leurs vengeances. Un jour, un détenu vindicatif confie à L... qu’un infirmier l’a frappé pendant son attaque, chose absolument fausse. L... entre aussitôt dans une violente colère et veut assommer le malheureux infirmier, tout ahuri. Et ces scènes se renouvellent presque quotidiennement.
J’ai vu encore à l’asile d’aliénés de Ville-Evrard, dans le service de M. Marandon de Montyel, un hystérique voleur non moins curieux. Heureusemeut, cet homme, au début de sa carrière dans le mal, a été soumis à un examen médical et il a pu échapper ainsi à la prison, où le milieu l’eùt achevé, car plus encore que le sujet de l'observation précédente, c’est un être impressionnable, changeant, Inconstant, sans volonté, à la merci de tous.
Cette observation a déjà été publiée par le D'' Gamuset, médecin-adjoint àTasile d’aliénés deBonneval, dans les Annales méclico-psijchologiques ^ de janvier 1882, et ensuite complétée par J. Voisin dans les Archives de Neurologie^ de septembre 188'i. Elle est tellement intéressante et elle vient si bien à l’appui des idées que j’émets, que je demanderai la permission d’en citer quelques passages .
V... est un enfant naturel, fils et petit-fils d’hystériques. 11 a un frère très nerveux et une sœur qui fut hystérique jusqu'à l’époque de son mariage.
LliS llYSTÉlUQUliS DANS LES PRISONS
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Üts qu’il |)ul marcher, V... se mil ii errer el à mendier pai* les chemins; plus lard il vola, linil par èlrc arrèld el envoyé à la colonie pénitentiaire de Sainl-Urbain, d’on on le renvoya, pour cause de paraplégie hystérique^ à l’asile d’aliénés de lionneval.
A celte époque il avait dix-sept ans. C’était un garçon de petite taille, aux muscles bien développés, saufceux des membres inférieurs, qui étaient atrophiés, à cause de la paralysie ancienne de ces membres. 11 avait la physionomie sympathique, avec des traits fortement caractérisés et nullement efféminés. Son caractère était doux ; il se montrait reconnaissant des soins qu’on avait pour lui, sans exagérer cependant son sentiment de reconnaissance. A Bonneval, Y... raconte son histoire; ses souvenirs sont parfaits : il dit son enfance, pendant laquelle sa mère ne s’occupait guère de lui, sa vie d’alors, enfin ses vols; mais à ce souvenir il est honteux, s’excuse d’avoir volé; il s’en prend à son abandon, à ses camarades qui l’entraînaient au mal. 11 regrette ce passé et affirme qu’à l’avenir il sera toujours honnête. A la colonie pénitentiaire, il travaillait à la terre ; son genre de vie ne lui déplaisait pas ; il était gai. Un jour qu’il était occupé dans une vigne, il prit à pleine main un serpent caché dans un fagot; le serpent se sauva sans le mordre, mais il eut une Irayeur extrême, et le soir, rentré à la colonie, il perdit connaissance.
Ilevenu à lui, on lui dit qu’il avait eu une crise de nerfs. Les crises se renouvelèrent de temps en temps. Et puis les jambes s’alfaiblirent, et il arriva à ne plus pouvoir marcher du tout. Il passa alors sa vie sur son lit jusqu’à son envoi à Bonneval,
Un jour, deux mois environ après son entrée à l’asile, il eut une grande attaque d’hystérie au sortir de laquelle sa paraplégie avait disparu. Mais V... avait oublié tout ce qui s’était passé depuis son arrivée à Bonneval et se croyait toujours à Saint- Urbain. En môme temps son caractère a changé. Il est devenu impoli, querelleur, gourmand, voleur.
Lies HYSTÉRIQUES DANS LES PRISONS
Ouand un lui dit qu'il a volé dans le lenips et qu’il ne devait pins recommencei-, il devient arro^anl. S’il a volé, dil-il, il l'a payé, puisiin’on l’a rnis en [irison. Un jour il s'évada, eiuporlant des elîets et soixante francs ap|)artenant à un inlirmier. Le bon et syni|)athique malade d’autrefois était devenu nn mauvais sujet. On dut le garder au quartier des agités jusqu'au moment où, ayant atteint sa dix-huitième année, il dut quitter l’asile, (juin 1881).
Après différents séjours dans les asiles les hôpitaux et les prisons, il se fit de nouveau arrêter pour vol et entra à Licèlre, où il eut plusieurs attaques d'hystérie avec crachements et vomissements de sang. A cette époque, Y... ne se souvient pas d’avoir été à Saint-Urbain, d’avoir travaillé à la culture. Il hausse les épaules quand on lui demande s’il a été paralysé^ et semble croire qu’on se moque de lui. Il se souvient de Bonneval et parle avec gratitude des médecins qui l’y ont soigné. De plus, il est alors facile de l’hypnotiser et de le soumettre aux épreuv'es habituelles de suggestion. On le fait écrire, coudre; on lui fait boire les vins les plus divers dans un gobelet vide, et on lui persuade qu’il est ivre ; il chancelle et chante des refrains à boire d’une voix éraillée; on lui cherche querelle et il se précipiteavec rage contre son adversaire imaginaire; on lui suggère qu’il va vomir; aussitôt ses traits se tirent, son visage pâlit et se mouille de sueur froide, et il vomit abondamment, on lui suggère qu’il a une blennorrhagie ; aussitôt il prend son vase de nuit et il se met à uriner avec difficulté, alléguant qu’il souffre horriblement et il maudit la femme qui lui a donné cette maladie. Tout l’arsenal des suggestions et des hallucinations provoquées est ainsi mis en œuvre. Une fois réveillé, V... s’emporte contre ceux qui lui racontent, par exemple, qu’il vient de courir dans la salle, alors que maintenant il est cloué au lit par une contracture. Pour le convaincre, on le fait s’habiller en étal d’hypnotisme, on
Li:S HYSTÉRIQUES DANS LES PRISONS
lui ordonne de nuii'clier el on le condnil ainsi à une assez grande distance, où on l’éveille. 11 reste l'oi-t élonné. Lorsqu’il est en élal de somnambulisme, V... se croit loujonrs à Saint-l rbain, cause tle ses tiTivau.x de jardinage et ne comprend |)as quand on lui parle de lionneval ou de HictMi’e. Au réveil, au contraire, il ne se rappelle plus du temps qu’il a passé à Saint-ürbain.
Ainsi, suivant qu’il est en état de veille ou de somnambulisme, V... oublie telle ou telle période de sa vie et présente les plus singuliers dédoublements de la personnalité. Il s’hypnotise avec une e.xtréme facilité, obéit à-toutes les inlluences, aujourd’hui doux et bon, demain grossier et querelleur. C’est une âme sans volonté, un navire sans gouvernail, une girouette que tous les vents font tourner à tort et à travers.
On voit, par ces faits, combien rintluence du milieu est puissante sur les hystériques enfermés dans les prisons. On peut être certain qu’ils seront infiniment plus dangereux et plus pervertis à leur sortie qu’à leur entrée. Le châtiment n’aura pour eux aucune efficacité. L’hystérique trouvera, au contraire, au milieu des criminels une magnifique occasion de donner cours à ses mauvais instincts; terrain tout préparé, la semence du mal y germera et y poussera une abondante moisson de vices. Aussi il faut soustraire ces volontés défaillantes aux inlluences mauvaises, il faut les retirer du milieu corrompu de la prison et les soumettre à un traitement dans un endroit spécial, non pas en cellule, car celle-ci présenterait pour eux les mêmes inconvénients que pour les é])ilepti({ues. d’elle est la* conclusion qui s’impose.
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