‹ Les hannetons; comédie en trois actesChapitre 21 sur 33 · SCENE II · texte numérisé non relu

SCENE II

PIERRE, BROGHOT. Brochot est assez penaud. Il a, un petit paquet à la main.

BROCHOT

Bonjour.

PIERRE

Qu'est-ce que tu viens faire ici ?

J'ai appris que tu étais seul... Alors, ''idée m'est venue de monter te dire bonjour.

PIERRE

Tu as un rude toupet.

BriOCJfOT

Gomme elle n'est plus avec toi, j'ai pensé que tu n'avais plus de rancune contre moi au sujet de ce qui est arrivé. Mon amitié...

PIERRE

Tu oses parler de ton amitié ?

BROCHOT

Je te prie de croire, mon cher ami, que ma faute ne l'a pas diminuée !

PIERRE

Est-ce que je dois te dire merci? Te féliciter ?

BROCHOT

Je ne te le demande pas.

PIERRE

Fourbe, tartufe, voleur 1

RROCHOT, humble.

Pierre, ménage tes expressions, je t'en supplie.

PIERRE

Ce n'est pas vrai, ce que je dis ?

Dans tous les cas, notre vieille camaraderie devrait te rendre moins brutal.

< PIERRE

Elle ne t'a pas rendu plus scrupuleux...

BROCHOT

Tout ça, mon bon Pierre, je me le suis déjà dit : ce n'est pas la peine de me le répéter. Tu me fais du chagrin et lu t'énerves, voilà tout. Tu sais bien que ça ne vaut rien pour ta santé.

PIERRE

Et si j'étais allé te flanquer une volée, comme j'en avais envie.

BROCnOT

Pourquoi ne l'as-tu pas fait? Tu as toujours été plus fort que moi. Au collège tu me battais souvent. Te rappelles-tu ?

PIERRE

Canaille !

BROCHOT

Tu étais plus vigoureux que moi, et cependant je t'ai défendu, une fois, contre un grand.

Fripouille!

BROCHOT

Tu ne me laisses pas parler.

PIERRE

Judas !

niîOCHOT

Jamais je ne t'ai donné une plus grande preuve d'amitié qu'en ce moment. Je te permets ce que je ne permettrais à personne,

PIERRE

J'ai beau te regarder, je ne puis deviner ce qui l'a séduite en toi. Ce n'est pas ta beauté... ce n'est pas ton esprit.

BROCHOT

Ecoute...

PIERRE

Alors, quoi?... J'y suis!...

BROCHOT

Je viens te demander pardon.

PIERRE

Je te pardonnerai à une condition.

BROCHOT

Dis-la.

PIERRE

Tu vas m'apprendre à imiter le chemin de ^-"' ,

Qu'est-ce que tu veux dire .•'

LES HANNETONS i03

PIERRE

Mon éducation a été négligée. Je ne pratique pns cet art d'agrément, je rae trompe : cet art d'utiJité, de grande utilité. Apprends-moi à imiter le chemin de fer, à être comique, un peu grotesque. Grâce à cela, si, un jour, je veux trahir un ami, j'aurai ce qu'il faut pour plaire à sa femme. C'est ainsi que tu as eu les bonnes grâces de Charlotte, elle me l'a avoué. Allons! donne-moi ma première leçon. Fais: hou, hou, et tchi, tchi ; j'aurai plaisir à voir un séducteur en exercice.

BROCHOT

Tu n'es pas gentil : tu te moques de moi.

PIERRE

Non. Elle m'a déclaré, je te répète, que c'était là ton plus grand mérite. Et, en effet, tu es laid...

BROCHOT

Je ne dis pas que je suis beau.

PIERRE

Ne le dis pas. Tu es laid.

BROCHOT

Comme tout le monde.

PIERRE

Non. Tu es vilain, vilain.

Pas plus que toi.

PIERRE

Si, regarde-toi dans la glace. Tuas le nez ridicule, l'œil hébété et la bouche inexpressive.

lû'l LES HANNETONS

BROCHOT

Tu n'as pas fini I

PIERRE

Ce n'est donc pas ton physique qui a fait de toi un conquérant. Est-ce ton esprit ? Tu n'en as pas. Tu l'as remplacé par ce genre de bêtise qu i plaît aux dames. '

BROCHOT

Je ne suis pas plus idiot que toi.

PIERRE

Tu l'es considérablement plus. Si tu pouvais voir, en cette minute, ton air ahuri, vexé et stupide, tu t'achèterais un masque. Je te jure que tu t'achèterais un masque.

BROCHOT

Oh ! mais tu m'agaces, à la fin !

PIERRE

Admirable ! Tu as supporté que je t'appelle canaille et Judas, mais tu te fâches quand je critique ta beauté.

Pierre, en voilà assez !

PIERRE

Tu te crois un don Juan. Tu veux être aimé. Qui sait, tu es peut-être devenu amoureux d'elle...

BROCHOT ■

C'est possible.

PIERRE

Et tu sens bien que moins tu paraîtras justifier un

LES UANNKTONS 105

caprice, et plus sa conduite, à elle, ressemblera à celle d'une grue I

BROCHOT

Je te défends de l'insulter.

PIERRE

Répète un peu ?

BROCHOT

Tu te conduis comme un goujat.

PIERRE

Je vais te mettre à la porte par les épaules, tu sais bien... Va donc la retrouver, vous ferez un joli couple. Ton honneur et le sien sont du même tonneau !

BROCHOT

Tu ne vaux pas mieux que moi.

Quand tu es arrivé ici, tu n'avais pas d'ami, pas de maîtresse. Tu as espéré y trouver les deux à la fois. Ah ! Ça t'a paru bon de t'asseoir à une table d'amitié ; ça t'a paru désirable, une fille jeune et honnête. Ça te changeait de tes conquêtes d'une heure et d'une thune. Tu n'avais pas de liaison: par économie! Tu étais fatigué de n'embrasser que des demoiselles de carrefour, et, volontairement, délibérément, tu acceptais cela ; tu t'étais résigné à ces plaisirs d'hôtel borgne par pur égoïsrae, pour ne pas te créer de soucis, pour arranger ta vie... Allons ! c'est toi qui me l'as avoué !

BROCHOT

Possible ! Mais c'est pour la même raison que tu ne t'es pas marié. Rappelle-toi tes confidences.

PIERRE -

Je ne me suis pas insinué dans la maison d'un ami pour lui voler sa femme, moi !

BROCHOT

On ne vole que les femmes qui ne sont pas

aimées.

PIERRE

Je ne l'aimais pas?

BROCHOT

Non ! Tu aimais sa peau, voilà tout. Elle était ta maîtresse, pas ta compagne.

Ça me suffisait,

BROCHOT

Ça ne lui suffisait pas 1 Tu l'as prise pour ton plaisir, rien que pour cela.

PIERRE

Gomme elle m'a pris pour mon argent !

BROCHOT

Parfaitement! Voilà ce qu'il y a eu au début de votre liaison. Ne t'étonne donc pas de ce qui a suivi... Et il en est dans ton cas, qui sont encore plus mal partagés que toi.

PIERRE

Je ne vois pas bien ce qui me manque, après la promenade à Fontainebleau.

BROCHOT

Ce qui s'est passé à Fontainebleau, c'est ma faute...

PIERRE

Et la sienne.

BROCHOT

Elle ne voulait d'abord que te rendre jaloux.

PIERRE

Pour me fâcher avec toi, j'ai bien deviné. Elles ont l'horreur de l'ami.

Parce qu'elles ont peur de son influence. Je t'assure, c'est moi le plus coupable.

PIERRE

Ne fais pas le généreux : vous vous valez... Est-ce que je ne l'ai pas vue te faire des agaceries ?

BROCHOT

Oui. A Fontainebleau, c'est ainsi que l'aventure a commencé. Charlotte ne croyait pas aller plus loin, je te le jure... Mais moi, à la fin, j'ai perdu la tête... et alors... A ma place, tu en aurais fait tout autant, avoue-lel... Tu ne réponds pas parce que tu sais que c'est vrai... Les hommes, on est tous des cochons.

PIERRE

Tu as peut-être raison.

BROCHOT

Seulement, les femmes, c'est aussi de singuliers animaux... Tu l'aimes toujours, hein?

PIERRE

UROCHOT

Tu ne l'aimes plus 1

PIERRE

Non.

BROCHOT

Vrai?

Je te l'affirme avec tranquillité.

BROCHOT

Alors, ce n'est pas toi le plus malheureux. Tu vas te moquer de moi. Tant pis. Il n'y a que toi qui puisses me comprendre. Je suis amoureux d'elle comme un imbécile. Je ne savais pas ce que c'était d'être amoureux. C'est une vraie maladie. Je ne dors plus ; je mange mal, j'ai des battements de cœur. Je ne pense qu'à elle...-

PIERRE

Eh bien, elle est libre...

BROCHOT

Elle ne veut pas de moi.

PIERRE

Elle te l'a dit? Tu l'as donc revue?

BROCHOT

Elle est venue chez moi.

PIERRE

Ah 1 ah 1

BROCHOT

Pas pour ce que tu crois. Lorsqu'elle m'a ea aj)pris que vous étiez séparés, j'ai voulu évoquer de-

vant elle le souvenir de ce qui s'était passé entre nous. Elle a d'abord feint de lavoir oublié, avec une telle assurance, une telle candeur, que je me suis demandé pendant un moment si je n'avais pas rêvé, ou si je ne devenais pas fou. Elle n'est tout de même pas ordinaire, tu sais.

PIERRE

Je sais.

BROCnOT

Ensuite... elle s'est répandue en injures contre moi. Elle m'a dit que j'étais cause de son malheur, et je suis certain qu'elle a eu envie de me battre.

PIERRE

Déjà!... continue, tu m'intéresses.

BROCHOT

Je l'ai priée, suppliée. Je crois même que j'ai été assez bête pour pleurer devant elle... Sommes-nous naïfs, hein ? mon pauvre vieux ?

PIERRE

Oui, assez.

BROCHOT

C'est toi qu'elle aime.

PIERRE

Elle t'a chargé de venir me le dire ?

BROCHOT

Oui...

PIERRE

Elle est folle... c'est toi qu'elle choisit!... Après ce qu'elle a fait !

Voilà : les femmes n'y attachent pas autant d'importance que nous,

PIERRE

De là le malentendu 1

BROCHOT

Elle ne t'a jamais aimé comme en ce moment, ou plutôt, elle t'aime depuis que tu Tas renvoyée. Elle m'a tout raconté dans un torrent de larmes et au bord d'une crise de nerfs. Jamais, cependant, je n'aurais osé venir te supplier, de sa part, de reprendre la vie commune ; mais, ce matin, j'ai reçu d'elle une lettre.

PIERRE

Oui, elle a la manie d'écrire des lettr'îs.

BROCHOT

... Une lettre désespérée. Elle parle de suicide.

PIERRE

Ce n'est pas la première fois.

BROCHOT

La voici. Lis-la.

PIERRE

Je m'y refuse nettement.

BROCHOT

Tu devrais pardonner.

Je pardonne, si tu veux.

BROCHOT

Tu devrais la reprendre.

PIERRR

Jamais.

BBOCnOT

Tu ne peux pas rester seul.

PIRRHE

Je vais toujours essayer, et faire un joli petit voyage en Bretagne.

BROCHOT

Je t'assure, tu devrais la reprendre.

PIERRE

Et retourner à la campagne avec toi ?

BROCHOT

Oh ! moi...

PIERRE

Eh bien ?...

r.ROCHOT

Moi, je vais quitter Paris. Je suis trop malheureux. C'est pour toute ma vie, vois-tu. Je le lui ai dit : elle s'en moque. Elle ne pense qu'à toi... Tu avais raison, je ne suis qu'un imbécile... Mais qu''êst-ce qu'elles ont donc, qu'est-ce qu'elles ont donc pour nous rendre aussi lâches, aussi misérables !... Je te dis : jamais, jamais, je n'ai éprouvé ce que j'éprouve. Alors, je m'en vais... Adieu... Je t'avais apporté mon morbidiculus de Van Tieghem.

PIERRE

Tu te dessaisis de cet exemplaire unique?

BROCHOT

Pour toi, oui.

BROCHOT

Merci.

Adieu !

PiERVi'E, lui donnant la main.

Pauvre bougre !

BROCHOT, revenant.

Je t'assure que tu devrais la reprendre... [Par la porte ouverte, entre Isabelle très émue.)

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