‹ Les Harangues de l'exil (volume 2)Chapitre 16 sur 27 · ARCAS · texte numérisé non relu

ARCAS

C'est vous-même, seigneur ! Quel si pressant besoin

Vous a fait devancer l'aurore de si loin ?

A peine un faible jour vous éclaire et me guide,

Vos yeux seuls et les miens sont ouverts dans l' Aulide.

Avez-vous dans les airs entendu quelque bruit ?

Les vents nous auraient-ils exaucés cette nuit ?

Mais tout dort, et l'armée, et les vents, et Neptune .

AGAMEMNON

Heureux qui, satisfait de son humble fortune, Libre du joug superbe où je suis attaché, Vit dans l'état obscur où les dieux l'ont caché.

C'est bien la mélancolie hautaine, la majestueuse mélopée du roi des rois , du chef de la Grèce, de l'Agamemnon théâtral que nous nous figurons d'après la tradition classique.

Combien je préfère l'exposition familière d'Euripide!

AGAMEMNON

Vieillard, avance au devant de cette demeure.

LE VIEILLARD

J'avance; mais, ô roi Agamemnon, quel nouveau projet prépares-tu?

AGAMEMNON

Tu le sauras.

LE VIEILLARD

J'accours -, certes ma vieillesse est vigilante, et elle a encore la vue perçante.

AGAMEMNON

Quel est donc l'astre qui traverse le ciel?

LE VIEILLARD

C'est la brillante étoile voisine des sept pléiades, encore au milieu de sa course.

AGAMEMNON

Aussi l'on n'entend ni le chant des oiseaux, ni le bruit de la mer et les vents se taisent sur l'Euripe.

LE VIEILLARD

Mais pourquoi sors-tu si vite de ta tente, ô roi Agamemnon? Le calme règne encore ici dans Aulis, et les sentinelles sont immobiles sur les remparts.

AGAMEMNON

Je te porte envie, ô vieillard! je porte envie au mortel qui traverse, exempt de péril, une vie ignorée et sans gloire !

Nul doute que la ve'rité, la simplicité et la vie n'abondent chez le poète grec. Racine fait parler un roi et un esclave : Arcas, sorte de personnage vague qui tient le milieu entre le domestique et le confident; Euripide, plus près des mœurs primitives de sa patrie : un maître et son vieux ser-

viteur. Touchante familiarité de la tante d'Agamemnon et de celle d'Abraham! Aube de la société patriarcale et guerrière de la Grèce et de l'Asie, avec quelle fraîcheur elle brille sur le théâtre athénien ! — Pour moi, ce qui me frappe, ce n'est pas seulement cette exactitude scrupuleuse dans la légende ; c'est avant tout la nature enveloppant l'action, se mariant à elle, la pénétrant de toutes ses influences. Nous ne sommes pas ici en un palais, aux colonnes corinthiennes, aux chapiteaux réguliers; nous sommes aux bords de la mer retentissante, la nuit, à la pâle clarté des étoiles, ainsi que les sentinelles dans l'exposition à'Haînlet :

BEKNARDO.

Sois le bien venu, Horatio; et toi aussi, mon cher Marcellus.

HOBATIO.

Eh bien, l'apparition est- elle revenue cette nuit?

BEKNAK.DO.

Je n'ai rien vu.

Page 1