‹ Les hannetons; comédie en trois actesChapitre 8 sur 33 · SCÈNE IV BROGHOT, PIERRE · texte numérisé non relu

SCÈNE IV BROGHOT, PIERRE

BROCHOT

Elle est charmante, madame Coltrel.

PIERRE, souriant.

Madame Cotlrel, madame Cottrel...

BROCHOT

Bon, je comprends.

PIERRE

Le mariage, moi, tu sais... {Moue.) Et toi, marié?

BROCHOT

Pour qui me prends-tu?

PIERRE

A la bonne heure. Je parie que nous avons, sur bien des points, des idées communes.

BROCHOT

Tu pourrais dire semblables.

PIEHRE

Bien sûr... Sacré Brochot, va!... En avons-nons fait ensemble I .

BROCHOT

Oui. Et penser que nous somme» restés sans nous voir, combien? Vingt ans,

PIERRE

Mais oui... Vingt et vingt, quarante.

BROCHOT

Car nous avons quarante ans.

Oui, oui. {Petit silence.)

BROCIIOT

Oui, oui, oui.

PIERRE

Alors, tu es vétérinaire ?

BROCHOr

Tu vois. Et toi ?

PIERRE

Professeur d'histoire naturelle à l'école Lavoisier... Voilà.

BROCHOT

Voilà...

PliîRRE

C'est drôle comme on a peu de choses à se dire quand on a été séparés pendant longtemps.

BROCHOT

Je vois que tu fais collection de fougères.

PIERRE

De filicinées indigènes, simplement,

BROCHOT

Tu as là une pièce rare.

PIERRB

J'en ai plusieurs.

BROCHOT

Tiens... le Pteris osmunda. Tu ne l'as pas herborisé loi-mêrae. Tu l'as acheté ?

PIERRE

Oui, à quoi vois-tu ça ?

BROCHOT

Chez Romois.

PIERRE

Parfaitement.

BROCHOT

Tu sais qu'il est truqué...

PIERRE

Qu'est-ce que tu dis?

BROCHOT

C'est moi qui l'ai fait.

PIERRE

Hein?

BROCHOT

Ou a ses petites ressources. Je travaille pour Romois. J'ai pris deux paires de frondes diAmphitrix, je les ai apprêtées, collées et rapportées sur une tige de Mureus. Regarde à la nervure.

C'est vrail... Il n'y a pas à dire, c'estvrai !.., Tu es

un animal, mais tu es admirable. Tu continues le Créateur. Je te salue.

BROCHOT

Tu n'as pas le Morbidiculus de Van Tieghem ?

PIERRE

Cette blague I... Il n'y en a que trois exemplaires en France...

BROCHOT

Dont un chez moi.

PIERRE

Non? Tu me feras voir cela.

BROCHOT

Quaiid tu voudras.

PIERRE

Quand tu voudras loi-même. Aujourd'hui, si ça te plaît.

BROCHOT

Aujourd'hui. Je serai chez moi à cinq heures.

PIERRE

J'y serai à cinq heures et quart.

Et tu me permettras de l'offrir un Pteris osmunda naturel,

PIERRE

Tu...

BROCHOT

Je sais maintenant oîi en trouver de tout faits.

PIERRE

On en trouve ?

BROCUOT

A Fontainebleau, dans un coin que je connais.

PIERRE

Fontainebleau! C'est impossible I

BROCHOT

Veux-tu que nous y allions ensemble ?

PIERRE

Il faudrait avoir deux jours de congé... Dans un mois, à la Pentecôte?

BROCHOT

Parfaitement.

Avec nos petites amies... Tu en as une, je suppose...

BROCHOT

Non. Pas de liaison. Pas si sot. Je te demande pardon.

PIERRE

Je vois que tu sais comprendre l'existence. Moi, à vingt-cinq ans, je voulais épouser ma cousine. Mon père m'a dit : a Mon enfant, lu as le choix entre deux altitudes : ou être une bête comme moi qui me suis privé de tout pour l'élever, ou faire comme les malins. »

BROCHOT

Tu as fait comme les malins !

PIERRE

La vie est trop difficile pour qu'on n'en écarte pas résolument les ennuis et les charges qu'il est possible de laisser aux autres. Mais je reconnais que, sur cer-

tains points, ta méthode est supérieure à la mienne.

BROCHOT

Elle a bien aussi ses petits inconvénients,

PIERRE

Rien n'est parfait. Mais enfln, si l'on compare notre sort à celui de certains... Savournin, par exemple... Tu te le rappelles!... Marié, mon vieux, trois enfants 1 Un homme perdu, quoi !

BROCHOT

Pauvre Savournin !

Moi, l'exemple de mon père m'a servi... Mon vieux, j'ai réduit au minimum les embarras de l'existence. Je suis fonctionnaire : je n'ai donc pas l'inquiétude du lendemain et je suis sûr d'avoir du pain pour mes vieux jours. Jusqu'à présent, je me suis contenté de petites amourettes de hasard... Puis, j'ai trouvé cela banal. C'est alors que j'ai rencontré Charlotte, une petite ouvrière de dix-sept ans. Nous nous sommes plu et voilà... Il y a cinq ans que ça dure.

BROCHOT

Tu as été le premier?

PIERRE

Il y a là quelque chose d'incompréhensible. C'est tout le contraire de ce qui se passe ordinairement. Je suis certain d'avoir été le premier. J'en suis certain, là! Eh bien, elle m'a toujours soutenu qu'elle avait eu un amant avant moi.

BROCHOT

Une idée d'enfant.

PIERRE

C'est ce que je me suis dit. Mais c'est bizarre...

BROCHOT

Enfin, tu es heureux.

PIERRE

Elle est parfaite. Du moins, elle n'a qu'un défaut, c'est sa passion pour les bêtes. Mais je la lui pardonne puisque cela me vaut de t'avoir retrouvé.

Tu me flattes.

PIERRE, riant.

Tu comprends bien ce que je voulais dire. Je nVn finirais pas si je te détaillais toutes ses qualités. S ulement, n'esl-ce pas, c'est jeune, ça a besoin d'être tenu.

BROCHOT

Tu t'en charges, je suppose.

PIERRE

Tu l'as dit... Et dévouée I... L'année dernière, j'ai eu la forte grippe, elle m'a soigné comme un ange. Elle a passé des nuits à mon chevet... Je ne l'oublierai jamais.

BROCHOT

Elle non plus, ne l'ouMiera pas. Sois tranquille. [Rentre CliarLottc avec une valise à chien.)

CHARLOTTE

Voilà... (Elle montre le grillage de la valise.) Vous voyez, il pourra respirer à son aise, mon pauvre Bijou... Ce sera sa petite tuture. [Elle sort par le fond..)

BROCHOT

Alors, à tout à Theure.

PIERRE

A tout à l'heure... Pour les fêtes de la Pentecôte, nous irons avec Brochot à Fontainebleau chercher un pteris.

CHARLOTTE

Un?... Ah I oui, une herbe?... Moi, j'aurais mieux aimé aller à Ville-d'Avray.

PIERRE

Il n'y en a qu'à Fontainebleau. On t'expliquera cela.

BROCHOT

Sois exact, parce que je suis forcé de sortir à cinq heures et demie.

PIERRE

Sntendu. [Poignées de main. Brochot sort.)

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