Supplément de l'Histoire Naturelle, 1 vol
2. Voir l'intéressant traité de M. Bertrand. Calcul des probabilités, iu-8, 1889. Voir aussi Poisson. Recherches sur la probabilité' des jugements et Cournot. Exposition de la théorie des chances et des probabilités, V. a. Goureaud, thèse sur l'Histoire du calcul des probabilités, 1848.
'juste raison sur la valeur d'une bonne mesure et sa méthode d'observation; il préférera une bonne j mesure ayant pris toutes les précautions néces- I saires pour éviter les dernières erreurs systématiques, tandis que l'astronome lui répond. (( Mais vous ne pourrez observer ainsi qu'un petit i nombre d'étoiles, les erreurs accidentelles ne disparaîtront pas ». Donc pas de précision mathématique possible et on est décidé tout en i discutant les problèmes « à prendre un parti » jet adopter arbitrairement une valeur déflnitve, i A cet effet nous ne pouvons mieux exprimer jpotre pensée qu'en transcrivant quelques con- Iclusions et réflexions de M. H. Poincaré, un I des mathématiciens qui réfléchit sur les chiffres ! et qui est un des plus brillants représentants de ! cette philosophie mathématique, si nécessaire aux j philosophes et dans laquelle se sont distingués I Descartes, Kant, Leibnitz, Euler et Newton, i parmi les maîtres les plus autorisés de la philoj Sophie et de la pensée humaine.
« Pour entreprendre un calcul quelconque de probabilités, écrit M. Poingaré, et même pour que ce calcul ait un sens, il faut admettre, comme point de départ, une //{//>0Z?/zés6 owunQ convention qui comporte toujours un certain degré d'arbiitraire. Dans le choix de celte convention, nous ne pouvons être guidés que par le principe de raison suffisante. Malheureusement ce principe est bien vague et bien élastique et, dans l'examen rapide que nous venons de faire, nous l'avons vu prendre bien des formes différentes. La forme
SOUS laquelle nous l'avons rencontré le plus souvent, c'est la croyance à la continuité, croyance qu'il serait difficile de justifier par un raisonnement apodictique, mais sans laquelle toute science serait impossible. Enfin, les problèmes où le calcul des probabilités peut être appliqué avec profit sont ceux où le résuUat est indépendant de l'hypothèsefaite au début, pourvu seulement que cette hypothèse satisfasse à la condition de continuité * ».
Si nous avons insisté longuement sur la portée de l'application du calcul des probabilités, c'est tout d'abord pour faire exactement la mise au point de la valeur scientifique des recherches télépathiques et surtout pour objecter quelques remarques à ces jeunes psychologues qui, quoique luin d'être maîtres de leurs faits initiaux, appliquent à tort et à travers les formules algébriques et amplifient des explications claires de formules plus ou moins effrayantes; c'est souvent la preuve d'une incompétence d'observation et d'esprit critique suffisant. Ils ne veulent pas démontrer autre chose que leur habileté à jongler admirablement avec les IIR, le $, le 0 et toutes les lettres de l'alphabet grec, et illustrent avec facilité le texte aride, le petit nombre de faits observés. Loin, bien loin d'avoir la prudence d'un RicHET, ces messieurs jonglent avec les cossinus comme avec des pommes et oublient pres-
1. M. PoLNCARÉ. Réflexions sur le calcul des probabilités. — Revue générale des Sciences, 1899, p. 269.
que toujours qu'ils systématisent des faits, dont l'observation est à peine effleurée.
Tranquillement dans un laboratoire, avec des instruments d'une finesse inouïe et d'un mouvement délicat, vous pouvez à peine saisir scientifiquement un fait psychique, mais juger ce qu'il faut penser d'un témoignage à distance, de l'observation fortuite faite par X ou Y, dont la pensée est systématisée d'avance, préalablement à certaines lois de l'éducation, du milieu et d'autres cortèges d'influences et de causes perturbatrices! Nous systématisons tout et inconsciemment nous sommes portés à saisir un fait, non seulement parce qu'il s'impose à notre intelligibilité, mais parce qu'il est le seul que nous puissions constater. Et chaque jour nous critiquons des causes d'erreurs grossières que nous prenons pour une vérité quelconque. Pour que demain cette vérité devienne à son tour une vérité pleine d'erreurs et que la grossière source des causes d'erreurs permette de saisir la vraie cause probable. Il est beau de répéter les paroles de Claude Bernard, qu'il faut laisser les faits parler par eux-mêmes, mais encore faut-il les interpréter ! Les causes d'erreurs pullulent dans nos conceptions et tout en visant un lointain avenir, paradis de vérité et de lumière, époque où peutêtre nous finirons par devenir de parfaits automates et où le soleil n'enverra plus des rayons si pleins de vie, il faut nous résigner à croire que notre raison suffisante varie d'un jour à l'autre et que les meilleures observations peuvent
n'être que des démonstrations d'un fait, rappelant de grossiers paralog-isnies. J'exagère d'ailleurs volontairement les défauts de nos observations, de nos expériences et de nos méthodes, mais je reste le premier à croire à la valeur de l'expérience devant les broderies de la métaphysique transcendentale.
On envoie un questionnaire. Quel est l'état d'esprit du sujet qui répond, quelle est sa puissance d'analyse, quelle est son éducation, quelle est sa compétence ? De tous les êtres mortels qui usent leur épidémie sur la dure surface du globe terrestre, il y en a très peu qui soient capables de s'analyser, extrêmement peu. En outre les types mentaux varient, et un tel mathématicien, capable de résoudre les plus capitaux problèmes de la physique mathématique n'est pas toujours et nécessairement un observateur; son état psychique lui échappe et en dehors de son domaine, qu'il possède d'ailleurs admirablement, il est bien loin de dépasser l'état d'âme d'un simple mortel. L'observation journalière nous fournit à chaque pas des constatations typiques, pour n'avoir plus à insister sur la réalité de ce fait. Faute d'éducation, d'incapacité organique, le développement inégal de différents centres cérébraux, on ne représente qu'une fraction vivante de la vie psychique complète et on est capable d'interpréter un phénomène tout à fait autrement qu'il est et cela inconsciemment, avec la plus grande honnêteté dans l'enregistrement du fait.
Notre vie mentale roule dans un cercle vicieux
d'autant plus étroit, qu'il n'a pas la possibilité d'une analyse pénétrante et qu'il subit les contrecoups des multiples influences du milieu sociologique. Supposons que l'enquête soit tombée dans le milieu suivant : un militaire, un financier ou un professeur de gymnastique; les problèmes de la vie mentale échappent ordinairement et comme il arrive habituellement, ces types sociaux n'auront aucune notion de la vie et de ses données. Ils ne seront jamais capables de distinguer une fausse sensation d'une réelle et surtout de distinguer l'hallucination subjective, fabrication artificielle et savante de notre cerveau excité, fatigué ou anémié. Il arrive même à des personnes compétentes, à des psychologues et à des psychiatres de première ordre de ne pas distinguer la partie réelle, de la projection des images intellectuelles, lorsqu'ils sont distraits ou occupés par une idée qui les obsède. Il y a le parti pris, qui compte pour beaucoup et les croyances fabriquent facilement des hallucinations réelles et préparent admirablement cette autre fausse croyance dans la réalité des projections cérébrales, ces chimères fabriquées par un cerveau fiévreux dont les centres d'associations ne fonctionnent plus normalement et où l'idée fixe empêche un contrôle sévère, juste et logique. Le plus érudit des prêtres croit nécessairement à une apparition et il y a un grand nombre d'hallucinations par rapporta un savant qui n'a d'autre religion que de celle de la vérité; il est psychophysiologiquement dans des conditions plus pro-
piccs à choisir et mal interpréter ses perceptions. On sait que la perception n'est qu'une sorte d'hallucination et que la vie mentale est insaisissable pour un cerveau fermé par des idées a priori, surtout de nature émotionnelle; je me demande alors quelle garantie peut nous donner un témoignage dans des mauvaises conditions expérimentales quand le sujet nécessairement est dans la grande majorité des cas au-dessous de la possibilité de se rendre compte des variations de son état psychique: à peine peut-on maîtriser quelques raisonnements et on se croit capable de distinguer ipso facto une hallucination yraie d'une fausse. Le fait me paraît plus surprenant lorsqu'on met enjeu la mémoire et qu'on cherche la constatation du temps, l'heure et même les minutes de l'époque où le phénomène a eu lieu. La plupart des hallucinations télépathiques constatées concernent, pour h'extrême majorité, des cas de malheur, des cas que j'appelerai émotifs. L'émotion bouleverse toujours l'état intellectuel et exerce notamment une influence considérable sur la mémoire et le jugement; des recherches que j'ai poursuivies à cet effet m'ont donné la possibilité de l'affirmer péremptoirement, ce qui d'ailleurs n'est pas du tout nouveau, car c'est un fait d'observation courante et tout le monde l'a pu constater sur soi-même. L'idée de la mort d'un parent, l'idée d'un malheur qui peut arriver à quelqu'un de cher bouleverse l'intelligence, dans une mesure proportionnelle au tempérament, au degré de sympathie, à l'impressionnabi-
lité, à l'instruction, etc., et la nature de l'association bizarre qui est apparue, semble-t-il, brusquement. De cette émotivité résulte l'énorme difficulté de pouvoir avoir confiance dans un fait recueilli de telle façon.
Gomment fixer rigoureusement l'heure? MM. GuRNEY, Myers et PoDxMORE résumeiit plusieurs de leurs méthodes et de leurs contrôles, mais il faut l'avouer ils ne nous satisfont pas complètement. J'ai assisté à bien des malheurs dans ma vie et ayant la manie de noter tout ce que je peux observer, il m'est arrivé de faire cette remarque, qui ne manque pas d'intérêt, que voulant déterminer l'époque d'un fait les erreurs sont d'autant plus grandes, que le phénomène est plus intime, plus complexe. En faisant des recherches sur la Localisation des souvenirs^ recherches dont j'ai publié une partie dans V Armée Psychologique ^, j'ai constaté que plus un souvenir est lointain et plus il touche l'état affectif du sujet, plus il est difficile do le localiser avec précision. Le fait devient plus accessible aux multiples causes d'erreurs, quand il touche ce domaine bien curieux, qui constitue la plus profonde couche de notre âme, le merveilleux. Peu de faits capables d'être présentés purs de toute suggestion précaire et de toute exagération considérable; d'une douleur vague, d'un phosphène, d'un bourdonnement d'oreille on accuse la sensation et même la perception d'une