‹ Les habitués des prisons de ParisChapitre 48 sur 132 · CERVEAU D’ESPOSITO · texte numérisé non relu

CERVEAU D’ESPOSITO

yig I — Hémlsplières VUS parleur face supérieure.

2. — Hémisphère gauclie : face externe inclinée en rlelior.s pour montrer la scissure de Rolando dans toute sa longueur.

Fig. 3 — Ilémisplière gauclie : face externe.

Fig. i. — Ilémisplière droit: face externe.

Fig. 5. — Hémisphère droit : face interne légèrement inclinée en dehors .

Fig. 6. — Hémisplièrc gauche : face interne légèrement inclinée en dehors-

*’ Planche 6

CERVEAU DE TÉGAMI

Fig. 1. — Hémisphères vus par leur face supérieure.

Fig. 2. — Hémisphère gauche ; face externe inclinée en dehors pour montrer la scissure de Rolando.

Fig. 3. — Hémisphère gauche : face externe.

Fig. 4. — Hémisphère droit : face externe.

Fig. 5. — Hémisphère droit : face interne légèrement inclinée en dehors.

Fig. 6. — Hémisphère gauche : face interne légèrement inclinée en dehors.

Mais j’en arrive à une autre question également fort controversée: la physionomie des criminels.

Les criminels ont-ils une physonomie spéciale ? Les uns disent oui, les autres disent non. A mon avis, il faut dire oui et non. J’ai vu certainement plusieurs milliers de criminels et, sans être un bon physionomiste, j’ai néanmoins été frappé, en quelque sorte malgré moi, de l’air de ressemblance, de l’air de famille que présentent un grand nombre d’entre eux.

(1) Planches reproduites en héliotypie par M. Em. Piot.

1)28 ih’niJE MOUPIlOLOGrQUK et I'HYSIOLOOIQUE du CHIMINEE

-1 V2iltu vUium, disaient les Latins, el le vieux proverbe toscan (lit à son tour II ciuffo e nol ceffo. Sans doute le visage peut être plus ou moins le miroir de Tàmc et relléter les passions, les vices ou les qualités d’un individu. Mais est-ce ce reflet de ràmc sur le visage qui constitue la vraie physionomie du criminel? Dans la grande majorité des cas; non. Tel filou pourra, par habitude de la dissimulation, prendre des attitudes cafardes ; tous ses mouvemeuts seront pleins de réticences et son regard oblique annoncera l’hypocrisie et le mensonge. Mais ce qui donne au visage du criminel un aspect particulier, ce sont précisément toutes ces malformations, tous ces stigmates de dégénérescence physique dont j’ai déjà parlé et qu’on retrouve chez lui avec une fréquence si remarquable. Ce qui frappe, c’est ce crâne si souvent mal fait, cette tête plagiocéphale^ oxycéphale, acrocéphale; c’est ce front fuyant, ce nez difforme ou tordu, cette face glahre et asymétrique, ces yeux strabiques, ces oreilles larges, en anses^ mal ourlées, avec des lobules énormes, souvent adhérents; ce qui frappe encore, ce sont ces arcades orbitaires saillantes, ces cheveux souvent noirs et abondants qui s’avancent sur un front has; (1) ce sont ceszygomes énormes qui donnent à laface une apparence brutale et grossière, ces mâchoires lourdes et prognates qui ne semblent propres qu’à la morsure et à la mastication. Les mâchoires, en effet, semblent s’alourdir avec l’intelligence; « elles sont d’autant plus belles, dit Tarde, que les deux fonctions sociales de parler et de sourire l’emportent davantage en elles sur les deux fonctions individuelles de mordre et de mâcher ». C’est donc de la réunion d’un certain nombre de ces différents caractères que nait le type criminel.

(1) Ottolonghi a étudié la canitie et la calvitie chez les criminels ; il leur a trouvé un retard énorme qui ne trouve son homologue que chez les épileptiques et les crétins.

KTL'DE MOUPllOLOOinUË ET PliySlOLOGlQL’E DU CHIAIINEL

Il y aurait ici une étude curieuse d’esthétique ciâminelleà faire. Comment les peintres et les sculpteurs ont-il rendu l’image des criminels célèbres? lletrouve-t-on dans ces portraits quelquesuns des caractères que je viens d’énumérer? Il est évident que si l’artiste évoque un personnage disparu depuis longtemps, il n’obéira probablement qu’à son imagination et à sa fantaisie, et on ne rencontrera peut-être dans son œuvre aucun des caractères du criminel tel que le conçoivent les anthropologistes contemporains. Mais cependant, s’il est bon physionomiste et bon observateur, il aura pu voir des criminels, et alors, même dans ce cas, il pourra sortir de son pinceau un type plus ou moins parfait de criniinel ou de dégénéré. Ary Scheffer a peint un Judas avec une face prognathe et de longues oreilles en anses. A Rome, à l’est du palais de Latran, se trouve la Scala-Santa. Au pied de cet escalieiqqui serait l’escalier authentique du palais de Ponce-Pilate à Jérusalem, et que Jésus-Christ auraitmonté, un artiste inconnu à peint un Judas absolument semblable à celui d’Ary Scheffer, qui, en réalité, pourrait bien avoir choisi celui-ci pour modèle.

Supposons maintenant que l’artiste exécute un portrait où tout l’art consiste à être exact et à reproduire la nature. Si ces portraits sont ceux d’hommes criminels, on retrouvera sans peine ces anomalies dont j’ai parlé.

Lorsque je visitai le musée du Capitole, à Home, je m’attardai longtemps à contempler les bustes des empereurs romains. Tibère, celui que les femmes de Parthénope appelaient le bouc de Caprée, le vieillard lubrique qui mêlait le crime à la débauche, a les oreilles en anses, la face asymétri([ue et la mâchoire

330 ÉTUOU MORPHOLOaiUUl!; KT PlIVSrOLOGIQUh: du ciuminel

volumineuse. Galigula, le fou sanguinaire, a l.es lèvres minces, les mâchoires fortes et asymétriques, le côté gauche de la fosse zygomatique plus développé, ce qui donne à sa physionomie une expression sinistre, cruelle et défiante. Néron, avec son visage asymétrique, ses fortes mâchoires, ses grandes oreilles légèrement écartées, son front bas et son œil slrabique, a l’air d’un esclave grec débauché. Julien-l’Apostat a le front étroit et petit. Vitellius a le nez gros, les lèvres minces , les joues bouffies, les yeux petits et enfoncés, la tète un peu abaissée comme celle du porc. Domitien a les lèvres minces et serrées. Caracalla a l’œil contracté, le nez et la bouche pointus, l’air féroce et fou. Agrippine a la figure maigre, osseuse, allongée et la mâchoire inférieure prognathe. Messaline, comme on peut aussi le constater au musée du Louvre, sur le marbre pentélique trouvé près de Rome, hors de la porte San-Lorenzo, a des lèvres charnues et épaisses qui respirent la volupté, une mâchoire volumineuse et brutale.

Si, après avoir examiné ces têtes de dégénérés criminels, on jette les yeux sur les bustes des poètes et des orateurs, on est frappé de la différence. Marc-Aurèle a le front haut et le regard levé vers le ciel; son visage est calme et doucement méditatif. Cicéron a le front large, le menton rond et toute la figure d’un ovale très harmonieux. Antonin le Pieux a le front découvert avec un air penseur et recueilli. Le visage de Sophocle, dans toutes ses reproductions, et en particulier dans la statue-portrait du musée de Latran, est empreint de la même auguste et sereine harmonie. (1)

Mais c’est pousser trop loin cette évocation des criminels anciens, et, sans chercher à résoudre davantage le fameux quot libras in duce de Juvénal, revenons à notre sujet.

(1) Voyez sur les Bustes des empereurs romains la communication de Mayor au Congrès international de l’anthropologie criminelle tenu à Rome en 1885.

ihX’DE MOUPIIOLOfitorK CT

PIIYSlOLOf.lQnK tJÜ CIUMINKL 331

11 csl une objeclion ([u’on a faite ])lus (rdne fois, c’est qu’il n’est pas rare de rencontrer chez d’honnôtes gens ces malformations qui constituent le type criminel.

Cela est vrai jusqu’à.un certain point, et chacun pourrait citer tel personnage asymétrique, slrahique, prognathe ou mal oreillé, et qui n’est ni un criminel ni un déhile. L’ohjectlon osC au fond, plus spécieuse que réelle. Sans doute on peut rcncbht'rer chez un honnête homme une de ces anomalies dégénératives, mais cela est hcaucoup plus rare que chez les criminels; et, d’autre part, alors que chez ces derniers on retrouve presque toujours associées plusieurs de ces malformations, chez l’homme honnête on n’en trouve généralement qu’une isolée. Lombroso a résolu la question d’une façon en quelque sorte mathématique par la statistique. Il a pris huit cent dix-huit hommes vivant en liberté, étudiants lombards et hommes piémontais. « Cette étude montre, dit-il, que les mêmes caractères peuvent se retrouver chez les gens honnêtes autant que chez les criminels. Mais chez ces derniers la mâchoire développée, la physionomie virile des femmes, le regard sinistre, les oreilles- en anses, le strabisme, la chevelure épaisse, le front fuyant, sont bien plus fréquents jusqu’au quintuple.-» (t)’Et Ferri, par la comparaison avec sept cent onze soldats, constata que jamais chez des gens honnêtes' on ne voit se réunir emaussi grande proportion dans la même personne les caractères dégénératifs qui forment le type crimi-^’

(1) Lnc. cit. p. 2i2.

.‘i32 KTUDK MOIUMIOLOOIQUE ET PirysiOLOfiTQUE DU CIUMINEL

nel ; tout au plus ceux-ci arrivent à deux ou trois pour cent tandis que les criminels vont jusqu’à vingt-trois et vingt-sept pour cent.

Et puis, combien de gens réputés honnêtes qui sont de véritables criminels! Combien d’immoraux, de libertins, d’incestueux, de fripons, de voleurs, de faussaires et même d’empoisonneurs vivent en liberté heureux et respectés! Alors, qu’y a-t-il d’étrange à ce que ces gens portent sur leur visage les caractères en quelque sorte spécifiques du crime? Ils confirment môme les idées que je viens d’émettre après les professeurs Lacassagne et Lombroso et toute l’école italienne. Et puis combien n’ont échappé au crime que par suite de circonstances toutes spéciales! Combien ne sont restés honnêtes que parce qu’ils sont nés avec une fortune et qu’ainsi ils n’ont pas eu besoin de tuer ou do voler pour satisfaire leurs vices et leurs passions !

Un homme fort riche à qui rien ne manquait, qui pouvait satisfaire tous ses caprices, avouait à Lombroso que, s’il eût été pauvre, il eût été voleur, assassin même. Et ces faits ne sont point des raretés. Chacun en connaît dans son entourage. Pour ma part, j’ai souvent entendu dire à une honnête mère de famille, très estimée et jouissant d’une haute considération dans son milieu : Si je n’avais pas été riche, je me serais faite prostituée, parce que c’est le seul moyen pour une femme de vivre heureuse et de gagner de l’argent. Un fonctionnaire assez haut placé m’a avoué plus d’une fois et très sérieusement que, s’il eût été pauvre et petit employé aux maigres appointements, il eût prostitué sa femme à ses chefs pour obtenir un rapide avancement. Après tout il l’a peut-être fait.

Si donc le criminel vit quelquefois en dehors de la prison, dans la bonne société, on ne doit plus s’étonner si on rencontre quelques types de criminels parmi les gens réputés honnêtes.

ÉTUDE .MOUPHOLOGKJUE ET IMIYSIOLOGIOUE DU CIUMINEL 333

Lombroso ne se conlenle pas de tracer un type unique de criminel; il distingue le voleur avec elîraction du meurtrier, l’iiomicidc du faussaire et de l’escroc. Ces distinctions me paraissent un peu subtiles et difficiles à retrouver, môme quand on étudie le criminel de très près. Ayant été à môme d’en voir un très grand nombre, j’ai essayé aussi de faire une espèce de classification des types criminels. Malgré le nombre considérable de mes observations, et après les avoir longuement méditées, je ne suis arrivé qu’à constituer deux groupes de physionomies absolument arbitraires, puisque dans chacun de ces groupes on retrouve indistinctement à peu près les mômes caractères anatomiques et morphologiques et des criminels de toute espèce: il y a la physionomie grossière, brutale, impérieuse; il y a la physionomie louche, fuyante, cafarde. Cette dernière semblerait se rencontrer plutôt chez les filous, les faussaires, les voleurs, les escrocs, bien que je l’aie rencontrée aussi chez un nombre notable de meurtriers. Mais cette distinction était plutôt basée sur les attitudes générales, les gestes et la manière de parler que sur l’aspect seul du visage.

« Les caractères anatomiques, à eux seuls, ne peuvent fournir que des indices, dit le baron Garofalo, et il faut les compléter par la figure morale du criminel, qui nous dévoile son anomalie psychique. »

Lt encore : « Les caractères anthropologiques ont surtout une importance souvent décisive lorsqu’il s'agit de faire le diagnostic des enfants ou jeunes gens criminels. Il y en a qui

334 ÉTUDE -MOUPllOLOGKJUE ET PHYSIOLOGIQUE DU CIUMINEL

lie soiil reconnus coupables ([uc de légers délits, tels que coups, explosion d armes à leu ou d’altcnlats qui ne sont j)as juridiquement incriminablcs à cause de l’insuffisance des moyens employés.

« Mais CCS mômes individus, s’ils étaient examinés par ranthropolog-ue, présenteraient parfois les caractères de la folie morale ou de la criminalité innée.

« Dans la plupart de ces sujets on retrouve la physionomie typique de l’assassin, le regard froid, l’œil fixe avec quelques délormalioiis crâniennes très marquées, très souvent la longueur excessive de la partie inférieure de la figure, le prognathisme, le front étroit et fuyant, et autres signes régressifs, ou encore des anomalies atypiques, telles que la plagiocéphalie et la scaphocéplialie, et, chez les auteurs d’attentats à la pudeur, la grosseur et l’épaisseur des lèvres. L’analgésie n’est pas rare non plus. Au moral, c’est la plus complète indifférence pour la victime, l’apathie et l’égoïsme se traduisant par la seule préoccupation de la durée du châtiment et des plaisirs auxquels il faudra renoncer » (1).

Il faut, en outre, tenir grand compte de ceci : c’est que certaines physionomies qui paraissent absolument caractéristiques ne sont en réalité qu’un pur effet du hasard. .l’ai observé à cet égard un fait très curieux. On amena un jour à l’infirmerie centrale un pauvre diâble qui avait subi douze ou quinze condamnations^ toutes pour braconnage. C’était un homme petit, maigre, osseux, ne sachant ni lire ni écrire, et dont toute la vie avait été remplie par une unique passion : le hraconnage. 11 avait un front petit, fuyant et dénudé, des lèvres minces et

(1) Voyez Congrès internalional d’anlhropologie criminelle tenu à Paris en 1889. Rapport sur la septième question : De la détermination 2mr l’anthropologie criminelle de la classe de délinquants à laquelle appartient un coupable. {Actes du Congrès, Slorck, Lyon.)

ÉTUDE .MORPHOLOGIQUE ET PHYSIOLOGIQUE DU CRIMINEL 33o

serrées, fies yeux petits, enfoncés, jaumitrcs, avec des paupières clignotantes, un nez maigre el pointu recourbé sur une bouche édentée : une vraie tète d’oiseau de \)Vo'\Q.{Voyez fig. 36). Etait-ce etl’et de riiabitude? .le ne le crois pas. Etait-ce prédestination de la nature? Etait-il né en quelque sorte tout armé pour le métier qu’il allait exercer ? .le le crois encore moins. C'était vraisemblablement un dï'et du hasard.

Fig. 36.

Et puis si on admet un type pour chaque espèce de criminel, « comment expliquer ce fait, qui semble bien établi, que la plupart des criminels commencent par le vol et linissentpar l’assassinat? Faut-il admettre, dit plaisamment quelqu’un, que le criminel change de nez en se faisant assassin? » fl).

(1) Dubuisson. Archives de l’anthropologie criminelle du 15 jan- \ier 1888, p. 88.

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Ainsi, Frigcrio prélencl avoir rencontré « une prédominance de l’iris chalain chez les criminels, une proportion considérable de l’iris bleu chez les violateurs plus souvent que chez les hommes normaux^ une remarquable asymétrie chromatique de l’iris, et plus souvent encore le polychromatisme. »

Quant au nez, voici à quelles conclusions est arrivé Ottolenghi :

(( Mes observations sur le squelette ont été faites sur six cent neuf crânes, parmi lesquels trois cent quatre-vingt dix-sept avaient appartenu à des hommes normaux, cent vingt-neuf à des criminels (dont soixante-quinze femmes et cinquante-quati-e hommes), cinquante provenant de personnes aliénées (presque toutes maniaques), treize d’épileptiques et vingt de crétins.

« Le nez sur le vivant a été étudié chez huit cent trente normaux et trois cent quatre-vingt douze criminels (parmi eux, cent quatre-vingt treize étaient des voleurs, trente-sept des escrocs, vingt-huit des voleurs de grands chemins, quarante des meurtriers, vingt-deux des violateurs; j’ai examiné encore soixante aliénés, quarante épileptiques et dix crétins.

« Dans les observations faites sur des squelettes, j’ai rencontré aussi souvent l’anomalie de l’échancrure nasale qui nous fournit un nouveau caractère anormal, atavique, de l’homme criminel; nous pouvons y joindre la fréquente irrégularité de l’ouverture nasale, l’osynchie, la déviation des os nasaux.

« Sur le vivant, j’ai constaté' eti prédominance, parmi les criminels, un nez rectiligne ou onduleux, de longueur moyenne, plutôt large, très peu protubérant, très souvent écarté.

« Le voleur a très souvent le nez creusé, pas gros, court, large, écrasé, dévié; les assassins présentent plutôt un nez rectiligne, gros, souvent long, excessivement large, presque toujours protubérant et écarté » (t).

(1) Voyez Goiigi-ès international de l’antiiropologie criiuinelle, tenu à Paris en 18S9. Rapport sur la sixième question : Organes et fonctions des sens ch?s les criminels (Lyon, Storck;.

ÉTUDE -MOIUMIOLOGIUUE ET PHYSIOLOGIQUE DU CIUMINEL 337

Je n’insislcrai pas davalange surccs slalisliciucscllesrésullals pinson moins élranges qn’cllos penvcnl donner. A mon avis, ce sont là des errenrs regret labiés qni pourraient arrêter la marche d’nne science eiicorejenne en la couvrant de ridicule.

Le regard des criminels a aussi beanconp préoccupé les observatenrs. Selon le professeur Lacassagne, ils ont le regard oblique; selon Lombroso, ils ont le regard dur, vitreux, froid, immobile, quelquefois sanguinaire et injecté.

Les yeux sont le miroir de l’ànie, a-t-on dit avec quelque raison. Notre regard, en effet, se modifie puissamment selon les differents états de notre âme.

L’homme triste et abattu n’a pas le même regard que l’homme joyeux' et emporté par le plaisir.

Voyez combien s’anime et s’éclaire le regard de l’homme qui s’apprête à tenter une grande ou périlleuse action. De quel éclat scintille la prunelle de l’amoureux auprès de la femme dont il désire ardemment la possession!

Les artistes, peintres et sculpteurs, ont admirablement saisi cette idée et beaucoup l’ont magnifiquement rendue. Prenons un exemple : le Parnasse de Raphaël. Sous des lauriers d’un beau vert d’émeraude est assis le divin Apollon, jouant du violon, hommage llatteur, sans doute, rendu par l’artiste au violoniste contemporain Giacomo Sansecondo ; son regard est clair et joyeux ; ses yeux respirent l’allégresse. A ses côtés est le vieil llomcre; la musique a ins[)iré le poète; son sein est gonllé par la poésie; il se met à chanter. Le Dante écoule, les yeux lixes et dilatés parcpielque vision chiméri([ue évo([uée par

338 ÉTUDE -MOIUMIOLOGIQUE ET IMIYSlOLüGIfjUE DU CIU.MINEL

le thème poétique. Virgile regarde le poète, les yeux ravis, grands ouverts, ébloui par l’harmonie. Kaphaël a admirablement rendu dans le regard de ses personnages l’état de leur àme, état variable, fugitil', transitoire, qu’il a su lixer d’un coup de pinceau. Et (luand le peintre ami de Léon X, le pape dilettante, peignait la vierge de Piombino, il mettait tout ce que l’àme peut contenir d’amour maternel dans ce regard qui couvre les nudités purpurines du divin bambino comme d’une douce et lumineuse caresse. Sortons du Vatican et transportons-nous au musée de peinture de Madrid; arrêtons-nous devant une des assomptions de Murillo : l’àme virginale de ses vierges se reflète tout entière dans leur regard limpide et d’une candeur liliale.

Les sculpteurs eux-mêmes ont rendu quelquefois ces états transitoires du regard. Voyez, par exemple, à la galerie des offices, à Florence, le groupe de la Niobé.Ses yeux tournés vers le ciel inexorable, ont une expression de souffrance qui rend admirablement toutes les angoisses de l’amour maternel. Elle presse dans ses bras sa fille Kallirrhoé, tremblante et pâle de terreur. Elle implore en vain ;

Pascere. crudelis, nostro, Laéona, dolora! (i).

Elle lève les yeux au ciel, mais sans espoir, car les dieux mêmes y sont ses ennemis.

Non, jamais corps divins dorés par le soleil,

Dans les cités d’Hellas, jamais blanches statues De grâce et de jeunesse et d’amour revêtues,

Du scupteur inspiré, songe harmonieux,

Muet à notre oreille et chantant aux yeux ;

Jamais fronts doux et fiers où la joie étincelle N’ont valu ce regard et ce col qui chancelle (2).

Ces exemples sont fameux et on pourrait les multiplier à l’infini. Mais revenons aux criminels. Eux aussi laissent-ils leur

(1) Ovide. Métamorphoses.

(2) Lecoule de l’Iste. Poèmes antiques.

ÉTUDE MOIUMIOLOr.KjUE ET UllVSlOEOOKJUE DU CltlMINEL 339

àme se peindre dans leurs yeux ? Qaclquel’ois. sans doule, leurs passions se rellèlenl daiis leur regard. Mais le regard est une chose essenliellemenl mobile cl ([u’avcc un peu d’iiabiludc on arrive à varier cl mèmè à dissimuler. Lombroso lui-mème admet que certains criminels ont un double regard. «Lacenaire,Luciani, Gasparone, dit-il, avaient deux regards différents, l’un doux et presque féminin, et l’autre féroce et félin; ce regard ne dépendait pas d’eux, mais il variait suivant l’état de leur esprit, tantôt aimable, tantôt féroce, ce qui leur donnait un double pouvoir fascinateur, surtout vis-à-vis de la femme; elle est attirée d’abord ]oar celle apparence courtoise, enchaînée ensuite par la terreur et l’énergie, ce qui explique bien des cas d’incroyable complicité » (1).

Le regard a donc une certaine importance dans la physionomie des criminels, et il est bon d’en tenir compte quelquefois. Ainsi, j’ai observé un Piémonlais, homme d’une haute stature (l'”80), d’une musculature superbe, qui avait un regard très dur et très impérieux. Or, c’était un ivrogne violent et impulsif qui avait déjà subi deux condamnations pour coups; une première fois il avait frappé sa maîtresse; une seconde fois il avait frappé un autre individu à coups de couteau. Son âme était en quelque sorte peinte dans ses yeux.

L'assassin Campi avait le regard sournois, louche et sinistre. (Voyez planche II fig. I). Le regard de Geomay, au contraire, ne présente absolument rien de caratéristique. Sa figure est celle d’un homme peu intelligent, voilà tout. (Voyez planche III fig. 3).

Le bandit Hocchini avait lui une physionomie inléi'essante et très caractéristi(|ue. Or qu’étail-ce que Hocchini? Un vil et lâche meurtrier.

(1) Lombroso, p. 249.

340 ÉTUDE MOIU'IIOLOGIQUE ET IMl YSIOLOGIQUE DU CRIMINEL

Uücchiiii est né à Porto- Vecchio, arrondissement de Sarlène (1). Fils de laboureur, il portait le fusil dès lage de qualorze ans, courant et braconnant dans la montagne.

Sur les conseils de sa mère, il prend la campagne pour se venger desTafani. 11 avait dix-neuf ans. Il ne tarda pas à se lier avec plusieurs bandits : Nicoiaï dit Marittone, son complice dans plusieurs alïaires; Giovanni, un des plus dangereux bandits de l'arrondissement de Sartène.

Uocchini tua lafani, tira sur un gendarme et enfin tua de deux coups de fusil une fille de quinze ans qu’il poursuivait vainement. Sa vie de bandit dura quinze ans, jusqu’au jour où, vendu par un de ses parents, il fut arrêté à Cauro, dans une auberge, et condamné à mort.

(( Rocchlni a une taille moyenne, dit le D" B. Paoli(2). Il est robuste, bien membré et bien musclé; la poitrine est large, le dos ne présente aucune courbure anormale. Le visage est large, étalé ; il est taché sur toute sa surface par des cicatrices que lui on t laissées des pustules de variole. Le teint est très pâle ; aussi les cicatrices, qui présentent un aspect nacré, tranchent-elles sur un fond décoloré. Le nez est régulier, un peu large à la racine; les yeux sont grands, mais ils paraissent petits à cause de la longueur de la fente palpébrable ombragée par des cils noirs et épais. L’arcade sourcilière est bien marquée. La lèvre supérieure est un peu lippue, c’est ce qui donne à Rocchini un air narquois et moqueur lorsqu’il répond à une question ou qu’il vous examine. Le front est large, bombé, les bosses frontales sont très apparentes ». (Voyez planche VI). C’est bien Rocchini avec son œil fourbe et louche et son sourire narquois.

(1) J’emprunte ces quelques détails à l’article du D'' Kocher. In Archives de l'anthropologie criminelle, décembre 1888.

(2) - B. Paoli. In Archives de l’anthropologie criminelle, décembre 1888.

liTL'DE MOnPIIOEOr.IQ[!R ET IMlYSlOEOGIQtJE DU CRIMINEL 341

Je crois néanmoins que Vidocq exagère quand il dit : « 11 ne m’est pas nécessaire de voir loiil le visage d’iin criminel pour le reconnaître, il me suflil do pouvoir le fixer dans les yeux .»

L’anecdote citée par Lombroso me paraît, elle aussi, rien moins que scientifique.

C'est l’histoire d’un assassin à qui, « bien des années avant son crime, une jeune fille de seize ans avait refusé de parler. Et comme on lui demandait d’où lui venait une telle répulsion, elle répondit : S’il n’est pas un assassin, il le deviendra ».

« Je lui demandai, dit Lombroso^ quel signe l’avait conduite à cette prophétie; elle me répondit : « Par les yeux ». Et l’auteur italien ajoute : « Que de fois, dansles procès, ne voit-on pas que des individus honnêtes, étrangers au mondedu crime, ont échappé à une mort certaine, avertis à temps par le regard de l’assassin où ils lisaient ses intentions criminelles ! C’est ainsi justement que le premier facteur qui devait être la première victime de Francesconi, eut le temps de fuir, épouvanté par son regard .»

En résumé, le regard est chose mobile et transitoire, variable selon nos passions et nos différents états intérieurs. Il faut donc se méfier du regard du criminel, puisqu’il peut en quelque sorte le modifier et nous le dérober comme il nous dérobe sa pensée. J’ai vu en effet d’abominables gredins me regarder d’un œil clair et lumineux qui semblait plein de sincérité; j’ai vu des meurtriers violents et cruels me sourire d’un sourire candide et plein d’une douceur hypocrite.

Maintenant, une autre question se pose non moins controversée que les précédentes: 1e criminel est-il beau? Si on

342 ÉTUDE MOIUMlOLOr.lQUE ET PIIVSIOLOOIQUÉ DU CRIMINEL

entend par beauté cette pureté et cette régularité des lignes, cette harmonie parfaite de toutes les parties, dont la statuaire grecque nous a laissé les plus remarquables exemples, il est évident que les criminels seront plus souvent laids que beaux, puisque ce qui caractérise leur visage c’est l’irrégularité et le manque d’harmonie. Mais par contre on pourra rencontrer assez fréquemment chez eux cette beauté irrégulière et canaille qui n’est qu’une forme de la laideur, cette beauté parisienne et décadente qui a fait le succès et la fortune de tant de prostituées. Aussi cette beauté ne pourra charmer que des âmes vulgaires : une fille énamourée ou une bourg-eoise perverse; l’observateur épris d’esthétique n’y verra qu’une réunion plus ou moins piquante de défectuosités et reconnaîtra peut-être « qu’un beau désordre est un effet de l’art ».

Néanmoins il est possible de rencontrer chez les criminels quelques visages où les lignes ondulent avec une grâce, une pureté et une harmonie toutes helléniques. Lavater parle d’un criminel qui ressemblait à l’un des anges du Guide, et, au dire de Lombroso, le chef de brigands Carbone était une des plus gracieuses figures napolitaines. L’assassin .Ducret était, selon M. II. Joly, (( un adolescent aux yeux amoureux, à la bouche sensuelle, avec une figure de joli garçon^ rêveur et tendre, problablement lascif et porté à la jouissance autant qu’à la mélancolie ». J’ai vu également un criminel d’une beauté, je dirai presque merveilleuse. Son visage était d’une régularité parfaite et son front d’une grande pureté; de longs cils ombrageaient ses yeux noirs et profonds qui donnaient à toute sa physionomie un air de grande douceur; ses sourcils formaient deux courbes des plus harmonieuses ; ses oreilles étaient petites et bien faites; sa lèvre supérieure était estompée par une moustache brune légère; ses cheveux étaient longs, noirs et très fins. Eh bien ! ce corps, qu’on eût dit ciselé par un Praxitèle, renfermait l'ànie perverse

ÉTUDE MORPllOLOr.lQUE ET PU YSlOLOfilQUE DU CRIMINEL

d’un vil gredin. Ivrogne, menleiir, Idelie el cynique, il se prostituait aux autres détenus pour un verre de quinquina ou un paquet de cigarettes. 11 avait subi quatre condamnations pour ivresse el batteries.

Quant à cette question de savoir si le criminel est de grande ou de petite taille, s’il est brun ou blond, si sa grande envergure dépasse celle des honnêtes gens, je ne m’y arrêterai point. Ce ne sont certes pas les observations qui me manquent.iMais d’abord je n’ai pu les contrôler en prenant des observations analogues en dehors de la prison; ensuite^ elles m’ont paru ne fournir aucune donnée précise. D’autre part, les observations des autres auteurs ne sont guère faites pour éclairer la question. Le criminel est grand et lourd, dit Lombroso ; il n’est ni grand ni lourd, disent Thompson en Angleterre et Virgilioen Italie. Le criminel est hrun plutôt que hlond, disent les Italiens; il est hlond plutôt que brun, disent les Allemands et les Suédois. L’homicide, dit Ferri, a le bras plus long en Piémont, en Vénétie, en Emilie, en Romagne, en Calabre ; il l’a plus court en Lombardie et en Sicile; il l’a tantôt plus long et tantôt plus court dans les Marches et la Napolitaine. (1)

(1) Voyez encore à ce .sujet Lacassa^ne : Rapport de la taille et de la f/rande envergure. Etude anthropologique sur 800 hommes crimmels. Bulletin de la Société d’anthropologie de Lyon. Séance du 27 juillet 1882. — Lacassagne et P. Doubre : Rapports de la taille debout et de la taille assis, de la taille debout et de la grande envergure. Bulletin de la Société d’anthropologie de Lyon. T. Il, 1883.

KTIimO >[OUI'IIOLOr.tQi:K et PIIVSIOEOCIQUE du CIiniTNEU

TouL cela n’esl évidemment que conti’adiclion et semble bien venir corroborer ce principe que je posais dès le début, que chez le criminel il y a désharmonie physique, c’est-à-dire disproportion entre les divers organes.

Lacassagne et Lombroso insistent sur ce point que, chez les criminels, il y a une analogie remarquable entre les deux sexes. Autrement dit, en ne tenant pas compte des instincts et des organes génitaux, les criminels seraient des espèces d’hermaphrodites. Ils seraient semblables à ces Apollons Musagètes de l’art antique à qui il faudrait bien peu changer pour en faire des Minerves guerrières. Cette théorie souffre évidemment des exceptions ; néanmoins elle est très admissible. Qu’on se rappelle combien les infantiles et les fén:inisés sont nombreux dans les prisons ! J’ai cité plus d’un exemple ne cos êtres aux formes graciles et arrondies qui, avec les attributs virils, ont presque toutes les grâces de la femme. Quant aux femmes criminelles, j'en ai vu trop peu pour pouvoir affirmer qu’elles aussi dépouillent les grâces de leur sexe pour se masculiniser dans leur voix, leurs formes et leurs allures.

Néanmoins, ily a parmi les criminels un assez grand nombre d’individus essentiellement virils et admirablement musclés. Mais, fait intéressant à noter, la plupart appartiennent à la catégorie des criminels de profession, et spécialement à celle des souteneurs. Todest cet individu dont j’ai déjà parlé dans un des précédents chapitres et qui, dans un concours de gymnastique avait séduit, par scs grâces d’athlète, une horizontale de la

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rue Rréda. Il fallait, disait-elle, lises sens déjà fatigués, des muscles puissants et des organes vigoureux.

J'ai vu également à la Santé un autre individu qui a été soigné à l’inlirmerie centrale pour un chancre extra-génital de la racine du nez(t). Ivrogne, violent et brutal, il a subi deux condamnations pour escroquerie et une pour vol avec effraction. Sa musculature superbe d’Hcrcule forain lui permet, depuis l’âge de seize ans, de vivre sans rien faire, largement entretenu par les cadeaux des dames à qui il veut bien offrir ses grâces brutales de « mâle masculant », aujourd’hui chez une cuisinière, demain chez une blanchisseuse, et tous les soirs chez les « pierreuses » qui fréquentent les bals du quartier Maubert, où il est avantageusement connu. En outre, une jeune cousine qu’il a récemment amenée de la Creuse travaille chaque soir pour lui, de huit heures à minuit, dominée par cette brute qui la bat et à qui elle revient chaque soir soumise et les pochés pleines de pièces blanches.

Ces deux estimables individus, bien que sachant lire et écrire, ne sont pas d’une haute intelligence, et chez eux les sentiments affectifs sont tout ce qu’il y a de plus rudimentaire. L’alcool est leur grande jouissance. Quant à la femme, ils la méprisent presque autant qu’ils l’exploitent et qu’ils la battent. Ils n’admirent qu’une chose : la force brutale, le muscle qui frappe; le muscle qui fascine les filles amoureuses, leur met le rut aux flancs et les rend ensuite dociles et soumises. C’est le muscle fait homme.

Je ne saurais terminer ce chapitre sans dire quelques mots

(1) Voyez Gazette médicale de Paris, 1887; Chancre extra-génital de la racine du nez, Laurent.

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