LA LITTÉRATUKE DANS LES PUISONS
yeux tel que lu m’as fait et d’avoir souillé le sang; de Ion sanoles os de tes os, la chair de ta chair. Ce sang si pur cl si vivant que tu mis dans mes veines, y circule maintenant pâle et avili; mon corps que tu trouvais si beau, mon regard qui te reproduisait toute, tout ce que tu fis en un mot, je l’ai détruit dans la longue captivité que je subis, devenu un squelette vivant. Ton enfant que tu aimais tant et que tu comblais d’attentions, traîne loin de toi une vie misérable. Ce n’est pas du corps, mais bien plus de l’âme que je souffre.
« Toi seule, ô ma mère, tu peux comprendre ce que j’éprouve quand, à mon réveil, je ne vois pas ton cher visage, si bon pour moi, s’offrir à mes lèvres. Des années et des années sont passées, mais Timpression est aussi fraîche que si ce matin même j’avais vu pour la dernière fois mon image reproduite dans tes yeux célestes, lorsque tu te penchais sur mes lèvres. O ma mère, une seule chose est restée en moi inaltérable : c’est que mon cœur bat puissamment quand ton image, avec celle de papa, se présente à ma pensée ».
i Cette lettre est empreinte d’une naïveté charmante et d’une douceur infinie. Elle surprend dans la bouche d’un voleur. On la croirait plutôt sortie de la plume d’un enfant qui va faire sa première communion. Lombroso cite également une poésie d’un criminel qui exhale un parfum d’amour filial d’une naïveté exquise.
Au milieu de la place de la Vicaria (1),
Avec ses petites mains elle me fit des signes;
J’ai vu que c’était ma petite mère
Et que ses yeux coulaient comme deux sources.
Mère, qui seule pensez à moi,
Je suis entouré de mauvais chrétiens
' Nous sommes dans l’enfer, condamnés, <
Et vous, tendre mère, vous exhalez en vain vos plaintes.
(1) La Vicaria est le nom. de la prison de Païenne.
La LITTÉ rat L’UE DANS LES PRISONS
Cependant il ne faut rien exagérer. L’amour filial, chez les criminels, atteint rarement ce degré d’intensité. Mais la plupart conservent de leur mère simplement un souvenir respectueux. Ils y pensent quelquefois, eu parlent rarement ou bien disent: c’était une bonne femme, et puis ils vont prendre une absinthe.
Le genre de littérature le plus répandu dans les prisons est la chanson obscène. Il en circule des quantités. Malheureusement il est impossible d’en citer aucune ici, pas même un couplet, tout n’étant qu’ordure et obscénité. Lombroso dit que les livres obscènes d’Ovide, de Pétronne, de l’Arétin leur ont servi de modèles. Quel blasphème! Comparer ces œuvres, dont la beauté fait pardonner quelques passages graveleux, avec les obscénités plates et sans poésie des criminels I II reconnaît, du reste, que les modèles ont été mal suivis, « car. dit-il, c’est un genre de littérature dépouillé de toute fleur de rhétorique, une littérature basse et cachée comme celle des almanachs populaires, sèche comme une chronologie ». Et puis comment admettre que les criminels aient lu Ovide, Pétronne et l’Arétin ! Néanmoins on doit reconnaître que Boccace et Piron sont assez en honneur parmi eux et que beaucoup les ont lus ; mais presque tous ignorent Rabelais, Villon, Brantôme et Lafontaine. Le rire spirituel de Molière non plus n’est point fait pour eux.
Après les compositions érotiques, ce que l’on rencontre le plus dans leurs écrits, ce senties théories sur le socialisme, les déclamations anarchistes. Les criminels aiment heaucoup traiter les grands problèmes sociaux, et c’est chose extrêmement curieuse
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de voir CCS esprits futiles et légers, ces intelligences aux vues étroites, trancher les questions les plus difficiles, là où les plus grands esprits se sont arrêtés, hésitants et pleins d’inquiétude. En phrases déclamatoires, ils bouleversent l’ordre de choses établi, renversent le vieux monde pourri, et sur ses ruines élèvent un édifice social nouveau, une réjmhlique plus utopiste que la fameuse cité de Fénelon. Les quelques centaines de pages en prose que je possède ne contiennent guère d’autres idées; ce sont simplement des répétitions de ce qui se débite quotidiennement dans les réunions anarchistes. On y trouve rarement une idée neuve, un passage saillant. <( La moitié du monde exploite l’autre, écrit l’un d’eux. D’un côte les dupeurs, de l’autre les dupés, c’est-à-dire les malheureux, ceux qui souffrent et dont certains sont restés dignes d’intérêt, pendant que les autres récoltent le fruit de leurs infamies, se vautrent dans l’or^ quitte à payer la • facture acquittée en bafouant les victimes du désastre qui conduit au suicide ou à la folie (1). » Un autre individu^ sournois et louche, condamné plusieurs fois pour escroquerie^ se plaint aussi de l’injustice des hommes forts, qui oppriment les faibles, et demande miséricorde pour les victimes. « Je parle, conclut-iU des victimes dignes de pitié et des mâles défenseurs, de ceux dont le cœur déborde, dont la conviction est profonde et l’accent tout aussi sincère que la vérité qu’ils jettent du sommet de leur courroux au profanateur épouvanté. »
(1) Cette récrimination banale est on ne peut plus déplacée sous la plume de celui qui l’a éci'ite. Fils naturel d’un médecin aliéniste célèbre, il reçut une bonne éducation, ne manquant jamais de rien. C’était un homme fort intelligent; mais la paresse, ramour immodéré de la table et du bon vin, la débauche en firent un dévoyé. Il parcourut la France, l’Angleterre et l’Amérique du Sud, faisant partout des dupes. Puis il revint à Paris, où il ne tarda pas à se faire arrêter. Protégé et conseillé par ses frères naturels, devenus eux aussi des aliénistes illustres, il simula la folie et passa quelques mois à Sainte- Anne et à Charenton. Rendu à la liberté, il se lit de nouveau condamner trois ou quatre fois pour vol.