TABLEAU IV
Nombre des
. sujets
déterminations faites . .
5 femmes et 8 hommes
coïncidences attribuées
par les sujets . . . .
coïncidences exactes . . .
erreurs constatées. . . .
cas vrais rapportés à Vo • hallucinations visuelles. .
)) auditives .
» tactiles . .
» olfactives .
Le pourcentage des cas vrais devient encore plus petit si Ton se rapporte à la totalité des cas.
Il est alors de 1,65 7o ^^ lieu de 4,36 7o- Parmi les hallucinations variées où il y a eu une concordance quelconque, on relève 5 visuelles, 2 auditives, 1 tactile et 1 olfactive; 3 avant et le reste après la réalité objective.
En total, le nombre de nos observations a été de 1.374 et ont été faites sur 34 sujets; dont 1.325 présentées par les sujets comme affirmatives, avec 48 coïncidences dans un espace variant de 6 heures jusqu'à 60 heures et avec 1.277 constatations erronées.
Les hallucinations visuelles ont été au nombre de 962; viennent ensuite les autres d'après leur fréquence : auditives (298), olfactives (74) et tactiles (40).
Le pourcentag'e des cas vrais est en moyenne générale de 5,10^0 ^t si l'on se rapporte à la totalité des cas il n'est que de 2,25 Vo-
Rappelons en quelques mots la manière dont nous avons recueilli ces documents. Nous insistons sur la valeur des faits que nous avançons, et par conséquent, comme dans n'importe quelle science biologique, la méthode est la première question qui doive arrêter l'attention de l'expérimentateur.
Pour nous faire mieux comprendre nous prendrons comme exemple le cas XIII, tableau I, Madame N, sans profession, âgée de 56 ans.
Nous connaissions intimement Madame N. et une grande partie de notre vie s'était écoulée auprès d'elle. Pendant les vacances, nous nous trouvions ensemble à la campagne et je passais
(le longues journées à côté d'elle travaillant à mon bureau, elle, de son côté brodant, ou filant d'énormes quenouilles de laines ; de temps en temps elle s'interrompait de son travail, nous causions, elle me communiquait ses pensées et les idées qu'elle suivait tout en filant. Parfois brusquement elle s'arrêtait; la quenouille tombait de sa ceinture et triste, avec un masque immobile, elle m'expliquait en paroles imagées, qu'elle avait eu la vision nette de son mari souffrant, malade, et bien rarement mourant. 11 me semble en écrivant ces lignes, que je la vois; mélancolique, analysant avec son admirable intelligence son état mental, elle m'annonçait un malheur inévitable; puis recueillie et calme elle continuait à filer, après avoit poussé quelques profonds soupirs et n'oubliant jamais de se signer. Prenant part à ses peines, le psychologue était toujours prêt à noter le fait; un document de plus et après avoir noté l'heure et copié presque sous dictée les paroles, l'attitude et l'impression que j'avais eue. je cherchais à contrôler minutieusement s'il y avait eu une relation quelconque.
Et, chose assez bizarre, le témoignage de la personne qui formait l'objet de l'hallucination ne suffisait pas; quand elle était questionnée par la personne qui avait éprouvé l'hallucination, on arrivait presque toujours à tomber d'accord, ne fût-ce que pour constater qu'elle avait eu une douleur morale profonde. La vie psychologique d'un homme est un tissu de mensonges, d'illu-
sions, de fausses perceptions, de croyances, d'idées et de jugements rarement coordonnés d'après un plan fixe et bien défini. On se laisse suggestionner facilement et parfois, sinon toujours, sous l'influence d'une parole tendre, d'une émotion délicatememt chucliotée, la mémoire devient plus grossière, le jugement plus superficiel et on perd le peu d'analyse dont on était capable. Un nombre considérable de fois, le témoignage des personnes fussent-elles instruites ou dépourvues de toute éducation scolaire, ne suffit pas pour constater un fait. On s'analyse si mal dans la majorité des cas et puis on oublie si vite, surtout quand on n'est pas porté, comme nous autres psychologues, à étudier le mécanisme de nos sentiments et de nos gestes. Donc, toujours, j'avais contrôlé après quelques constatations fâcheuses, les Conditions sociales et psychiques dans lesquelles se trouverait la personne en question.
Nous possédons 78 hallucinations télépathiques sur Madame N., auxquelles nous avons assisté et qui nous ont été communiquées. A toutes Madame N., avait accordé une confiance absolue et dans son milieu, composé d'hommes assez instruits, on tenait pour véridiques ses affirmations. Bien entendu, avec le temps, l'hallucination prenait une allure de vérité plus grande et arrivait à être présentée dans une auréole légendaire, pourtant rigoureusement exacte pour ceux qui l'entouraient, gens de bonne foi et capables de témoigner la main sur la croix, que chaque mot,
chaque détail de l'histuire racontée par Madame N., était exacte. Pourtant sur les 78 hallucinations, il y avait 76 erreurs constatées judicieusement et deux fois seulement il y avait eu concordance. Voici dans quelles conditions et voici les cas tels que nous avons pu les constater.
1. Le mari de Madame N. devait aller à une ville, éloignée de 25 kilomètres de la campagne oij il se trouvait, pour une affaire urgente et il était forcé de se faire conduire par un cocher ivrogne. },Iadame N. était très inquiète, mais comme l'affaire avait son importance, après avoir sermonné le cocher, elle consentit à le laisser conduire la voiture. C'était un jour de la fin mars et j'étais à la campagne avec Madame N. Comme d'habitude elle prend sa quenouille, arrange le dévidoir pour une domestique et commence à filer un peu nerveusement. Le vent sifflait éloquemment dehors et comme il avait plu quelques jours auparavant, il y avait eu des inondations formidables dans le pays. M.N., son mari, devait passer à gué trois rivières assez importantes dans son trajet. Trois heures s'étaient écoulées depuis le départ de M. N. : Madame N., les larmes aux yeux, me dit qu'il lui semble entendre la voix de son mari qui gémit. Le mugissement du vent lui paraît être la cause de cette sensation bizarre. Tard dans la nuit on rapporte à la maison M. N, à demi évanoui, ayant une fracture dans la jambe droite. Voulant tra-
verser la rivière lors du retour, comme il avait commencé à faire sombre et comme le cocher s'était de nouveau enivré dans la ville, les chevaux ne voulurent pas entrer dans l'eau et ils avaient entraîné la voiture à travers les champs. M. N. avait voulu sauter, mais son pied s'était trouvé pris par les roues et il était tombé à terre presque mort. Gela se passait, vers les 8 heures du soir et Madame N. avait eu son hallucination vers 11 heures 36 du matin, donc il y avait entre l'hallucination et la réalité du fait une différence d'à peu près 8 heures et fait curieux à noter l'hallucination avait eu lieu avant le malheureux accident.
2. Voici le second cas concernant M. N. et que j'ai eu la bonne chance d'observer dans des conditions suivantes. J'étais avec Madame N. à la ville de B. et nous nous promenions tranquillement dans un petit jardin d'arbres fruitiers par un jour d'été vers le soir. Nous causions de sa fille Madame M. qui était à la campagne avec son mari et que lors de sa dernière entrevue, elle avait trouvée un peu malade, faible et triste. Dans la ville où nous nous trouvions il y avait une épidémie de fièvre typhoïde et on avait déjà signalé de nombreux décès. Le soir à table. Madame N. nous raconte qu'au moment où elle voulait manger la soupe, elle avait eu comme la vision claire de sa fille mourante, enveloppée dans des draps blancs et sur le point de rendre son dernier soupir. Deux jours après nous recevions
une lettre du gendre de Madame N. qui signalait en effet que sa femme était gravement malade de la fièvre typhoïde et que les médecins, qui l'avaient vue quelques heures avant de mettre la lettre à la poste (3 heures d'après mes informations) et qui l'avaient veillée trois jours auparavant toute une matinée depuis 3 heures jusqu'à 5 heures a. m. n'avaient pas garanti qu'elle guérirait. Il y avait une coïncidence vague, car Phallucination avait eu lieu cette fois ci io heures après l'existence de la crise typhique. Fait qui d'ailleurs, n'avait pas empêché tout le monde de citer le cas comme véridique et dans ce genre d'hallucinations le merveilleux s'empare si vite de la pensée humaine qu'on oublie toujours les conditions dans lesquelles le fait avait eu lieu et qu'on ne regarde même pas s'il a eu lieu 10 heures ou 10 jours avant ou après.
Si ces deux faits avaient été recueillis à la manière habituelle des enquêtes psychologiques ils n'auraient pas manqué d'être signalés et je connais même des hommes ayant une solide instruction universitaire qui les auraient notés dans leur carnet comme faits véridiques. Des témoins ne manquaient pas pour confirmer la réalité de la concordance : officiers, magistrats,, paysans ou universitaires sont toujours d'accord sur tout ce qui touche le merveilleux. N'essayez jamais de convaincre de la vérité du fait ces sincères et honnêtes témoins, car on ne réussit jamais et puis vous perdez l'occasion d'observer la genèse des
légendes et surtout de Tinsignifiante logique que respirent les jugements et les sentiments humains.
Pour ma part cette coïncidence me semble explicable par une hypothèse purement psychologique; je n'insiste pas ici sur cette hypothèse, car je la résumerai à la fin de ce travail. 11 y a tout un mécanisme subconscient qui amène forcément le sujet à diriger sa pensée vers la santé du sujet absent et par un procédé, facile à comprendre, le sentiment du malheur et de la mort se glisse avec d'autant plus de rapidité qu'il est alimenté par des situations critiques, comme l'état critique du cocher, l'existence des innondations dans le premier cas, l'épidémie de fièvre typhoïde et la connaissance de l'état maladif de la fille de Madame N. dans le second cas.