‹ Les Harangues de l'exil (volume 2)Chapitre 11 sur 27 · AGRIPPINE · texte numérisé non relu

AGRIPPINE

Vous.

Faut-il vous rappeler la malédiction de la mère? Faut-il évoquer cette apparition de la vengeance et du remords?

Poursuis, Néron : avec de tels ministres, Par des faits glorieux tu te vas signaler ; Poursuis. Tu n'as pas fait ce pas pour reculer : Ta main a commencé par le sang de ton frère; Je prévois que tes coups viendront jusqu'à ta mère. Dans le fond de ton cœur je sais que tu me hais; Tu voudras t'affranchir du joug de mes bienfaits. Mais je veux que ma mort te soit même inutile : Ne crois pas qu'en mourant je te laisse tranquille ; Rome, ce ciel, ce jour que tu reçus de moi, Partout, à tout moment, m'offriront devant toi. Tes remords te suivront comme autant de furies ; Tu croiras les calmer par d'autres barbaries ; Ta fureur, s'irritant soi-même dans son cours, D'un sang toujours nouveau marquera tous tes jours. Mais j'espère qu'enfin le ciel, las de tes crimes, Ajoutera ta perte à tant d'autres victimes;

Qu'après t'être couvert de leur sang et du mien, Tu te verras forcé de répandre le tien ; Et ton nom paraîtra, dans la race future, Aux plus cruels tyrans une cruelle injure. Voilà ce que mon cœur se présage de toi. Adieu ; tu peux sortir.

Comme cela est beau, messieurs ! quelle fermeté! quelle simplicité! quelle énergie! C'est surtout par là que Racine triomphe, par la pureté, l'élégance, l'ampleur, la splendeur du langage. C'est un maître en l'art d'écrire, et je comprends l'admiration de Voltaire pour cet admirable artiste.

Comment aurai -je le courage de critiquer celui que tout le monde vénère? (Car le goût pour Racine est un véritable culte, enthousiaste, religieux, mystique, intolérant.)

Il le faut cependant. Je ne suis ici que le serviteur de la vérité, et non le sigisbé des beautés littéraires. Je parlerai dans la liberté de ma raison, dans la simplicité de mon cœur.

N'attendez pas de moi une critique d'analyse. Je sais tout ce qu'on pourrait dire sur ces héros romains habillés à la française; il me serait facile de signaler les allusions discrètes au

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règne de Louis XIV, peut-être même à ses amours. Mais je n'ai pas voulu travestir la tragédie en pamphlet. Je demeure fidèle à ce que j'ai dit à propos du théâtre cornélien : « L'art « tragique doit élever l'esprit, créer la gravita- « tion vers le bien, entraîner les âmes comme « autant d'étoiles autour de ce centre immobile et « lumineux la vérité! » J'adresse à la tragédie de Britannicus deux reproches principaux : premièrement celui de nous montrer Néron amoureux de Junie; non pas, comme l'avaient déjà fait remarquer certains scoliastes, parce que Junie, fille de Silanus était une « vieille coquette. - Sénèque répond à ce reproche (singulier et où se trahit la galante légèreté de la critique française) : la Junie racinienne est jeune, belle, chaste, pure. C'est Ophélie, moins la grâce inimitable et la fantaisie de Shakespeare; c'est une fiancée; c'est la jeune patricienne romaine sous sa couronne de verveine, dans sa robe de lin aux longs plis pudiques. Mais Racine égaré par sa propre innocence, dupe de sa candeur, prête à Néron un sentiment qui fut toujours étranger à ce précurseur d'Héliogabale ; il ment à la vérité psychologique et à l'histoire. — Quoi !

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ce Néron souillé d'amours étranges dont le nom seul profanerait cette enceinte, aurait senti mollir son cœur sous la douce influence de la virginité ! L'amant de la courtisane Acte, l'époux de Poppcea, l'incestueux Domitius... il aurait aimé?. . . Messieurs, c'est la honte de la débauche et son éternel châtiment de ne pouvoir se purifier au souffle des chastes amours.

Non, ce n'est pas Junie, c'est Acte qu'indiquait à la fois la morale et l'histoire. C'est de cette affranchie que l'impératrice était jalouse : Agrippina, libertam œmulam, nurum ancillam, muliebrites fremere « Agrippine, de frémir comme une femme, d'avoir pour rivale une affranchie, pour belle-fille une esclave. »

Je reproche en second lieu à Racine, non pas de peindre Néron comme un monstre en dehors de l'humanité, ce qui est vrai ; mais de ne point indiquer en un seul de ses vers que tel est le résultat du pouvoir absolu, que la puissance sans bornes engendre fatalement la corruption sans limites, que l'encouragement à tout entreprendre est de pouvoir tout oser, en un mot que Rome, asservie, produit, comme le fruit naturel de sa décadence, les plus détestables tyrans.

Racine pouvait-il s'élever à cette sévérité philosophique? A-t-il songé à raconter les annales de la servitude? Lame de Machiavel, fils de Florence, auparavant le cœur navré de Tacite s'étaient unis en frémissant à la tristesse des patriciens dépouillés et proscrits; ils avaient souffert de la honte de Rome; ils s'associaient, ulcérés, à l'incurable mélancolie des derniers Romains fidèles à la liberté et comme ensevelis dans les souvenirs de la République ; les douleurs et les vengeances de l'histoire étaient leurs propres vengeances et leurs propres douleurs; ils se reconnaissaient en Silanus et en Thraséas. Mais cette parenté manquait au génie de Racine ; son âme n'appartient pas à cette filiation héroïque ; doux, modeste, soumis il vénérait la royauté , il aimait Louis XIV, c'est trop peu de dire qu'il aimait, il adorait ce roi dont la France fut, quarante ans, infatuée; Fribourg, Nordlingen, Lens, Namur, les Invalides, l'éclatant et lourd Versailles dissimulaient le despotisme ; évêques, capitaines, écrivains , hommes d'État sont conquis par cette orgie de guerres et de pierres :

« Ce règne avait comme enivré l'histoire. »

— Sauf en Vauban, en Catinat et chez les exilés protestants, nul sentiment de la dignité humaine; la politesse unie à la bassesse et lui servant de dame d'honneur. — Où trouverons-nous donc, messieurs, la leçon et l'enseignement? — Est-ce moi qui vais vous instruire? C'est un témoin, c'est Tacite. Apprenons de lui le secret de l'empire :

« La première victime du nouveau règne fut « Junius Silanus, proconsul d'Asie : Prima novo * principatu mori Junii Silani proconsulis Asiœ. » 0 commencement sinistre de cette histoire sinistre ! « Au dehors , repos ; à l'intérieur , dé- « bauches honteuses : Otium foris, fœda domi « îascivia. »

« Il restait cependant quelque image de la « République : Manebat nihilominùs qucedam « imago reipublicce. »

« L'impudicité devint la source de grands « maux pour l'Etat ilmpudicitia magnorum reipu- « biicœ malorum initium fuit. »

« Superbe, il triomphait de l'esclavage public. »

« Les mœurs nationales se dégradent peu à peu, on les détruit de fond en comble par des

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innovations licencieuses; de sorte que tout ce qui pourra être corrompu ou corrompre sera vu dans Rome. Que les nuits soient jointes au scandale, de peur qu'un seul moment ne reste à la pudeur ! »

Prince populaire , habile à flatter la plèbe , à la prendre par ses instincts, à caresser ses convoitises. « Néron hésita s'il n'ordonnerait pas la « suppression de tous les impôts, présent le plus « beau dont il put gratifier le genre humain. »

Diibitavit Nero an cuncta vectigalia omitti jubéret, idque pulcherrimum donum generi mortalium daret. — Enfin , comme pour associer le ciel à ses forfaits :

« Autant de fois le prince ordonna des exils ou des assassinats, autant de fois on rendit grâces aux Dieux. »

Quoi! est-il vrai? Le courage civique a disparu? Tout s'écroule dans la ruine commune? Rassurez-vous, messieurs...

Sénèque mourant : « Je vous laisserai, disait-il aux siens, le seul bien et toutefois le plus beau qui me reste, l'image de ma vie. » Sa femme s'ouvrit les veines avec lui. Elle survécut ; mais la pâleur de son visage et la blan-

cheur de ses membres témoignèrent de son héroïque fidélité.

Subrius Flavius, tribun des soldats, condamné à mort : « Néron, je te détestais ; aucun de tes soldats ne te fut plus fidèle tant que tu méritas d'être aimé ; j'ai commencé de te haïr dès que tu fus parricide de ta mère et de ta femme, cocher, histrion et incendiaire.

Enfin Thraséas, celui que Tacite appelle la vertu même, virtus ipsa, Thraséas mourant, les veines ouvertes :

« Faisons cette libation à Jupiter libérateur. « Regarde, jeune homme; tu es né en des temps « où il est besoin de fortifier son âme par des <•- exemples de fermeté. »

Qu'ajouterais-je à ces mâles paroles? Gardezles en vous-mêmes et qu'elles soient fécondées par la méditation !

Décembre 1837.

Messieurs,

Je ne sais pas pourquoi l'on vante l'Alexandre, Ce n'est qu'un glorieux qui ne dit rien de tendre ; Les héros, chez Quinault, parlent bien autrement, Et jusqu'à^ vous hais tout s'y dit tendrement.

C'est en ces termes que, dans la troisième satire de Boileau, pérore et dogmatise un des campagnards, grands liseurs de romans, relevant sa moustache, et son feutre à longs poils ombragé d'un panache. Alexandre était la seconde tragédie de Racine qui auparavant, avait donné au théâtre la Thébaïde ou les Frères ennemis. Imitée

des Phéniciennes d'Euripide, de YAntigone de Sophocle et de la Thébaïde de Sénèque, cette tragédie trahissait en son jeune auteur, avec des qualités estimables, une grande inexpérience, et, si je l'ose dire d'un poète comme Racine, une très fausse connaissance de l'antiquité. — Alexandre, par la fierté des personnages, l'ampleur et la force de quelques vers, marquait un progrès, mais n'accusait encore nulle originalité. Racine, disciple ingénieux, marchait sur les pas du grand Corneille, avec un peu moins de raideur dans l'attitude, mais avec une moindre noblesse dans l'accent. On pouvait, en le jugeant par ces débuts, lui appliquer justement le mot de l'auteur de Cinna : « Ce jeune homme, disait Corneille, a des dis- « positions rares pour la poésie, mais il n'en a « aucune pour le genre tragique. » En effet rien de plus froid que les Frères ennemis, rien de plus glacé que Y Alexandre. Encouragé cependant par des applaudissements que méritait la facile élégance de sa versification, soutenu, excité par Despréaux qui déjà sans doute entrevoyait en lui, l'auteur qui, « seul de tant d'es- « prits, de Corneille vieilli sût consoler Paris , »

Racine donna Andromaque. Ce fut son Cid, je veux dire l'œuvre dans laquelle il révéla la douceur, la tendresse, la passion, la flamme de son génie. Il s'est élevé plus haut; il a pénétré plus avant dans les secrets de l'art dramatique; mais il n'est jamais entré plus profondément dans les secrets du cœur humain. Semblable au Cid, au Dépit amoureux , Andromaque brille des ardeurs de la jeunesse et de ses grâces. Le poète avait vingt-sept ans, l'âge des amours lyriques et de la mélancolie. La tristesse et le lyrisme, c'est précisément le caractère de la tragédie que je me propose d'étudier avec vous. La passion d'Hermione est une ode, un dithyrambe, le chant même d'Eros ; l'amour maternel d'Andromaque est une élégie. On frémit et on pleure. La figure d'Oreste et ses malheurs ajoutent au drame je ne sais quel reflet de la fatalité antique; reflet affaibli, souvenir diminué, mais qui suffisent à faire planer sur ce sujet les ailes invisibles de l'éternelle pitié et de l'éternelle douleur.

Andromaque, en seize cent soixante-sept, fut dédiée par Racine à madame la duchesse d'Orléans, Henriette-Anne d'Angleterre, femme

de Philippe, frère du roi Louis XIV, fille do Charles Ier et de Henriette de France, laquelle était fille de Henri IV et de Marie de Médicis : « Madame, » écrivait le doux poète à celle dont Bossuet a dit « qu'elle fut douce envers la mort comme elle l'avait été envers tout le monde, » a Madame, cen'estpassanssujetquejemetsvotre « illustre nom à la tête de cet ouvrage. Et de

* quel autre nom pourrais-je éblouir les yeux de « mes lecteurs, que de celui dont mes spectateurs

* ont été si heureusement éblouis? On savait « que Votre Altesse Royale avait daigné pren-

* dre soin de la conduite de ma tragédie; on « savait que vous m'aviez prêté quelques-unes « de vos lumières pour y ajouter de nouveaux « ornements; on savait enfin que vous l'aviez « honorée de quelques larmes dès la première « lecture que je vous en fis. Pardonnez-moi, « madame, si j'ose me vanter de cet heureux « commencement de sa destinée. Il me console « bien glorieusement de la dureté de ceux qui « ne voudraient pas s'en laisser toucher. Je leur ;« permets de condamner I'Andromaque tant « qu'ils voudront, pourvu qu'il me soit permis

* d'appeller de toutes les subtilités de leur es-

« prit au cœur de Votre Altesse Royale. — Mais, « madame, ce n'est pas seulement du cœur que « vous jugez de la bonté d'un ouvrage, c'est « avec une intelligence qu'aucune fausse lueur « ne saurait tromper. Pouvons-nous mettre sur « la scène une histoire que vous ne possédiez « aussi bien que nous? Pouvons -nous faire « jouer une intrigue dont vous ne pénétriez tous « les ressorts? Et pouvons-nous concevoir des « sentiments si nobles et si délicats qui ne soient « infiniment au dessous de la noblesse et de la « délicatesse de vos pensées?... La cour vous « regarde comme l'arbitre de tout ce qui se fait « d'agréable, »

Et en effet, messieurs, cette princesse se fit remarquer autant par la bonté de son âme, que par l'exquise délicatesse de son goût. Elle protégea Racine, elle encouragea Molière. Adonnée au culte des lettres, esprit indépendant au milieu d'une cour galante et dévote, elle n'eut d'ennemis que les fats et les cuistres. Elle fut tour à tour l'héroïne résignée et charmée de l'égoïste amour du roi, la proie du comte de Guiche et de l'impertinence du marquis de Vardes, la victime des Tartufes. Née en pleine

guerre civile, dans une place assiégée, son berceau était resté en gage aux mains des puritains. Sur sa tombe, Bossuet, attendri pour la première fois; — la seconde fut le jour de l'oraison funèbre du prince de Condé : « Heu- « reux si, averti par ses cheveux blancs du « compte que je dois rendre à mon administra- « tion, je réserve au troupeau que je dois nour- « rir de la parole de vie les restes d'une voix « qui tombe et d'une ardeur qui s'éteint. » Sur cette tombe, dis-je, et sur cette mort dont on n'a jamais bien démêlé la cause, Bossuet s'écriait : « En vain Monsieur, en vain le roi tenait Ma « dame serrée par de si étroits embrassements. « Alors ils pouvaient dire l'un et l'autre avec « saint Ambroise : Stringebam bracchia, sed jam « amiseram quam tenebam : « Je serrais les bras, « mais j'avais déjà perdu celle que je tenais. » La « princesse leur échappait parmi des embrasse- « ments si tendres, et la mort plus puissante « nous l'enlevait entre ces royales mains. Quoi « donc ! elle devait périr sitôt ! Dans la plupart « des hommes, les changements se font peu à « peu, et la mort les prépare ordinairement à « son dernier coup. Madame cependant a passé

« du matin au soir, ainsi que l'herbe des champs. « Le matin elle fleurissait, avec quelles grâces, « vous le savez; le soir nous la vîmes séchée....

« Henriette, » écrit M. Michelet en ce style de médaille qui lui est propre, « quelles qu'aient « été les taches de sa vie, était d'une extrême « bonté qui ne s'est plus retrouvée en ce siècle. « La Montespan n'amusa que par la méchan- « ceté. Et madame de Maintenon eut un sobre « esprit négatif, toute réserve, blâmant sans « blâmer, qui séchait et stérilisait. Henriette « n'était que bienveillance. Pour briller elle « n'avait nul besoin de critique, ni de saillies. « Elle fut toute douceur et toute lumière , sym- « pathique pour tous, bonne même pour ses « ennemis... — « Madame émut fort la cour « d'Angleterre » (où elle fut envoyée pour sé- « duire politiquement son frère Charles II). « Elle avait l'attrait singulier de ceux qui ne « doivent pas vivre ; elle ressemblait plus au « décapité qu'à sa pétulante mère. C'était l'om- « bre d'une ombre, comme une fleur sortie du « tombeau. »

Pardonnez-moi, messieurs, de vous retenir sur ces détails, en apparence étrangers à mon

sujet. Étrangers? Ah! les malheurs sont les échos de l'histoire : ils vont, se prolongeant à travers les âges. Dans la maison de Priam qui tombe j'entends retentir la chute de la maison des Stuarts. La légende précède le réel et souvent l'explique. Il y a je ne sais quoi de touchant dans cette préface de Racine qui dédie la veuve d'Hector à la fille de Charles. J'aime à rapprocher Henriette et sa mère exilées, oubliées au Louvre, l'hiver, sans feu ni bois, d'Andromaque captive, butin du victorieux, outragée par les désirs de son maître, partagée, déchirée entre son amour de mère et sa fidélité de veuve. Cette ombre d'une ombre, n'est-ce pas Astyanax, fils d'Hector, fleur sortie du paternel tombeau? Les poèmes antiques abondent, comme vous le savez, en caractères bien tranchés, toujours les mêmes, de ceux qu'on appelle des types. Ulysse, c'est la prudence unie à la ruse; Ajax, la force ; Achille, la bravoure ; Agamemnon, la superbe; Hélène, la beauté; Hécube et Niobé sont les statues de la douleur maternelle ; Pylade, Castor, Pollux représentent l'amitié, cette belle vertu qui chaque jour s'en va, hélas! Andromaque est l'image symbolique de

la mère et de lepouse. Plus femme dans Homère , plus mère dans Euripide , admirable mélange des deux dans la tragédie racinienne.

Qui ne connaît l'épisode du dixième livre de Y Iliade? qui ne s'est maintes fois abreuvé à cette source de grâce et de fraîcheur qui coule incessamment du génie d'Homère, comme le Rhône et le Rhin des glaciers des Alpes?

« Hector, après avoir rapidement traversé la « ville, arrive aux portes de Scée par où il devait « sortir. Là Andromaque, fille du grand Éétion « qui avait régné sur les Ciliciens dans la ville « de Thèbes hypoplacienne, accourt avec la nour- « rice qui tient entre ses bras le petit prince, « unique fruit du mariage d'Hector, et dont la « beauté était semblable à celle d'un astre qui « se lève sur l'horizon... Hector, en le voyant « le caresse d'un sourire ; et Andromaque, le '■• visage baigné de larmes , s'approchant de son a mari l'embrasse tendrement, et avec une voix « entrecoupée de sanglots, lui parle en ces « termes : « Prince trop magnanime, hélas! « votre courage fera votre perte! vous n'avez c aucune compassion de votre fils, de cet enfant <• innocent, ni de votre femme qui va être si mal-

<* heureuse ! Vous allez me laisser veuve ; votre « fils va être orphelin, car les Grecs se jetant « tous sur vous, vont par votre mort venger «bientôt toutes leurs pertes. Hélas! qu'il me « serait bien plus avantageux, si vous devez « périr, de descendre la première dans le tom- « beau ; car après cet affreux malheur, il n'est « plus de joie, plus de consolation pour l'infor- « tunée Andromaque, et l'avenir ne présente à « mon esprit accablé que douleur. Je n'ai plus « ni père, ni mère. Sous le fer du terrible Achille, « j'ai vu tomber le roi mon père; j'ai vu la ville « des Ciliciens, la superbe Thèbes en proie à « ses soldats; j'ai vu cet impitoyable ennemi « faire de ses vaillants citoyens un horrible car- « nage. Après avoir abattu mon père, il n'eut « pourtant pas la dureté de le dépouiller; mal- « gré sa fureur il respecta encore sa valeur et « son courage, et sur un bûcher honorable, il ' le fit brûler avec toutes ses armes, et lui éleva un superbe tombeau que les nymphes des montagnes, filles du puissant Jupiter, ont environné d'arbres touffus. J'avais sept frères qui dans un même jour descendirent tous dans le royaume de Pluton. Achille les attaqua

RACINE. — ASDROMAQUE. 133

« dans les pâturages où ils gardaient les trou- « peaux et leur ôta la vie. La reine, ma mère, « que les flammes et le fer avaient épargnée « fut emmenée captive dans ce camp avec le « butin ; longtemps après Achille la remit en

- liberté pour une grosse rançon ; mais elle ne * fut pas plus tôt de retour dans son palais, que

- Diane décocha sur elle ses flèches mortelles. « Mon Hector, tu me tiens lieu de père, de « mère et de frère. »

Vous souvenez-vous d'Otbert et de Regina, dans les Burcjraves de M. Victor Hugo? Ces deux enfants amoureux, semblables à des fleurs poussées dans les murailles, embaument de leur virginité le burg farouche.

Otbert dit à Regina :

Mais je remplacerai moi ton père et ta mère,

Oui, tous les deux ! j'en prends l'engagement sans peui-

Ton père ? j'ai mon bras. Ta mère ? j'ai mon cœur.

Quand ils dorment sous le gazon ces deux êtres vénérés et adorés; le père chargé d'années et de travaux, la mère couronnée de dévouement, qui les remplacera? Le fils est seul ; la fille est seule ; voici le foyer abandonné par

ceux qui l'allumèrent jadis ; voici la maison vide de ceux qui l'ont bâtie ; voici le champ déserté par celui qui labourait et semait, dès l'aube levée ; allez au chantier, demandez le maître, il est absent; allez dans l'étude, les livres sont ouverts sur la table, une phrase inachevée sur le papier s'arrête, la plume est auprès, l'œuvre est interrompue, le penseur est parti, l'écrivain s'en est allé. 0 douleur! ô souvenirs, souvenirs, regrets, heures de bonheur si vite évanouies ! ... O passé disparu! sérénité trompeuse! quoi! sitôt!... Alors l'épouse et l'époux orphelins se penchent sur leurs enfants, l'avenir sourit à travers les larmes, et la famille recommence.

« Toutes mes tendresses sont réunies en toi, « mon Hector. Aie pitié de ton fils et de ta " femme ; ne nous expose point au plus affreux de tous les malheurs. Demeure auprès de ce rempart. Tu arrêteras d'ici la fuite des troupes. Tu les obligeras à tenir ferme sur cette colline où sont ces figuiers sauvages, car c'est par là qu'on peut le plus aisément escalader nos murs et se rendre maître de Troie. Les « plus vaillans de nos ennemis, les deux Ajax, Idoménée, les deux Atrides et le terrible fils

« de Tydée ont déjà tenté trois fois de s'ouvrir « ce chemin, et y sont venus avec toutes leurs « forces, soit que quelqu'un de leurs devins leur « eût donné ce conseil, ou qu'eux même en * combattant eussent remarqué que c'était là « l'endroit le plus faible. » — Andromaque n'est pas la mère Spartiate qui attachant le bouclier à son fils lui dit : « Reviens dessus ou dessous. » Ce n'est pas Blanche de Castille disant à saint Louis : « Mieux aimerais vous voir mort « qu'en péché mortel! » Non c'est une femme qui aime, et qui a peur, pareille à la plupart des femmes. — Hector refuse de se laisser séduire par ce pieux stratagème : « Que diraient « les Troyens et les Troyennes, si comme un «lâche je me tenais éloigné du combat... Je « sais qu'un jour viendra que la sacrée ville de « Troie périra avec son roi et son peuple ; mais « ni la chute de cet empire , ni la mort d'Hé- « cube, ni celle de Priam, ni celle de tous mes « frères qui mordront la poussière sous les « coups de nos ennemis ne font point une si ter- « rible impression sur moi que cette affreuse « pensée que quelqu'un des princes grecs (quelque « guerrier d'Argos, trad. de M. Saint-Marc

« Girardin) te prendra éplorée et tremblante, « t'emmènera captive dans sa patrie, et que là « il te faudra filer de la toile sous les ordres « d'une maîtresse, ou aller chercher de l'eau « aux fontaines publiques, souffrante et indi- « gnée, mais forcée de plier sous la dure néces- « site; et alors, te voyant passer tout en larmes : « Voilà, dira-t-on la femme d'Hector qui savait « si bien combattre parmi les Troyens domp- « teurs de chevaux, quand les Grecs assié- « geaient Ilion. » C'est ainsi qu'on parlera sur « ton passage, et ce sera pour toi un nouveau « chagrin, pensant au mari que tu auras perdu « et qui aurait repoussé loin de toi le joug de la « servitude. Ah! puissé-je être mort, et la terre « amoncelée me couvrir tout entier, avant que « j'entende tes gémissements et que je voie ton « esclavage ! »

Alors il embrasse son fils qui, effrayé à la vue du casque au panache flottant, se cache dans le sein de sa nourrice : puis le remettant aux bras d'Andromaque qui le reçoit avec un sourire mouillé de larmes :

« Andromaque, ne m'accuse point dans ton « cœur , et ne te plains pas avant le tems ; au-

RACINE. A>"DROMAQL'E. 139

« cun guerrier tu le sais, ne me fera descendre « au tombeau avant le jour marqué par le sort; « et personne, brave ou lâche, personne, dès « qu'il est né, ne peut éviter sa destinée. Rentre « donc dans ta maison ; distribue à tes esclaves « leur travail de chaque jour, le fuseau, la que- « nouille; surveille leur ouvrage; et nous tous, « guerriers nés dans Ilion, et moi surtout, nous « veillerons aux travaux de la guerre. »

Il part, après ces adieux; il part, se fiant en soi-même et aux dieux de sa patrie.

« La triste Andromaque, le visage couvert de « larmes, s'en va aussi de son côté, tournant « incessament sa tête pour revoir son cher Hec- « tor. Dès qu'elle arrive dans le palais, son « affliction et ses larmes jettent ses femmes « dans le désespoir. On n'entend partout que « pleurs, que cris et que gémissemens. Hector f vivant est pleuré comme mort. »

Telle est l'épouse dans Homère, dans ce divin poète qui contient tous les autres, pareil au ciel profond où se meuvent les étoiles. — Lorsque elle voit, du haut des remparts de Troie, le cadavre d'Hector attaché au char d'Achille, d'Hector mort si jeune, l'angoisse maternelle se

mêle aux regrets de la veuve , et de ses lèvres tombent ces navrantes paroles , — navrantes et vraies, hélas ! — 'Nous que les révolutions et les exils ont ballottés de rivage en rivage, naufragés du droit , morts parmi les vivants , nous en savourons tristement la poignante réalité :

« Hélas! Hector, tu vas descendre dans les « ténèbres souterraines ; et tu me laisses veuve « dans ton palais désert, et ton fils n'est encore « qu'un faible enfant ! Hélas ! quand même il « échapperait au courroux de la guerre , il n'a « plus à attendre que peines et malheurs. Il se « verra ravir ses champs, dont il ne pourra « pas défendre la borne consacrée! L'enfant « orphelin n'a point de protecteurs et d'amis ; il « a le front baissé vers la terre et sa joue hu- « mide de larmes. En vain va-t-il, dans son « besoin, trouver les compagnons d'armes de « son père, prenant l'un par le manteau et l'autre « par la tunique ; à peine par pitié lui donnent- « ils une coupe à moitié pleine qui mouille ses « lèvres et ne désaltère pas sa gorge desséchée. « Qui sait même si quelque enfant, heureux et - lier d'avoir son père et sa mère vivants encore « et puissants , ne le chassera pas du festin le

« frappant de la main et l'insultant de la parole? « Va-t-en, misérable, dira-t-il, ton père n'est « point assis à notre table. Et l'enfant revient « alors en pleurant trouver sa mère qui est « veuve. Malheureux Astyanax! qui autrefois, « assis sur les genoux de son père, ne mangeait « que la moelle la plus pure des viandes ; et quand « le sommeil venait le prendre à la fin de ses «jeux, alors il s'allait reposer dans son lit, la « tête penchée sur le sein de sa nourrice, le corps « étendu sur une couche délicate, et s'endor- « mait plein de joie et de bonheur. Qu'il va souf- « frir maintenant privé de l'appui de son père! »

Admirez cette simplicité, messieurs ; la nature est là vivante. Ainsi peignait le grand Homère. On ne connaissait pas alors le genre noble, le genre tempéré, ni le genre sublime ; pas davantage le réalisme. Divisions des rhéteurs, vaine nomenclature des impuissants, ce n'est pas moi qui vous prendrai pour l'art éternel et divin. Vous êtes les masques de l'art qui cachez sa beauté immortelle !

Après le poète de Chio , nul n'osa rien changer au caractère de la veuve d'Hector. On toucha à ses aventures, on varia la trame de sa vie.

Nul ne toucha à ce cœur consacré, au fond duquel dormaient l'amour conjugal et l'amour maternel, ces deux axes du monde. Euripide lui-même, le révolutionnaire Euripide, respecta la tradition. Il l'a reprise dans deux tragédies : Andromaque et les Troyennes. Le sujet de celle-ci, suivant la remarque de M. Emile Souvestre. (Encore un mort parmi les rares amis de la justice! Notre chemin se remplit de tombes, et nous compterons bientôt les jours par les pierres tumulaires.) Le sujet est le partage des captives après la prise de Troie; l'intérêt est dans la destinée faite à chacune par le vainqueur. « Les Troyennes, dit, avec raison, M. Saint-Marc « Girardin, sont un tableau tragique plutôt qu'un « drame. « Autour d'Hécate, centre de l'action, personnification de la douleur de sa famille et du désastre de sa patrie, autour de l'aïeule vénérable qui déplore le néant de la magnificence des ancêtres et s'écrie :

« Hélas ! hélas ! et moi malheureuse, qui sera « mon maître? En quels lieux ma vieillesse lan- <-■■ guira-t-elle dans la servitude? Inutile fardeau <■• de la terre , cadavre animé , vain fantôme , « serai -je réduite à faire la garde devant un ves-

« tibule , ou à soigner les enfants d'une autre, « moi qui eus la gloire de régner sur Troie ? » — et ailleurs : « Je vois l'ouvrage des Dieux « qui élèvent ce qui est humble et renversent ce « qu'on croit élevé ; » — autour, dis-je, de cette « image de la misère et de la résignation, pleurent et se lamentent Cassandre, Andromaque, Hélène, le chœur des captives. Cependant le malheur au malheur s'ajoute. Ce n'est point assez d'avoir assisté à la ruine d'Ilion , d'être assise en pleurant parmi ces débris , de voir fumer les décombres; ce n'est pas assez de la mort de Priam , et d'Hector et de Polyxène ; les Grecs implacables veulent faire périr Astyanax. Cet innocent sera précipité du sommet des tours. Alors sa mère , lorsque Thaltybios lui annonce la nouvelle fatale :

« 0 mon fils, ô doux objet de ma tendresse, « tu vas périr par une main ennemie, tu vas « abandonner ta mère désolée! C'est la valeur « de ton père qui te tue ; elle qui fut le salut de « tant d'autres, la vertu de ton père t'a mal « servi. O hymen infortuné, couche nuptiale, q pour lesquels j'entrai jadis dans le palais « d'Hector, non pas pour enfanter une victime

« réservée aux Grecs, mais un maître à la fertile « Asie. Tu pleures, ô mon fils! as-tu le senti- « ment de tes maux? Pourquoi tes mains m'em- « brassent-elles? Pourquoi t'attacher à ma robe, « comme un jeune oiseau s'abrite sous l'aile de « sa mère? Hector ne sortira point de la terre, « armé de sa lance redoutable , pour être ton « libérateur ; ni sa famille, ni la puissance phry- « gienne ne peuvent te secourir; mais impitoya- « blement précipité la tête la première du haut « d'une roche, tu vas rendre le dernier soupir. « O fis chéri, que ta mère presse entre ses bras, « douce haleine que je respire, c'est donc en vain « que ce sein t'a nourri, en vain je me suis épui- « sée de peines et de tourmens ! Pour la dernière « fois, embrasse ta mère, presse-toi contre son « cœur, de tes bras entoure mon corps , et que « ta bouche s'unisse à la mienne ! »

« Quoi! ce sein virginal! ces joues, ces che- « veux blonds ! ah ! ma fille ! » s'écrie dans Iphigénie à Aulis le roi Agammemnon ; car le cœur de l'homme et celui de la femme se touchent par les mystérieuses fibres de la même douleur. Le père aussi pleure en regardant son enfant qui va mourir. Insensés qui parlez de l'inégalité de

l'homme et de la femme ! Ils ne sont qu'un ; leur couple est unité : regardez-les tous deux au cimetière : agenouillés, pensifs, ils mouillent de leurs larmes une terre fraîchement remuée. Le mariage a pour but et pour joie le sourire du nouveau-né; mais la mort resserre son attache. Le berceau appartient à la femme. L'époux et l'épouse sont égaux devant le cercueil. — Andromaque part pour l'exil. Le cadavre de l'enfant est rapporté à Hécube pour qu'elle lui rende les honneurs funèbres :

« Infortuné, » secrie-t-elle à l'aspect de ce pauvre petit brisé par la chute, « comme les « murs de notre ville, ouvrage d'Apollon, ont « défiguré ta tête charmante et cette chevelure •• qui reçut tant de fois les soins et les baisers ■■- d'une mère ! De ces os fracassés découle le •• sang... 0 mains chéries dont les gestes me « rappelaient Hector ! vous voilà brisées ! Bou- - che adorée, qui me charmais par tes doux • propos, tu m'abusais lorsque, appuyée à mon '• épaule, tu répétais : Mère, je veux couper sur « ta tombe toutes les boucles de ma chevelure, « je veux y conduire tous ceux de mon âge pour <■■ t'adresser de tendres adieux! Hélas! c'est moi

« qui te pleure, enfant; courbée sous le faix des « années, sans famille , sans patrie, c'est moi qui « dois te rendre ces tristes et derniers devoirs. ■■>

Oh! si je te perdais!... Non c'est une pensée Que je ne pourrais pas supporter un moment ! Souris -moi donc un peu. Ton sourire est charmant. Oui, c'est toute ta mère ! Elle était aussi belle; Tu te passes souvent la main au front comme elle, Comme pour l'essuyer ; car il faut au cœur pur Un front tout innocence et des cieux tout azur. Tu rayonnes pour moi d'une angélique flamme, A travers ton beau corps mon âme voit ton âme ; Même les yeux fermés, c'est égal, je te vois. Le jour me vient de toi. Je me voudrais parfois Aveugle et l'œil voilé d'obscurité profonde, Afin de n'avoir pas d'autre soleil au monde !

Telles sont, messieurs, les paroles qu'adresse à Blanche, dans le Roi s'amuse de M. V. Hugo, un père désolé comme Héeube et comme Andromaque. La veuve en son enfant voit son mari, l'aïeule son fils, Triboulet sa femme; tant il est vrai que l'enfance est le miroir des générations. L'humanité, comme en un lac aux ondes inviolées, se reflète dans l'enfance.

Après Homère et Euripide, Virgile reprend la légende. Énée côtoyant les rivages de l'Épire,

entre au port de Chaonie et monte à la ville élevée de Buthrote :

Littoraque Epiri legimus, portuque subitnus Chaonio, et celsam Buthroti adcedimus urbem

Là, il apprend qu'un fils de Priam, Helenus, règne sur des villes grecques; il possède le sceptre et l'épouse de Pyrrhus, et de nouveau Andromaque est soumise à un époux troyen.

Hic incredibilis reruin fama occupât aures, Priamiden Heleuum Graias regnare per urbes, Congugio Eacidse Pyrrki sceptrisque potitum Et patrio Andromachen iterum cessisse marito.

Abandonnant ses vaisseaux au rivage, il s'éloigne du port :

Progredior portu, classes et litora linquens. — Solemnes tum forte dapes, et tristia dona, Ante urbem in luco, falsi Sinioëntis ad undam Libabat cineri Andromache, manesque vocabat Hectoreumad tumulum, viridi quem cespite inanem, Et geminas, causam lacrimis, sacraverat aras.

« En ce moment, non loin de la ville, dans un « bois sacré, préparant un festin et de funèbres « dons , Andromaque aux bords de l'onde d'un « faux Simoïs, offrait des libations à la cendre

« de son époux, entre deux autels de vert gazon. « Sur un vain tombeau , source de ses larmes , « elle appelait les mânes d'Hector. »

Un tombeau vide, l'onde d'un faux Simoïs! souvenirs de la patrie , images du pays absent , sites, sommets, vallées, bois, neuves de la contrée natale, les proscrits vous emportent avec eux. Aux bords du Léman madame de Staël regrettait le ruisseau de la rue du Bac. J'ai vu des bannis au coeur fort, je les ai vu s'attendrir en respirant le parfum d'une fleur qui, là bas, poussait dans le jardin de leur mère. — Aucun poète n'a mieux chanté ces douleurs, aucun sans doute ne les a plus vivement épouvées que Virgile, né au milieu des guerres civiles, témoin des vengeances des partis, vivant sur un sol qui changeait de propriétaire à chaque secousse de la fortune.

Nos patricse fines, et dulcia linquiinus arva, Xos patriam fugimus !...

— Fortunate senex ! Ergo, tua rura manebunt Fortunate séries. ! hic, inter flumina nota Et fontes sacros, frigus captabisopacum(l).

(1) Première églogno.

« Nous fuyons les frontières , nous abandon- « nons les champs aimés , nous quittons la part trie ! ... Heureux vieillard ! ainsi tes champs te « resteront. Heureux vieillard ! ici , parmi les « ruisseaux connus et les fontaines sacrées, tu « prendras le frais ! r>

Andromaque, trompant sa douleur, et, pareille à Cornélie, regrettant de ne pouvoir pleurer sur des urnes pleines :

Nunquam plenas plangemus ad urnas.

Andromaque aperçoit Enée : -

Conspexit venientem, et Troia circum Arma amens vidit, magnis exterrita monstris, Deriguit visu in medio ; calor ossa reliquit Labitur...

« Hors d'elle-même , à l'aspect des armes '• troyennes, éperdue à cette apparition prodi- '■ gieuse , la chaleur abandonne ses os , elle « tombe. » Puis, recouvrant un peu de force :

Dejecit vultum, et demissa voce locuta est : « 0 felix una ante alias Priameia virgo, Hostilem ad tumulum, Trojse sub mœnibus altis, Jussa mori, quse sortitus non pertulit ullos,

LES HABAN6UES. T. I. 10

Nec victoris heri tetigit captiva cubile ! Nos, patria incensa, diversa per œquora vectee, Stirpis Achilkœ fastus, juvenemque superbum, Servitio enixœ, tulimus, qui deindè, secutus, Ledceam Hermionem, Lacedœmoniosque hyinenœos, Ast illum, ereptœ inagno inflammatus amore Conjugis, et scelerum l'unis agitatus, Orestes Excipit iucautum, patriasque obtruncat ad aras. ■

- Elle baissa les yeux et d'une voix plaintive : « 0 Polyxène ! ô la plus heureuse des filles de « Priam! Condamnée à mourir sur le tombeau « d'un ennemi au pied des hautes murailles de - Troie, tu ne subis pas d'autres malheurs, le « sort ne te donna point un maître, et, captive, <■• tu n'entras point dans le lit d'un vainqueur. « Et moi, j'ai vu ma patrie dévorée par les « flammes ; j'ai été traînée de mer en mer; « esclave il m'a fallu supporter les dédains de « la famille d'Achille et les transports d'un « guerrier superbe. Devenue mère enfin, je me « suis vue abandonnée pour la fille d'Hélène et « l'alliance du roi de Lacédémone... Cependant « égaré par l'amour, tourmenté par les furies, « Oreste surprend le ravisseur de son épouse « et l'immole au pied des autels de sa patrie. »

RACINE. ANDROMAQUE. loi

« — Voilà, en peu de vers, écrivait Racine « dans sa seconde Préface, tout le sujet de cette « tragédie : voilà le lieu de la scène, l'action qui « s'y passe, les quatre principaux acteurs, et

- même leurs caractères, excepté celui d'Her- « mione, dont la jalousie et les emportemens « sont assez marqués dans YAndromaque d'Euri- » pide. — C'est presque la seule chose que j'em- •• prunte ici de cet auteur. Car, quoique ma •• tragédie porte le même nom que la sienne, le « sujet en est pourtant très différent. Andro-

- maque, dans Euripide, craint pour la vie de « Molossus, qui est un fils qu'elle a eu de Pyr- « rhus (Néoptolème), et qu'Hermione veut faire « mourir avec sa mère. Mais ici il ne s'agit point « de Molossus : Andromaque ne connaît point « d'autre mari qu'Hector, ni d'autre fils qu'As- « tyanax. J'ai cru en cela me conformer à « l'idée que nous avons maintenant de cette « princesse. La plupart de ceux qui ont entendu « parler d'Andromaque ne la connaissent guère « que pour la veuve d'Hector etpour la mère d'As- « tyanax. On ne croit point qu'elle doive aimer « ni un autre mari, ni un autre fils; et je doute « que les larmes d'Andromaque eussent fait sur

152 HARANGUES DE LEXIL.

« l'esprit de mes spectateurs l'impression qu'elles « y ont faite, si elles avaient coulé pour un « autre fils que celui qu'elle avait d'Hector. »

Admirable instinct de Racine. Il semble en effet que la captive livrée au vainqueur, jetée en son lit par le sort des batailles, lui enfantant un fils dans les larmes, aimant ce fils de la servitude de l'amour viscéral des mères, il semble que cette Andromaque dépouillée par la force du prestige de sa fidélité, souillée, d'une infamie même fatale, d'un stupre involontaire, perdrait, aux yeux des modernes, quelque chose de sa pureté et de sa grandeur. Andromaque, mère d'un seul enfant, enchaînée à la mémoire d'un seul homme, vivant au sein de ces deux amours qui sont le même amour, conserve je ne sais quelle intégrité virginale. — Le sujet de la tragédie d'Euripide c'est le meurtre de Molossus, exigé par Hermione, par l'épouse légitime jalouse d'une rivale captive. « Le sujet de la « tragédie de Racine, fait observer M. Saint- « Marc Girardin, est bien moins le péril d'As- « tyanax que l'amour de Pyrrhus pour Andro- « maque et son incertitude entre Andromaque « et Hermione. Qui l'emportera d'Andromaque

« ou d'Hermione? Voilà tout l'intérêt de la pièce. * L'amour de Pyrrhus , cet amour tantôt sup- « pliant et tantôt impérieux, plein de colères « qu'un coup d'œil apaise , et de résolutions « qu'un mot change, cet amour fait le fond de « la pièce et il en fait toutes les péripéties. » — Pyrrhus a été peint par Virgile, d'un pinceau fougueux et magistral :

Vestibulum ante ipsum primoque in limine Pyrrhus

Exsultat, telis et luce coruscus aëna.

Qualis ubi in lucem coluber mala gramina pastus,

Frigida sub terra tumidum quem bruma tegebat,

Nunc positis novus exuviis, nitidus que juventa,

Lubrica convolvit sublato pectore terga

Arduus ad solera, et linguis micat ore trisulcis.

« Devant le vestibule, sur le seuil même, Pyr- « rhus se dresse, resplendissant de l'éclat de « ses armes d'airain ; tel reparaît à la lumière, « nourris d'herbes empoisonnées, un serpent « que l'hiver enfermait gonflé sous la terre « refroidie ; maintenant, rejetant ses dépouilles, « nouveau, brillant de jeunesse, il se redresse « au soleil, élève sa poitrine , déroule sa croupe « glissante, et dans sa gueule fait resplendir « son triple dard. »

Instat vi Patria Pyrrhus ; nec clauotra, neque ipsi Custodes sufferre valeut. Labat ariete crebro Janua, et emoti procumbunt cardine postes. Fit via ; rumpunt aditus, priraosque trucidant Immissi Danai...

« Pyrrhus bouillant de la fureur paternelle, « s élance; ni les barrières, ni les gardes ne « peuvent l'arrêter. A coups redoublés, le bélier « ébranle les portes ; arrachées de leurs gonds, « elles tombent. La force lui ouvre un chemin. « Les Grecs rompent l'étroit passage, et mas- « sacrent les vaincus. »

Cet égorgement, ces cris lamentables, cette nuit funèbre, tant de douleurs inguérissables, un si vaste écroulement de sa fortune , l'assassinat de Polyxène et de Priam, l'Andromaque d'Euripide en apporte le souvenir résigné dans la maison de Pyrrhus. Captive, humiliée, proie de la fatalité et de la luxure antiques elle partage la couche et subit les étreintes „de l'artisan de sa ruine. — L'Andromaque de Racine, prisonnière dans le palais du vainqueur, mais prisonnière comme une reine; enveloppée de la majesté royale et de ses voiles de veuve, fière et triste comme celle dont je parlais en commen-

RACINE. — ANDROMAQUE. loo

çant, la femme exilée de Charles Stuart, s'efforce de sauver à la fois sa pudeur et son fils. Elle dispute à Pyrrhus les deux derniers biens que le sort lui laisse ; elle traite avec lui d égale à égale, de majesté à majesté. Mélancolique, hautaine, retenant ses larmes qui coulent malgré elle, dévorant ses regrets, cachant ses souvenirs, ombre du passé, doux fantôme, tantôt elle se confie à Céphise, née à Troie, autrefois témoin de sa grandeur, maintenant compagne de sa captivité, jadis esclave, aujourd'hui consolatrice :

CÉIMTISE.

Madame, à votre époux, c'est être assez fidèle Trop de vertu pourrait vous rendre criminelle. Lui-même il porterait votre âme à la douceur.

AXDROMAQUE.

Quoi ! je lui donnerais Pyrrhus pour successeur?

Ainsi le veut son fils, que les Grecs vous ravissent. Pensez-vous qu'après tout ses mânes en rougissent ?

Qu'il méprisât, madame, un roi victorieux

Qui vous fait remonter au rang de vos aïeux,

Qui foule aux pieds pour vous vos vainqueurs en colère,

Qui ne se souvient plus qu'Achille était son père,

Qui dément ses exploits, et les rend superflus?

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