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L'APOSTOLAT

Fin d'avril; les prairies humides reflétaient le brillant de l'air; le dos des côtes se verdissait ; au long des fraîches cours normandes, les pommiers blancs de fleurs, les luzernes, les trèfles rouges montaient; parmi les champs il y avait des vibrations confusément joyeuses; et les herbes sentaient bon; les troupeaux épars des vaches erraient, lentement, silencieux; des petits paysans jouaient sur la route.

Dans la gare, la mère Arnaud regardait à son fils qui s'en allait, — le Révérend Père Dominicain Jean Arnaud qui, sortant des lointains séminaires, s'en allait à Paris pour prêcher son premier prêche.

Quatre heures sonnèrent; le soleil déclinant était plus tiède; la mère Arnaud vaguement considérait le wagon où apparaissait la pâle et noire longue tête, mélancoliquement âpre, aux grands yeux, de son jeune unique fils très aimé, l'apostolat

parmi le clair tout étincelant du ciel printannier.

Jean Arnaud songeait du premier prêche qu'il allait prêcher, et de l'apostolat.

Et, pendant que le train remportait hors les bonnes terres normandes, vers Paris, — pendant que les paysages enluminés défilaient sous ses yeux qui ne voyaient pas, — immobile dans les plis noirs du manteau dominicain, il songeait des années passées...

Il revit les années de lycée, à Paris : ses parents l'avaient voulu savant, et, les bons paysans normands qu'avait enrichis le rude métier de la culture, ils l'avaient envoyé, le trouvant solide et intelligent, dans l'isolement des études parisiennes. On disait de lui : aussi fort en gymnastique qu'en thème; et on pensait pour lui à l'Ecole Normale. Et, comme tard il s'était formé jeune homme, jusque seize ans il était demeuré le grand garçon très simple, travailleur, droit et religieux.

Puis, les seize ans, l'éveil viril; et les pensées nouvelles, les méditations dont il se stupéfiait ; l'ébranlement secret des anciennes croyances;

les invasions de nouveautés, et le trouble des vieilles choses ; l'obscur heurtement de deux génies; et de la sourde, lente, ténébreuse lutte il ne s'expliquait pas; il ne se comprenait pas; comme un dormeur qui vient de s'éveiller, il y voyait mal, et ses yeux papillotaient.

Un autre changement était aussi en lui : son corps se virilisait. Son enfance avait été absolument chaste; dans cet épanouissement de belle santé et de travail régulier, un moment n'avait pas été d'une impure pensée; au tour de lui, le vice grouillait, parmi les collégiens blêmes ; il ne l'avait pas atteint ; et on lui respectait pour son travail, sa tenue, soninnocence simple, et, encore pour la force de ses poignets. Aussi, à seize ans, fut il surpris par le développement; son humeur fut altérée ; il se sentait de vagues désirs ; il apercevait qu'il n'était plus le même ; il suivait, avec un étonnement furtif, les progrès de la croissance ; des idées étranges de deux l'assaillaient; mais il n'osait se confier àpersonne, et rien ne l'instruisait; seulement, il devinait qu'une chose nouvelle s'offrait à lui, indistincte et monstrueuse, contraire à cette ancienne chose, très confusément comprise, la chasteté.

Ainsi, ce double éveil de l'esprit et de la chair, peu à peu, faisait vaguement se dresser, en sa

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pensée, ces idées de l'incrédulité et de la volupté, de la foi et de la chasteté. Et, inquiet, il s'adressait à Dieu : croyant et pur, il se donnait plus ardemment à la religion ; et le soufile évangélique, dès lors, commençait effleurer cette âme que troublait relèvement de quelque chose nouvelle et mystérieuse.

Oh ! le jour, — à seize ans, — où il avait vu!,. Un jeudi, oui, le jour de promenade, — c'était un après-midi de février, — les lycéens, deux à deux sous la conduite du maître d'études, revenaient du parc Monceau, causant entre soi : comme, avec eux, il suivait une avenue, — un coupé passa, au petit trot ; il regarda : les glaces étaient levées ; mais, par ses bons yeux, il vit très bien à l'intérieur... Un homme et une femme... elle, renversée; lui, sa tête inclinée sur la tète d'elle, soutenant la taille d'elle dans ses bras... il les vit, l'homme et la femme, qui s'enlaçaient... et,tout près la poitrine de l'homme, la gorge de la femme, haletante sous son corsage entrouvert, à demi nue, blanche, étrangement, arrondie, effroyablement... tandis que lui, respirant d'elle le souffle, d'elle pressant le corps, contemplait ses yeux... — Jean Arnaud avait vu cela. Et, dans les rues de Paris, au rang des

collégiens, il marchait, sans pensée, sentant en son cerveau des folies, et en son corps des mouvements inconnus et bizarres, et des frissonnements avec une sorte de troublante jouissance, mauvaise...

Or, le soir de ce jour là, en la salle d'études éclairée par les lampes, au milieu des camarades affairés ou paresseux, dans l'atmosphère chaude et morne des dictionnaires et des penseurs, quel songe, ô Dieu! il avait songé ! il avait compris les deux nouveautés qui s'étaient dans son esprit levées ; il avait reconnu, clairement, les deux jusque ce jour obscures, les deux dont les livres lui avaient parlé, il reconnaissait les deux concupiscences, la charnelle concupiscence et la spirituelle, l'impureté et l'incrédulité ; et les deux ennemies s'étaient découvertes à lui. Deux chemins lui apparaissaient, distinctement, comme s'ils eussent été matériels, là, devant son pied, manifestes devant sa vie : l'indépendance, spirituelle et charnelle, le doute et le plaisir, doux et aisé chemin à la vie terrestre; le sacrifice, le spirituel et charnel sacrifice, soumission de l'esprit, soumission des sens, mortification, bâillonnement, violence contre soi, la voie religieuse. — L'innocent de seize années, l'ignorant, le libre de soucis, le simple et le l'apostolat

— lOi -

naïf, et le pur, maintenant il voyait, dans l'abîme des choses, soudainement, l'épouvantable question se dresser, l'inévitable ; et il demeurait hagard, pris de vertige, sur le banc de bois, parmi les camarades qui traduisaient du Cicéron, ou lisaient des romans en cachette.

Les Pensées de Pascal, son livre favori de raisonnement et de mysticisme, était près lui ; il l'ouvrit, et lut...

Et Jean Arnaud répéta, par la voix de son àme, les inoubliées lignes qu'alors il avait lues...

« Il y en a bien qui voient qu'il n'y a pas « d'autres ennemis de l'homme que la concu- « piscence qui le détourne de Dieu, et non pas « Dieu, ni d'autre bien que Dieu, et non pas la « terre grasse. Ceux qui croient que le bien de (» l'homme est en la chair, et le mal en ce qui « les détourne des plaisirs des sens, qu'ils s'en « soûlent et qu'ils y meurent. Mais que ceux « qui cherchent Dieu de tout leur cœur, et qui « n'ont de déplaisir que d'être privés de sa vue, « qui n'ont de désir que pour le posséder et « d'ennemis que ceux qui les en détournent, « qui s'affligent de se voir environnés et dominés « de tels ennemis ; qu'ils se consolent, je leur « annonce une heureuse nouvelle : il y a un

«libérateur pour eux, je le leur ferai voir, je « leur montrerai qu'il y a un Dieu pour eux : je (( ne le ferai pas voir aux autres. Je ferai voir « qu'un Messie a été promis, qui délivrerait des « ennemis, et qu'il en est venu un pour délivrer « des iniquités, mais non des ennemis. »

Donc, il avait tout au tour de soi regardé ; et il vit ces jeunes hommes, qui seraient des hommes, et étaient des hommes; il ne distingua plus chacun, il n'aperçut que le groupe de ces êtres humains qui vivaient çà et là; et il crut voir le monde, l'esclave du vice, la proie des concupiscences, le misérable végétant de la chair et du doute ; et il eut une immense commisération; il eut une compassion sans bornes ; la pitié du crucifié : condamné à racheter, perdu à sauver, chuté à relever, — oeuvre suprême de l'universel et éternel salut. Je leur annoncerai une heureuse nouvelle... Et, illuminé des splendeurs de la vocation, il redisait, mentalement : Seigneur, vous voulez de moi; vous m'enseignez... Soit! — mon Dieu.

Sa résolution s'était aflirmée, dans son cœur, secrètement, en un silence de sanctuaire respecté, — tandis que son esprit et son corps étaient d'un homme.

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Son esprit embrassait les choses maintenant : alors, il connut les littératures, puis les philosophies et les sciences, jusque Spencer et Haeckel ; et toute cette philosophie raisonneuse, sceptique, irreligieuse, et, en somme, athée, il y étudiait, la comprenant, sans que la fermeté de sa foi en fût ébranlée. La foi était en son esprit l'édifice sublime, et tout le reste humble appendice, ou monument d'illusion : il vivait dans le domaine serein de la foi, observant au dehors les enseignes des philosophies incrédules ; et, parmi ce tourbillon de libre examen qui l'environnait, ceci seul était stable et précieux à son âme, le dogme.

Aussi résolument que le sacrifice de la pensée, il accomplissait le sacrifice de la chair, puisque le double sacrifice était une absolue condition à la mission sacerdotale. Un mot terrible le hantait : un seul souvenir impur, avait dit Saint- Gyran, peut à jamais troubler une vocation. Et il se soumit à la loi ; plein de santé et de force, il brisa en soi tout charnel effort ; il se plia sous la règle chrétienne de virginité.

Il prononça les deux renoncements. Ainsi, peu à peu, il établit en son être l'enthousiasme mystique et l'enthousiasme apostolique, décisivement. Il n'avait qu'une occupation, son

LES IIAXTTSES

salut, et l'insistance de cette pensée agissait sur son cerveau, même seule, déjà. Or, aussi il demeurait chaste : jeune homme au large front, aux noirs cheveux, aux fortes lèvres, aux muscles puissants, aux nerfs violents, à la voix chaude, à la belle poitrine vibrante, au sangardent, — oui, tel il était, — pris entier par un travail moral, il s'était fait maître de soi, et, ne voulant pas connaître les sensuelles voluptés, ne les connaissait pas. Que devenait donc cette sève de brûlante jeunesse, la puissance de reproduction, l'instinct charnel, la chaleur du sang, la violence des nerfs, cette surabondante vie créée, diaboliquement, pour s'épancher en des baisers? — La volonté les combattait, les domptait, les enchaînait, les brisait, les endettait ; alors, interrompues au cours de leur naturel fonctionnement, toutes ses forces se pervertissaient dans son corps ; il fallait bien qu'elles fussent altérées, et, ne pouvant être annihilées, qu'elles s'égarassent, et que la marche de cette machine humaine déviât, — et que l'œuvre du démon devint ton œuvre, Dieu ! — Ainsi, ce flux d'animalité comprimée bouillonnait, fiévreusement, et cherchait, comme désespérément, quoi être, où se résoudre. Mais, h ce moment, l'idée religieuse emplissait le cerveau ; l'apostolat

le cerveau en vivait une vie intense et exagérée, et, peu à peu, il absorbait les forces de l'organisme. Alors, insensiblement, il attira à soi la sève de jeunesse inemployée ; elle , parles nerfs, afflua; la vie, qui se devait dépenser aux muscles, se concentrait au cerveau ; la vie musculaire se faisait vie cérébrale, la passion charnelle, spirituelle passionnément; de sorte que l'idée religieuse avait exalté les fonctions du cerveau ; que le cerveau avait accaparé la vie organique inutilisée, et qu'à son tour les flux de vie cérébrale, qui s'exhalaient de la chasteté inviolée, excitaient, attisaient, enfiévraient l'ardeur religieuse. Ainsi se développaient, extraordinairement, les organes de la pensée ; ainsi, dégénéraient, — par la Grâce, — les forces animales en mysticités. — La religion, là aboutirent donc toutes les forces : la force de l'esprit, entière captée, la force des sens, corrompue et devenue force mentale, l'amoureuse ardeur absolument châtrée, la faculté génératrice maudite et condamnée à une stérilité, toute la vie devenue fièvre et précipitée en les lobules de la pensée, s'absorbait à ceci, — la religion, Dieu ! et au lieu de toutes ces choses, plaisirs, rires, pleurs, ivresses, souffrances, jouissances, longs baisers, embrassements,

violents accouplements, au lieu de ces choses, songeries d'amour, rêves des soirs, charmes des visions vagues, des mains pressées, des causeries, des mots à voix basse, et des pâmoisons de la chair, au lieu des cris, et des fureurs des sens, et de l'esprit, et de la victoire des nerfs, du sang, des muscles, du triomphe des désirs, et des colères, et de l'aimer, et de l'enfer, — au lieu de tout cela qui n'était pas et ne devait pas être, c'était, dissimulée par l'apparence calme de la ligure, une croissance tout interne d'ardeur, d'exaltation religieuse, œuvre des forces combinées de son esprit et de sa chair, unique et monstrueuse fonction de ce puissant organisme, perverti par Jésus-Christ.

Et la révélation de l'apostolat. "

Il avait, un jour, à vingt ans, déclaré sa volonté d'ôtre prêtre, et sa résolution, froidement tenace, demeurait victorieuse : au sortir de l'antique lycée, il était entré en le séminaire. Autres fois, un regard sur les camarades qui l'environnaient lui avait donné une intuition de l'apostolat ; il reconquit elle en des contemplations du monde. — Car, à la fin de ses études, peu à peu, aux jours de liberté, il commença de longues promenades solitaires dans

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Paris; et, après une année de séminariat, dès qu'aux premières vacances les portes lui furent ouvertes, il reprit ses promenades vagues ; comme jadis en son uniforme de collégien, alors en sa robe de prêtre, simple et assuré, toujours fort et grand, très grave, apâli, il marchait, seul, au milieu de Paris, traversant la foule; sans se hâter, regardant au tour de soi par les yeux d'un voyant. Tour à tour dans les aristocratiques quartiers, dans les quartiers affairés du centre où il se mêlait aux cohues, dans les rues isolées et les rues populeuses, et dans les faubourgs où les gamins le considéraient avec des moqueries à distance ; dans les retraits crapuleux, les boueux carrefours où des filles en haillons jetaient à la force de ses muscles des impudiques yeux, dans les ruelles où les gens qui l'épiaient hésitaient, à le suivre par crainte ou par honte, — il allait, calme, tranquille, aspirant le souffle intense de cette foule, cherchant le secret de cette vie moderne que le lycée lui avait cachée, et que le séminaire lui cachait, il allait, promenant sa robe sacerdotale sur la ville ignominieuse, parmi les vices et les fièvres, paisible, sans s'arrêter, tout droit, ainsi qu'un somnambule.

Et le soir où ses supérieurs, informés et

inquiets, l'interrogèrent; où, devant son directeur, il parut, pâle jeune prêtre ; où, debout, dans la lumière d'une fenêtre, en face du vieillard qui, lui regardant, semblait deviner toutes choses profondes en son âme, il parla, humble et certain croyant... Oui, son salut propre était peu, mais le salut des autres : comme aux apôtres, comme au Maître, le salut des foules lui était obsédant. 0 fièvre née des pensées, des désirs, du bouillonnement des puissances; fièvre allumée au triple brasier de l'esprit, du cœur et de la chair, qui, maintenant, les dévorait!.. Ainsi, la sacrée surexcitation à ce point était exaspérée, que sa religieuse passion embrassait l'entière humanité ; la notion des individus avait été de son âme effacée ; de même que très jadis, considérant les jeunes hommes dans la salle d'études du soir, il n'avait plus perçu que le groupe des êtres humains qui se mouvaient au près de lui, — ainsi, maintenant, il ne voyait plus, du monde, que la généralité de l'humaine espèce, chrétiens et païens, saints et damnés; peu à peu, les communs sentiments s'étaient engloutis dans l'abîme de cette vaste sensation ; les particulières affections avaient sombré dans le grand amour de l'homme ; et, si le Christ aimait encore sa mère et son disciple, lui, l'apost@lat

l'Apôtre, il n'avait plus au cœur que l'amour

infini et indistinct où Dieu et l'Humanité se mêlent en Jésus; il tressaillait de pitié et de

tendresse, non plus pour tel misérable, mais pour cette illimitée multitude, l'homme pécheur épars au tour de lui ; sa pensée et son désir embrassaient l'univers; son âme pleurait suides maux et riait sur des joies indéfinies ; et sa puissance de jouissance et de souffrance s'exaltait pour l'immensité du monde : dédaignant l'œuvre de son salut, sachant que qui sauve les autres sauve soi, tout à la charité, il n'avait plus, devant l'œil halluciné de son rêve, que la folie de l'universelle rédemption. — C'est pour quoi, ayant connu, sans les sentir, les deux concupiscences, il avait connu, sans s'y mêler, le inonde où les deux régnaient; et, quand il allait, rêveur, dans les rues fumeuses de Paris, il comptait les pierres du chemin qu'il voulait marcher, il mesurait les bornes de l'empire qu'il allait conquérir, il fixait remplacement du palais de vérité et de lumière qu'il devait édifier : sur l'humanité grouillante il jetait le regard d'Hannibal, à la veille de Cannes, sur le camp italien. Ainsi, au milieu des hommes et des femmes, parmi le tourbillon athée, dans le gouffre des sensualités, sentant les bouffées de

l'impiété et de la luxure monter au tour de son rocher, il se disait, contemplant la vague multitude, y pénétrant, et par la force de la charité, souffrant, lui même, l'essence de ses joies et de ses maux, il se disait, planant indistinctement sur ces pitoyables âmes, que la grâce du Dieu- Homme les lui donnerait.

Plus tard, le noviciat...

L'ombre des quatre années, en Espagne, de la vie studieuse et de la vie contemplative, des austères pratiques de jeûne, de prière, d'extase, de travail, — et la monotonie, sacrée, des apostoliques préparations...

La confusion, saintement vague, des jours mélancoliques...

Donc, il entrait en le combat : ô joie, o épouvante de l'évangélique mission ! le terrible et sublime jour allait se lever... le temps était venu à l'œuvre de la charité ; les barrières apostoliques grandes s'ouvraient : il partait en le monde, prêcher au milieu des hommes... Oh ! marcher, armé de la parole, par les villes de la terre; semer dans les foules le nom du Dieu vivant ; labourer du fort sillon ces âmes incultes ; illuminer des chaudes splendeurs fécondantes

l'apostolat

ces voûtes de ténèbres... Oh! plein de l'Esprit, parler aux masses, et lancer en les multitudes, comme un jet de vapeur, l'invisible onde de sa pensée... dire le maître de la Croix, le mystère de la Foi, la joie de la Révélation; et, dans le filet de la parole, pêcher, comme Pierre et Paul, pèle mêle, le tas des hommes... Oh! qu'alors était douce la peine, la souffrance, et le martyre, et la mort ! martyre béni, riche souffrance, peine transfigurée au rayonnement de la Charité ! ô mamelle des Saluts, mystique fontaine des Grâces, inépuisable pis des Fertilisations, Apostolat très saint : je prêcherai la gloire du Seigneur, j'annoncerai la Nouvelle, et j'évangéliserai les nations ; Il prendra Ses élus par Sa main, et Son souffle sera sur eux.

Jean Arnaud prêcha son premier prêche... et, ardemment haute, sa voix avait enthousiasmé les âmes ; la foule avait baissé son front, quelques uns courbé leurs genoux, prosternés sous le signe de croix splendide, énorme, radieux et sur-naturel de l'Apôtre.

Jean Arnaud avait prêché son premier prêche ; et, descendu de la chaire, parmi le communiai

silence des fidèles, il s'était, sur les dalles, dans l'ombre de l'église, agenouillé, son front appuyé au mur froid, immobile... et il était demeuré là, comme s'il sommeillait d'un mystérieux sommeil... et, quand les gens, s' approchant à lui, l'avaient touché, point il n'avait répondu ; son regard était vague ; ses lèvres entrouvertes ; ses mains débiles : on l'emporta.

Des maux de tête le prirent, violents; il eut des frissons ; des bouffées de chaleur montaient à son visage ; il ne parlait pas ; il avait comme perdu sa pensée ; la fièvre crût; tôt furent quelques nausées. Le médecin le lit mettre au lit.

Il resta, huit journées, couché dans la cellule aux murs blancs et nus, sur le petit lit de fer que surmontait un grand crucifix noir. Il avait eu le délire, puis des convulsions ; peu à peu le délire était tombé ; maintenant c'était un affaissement, une apathique somnolence.

Dans la journée, une vieille femme se présenta, qui se dit Madame Arnaud. On la conduisit au près de son fils ; Jean Arnaud était étendu, sans mouvement et sans connaissance, sur le lit : les membres étaient raides ; la tête, projetée en arrière : les veines du cou, convulsées, ressemblaient à de gros cordons bleuâtres; la face, livide, avait des taches sombres; les yeux, conl' apostolat

fracturés, étaient deux trous d'un noir mat dans la rougeur violacée des conjonctives ; les paupières inférieures tombaient, bleuies ; les lèvres

étaient écartées par le rictus des muscles des joues; entre les dents serrées un mucus écumeux suintait ; et tout le corps gisait dans un engourdissement rigide, que troublait seulement, de plus en plus faible, le lent et inégal ronflement de la respiration. A ce moment, le médecin entra, avec le père provincial ; il prit un bras du malade; le pouls, ralenti et rapetissé, était imperceptible; les extrémités se glaçaient; la paralysie gagnait la région du cœur.

Il était quatre heures; au dehors, derrière la croisée, on voyait, au travers des branchages de la cour, briller le chaud soleil d'été dans une atmosphère très pure ; quelques pigeons parurent; des moineaux voletaient, et se poursuivaient, sifflant... Lanière Arnaud, immobile et muette, eut, confusément, la sensation de la bonne campagne où son Jean aurait pu être si tranquille, et si plein de belle et joyeuse santé ; et, comme ses yeux erraient en la chambre au tour du moribond, ils virent le grand Christ noir crucifié qui pendait sur la tète de son enfant.

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