‹ Les hannetons; comédie en trois actesChapitre 14 sur 33 · SCÈNE II PIERRE, LE MONSIEUR · texte numérisé non relu

SCÈNE II PIERRE, LE MONSIEUR

LE MONSIEUR, sans aucune colère. Désignant la porte du fond.

Monsieur, est-ce que, de cette chambre, on entend ce qui se dit ici ?

PIERRE, de même.

Non, monsieur; la chambre est au fond d'un couloir.

LE MONSIEUR

Je vous remercie, monsieur.

PIERRE

Il n'y a pas de quoi, monsieur. Asseyez-vous.

LE MONSIEUR

Merci. Vous tenez à vous battre avec moi, monsieur?

PIERRE

Non.

LE MONSIEUR

A VOUS disputer?

PIERRE

Non.

A peser les injures reçues par chacune de nos compagnes?

PIERRE

Non.

LE MONSIEUR

Alors, nous déclarons que les plateaux de la balance sont en équilibre ?

PIERRE

Nous le déclarons.

LE MONSIEUR

Dans ce cas, je crois que nous pouvons nous donner la main.

PIERRE

Deux fois.

LE MONSIEUR

Oui. Mais votre amie, à vous, au moins, est jeune et jolie...

PIERRE

Elle n'en est que mieux armée pour me faire souffrir.

LE MONSIEUR

La mienne ne me ménage pas et elle est vieille et acariâtre. ^

Pourquoi ne la quittez-vous pas ?

LE MONSIEUR

11 est trop tard. J'ai l'habitude.

PIERRE

Elle ne vous trompe pas ?

LE MONSIEUR

Non. Avez-vous à vous plaindi*e, vous, de quelque chose de ce genre ?

PIERRE

Non.

LE MONSIEUR

Vous en êtes certain ?

PIERRE

Tout à fait... Ahl monsieur ! Je bénirais le ciel si je pouvais tenir une preuve évidente de son infidélité.

LE MONSIEUR

Je ne comprends pas.

PIERRE

Mais ce serait la délivrance! Ce serait la chaîne brisée, la liberté! Mais je trouverais là de quoi secouer ma torpeur; j'y trouverais l'énergie qu-i me manque pour rompre des liens qui me blessent, qui m'étranglent; monsieur, je saluerais cette nouvelle avec des transports de joie.

Alors, monsieur, livrez-vous à l'allégresse,

PIERRE

Vous dites ?

LE MONSIEUR

Vos vœux sont exaucés.

PIERRE

Je ne vous comprends pas.

LE MONSIEUR

Faut-il dire le mot ?

PIERRE

Quel mot?

LE MONSIEUR

Vous l'êtes, monsieur, bien et dûment et notoire-

ment. Autant, du naoins, qu'on peut l'être en dehors du mariage.

PIERRE, furieux.

Vous êtes un insolent et un menteur. Je ne vous permets pas de m'insulter de la sorte I Vous allez retirer le mot, vous entendez! Vous allez retirer le mot! Vous allez me dire que vous avez menti ! [Pitoyable.) N'est-ce pas, monsieur, que ce n'est pas vrai? Je vous en supplie, dites-moi, que ce n'est pas vrai 1 J'aurais trop de chagrin si vous aviez dit la vérité.

C'est la vérité.

PIERRE

Je voudrais vous battre. Je voudrais vous voir crever avant que vous ayiez le temps de me tuer tout à fait par vos accusations.

LE MONSIEUR

C'est la vérité. Je vous l'avais cachée, par crainte devons affliger. J'ai cru ensuite, sur vos paroles, vous rendre service en vous renseignant et je vous ai dit, un peu brutalement, mon opinion. Mais puisque vous le désirez, je retire ce que j'ai avancé et je vous fais mes excuses.

PIERRE

Vous allez parler ! Vous allez prouver que vous n'avez pas menti.

LE MONSIEUR

Vous le voulez?

PIERRE

J'y tiens.

LE MONSIEUR

Eh bien, ce malin, votre petite amie a reçu ici un monsieur.

PIEKRE

Grand, moustache noire? Trop noii*e, teinte?

LE MONSIEUR

Oui, et vétérinaire.

Gomment l*» savez-vous ?

LE MONSIEUR

Attendez. Ma femme passait sur le carré. Votre porte était ouverte... Avez-vous du courago?

PIERRE

J'en ai.

LE MONSIEUR

Il en faut. Ge monsieur quittait votre amie en lui donnant les marques les moins équivoques de l'amour le plus ardent. Ayez de l'énergie. Il la tutoyait en lui parlant de Fontainebleau.

PIERRE

Je voui#remercie. Je suis fixé.

LE MONSIEUR

Ma femme passait à ce moment et son sourire involontaire a été le point de départ de la dispute qui nous a remis en présence. Dans le but de donner le change, ce monsieur, avant de partir, a fourni confusément, à votre amie, des conseils relatifs à la santé de votre chien. C'est ce qui nous a renseignés sur sa profession.

PIERRE

Je VOUS remercie, monsieur.

Adieu, monsieur.

PIERRE

Adieu. [Le monsieur est sorti sans refermer la porte. Il revient.)

LE MONSIEUR, très humble.

Jevousdemande pardon... Voudriez-vous merendre un service, un grand service?

PIERRE

Lequel?

LE MONSIEUR

Ce serait de m'autoriser à proférer, à voix très haute, quelques paroles violentes. Ma femme écoute, au-dessous sur le palier. [Piteux.) Vous me rendriez un grand, très grand service.

PIERRE

Si vous voulez...

LE MONSIEUR

Je commence, si vous le permettez. [Haut.) J'accepte vos excuses, monsieur. Mais n'y revenez pas... Polisson. (5as.) Pardonnez-moi!

PIERRE

Oui. [Ils se prennent la main, lugubres, se regardent et lèvent les yeuop au ciel, honteux, en soupirant.)

LE MONSIEUR

Je vous remercie.

A votre service. {Le monsieur sort.) SCÈNE III

PIERRE seul, puis CHARLOTTE et ISABELLE

PIERRE, remontant àla porte du fond. Il ouvre la porte.

Il est parti. [Il redescend. A lui-même.) Après tout, peut-être que Brochet expliquerait tout cela d'un seul mot J'ai envie d'aller le voir en allant à l'école... (£"fttrent Charlotte et Isabelle.)

CHARLOTTE

Eh bien?

PIERRE

Eh bien, voilà!

CHARLOTTE

Tu te bats en duel ?

PIERRE, faiblement.

Non.

CHARLOTTE

Tu te bats en duel et tu ne veux pas rae le dire.

ISABELLE

C'est très bien, monsieur, ce que vous faites là.

PIERRE, de même.

Mais non.

CHARLOTTE

Qu'est-ce que vous vous êtes dit, avec le monsieur ?

PIERItE

Ce que nous devions nous dire.

CHARLOTTE

Pierre !

ISABELLE

Laisse-le, il a besoin de tout son sang-froid. Je sais ce que c'est.

CHARLOTTE, sincère,

Pierre! Ne te bats pas. Je ne veux pas que tu te battes!

PIERRE

Ne t'occupe pas de cela.

CHARLOTTE

Ne te bats pas. Je suis contente maintenant.

ISABELLE

Trouvez des témoins pour arranger l'affaire.

PIERRE

C'est inutile.

ISABELLE

Un procès-verbal terminera tout.

CHARLOTTE

Moi, du moment que ça se saura dans la maison, je ne demande pas autre chose. Je ne veux pas que tu te battes.

PIERRE

Ne te fatigue pas. Nous sommes très bons amis, le monsieur et moi.

CHARLOTTE

Il l'a fait des excuses? '

LES H\NNKTONS 65

PIERRE

Aucune.

CHARLOTTE

Il t'a menacé ? Tu as eu peur ?

PIERRE

Nullement. Nous nous sommes reconnus comme étant dans une situation semblable et peu reluisante, et nous nous sommes plaints réciproquement de n'avoir pas le courage d'en sortir.

CHARLOTTE, après un sUence.

C'est la deuxième fois depuis ce matin que tu parles de séparation.

PIERRE

La journée n'est pas finie, ,. [Il prend son chapeau, sa canne et sa serviette.) Au revoir.

ISABELLE

Et moi qui vous félicitais de votre courage !

PIERRE, sur le pas de la porte.

Vous, mademoiselle, je ne puis que vous engager à nous laisser, Charlotte et moi, nous débattre dans nos petites misères. Gardez vos soucis pour les vôtres, si vous en avez, comme je vous le souhaite. [Il sort.)

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