‹ Les hannetons; comédie en trois actesChapitre 16 sur 33 · SCÈNE V CHARLOTTE, PIERRE · texte numérisé non relu

SCÈNE V CHARLOTTE, PIERRE

CHARLOTTE

Tu sais que ça ne va pas durer ?

PIERRE

Tant mieux.

CHARLOTTE

Tu m'as traitée, là, tout à l'heure, d'une façon que je n'oublierai jamais... Et devant Isabelle, encore ! Alors, ça ne te fait rien qu'on m'insulte, ça ne t'émeut pas, ça ne t'indigne pas? Isabelle en était honteuse pour moi.

PIERRE, qui a posé sa canne et son chapeau.

Je viens de chez Brochot.

CHARLOTTE

Ah!

PIERRE

Je l'ai rencontré à sa porte. II a fait semblant de ne pas me voir.

CHARLOTTE

Ce n'est pas étonnant. Depuis notre voyage à Fontainebleau, tu lui fais une mine !...

Charlotte, quelqu'un m'a dit que...

CHARLOTTE

Qije quoi ?

PIERRE

Tous les deux...

CHARLOTTE

Tu l'as cru... '

PIERRE

Non...

CHARLOTTE

Tu l'as cru?...

PIERRE

Won... seulement...

CHARLOTTE

Seulement...

PIERRE

Il est venu ici, ce matin, pendant que je n'étais pas là? Ne mens pas. Il est venu ?

CHARLOTTE

Oui.

Tu vas me dire que c'était pour ton chien. «

CHARLOTTE

Non, ce n'était pas pour mon chien.

PIERRE

Je sais que ce n'est pas vrai.-

CHARLOTTE

C'était pour moi.

LES nANM'l'O^'S PIERItK

Ohl

CHARLOTTE

Et j'ai dû le mettre à la porte.

PIERRE

Oh!

CHARLOTTE

Parfaitement.,. Ton ami, ton cherarai, ton vieil ami, ton bon ami... Si je voulais... Si j'avais voulu...

PIERRE

Est-il certain que tu n'aies pas voulu ?...

CHARLOTTE

Je lui ai fait porter une lettre tout à l'heure, par Phrasie, tu peux le lui demander. Je le prie de ne plus reraetlVe les pieds ici. Je lui dis que tu sais tout.

Oui, je sais tout...

CHARLOTTE

Qu'est-ce que tu sais?... Il n'y a rien.

PIERRE

Je vous ai bien vus, dans le wagon, en revenant de F' ntainebleau.

CHARLOTTE

Tu dormais.

PIERRE

Je faisais semblant... Vous ne vous ête^ pas tenu la main, sous la boîte à herboriser?

CHARLOTTE

Tu as levé.

PIEHRE

J'ai VU, je te dis. J'ai vu...

CHARLOTTE

Bon, je l'admets. Tu as vu. Qu'est-ce que cela prouve? C'était en jouant. Et puis...

PIERRE, l'interrompant.

Et dans le bois, pourquoi êtes-vous restés aussi longtemps?

On jouait à cache-cache : nous nous sommes cachés.

PIERRE

Pendant une heure!

CHAH LOTTE

C'était à toi de nous trouver plus tôt. Et puis...

PIERRE

Tu me rends malheureux.

CHARLOTTE, triomphante.

Et puis, quand même, qu'est-ce que je t'avais dit ?

PIERRE

Qu'est-ce que tu m'avais dit?

CHARLOTTE

Tu y croiras, maintenant, aux pressentiments.

PIERRE

Quels pressentiments ?

CHARLOTTE

Je ne t'ai pas pi'évenu que, si tu t'entêtais à me conduire à Fontainebleau, il arriverait malheur à un de nous trois ?

LES HANNETONS J ii

PIERRE

Et il m'est arrivé malheur?

Je ne sais pas, moi! C'est toi qui le dis. [Un temps.) Mais ce n'est pas vrai.

PIERRE

Hélas, ma pauvre enfant! tu as déjà avoué deux fois sans t'en apercevoir !

CHARLOTTE

Ecoute, mon chéri! mon chéri! Je vais tout te raconter depuis le commencement. Seulement, tu me pardonneras, tu le promets?... C'était en jouant.

PIERRE

Puisqu'il est entendu et certain d'avance que je te pardonnerai, ne me raconte rien, va. J'ai peur de ton récit; contente-toi de nier. Je pourrai faire seraljlant de te croire, ce sera moins humiliant.

CHARLOTTE

Tu pourrais me pardonner, parce que tout ce qui s'est passé, ça s'est passé en jouant. Tu ne veux pas que je te raconte. Tu comprendrais. Il m'a tant fait rire. Il était si drôle. Il imitait si bien le chemin de fer. . .

PIERRE

Voilà!... Il sait imiter le chemin de fer, lui! On ne peut pas prévoir tout ce qui peut séduire unt femme. El il y a peut-être encore des jeunes gens de vingt ans qui apprennent la clianson de Fortunio. (// i>a puur sortir.)

CHAH LOTTE

Tu t'en vas ?

PIERUE

Gela vaut mieux.

CHARLOTTE

Tu pourrais bien me parler...

PIERRE

Je serai mieux dans la rue.

CHARLOTTE

Oh ! je sais! Je sais que tu es bien partout, excepté avec moi... Avec moi, tu es malheureux, tu souffres?... Eh bien, va-t'en !

PIERRE

Dehors, en effet, j'ai des moments de répit. Mais ils sont courts, parce que je suis comme un prisonnier échappé qui sait qu'on le reprendra le soir même.

CHARLOTTE

Qu'est-ce qui te force à rentrer dans ta prison?

PIERRE

Si tu crois que je ne songe jamais à ne plus revenir? 11 m'est arrivé d'attendre à la porte l'heure du dîner. Je finis par monter, et, le plus souvent, le lendemain j'arrive à mon travail avec des yeux pas encore séchés et un reste de soupirs dans la poitrine.

CHARLOTTE

Est-ce que je m'amuse, moi, ici, toute seule ? Estce de mon âge, de rester enfermée et de ne voir jamais personne ?

PIKKRE

Si tu m'aimais, ça te paraîtrait tout simple.

CHARLOTTE

Je ne t'aime pas I... c'est un peu dur de m'entendre dire cela après tous les sacrifices que j'ai faits pour toi.

^ PIERRE

Des sacrifices ? Quels sacrifices ?

CIIAULOTTE

Quels sacrifices ? Et mes cinq cents francs ?

PIERRE

Quels cinq cents francs ?

CHARLOTTE

Les cinq cents francs qui me sont venus de mon oncle. Je ne te les ai pas donnés ?

PIERRE

Pardon ! prêtés !...

CHARLOTTE

Prêtés, si tu aimes mieux.

PIERRE

Je tiens à rétablir la vérité. (// commence un récit.) Lorsque...

CHARLOTTE

Tu veux manquer ta classe, décidément ?

Je prendrai l'omnibus.

CHARLOTTE

On va moins vite qu'à pied.

PIERRE

Je prendrai une voiture.

CHARLOTTE

Tu n'es pas déjà si riche.

PIERRE

Ces cinq cents francs...

CHARLOTTE

En avais-tu besoin ?

PIERRE

Mais...

CHARLOTTE

En avais-tu besoin ? Etais-tu dans l'embarras ?

PIERRE

Oui.

CHARLOTTE

Te les ai-je donnés?

Prêtés!

CHARLOTTE

Bien, prêtés, je l'admets.

PIERRE

Oui, mais malgré moi.

CHARLOTTE

Ah!

PIERRE

Mais je les aurais trouvés autre part.

CHARLOTTE

Tu le prétends aujourd'hui.

LES HXNNKTONS 79

PIF.RRIÎ

Et je te les ai rendus...

CHAULOTTK

Je ne dis pas le contraire.

PIEUUE

Le surlendemain.

CHARLOTTE

Ne nous embrouillons pas dans les dates. Tu ne peux pas nier le fait. Eh bien, mon vieux, quand on accepte de l'argent d'une femme et qu'on se croit un monsieur de la haute, on n'a pas le droit, ensuite, de la traiter comme du poisson pourri.

Dans un mois, tu croiras ra'avoir entretenu !

CHARLOTTE, revenant à son idée.

Ah! je ne t'aime pas ! Et l'année dernière, qui t'a soigné pendant que tu as eu la grippe ? qui a passé la nuit à côté de toi, à te donner des potions toutes les demi-heures, comme une sœur de charité ? C'est le peintre, peut-être ?

PIERRE

Non, ce n'est pas le peintre.

CHARLOTTE

Mon cher, lorsqu'on a reçu de ces services-là...

PIERRE

Tes services, tu me les as imposés.

CHARLOTTE

Il fallait te laisser aller à l'hôpital, alors ?

80 LES IIA.VNUTONS

PIERRE

Evidemraent.

CHARLOTTE

Qu'est-ce qu'on aurait pensé de naoi ? J'ai ma fierté, mon cher.

PIERRE

C'est moi qui la paye.

CHARLOTTE, Suivant son idée.

Ah ! tu te plains d'être malheureux ! Je me demande ce que je puis faire de plus pour toi. Tu vis en sauvage, le nez dans tes herbes ou dans tes papiers. Tu me dis un mot chaque fois qu'il te tombe un œil.

PIERRE

De quoi veux-tu que je te parle ? Rien de ce qui me plaît ne t'intéresse.

CHARLOTTE

Et toi, est-ce que tu t'intéresses à ce qui me plaît?

PIERRE

Le feuilleton... Les potins de madame Langlois.

CHARLOTTE

Je ne suis pas comme toi. Je ne fais pas ma poire avec les concierges.

PIERRE

Joli langage.

CHARLOTTE

Possible. Si j'avais été élevée comme ta sœur, je ne serais pas là. Est-ce que tu as jamais daigné t'occuper réellement de moi autrement que comme raaî-

tresse ? Enfin, est-ce que tu m'as jamais parlé de ma famille ?

PIERHE

Tu me parles assez souvent de la mienne... Mais, vois-tu, il faut prendre une résolution. [Regard à la montre.) Allons I Ma classe est tout à fait manquée.

CHAULOTTE

Alors ?

PIERRE

On m'aura fait remplacer. [Il pose canne etcliapeau.) Je te disais... oui... Tu as raison: en dehors des scènes quotidiennes, nous ne trouvons rien à nous dire. Quand nous avons fini ces batailles, qui ne cessent que lorsque tu es fatiguée et moi honteux, nous nous résignons à la réconciliation habituelle et nous ne trouvons à faire ensemble qu'une seule chose, toujours la même : tu sais laquelle ?

CHARLOTTE

Il n'y a que ça qui nous réunit..

PIERRE

Eh bien, il faut croire que ce n'est pas suffisant.

CHARLOTTE

Non, et c'est même étonnant comme on peut être des étrangers tout en couchant ensemble.

PIERRE

Alors, il vaut mieux nous séparer.

CHARLOTTE

Tu en parles bien souvent. C'est donc sérieux

Oui.

CHARLOTTE

Tu veux me lâcher. [Subitement.) Tu vas te marier ?

PIERRE

Je suis trop vieux maintenant.

CHARLOTTE

Alors, tu me quittes simplement parce que tu as assez de moi. Tu vas prendre une autre maîtresse. PIERRE, avec éclat.

Ah ! non, alors !

CHARLOTTE, vexée.

Insolent!... Voilà le cas que tu fais de moi. C'est tout ce que je vaux pour toi !... Ah ! si je m'attendais à cela!... Et pour quand, cette séparation ?

PIERRE

Mon Dieu, le plus tôt sera le mieux.

CHARLOTTE

Aujourd'hui?

Ou demain...

C'est trop fort.

PIERRE

CHARLOTTE

PIERRE

Aujourd'hui serait préférable.

Depuis cinq ans que nous nous connaissons, depuis un an que nous vivons ensemble, voilà l'amour que tu as pour moi !

LES HANNKTONS 83

PIERRE

Toi, ra'as-tu jamais aimé, seulement T

CHARLOTTE

Eh bien, cette fois, tu ne m'accuseras pas de mensonge : non I

PIERRE

Je veux espérer que tu mens encore.

CHARLOTTE

Jamais, pourtant, tu n'as eu une aussi belle occasion de me croire.

PIEftRE

Pourquoi m'as-tu cédé, alors?

CHARLOTTE

Ah ! je l'en prie, ne me force pas à parler sérieuse ment.

PIERRE

Tu n'en es pas capable.

CHARLOTTE

Non.

Tu sais ce que valent les femmes qui se donnent sans amour.

CHARLOTTE

Non, mon vieux, non ! Pas de phrases, pas de mélo, pas de tragédie... Notre petite histoire ne peut pas être tragique... Et pas de grands mots, ils ne seraient pas à leur place ! Tu me feras peut-être rire, tu me feras peut-être pitié : tu ne me feras pas peur.

PIEKRE

PouP'T'îoi m'as-tu cédé, si tu ne m'aimais pas ?

CHARLOTTE

Tu Tas déjà demandé.

PIERRE

Réponds...

CHARLOTTE

Tu voudrais m'entendre avouer que j'ai été séduite par ton beau physique ou par ta situation. Non, mon petit. Si tu m'as eue, c'est que, lorsque je t'ai rencontré... c'était la morte-saison.

PIERRE

Pendant le chômage, tu avais besoin d'une compagnie ?

CHARLOTTE

Pas raêine. D un porte-monnaie.

PIERRE

Pour tes l'ubans ?

CHARLOTTB

Pour mon pain.

PIERRE

Alors, tu devrais avoir pour moi de la reconnaissance.

CHARLOTTE

Est-ce par bonté que lu m'as prise ?

PIERRE

Qui me dit que tu ne me mens pas? Tu m'as toujours menti.

CHAH LOTTE

Il a bien fallu... Depuis le début, ça a été indispensable... Tiens... la première fois que tu m'as parlé, je t'ai dit que j'avais déjà eu un amant. C'était faux.

PIERHE

Tu ne peux te résoudre à dire la vérité, même quand elle t'est favorable. .

CHARLOTTE

Je t'ai affirmé que j'avais déjà eu un amant, parce que les hommes pratiques comme toi ne veulent pas qu'on puisse leur reprocher, plus tard, d'avoir été le premier. Ça leur fait peur. Un, déjà, m'avait refusée parce que j'avais eu la sottise de lui dire que j'étais sage. Etre le second ou le troisième, ça les tranquillise : ils y voient d'avance une excuse pour le lâchage prévu. Le mensonge, c'est la seule défense des femmes.

Tu as fait pis que de me mentir. Tu m'as trompé, je le sais.

CHARLOTTE

Oublie-le.

PIERRE

Je ne peux plus : toute la maison le sait aussi.

CHARLOTTE

Tu veux bien être trompé : tu ne veux pas être ridicule.

PIERRE

Peut-être.

CHARLOTTE

Voilà ce c|ue tu appelles l'amour.

PIERRE

L'amour.., c'est du propre, ce que nous en avons fait.

CHARLOTTE

Parle pour toi.

PIERRE

Pour nous deux... Penser que nous nous disons cela et que, cette nuitencore...

Oui, nous nous disions : « Je t'aime »...

PIERRE

On dit : « Je t'aime » et on n'aime que soi. {Après un silence.) Situ voulais me jurer, mais sérieusement, que tout s'est borné, entre Brochotet toi, à des plaisanteries plus ou moins permises et que tu ne le reverras plus... nous pourrions déménager et essayer encore de vivre ensemble tout de même.

CHARLOTTE

Je... [La porte du fond s'oiwre. On voit paraître Phrasie entrant de dos, et penchée^ traînant une malle quelle amène en scène.)

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