ELECTRE
Hélas ! mon frère, ton œil se trouble ; tout à coup te voilà rendu à tes fureurs.
OKESTE.
O ma mère, je t'en conjure, n'excite pas contre moi ces filles au visage sanglant, et à la tête hérissée de serpens. Les voici, qui fondent sur moi!... — O Phébus! elles vont m'immoler les prêtresses des enfers, ces déesses redoutables, au visage de chien et aux regards terribles... — N'entendez-vous pas, ne voyezvous pas la flèche ailée qui s'échappe de l'arc inévitable ? Eh bien, qu'attendez-vous donc? élancez-vous donc dans les airs sur vos ailes, et accusez les oracles de Phébus... — Ma sœur, pourquoi pleures-tu en cachant ta tête sous ton voile?... — Je pense
que mon père, si j'avais pu lui demander en face si je devais immoler ma mère, m'aurait conjuré, les mains étendues vers moi, de ne point plonger le fer dans le sein de celle qui m'a donné le jour...
Cette scène émouvante n'a-t-elle pas inspiré à Racine les fureurs d'Oreste qui sont le dénouement d'Andromaque ? Morceau brillant , d'un grand effet oratoire, propre à faire ressortir les qualités de l'acteur et la vigueur de la déclamation, le monologue d'Oreste est loin d'égaler en pathétique la scène d'Euripide, du plus tragique des poètes, disaient les anciens, Tpa^tx^aro; . Racine m'intéresse , Euripide me navre ; mais Eschyle les domine tous deux du sommet de son invention. Celui-là a véritablement engendré. C'est pourquoi , messieurs , je partage la palme entre le soldat de Marathon et le divin aveugle, entre Eschyle et Homère.
Cette conclusion nous suffira- 1- elle? Nous n'avons pas coutume de clore nos entretiens par une vérité plastique , mais par une maxime morale. Eh bien, voici l'enseignement qui ressort de la tragédie d'ANDROMAQUE, la leçon que je ramasse dans les cendres d'Ilion, sur la tombe d'Hector ; voici la parole que la veuve et la mère
laisse échapper de ses lèvres qui ont bu tant de larmes : Maudit soit l'esclavage, maudite soit la guerre ! L'esclavage en avilissant la femme déshonore l'humanité.
Quant à la guerre, Voltaire disait que celle de Spartacus et de ses compagnons avait été la seule guerre juste de l'antiquité. Aujourd'hui il n'en est qu'une de légitime : la guerre des peuples contre les étrangers envahisseurs et contre les tyrans.
29 janvier 1860.
Messieurs,
Il y a dans Quintilien un excellent précepte dont je m'efforcerai de faire mon profit; et sous la protection duquel je place cet entretien :
« Il faut être extrêmement circonspect et très « retenu à prononcer sur les ouvrages de ces » grands hommes, de peur qu'il ne nous arrive, « comme à plusieurs, de condamner ce que nous « n'entendons pas ; et s'il faut tomber dans * quelque excès, encore vaut-il mieux pécher « en admirant tout dans leurs écrits , qu'en y « blâmant beaucoup de choses. »
Ce que disait Quintilien des poètes grecs et de leurs critiques, je pourrais le dire des poètes du dix-septième siècle et de moi-même. Ceux-ci ne sont-ils pas, en effet, des anciens, suivant l'expression de M. Cousin? des anciens, c'est à dire des modèles , des types , des maîtres ? ne faut-il pas les traiter comme tels? avec beaucoup de circonspection et de délicatesse? car leurs qualités exquises n'étant pas de celles qui éblouissent, elles ne peuvent être saisies, sinon par une étude respectueuse et consciencieuse. Ce n'est que par un commerce assidu qu'il nous sera donné de connaître le mérite de ces génies à la fois puissants et sobres. La rigidité des lignes, en ces admirables tableaux, pourrait, aux yeux de quelques-uns, nuire à l'éclat des couleurs. Même, à vrai dire, ce n'est ni par l'éclat, ni par la richesse qu'ils se font remarquer ; mais plutôt par la sagesse, la méthode, la simplicité de la composition. Rien de heurté, rien de violent, rien d'abandonné au hasard de l'inspiration, à la fougue du caprice. L'ordre au sein de la sérénité et de l'harmonie ; la raison, le bon sens dominant et réglant les audaces de la pensée. Véritablement anciens, il me semble les voir
regarder d'un œil paisible l'orageuse mêlée de la poésie contemporaine.
Je parlerai donc de la tragédie de Racine comme d'une œuvre antique, d'une statue grecque, comme de quelque bas-relief d'un temple de Diane ou de Vénus. Je n'ai pas le secret de l'idéale beauté, je n'en suis ni le révélateur, ni le prophète, mais au moins pourrai-je, dans Racine et dans Euripide, vous en montrer une des faces les plus rayonnantes et les plus pures.
Louis Racine et Brumoy, les premiers, ont rapproché I'Iphigénie de Racine de celle d'Euripide. « Tous les deux, remarque M. Patin, « portèrent dans cette comparaison où se trouer vaient engagées les passions de la critique à « cette époque : l'adoration et le mépris de l'an- « tiquité; beaucoup d'indécision, une sorte d'im- « partialité molle et flottante. » On sait l'admiration de Voltaire pour Racine dont il avait coutume de dire : « Il n'y a qu'à écrire au bas « de toutes ses pages : beau ! admirable ! su- « blime ! » Voltaire et son disciple La Harpe sacrifient le Grec au Français, un peu par amour, par tendresse littéraires , beaucoup par vanité
nationale et fatuité patriotique. L'invention même, ils la disputent à Euripide qui n'aurait fourni que le marbre brut dont Racine a formé sa statue; le canevas grossier sur lequel il a brodé les merveilles d'un art incomparable. En revanche, Lessing, W. Schelegel , Geoffroy, Manzoni; ceux-ci avec la grâce italienne et française , ceux-là avec la hauteur et la solidité germaniques, rendent justice à Euripide, mais exhalent quelque amertume contre l'auteur de Phèdre et iïAthalie. Que voulez- vous? ce sont les menus plaisirs de la critique. Ne faut -il pas que l'éloge de l'un soit la satire de l'autre? son Olympe est si étroit qu'il n'y a pas place pour deux poètes. Pour moi je voudrais que la critique s'élargit enfin , s'élevât aux proportions hospitalières du Panthéon romain où logeaient tous les dieux. Ni fanatisme religieux, ni exclusivisme littéraire, ni intolérance politique, c'est la profession de foi de la critique moderne. A quoi sert au monde de vieillir s'il ne se peut dépouiller des mesquines jalousies de l'enfance? Lafable d'IPHiGÉNiE, ignorée d'Homère comme Racine le fait remarquer dans sa préface, avait inspiré les deux devanciers d'Euripide : Eschyle
et Sophocle. Le premier en trace le sujet dans ce passage admirable du chœur des vieillards d'Agamemnon :
Chante l'hymne lugubre, oui lugubre , mais que l'événement soit heureux ! Plein d'un esprit prophétique, Calchas s'écria : Troie sera prise et tous les trésors jadis entassés dans ses murs par un peuple opulent, la destinée les livrera au pillage. Dieu qui lance les flèches, ô Péan ! je t'implore ; fais que Diane ne soulève pas contre les Grecs les vents contraires ; fais qu'elle ne presse pas un sacrifice cruel, impie, que n'accompagneront pas les festins ; crime qui produira des crimes, qui retombera sur un époux. Car au fond d'un palais, une haine fermente, terrible, sans cesse ravivée, féconde en ruses : on se souvient d'une fille à venger. — Chante l'hymne lugubre, oui lugubre, mais que l'événement soit heureux. — Agamemnon subit le joug de la nécessité. Lui-même, après l'invocation sainte, le père ordonne aux ministres du sacrifice de la saisir comme une chèvre, de la déposer sur l'autel, enveloppée de ses voiles, la tête pendante. Par son ordre, on ferme la bouche de la victime; son sang coule et rougit la terre; ses regards percent du trait de la pitié l'âme des sacrificateurs. Elle est belle comme dans les peintures. On dirait qu'elle va parler encore. On se croirait aux jours où elle chantait dans les splendides festins de son père ; où la voix de la vierge sans tache charmait l'existence fortunée d'Agamemnon.
Quelle tragédie , messieurs , sera plus pathé-
tique et plus déchirante que ce récit du vieil Eschyle? Le drame! il est là tout vivant, tout frémissant , baigné de tendresse et de larmes : l'ordre du prêtre Calchas, impitoyable comme tout sacrifice commandé au nom des dieux, la candeur virginale, la plaintive beauté de la jeune fille d'Argos; la douleur d'Agamemnon dominée par sa vanité royale; puis, au sein d'une ombre fatidique , le seuil du palais des Atrides . entrouvert , et le spectre d'Egysthe et de Clytemnestre , un couteau à la main! Ici l'immolation; là bas la vengeance. N'est-ce pas toute la légende des ambitions sacerdotales? Euripide adoucit cette légende terrible. Son Iphigénie est sauvée par un miracle païen — le polythéisme aussi avait ses amulettes, ses fantômes, ses apparitions, ses sortilèges; ne soyons pas si fiers : les vierges de la Salette ne sont pas un privilège de notre temps. — Iphigénie donc est sauvée au dernier acte ; Diane apparaît, l'emporte dans son temple de Tauride , en fait sa prêtresse, après lui avoir substitué sous le couteau sacré , une biche qui se trouve là fort à point.
A son tour Racine change quelque chose à la
RACINE. — IPBIGÉN1E EN AILIDE. 185
fable de son maître : « Quelle apparence, s ecrie- « t-il, que j'eusse souillé la scène par le meurtre « horrible d'une personne aussi vertueuse et « aussi aimable qu'il fallait représenter Iphigé- « nie? Et quelle apparence encore de dénouer « ma tragédie par le secours d'une déesse et « d'une machine, et par une métamorphose qui * pouvait bien trouver quelque créance du temps « d'Euripide , mais qui serait trop absurde et « trop incroyable parmi nous ?» — Racine , et je l'en loue, a reculé devant la biche miraculeuse. Combien de metteurs en scène, de tout genre, se montrent moins scrupuleux!...
Faut-il que je vous initie aux transformations successives qu'a subies cette fable aux mains de Rotrou en 1640, aux mains de Leclercq et de Coras en 1675, ces rivaux malheureux de notre poète? Faut-il que je vous entretienne des dissertations , des commentaires de la critique, de ses considérations pédantesques sur ce sujet vraiment tragique? Cet entretien n'y suffirait pas. J'aime mieux, après M. Patin, de l'académie française, me moquer avec Lesage de toutes ces prétentieuses obscurités , de tout ce fatras de bénédictin : GilBlas de Santillane, rendant
visite à un ancien ami, le poète Fabrice Nunez, le trouve à table avec cinq ou six auteurs. Son arrivée imprévue interrompt une discussion littéraire, qui recommence bientôt après.
« Ces messieurs, dit Fabrice, parlaient de « Ylphigénie d'Euripide. Le bachelier Melchior « de Villegas , qui est un savant du premier
- ordre, demandait au seigneur don Jacinte « de Romarate, ce qui l'intéressait dans cette « tragédie. — Oui, dit don Jacinte, et je lui ai « répondu que c'était le péril où se trouvait Iphi- « génie. — Et moi, dit le bachelier, je lui ai repli- « que (ce que je suis prêt à démontrer) que ce « n'est point ce péril qui fait le véritable intérêt « de la pièce. — Qu'est-ce donc? s'écria le vieux li- « cencié Gabriel de Léon? — C'est le vent, repartit * le bachelier. — Toute la compagnie fit un éclat « de rire à cette repartie, que je ne crus pas sé-
- rieuse. Je m'imaginai que Melchior ne l'avait « faite que pour égayer la conversation. Je « ne connaissais pas ce savant ; c'était un « homme qui n'entendait nullement raillerie. « — Riez tant qu'il vous plaira, messieurs, re- « prit-il froidement; je vous soutiens que c'est « le vent seul qui doit intéresser, frapper, émou-
« voir le spectateur. Représentez-vous une nom- « breuse armée qui s'est rassemblée pour aller « faire le siège de Troie; concevez toute l'im- « patience qu'ont les chefs et les soldats d'exé- « cuter leur entreprise, pour s'en retourner « promptement en Grèce, où ils ont laissé ce « qu'ils ont de plus cber, leurs dieux domes- « tiques, leurs femmes et leurs enfants. Cepen- « dant un maudit vent contraire les retient en » Aulide , semble les clouer au port , et s'il ne « change point, ils ne pourront assiéger la ville « de Priam. C'est donc le vent qui fait l'intérêt « de la tragédie. r>
Les personnages de la tragédie racinienne sont les mêmes que ceux d'Euripide, sauf Ulysse qui remplace Ménélas, Ériphile qui appartient au poète français et dont l'amour jaloux, l'humeur irritée et sombre contribuent à la puissance de l'intérêt. J'aime à voir cette pâle figure de rivale traverser d'un pas, en quelque sorte, tatal la tente d'Agamemnon ; j'aime son allure sinistre, son profil deNémésis, son attitude tantôt humble, tantôt hautaine, ses pleurs cachés et dévorés, sa colère contenue, sa tragique douleur, son ironie vengeresse, et lorsque, dési-
gnée à la place d'Iphigénie , elle s'immole ellemême, j'admire cette farouche pudeur s'adressant au grand prêtre interdit :
Arrête,... et ne m'approche pas.
Le sang de ces héros dont tu me fais descendre Sans tes profanes mains saura bien se répandre.
Pour tout le reste, Racine marche sur les traces du rival de Sophocle. Avec quelle piété, avec quel respect, vous pouvez en juger par ces paroles de sa préface :
« Pour ce qui regarde les passions, je me suis « attaché à le suivre plus exactement. J'avoue « que je lui dois un bon nombre des endroits qui « ont été le plus approuvés dans ma tragédie; et « je l'avoue d'autant plus volontiers, que ces « approbations m'ont confirmé dans l'estime et « dans la vénération que j'ai toujours eues pour « les ouvrages qui nous restent de l'antiquité. « J'ai reconnu avec plaisir, par l'effet qu'a pro- « duit sur notre théâtre tout ce que j'ai imité « d'Homère ou d'Euripide, que le bon sens et « la raison étaient les mêmes dans tous les « siècles. Le goût de Paris s'est trouvé con- « forme à celui d'Athènes ; mes spectateurs ont
« été émus des mêmes choses qui ont mis au- « trefois en larmes le plus savant peuple de la « Grèce. »
Ces mots, si vrais, si justes dans leur simplicité, si touchants dans leur modestie, renferment toute une poétique. Oui la passion est éternelle, oui la raison et le bon sens sont les mêmes partout, le cœur de l'homme non plus n'a pas changé ; c'est l'immortelle , l'inépuisable source de l'éloquence et de la poésie !
Vous connaissez tous , messieurs , l'exposition majestueuse, solennelle, épique d'IPHiGÉNiE en Aulide :
AGAMEMNON
Oui, c'est Agamemnon, c'est ton roi qui t'éveille. Viens, reconnais la voix qui frappe ton oreille.