‹ Les hannetons; comédie en trois actesChapitre 20 sur 33 · PIERRE, LE MONSIEUR, LE PÈRE LANGLOIS PIERRE · texte numérisé non relu

PIERRE, LE MONSIEUR, LE PÈRE LANGLOIS PIERRE

Gardez cette lettre, père Langlois, et rendez-la au facteur qui vous l'a donnée. Je n'en veux pas. Et je refuserai également toutes celles que cette personne m'enverra. Depuis trois jours qu'elle est partie, j'ai repoussé avec la même énergie quatre petits bleus, deux cartes postales, trois lettres simples et une lettre recommandée. Je continuerai sans violence et sans faiblesse. [Au monsieur.) Vous ne me connaissiez pas ?

Vous pourriez accepter ces correspondances et ne pas les lire.

PIERUE

Je ne veux pas m'exposer à la tentation Et, si j'y cédais, je serais peut-être trop irrité par les injures qui m'y sont certainement prodiguées.

LE PÈRE LANGLOIS

Ôlil à en juger par le ton des cartes postales, je puis vous garantir...

PIERRE

Vous les avez donc lues ?

LE PÈRE LANGLOIS, étonné.

Si l'on ne lisait pas les cartes postales, alors 1

PIERRE

iisez donc mes cartes postales, père Langlois, et ne les racontez pas. Autre chose. Elle a oublié ici une bonne partie de ce qui lui appartient. Priez votre femme de monter en faire un paquet.

LE PÈRE LANGLOIS

Non, monsieur. Nous ne faisons pas ces sortes de commissions.

PIERRE

Ça n'empêchera rien. J'emballerai cela moi-même...

LE PÈRE LANGLOIS

Je ne peux pas vous en empêcher. (// sort.) PIERRE, i/'ès à son aise, au monsieur.

Voyez-vous, mon cher monsieur, c'est une question d'énergie. Quand vous êtes bien décidé à rompre, il faut rompre. II suffît d'un peu de volonté.

LE MONSIEUR

Je vous admire.

piEunft Je vous le répèle. En m'ouvrant les yeux, vous m'avez rendu un grand service. A charge de revanche,

LE MONSIEUR

Oh! moi, je n'espère plus rien de ce côté.

PIERRE

Vous avez trop attendu ?

LE MONSIEUR

Non.

PIERRE

Comment cela?

LE MONSIEUR

J'ai été... ce que vous êtes.

PIERRE

Pardon... ce que je fus.

Oui... Ça ne m'a avancé à rien : j'ai pardonné.

PIERRE

Je ne comprends pas qu'on pardonne ces choses-là.

LE MONSIEUR

Moi non plus. (£/«, temps.) Vous ne regrettez rien encore?

PIERRE

Demandez à un prisonnier évadé, à un forçat libéré, à un martyr échappé aux tortionnaires, à un damné sorti de l'enfer, s'ils ont le désir de retourner au caciiot, au hagne, au chevalet, aux flammes, mais ne me demandez pas si je regrette mon esclavage.

LE MONSIEUR

Vous avez de la liltéralure.

piERUE, modeste.

Non. Mais la vivacité d'un sentiment conduit à l'éloquence.

LE MONSIEUR

Rien ne dit que vous ne la rappellerez pas...

PIERRE

Laissez-moi rire.

LE MONSIEUR

Si elle revenait, si elle se jetait à vos genoux, en pleurant...

Je me suis fait un cœur de roc... Croyez-vous qu'elle n'ait pas déjà employé tous les moyens... Vous auriez pu la voir, lorsqu'elle est partie, suppliante et domptée. J'ai opposé à ses sanglots et à ses cris la plus froide impassibilité.

LE MONSIEUR

Vous ne savez pas ce qu'elle est devenue ?

PIERRE

Elle m'a écrit. J'ai refusé ses lettres. Elle est venue pleurer chez le concierge. Elle m'a menacé de suicide.

LE MONSIEUR, 7'iant.

C'est un vieux moyen. Elle vous croit plus simple que vous ne l'êtes. ^

PIERRE

Ah! je viens de passer cinq années qui m'ont mûri, je vous le jure.

LES liANNKTONS 07

LE MONSIEUK

Les années de compagne comptent double.

PIEHRE

Il me semble que je reviens de voyage. Je suis allé retrouver des amis que j'avais perdus de vue. Je me suis promené aux heures où jadis cela m'était défendu. J'ai été m'asseoir à la terrasse d'un café d'oîi j'ai regardé les petites femmes... les petites femmes des autres; j'ai laissé passer l'heure du dîner ; j'ai eu l'exquise sensation d'être en retard, sans avoir peur de la scène et de la bouderie. J'ai mangé de la choucroute qu'elle me défendait pour mon estomac, j'ai bu de la bière qui m'était aussi interdite ; le résultat a été une indigestion, c'est vrai, mais comme elle n'était pas là pour me répéter : « Je t'avais prévenu », je n'en ai pas souffert. Je suis rentré à deux heures du matin et je me suis couché dans mon lit tout seul, en grenouille, une jambe ici et l'autre là-bas avec un oreiller sous ma tête et le second dans mes bras.

LB MONSIEUR, Se levant.

Vous manquez de générosité à mon égard.

PIEURE

Et la joie de retrouver les vieux camarades! J'arrivais les bras ouverts, et certains me faisaient d'abord grise mine parce qu'ils ne me reconnaissaient pas... D'où viens-tu ? Me l'a-t-on demandé, d'où je venais 1 Kt quand j'avais fini de raconter mon histoire, je voyais sur le visage de beaucoup une ombre passer, je voyais leurs yeux se détourner pour cacher un méchant regard d'envie et pour dissimuler la grimace

rageuse que leur arrachait le contact de la chaîne dont je venais de leur faire sentir le poids. Je vous demande pardon.

LE MONSIEUR

Vous avez dû éprouver là bien du plaisir.

PIERRE

Sur le boulevard, je marchais en bombant la poitrine et en jouant de la canne. Je déplaçais plus d'air que les autres, et je suis arrivé à mon école bien avant rheure de ma classe, avec des devoirs consciencieusement corrigés. Les pauvres petits bougres n'y comprenaient plus rien et cette justice inattendue les a même un peu gênés. Il était temps de redevenir exact, on allait prendre contre moi, m'a dit le préfet des études, des mesures de la dernière rigueur... Et, tous les dimanches, je vais aller à FontaiD-sbleau.

LE MONSIEUR

Vous vous en fatiguerez.

PIEURB

-Ou plutôt... non, je n'irai pas à Fontainebleau... Mais je n'irai pas à Ville-d'Avray... et je m'assois sur la table, et si ça m'amuse, je mets mes pieds sur le canapé. Ne cherchez pas à comprendre. Je suis un homme heureux... Et le mois prochain... le mois prochain, ce sont les vacances... Alors. Tenez. [Tirant une enveloppe de la poche intérteure de son i'eston.) Savez-vous ce qu'il y a là-dedans?... Deux beaux billets décent francs!... Deux cents francs que j'ai économisés sou à sou, en cachette, sur mon tabac et mes omnibus... afin de me payer un voyage en Bre-

tagne, où il y a des fougères extraordinaires... Eh bien, le mois prochain, avec cet argent-là, je m'en irai gentiment, tout seul, prendre un billet de bains de mer... Et, ce voyage qu'elle m'a empêché de faire, je le ferai sans elle... Sans elle! Vous ne pouvez pas savoir ce qu'il y a de douceur dans ces deux mots. [Il serre son enveloppe avec soin.)

LE MONSIEUR

Vous êtes agaçant !

PIERRE

Excusez-moi.

LE MONSiEun, joyeux.

On a frappé... Je parie que c'est elle'

Non.

LE MONSIEUR

C'est elle <{ui vient vous chercher...

PIERRE

Non. Je vous dis.

LE MONSIEUR

Vous êtes tout ému... {On frappe de nouveau.)

PIERl'.E

Entrez...

LE MONSIEUR

Je vous laisse. ( Il se dirige vers la porte, y rencontre Brochot qu'il salue et sort.)

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