‹ Les hallucinations télépathiquesChapitre 27 sur 27 · Travail cité, p. 4S · texte numérisé non relu

Travail cité, p. 4S

de Cambridge — auteurs d'une documentation luxueuse et remarquable sur les phénomènes télépathiques, — Bechterew de Saint-Pétersbourg-, Ed. Parish de Munich et M. Charles Richet de Paris, il paraît résulter qu'il est « très probable qu'il n'y a pas d'hallucinations véridiques ». Ne connaissant que par les résumés les communications du congrès, je ne peux pas insister sur leur méthode et discuter leur documentation. Nos considérations peuvent pourtant se référer aussi en partie à leurs conclusions qui ne sont que la continuité des observations de l'enquête de MM. Gurney, Myers et Podmore.

Après avoir interprété nos documents, une nouvelle question se pose : peut-on conclure que les hallucinations télépathiques existent en tant que phénomènes psychiques bien définis, ou ne sont-elles que des hallucinations sensorielles qui ne reposent sur aucune donnée positive, réelle, dépendante du hasard. L'explication des phénomènes dépendra bien entendu de la manière dont on accepte l'une ou l'autre de ces deux hypothèses.

Nos documents prouvent tout d'abord que les coïncidences paraissent plutôt fortuites, que dictées par des lois biologiques ou physico-psychiques et ensuite qu'elles sont plus nombreuses, qu'on ne l'a soutenu.

Les auteurs anglais, qui ont dirigé l'enquête sur les hallucinations télépathiques ont eu recours au calcul des probabilités, pour démontrer que les résultats obtenus ne sont ni du domaine du

hasard, ni do celui de la coïncidence fortuite. En effet leurs calculs mathématiques rapportés aux moyennes de la mortalité, et à la probabilité qu'une personne ait éprouvé des hallucinations pendant la période de 12 heures coïncidant avec la mort d'un ami ou d'un parent, etc., montrent à leur avis et d'après leurs rapports algébriques, que, par exemple, pour que les hallucinations tiennent simplement au hasard il faudrait, que (( dans un groupe de 300.000 personnes il se soit produit en 12 ans 182.301 hallucinations, c'està-dire que, 3 personnes sur o aient éprouvé une hallucination pendant cette période de temps ». Il résulte pourtant de leur enquête le contraire; les hallucinations télépathiquos ont été plus rares et dépassent de beaucoup la probabilité appréciée en chiffres plus ou moins fantastiques ^

Ces statistiques et argumentations mathématiques trompent plutôt l'œil qu'elles ne l'instruisent. Laissant de côté les chiffres renforcés, et les probabilités plus ou moins réduites à un fait commun, de même que les raisonnements mathématiques très spéciaux, le calcul n'est pas exactement rigoureux, vu l'absence des principales données statistiques. Car, pour pouvoir calculer mathématiquement une pareille probabilité, il faudrait avoir des données numériques sur la probabilité que le sujet avait de mourir ou d'être souffrant, des données numériques sur son état de

1. Voira ce sujet le chapitre X sur la « Théorie de la coïncidence fortuite i.

santé, sur le milieu où il vivait, sur la mortalité dans chaque pays ou dans chaque village habité par le sujet et la personne qui éprouvait la télépathie au moment de l'observation sur la probabilité de la mortalité, en d'autres termes réduite à son minimum de schématisation et de généralisation vague , statistique comme on le fait habituellement .

Ne pouvant avoir toutes ces données je ne me suis pas amusé à faire ce petit calcul mathématique, pour aucune catégorie de mes sujets. Je tiens seulement à insister sur la valeur de ces multiples facteurs, qui commencent déjà à préoccuper les statisticiens; la moralité varie avec les classes sociales, l'âge et les conditions sociologiques. La probabilité est toute autre si la personne habitait à la campagne, ou dans une ville; si elle avait 70 ans ou 20 ans; si elle était saine ou si l'on savait qu'elle était débile. C'est seulement en faisant une pareille statistique, et encore, que les psychologues pourront utiliser les données, n'oubliant toujours pas de tenir compte et de bien poser le coefficient personnel du statisticien, de l'observateur et de l'observé.

Le calcul des probabilités serait encore superflu car la véracité de ces 48 cas de coïncidences sur 1.323 déterminations et pour 34 personnes, montre suffisamment qu'elles dépassent la probabilité. Pourtant qu'elle serait la valeur de cette probabilité, quand elle est en flagrante contradiction avec les plus élémentaires notions biologiques? Dans une expérience où seulement

2,5 pour 7o ou même 3^0 ou bien encore 0,3 Vo? un résultat quelconque a lieu; elle n'existe pour ainsi dire pas scientifiquement. Pourquoi ne pas se tenir à cette simple constatation du bon sens scientifique et chercher des raisonnements spéciaux, qui embrouillent les résultats, faisant entrer en jeu un nombre considérable d'inconnues ^ ?

J'ai réfléchi longuement sur la portée du calcul des probabilités et à ces données scientifiques, et malgré les problèmes capitaux qu'il agite et malgré la valeur de ces discussions de philosophie mathématique, j'incline à croire dans le sens de ce maître illustre M. Bertrand, qui lui attribuait moins de valeur que les données du simple bon sens. L'appareil est plein de tentation et quelques psychologues ont pu se griser d'un nombre considérable de formules mathématiques. Mais ces probabilités les hypnotise à tel point, qu'ils prennent nos actes mentaux comme des données exclusivement numériques et l'évaluation de nos misérables analyses psychiques comme les mesures précises, comme des millimètres pris, au compas d'épaisseur. Biologiquement parlant et tenant compte de ces multiples conditions d'ordre psychique, statistiques, etc..

1. En Roumanie le coeficlent de la mortalité est assez grand, La dernière statistique qui ,est parue, celle de 1894 montre qu'en 1893 il y a eu une mortalité de 31,5 devis pour 4.000 habitants, tandis que en Angleterre il y avait 16, G pour 1.000. Voir Mouvement de la populatmi de la Roumanie en 1894, par Leonida Colescu, 1 vol. 95 -|- LIV, 1900. Bucaresci.

que nous avons agité clans nos pages précédentes il me semble qu'il est un peu prématuré d'appliquer un si savant calcul, qui d'ailleurs reste encore à être formulé rigoureusement, à des données mesurables, mais encore si flottantes.

Les hallucinations télépathiques d'après leur nombre considérable, d'après le degré de leur subjectivité illusoire et d'après la petite proportion des cas véridiques, paraissent ne pas exister comme phénomènes psychiques mécaniques bien définis et agissent indépendamment de l'agent sensoriel. Cette proportion des cas véridiques nous ne la considérons pas comme un hasard ; c'est une coïncidencs fortuite facilement interprétable à notre avis.

On a comparé et avec raison les phénomènes télépathiques avec les phénomènes de la suggestion mentale et de la transmission des pensées à distance. Les belles recherches de M. Richet, que j'ai reprises sur une large éciielle sont des documents précieux entre tant d'autres. Les hallucinations sont des phénomènes purement subjectifs et qui dépendent de l'idéation dirigée consciencieusement ou subconsciencieusement par une association quelconque d'idées automatiques ou volontaires. Tous les faits trouvés dans la télépathie ont lieu dans des conditions bien particulières et pourtant bien définie. Les personnes sont toujours absentes et bien loin Tune de l'autre; les conditions sont toujours émotives et les personnes sont des connaissances intimes, des parents, des amis, des amoureux, des personnes

qui ont vécu longuement ensemble et qui se connaissent profondément. La télépathie se réfère toujours à des malheurs graves, à des agonies mortelles, à des êtres moribonds et la situation rappelle la personne dans sa souffrance avec ses gestes familiers — nos expériences le prouvent — et ont presque les mêmes habits, le même accent, la même physionomie avec lesquels elle avait été connue malgré le temps, la distance et les conditions différentes de la réalité telle qu'elle est. Nos observations nous ont fourni à cet effet des documents précis et notamment une discordance entre la réalité des conditions physiques du sujet dans les cas véridiques ; et dans l'enquête anglaise on pourrait du reste trouver, malgré la documentation peu précise et peu riche, cette nuance prédominante de la subjectivité des personnes dans les hallucinations télépathiques. Elles ont un cachet personnel et semblent être le produit exclusif de notre pensée.

Quelques-uns de ces cas de coïncidences fortuites pourraient s'expliquer à mon avis par ce que j'appôlerai l'harmonie intellectuelle préétablie pour emprunter la terminologie de la philosophie d'EuLER et de Leibnitz sur le rapport de l'âme et de Dieu. Dans la vie psychique nos états mentaux s'harmonisent conformément aux impulsions, aux instincts et au:: autres mobiles intellectuels ou somatiques; Tharmonie est généralement dictée par l'émotion, par le ton affectif, substance fondamentale et primitive de notre être. Depuis l'âge oii la raison commence à

ébaucher une synthèse psychique quelconque, notre esprit cherche toujours à être en harmonie avec d'autres intellig^ences conformément à nos désirs, nos émotions et nos motifs intellectuels. La puberté vient plus tard avec son expansion presque morbide d'harmonisation et enfin l'âge adulte arrange, modèle nos sympathies selon de préalables conditions psychiques.

Au fond de chacun de nous, il y a une sympathie inassouvie, une tendresse de mélancolie, qui persiste malgré nos raisonnements savants, malgré nos analyses psychologiques cVune érudition miraculeuse, A côté de ce fond émotif sommeille dans notre âme pour ainsi dire un mourant, un mystique. C'est l'essence même de notre êtreî Transmis par l'hérédité, ce coffret de sentiments mystiques, comme un état élémentaire de notre conscience, nous tourmente dès que nous avons pu rétablir une relation plus logique entre le vital être avec le mystérieux non être. Le non être nous hante, nous ébranle et chemin faisant consciencieusement ou subconsciencieusement ce refrain vient comme un leit motif, dans notre pensée parfois tendre, parfois mélancolique et parfois catégorique et cruelle. C'est le patrimoine des superstitions des anciens, la synthèse de leurs craintes, de leurs mystères, de leur ignorance et de leurs peurs. Car toute croyance n'a pas seulement comme cause « l'esprit enfantin du sauvage » comme inclinent à penser Tylor, Spencer et Sir John Lurrogk; elle repose sur des données psychologiques plus profondes. Une croyance c'est

86 LES HALLUCINATIONS TÉLÉP ATHIQUES

la forme élémentaire de tout un dogmatisme métaphysico- biologique. Les cheveux grisonnent, l'âge nous éloignant de nos années d'insouciance, les éternels « que suis-je », « que sais-je », «que deviendrai-je » s'imposent à notre pensée avec plus d'insistance. 11 y a là tout le passé de l'humanité, toutes les angoisses humaines qui parlent alors en nous 1

Cet état d'esprit contribue largement à orienter notre pensée vers cette harmonisation, vers ces liaisons de sympathie, qui par leur charme, leur confiance et leur tendresse mettraient plus de sûreté, d'oubli et de confiance dans nos relations humaines. Être seul, c'est un trait de génie; c'est la possibilité de penser, de lutter contre les barbares de toute catégorie qui envahissent notre pensée. Mais combien d'entre nous pourront supporter cet état d'âme même parmi les penseurs! Infiniment peu. On cherche des affections, on les trouve ; on les garde faisant partie d'un patrimoine cher, de notre passé, de nos souvenirs et on ne cesse de penser à eux, et plus encore quand on s'éloigne l'un de l'autre.

Les affections purement émotives ou intellectuelles, grâce notamment à une vie en commun arriveraient à constituer ce que j'appellerai le parallélisme psij chique, qui consiste en une sorte d'harmonie préétablie. Il se produit un mimétisme intellectueL comme il v a un mimétisme expressif. Je pourrais citer à cet effet des observations que je poursuis depuis longtemps et qui m'ont montré l'affinité délicate qui peut exister

entre deux vies psychiques parallèles. Les amoureux sont un exemple typique, comme la mère et l'enfant ; se connaissant bien on suit parfaitement sa vie de loin, on devine ses émotions, ses ennuis et en moyenne générale on peut saisir même son état intellectuel,, notamment dans des situations, que nous appelons critiques. Sous l'influence des mêmes conditions, les vies psychiques réag-issent à peu près de la même manière et on peut arriver surtout après une vie en commun prolongée à se connaître. La vie mentale constitue un cercle vicieux et il arrive un moment où notre intelligence est fermée à quoique ce soit; nous sommes toujours les mêmes, presque identiquement les mêmes et facilement retrouvables dans nos actes et nos pensées. Avec l'âge, une forme mentale stéréotypique se dessine et la manière dont notre intelligence se renferme sur soi-même engendre par soi-même une ankylose du milieu intime où Von a vécu plutôt que celui où Von vit. Nos moyens de communications intellectuelles l'épuisent vite et la conversation tombe souvent dans des banalités ridicules, n'indiquant pour la plupart des cas, qu'une mentalité réduite, toujours la même, extrêmement banale par ses multiples répétitions.

On se sépare souvent sous l'influence d'une forte émotion ; l'idée du départ et de l'absence font penser à la mort, aux douleurs; elles sont une source infinie de mélancolie. Qui sait si la personne chérie reviendra, qui sait si elle ne s'en va à jamais?! S'éloigner c'est souvent pour long-

88 LES HALLUGINATIOxNS TÉLÉPATHIQUES

temps, sinon pour toujours, et l'émotion est toujours en rapports avec la distance qui sépare les êtres. Il faut tenir, en outre, compte de l'âge, de l'état mental et physique de l'absent ou de celui qui reste sur place, etc., pour pouvoir comprendre quel arrêt est provoqué dans l'idéation de ceux qui se séparent. On reste des mois-et mêmes des années sous l'impression du départ et l'émotion est alimentée par les croyances du sujet et les autres influences du milieu en tant qu'idéation ou de suggestions quelconques. Si la personne est plus impressionnable l'état émotif est encore plus sensible et bouleverse davantage la personnalité.

Etant ainsi, il se peut bien qu'une coïncidence fortuite arrive, dans laquelle le sujet et l'objet de l'hallucination éprouvent cette soi-disant télesthésie. L'inconnu nous hypnotise et nous sommes tous comme les femmes de marins qui s'arrêtent de longues heures sur les bords de l'Océan pour creuser l'infini avec leurs prunelles fixées sur l'horizon avec la croyance qu'elles pourront distinguer la silhouette d'un navire. On prend souvent le vol des goélands pour des voiles de bateau, comme d'autres fois, on devine le sens de ce ton bleuâtre qui flotte à l'horizon. On a chaque jour une hallucination télépathique, on le voit parler, on l'entend, on voit l'absent, on lèsent ou on est touché par lui. Généralement la désillusion arrive déconcertante; le vent sifflait dehors ; l'écho de sa voix résonnait dans notre pensée en tant que souvenir ou une

sensation tactile était localisée vaguement dans une rég'ion du corps sous l'impulsion d'une image motrice. Parfois dans une proportion de 2 pour cent, il arrive que nous tombons juste, les nouvelles que nous avons de l'absent, la connaissance du milieu dans lequel il vivait,, sa santé précaire, sa vie psychique, etc., nous avait préparé préalablement à avoir une hallucination mentale correspondante à la sienne. Connaissant son caractère, ses modalités psychiques on a beaucoup de chances à saisir la forme de son existence, connaissant à peu près ses doutes, ses désirs, ses peurs et ses angoisses. Le subsconscient avec son travail lent, imperceptible avait préparé cet état d'âme, qu'on ignore d'ailleurs et on reste surpris quand spontanément une image sensorielle s'impose à notre pensée, ou passe rapidement comme une hallucination télépathique. On ne recherche pas alors les causes, ni les mobiles de la pensée ; on ne voit que la concordance et un seul cas sur cent suffit pour créer une légende, pour fausser ses jugements, ses souvenirs et provoquer même dans l'idéation du milieu social ou le sujet vit la probabilité plus ou moins véridique de pareilles sensations et de pareils pronostics. Et comme la mort est la plus grande douleur qui puisse nous arriver, on voit souvent l'absent mourant ou souffrant, surtout si les occupations et les besoins de la vie ne nous arrachent par des suggestions que nous systlicmatisons suhconscieniment et ne nous font oublier et le sens de la vie, et nos affections, et nos désirs ou nos angoisses!

La spontanéité du fait paraît surprenante, voire même miraculeuse et on ne songe pas, ne fut-ce même un instant qu'il s'ag-it d'une idéation lente grâce à cette harmonie préétablie et à ce parallélisme psychique, dont nous avons parlé plus haut.

Nous possédons à ce sujet des observations concluantes et personnellement nous avons pu surprendre chez nous sur 37 hallucinations, comme sur la grande majorité de nos cas, le processus de cette idéation lente subconsciente. Je ne peux pas m'empêcher de citer un cas personnel. A la mort démon père, il y a 4 ans, j'ai eu le soir même de sa mort l'hallucination télépathique de son agonie, en même temps que MadameV. Rentrant chez nous, Madame V. me fait remarquer que dans la chambre il y a une odeur particulière que c'est comme chez vous à la maison à B., me dit-elle, « ça sent le coing ». En effet dans mon pays et dans ma famille on avait l'habitude de mettre des coings dans les chambres et de les garder pendant tout l'automne, ce qui faisait que l'atmosphère était embaumée d un parfum doux. A ce rappel j'ai vu mon père mourant. Le lendemain matin je reçus une dépèche, dans laquelle ma mère m'annonçait l'état désespéré de mon père et me priait de venir le plus vite possible. J'étais séparé de mon père par une distance de 3 journées de chemin de fer. Mon père en effet était mort vers le matin et durant toute son agonie, l'espace d'une nuit, il m'avait appelé continuellement. Entre le moment de sa mort

et nos hallucinations d'après mes calculs il y avait une différence de 7 heures. L'agonie avait été calme; et en croyant qu'il était, il avait eu une résignation vraiment chrétienne. Il avait eu plusieurs syncopes. Que conclure de ce fait? D'après le raisonnement courant aucune conclusion n'est plausible que la télépathie en tant que phénomène télesthésique et le fait aurait pu être cité comme une hallucination véridique.

Cette hallucination pourrait-elle correspondre à un des états comateux au moment de la mort, ou au phénomène en bloc? Difficile problème et nouvelles conditions dont l'expérimentateur doit tenir compte ; la manière de mourir est si variable et l'agonie peut durer à partir de plusieurs semaines jusqu'à quelques instants. J'ai eu récemment l'occasion dans des recherches que j'ai faites sur le « moi » des mourants et que je poursuis à présent avec plusieurs de mes collaborateurs, de me rendre compte expérimentalement de la valeur de ce parallélisme psychique et ensuite de la difficulté de saisir le vrai moment, qui à l'avis des adeptes de la télesthésie serait la cause de l'hallucination. Le mourant réclame son fils, sa mère, ou sa famille quand il se trouve tout à fait bien; et son état psychique se trouve profondément atteint, lorsqu'il touche à la désagrégation définitive et, qu'il garde pourtant encore sa lucidité, comme par exemple chez les tuberculeux, et il ne laisse voir alors aucun signe perceptible de ses pensées émotives. On peut dire la même chose des états comateux,

des vrais délirants avec leur vue panoramique particulière. Le problème est donc tout autre et on ne peut pas scientifiquement établir à l'aide du calcul des probabilités des concordances quasi mathématiques.

Mon cas de télépathie à mon avis peut s'expliquer autrement. Je savais mon père fatigué, malade, je connaissais bien son état mental et j'étais habitué à suivre de loin sa pensée; âgé de 73 ans, souffrant, il m'inquiétait depuis longtemps et au fond de moi-même j'attendais du jour au lendemain un mot de ma mère, pour m'annoncer son état grave. Rarement malade dans sa vie, il était souffrant depuis quelques mois à la suite d'un coup de froid. Je l'avais vu quelques mois auparavant; il était faible et notre séparation, lors de mon départ pour Paris m'avait vivement impressionné. 11 pleurait et ne se sentait plus dans toute sa force. Il me disait avoir l'impression de ne plus me revoir. Toutes ces impressions m'avaient ému profondément et j'en garde encore une émotion toute vibrante : de temps à autre, les lettres qu'il m'écrivait étaient mélancoliques et je retrouvais dans ces paroles déchirantes un mourant. Habituellement il m'écrivait au moins une fois tous les 8 jours. Depuis 3 semaines je n'avais pas eu de lettres de lui et j'ai eu plusieurs fois l'hallucination qu'il se trouvait mal. Il avait de temps à autre des douleurs plus fortes et il gardait depuis quelque temps la chambre, les médecins lui défendaient de sortir. Préoccupé par mes travaux et mes recherches je

n'oubliai pas pourtant mon père et dans mes moments perdus je me retrouvais encore pensant à lui, à sa maladie. Tous mes souvenirs d'enfance étaient comme polarisés autour de son état de santé. Je n'avais pas eu de mort dans la famille qui m'avaient pu toucher de près ; une sœur morte, lorsque j'étais tout enfant, ne m'avait laissé que quelques vag"ues souvenirs. L'idée que mon père pouvait mourir, m'inquiétait et pourtant je la trouvais de plus en plus pleine de réalité. Ici j'ajouterai qu'il faut prendre bien des précautions pour noter une hallucination concernant des états de crises physiques ou morales d'un individu. Un homme malade, gravement malade pense toujours aux siens, s'accroche à ses souvenirs et à ses affections et il y a beaucoup de probabilités qu'une pensée fugitive de notre part aurait pu correspondre avec son état mental toujours le même. Supposez un diabétique qui a des crises nombreuses, un goutteux, un ataxique ou encore un sujet atteint d'une maladie mentale qui a échappé à ceux qui l'entourent et même au médecin qui lui prescrit ses potions! Dans ce cas les probabilités de la coïncidence deviennent encore plus considérables et n'importe quelle coïncidence est probable; l'automatisme du parallélisme psychique explique tout sans faire intervenir des forces télesthésiques.

La deraière lettre de mon père était, comme je l'ai dit, triste; quelques jours avant sa mort je reçois une lettre de sa part écrite par un petit neveu. Ce fait m'avait beaucoup troublé. Lui

m'écrire par un autre, quand il aimait tellement à causer par écrit avec moi! Je soupçonnais la catastrophe finale. Elle est venue brusquement au moment où j'étais préoccupé par un travail que je rédigeais,, et qui avais arrêté pendant deux ou trois jours l'obsession télépatliique de l'état de mon père. Nous avions causé pourtant souvent avec Madame V. de mon père et plusieurs fois je lui avais exprimé mes craintes ; un jour plus tôt j'étais impatienté de n'avoir aucune lettre de mon père, j'avais même une hallucination vague de son regard bleu et doux. Le soir de son agonie, pendant peut-être qu'il rendait l'âme et qu'il m'appelait avec des mots tendres, j'avais eu hallucination de son état. Je le voyais comme je l'avais quitté, avec son expression habituelle, avec ses gestes et il paraissait avoir beaucoup changé. Un de ces grands désirs exprimés durant toute sa vie, était le désir de m'avoir auprès de lui, au moment de sa mort, et mourant il avait exprimé le regret de mon absence. La spontanéité de l'hallucination m'avait.un peu surpris, et le cadre mystérieux delà nuit donne toujours un nimbe chaotique à nos pensées, à nos douleurs et à nos idées, surtout les idées tristes. M'analysant, creusant ma pensée, j'avais trouvé cette idéation lente, avec une documentation des plus abondantes. Le mystérieux n'est souvent que le brouillard d'une conception de simplistes.

J'ai eu l'occasion de poursuivre des idéations, avec des documents à l'appui chez l'extrême ma-

ESSAI THÉURIQCE 95

jorité de mes sujets, et la conviction s'est faite qu'il n'y a aucun phénomène de télesthésie, mais des états particuliers subjectifs.

En résumé, mes observations et mes documents m'amènent à conclure que les hallucinations télépathiques n'existent pas indépendamment comme phénomènes bien définis et ne reposant sur aucune donnée mentale. Elles ne sont nullement des phénomènes de télesthésie ; elles existent plus souvent qu'on le croit et alors elles reposent sur un état mental particulier. Le nombre des cas véridiques est extrêmement peu nombreux et bien loin de franchir la valeur d'une donnée biologique quelconque. Les cas véridiques ne sont pas néanmoins tous dûs au hasard ; il y en a parmi eux, voire même la grande majorité qui s'expliquent facilement par une sorte cVharinonie intellectuelle préétablie , donc psychologiquement.

Nous n'avons pas la prétention de résoudre un problème si complexe, mais il nous semble que nos documents et notre argumentation a quelque chose de vrai. Pourquoi chercher, même si les hallucinations télépathiques existent, dans une proportion, des causes supra-sensibles et d'explications dans des phénomènes qui touchent au merveilleux? Rien n'est impossible dans le domaine biolog-ique et je suis de tout mon cœur partisan des belles idées que M. Richet exposait dans la page, que nous avons citée au commencement de notre travail; mais je pense qu'avant de chercher l'explication dans des phénomènes miraculeux, il faut creuser cet autre

inconnu, non moins considérable et extrêmement important « notre moi », notre vie mentale, notre cérébration avec toutes ses formes et modalités intellectuelles et somatiques. Cet inconnu est plus important que n'importe lequel, et les psychologues, les spirites, les télépathes, les occultistes, et même les physiologistes ne feraient qu'avancer les problèmes qu'ils étudient, s'ils lui accordaient plus d'attention.

Il y a bien des énigmes que ce sphynx nous pose et bien des mystères qu'il nous cache! Ce subconscient par ses multiples combinaisons et ses alimentations sensorielles ne constitue-t-il pas le fond de notre être, notre pensée de la veille comme celle du sommeil? Il peut être beau de franchir les croyances scientifiques et d'ouvrir de nouvelles voies; et pour ma part je ne vois aucun inconvénient à l'existence de la télesthésie, car bien d'autres phénomènes d'ordre physique peuvent servir d'exemple. Mais il faut qu'on prouve et si l'on ne peut, il ne faut pas s'aventurer à chercher des comparaisons avec les phénomènes d'ordre physique, lorsqu'on ne possède pas encore de connaissances suffisantes pour savoir dans quelle mesure et dans quel ordre d'idées les phénomènes psychiques leur sont comparables. On sait tout au plus qu'il y a un rapport étroit entre ces deux ordres de phénomènes, et c'est tout.

Avant d'admettre que notre pensée franchit l'enveloppe crânienne de notre cerveau, et vole dans l'espace sous la forme d'une vibration té-

lépathique, s'acheminant ainsi vers son but lointain, étudions sans trêve ce monde : « nous », plus important que n'importe quel ordre de phénomènes physiques et ne nous laissons pas griser par cette métaphysique nouvelle qui se traduit par l'amour des chiffres, d'une illusoire précision et de calculs mathématiques sur des données floues.

Page 1