SCÈNE V CHARLOTTE, PIERRE
PIERRE
Ce vieux Brochot !
CHARLOTTE
C'est un âne.
PIERRE
Qui ça ?
CHARLOTTE
Ton médecin.
Le vétérinaire ?
CHARLOTTE
Oui.
PIEKRE
Comment le sais-tu?
CHARLOTTE
Heureusement que je ne l'ai pas fait faire, sa potion,
PIERRE
Pourquoi ?
CHARLOTTE
Ça le tuait.
PIERRE
Qui ça? Bijou? La moumoute à sa mémère?
CHARLOTTE
Oui.
PIERRE
Qui te l'a dit?
CHARLOTTE
J'en suis certaine.
PIERRE
Mais qui te l'a dit?
Quelqu'un qui s'y entend mieux que lui.
PIERRE
Qui?
CHARLOTTE
Tu ne le connais pas.
PIERRE
Ça ne fait rien.
26 LBS HANNETONS
CHARLOTTE
Ne t'asseois pas sur la table. Un étudiant en pharmacie que j'ai rencontré. C'est le cousin de mon amie qui est mariée.
PIERRE
Quelle amie ?
CHARLOTTE
Celle qui a des propriétés dans le Midi, qui est la femme d'un journaliste. Tu te rappelles ?...
PIERRE
En effet, tu m'as parlé d'elle. Une amie de pension ?
CHARLOTTE
Fille d'un capitaine de vaisseau. Il faudx^a que je lui écrive pour lui demander de ses nouvelles.
Son cousin ne t'en a pas donné ?
CHARLOTTE
Quel cousin?... Ah! oui... Il n'en avait pas reçu depuis longtemps.
PIERRE
Chérie ?
CHARLOTTE
Chéri ?
PIERRE
Tu n'as pas rencontré de cousin.
CHARLOTTE
Je te jure.
PIERRE, avec autorité.
Tu n'as pas rencontré de cousin.
CHARLOTTE
Et après ? D abord, il a une figure qui ne me revient pas, ton vétérinaire. J'ai montré son ordonnance à madame Langlois.
PIERRE
La concierge ?
CHARLOTTE
Elle a été garde- malade.
Tu m'en diras tant.
CHARLOTTE
Je ne veux plus qu'il voie Bijou.
PIERRE
Pourquoi as-tu acheté la valise, alors ?
CHARLOTTE
Tiens, c'est vrai ; ce n'était pas la peine. (/Ic^ec éclat.) Et puis, je ne veux pas aller à Fontainebleau, je veux aller à VilIe-d'Avi-ay.
PIERRE
Nous irons à Fontainebleau cependant.
CHARLOTTE
Pas moi.
PIERRE
Alors, j'irai seul.
CHARLOTTE
Avec ton nouvel ami, le vétérinaire ?
PIERRE
Avec mon vieil ami Brochot.
CHARLOTTE
Courir dans les herbes ?
. Tu l'as dit.
CHARLOTTE
Comme deux jolis petits espiègles ?
PIERRE
Qui sortent sans leur mère.
CHARLOTTE
C'est moi, la mère ? J'aurais plutôt l'âge d'être ta fille, mon vieux.
PIERRE
Ecoute, Lolotte. La journée est passée aux trois quarts. Nous n'avons pas eu de scène depuis hier soir. Gomme je vais sortir, il y a des chances pour que nous atteignions l'heure du dîner sans nous disputer et, qui sait ! nous passerions peut-être ainsi vingt-quatre heures sans que l'un de nous deux ail pleuré. Ce serait très beau, parce que c'est rare. Tâchons que ce soit. Mets-toi bien dans la tête que j'irai à Fontainebleau, avec Brochot, et que tu ne m'en empêchei'as pas, quand bien même je devrais te laisser à la maison J'y suis fermement résolu. Ne crie pas, ne menace pas, ne supplie pas, ne t'énerve pas, ce serait en pure perte. C'est compris ?
CHARLOTTE, après un long regard, et sentant l'inutilité d'insister pour le moment.
Oui. {Un silence.) Mon chéri, comme lu me parles durement I... Je crois bien que tu ne m'aimes plus.
PIERRE
Encore I
Depuis quelque temps, tu n'es plus aussi gentil avec moi.
PIERRE
Ce n'est pas la vérité.
CHARLOTTE
Qu'est-ce que je t'ai fait ?
PIERRE
Mais, rien.
CHARLOTTE
Enfin, est-ce que je te trompe, dis?
PIERRE
Non. Du moins, je ne crois pas.
CHARLOTTE
Est-ce que je t'ai jamais trompé ?
PIERRE
En tout cas, je ne l'ai jamais su.
CHARLOTTE
Tu mériterais que je t'arrache les yeux... Est-ce gentil de me répondre de cette façon ? Est-ce rae récompenser de ma fidélité, de mon attachement ?... Tu me traites comme une rien du tout...
PIERRE
Allons, j'ai tort. Non, tu ne me trompes pas. Tu ne m'as jamais trompé.
Alors, pourquoi te détaches-tu de moi ?
PIERRE
Je ne rae détache pas de toi.
CHARLOTTE
Je ne suis pourtant pas méchante.
PIEHRE
Tu n'es pas méchante, mais tu me fais des scènes,
CHARLOTTE
Si je ne t'aimais pas, je ne t'en ferais pas. Et ce serait quelquefois dommage, à cause des raccommodements. {Plus bas.) Tu ne te rappelles pas... l'autre jour... samedi ?... oui, samedi... quand on s'est réconcilié. Tu avais encore des larmes sur la figure i jamais les baisers ne m'ont paru aussi bons.
PIERRE
Est-ce à cause de cela que tu me tortures ?
CHARLOTTE
Voilà que tu vas te croire une victime, à présent !
PIERRE
Non, mais enfin...
CHARLOTTE
Tiens 1 Tu vois que tu ne m'aimes plus I...
Je vois ?... Non, je ne vois pas... A quoi dois-je voir cela?
CHARLOTTE
Est-ce qu'autrefois tu m'aurais laissée aussi longtemps debout à côté de toi sans me prendre sur tes genoux ?
PIERRE, l'asseyant.
Viens-y donc, vilaine I
CHARLOTTE
Tu n'es pas si à plaindre, voyons ?
LES HANNETONS ol
PIERRE
Presque.
CHARLOTTE
Il V a des moments où ie te rends bien heureux tout de même ? [Câ/ine.) Ce n'est pas vrai ? {Lui tirant doucement les pointes de moustac/ie.) Ingrat! Tu ne veux pas te les rappeler ces moments-là I [Lui passant un bras autour du cou.) Il y a des fois.,, lu m'embrasses si fort que lu me fais mal et lu prends un air très sérieux, et tu me dis que je te donne un bonheur qu'aucune autre ne t'a jamais donné... Ce n'est pas vrai ?
PIERRE, troublé.
Si, c'est vrai.
CHARLOTTE
Moi, je t'aime, tu sais; ou plutôt, non, tune le sais pas. Tu ne peux pas imaginer combien... Je ne suis heureuse que là, contre toi, dans tes bras, dans loi... Quelquefois, je le taquine un peu, je l'avoue, mais c'est parce que j'ai du chagrin de voir que tu m'aimes moins.
PIERRE
Tu sais qu'au contraire je t'aime chaque jour davantage.
CHARLOTTE
Non! non!... Tiens... j'aperçois là, à ton cou, une petite place que je connais bien. Quand je t'y embrassais, dans le temps, tu fermais les yeux et tu tremblais doucement comme un oiseau qu'on lient... Maintenant, ça ne le fait plus rien.
PIERRE
Essaie.
CHARLOTTE
Pourquoi faire ? Tu ne m'aimes plus.
PIERKE
Essaie, je te dis.
CHARLOTTE
Tu veux?... C'est toi qui le demandes ?
PIERRE
Oui.
CHARLOTTE
Attends... Attends que je retrouve bien l'endroit... Ne bouge pas. Tu remues tout le temps... Là... c'est là ! [Elle l'embrasse.)
PIERRE, frissonnant et grave.
Je t'adore, ma chère petite... je t'adore... Oui, je te le répète, je n'ai jamais été aussi heureux qu'avec toi... Jusqu'à toi, je n'ai jamais su ce qu'était l'amour...
CHARLOTTE, sans se détacher de Vétreinte. Très tendre. On n'ira pas à Fontainebleau, pas ? On ira à Villed'Avray.
PIERRE, lui couvrant la figure de baisers.
Comme tu voudras, tu me rends fou.
CHARLOTTE, se dégageant.
Tu n'as pas entendu?... Il me semble que Bijou a crié.
PIERRE
Mais laisse ton chien tranquille,.. Ecoute, Lolotte...
CHARLOTTE
Chut! [FAle va à la porte du fond.) Non. Il dort. {Revenant.) Quelle heure est-il ?
PIERRE, regardant sa montre.
Trois heures et demie I... Il faut que je m'en aille.
CHARLOTTE
Cela fait une bonne heure qu'il repose. C'est bon signe, n'est-ce pas? Tu crois que c'est bon signe?...
PIERRE
Oui... Je sors...
Tu sors ?
PIERRE
Oui.
CHARLOTTE
Tu n'as pas de leçons aujourd'hui?
PIERRE
Non.
CHARLOTTE
Alors, où vas-tu ?
PIERRE
Chez Brochot.
CHARLOTTE
Encore ?
PIERRE
Comment, encore ! C'est la première fois.
CHVRLOTTE
Tu le quilles à l'inslant.
PIERRE
Je vais voir sa collection.
Tu iras un autre jour.
PIERRE
BroclîOt m'attend.
CHARLOTTE
Brochot ! Brochet ! Tu n'as plus que ce nom-là à la bouche î En voilà une amitié pour un type que tu ne connaissais pas il y a une heure.
PIERRE
Je le connaissais il y a vingt ans.
CHARLOTTE
Alors, tu as l'intention de le revoir souvent ?
PIERRE
Mais oui.
CHARLOTTE
Et moi ?
PIERRE
Eh bien ?
CHARLOTTE
Qu'est-ce que je ferai pendant que vous parlerez de vos herbes ?
PIERRE
Tu nous écouteras.
Enfin... tu ne veux pas me laisser seule ici, aujourd'hui, avec mon chien malade !
PIEHRE
Mais si !
CHARLOTTE, allant pour Vemlrasser.
Ecoute,
PIERRE
Non...
CHARLOTTE
Tu ne veux pas que je t'embrasse ?
PIERRE
Embrasse-moi si tu veux, mais tu ne m'empêcheras pas de sortir.
CHARLOTTE
Si je te le demandais bien gentiment?
PIERRE
Non. {Mouvement.)
CHARLOTTE
Attends un peu. Tu as bien le temps.
PIERRE
J'ai encore cinq minutes,
Tu vois bien,.. Ecoute. Il y a longtemps que je ne t'ai rien demandé.
PIERRE
Demande-moi autre chose,
CHARLOTTE
Je te dis que lu ne m'aimes plus I Tu ne m'aimes plus !
PIERRE
Mais enfin, qu'est-ce que ça peut te faire que j'aille voir Brochot ?
CHARLOTTE
Tu veux le savoir?
PIERRB
Je t'en prie... parle...
CHAHLOTTE
Je vais te le dire.
PIERUE
J^attends.
CHARLOTTE
Dieu, que tu es laid quand tu fronces ton nez comme ça... ,
PIERRE
Parle...
J'ai un pressentiment.
PIERRE
Je ne suis pas superstitieux, moi.
CHARLOTTE
Quelque chose me dit que, situ sors, il arrivera "malheur à un de nous trois... Tu iras demain!... Ah! je te promets de t'y laisser aller demain.
PIERRE
J'irai aujourd'hui.
CHARLOTTE, en larmes.
Nous étions si heureux! Oh! oh! oh! [Cris ^ trépignements.)
PIERRE
Ça y est ! Voilà les larmes I Voilà la scène !
CHARLOTTE
Non I non ! va-t'en ! Va retrouver ton nouvel ami, puisque tu le préfères à moi.
PIERRE
Tu veux encore me fâcher avec celui-là coEame avec
tous les autres ; comme tu m'as fâché avec Savournin que je suis réduit à voir en cachette î Je ne me laisserai pas faire,
CHARLOTTE, séchatit ses yeux.
Je ne veux pas que tu sortes.
PIERRE
Ah ! tu ne veux pas! Nous allons voir cela !
CHARLOTTE
Où vas-tu par là ?
PIERRE
Chercher mon chapeau et mon pardessus, tout simplement.
CHARLOTTE, le retenant.
Je t'en prie, mon chéri... Fais ça pour moi I Je t'en prie.
PIERRE
Mais fiche-moi donc la paix, à la fin. [Il la repousse. Elle fait tomber une chaise.)
CHARLOTTE
Tu m'as fait mal ! [On entend frapper au plancher.)
PIERRE
Tiens ! Voilà encore les voisins du dessous qui se plaignent.
CHARLOTTE
Je m'en moque I
PIERRE
Moi, pas...
CHARLOTTE
Je me moque de cette vieille chipie I
PIERRE
Tu nous feras donner congé...
CHARLOTTE
• On déménagera !
PIERRE
Tu nous as déjà fait mettre à la porte dans trois maisons !...
CHARLOTTE
Ça fera quatre.
PIERRE
J'en ai assez !"
CHARLOTTE
Tu en as assez ! Eh bien, moi aussi 1... Tu sais que je finirai un jour par te quitter.
PIERRE
La menace de la séparation ! Je la connais ! Tu me l'as déjà faite.
CHARLOTTE
Alors, lu vas sortir?...
PIERRE
Tu parles !
Malgré moi.
PIERRE
Malgré toi !
CHARLOTTE
Nous verrons. (// sort par ia porte du fond. Cliorlotte bondit à la porte de f^auc/ie, en retire la ce f qui était à la serrure au dehors^ ferme la porte à double
tour^ en dedans, et garde la clef cachée dans sa main. Pierre reparaît avec son chapeau et son parc'^^ssus.)
PIERRE, calmé, près de sortir.
Allons, veux-tu faire la paix ?
CHARLOTTE
Tu n'as qu'à rester...
PIERRE
Ne boude pas, va!... Je viens de voir la moumoute à sa mémère. Tu sais qu'il va beaucoup mieux... Tu' ne veux pas rire ?... Je te demande pardon, là, si j'ai été un peu brutal... Tu tiens à être fâchée?... Alors, bonsoir !
CHARLOTTE
Amuse-toi bien.
PIERRE
Je ferai mon possible.
C'est ça ! Bien des choses à M. Brochot de ma part. (// va à la porte, cherche à ouvrir, regarde la serrure.)
PIERRE
Ah! bon sang!... Elle l'a fermée à clef... {Marchant sur elle.) La clef !... Où as-tu mis la clef?
CHARLOTTE
Cherche... Elle est ici... (// bouleverse des papiers sur une tablé.) Dans l'eau ! dans l'eau !... Toi qui trouves si vite quand on joue à colin-tampon... Cherche... Dans le feu ! Dans le feu 1... Dans l'eau...
PIERRE '
Si tu ne me la donnes pas...
CHAULOTTE, lui montrant la clef qu'elle tient. La voilà 1...
PIERRE
Enfin 1 (// se Jette sur Charlotte, mais avant quUl ait pu l'atteindre, elle a lancé la clef par la fenêtre.)
CHARLOTTE
Sors si tu veux, maintenant! (Il va à la porte, la regarde du haut en bas, la secoue par la serrure^ puis retire son chapeau et son pardessus qu'il pose sur une chaise, et s'étend sur le canapé en prenant sur la petite table voisine un livre quil se met à lire.)
CHARLOTTE, un peu décontenancée.
Qu'est-ce que tu fais ?
Tu vois, je prépare ma leçon pour demain. CHARLOTTE, sincèrement confuse, s' approchant de lui,
doucement.
Tu m'en veux ?
PIERRE
Moi? Au contraire.
CHARLOTTE, sanglotant.
Chéri ! Chéri I Je te demande pardon!... Tu vois, tu as tes pieds sur le canapé : je ne dis rien. PIERRE, sans bouger.
Tu n'as pas entendu? Il me semble que ton chien a crié. [Instinctivement, elle va à la perte du fond, comprend et revient.)
CHARLOTTE
Qu'est-ce qui va se passer?
PIERRE
Je ne sais pas.
CHARLOTTE
Pour le dîner?
PIERRE
Moi, je n'ai pas faim.
CHARLOTTE
Si j'appelais un passant ?
PIERRE
Nous sommes au cinquième étage, ne l'oublie pas. Tu ne te feras pas entendre...
CHARLOTTE
Je vais écrire des lettres.
PIERRE
Toi qui adores cela, voilà une occasion de te satisfaire.
CHARLOTTE
On les jettera par la fenêtre, tout ouvertes.
PIERRE
Pourquoi pas ?
CHARLOTTE
Je suis bien malheureuse. {Elle pleure. Pierre ne paraît pas s'en apercevoir. On frappe à la porte.) On a frappé...
PIERRE
J'ai entendu... C'est d'une ironie adorable. {On frappe de nouveau.) Entrez ! {A leur grande stupéfaction^ ils entendent s'ou^'rir la porte du dehors. Paraît le père Langlois, concierge.)