‹ Les Harangues de l'exil (volume 2)Chapitre 27 sur 27 · MOI · texte numérisé non relu

MOI

GROS-RENÉ

Est-ce que tu consens que jamais je ne t'aime?

MARINETTE

iloi ? Ce que tu voudras.

GKOS-RENÉ.

Ce que tu voudras, toi.

Dis.

MARINETTE

Je ne dirai rien.

GROS- RENÉ

Ni moi non plus.

MARINETTE

Ni moi.

GKOS-RENÉ.

Ma foi ! nous ferons mieux de quitter la grimace. Touche, je te pardonne.

MARINETTE

Et moi, je te fais grâce.

GROS-KENÉ.

Mon Dieu ! qu'à tes appas je suis acoquiné !

MARINETTE

Que Marinette est sotte après son Gros-René !

C'est là, messieurs, dans ces contrastes, que gît la force comique, vis comica. Regardez de plus près, méditez sur ce sujet en apparence si frivole : ne devinez-vous pas la leçon? De quoi s'agit-il? De moins que rien; de quatre jeunes gens qui se brouillent et se raccommodent. Vous vous trompez : il s'agit de la condition inéluctable de la nature humaine. Éraste et Lucile, Marinette et Gros-René, ces enfants de conditions diverses, les uns maîtres, les autres serviteurs, ils aiment ! Voilà le signe glorieux, voilà la marque de l'originelle égalité. Qu'importe la finesse accorte de ceux-ci ; la grossière naïveté de ceux-là? Je vous dis que nous avons quitté l'Olympe et les palais des héros fabuleux, et la tente du roi Agamemnon ; nous sommes en pleine comédie, en pleine et maternelle nature. Pourquoi le cœur des humbles et des pauvres

ne serait-il pas touché, par la flamme divine? La tragédie décernait aux grands la tendresse comme un privilège. Molière la donne aux petits comme une consolation et comme un droit. — Ainsi, toujours fidèle aux enseignements naturels, interprète de la justice et de la vérité. — C'est d'une de ses comédies que La Fontaine écrivait :

C'est une pièce de Molière; Cet écrivain, par sa manière, Charme aujourd'hui toute la cour.

Nous avons changé de méthode :

Jodelle n'est plus à la mode, Et maintenant il ne faut pas Quitter la nature d'un pas.

Toute la poétique de l'auteur des Femmes savantes est renfermée en ces deux derniers vers. Semblable à Boileau, la recherche l'irrite, l'affectation -du langage l'agace, le pédantisme enrubanné le met en colère. — Il prit part avec Despréaux et avant lui à la croisade du bon goût et du bon sens contre le faux bel esprit. Il l'attaqua dans son fort, dans sa citadelle, je veux dire à l'hôtel Rambouillet.

Tout le monde connaît l'histoire de cet hôtel fameux, situé jadis entre les Tuileries et le Louvre. Là, depuis longues années, s'assemblaient des hommes et des femmes d'esprit, accueillis par l'élégante hospitalité de Catherine de Vivone, marquise de Rambouillet.

C'est de son père que de Thon, l'historien, avait coutume de dire : - Je ne connais pas

- d'homme dont la vie fût plus belle à écrire que

- celle de cet homme. » Elle-même, très belle, très pure, d'un cœur exquis, d'une intelligence élevée, son hôtel était l'asile de la république des lettres, le seul endroit où l'on pût deviser en liberté, sous l'administration paternelle de Richelieu. Aussi de toutes parts affluaient les auteurs : Malherbe, Racan, Ogier de Gombaud, Voiture, Vaugelas, Cotin, Ménage, Balzac, Chapelain, d'autres moins illustres furent successivement admis. C'était à la fois une tradition, et une sorte de noviciat; je me trompe : de canonicat littéraire. L'hôtel de Rambouillet, par les mains de la noble Arthénice, sa châtelaine, par celles de Mlle d'Angennes, de M"e de Scudéry, décernait les diplômes d'érudition, d'éloquence et de poésie. Nul n'était fameux, s'il n'avait été

consacré par les précieuses. C'est ainsi qu'on les nommait, avec un grand respect. Corneille passa par l'hôtel de Rambouillet, avant d'arriver par le Ciel et Cinna à la gloire. Non seulement les poètes, mais les hommes d'Etat, les hommes d'Église reconnaissaient la suprématie et briguaient les suffrages de l'illustre compagnie. L'évêque de Bellay, monseigneur Camus, composait un roman intitulé : Dorothée et Alexis ; Mascaron écrivait à MUe de Scudéry « qu'il la mettait à côté de saint Augustin et de saint Bernard ; » un chanoine de la Sainte-Chapelle soupirait des sonnets et des élégies profanes; le cardinal Du Perron fredonnait des stances à Chloris; Armand Duplessis, cardinal de Richelieu débutait à l'hôtel par une thèse sur l'amour — (non pas l'amour divin;... l'autre). — De là se répandit sur toute la littérature une teinte rose et fade de sentimentalité. Les évêques euxmêmes succombaient! Comment la ville, la cour et la province auraient-elles résisté? Un ton universel de mièvrerie romanesque s'empara de toutes les classes de la société; on discuta dans les ruelles et dans les boutiques sur les quintessences de la passion ; et dans cet unanime déré-

glement du goût, les demoiselles de la bourgeoisie ne furent pas les dernières à perdre la tête.

C'est elles que Molière redressa. C'est à leurs travers que sont adressées et dédiées les Précieuses ridicules. Jouées avec un grand succès, les Précieuses furent imprimées malgré l'auteur qui redoutait sans doute les vengeances de la secte :

« C'est une chose étrange, s'écrie-t-il dans sa « préface, en 1659, qu'on imprime les gens mal- « gré eux. Je ne vois rien de si injuste, et je « pardonnerais toute autre violence plutôt que « celle-là. r>

Il la pardonna pourtant. La postérité a fait comme lui. — Les nièces de Gorgibus, Cathos et Madelon, sont, depuis deux cents ans, l'effroi des épouseurs. Que le célibat leur soit léger ! Le marquis Mascarille, par son impertinence, les a sans doute et pour notre repos dégoûtées du mariage.

MASCARILLE

Mesdames, vous serez surprises, sans doute, de l'audace de ma visite; mais votre réputation vous attire cette méchante affaire,

et le mérite a pour moi des charmes si puissants, que je cours partout après lui.

MADELON

Si vous poursuivez le mérite, ce n'est pas sur nos terres que vous devez chasser.

Pour voir chez nous le mérite, il a fallu que vous l'y ayez amené.

MASCAMLLE.

Ah ! je m'inscris en faux contre vos paroles. La renommée accuse juste en contant ce que vous valez; et vous allez faire pic, repic et capot tout ce qu'il y a de galant dans Paris.

Votre complaisance pousse un peu trop avant la libéralité de ses louanges; et nous n'avons garde, ma cousine et moi, de donner de notre sérieux dans le doux de votre flatterie.

CATHOS

Ma chère, il faudrait faire donner des sièges,

MADELON

Holà! Almanzor!

ALMAXZOll.

Madame ?

Vite, voiturez-nous ici les commodités de la conversation.

MASCAKILLE.

Mais au moins y a-t-il sûreté ici pour moi ?

Que craignez- vous?

MASCARILLF..

Quelque vol de mon cœur, quelque assassinat de ma franchise. Je vois ici des yeux qui ont la mine d'être de fort mauvais garçons, de faire insulte aux libertés, et traiter une âme de Turc à More. Comment, diable ! D'abord qu'on les approche, ils se mettent sur leur garde meurtrière. Ah! par ma foi, je m'en défie! et je m'en vais gagner au pied, ou je veux caution bourgeoise qu'ils ne me feront point de mal.

MADELOX.

Ma chère, c'est le caractère enjoué.

CAT1IOS

Je vois bien que c'est un Amilcar.

Ne craignez rien : nos yeux n'ont point de mauvais desseins, et votre cœur peut dormir en assurance sur leur prud'homie.

Mais de grâce, monsieur, ne soyez pas inexorable à ce fauteuil qui vous tend les bras il y a un quart d'beure ; contentez un peu l'envie qu'il a de vous embrasser.

jiascauille, après s'être peigné et avoir ajusté ses canons. Ebbien! mesdames, que dites-vous de Paris?

MADELON

Hélas ! qu'en pourrions-nous dire ? Il faudrait être l'antipode de la raison, pour ne pas confesser que Paris est le grand bureau des merveilles, le centre du bon goût, du bel esprit et de la galanterie.

MASCARILLE

Pour moi, je tiens que hors de Paris, il n'y a point de salut pour les honnêtes gens.

CATHOS

C'est une vérité incontestable.

MASCARILLE

Il y fait un peu crotté ; mais nous avons la chaise.

MADELON

Il est vrai que la chaise est un retranchement merveilleux contre les insultes de la boue et du mauvais temps.

MASCARILLE

Vous recevez beaucoup de visites ? Quel bel esprit est des vôtres ?

MADELON

Hélas ! nous ne sommes pas encore connues ; mais nous sommes 3n passe de l'être , et nous avons une amie particulière qui nous a promis d'amener ici tous ces messieurs du Reaceil des pièces choisies.

CATHOS

Et certains autres qu'on nous a nommés aussi pour être les arbitres souverains des belles choses.

MASCARILLE

C'est moi qui ferai votre affaire mieux que personne ; ils me rendent tous visite; et je puis dire que je ne me lève jamais sans une demi-douzaine de beaux esprits... — Il est honteux de n'avoir pas des premiers tout ce qui se fait; mais ne vous mettez pas en peine : je veux établir chez vous une académie de beaux esprits, et je vous promets qu'il ne se fera pas un bout de vers dans Paris, que vous ne sachiez par cœur avant tous les autres. Pour moi, tel que vous me voyez, je m'en escrime un peu quand je veux ; et vous verrez courir de ma façon, dans les belles ruelles de Paris, deux cents chansons, autant de sonnets, quatre cents épigrammes et plus de mille madrigaux, sans compter les énigmes et les portraits.

Je vous avoue que je suis furieusement pour les portraits; je ne vois rien de si galant que cela.

MASCARILLE

Les portraits sont difficiles, et demandent un esprit profond : vous en verrez de ma manière qui ne vous déplairont pas.

CATHOS

Pour moi, j'aime terriblement les énigmes.

MASCAKILLE.

Cela exerce l'esprit, et j'en ai fait quatre encore ce matin, que je vous donnerai à deviner.

MADELOÏï.

Les madrigaux sont agréables, quand ils sont bien tournés.

MASCARILLE

C'est mon talent particulier; et je travaille à mettre en madrigaux toute l'histoire romaine.

MADELON

Ah! certes, cela sera du dernier beau; j'en retiens un exemplaire au moins, si vous le faites imprimer.

MASCARILLE

Je vous en promets à chacune un, et des mieux reliés. Cela est au dessous de ma condition; mais je le fais seulement pour donner à gagner aux libraires qui me persécutent.

MADELOK.

Je m'imagine que le plaisir est grand de se voir imprimé !

MASCAE1LLE.

Sans doute. Mais, à propos, il faut que je vous dise un impromptu que je fis hier chez une duchesse de nos amies que je fus visiter ; car je suis diablement fort sur les impromptus.

CATHOS

L'impromptu est justement la pierre de touche de l'esprit.

MASCABILLE.

Écoutez donc.

Nous y sommes de toutes nos oreilles.

MASCABILLE.

Oh ! oh ! je n'y prenais pas garde : Tandis que sans songer à mal, je vous regarde, Votre œil en tapinois me dérobe mon cœur. Au voleur! au voleur ! au voleur! au voleur !

CATHOS

Ah! mon Dieu ! voilà qui est poussé dans le dernier galant.

424 HARANGUÇS DE L EXIL.

MASCARILLE

Tout ce que je fais* a l'air cavalier; cela ne sent point le pédant.

MADELON

Il en est éloigné de plus de deux mille lieues.

MASCARILLE

Avez -vous remarqué ce commencement? oh! oh! voilà qui est extraordinaire, oh! oh! comme un homme qui s'avise tout d'un coup, oh! oh! La surprise, oh! oh!

Oui, je trouve ce oh! oh! admirable.

MASCARILLE

Il semble que cela ne soit rien.

CATIIOS.

Ah! mon Dieu! que dites -vous? Ce sont là de ces sortes de choses qui ne se peuvent payer.

MADELON

Sans doute ; et j'aimerais mieux avoir fait ce oh! oh! qu'un poème épique.

MASCAKILLE.

Tudieu! vous avezie goût bon.

MADELON

Hé ! je ne l'ai pas tout à fait mauvais.

MASCAKILLE.

Mais n'admirez-vous pas aussi je n'y prenais pas garde? Je n'y prenais pas garde, je ne m'apercevais pas de cela; façon de parler naturelle, je n'y prenais pas garde. Tandis que, sans songer à mal, tandis qu'innocemment, sans malice, comme un pauvre mouton, je vous regarde, c'est à dire je m'amuse à vous considérer, je vous observe, je vous contemple; voire œil en tapinois... Que vous semble de ce mot tapinois? N'est -il pas bien choisi !

CATHOS

Tout à fait bien.

MASCAKILLE.

Tapinois, en cachette; il semble que ce soit un chat qui vienne de prendre une souris, tapinois.

M A DELON

Il ne se peut rien de mieux.

MASCARILLE

Me dérobe mon cœur, me l'emporte, me le ravit. Au voleur! au voleur! au voleur ! au voleur ! 'Ne diriez -vous pas que c'est un homme qui crie et court après un voleur pour le faire arrêter? Au voleur ! au voleur! au voleur ! au voleur!

MADELON

Il faut avouer que cela a un tour spirituel et galant.

MASCAEILLE.

Je veux vous dire l'air que j'ai fait dessus.

CATHOS

Vous avez appris la musique ?

MASCARILLE

Moi? Point du tout.

CATHOS

Et comment donc cela se peut-il?

MASCARILLE

Les gens de qualité savent tout sans avoir jamais rien appris.

Assurément, ma chère.

MASCARILLE

Écoutez si vous trouverez l'air de votre goût : Hem, kem, la, la, la, la, la. La brutalité de la saison a furieusement outragé la délicatesse de ma voix ; mais il n'importe, c'est à la cavalière (il chante).

Oli ! oh! je n'y prenais pas garde, etc.

CATHOS

Ah ! que voilà un air qui est passionné ! Est-ce qu'on n'en meurt point?

MADELON

Il y a de la chromatique là dedans.

MASCARILLE

Ne trouvez-vous pas la pensée bien exprimée dans le chant? Au voleur! au voleur/... Et puis, comme si l'on criait bien fort,

au, au, au, au, au voleur! Et tout d'un coup, comme une personne essoufflée, au voleur!

MADELON

C'est là savoir le fin des choses, le grand fin, le fin du fin.

Le vieillard du parterre avait raison : voilà la bonne comédie; Molière avait trouvé sa voie. Depuis ce jour il ne s'arrêta plus. L'École des Maris, les Fâcheux, l'École des Femmes, le Mariage forcé, le Festin de Pierre succédèrent aux Précieuses.

Inépuisable, original, d'une main inspirée et d'une brosse rapide, il peignit tour à tour des portraits, des pastels, des tableaux de genre, des fresques. Cette dernière et suprême manière de l'art qu'il a enseignée en vers excellents, me paraît sa propre manière :

La fresque, dont la grâce, à l'autre préférée, Se conserve un éclat d'éternelle durée, Mais dont la promptitude et les brusques fiertés Veulent un grand génie à toucher ses beautés, De l'autre, qu'on connaît, la traitable méthode Aux faiblesses d'un peintre aisément s'accommode :

La paresse de l'huile, allant avec lenteur,

Du plus tardif génie attend la pesanteur;

Elle sait secourir, par le tems qu'elle donne

Les faux pas que peut faire un pinceau qui tâtonne;

Et sur cette peinture on peut, pour faire mieux,

Revenir, quand on veut, avec de nouveaux yeux.

Mais la fresque est pressante, et veut, sans complaisance, Qu'un peintre s'accommode à son impatience, La traite à sa manière, et, d'un travail soudain, Saisisse le moment qu'elle donne à sa main. La sévère rigueur de ce moment qui passe Aux erreurs d'un pinceau ne fait aucune grâce ; Avec elle il n'est point de retour à tenter, Et tout, au premier coup, se doit exécuter.

Inspiration, soudaineté, éclair, c'est tout Molière; mais son inspiration est fille de la méditation, sa soudaineté s'engendre de sa volonté sans cesse appliquée à l'art, l'éclair jaillit des profonds orages de son âme.

Sa renommée grandit avec ses chefs-d'œuvre ; d'illustres amitiés l'entourèrent; le roi le protégea; « me voilà en train, disait-il un soir, de •i faire manger Molière que mes officiers ne « trouvent pas assez bonne compagnie pour « eux. » Une autre fois, il demandait à Des-

préaux quel était le plus rare génie des grands écrivains qui auraient illustré son règne : « Sire, répondit le critique, c'est Molière. » Parole digne de celui qui, devançant la postérité, écrivait, après la mort du comédien, ces vers attendris :

Avant qu'un peu de terre, obtenu par prière, Pour jamais sous la tombe eût enfermé Molière, Mille de ses beaux traits, aujourd'hui si vantés, Furent des sots esprits à nos yeux rebutés. ... Mais sitôt que d'un trait de ses fatales mains, La Parque l'eut rayé du nombre des humains, On reconnut le prix de sa muse éclipsée ; L'aimable comédie avec lui terrassée, En vain d'un coup si rude espéra revenir, Et sur ses brodequins ne put plus se tenir.

Molière est en effet le plus rare des écrivains du dix-septième siècle, et le roi Louis XIV, en homme de goût, souscrivait à l'opinion de Boileau : « Je ne le croyais pas, disait-il avec une « bonhomie à la Henri IV, mais vous vous y « connaissez mieux que moi. »

Oui, le plus rare, parce qu'il est le plus naturel et le plus humain; le plus rare, parce que

son cœur est la source de son génie ; le plus rare, parce que, à la manière des anciens et de Shakespeare, il crée d'un seul coup et du même jet ses chefs-d'œuvre et leurs règles :

« Vous êtes de plaisantes gens avec vos <* règles, s'écria Dorante dans la critique de « l'École des Femmes, règles dont vous embarras- « sez les ignorants, et nous étourdissez tous les <■■■ jours. Il semble, à vous ouïr parler, que ces « règle de l'art soient les plus grands mystères « du monde ; et cependant ce ne sont que quel- « ques observations aisées, que le bon sens a « faites sur ce qui peut ôter le plaisir que l'on « prend à ces sortes de poèmes ; et le même bon « sens qui a fait autrefois ces observations, les « fait aisément tous les jours, sans le secours « d'Horace et d'Aristote... Laissons-nous aller « de bonne foi aux choses qui nous prennent par « les entrailles, et ne cherchons point de rai- « sonnements pour nous empêcher d'avoir du « plaisir. »

Le théâtre de Molière a-t-il été utile? a-t-il été réformateur? Oui, messieurs, et j'ajoute qu'il réforme tous les jours. Si les vices et les ridicules sont éternels, la punition aussi est éter-

nelle; et souvent là où échoue le sermon, où la harangue avorte, la comédie triomphe. — Napoléon qui restaurait nombre de vieilleries sociales — le mot n'est pas de moi, grands dieux! il est de M. de Sainte-Beuve, — « Na- « poléon, en rétablissant les princes, ducs, « comtes, barons, désespéra des marquis. » Le vainqueur de Lodi, d'Arcole et des Pyramides, le roi d'Italie, le protecteur de la confédération du Rhin, le César moderne, l'homme de brumaire, Napoléon s'arrêta devant Mascarille.

« Ne dites donc pas avec J. J. Rousseau, « s'écrie M. Saint-Marc Girardin, que la comé- « die de Molière est une école de déprava- « tion. »

« Il ne faudrait pas cependant, ajoute M. Ni- « sard, prêter à Molière plus de préméditation « de renversement qu'à Pascal, Plaute avait-il « une arrière-pensée systématique, quand il se « jouait de l'usure, de la prostitution, de l'escla- « vage, ces vices et ces ressorts de l'ancienne « société? »

Qui peut le dire? qui le sait? Avez-vous mesuré la profondeur de l'injure iniligée par l'antiquité à l'esclave Plaute? Qui saura la rancueur

de Molière contre le marquis de La Feuillade? C'est au fond de ces abîmes des grandes âmes ulcérées que fermentent les révolutions.

Le théâtre de Molière, comme je le disais en commençant, est renfermé tout entier en deux types : Alceste et Tartufe. Eh bien, messieurs, l'humanité aussi, et l'histoire. Le monde moral, à ses deux pôles, est dominé par ces deux caractères; ils ont commencé avec les premiers univers; je vois Tartufe balbutier sur la première page des annales de la terre : il s'appelle Oaïn et répond au Dieu de la Genèse qui l'interroge : « Où est Abel, ton frère? — Je ne sais, ^suis -je le gardien de mon frère, moi? » — Franchissez les temps légendaires , laissez l'Orient, l'Egypte, la Grèce, laissez dans l'oubli du tombeau la Rome sacerdotale et patricienne. Que d'exemples me fourniraient ces époques lointaines ! Qu'il me serait facile de vous montrer que l'histoire n'est pas autre chose que la lutte du mensonge contre la vérité! Oh! que de pleurs versés! que d'espérances englouties! que d'iniquités consommées au nom des Dieux! Mais non... suivez-moi! rappelez ici vos souvenirs, et prononcez ! — Qu'étaient les Jules César, les César

Auguste, les Tibère César? et les Domitiens, et les Caligula, et les Vitellius? Des Tartufes de l'unité romaine. Les Brutus, les Caton, les Cassius? Des Alcestes de la constitution! Boniface VIII, Innocent XI, Alexandre V, qu'êtesvous? Tartufes de l'orthodoxie! Jean Huss, Jérôme de Prague, Albigeois, Vaudois, Israël des Alpes? Alcestes de la liberté de conscience! Philippe II, Charles IX, quetes-vous? Tartufes de la raison d'État! Marnix, Michel de l'Hospital, Taciturne, je vous bénis, Alcestes de la justice!... Que le dix-huitième siècle tout entier surgisse et rende témoignage ! Je vous évoque, ô morts immortels ! Levez-vous Voltaire, Diderot, Montesquieu; lève-toi, Jean-Jacques! je vous salue, Alcestes de la tolérance, de la philosophie, du droit et de l'égalité ! — Aujourd'hui. . . je m'arrête. Je vois bien des Tartufes, j'admire quelques Alcestes. Mais où donc est Molière? Son œuvre, l'oeuvre des temps modernes, continuée par Beaumarchais , par Paul-Louis Courier, par Béranger, messieurs! échouera-t-elle ? Ils sont morts ceux qui l'avaient entreprise , ils sont couchés sous le gazon, et leurs ennemis vivent toujours.

Hommes noirs, d'où sortez- vous?

Nous sortons de dessous terre.

Ressuscite, ù Molière, pour les y faire rentrer à jamais!

:i janvier 1862.

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