SCÈNE IV BROGHOT, PIERRE
BROCHOT
Elle est charmante, madame Coltrel.
PIERRE, souriant.
Madame Cotlrel, madame Cottrel...
BROCHOT
Bon, je comprends.
PIERRE
Le mariage, moi, tu sais... {Moue.) Et toi, marié?
BROCHOT
Pour qui me prends-tu?
PIERRE
A la bonne heure. Je parie que nous avons, sur bien des points, des idées communes.
BROCHOT
Tu pourrais dire semblables.
PIEHRE
Bien sûr... Sacré Brochot, va!... En avons-nons fait ensemble I .
BROCHOT
Oui. Et penser que nous somme» restés sans nous voir, combien? Vingt ans,
PIERRE
Mais oui... Vingt et vingt, quarante.
BROCHOT
Car nous avons quarante ans.
Oui, oui. {Petit silence.)
BROCIIOT
Oui, oui, oui.
PIERRE
Alors, tu es vétérinaire ?
BROCHOr
Tu vois. Et toi ?
PIERRE
Professeur d'histoire naturelle à l'école Lavoisier... Voilà.
BROCHOT
Voilà...
PliîRRE
C'est drôle comme on a peu de choses à se dire quand on a été séparés pendant longtemps.
BROCHOT
Je vois que tu fais collection de fougères.
PIERRE
De filicinées indigènes, simplement,
BROCHOT
Tu as là une pièce rare.
PIERRB
J'en ai plusieurs.
BROCHOT
Tiens... le Pteris osmunda. Tu ne l'as pas herborisé loi-mêrae. Tu l'as acheté ?
PIERRE
Oui, à quoi vois-tu ça ?
BROCHOT
Chez Romois.
PIERRE
Parfaitement.
BROCHOT
Tu sais qu'il est truqué...
PIERRE
Qu'est-ce que tu dis?
BROCHOT
C'est moi qui l'ai fait.
PIERRE
Hein?
BROCHOT
Ou a ses petites ressources. Je travaille pour Romois. J'ai pris deux paires de frondes diAmphitrix, je les ai apprêtées, collées et rapportées sur une tige de Mureus. Regarde à la nervure.
C'est vrail... Il n'y a pas à dire, c'estvrai !.., Tu es
un animal, mais tu es admirable. Tu continues le Créateur. Je te salue.
BROCHOT
Tu n'as pas le Morbidiculus de Van Tieghem ?
PIERRE
Cette blague I... Il n'y en a que trois exemplaires en France...
BROCHOT
Dont un chez moi.
PIERRE
Non? Tu me feras voir cela.
BROCHOT
Quaiid tu voudras.
PIERRE
Quand tu voudras loi-même. Aujourd'hui, si ça te plaît.
BROCHOT
Aujourd'hui. Je serai chez moi à cinq heures.
PIERRE
J'y serai à cinq heures et quart.
Et tu me permettras de l'offrir un Pteris osmunda naturel,
PIERRE
Tu...
BROCHOT
Je sais maintenant oîi en trouver de tout faits.
PIERRE
On en trouve ?
BROCUOT
A Fontainebleau, dans un coin que je connais.
PIERRE
Fontainebleau! C'est impossible I
BROCHOT
Veux-tu que nous y allions ensemble ?
PIERRE
Il faudrait avoir deux jours de congé... Dans un mois, à la Pentecôte?
BROCHOT
Parfaitement.
Avec nos petites amies... Tu en as une, je suppose...
BROCHOT
Non. Pas de liaison. Pas si sot. Je te demande pardon.
PIERRE
Je vois que tu sais comprendre l'existence. Moi, à vingt-cinq ans, je voulais épouser ma cousine. Mon père m'a dit : a Mon enfant, lu as le choix entre deux altitudes : ou être une bête comme moi qui me suis privé de tout pour l'élever, ou faire comme les malins. »
BROCHOT
Tu as fait comme les malins !
PIERRE
La vie est trop difficile pour qu'on n'en écarte pas résolument les ennuis et les charges qu'il est possible de laisser aux autres. Mais je reconnais que, sur cer-
tains points, ta méthode est supérieure à la mienne.
BROCHOT
Elle a bien aussi ses petits inconvénients,
PIERRE
Rien n'est parfait. Mais enfln, si l'on compare notre sort à celui de certains... Savournin, par exemple... Tu te le rappelles!... Marié, mon vieux, trois enfants 1 Un homme perdu, quoi !
BROCHOT
Pauvre Savournin !
Moi, l'exemple de mon père m'a servi... Mon vieux, j'ai réduit au minimum les embarras de l'existence. Je suis fonctionnaire : je n'ai donc pas l'inquiétude du lendemain et je suis sûr d'avoir du pain pour mes vieux jours. Jusqu'à présent, je me suis contenté de petites amourettes de hasard... Puis, j'ai trouvé cela banal. C'est alors que j'ai rencontré Charlotte, une petite ouvrière de dix-sept ans. Nous nous sommes plu et voilà... Il y a cinq ans que ça dure.
BROCHOT
Tu as été le premier?
PIERRE
Il y a là quelque chose d'incompréhensible. C'est tout le contraire de ce qui se passe ordinairement. Je suis certain d'avoir été le premier. J'en suis certain, là! Eh bien, elle m'a toujours soutenu qu'elle avait eu un amant avant moi.
BROCHOT
Une idée d'enfant.
PIERRE
C'est ce que je me suis dit. Mais c'est bizarre...
BROCHOT
Enfin, tu es heureux.
PIERRE
Elle est parfaite. Du moins, elle n'a qu'un défaut, c'est sa passion pour les bêtes. Mais je la lui pardonne puisque cela me vaut de t'avoir retrouvé.
Tu me flattes.
PIERRE, riant.
Tu comprends bien ce que je voulais dire. Je nVn finirais pas si je te détaillais toutes ses qualités. S ulement, n'esl-ce pas, c'est jeune, ça a besoin d'être tenu.
BROCHOT
Tu t'en charges, je suppose.
PIERRE
Tu l'as dit... Et dévouée I... L'année dernière, j'ai eu la forte grippe, elle m'a soigné comme un ange. Elle a passé des nuits à mon chevet... Je ne l'oublierai jamais.
BROCHOT
Elle non plus, ne l'ouMiera pas. Sois tranquille. [Rentre CliarLottc avec une valise à chien.)
CHARLOTTE
Voilà... (Elle montre le grillage de la valise.) Vous voyez, il pourra respirer à son aise, mon pauvre Bijou... Ce sera sa petite tuture. [Elle sort par le fond..)
BROCHOT
Alors, à tout à Theure.
PIERRE
A tout à l'heure... Pour les fêtes de la Pentecôte, nous irons avec Brochot à Fontainebleau chercher un pteris.
CHARLOTTE
Un?... Ah I oui, une herbe?... Moi, j'aurais mieux aimé aller à Ville-d'Avray.
PIERRE
Il n'y en a qu'à Fontainebleau. On t'expliquera cela.
BROCHOT
Sois exact, parce que je suis forcé de sortir à cinq heures et demie.
PIERRE
Sntendu. [Poignées de main. Brochot sort.)