ANDROMAQUE
Dois- je les oublier, s'il ne s'en souvient plus?
Dois-je oublier Hector privé de funéraille,
Et traîné sans honneur autour de nos murailles F
Dois-je oublier mon père à mes pieds renversé,
Ensanglantant l'autel qu'il tenait embrassé?
Songe, songe, Céphise, à cette nuit cruelle
Qui fut pour tout un peuple une nuit éternelle ;
Figure-toi Pyrrhus, les yeux étincelans,
Entrant à la lueur de nos palais brûlans,
Sur tous mes frères morts se faisant un passage,
Et, de sang tout couvert, échauffant le carnage ;
Songe aux cris des vainqueurs, songe aux cris des mourans
Dans la flamme étouffés, sous le fer expirans ;
Peins -toi dans ces horreurs Andromaque éperdue ■
Voilà comme Pyrrhus vint s'offrir à ma vue ;
Voilà par quels exploits il sut se couronner;
Enfin, voilà l'époux que tu me veux donner.
Non, je ne serai point complice de ses crimes ;
Qu'il nous prenne, s'il veut, pour dernières victimes.
Tous mes ressentiments lui seraient asservis ! . . .
RACINE. AiNDROMAQUE.
Tantôt par sa douleur, par sa dignité, elle s'efforce de toucher, de calmer Pyrrhus :
Me cherchiez-vous, madame ?
Un espoir si charmant me serait-il permis:
ANDKOMAQUE.
Je passais jusqu'aux lieux où l'on garde mon fils. Puisqu'une fois le jour vous souffrez que je voie Le seul bien qui me reste et d'Hector et de Troie ; J'allais, seigneur, pleurer un moment avec lui : Je ne l'ai point encore embrassé d'aujourd'hui !
Tantôt elle essaie de piquer son orgueil, et, sans l'encourager, par une coquetterie sublime, excite innocemment son amour. — La coquetterie, même dans la douleur, n'est-ce pas toute la femme moderne! — Mais celle d'Andromaque jaillit de sa tendresse maternelle. Et d'ailleurs, elle a été belle, elle s'en souvient, elle l'est encore. On l'appelait Andromaque aux bras blancs, Xeuxo/evoç; quelle femme oublie cela? Combien même, je dis des plus modestes, prennent la remembrance pour la réalité, sincèrement confondent le présent et le passé ; naïvement
étalent comme roses de mai les rhododendrons qui poussent sous la neige ! . . . Avec quelle grâce ! avec quelle retenue , Andromaque laisse entrevoir les charmes de sa jeunesse! Où sont les neiges d'Antan? — Pyrrhus, en lui annonçant qu'Astyanax va périr, s'offre à le protéger :
FYRKIIUS.
Je ne balance point, je vole à son secours. Je défendrai sa vie aux dépens de mes jours. Mais, parmi ces périls où je cours pour vous plaire, Me refuserez-vous un regard moins sévère? Haï de tous les Grecs, pressé de tous côtés, Me faudra-t-il combattre encor vos cruautés? Je vous offre mon bras. Puis-je espérer encore Que vous accepterez un cœur qui vous adore? En combattant pour vous, me sera-t-il permis De ne vous point compter parmi mes ennemis?
Ainsi parle ce Pyrrhus de Trianon. Alors Andromaque :
Seigneur, que faites-vous, et que dira la Grèce? Faut-il qu'un si grand cœur montre tant de faiblesse ? Voulez-vous qu'un dessein si beau, si généreux, Passe pour le transport d'un esprit amoureux ? Captive, toujours -triste, importune à moi-même, Pouvez-vous souhaiter qu'Andromaque vous aime ?
RACINE. — ANDROMAQLE. VôD
Quels charmes ont pour vous des yeux infortunés Qu'à des pleurs éternels vous avez condamnés? Non, non : d'un ennemi respecter la misère, Sauver des malheureux, rendre un fils à sa mère, De cent peuples pour lui combattre la rigueur, Sans me faire payer son salut de mon cœur, Malgré moi, s'il le faut, lui donner un asile ; Seigneur, voilà des soins dignes du fils d'Achille.
Et comme Pyrrhus dont la passion s'irrite à mesure qu'Andromaque se fait plus triste, plus plaintive, tranchons le mot, plus maussade, comme Pyrrhus, en héros galant qui sait la valeur des mots et que les concetti ont bonne façon dans les discours d'un amoureux, s'écrie :
Je souffre tous les maux que j'ai faits devant Troie
Vaincu, chargé de fers, de regrets consumé,
Brûlé de plus de feux que je n'en allumai,
Tant de soins, tant de pleurs, tant d'ardeurs inquiètes...
Hélas ! fus-je jamais si cruel que vous l'êtes?
Mais enfin, tour à tour, c'est assez nous punir ;
Nos ennemis communs devraient nous réunir.
Madame, dites-moi seulement que j'espère :
Je vous rends votre fils, et je lui sers de père ;
Je l'instruirai moi-même à venger les Troyens;
J'irai punir les Grecs de vos maux et des miens.
Animé d'un regard, je puis tout entreprendre : Votre Ilion encor peut sortir de sa cendre ; Je puis, en moins de temps que les Grecs ne l'ont pris, Dans ses murs relevés couronner votre fils ;
à ce madrigal de soldat, Andromaque, répond, en baissant les yeux, ses beaux yeux !
Seigneur, tant de grandeurs ne nous touchent plus guère; Je les lui promettais tant qu'a vécu son père. Non, vous n'espérez plus de nous revoir encor, Sacrés murs que n'a pu conserver mon Hector ! A de moindres faveurs des malheureux prétendent, Seigneur; c'est un exil que mes pleurs vous demandent ; Souffrez que, loin des Grecs, et même loin de vous, J'aille cacher mon fils et pleurer mon époux. Votre amour contre nous allume trop de haine : Retournez, retournez à la fille d'Hélène.
Comme elle sait qu'il n'y retournera pas, et que le meilleur moyen de l'empêcher de partir, c'est de lui dire : Allez- vous-en ! Non que je veuille insinuer qu'Andromaque aspire à remplacer Hermione, à se faire aimer de Pyrrhus. Je crois au contraire que le souvenir d'Hector suffit à son cœur. Vertueusement coquette, elle ne promet rien au fils d'Achille , mais elle ne le désespère pas. Ne peut-on rester fidèle à son
RACINE. — A.NDROMAQUE. 161
mari sans se cloîtrer? et pour sauver un fils n'est-il pas permis d'user d'un peu de manège? Combien n'ont pas cette excuse? — C'est dans ces nuances délicates, dans ces clairs-obscurs du caractère des femmes que triomphe le génie de Racine. Là, il est sans rival. Chimène, Emilie, Pauline ont-elles vécu ailleurs que dans la fantaisie héroïque de Corneille? Andromaque, Hermione, Iphigénie, Clytemnestre, je les reconnais. Vous voudriez ressembler aux premières, mesdames, et les secondes vous ressemblent. Corneille, c'est l'idéal. Racine, c'est le réel; un réel très passionné, très gracieux, très pur et très fidèle — dont il se faut bien accommoder, en attendant mieux. — A ce sujet, M. Nisard raconte une anecdote que je vous demande la permission de reproduire. La chose se passe en Allemagne, dans le pays des légendes :
« En 183. . . » (date mystérieuse) «j'étais pour un « soir l'hôte d'une famille allemande nombreuse « et respectable, où l'on s'occupait beaucoup « des lettres françaises, et où l'on en parlait avec « goût et dans le plus pur français. Après « quelque conversation sur les auteurs alors à « la mode, on en vint au xvne siècle et à Racine.
On l'admirait beaucoup; mais on admirait davantage Schiller. Je protestai comme Français et comme lettré ; et parmi tout ce qu'on voulut bien écouter de l'apologie que je fis de Racine , j'insistai sur ce qu'il y avait d'application à faire de ces tragédies à la plupart de nos conditions. Et l'exemple d'Agrippine s'étant présenté : « Combien, dis-je, n'y a-t-il pas d'Agrippine domestiques, femmes de tête comme on les appelle qui veulent rester maîtresses dans la maison d'un fils devenu chef de famille, et qui continuent à gouverner sous le nom de ce fils? » Je développai cette idée,
* faisant d'ailleurs les différences, adoucissant « les traits de ces Agrippine, substituant des - fils simplement faibles à des fils capables de « faire assassiner leurs mères; et des mères « simplement impérieuses à des épouses empoi- « sonnant leurs maris. Mes réflexions parais- « saient fort goûtées, et j'étais heureux de pou- « voir faire honneur à Racicne d'un silence « qui n'était interrompu par aucune remarque. « L'heure de se retirer étant venue, je sortis
* avec un Français, ami fort ancien de cette fa- « mille, qui, à peine dans la rue, me dit : Savez-
« vous ce que vous venez de faire? » — Quoi « donc? » — « Agrippine et Néron vous écou- « taient. Vous avez fort contrarié Agrippine •• qui a fait la fortune de son fils et qui veut « continuer à la gérer ; mais, en revanche, vous
- avez fait plaisir à Néron ; c'est un excellent « fils; il n'est pas homme à secouer le joug » (un Néron allemand); « mais il le sent, et il « sait gré à ceux qui lui conseillent de régner. « Il y a même un Burrhus ; c'est un honnête « commis placé par la mère auprès du fils, et « qui prend l'intérêt de Néron plus que ne veut
- Agrippine. » Je fus fâché d'avoir admiré « Racine si mal à propos; mais je retins cette « preuve en action de la vérité pratique de ses -• tragédies. r>
S'il se rencontre des. Agrippine en Allemagne, pourquoi pas en Angleterre des Athalie, en Italie des Phèdre, en France des Roxane, des Andromaque en Belgique? — Andromaque, messsieurs, me parait surtout admirable dans deux scènes où Racine lui prête le langage le plus élégiaque et le plus fier qui soit tombé jamais des lèvres d'une femme. Je veux parler de la quatrième scène du troisième acte, et de
la première du quatrième. Pyrrhus blessé, outragé par les dédains de la veuve d'Hector, retourne, pour un moment, à la fille d'Hélène. Andromaque, mettant sous les pieds de la mère la vanité de la femme, implore Hermione en faveur d'Astyanax :