Ü ÉTUDE MORPHOLOGIQUE ET PHYSIOLOGIQUE DU CRIMINEL
d'une question très discutée; je veux parler de l’analgésie et de la disvnlnérabilité des criminels.
Selon l’école italienne, le criminel est analgésique. S’il est féroce et frappe sans pitié, c’est qu’il est lui-méme insensible à la douleur; son analgésie morale dérive de son insensibilité physique. Et Lombroso cite des faits : des criminels se sont mutilés alfreusement, d’autres on supporté en souriant les opérations les plus terribles. Mais ces faits ne sont que des exceptions, et on pourrait en trouver de semblables chez des gens honnêtes qui n’avaient jamais fait de mal à personne. Qu’un criminel névropathe ou aliéné soit analgésique, ce n’est là, en somme, qu'un fait isolé et qui prouve qu’il y a des névropathes et des aliénés insensibles à la douleur, et rien de plus.
A mon avis, non-seulement les criminels ne sont point analgésiques, mais ils sont lâches et pusillanimes devant la douleur. J’ai passé deux ans dans différents services de chirurgie des hôpitaux et j’ai vu faire des opérations terribles; la plupart de ces braves gens, de ces honnêtes ouvriers supportaient souvent la souffrance avec un courage admirable. J’ai vu des femmes subir avec des grincements de dents, mais sans pousser un cri, des opérations très douloureuses, telles que l’incision d’abcès du sein. J’ai passé ensuite deux ans comme interne à l’infirmerie centrale des prisons à la Santé. Toutes les maladies graves sont centralisées dans cette maison, et, sauf la petite opération que M. Deibler pj’atique quelquefois place de la Roquette, toutes les opérations chirurgicales qu’ont à subir les criminels, se font dans cette infirmerie spéciale. J’y ai vu opérer pas mal de malfaiteurs, et quelques-uns étaient des meurtriers célèbres. Si on compare avec l’hôpital, le contraste est frappant. On ne peut se faire une idée de la peur qui envahit ces brutes lâches et sournoises rien qu’à l’annonce de l’opération. A la vue du bistouri ou du fer rouge, leur front se couvre de sueur et ils
KTL’UK MOlUMIOLOr.lQL’E KT IMIYSIOEOOIQUE DU CIUMINEL 317
sont pris d’un tremblement invincible. Plus d’une fois j’ai eu à réduire des parapbimosis chez de jeunes souteneurs que leurs marmites assoifées d’amour avaient mis dans ce piteux état. La réduction est généralement assez douloureuse. Néanmoins, j’ai vu bien des fois leD' Desprôs la faire dans sa salle de consultations; les intéressés protestaient quelquefois, mais d’une façon décente. A la Santé, c’étaient généralement des cris qui remplissaient toute la maison.
Mais il est un fait qui m’a particulièrement frappé et qui vaut la peine d’ètre rapporté.
B... est un garçon de vingt-et-un ans, originaire de Paris. Son père est un alcoolique-absinthique brutal, violent, emporté. Un de ses frères est également un ivrogne absinthique, et une de ses sœurs se livre à un dévergondage notoire.
B... ne sait ni lire ni écrire, mais par contre il aime passionnément le vin et on le rencontre plus souvent « plein qu’à jeun ». Intelligence très obtuse, âme inaccessible atout sentiment noble et élevé, il a une face de brute avec un front étroit recouvert par une épaisse frondaison de cheveux noirs, avec des yeux noirs très brillants, mais sans aucune expression, comme ceux des bêtes.
B... a déjà subi trois condamnations. Un jour il vole un morceau de viande à l’étalage, et comme le boucher protestait, « il lui f... sur la gueule ». Un autre jour il vole du cuivre, et comme le commerçant protestait comme le boucher, « il lui f... sur la gueule » comme au boucher. Dernièrement, il accoste un passant attardé sur les hauteurs de Belleville et lui dit d’un ton peu rassurant : « Il faut me dire l’heure, bourgeois. » L’autre, pour toute réponse, tire un revolver de sa poche et lui loge une balle dans la cuisse, car à la vue de l’arme le drôle avait courageusement pris la fuite. Il s’abattit sur le trottoir et on l’apporta à la Santé. La balle ne put être extraite, un abcès se forma et
348 ÉTUDE MOnPUOLOGlQUE ET PHYSIOLOGIQUE DU CRIMINEL
une opération fut déclarée nécessaire. Vous supposez sans doute que cet être féroce, qui ne parlait que de « casser la gueule et de crever la peau », se montra plein de courage et accepta la soulfrance en souriant? D’abord il refusa énergiquement l’opération, et ce ne fut que sous l’influence du spectre de la mort évoqué, qu’il se décida en tremblant. « Alors, dit-il en larmoyant comme un enfant, faites-moi ce que vous voudrez; mais, je vous en supplie, ne me laissez pas mourir. » On l’endormit et l’opération alla bien. Mais chaque fois qu’on dut faire le pansement, chose en somme peu douloureuse, il remplissait l’infirmerie de hurlements qui n’avaient rien d’humain. C’étaient des cris de bête qu’on assomme. « Je suis douillet, monsieur le docteur ! hurlait-il sans cesse. Grâce ! grâce ! » Je l’avoue à ma honte ; j’éprouvai une joie immense à voir souffrir cet être lâche et cruel.
Ce fait n’est point une exception, et je pourrais facilement multiplier les exemples. M. le D"" ïh. Anger, chirurgien de la Santé, en a été frappé comme moi et comme tous ceux qui assistaient à ces opérations.
La disvulnérabilité des criminels ne me semble guère plus acceptable que leur analgésie. Le cas que je viens de citer semblerait cependant faire croire à cette disvulnérabilité, puisque la guérison s’est effectuée admirablement et en peu de jours. Le chirurgien qui l’avait opéré, en l’absence de M. Th. Anger, n’a d’ailleurs pas manqué de me dire : « Si c’eût été un honnête homme, il en serait mort. » C’est bien possible, mais il faut tenir aussi grand compte de ce fait que cet homme était très fort et très vigoureux. Et puis, ne voit-on pas tous les jours dans les hôpitaux des individus guéris très vite d’opérations extrêmement dangereuses ? Or, ce ne sont généralement pas des criminels. A la Santé, je n’ai pas remarqué que les opérés guérissaient mieux et plus vite que dans les hôpitaux.
ÉTUDE MOHPHOLOGIQUE ET PHYSIOLOGIQUE DU CIUMhNEL 349
Benedickl trouve dans celte disvulnérabililé des criminels une autre cause de leur manque de compassion et de leur penchant aux violences. « Quiconque gagne, dit-il, dans une rixe, une fracture de côte et s’attire par là une pleurésie qui le retient des mois au lit, évitera autant que possible une seconde occasion. Mais si un individu, avec une telle fracture, est capable, comme je l’ai vu, de fendre du bois les jours suivants et d’aller en voiture sur des routes raboteuses de montagnes, il n’éprouvera pas un bien grand dégoût à courir de nouveau les risques d’être battu. » Ce n’est point, je crois, celte préoccupation qui pousse ou retient le criminel dans la voie des violences. Il obéit tout simplement à ses instincts et surtout à ses impulsions et l’impulsion ne raisonne pas. « Mauvaise herbe ne meurt jamais », dit le proverbe. Eh bien! le proverbe a tort. Tout dernièrement encore, j’ai vu un vil gredin mourir, à la suite d’une opération peu grave, comme un simple honnête homme. La vie de qui nous aimons nous semble toujours trop fragile; la mort de qui nous détestons nous semble toujours trop lente à venir.
Enfin, pour terminer, je dirai un mot des fonctions des organes des sens chez les criminels.
Pour Frigerio, l’acuité visuelle est plus développée chez les criminels que chez les gens normaux, tandis que l’odorat est moindre. Il existerait même quelquefois chez eux une cécité olfactive. Le goût est également moins développé (1).
Selon Ottolenghi, le sens de l'ouïe est celui qui acquiert la la plus haute perfection chez les criminels (2).
(1) Voyez Congrès internalional de l’anthropologie criminelle, tenu à Paris en 1889. Rapport sur la sixième question: Organes et fonctions des sens chez les criminels.
(2) Id.
3o0 ÉTUDE .MOUPllOLOfilOUE ET PHYSIOLOGIQUE DU CRIMINEL
J^n somme, il n’y a pas de type criminel; il n’y a (pic des types criminels avec des caractères plus ou moins caractéristiques mais nullement spcciRques. « La recherche de tels caractères, dit M. Manouvrier, ressemble quelque peu à celle de la pierre philosophale qui n’a pas élé d’ailleurs sans rendre des services à la chimie. »
Et je ne saurais mieux terminer qu’en citant les sages paroles du Manouvrier au dernier Congrès de l’anthropologie criminelle, tenu à Paris en 1889, tout en faisant mes réserves, bien entendu.
« La relation étroite et indissoluble qui existe entre la physiologie (comprenant la psychologie) et l’anatomie, est à l’abri de toute contestation, si ce n’est de la part d'ignorants métaphysiciens. Mais il ne s’ensuit pas que toute différence dans la valeur des actes corresponde à une différence dans la forme ou la structure des organes qui ont servi à les accomplir. La nature des actes peut varier au point de vue sociologique, sans que leur nature varie au point de vue physiologique, et, par suite, sans variation anatomique. Autrement dit, les mêmes organes peuvent produire une infinité d’actes diversement appréciables sociologi([uement. Un môme individu peut agir de mille façons différentes, suivant les influences auxquelles il est soumis, sans varier pour cela physiologiquement et anatomiquement, et sans cesser de réagir toujours conformément à sa constitution. Üe même, un instrument peut produire de la bonne ou de la mauvaise musique, mais les sons qu’il jieut rendre n’en dépendent
ÉTUnE MOniMlOLOfTlQUE ET PHYSIOLOGIQL'E DE ClUMINEL 3;H
pas moins de sa consliliition cl de sa forme : c’csl là sa physiologie. L’homme est un instrumenl mis en jeu par un milieu infiniment variable.
« Le crime, violation grave de la loi, est une matière sociologique ; ce n’est pas une matière physiologique. Pour étudier analytiquement l’anatomie des criminels, il faudrait préalablement ramener les crimes à leurs éléments physiologiques, seul relevables de l’anatomie. Cette analyse n’est pas chose facile, mais on peut s’en dispenser en recourant à une sorte de compromis d’investigation, c'est-à-dire en cherchant d’abord par la méthode des moyennes si les criminels diffèrent anatomiquement des honnêtes gens, en faisant cette recherche sur des catégories de criminels aussi divisées que posible, sinon analysées. Une fois que l’on aura reconnu l’existence de caractères anatomiques spéciaux, ou plus fréquents, ou plus prononcés chez les criminels et dans telle ou telle catégorie de criminels, alors on sera sur la voie de l’analyse psychologique de ce que l’on appelle aujourd'hui vaguement la tendance au crime et même de la tendance à tel ou tel crime en particulier. Ces tendances pourront être alors résolues en de véritables éléments psychologiques bien définis, correspondant à des caractères anatomiques également élémentaires.
« Voilà dans quel sens l'étude spéciale, complète et approfondie des criminels finirait peut-être par arriver à la solution du problème anatomo-physiologique que l’on eût appelé naguère phrénologique. Mais est-il nécessaire de compliquer ce problème en y faisant intervenir les éléments sociologiques si vagues, crime et honnêteté, au lieu d’aborder directement l’analyse psychologique des défauts et des qualités, des tendances normales et pathologiques, avec l’analyse anatomique correspondante ? Le problème concerne à la fois les criminels et les honnêtes gens, et il ne faut pas, je crois, envisager isolément