‹ Les hallucinations télépathiquesChapitre 26 sur 27 · CHAPITRE y · texte numérisé non relu

CHAPITRE y

Les deux constatations auxquels nous sommes arrivés prouvent à notre avis que le fondement des hallucinations télépathiques n'est autre que notre vie psychique, avec ses multiples rouages et ses associations délicates et inconnues.

Il s'agit en somme d'un état mental spécial, l'état d'une émotion profonde, d'un état psychique qui fait vibrer et revivre tout notre être, car il ne faut pas oublier que les hallucinations concernent parfois des amitiés et des relations commencées dans l'enfance, époque où les souvenirs se gravent à jamais. On pense toujours à sa mère et les légendes que la grand'mère, ou la grand'tante nous racontaient en regardant la lune, où couchaient Pierrot et Golombine de la légende, où le bonhomme Noël avait son palais, ont creusé dans notre pensée des sillons durables pour toute la vie.

L'état psychique est donc plus intime que n'importe quel autre, n'étant que le tissu de nos

soutiens affectueux, de nos soutiens émotifs, de nous-même. Cet état spécial, corrobore avec un autre non moins particulier, celui d'un mourant et quoique MM. Gurney, Myers et Podmore, disent que pour la foule un mourant est presqu'un mort, c'est cependant l'état le plus émotionnel, voir même plus que la mort. 11 y a en outre des légendes, des croyances et toute une littérature qui ont vulg"arisé à profusion, dans tous les coins du monde civilisé, l'idée de l'indépendance de l'esprit par rapport au corps et qui précise ce voyage mystérieux de l'âme d'un moribond vers son foyer natal, vers ces âmes auprès desquelles elle a trouvé naguère le repos ou Tamitié, l'amour ou quelques moments de bonheur. La religion chrétienne, avec ses admirables conceptions philosophiques a contribué largement à notre avis pour accentuer la croyance en ce voyage éthérique de l'âme. En Roumanie et récemment en France, dans des expériences que je poursuis sur l'état psychique des mourants, j'ai pu constater cette croyance, l'existence de l'idée du voyage de l'âme du moribond vers son pays, dans des milieux qui étaient bien loin d'être au courant des recherches intellectuelles et de la psycho-télépathie. L'agonie, le coma des mourants est souvent l'indice que l'âme s'en va, s'achemine douloureusement vers les siens pour leur donner le signal final du départ lointain vers ce pays de rêve et d'idéal, l'au-delà du penseur ou du croyant. L'idée existe donc et même à l'état de croyance n'ayant pourtant pas la po-

pularité de l'autre phénomène, la télépathie des mourants ; les hallucinations de cette catégorie sont de beaucoup moins nombreuses.

Ces considérations générales nous portent à croire que les renseignements que peuvent donner les sujets à ce point de vue, ne peuvent être capables de fournir une documentation scientifique, à moins d'être contrôlée par l'auteur luimême, et de tout près.

L'état mental suggéré par des pareilles situations est une inépuisable source d'erreurs. Je l'ai pu contrôler par moi-môme, étant témoin et suivant la genèse et l'évolution d'une hallucination télépathique. Les chiffres et les tableaux que j'ai exposés plus haut ne me laissent aucun doute à cet égard. Outre ces faits, d'ordre tout particulier, la vie psychique elle-même est bien loin d'avoir ce rigoureux contrôle et cette synthèse qu'on a l'habitude de lui accorder. Il y a des polarisations physiques différentes à chaque heure, voire même chaque minute et sous l'influence des multiples conditions de la vie sociale ou de la vie politique consciente et subconsciente, l'attention a habituellement le cachet d'un rêve. Ceux qui ont étudié les rêves penseront, je l'espère, comme moi, qu'il y a une ressemblance parfaite entre la logique, l'association du rêve et celle de la vie intellectuelle inoccupée, libre, vagabonde, distraite ou pensive. Comptez donc alors sur les affirmations d'un fait passé, auquel on a accordé plus ou moins d'importance, un fait, reconstruit avec des souvenirs pour la

plupart faux? Les expériences systématiques sur la localisation de souvenirs et les recherches sur les hallucinations télépathiques, que je résume ici, m'ont montré une manière presque catégorique, que l'oubli provoque des ravages considérables dans l'exactitudes des faits. Les faux souvenirs frisent les faits fantastiques et la suggestion de la question immédiate creuse des associations nouvelles, qui, a force d'analyse et d'attention, fixe l'attention du sujet sur des faits disparates de sa vie, qu'il associe consciemment ou subconsciemment à sa façon. Les erreurs deviennent encore plus considérables quand il s'agit d'un fait miraculeux, d'un événement qui frise le surnaturel, la mort, le mystère; les années deviennent des jours et le désaccord réel arrive à être considéré comme une concordance parfaite. Etant auprès d'un sujet, et même d'un sujet d'élite, universitaire français, publiciste et écrivain de talent que j'observais très minutieusement, j'ai constaté qu'il arrivait à embrouiller les dates. Le mystère, comme le surnaturel réalisé, grise, intoxique l'organisme et provoque à notre avis, une amnésie profonde, accompagnée d'une exagération de l'amour-propre et de l'absence presque complète d'une synthèse nouvelle. La réalisation plus ou moins lointaine d'une part, qui n'avait fait peut-être que passer vertigineusement dans votre pensée, provoque une paralysie, que j'appellerai psychique, une sorte d'arrêt intellectuel qui vous pousse à la rêverie, aune exaltation ou à une expression caractéristique.

Les erreurs grandissent quand elles sont accompagnées de croyances et de faux jugements qui alimentent journellement les impressions vécues où rêvées. Elle deviennent alors presque des dogmes et des faits accomplis.

Et les fausses reconnaissances ! Elles pullulent dans notre intelligence. Débrouiller alors la réalité de la part de l'illusion, et de la part de la croyance, etc. ?! Tâche difficile quand on possède son sujet, comment pourrait-on arriver au but, quand on recueille la réponse par écrit et encore d'un anonyme, qui devait se rappeler ce qu'il a éprouvé d'hallucinations télépathiques pendant dix ans. Nous sommes donc bien loin delà confiance, que MM. Gurney, Myers etPoDMORE accordaient à leurs sujets et nos raisons sont des plus sérieuses. Si l'on veut reconstituer un fait de mémoire, à des rares exceptions près, on est sûr, ou presque sur, même si le fait s'est passé quelques heures auparavant de trouver quelques erreurs. Et la vie de 10 ans 1 Combien de souvenirs oubliés, quel mélange de subconscience, d'exactitude, de mensonges, d'illusions et de sentiments I

On peut dire que le phénomène concernait un fait capital de la vie psychique du sujet. C'est vrai; mais les causes d'erreurs ne sont pas moins grandes parce qu'il s'agit d'une émotion capitale, retenue dans son ensemble vaguement et dont les détails s'embrouillent parfois artistiquement selon les caprices multiples évoqués et provoqués depuis.

Les lettres et autres documents de ce genre ne signifient pas grande chose, car il faut connaître la mentalité des auteurs et leurs conditions psychologiques, quand ils ont pris la plume pour écrire ou noter dans leur carnet telle ou telle autre impression. Mes indications sur la mentalité des sujets et ce contrôle m'ont donné, je l'avoue, beaucoup de travail et je suis bien loin de croire que j'ai pu déceler tous les facteurs intellectuels qui entrent en jeu. Je doute beaucoup de ce qu'on peut tirer d'une lettre contant des phénomènes qui ont eu lieu dans un espace de 10 années, avec une mentalité provoquée par une enquête lue dans les journaux. Il y a encore des petites susceptibilités qui ont pu entrer en jeu; l'homme ne perd jamais d'affirmer son existence et surtout la persistance en soi-même, comme disait Spinosa. On répond à une question par curiosité, snobisme ou désir d'accentuer une croyance personnelle, un amour-propre, une hallucination, etc. Car il ne faut jamais oublier que dans l'âme humaine il y a toujours une bête tendencieuse qui sommeille!

Les auteurs anglais soutiennent que les affirmations d'un esprit illustre ou autre, ont beaucoup de crédit scientifique; ces propos exigent une parenthèse. L'affirmation n'est vraie qu'en partie, car pourquoi attribuer, et en vertu de quel raisonnement, à quelqu'un instruit et illustre, le don de s'analyser et surtout le bon sens scientifique et psychologique, don rare même chez les esprits d'élite? M. X. peut être un brave

général, un technicien admirable, mais dépourvu complètement du sens d'analyse et ne pouvoir dire quel était son état d'âme à un moment donné ni connaître les mobiles de sa pensée; il en est de même pour un mathématicien, un médecin clinicien, un poète, un romancier... Il ne faut pas oublier que dans ce monde d'élite intellectuelle, notamment chez les littérateurs, l'ignorance de la vie psychique est des plus caractéristiques et qu'on accorde crédit à n'importe quel fait, comme à un rêve ou à une affirmation banale qui court le monde. C'est ainsi que je m'explique pourquoi l'occultisme, la magie, le spiritisme et toutes les sciences plus ou moins flottantes prennent droit de cité dans ce monde de rêveurs où le talent et parfois le don d'analyse ne manquent pas, mais où il est dirigé vers d'autres buts, sujets des romans, parfums de cheveux, quatrains rythmiques, etc.

Un événement triste et surtout l'idée de la mort provoquant des amnésies et facilitant des fausses reconnaissances, contribue a circonscrire la vie mentale du sujet dans un cercle vicieux. C'est une idée qui nous hante souvent, surtout quand on vieillit, et devient avec le temps un leit-motif auquel se greffe n'importe quelle sensation et que provoque la moindre suggestion. Le milieu social y contribue avec ses différents moyens d'action : publicité, vie collective, causerie, etc., qui viennent troubler la vie individuelle du sujet évoquant le cercle automatique, vicieux de sa pensée et avec lui

l'idée du malheur,, de la mort. C'est pour dire qu'il faut tenir compte des idées dans lesquelles le sujet vit, des conditions physiques, hygiéniques, etc., qui l'entourent et qui réciproquement entourent l'absent, l'objet de l'hallucination. Vivant dans un village où il y a une épidémie, l'idée de mort hante la mère qui sait son enfant, ou une personne aimée dans ce village, cette idée obsède et évoque de même des hallucinations télépathiques dans l'intelligence de la fiancée dont le bien-aimé est à la guerre, ou par un temps orageux sur un bateau de pèche dans le lointain d'une mer houleuse.

Il y a là une nécessité capitale dont on devrait tenir compte au premier abord. Nos observations sont catégoriques à ce sujet; elles nous montrent que dans une proportion do 97 pour 100 l'idéation du milieu a été la source ou plutôt un des facteurs principaux qui ont évoqué et provoqué l'hallucination télépathique, dans les autres 3 pour 100, l'idéation sociale et familiale du milieu dans lequel les sujets vivaient, elle n'a pu être constatée avec autant de détails que dans les autres cas.

L'exemple de télépathie concordante, que nous avons cité quelques pages plus haut, pris au hasard entre tant d'autres, est un cas typique qui révèle l'importance de la connaissance de l'état mental du sujet et une préalable connaissance intime ou supposée comme telles de l'objet de son hallucination. Madame N. aimant son mari, une vie de plus de 40 ans s'était écoulée

7i LES HALLUCINATIONS TÉLÉPATHIQUES

douce et sereine; elle connaissait le caractère du mari et a maintes reprises avait loué son courage. Il avait eu dans sa vie un nombre considérable d'accidents et s'était toujours très bien tiré d'affaire. Il avait sauté plusieurs fois de voitures, les chevaux s'étant emballés. Elle connaissait en même temps les chevaux : des bêtes nerveuses et s'effrayant à chaque bruit. Enfin elle savait que le cocher était un ivrogne et que toutes les fois depuis qu'il était dans leur service, il avait pris Fliabitude de goûter un peu trop de l'alcool do la ville. Il faisait mauvais temps; les innondations menaçaient et le mari de Madame N. était assez vieux ; il touchait à sa 12" année. A plusieurs reprises Madame N. avait conseillé la prudence à son mari, notamment de ne plus monter à cheval et de ne pas s'exposer aux dangers. Avant de partir, il l'avait saluée en riant et en lui disant de ne pas avoir peur : d'autres accidents s'étaient produits dans sa vie et il avait passé outre. Et puis les affaires pressaient; il devait s'y rendre. Madame N. restée chez elle tout en travaillant n'était pas du tout rasurée; le temps et surtout son état mental spécial contribuaient largement à la rendre plus mélancolique. L'hallucination avait eu lieu et l'explication psychologique est très plausible. Ayant poussé Madame N. à s'analyser, elle m'avoua qu'elle croyait que son mari devait rentrer pour le déjeuner, comme d'ailleurs s'était son habitude. Son subconscient travaillait et aidée par la

vie intellectuelle somatique et automatique du sujet, brusquement s'imposa à l'attention comme une hallucination véridique, effrayante par sa spontanéité, alors qu'en fait ce n'était que l'expansion d'une idéation subconsciente, qui avait échappée à Madame N., comme à la plupart des personnes, dont les hallucinations ont été véridiques. Cette véracité à été pourtant assez rare. Quant aux autres nos chiffres ont démontré qu'elles n'ont existé que dans l'imagination des sujets et qu'elles ne reposaient sur aucune réalité.

Indiquer le nom de l'auteur, son adresse, sa nationalité, ses titres ne suffisent malheureusement pas pour avoir une documentation scientifique et nos arguments, espérons-nous, ont pu fixer le lecteur sur le peu de garantie que donnent de pareilles recherches. En outre, n'oublions pas de critiquer les enquêtes en tant qu'enquêtes; elles amusent, trompent, donnent des titres à ceux qui les font et à de rares exceptions méritent de fixer l'attention. Dans ce cas elles doivent être limitées à un nombre restreint de sujets. Les faits grossiers ressortent plus ou moins, il est vrai ; mais il y a tellement d'amalgames qui les rendent impropres et inutilisables, qu'ils réclament alors des contrôles nombreux et des études individuelles considérables.

Nous trouvons le même état d'esprit de confiance dans les documents recueillis chez M. Camille FlaMxMarion, qui rendant compte d'une

enquête faite par lui sur Les manifestations télépathiques des mourants, ^ « Ce qui frappe, dit-il, dans toutes ces relations, c'est la loyauté, la conscience, la franchise, la délicatesse des narrateurs qui tiennent à cœur de me dire ce qu'ils savent et comment ils le savent, sans rien ajouter ni retrancher. Chacun est là le serviteur de la vérité. »

Charmantes paroles, mais surtout grave sérénité. Monsieur Camille Flammarion prouve qu'il a un cœur tendre, qu'il est un sentimental qui raisonne, mais il oublie nos documentations riches sur la mentalité psychique faites avec une persévérance inouïe depuis des dizaines d'années dans tous les laboratoires du monde. Avoir pareille confiance dans « la loyauté, la franchise, la conscience et la délicatesse » des sujets, c'est avouer franchement que l'enquête a été dirigée... comme les autres. Car il ne suffit pas d'être brave homme et d'être honnête, pour accorder crédit à l'analyse d'un état mental X, X' ou X" ; l'honnêteté n'est pour rien en jeu. Inconsciemment, on pêche par défaut d'analyse, d'observation suffisante, d'attention, etc. ; on fixe mal ses impressions et on se les rappelle plus mal encore.

M. Camille Flammarion avait lancé l'enquête dans le public par la voie des Annales, par celle du Petit Marseillais et de la Revue des Revues.

1. Camille Flammarion. Les manifestations télépathiques des mourants. Nouvelle Revue. CXX, 1899, p. 456.

Dans les Annales elle a paru clans le numéro du 26 Mars 1899 et dans les autres publications dans le mois de juin et de juillet. Voici comment elle était formulée :

« Nos lecteurs voudraient-ils nous envoyer tout simplement une carte postale, répondant par un oui ou par un non aux deux questions suivantes :

1" Vous est-il arrivé à une époque quelconque d'éprouver étant éveillé, l'impression nette d'avoir vu un être humain, ou de l'entendre ou d'être touché par lui, sans que vous puissiez rapporter cette impression à aucune cause connue?

2° Cette impression a-t-elle coïncidé avec une mort? »

M. C. Flammarion a reçu un nombre considérable de réponses-lettres plus ou moins détaillées, dont un grand nombre étaient insuffisantes comme documents à discuter et il en a gardé 782 importantes parmi les affirmatives; il y avait en tout 4.280 réponses, dont 2.4o6 non et 1.82i oui.

Rappelant cette enquête, nous nous permettrons de critiquer la manière suggestible et défectueuse, dont elle a été formulée ainsi que le fait d'un certain choix dans les documents; la négation a un titre égal, au point de vue scientifique, à l'affirmation. Et en effet que pouvaient répondre d'important les lecteurs de M. C. Flammarion à sonappel de oui ou nojil Cette documentation dénégation ou affirmation ne peut tout au plus que donner une idée d une rumeur vague, de l'opinion publique lettrée.

Nous estimons particulièrement l'auteur de (( Vinconnu » et nous lui devons une grande reconnaissance, en lecteur dévoué. Qu'il me permette cependant de le critiquer comme psycholog"ue. En psycholog-ie les chiffres accompagnés d'aucune donnée sur l'état mental et sur les conditions psychologiques dans lesquelles ils ont été pris, sont critiquables à plusieurs points de vue et surtout au point de vue scientifique.

Retenons pourtant en passant l'observation si juste de M. Flammarion : « qu'un très grand nombre de ces faits — les hallucinations télépathiques — sont subjectifs, se passent dans le cerveau des témoins, tout en étant déterminés par une cause extérieure. Un grand nombre aussi sont des hallucinations pures et simples. Ce qu'ils nous apprennent, c'est qu'il y a encore beaucoup de choses que nous ne connaissons pas ; c'est qu'il y a dans la nature, des forces inconnues, intéressantes à étudier » ^ J'ajouterai pour ma part et je crois que M. Camille Flammarion est de mon avis, qu'il y a encore plus de forces inconnues et de phénomènes à peine étudiés dans notre cerveau, dans notre vie psychique.

Au congrès de Psychologie de Munich plusieurs communications ont été faites sur les hallucinations télépathiques et des discussions et communications aussi intéressantes qu'ingénieuses auxqu'elles avaient pris part le docteur Bayer- Sjôgren de Upsala, M. et Madame Henry Sidgwick,

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