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LA LITTÉRATURE DANS LES PRISONS

Ils se sont empressés Autour de ce soûlot.

Après l’avoir palpé,

L’un dit : il n’a que peau (1),

On le laisse passer En disant : L’animal !

Comment il est fauché (2)!

Il n’ajuste que peau de balle (3).

Mais si ça continue

Nous pourrons nous dire tous

Que nous n’avons pas eu de pièces de cent sous.

Mais en voici un autre.

Faites attention, messieurs!

Faisons le bon apôtre ;

Appelons-le mon vieux.

Et au pèi’e François (4)

Il faut le régaler.

Par ce moyen, jé crois.

Il pourra entraver (5).

Il nous déporte tous (6),

Et, malgré notre attente.

Nous dit qu’il n’a pas le sou,

Et d’une voix tremblante :

Il est tard, voyez-vous, mes amis, je suis soûl.

Et j’ai dépensé toutes mes pièces de cent sous.

Ne voulant pas casquer, (7)

Vu qu’il battait comtois, (8)

Pour le faire entraver.

Nous l’endormions ma foi (9).

(1) Il n’a rien.

(2) Il est volé.

(3) Il n’a rien.

(4) Lui faire le coup du père François, c’est4-dire lui jeter une corde au cou par derrière, le charger sur les épaules et ainsi l’étrangler pour le dévaliser en.suite. Ce système a été employé pendant longtemps à Belleville, avec succès, par un certain François qui lui a laissé son nom. On dit : le coup du père François, comme on dit: la méthode Pasteur. (Voyez la note page 101).

(5) Lui faire donnpr de l’argent.

(6) Il nous trompe tous.

(7) Ne voulant.rien donner.

(E) Vu qu’il faisait l’imhécile. ,

(h) Nous l’assassinions. Euphénisme sinistre du genre de ceu.x que j’ai déjà signalés.

LA LTTTÉUATünE DANS LES PUISONS

Aux cris du malheureux

Deux sergents de ville accourent :

Sur cinq, ils en prennent deux;

De tout prendre firent un four (1).

Amenés au violon,

Le brigadier demande :

Qu’ont fait ces deux garçons?

Ils étaient une bande.

Ils cherchaient tous les deux, ces sortes de filous, Dans les poches de Monsieur, des pièces de cent sous.

Arrivés à la tour.

L’un de ces deux garçons Disait à l’autre, un jour :

Mon vieux, nous sommes bons.

Et, comme je suis coupable.

Je suis bien décidé A me mettre à table (2)

Pour être moins sapé (3). - ,

L’autre a beau le prier De rester toujours homme.

Mais tu as beau chanter Et ce sera tout comme.

Tous ceux que je connais gémiront dans le trou;

Par ce moyen, j’aurai les pièces de cent sous.

Tu es un faux copain.

Lui dit l’autre garçon.

Et tu as grand besoin D’avoir une leçon.

Je vais te la donner.

Ce ne sera pas long.

Et vais te faire passer Dans la barque à Caron.

Palpe un peu ce vingt-deux (4),

Il est d’un bel ouvrage ;

Prends garde à toi, mon vieux.

D’en avoir le pucelage!

Après l’avoir frappé, il lui dit tout-à-coup :

Tu n’auras pas palpé de pièces de cent sous.

(1) Ils ne réussirent pas à les prendre tous.

(2) Avouer, synonyme et dérivé, de manger le morceau.

(3) Moins condamné.

(4) Touche un peu ce couteau.

LA LlTTÉRATUnE DANS LES PETSONS

Le dernier couplet fait frémir dans sa simplicité sinistre; on sent passer, en le chantant, le froid de Tacier.

Enlin voici une dernière composition fort en honneur chez les « mangeurs de blanc » (1) qui la chantent dans leurs scènes d’orgie. On y dit les douceurs et les avantages du métier; on y dit la femme méprisée et sacrifiée; c’est en quelque sorte une marseillaise des « dos verts ». (2) Elle m’a été communiquée par un individu que j’avais opéré d’un phimosis très-gônant, individu fort goûté parmi ces dames qui vivent sur les hauteurs de Belleville. Pour me remercier, selon son expression, de lui « avoir fait une verge pour aller dans le monde », il me fit cadeau de la chanson de la compagnie. On la chante entre deux absinthes, le soir.

En revenant d’Ia barrière,

Sortant de me chigner (3),

Je rencontre sans lisière (4),

Un linge à s’ballader (5) ;

C’est une bonne fortune;

Je lui dis sans façon :

Mon p’tit trognon.

Voilà qu’est bon.

Ma petite demoiselle,

Veux-tu me donner le bras ?

Non, me répond Estelle,

Je ne vous connais pas. . . . . ...

Ne fais pas la crâneuse (6) - '

Ou j’te lâche un bochon (7). ■' . •

Voilà qu’est bon !

(1) Souteneurs.

(:i) id.

(.3) De mo griser.’: ' ' ’ •

(-1) Sans ami, qui l’accompagne. .... ....

(5) Une femme qui se promenait. ■

(6) La fière. ' ‘ '

(7) Je te donne un coup.

LA LITTÉRATURli DANS LES PRISONS

■ . • • • Arrivés près de la porte,

La petite veut crâner;

Deux aminches la déportent,

Et gare aux coups de soulier!

V’ià la patrouille qu’arrive,

Nous flanque tous au violon.

Voilà qu’est bon !

, Monsieur le commissaire,

Nous sommes trois jeunes gens Qui n’demandent qu’à bien faire Quand nous avons d’I’argent;

Mais quant à mademoiselle C’est un vieux torchon.

Voilà qu’est bon!

Assez d’vos politesses.

Vous ôtes tous des filous;

Donnez-moi vos adresses.

Foutez-moi le camp chez vous;

Mais pour la demoiselle.

Qu'on la garde au violon.

Voilà qu’est bon !

Si c’est la vie suivie Que les Parisiens font.

Divisez en partie Comment qu’ils seront :

La moitié pour Poissy Et puis l’autre pour Toulon.

Voilà qu’est bon!

Telles sont les productions littéraires les plus répandues dans les prisons.

A parties chansons, qui ordinairement sont simples et sans prétention, quelquefois vives et légères, la plupart des compositions des criminels sont lourdes et emphatiques. Ils aiment la

LA LITTÉIUTURE DANS LES THISONS

phrase, la période embrouillée qui n’en linil plus, les mots aux longues syllabes. Voici un passage de l’bistoire fort curieuse d’un pédéraste, histoire écrite par un détenu à qui un autre détenu avait fait sa confession. Il s’agit d’un adolescent qu’on livre pour la première fois à son maître. « Quand il fut bien parfumé et oint d’huiles embaumées, on lui fit revêtir une chemise de soie, et alors son maître, qui avait fait en môme temps une toilette identique, le prit brusquement dans ses bras ; il colla scs lèvres sur les siennes, et frémissant, les yeux en feu, il alla le déposer au milieu de cette couche onctueuse qui semblait être faite pour l’amour et qu’un satyre profanait à présent par les plus sales débauches ». Cet enfant « bien parfumé et oint d’huiles embaumées » forme pour le moins un ridicule pléonasme. D’autre part, on ne voit pas bien ce que c’est qu’un « lit onctueux ». Le passage suivant est encore plus remarquable sous ce rapport : « Dans le fond était un immense lit à baldaquin, surmonté d’un dôme étincelant dont le dessous tout ruisselant de dorures encadrait une superbe glace de Venise formant ciel. Les plus ravissantes garnitures emplissaient cette couche monumentale, où les soies de Chine, la batiste, les dentelles de Malines et la plus fine toile de Hollande, chatoyaient l’œil du jeune Normand ébahi qui contemplait ces merveilles sous la douce lueur d’une lampe d’albâtre dont les tons pâles se jouaient sur les boiseries sculptées et les bronzes magnifiques ». Quelle richesse et quelle abondance d’épithètes !

Cette emphase se retrouve aussi dans les compositions des aliénés. C’est là un point commun et qui s’explique par cette vanité qu’on rencontre presque toujours chez l’un et l’autre, par cette exagération ridicule qui se retrouve chez le premier comme chez le second. Voici un fragment d’une poésie inspirée par la mort dè l’empereur Guillaume d’Allemagne, le 8 mars 1888. à un malheureux déséquilibré, autrefois directeur d’un

LA LlTTÉllATUUE DANS LES PUISONS

petit théâtre qui eut une certaine célébrité à Paris. Cet individu se trouvait alors à l’asile d’aliénés dé VillcTEvrard, dans lé service de M. Marandon de Monlyel : ' ,

Aujourd’hui sur la terre, où je jueursde pitié,

Il ne rrie reste rien cfue de Dieu l'amitié, ■ . ■ '

La seule en qui j’ai foi. Ton valet misérable, ;

Ton Bismark pue le sang. O mort si lamentablé ' j

Pour l’honnête ici-bas, sans pitié ni merci Fauche donc ce bourreau que l’on craint tant ici.

Ces vers sont simplement prétentieux, mais les suivants sont tout à , fait ridicules. Ils forment le début d’nne poésie sortie de la plume d’un ancien tailleur, deveïiu paralytique général, que j’ai eu l’occasion de voir l’an passé à l’asile Sain te- Anne, dans le service de M. le D” Dagonet. .

Je suis sans pardon et féroce véritable Pour ceux qui calomnient.

Sans peur je vivrai, immuable,

Aux yeux de ceux qui le nient.

Un caractère commun que l’on retrouve également et dans la littérature des criminels et dans celle des aliénés, c’est la recherche des mots bizarres, des alliances de mots exagérées, des métaphores outrées et des hyperboles hardies. Ils forgent même des mots. Voici un passage fulgurant d’une proclamation anarchiste : « Frères ! citoyens ! citoyennes ! Aux armes et mort aux vaches ! Rendez-vous au lever du soleil place de la Bastille, bannières et drapeaux m tête. Invocation à la citoyenne Louise Michel, notre mère et notre patronne, . et en avant au Père Lachaise. Qu’à l’approche de ce lieu sacré vos cheveux se hérissent sur vos têtes. et que du fond de leur tombe, nos, frères, morts pour la bonne cause, en fassent fris.sonner les dalles. Que tout ce qui.viendra pour barrer notre passage,! qûe toute, çettc canaille, soit mitraillée à bout portant, comme des chiens. Après!

LA LlTTÉUATUUli DANS LES PUISONS

qu’à ces nobles morts tous nous mirons reiitUi nos plus sincères regrets et que la place, balayée des buveurs de sueur, laissera le passage libre, nous continuerons notre course et nous marcherons vers les palais des tyrans, aux hôtels somptueux, et la torche à la main vienne l’heure des représailles! » Ouf! Quel galimatias !

Les aliénés ne sont pas moins riches en périphrases lourdes et en mots sonores. J’ai vu l’an dernier, à l’asile d’aliénés de Ville-Evrard, dans le service de M. Marandon de Montyel, un pauvre vicaire de campagne atteint de délire chronique, qui se croyait pape et signait Pie X. Par la bienveillance et la politesse, j'avais capté la confiance de ce malade. Il me remit un jour un travail débutant par les mots : « Prospérité, liberté, pérégalité », et où il se posait en réformateur universel. Voici le début de ce « messianique travail, dédié à chère bonne Louise ^lichel », programme de la « constitution réformatrice, transligàirée, impérissable de Pie X ». L’auteur s’adresse à Léon XIII, l’usurpateur de la tiare, et il justifie jusqu’à un certain point sa prétention d’être un grand chimiste de mots : « O jubileur entiaré ! s’écrie-t-il. Sacripan Bismarkisard 1 Arbitre vaticaniche à morsures pastorihques ! Ecoute le chant du cygne de ton impavide redresseur, ton dompté dompteur, ô lion gallophobe ! Antéchrist Léon treizième de nom! Autre Samson, nouveau Lamennais, le bon, le meilleur, l’excellent et surexcellent même... d’autant que j’ai — Moi — Dieu merci — plus de séquestrations à mon actif que de spoliations à mon passif. Devenu présentement un vivant Macchabée, devant être bientôt enfoui sans honneurs dans la fosse commune de leur champ de Aavets, à l’état d’infects autant qu’informes débris humains travaillés par les carabins d’une école quelconque. Devenu, disje, depuis vingt-deux ans — à les eu croire — ces Lasègue, ces Magnan, de leur propre aveu, l’incarnation la plus formidable

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