‹ Les hantisesChapitre 3 sur 5 · L'ENFER · texte numérisé non relu

L'ENFER

Un jour, j'allai voir un homme qui est mon ami et mon conseil, le docteur Daniel D., un médecin de quarante-cinq à quarante-six ans, esprit grave, connu pour ses travaux de philosophie scientifique. Je le trouvai dans son petit salon, tenant un livre.

— Voici, me dit il, un livre un peu dépaysé entre les mains d'un médecin et d'un incrédule. C'est les Pensées de Pascal.

Assis dans un fauteuil bas, son menton appuyé sur une de ses mains, me regardant de ses grands yeux profonds, le docteur Daniel D. parlait sans qu'un pli troublât le calme de son front très large etcarré, déjà chauve, et bordé de cheveux noirs; Daniel D. était grand, vigoureux; il avait sa tête forte, son visage tout rasé, et pâle; il ne riait guère : par fois, le considérant, je songeais aux portraits que l'on voit d'Edgar Poë. Le soir approchait; la lumière du dehors frappait en plein sa

tête brune, au fond du salon qui s'assombrissait. Il me dit :

— Ce Pascal m'étonne : je n'ai pas une de ses croyances : mais il m'étonne. Voici, par exemple, le chapitre du Pari que je réfute avec un mot : eh bien, il me trouble.

Je poussai mon ami sur ce sujet, et il reprit :

— Etre de la religion, ne pas être de la religion : c'est la question, toute, à Pascal. Philosophiquement, Pascal est sceptique; selon Pascal, la raison ne peut rien établir; la raison ne peut nous indiquer une vérité; la question religieuse est, rationnellement, insoluble. Pratiquement, il faut pour tant se décider, savoir vers oùl'on tend, choisir son chemin. Donc, dans l'incertitude de notre raison, quand il s'agit de vivre, opterons nous pour la religion, ou contre la religion? — Là est le spécial objet du chapitre appelé le Pari.

Et le docteur lut ces lignes :

« Examinons donc ce point, et disons : Dieu « est, ou il n'est pas. Mais de quel coté penche- « rons nous? la raison n'y peut rien déterminer. « 11 y a un cahos infini qui nous sépare. Il se « joue un jeu, à l'extrémité de cette distance « infinie, où il arrivera croix ou pile. Que ga- « gérez vous? par raison vous ne pouvez faire ni

« l'un ni l'autre ; par raison vous ne pouvez dé- « fendre nul des deux ...»

Daniel D. continua, commentant la suite du texte des Pensées : — Que notre intérêt nous avertisse donc. C'est une gageure qui nous est proposée, un pari : quand on ne peut choisir certainement, il faut parier : mais parions sagement, cherchons où va notre intérêt le mieux entendu. Examinons donc ce point, et disons : Dieu est, ou il n'est pas... Avez vous parié pour l'existence de Dieu, — si Dieu existe, vous gagnez tout, et, s'il n'existe pas, vous ne perdez rien ; mais, avez vous parié contre, — vous ne perdez encore rien, s'il n'existe pas, et, s'il existe, vous perdez tout. Le choix est donc évident : gagez pile que Dieu est. Or, comme un Dieu, quel qu'on le conçoive, étant le principe du surnaturel, est le principe des religions, — gagez pile pour les religions, suivez, jusque la fin, votre parti : le jansénisme ascétique de Pascal est un christianisme rigoureusement logique ; donc, gagez, selon Pascal, pour le Dieu de la Chute et de la Grâce.

« Un mot ruine ce raisonnement : on parie alors seulement qu'on cloute; les hommes assurément incrédules, ne doutant point, n'ont point à gager. On peut refuser l'alternative du Pari.

Ainsi, tout l'édificede logique est détruit. — Et, cependant, qu'elle est puissante la doctrine de Pascal!.. »

Le docteur Daniel D. parla d'autres choses. Je venais lui lire quelques unes de ces histoires de démonomanie, de possession et de kabbale; il m'écouta, faisant après chaque récit, des observations particulières. Lors que j'eus fini, et qu'il m'eut dit ses dernières remarques, après un instant de silence, il releva lentement son front, se renversa dans le fauteuil, puis il parla.

— Les histoires de démonomanie, de possession et de kabbale, me dit il, sont devenues invraisemblables. Aujourd'hui, le sur-naturel est loin nous; la préoccupation du sur-naturel n'est plus dans les esprits, on ne conçoit plus des hommes obsédés par des idées de magie, de sorcellerie, de démonologie ; les sciences occultes n'intéressent plus; le fantastique a fini son temps; le sur-naturel s'efface ; on ne croira pas qu'il y ait encore des hommes tourmentés du sur-naturel.

Je fis quelques objections ; il continua :

— Tous connaissez mes opinions, mon jeune

ami; je causerai donc sans aucune gêne. Vous savez que je suis un athée et un matérialiste ; je ne m'en cache, ni ne m'en glorifie, et je prétends, sur tout avec vous, parler librement, selon ma conscience.

« Le sur-naturel s'oublie : les religions pâlissent ; les théologies disparaissent ; dans l'esprit de l'homme place n'est plus qu'aux idées naturelles. Toute l'histoire de l'humanité peut, en effet, être dite avec deux mots : Magie, Science. De puis qu'il y a des êtres humains, ces deux mots — Magie et Science — peuvent servir à exprimer le développement de l'humanité : l'humanité n'a rien fait que marcher de l'une vers l'autre ; étant partie de la Magie, elle s'est dirigée vers la Science.

« Les premiers animaux qui furent des hommes, considérant le spectacle de la nature éparse tout au tour d'eux, durent être pris d'un immense étonnement craintif : voyant les fleuves couler, les mers se gonfler, les arbres croître, verdir, jaunir et reverdir périodiquement, les tempêtes gronder avec des avalanches et des ténèbres, le soleil naître à l'orient, monter dans l'espace du ciel et redescendre, la nuit obscure et les évolutions des étoiles, et les météores, et les métamorphoses infinies des existences, et

— HO s'y trouvant engloutis, eux, faibles êtres, impuissants à rien changer, ils se demandèrent, n'est ce pas, par quelle cause ces fleuves coulaient, ces mers s'enflaient, pour quoi ces tempêtes, pour quoi le jour, pour quoi la nuit, et pour quoi tous ces phénomènes monstrueux dont les agents n'apparaissaient pas. Eternelle question ; l'esprit humain est tel, que l'explication des choses lui est un besoin : et, jadis comme maintenant, indéfiniment, la même interrogation hante les cervelles des hommes. — Eh bien, à cette interrogation, deux réponses possibles : l'une enseigne que les phénomènes de la nature sont, universellement, produits par des lois fixes, — les rapports nécessaires des choses; l'autre enseigne qu'ils sont ordonnés par de libres volontés cachées que révèle leur action. La première dans la nature ne découvre que la nature ; la seconde devine sous son voile quelque chose extérieurement, qui commande ; l'une déclare que tout est inévitablement, l'autre que tout est accidentel effet de causes capricieuses : j'appelle Magie toute religion du sur-naturel. — Je dis Magie, non Magisme : un magicien n'est pas un mage. « L'homme acceptera l'une des deux explications : — pour qu'il accepte la première, il faut qu'il ait observé quelques unes des lois natu-

relies : il conclura que les phénomènes sont mécaniques, lors qu'il aura connu de l'ordonnance en la machine. Mais, pour qui ne sait rien parmi l'infinité des choses, l'autre réponse seule sera intelligible ; l'homme primitif, regardant, étourdi, au travers de l'abîme de l'univers, dans la confusion des apparences, nécessairement a dû penser que toute chose visible était une manifestation, soit d'esprits invisibles très nombreux, soit d'un seul tout puissant invisible esprit, mais, assurément, d'une force mystérieuse, agissant sur la nature, souverainement.

« C'est pour quoi l'homme qui croit des lois certaines essentielles, cherche connaître ces lois, s'en servir, et contraindre la nature naturellement; au contraire, l'autre veut atteindre, non le phénomène, mais l'agent supra-naturel du phénomène, et, par des prières ou par des conjurations, il attend son désir exaucé de lui, l'agent, la cause, le moteur, l'ordonnateur, le Dieu. Or cela est œuvre de savant, et ceci est œuvre de magicien : ceci est Magie, et cela est Science.

« Donc, les hommes anciens, n'étant pas encore des savants, furent des magiciens. Delà magie théorique sort la magie pratique : — croyance aux génies, aux dieux, à la Providence, à la créa-

l'exfer

lion, polythéisme et monothéisme, théurgie et déisme, tout cela, qui confesse quelque chose extérieure à la nature, est de la foi magique ; conjurations, exorcismes, évocations, sacrifices, vœux, implorations, tout agenouillement et toute prière est de la pratique magique, voulant qu'un effet naturel descende d'une sur-naturelle cause. Différentes entre soi de leurs figures, toutes les religions et toutes les philosophies théistes ont le même sang dans leurs corps, elles sont de la race Magie : leur dernier rejeton, vous l'avez nommé : lors que les croyances occultes sont -oubliées et que la religion meurt, l'obsession du sur-naturel en l'esprit végète encore, fantôme vague, insubstantielle ombre, extrême incarnation de l'antique Magie expirée. L'obsession du sur-naturel su faux, est le dernier reste de la Magie.

« La Magie fut tout le commencement; les premiers livres de l'humanité sont livres de Magie : les religions sont des magies ; les anciens philosophes sont des magiciens dédaigneux de la pratique magique , avides de l'explication magique de l'univers; le christianisme proclame le dogme de la Providence, par qui le sur-naturel est mêlé à tous les instants des phénomènes naturels : ce pendant, les hommes de-

mandent aux simulacres divins la pluie, le beau temps, et le grand nombre des enfants. L'ombre magique enveloppe le monde. Mais, peu à peu, très lentement, ainsi qu'à l'heure où l'aube poind, parmi la vastitude des ténèbres, peu à peu luisit la constance des lois naturelles : l'unité se manifestait parmi les diversités, la fatalité parmi les accidents ; les choses s'illuminaient, la nature blanchissait d'aurore, le principe de la Science surgissait à l'horizon, en les flots de la Magie. Alors, après Agrippa et les savants-magiciens, ce vint Kepler et les modernes savants ;la Magie chassée du ciel, chassée de la terre, chassée de l'animalité, se réfugiait dans l'intellectuel; dernier débris des doctrines théologiques fut le spiritualisme et le spiritisme, enfant inavoué ; mais la Science par tout a poursuivi la Magie : elle est venue, qui a dit : esprit de l'homme, tu n'es qu'une fonction du cerveau ; âme humaine, tu n'es qu'un nom delà vie physiologique. La Science montait dans le ciel, et la splendeur se faisait radieuse, car le soleil levé, tandis que la Magie plongeait vers le nadir, resplendissait, saintement beau, dans le zénith.

« La Magie a disparu, c'est à dire la philosophie religieuse, la doctrine spiritualiste, la croyance au Créateur, la foi à la Providence : la l'enfer

Science a fait Dieu l'hypothèse inutile. Il n'y a pas de sur-naturel, il n'y a pas de moteur, pas de premier principe, pas de Dieu, il n'y a que l'éternelle nature vivante. La nature est de la vie. Qui a donné le mouvement et la force aux choses ? — la matière, essentiellement, estmotile et forte : elle est de la vie. Il n'y a pas de sur-naturel ; je vous dis qu'il n'y a que l'éternelle nature vivante.

« Donc, plus de superstitions, plus de craintes religieuses, plus d'angoisses du sur-naturel; la croyance au sur-naturel est devenue un fait historique. Plus de la pensée du sur-naturel, plus de ce vieux reste des ignorances primitives ; c'est bien assez, nos misères réelles ; la chimère s'envole ; nous voyons clair devant nous ; le sur-naturel sort de l'esprit des hommes. »

Le docteur Daniel D. ayant achevé ces mots, je répondis, après quelques instants.

— Je ne discute pas vos opinions : ce ne me regarde pas. J'admire votre philosophie naturaliste, et j'ai de la tendresse pour les belles figures des mythologies. Je ne me targue pas de sagesse : science et religions, magisme et magie me sont chères ; j'aimerais Lucrèce et j'aimerais Virgile; je serais croyant avec le Port-Royal, athéiste avec Bùchner, de toutes les religions et

de toutes les philosophies avec notre éternel maître de poésie. — D'ailleurs, permettez que je ne défende point les choses de mes contes. — Mais, dites moi : — par ce que la Magie aurait passé, toute trace de la Magie serait elle effacée dans les fîmes? d'une croyance abolie reste un souvenir... par ce que l'idée du sur-naturel n'existerait plus, croyez vous que l'idée du sur-naturel soit morte, ensevelie et oubliée? ne connaissez vous personne devant qui elle soit reparue ? vous môme, mon cher savant, n'avez vous jamais entrevu l'ombre de la trépassée? — Votre foi matérialiste et athée n'aurait jamais été tentée ?.. oh ! ce serait seulement un effet de l'hérédité, un débris du vieil homme, une insignifiante faiblesse... mais, n'avez vous jamais connu cette faiblesse?., aucune pensée du sur-naturel n'aurait jamais troublé, ne fût ce qu'une seconde, malgré vous, la limpidité calme de votre cerveau?

— Je vous ai dit, répondit le médecin, que je refusais l'alternative du Pari de Pascal. Je n'ai pas d'incertitude; je suis assuré en mon athéisme; je ne doute point; je ne veux point parier.

— Il y a donc des hommes assurés!.. Les incrédules sont ils sauvés du doute, mieux

que les saints et que les martyrs? le doute n'est il pas l'éternel supplice? Pascal fut un chrétien obsédé du doute ; aujourd'hui les athées n'en sont ils pas tourmentés ? quelqu'un est il affermi sur la stabilité de sa croyance ? les religieux ont gémi par l'angoisse du doute; les esprits forts diront ils que jamais cette pensée ne leur est venue, — si, pourtant, était un Dieu!..

Le docteur se taisait ; je repris:

— Il me semble que le doute est l'éternel supplice... les religieux croient une existence de Dieu ; les athées croient un néant de Dieu : ils croient pareillement: ils ont leur foi. Mais, à tous, elle leur vient, cette incertitude, — si, pour tant, n'était pas de Dieu, — si, pourtant, était un Dieu ! — un néant de Dieu, pour les religieux, — une existence de Dieu, pour les athées, — pareillement, c'est l'invraisemblable songé vrai. C'est la chance monstrueuse de perte: le tonnerre peut tomber en un million de points, dont un est votre tête : donc, une chance d'être touché, contre un million de chances de n'être pas touché, mais une chance. La religion, cela est absurde, cela est faux, cela est impossible ; mais si, pour tant, cette absurdité, ce mensonge, cette impossibilité se trouvait être...

Triste méditation, inévitable... Le doute est la vieille plaie, secrète et honteuse, qui ronge éternellement les âmes ; et les âmes religieuses sont atteintes, etles âmes incrédules: il fautbien que l'ulcère héréditaire germe et fleurisse dans tout le sang humain.

— Douter... murmura Daniel D., savoir que l'on possède la vérité, et, ce pendant, douter...

— Douter ; et, ce pendant, prendre parti, car il faut prendre parti. Vous avez pris parti ; vous avez gagé, car il faut gager ; vous qui n'avez pas parié Dieu, vous avez parié non-dieu, car c'est une nécessité absolue, parier : quiconque n'est pas avec moi, est contre moi. 0 vous, l'esprit assuré, ferme et fort, vous qui avez gagé votre vie, pile contre le sur-naturel, ô parieur de l'éternité, prenez garde à la suite de la vie : si cette sottise était une monstrueuse réalité, s'il y avait un au-delà terrible de la mort... prenez y garde, et, comme le Wotan, père de Walhall, songez, tout dieu que vous êtes, 'dans l'angoisse et dans le tremblement.

Le soir était de plus enplus sombre; la chambre s'obscurcissait, insensiblement ; et, dans la demie ombre, je ne voyais plus que le large crâne carré de mon ami, chauve, avec ses deux yeux profondément enfoncés sous leurs sourcils. l'enfer

Le docteur Daniel D. ne répondait pas. Je lui regardais, admirant: — Ainsi, me disais je, voici un homme qui ne s'écrie pas au mot de faiblesse humaine ; un penseur qui ne refuse pas que la pensée ait des peurs ; un hardi qui m'avouera, peut être, qu'à des jours ilabronché... Cet incrédule éprouvé, cet athée superbe, ce parfait nieur du sur-naturel, et cet assuré songe, en ce moment, si quelques fois une pensée d'inquiètement ne se serait insinuée parmi sa certitude, et si. quelquesfois.il n'aurait pas eu, aussi, un trouble de sa confiance, une hésitation, un frissonnement des mensonges sur-naturels...

Comme je réfléchissais ainsi, le médecin releva sa tète, et me dit, lentement, presque à voix basse :

— Vos paroles ont rappelé une scène très ancienne en ma mémoire; je veux vous la conter ; de vingt ans elle est vieille déjà... Il s'agit, d'un personnage que vous n'avez pas connu, étant trop jeune ; il était un avocat, littérateurphilosophe, qui gagna la gloire, modeste et solide, d'un honnête homme et d'un penseur sérieux.

« L'histoire de sa vie est banale; c'est sa mort que je veux vous dire ; mais je dois vous parler, d'abord, de sa vie.

« Lors qu'il s'était fait recevoir avocat, sa petite fortune patrimoniale lui suffisait ; il ne plaida pas ; il s'occupait à la littérature, et publia des ouvrages qui eurent quelque succès. 8a vie était rangée. Il avait sa physionomie ouverte, et, avec, quelque sévérité, bonne; sa tenue était simple, d'une élégance correcte ; dès sa jeunesse, il avait été marqué pour l'air méditatif de ses traits ; il y avait en lui de l'homme du monde, et du rêveur. Plus tard, il se tourna vers la philosophie; il était libre penseur ; il étudia à l'économie politique; il tendait à la philanthropie, et ses confrères l'en raillèrent par fois; mais les railleries étaient anodines, contre sa sincérité. Un jour, on apprit qu'il avait acheté une villa aux environs de Paris ; là il vécut le reste de sa vie ; il se maria, et se donna tout à la littérature, à la philosophie, et à son bonheur; et cet homme, qui fut irreligieux et fut assuré, eut son incrédulité raisonnée et simple, — ignorait le doute. J'ai connu cet homme, durant les quatre ou cinq dernières années de sa vie ; je débutais ; il était un intime ami de mon père, et j'allais souvent chez lui, en sa villa. Alors, moi dans la fougue de mes jeunes enthousiasmes, lui calme et grave, nous causions : l'impression ne m'est pas effacée de ses

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paroles et de sa figure. Au tour de lui, c'était un air de sérénité réconfortant: on respirait la paix, la force, le bonheur : c'était un milieu de bonheur. Sa femme lui avait une adoration presque respectueuse, et elle était aimée. Dans le inonde, il était plus qu'estimé, on l'honorait ; sa carrière littéraire n'était pas éclatante, mais elle était belle; son influence fut grande, e-t elle fut bonne; cet homme avait un esprit droit, et sa loyauté lui était une force : les religieux, même, respectaient la sincérité tranquille, inébranlable comme une foi, de son athéisme. A cinquante ans, grisonnant, sa face rayonnante et pleine de santé, avec cette nuance de familiarité engageante que donne l'Age, il recevait dans sa villa quelques uns des personnages les plus considérés du monde littéraire et scientifique; une belle vie se déroulait ; cet homme était heureux, par ce qu'il eut fortune, estimes, honneurs, amitiés, et le repos, — et, encore, la paix de l'âme. Je le connus beaucoup; quelques fois, je demeurai avec lui. Je l'ai vu agir et penser, et j'observais ses actions et ses pensées; je l'ai surpris en ses méditations, interrompu parmi ses rêves, éveillé de son sommeil; je me suis rencontré à lui, seul, avec ses intimes, dans le monde, en public ; il voulut m'appeler

son médecin, et, de même que son esprit, je sus son organisme. Cet homme fut heureux: la sérénité était de son être, comme un sain parfum. Il mourut d'une maladie de cœur ; mais, se sentant mourir, il se réjouissait de partir avant l'âge des infirmités, entre sa femme et ses amis, voyant couler des larmes sincères ; et, paisible, il attendait l'heure d'entrer en l'anéantissement: cet homme, — absolument irreligieux, absolument tranquille, — n'avait pas pu parier, n'ayant jamais douté.

« C'est cet homme que j'ai vu mourir... j'étais jeune homme... voilà vingt ans passés... je vis s'en aller le grand athée.

« Sa mort fut douce. Il était couché, pâle, point triste, dans le large lit bas, au milieu de la chambre ; les rideaux, à demi tirés, laissaient pénétrer, atténuée, la lumière de l'été : non une chambre de mort, une chambre de repos. Son testament était achevé ; ses amis s'étaient assemblés dans une salle voisine ; un grand silence, point lugubre, solennel, s'étendait; la mort approchait, lentement ; oui, il la voyait, sans une crainte, —je l'affirme: des chrétiens qui étaient là, nul n'osa nommer Dieu à ce mourant. Mon maître, son vieux médecin et son vieil ami , assistait à son côté: je me tenais à droite, un l'enfer

peu éloigné, le considérant. 11 n'avait pas perdu

sa conscience: mais ses forces faiblissaient; ,x s'éteignaient; sa tète glissa douceiii«ii t sur l'oreiller vers la droite. »

Le docteur Daniel D. parlait très gravemenl : son regard était baissé. 11 se tut. A ce moment, l'obscurité était presque complète; un domestique entra, apportant une lampe qu'il posa sur une table, et sortit. Le docteur se leva, et se vint appuyer contre le marbre de la cheminée, rêvant. Puis, il dressa son pâle front carré, et il me dit :

— C'est chose étrange, comme ce vieux souvenir a frappé mon esprit... On dirait un songe, que le réveil n'aurait pas dissipé... un songe, que, durant vingt ans, j'ai quelques fois resongé.

(( A l'instant où sur l'oreiller sa tête glissait doucement, je vis ses yeux éteints s'ouvrir; ses mains eurent une très faible crispation, et, tandis que sa figure penchait vers les draps, ses yeux, que j'avais vu s'ouvrir, blanchirent : ils regardaient, fixement, enface... jem'étais avancé de deux pas, et j'étais devant lui, incliné, mon visage épiant le sien... je vis ses lèvres remuer; une verdàtre teinte passa sur sa peau, et je crus entendre, dans sa bouche, un mot... mais je ne suis pas sur de l'avoir entendu.... Ses lèvres

étaient restées ouvertes, ses yeux béants et blancs; il mourut.

— Et ce mot?..

Le docteur Daniel D. me répondit très bas :

— Je crois que ce fut — l'enfer.

Et, comme je demeurais dans le silence du salon mi obscur, le docteur Daniel D., qui se tenait debout, appuyé contre la cheminée, brusquement posa ses deux coudes sur le marbre et prit ses tempes entre ses mains; la lumière de la lampe était réfléchie dans la glace, en face de lui, de sorte que je voyais très bien, sur sa large figure, lablêmeur de ses traits altérés. Alors, à demie voix, sans éclats, sourdement, par saccades et violemment, presque farouche, il murmurait :

— L'enfer ! l'enfer! peut être que ce fut l'enfer; il eut, peut être, la crainte de l'enfer...

« Un jour, —j'avais vingt-cinq ans, — une femme m'avait abandonné; je voulus mourir; la nuit, dans mon lit désolé, je rêvais à mon suicide; et, comme j'y rêvais, j'eus, soudainement, cette pensée là...

« L'enfer!., ô le mystique séjour au suppli-

ciment des âmes, la mystérieuse Géhenne, l'effrayante infinité des Douleurs ! ce rêve de la Souffrance ! le Monstrueux, l'Impossible, et l'Inimaginable faits Réalité !.. si c'était lui qui tournait !..

« Car j'ai parié; il faut parier, dit Pascal) eh! oui, il a fallu parier croix pour un Dieu, pile pour pas de Dieu; croix pour l'éternité d'enfer, et pile pour l'anéantissement; il a fallu prendre parti, fallu se décider, choisir, voter, s'engager, s'enrôler: je vous dis, moi, qu'il faut parier: — Magie ou Science; Dieu ou Nature; Eternité ou Néant... rien ou l'enfer...

« Est absurde un Dieu, absurde un sur-naturel, absurde toute magie et toute religion, et ceci, sur tout, est absurde, l'enfer : or si l'absurde était le vrai! des gens ont dit : Credo quia absurdum. Pile ou croix! le million de chances pour pile; mais si, ce pendant, tournait croix! alors, l'enfer : cette millionnième chance amène Dieu, et l'enfer. L'Impossible serait.

« Oui, toutes les craintes sont effacées; les religions sont mortes; la raison triomphe, la science resplendit; pas d'illusion, pas d'erreur : j'ai, devant moi, présente, réelle, j'ai, distinctement, clairement, certainement, la vérité; je l'ai, entre mes mains; moi, je l'ai faite; elle est

de moi; sûr de ma force, j'ai violé l'antique Nature, et je l'ai tenue, nue, oui, dans mon étreinte ; je suis maître de l'univers... Et quelque chose delà Magie demeure. Un débris des croyances mortes. Un rejeton des sur-naturelles obsessions végétantes dans l'âme. Quelque chose des peurs magiques... L'idée, qui troubla sa lin au grand athée, d'une existence après la vie, et d'une damnation. — Car point n'est d'incrédule si ferme, qui n'ait à trembler, songeant de ceci : avec un million de chances de gain, j'ai parié pile contre un Dieu; mais il y a la millionnième chance de perte, une chance, croix, — avec l'enfer. »

...Ayant passé sa main sur son front chauve,

le docteur se redressa, et, d'une voix calmée, il me dit, hochant sa tête :

— Pauvres enfants des hommes, héritiers de deux cents générations religieuses, assurez vous sur vos scientifiques certitudes... Gomme l'anémie, l'alcoolisme et la folie, héréditairement, l'idée qui nous tient, tristes fils d'Adam, si tôt ne nous lâchera pas.

A Monsieur Agénor Boissier.

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