SCÈNE V CHARLOTTE, PIERRE
CHARLOTTE
Tu sais que ça ne va pas durer ?
PIERRE
Tant mieux.
CHARLOTTE
Tu m'as traitée, là, tout à l'heure, d'une façon que je n'oublierai jamais... Et devant Isabelle, encore ! Alors, ça ne te fait rien qu'on m'insulte, ça ne t'émeut pas, ça ne t'indigne pas? Isabelle en était honteuse pour moi.
PIERRE, qui a posé sa canne et son chapeau.
Je viens de chez Brochot.
CHARLOTTE
Ah!
PIERRE
Je l'ai rencontré à sa porte. II a fait semblant de ne pas me voir.
CHARLOTTE
Ce n'est pas étonnant. Depuis notre voyage à Fontainebleau, tu lui fais une mine !...
Charlotte, quelqu'un m'a dit que...
CHARLOTTE
Qije quoi ?
PIERRE
Tous les deux...
CHARLOTTE
Tu l'as cru... '
PIERRE
Non...
CHARLOTTE
Tu l'as cru?...
PIERRE
Won... seulement...
CHARLOTTE
Seulement...
PIERRE
Il est venu ici, ce matin, pendant que je n'étais pas là? Ne mens pas. Il est venu ?
CHARLOTTE
Oui.
Tu vas me dire que c'était pour ton chien. «
CHARLOTTE
Non, ce n'était pas pour mon chien.
PIERRE
Je sais que ce n'est pas vrai.-
CHARLOTTE
C'était pour moi.
LES nANM'l'O^'S PIERItK
Ohl
CHARLOTTE
Et j'ai dû le mettre à la porte.
PIERRE
Oh!
CHARLOTTE
Parfaitement.,. Ton ami, ton cherarai, ton vieil ami, ton bon ami... Si je voulais... Si j'avais voulu...
PIERRE
Est-il certain que tu n'aies pas voulu ?...
CHARLOTTE
Je lui ai fait porter une lettre tout à l'heure, par Phrasie, tu peux le lui demander. Je le prie de ne plus reraetlVe les pieds ici. Je lui dis que tu sais tout.
Oui, je sais tout...
CHARLOTTE
Qu'est-ce que tu sais?... Il n'y a rien.
PIERRE
Je vous ai bien vus, dans le wagon, en revenant de F' ntainebleau.
CHARLOTTE
Tu dormais.
PIERRE
Je faisais semblant... Vous ne vous ête^ pas tenu la main, sous la boîte à herboriser?
CHARLOTTE
Tu as levé.
PIEHRE
J'ai VU, je te dis. J'ai vu...
CHARLOTTE
Bon, je l'admets. Tu as vu. Qu'est-ce que cela prouve? C'était en jouant. Et puis...
PIERRE, l'interrompant.
Et dans le bois, pourquoi êtes-vous restés aussi longtemps?
On jouait à cache-cache : nous nous sommes cachés.
PIERRE
Pendant une heure!
CHAH LOTTE
C'était à toi de nous trouver plus tôt. Et puis...
PIERRE
Tu me rends malheureux.
CHARLOTTE, triomphante.
Et puis, quand même, qu'est-ce que je t'avais dit ?
PIERRE
Qu'est-ce que tu m'avais dit?
CHARLOTTE
Tu y croiras, maintenant, aux pressentiments.
PIERRE
Quels pressentiments ?
CHARLOTTE
Je ne t'ai pas pi'évenu que, si tu t'entêtais à me conduire à Fontainebleau, il arriverait malheur à un de nous trois ?
LES HANNETONS J ii
PIERRE
Et il m'est arrivé malheur?
Je ne sais pas, moi! C'est toi qui le dis. [Un temps.) Mais ce n'est pas vrai.
PIERRE
Hélas, ma pauvre enfant! tu as déjà avoué deux fois sans t'en apercevoir !
CHARLOTTE
Ecoute, mon chéri! mon chéri! Je vais tout te raconter depuis le commencement. Seulement, tu me pardonneras, tu le promets?... C'était en jouant.
PIERRE
Puisqu'il est entendu et certain d'avance que je te pardonnerai, ne me raconte rien, va. J'ai peur de ton récit; contente-toi de nier. Je pourrai faire seraljlant de te croire, ce sera moins humiliant.
CHARLOTTE
Tu pourrais me pardonner, parce que tout ce qui s'est passé, ça s'est passé en jouant. Tu ne veux pas que je te raconte. Tu comprendrais. Il m'a tant fait rire. Il était si drôle. Il imitait si bien le chemin de fer. . .
PIERRE
Voilà!... Il sait imiter le chemin de fer, lui! On ne peut pas prévoir tout ce qui peut séduire unt femme. El il y a peut-être encore des jeunes gens de vingt ans qui apprennent la clianson de Fortunio. (// i>a puur sortir.)
CHAH LOTTE
Tu t'en vas ?
PIERUE
Gela vaut mieux.
CHARLOTTE
Tu pourrais bien me parler...
PIERRE
Je serai mieux dans la rue.
CHARLOTTE
Oh ! je sais! Je sais que tu es bien partout, excepté avec moi... Avec moi, tu es malheureux, tu souffres?... Eh bien, va-t'en !
PIERRE
Dehors, en effet, j'ai des moments de répit. Mais ils sont courts, parce que je suis comme un prisonnier échappé qui sait qu'on le reprendra le soir même.
CHARLOTTE
Qu'est-ce qui te force à rentrer dans ta prison?
PIERRE
Si tu crois que je ne songe jamais à ne plus revenir? 11 m'est arrivé d'attendre à la porte l'heure du dîner. Je finis par monter, et, le plus souvent, le lendemain j'arrive à mon travail avec des yeux pas encore séchés et un reste de soupirs dans la poitrine.
CHARLOTTE
Est-ce que je m'amuse, moi, ici, toute seule ? Estce de mon âge, de rester enfermée et de ne voir jamais personne ?
PIKKRE
Si tu m'aimais, ça te paraîtrait tout simple.
CHARLOTTE
Je ne t'aime pas I... c'est un peu dur de m'entendre dire cela après tous les sacrifices que j'ai faits pour toi.
^ PIERRE
Des sacrifices ? Quels sacrifices ?
CIIAULOTTE
Quels sacrifices ? Et mes cinq cents francs ?
PIERRE
Quels cinq cents francs ?
CHARLOTTE
Les cinq cents francs qui me sont venus de mon oncle. Je ne te les ai pas donnés ?
PIERRE
Pardon ! prêtés !...
CHARLOTTE
Prêtés, si tu aimes mieux.
PIERRE
Je tiens à rétablir la vérité. (// commence un récit.) Lorsque...
CHARLOTTE
Tu veux manquer ta classe, décidément ?
Je prendrai l'omnibus.
CHARLOTTE
On va moins vite qu'à pied.
PIERRE
Je prendrai une voiture.
CHARLOTTE
Tu n'es pas déjà si riche.
PIERRE
Ces cinq cents francs...
CHARLOTTE
En avais-tu besoin ?
PIERRE
Mais...
CHARLOTTE
En avais-tu besoin ? Etais-tu dans l'embarras ?
PIERRE
Oui.
CHARLOTTE
Te les ai-je donnés?
Prêtés!
CHARLOTTE
Bien, prêtés, je l'admets.
PIERRE
Oui, mais malgré moi.
CHARLOTTE
Ah!
PIERRE
Mais je les aurais trouvés autre part.
CHARLOTTE
Tu le prétends aujourd'hui.
LES HXNNKTONS 79
PIF.RRIÎ
Et je te les ai rendus...
CHAULOTTK
Je ne dis pas le contraire.
PIEUUE
Le surlendemain.
CHARLOTTE
Ne nous embrouillons pas dans les dates. Tu ne peux pas nier le fait. Eh bien, mon vieux, quand on accepte de l'argent d'une femme et qu'on se croit un monsieur de la haute, on n'a pas le droit, ensuite, de la traiter comme du poisson pourri.
Dans un mois, tu croiras ra'avoir entretenu !
CHARLOTTE, revenant à son idée.
Ah! je ne t'aime pas ! Et l'année dernière, qui t'a soigné pendant que tu as eu la grippe ? qui a passé la nuit à côté de toi, à te donner des potions toutes les demi-heures, comme une sœur de charité ? C'est le peintre, peut-être ?
PIERRE
Non, ce n'est pas le peintre.
CHARLOTTE
Mon cher, lorsqu'on a reçu de ces services-là...
PIERRE
Tes services, tu me les as imposés.
CHARLOTTE
Il fallait te laisser aller à l'hôpital, alors ?
80 LES IIA.VNUTONS
PIERRE
Evidemraent.
CHARLOTTE
Qu'est-ce qu'on aurait pensé de naoi ? J'ai ma fierté, mon cher.
PIERRE
C'est moi qui la paye.
CHARLOTTE, Suivant son idée.
Ah ! tu te plains d'être malheureux ! Je me demande ce que je puis faire de plus pour toi. Tu vis en sauvage, le nez dans tes herbes ou dans tes papiers. Tu me dis un mot chaque fois qu'il te tombe un œil.
PIERRE
De quoi veux-tu que je te parle ? Rien de ce qui me plaît ne t'intéresse.
CHARLOTTE
Et toi, est-ce que tu t'intéresses à ce qui me plaît?
PIERRE
Le feuilleton... Les potins de madame Langlois.
CHARLOTTE
Je ne suis pas comme toi. Je ne fais pas ma poire avec les concierges.
PIERRE
Joli langage.
CHARLOTTE
Possible. Si j'avais été élevée comme ta sœur, je ne serais pas là. Est-ce que tu as jamais daigné t'occuper réellement de moi autrement que comme raaî-
tresse ? Enfin, est-ce que tu m'as jamais parlé de ma famille ?
PIERHE
Tu me parles assez souvent de la mienne... Mais, vois-tu, il faut prendre une résolution. [Regard à la montre.) Allons I Ma classe est tout à fait manquée.
CHAULOTTE
Alors ?
PIERRE
On m'aura fait remplacer. [Il pose canne etcliapeau.) Je te disais... oui... Tu as raison: en dehors des scènes quotidiennes, nous ne trouvons rien à nous dire. Quand nous avons fini ces batailles, qui ne cessent que lorsque tu es fatiguée et moi honteux, nous nous résignons à la réconciliation habituelle et nous ne trouvons à faire ensemble qu'une seule chose, toujours la même : tu sais laquelle ?
CHARLOTTE
Il n'y a que ça qui nous réunit..
PIERRE
Eh bien, il faut croire que ce n'est pas suffisant.
CHARLOTTE
Non, et c'est même étonnant comme on peut être des étrangers tout en couchant ensemble.
PIERRE
Alors, il vaut mieux nous séparer.
CHARLOTTE
Tu en parles bien souvent. C'est donc sérieux
Oui.
CHARLOTTE
Tu veux me lâcher. [Subitement.) Tu vas te marier ?
PIERRE
Je suis trop vieux maintenant.
CHARLOTTE
Alors, tu me quittes simplement parce que tu as assez de moi. Tu vas prendre une autre maîtresse. PIERRE, avec éclat.
Ah ! non, alors !
CHARLOTTE, vexée.
Insolent!... Voilà le cas que tu fais de moi. C'est tout ce que je vaux pour toi !... Ah ! si je m'attendais à cela!... Et pour quand, cette séparation ?
PIERRE
Mon Dieu, le plus tôt sera le mieux.
CHARLOTTE
Aujourd'hui?
Ou demain...
C'est trop fort.
PIERRE
CHARLOTTE
PIERRE
Aujourd'hui serait préférable.
Depuis cinq ans que nous nous connaissons, depuis un an que nous vivons ensemble, voilà l'amour que tu as pour moi !
LES HANNKTONS 83
PIERRE
Toi, ra'as-tu jamais aimé, seulement T
CHARLOTTE
Eh bien, cette fois, tu ne m'accuseras pas de mensonge : non I
PIERRE
Je veux espérer que tu mens encore.
CHARLOTTE
Jamais, pourtant, tu n'as eu une aussi belle occasion de me croire.
PIEftRE
Pourquoi m'as-tu cédé, alors?
CHARLOTTE
Ah ! je l'en prie, ne me force pas à parler sérieuse ment.
PIERRE
Tu n'en es pas capable.
CHARLOTTE
Non.
Tu sais ce que valent les femmes qui se donnent sans amour.
CHARLOTTE
Non, mon vieux, non ! Pas de phrases, pas de mélo, pas de tragédie... Notre petite histoire ne peut pas être tragique... Et pas de grands mots, ils ne seraient pas à leur place ! Tu me feras peut-être rire, tu me feras peut-être pitié : tu ne me feras pas peur.
PIEKRE
PouP'T'îoi m'as-tu cédé, si tu ne m'aimais pas ?
CHARLOTTE
Tu Tas déjà demandé.
PIERRE
Réponds...
CHARLOTTE
Tu voudrais m'entendre avouer que j'ai été séduite par ton beau physique ou par ta situation. Non, mon petit. Si tu m'as eue, c'est que, lorsque je t'ai rencontré... c'était la morte-saison.
PIERRE
Pendant le chômage, tu avais besoin d'une compagnie ?
CHARLOTTE
Pas raêine. D un porte-monnaie.
PIERRE
Pour tes l'ubans ?
CHARLOTTB
Pour mon pain.
PIERRE
Alors, tu devrais avoir pour moi de la reconnaissance.
CHARLOTTE
Est-ce par bonté que lu m'as prise ?
PIERRE
Qui me dit que tu ne me mens pas? Tu m'as toujours menti.
CHAH LOTTE
Il a bien fallu... Depuis le début, ça a été indispensable... Tiens... la première fois que tu m'as parlé, je t'ai dit que j'avais déjà eu un amant. C'était faux.
PIERHE
Tu ne peux te résoudre à dire la vérité, même quand elle t'est favorable. .
CHARLOTTE
Je t'ai affirmé que j'avais déjà eu un amant, parce que les hommes pratiques comme toi ne veulent pas qu'on puisse leur reprocher, plus tard, d'avoir été le premier. Ça leur fait peur. Un, déjà, m'avait refusée parce que j'avais eu la sottise de lui dire que j'étais sage. Etre le second ou le troisième, ça les tranquillise : ils y voient d'avance une excuse pour le lâchage prévu. Le mensonge, c'est la seule défense des femmes.
Tu as fait pis que de me mentir. Tu m'as trompé, je le sais.
CHARLOTTE
Oublie-le.
PIERRE
Je ne peux plus : toute la maison le sait aussi.
CHARLOTTE
Tu veux bien être trompé : tu ne veux pas être ridicule.
PIERRE
Peut-être.
CHARLOTTE
Voilà ce c|ue tu appelles l'amour.
PIERRE
L'amour.., c'est du propre, ce que nous en avons fait.
CHARLOTTE
Parle pour toi.
PIERRE
Pour nous deux... Penser que nous nous disons cela et que, cette nuitencore...
Oui, nous nous disions : « Je t'aime »...
PIERRE
On dit : « Je t'aime » et on n'aime que soi. {Après un silence.) Situ voulais me jurer, mais sérieusement, que tout s'est borné, entre Brochotet toi, à des plaisanteries plus ou moins permises et que tu ne le reverras plus... nous pourrions déménager et essayer encore de vivre ensemble tout de même.
CHARLOTTE
Je... [La porte du fond s'oiwre. On voit paraître Phrasie entrant de dos, et penchée^ traînant une malle quelle amène en scène.)