‹ Les habitués des prisons de ParisChapitre 72 sur 132 · LA LITTÉRATLRK «ANS LES PRISONS · texte numérisé non relu

LA LITTÉRATLRK «ANS LES PRISONS

enceinte de lumière qui va s'ouvrir pour vous et qui va laire rayonner respérance. Ecoutez ma parole, mes sublimes sentiments. Que ma présence trouble vos conirs du ])lus profond sentiment de respect. » Si on veut juger du dngré d’instruction de cet homme, on n'a qu’à examiner sa façon d’orthographier. En voici un échantillon : « Homme dans se monde isi ha, vous qui jeté o ven les remorre de la vie, vous qui hlasephaizmé votre rédemnteur o momen qu’il veu revenir à vous, que de cacrifise ne faige par pour vous, ingra que vous aite ».

•T’ai bien souvent rêvé à ce jardinier devenu subitement prophète. Mais je n’ai jamais observé chez les criminels cette suractivité cérébrale, ces sortes de décharges nerveuses qui, dans quelques cas, peuvent remplacer l’instruction et illuminer le cerveau d’un pauvre jardinier qui n’avait jamais lu que le Petit Journal^ et dont les idées n’avaient guère dépassé le mur de son jai’din.

L’absence du sens moral chez les criminels est encore une des causes de leur inaptitude à la littérature. Ce sont surtout les sentiments nobles qui engendrent les grandes pensées. Or, ces sentiments font presque toujours défaut chez les vrais criminels. Comment voulez-vous qu’un assassin parle de la pitié? Comment pourrait-il trouver dans son cœur de roc une larme, une parole attendrie! Ce serait chercher un diamant dans un égout, des fleurs sur une charogne putréfiée.

Un voleur qui se croit le devoir de mentir, de dépouiller ses semblables, qui n’a pas le sens du juste et de l’injuste, pourrat-il s’enthousiasmer pour une idée généreuse? Que lui fait à lui l’amour de la patrie, le respect du bien d’autrui, la charité!

L\ LITTKUATUUK DANS LES PIUSONS

I‘arleronl-ils d’amour, ces misérables? On n’a qu’à lire les poésies ([ui éclosent dans les prisons. L’amour, pour eux, c’est l’ordure et l’obscénité. Ils ne connaissent ([ue l’amour à quarante sous la séance, l’amour qu’on achète au coin d’une ruelle, au fond d’un bouge, entre deux absinthes. Et la femme? Ah! certes, ils ne Tidéalisent pas, ils ne la parent pas, comme les poètes, de toutes les grâces et de toutes les séductions; ils n’en font point, comme certain poète contemporain,

La déesse aux beaux üancs

Qui porte deux rubis au bout de ses seins blancs,

Deux astres dans ses yeux plus miroitants que l’onde.

Tout Tor fondu dans sa crinière blonde,

Toutes les voluptés au creux de son nombril. (1)

La femme? Mais ils en vivent, ils l’exploitent et la méprisent. Toutes leurs poésies, toutes leurs chansons la bafouent, la traînent dans la boue. Pour l’un, c’est la mome^ la marmite^ la persilleuse^ donton tire jusqu’au dernier soupouren rire ensuite; pour l’autre, c’est V hôtel du besoin, où l’on s’arrête en passant. J’ai sous les yeux un sonnet intitulé : A une Ribaude. Je ne puis le citer même en partie; c’est un abominable tissu d’obscénités. Du premier jusqu’au dernier vers, la femme est bafouée et salie. Cette poésie est l’œuvre d’un dàmoAÀQ mangeur de blanc ({w\ remercie ainsi celle qui l’a nourri et l’a aimé peut-être, la malheureuse !

Et puis, pour rendre des sentiments élevés, des émotions purement psychologiques, il faut avoir le sens de l’esthétique. Or, les criminels ne l’ont pas. J’en ai déjà donné une preuve en montrant que dans l'argot il n’existe pas de mots pour exprimer ces idées. Lombroso est d’avis contraire, parce que, dit-ü, « malgré leur abjection, les criminels ont de très belles poésies».

Lombroso a reçu de diverses mains un grand nombre de poésies: la plupart provenaient d’individus qu’il n’a point pu étudier

(1) J. Richepin. Les Blasphèmes.

LA LlTTKllATLIUv DANS LES PRISONS

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par lui-même; d’aiilros sont l’œuvre de quelques criminels célèbres, pour la plupart des désé<iuilibrés. A de très petites exceptions près, les vrais criminels sont incapables de pensées élevées et leurs poésies sont tout ce qu'il y a de plus terre à terre. On doit cependant reconnaître qu’il est un sentiment qui s’éteint dillilement dans l’àme de ces misérables : c’est l’amour et le respect de leur mère. Je l’ai trouvé conservé chez beaucoup des crimi- ^ nels que j’ai interrogés. C’était pour eux comme une figure lointaine et douce, presque effacée, la première et souvent la seule qui leur ait souri. Beaucoup en parlaient avec respect et quelques-uns avec attendrissement. Un italien de Turin, qui avait subi plusieurs condamnations, écrit à sa mère ces paroles touchantes dont j’essaie la traduction : « Bien que séparé de toi, ô ma mère, je ne suis pas toujours loin de toi; tu es l’ange qui veille sur mon sommeil, la chère et triste image qui m’apparaît quand la nuit est descendue sur nous ; tes douces paroles encourageantes qui si puissamment me résonnent au cœur, je les entends encore lorsque le jour sans pitié t’éloigne de moi et me rappelle au triste spectacle de la vie. O toi qui la première m’as aimé, alors que, ignorant de la vie, bercé sur ton sein, tu souffrais déjà pour moi, je ne t’avais pas encore affligée! O ma mère, pardonne-moi. Toi qui fus trop bonne pour moi, pardonne-moi mes fautes. Les larmes que tu répandis pour moi m’accusent terriblement devant l’Eternel. Pardonne-moi en souvenir de mon enfance, lorsque simple et innocent je vivais sur tes genoux. O douleur! ces membres dont tu m’appris à me servir, et que frais et roses tu couvrais de baisers, ces mêmes membres tu ne les reconnaîtrais plus maintenant, tant Dieu les a punis dans sa colère; maigres et déformés, ils montrent maintenant les traces des fers qu’ils ont portés et des privations que j’ai souffert.

« O ma mère, pardonne-moi de ne plus pouvoir m’offrir à tes

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