LVCII.E
Non, non, n'en faites rien ; ma faiblesse est trop grande , J'aurais peur d'accorder trop tôt votre demande.
Ah ! vous ne pouvez pas trop tôt me l'accorder, Ni moi sur cette peur trop tôt le demander : Consentez-y, madame; une flamme si belle Doit, pour votre intérêt, demeurer immortelle. Je le demande enfin, me l'accorderez-vous Ce pardon obligeant?
LXJCILE.
Remenez-moi chez nous.
N'est-ce pas, messieurs, que Mignard, l'ami de Molière ne désavouerait pas cette adorable Lucile? N'est-ce pasqueGreuze, l'ami de Diderot aurait signé cette toile?— C'est ce pastel que je veux dire. — Tournez la page : le poète vous
montre un autre tableau. Comme pendant de la politesse de ce beau diseur de fleurettes, comme envers de la coquetterie de cette Galathée parisienne, voici Marinette et Gros-René, amoureux aussi, mais autrement, faibles aussi, mais d'une autre faiblesse. Je me trompe : de la même, de la séduisante faiblesse du coeur. Molière ne peint pas des héros ; adieu Rodrigue ! adieu Chimène ! Phèdre est remplacée par Marinette ; Pyrrhus cède le pas à Gros-René :
MARINETTE
0 la lâche personne !
GROS-RENE
Ah ! le faible courage !
MARINETTE
J'en rougis de dépit.
GROS-RENE
J'en suis gonflé de rage.
Ne t'imagine pas que je me rende ainsi.
MARINETTE
Et ne pense pas, toi, trouver ta dupe aussi.
; GKOS-RENÉ.
Viens, viens frotter ton nez auprès de ma colère.
MAKI NETTE
Tu nous prends pour une autre, et tu n'as pas affaire A ma sotte maîtresse. Ardez le beau museau, Pour nous donnez envie encore de sa peau ! Moi, j'aurais de l'amour pour ta chienne de face? Moi, je te chercherais? Ma foi ! l'on t'en fricasse Des filles comme nous.
GROS-RENÉ
Oui , tu le prends par là ?
Tiens, tiens, sans y chercher tant de façon, voilà Ton beau galant de neige, avec ta nonpareille ; Il n'aura plus l'honneur d'être sur mon oreille.
MARINETTE
Et toi, pour te montrer que tu m'es à mépris, Voilà ton demi-cent d'épingles de Paris,
Que tu me donnas hier avec tant de fanfare.
GROS -RENÉ
Tiens encor ton couteau. La pièce est riche et rare ; Il te coûta six blancs lorsque tu m'en fis don.
MARINETTE
Tiens tes ciseaux avec ta chaîne de laiton.
GROS-RENÉ
J'oubliais d'avant-hier ton morceau de fromage, Tiens. Je voudrais pouvoir rejeter le potage Que tu me fis manger, pour n'avoir rien à toi.
MARINETTE
Je n'ai point maintenant de tes lettres sur moi ; Mais j'en ferai du feu jusques à la dernière.
GROS-RENÉ
Et des tiennes tu sais ce que j'en saurai faire.
MARINETTE
Prends garde à ne venir jamais me reprier.
GROS-RENÉ
Pour couper tout chemin à nous rapatrier,
Il faut rompre la paille. Une paille rompue Rend, entre gens d'honneur, une affaire conclue. Ne fais point les doux yeux ; je veux être fâché.
MAR1NETTE
Ne me lorgne point, toi ; j'ai l'esprit trop touché.
GROS-RENÉ
Romps; voilà le moyen de ne s'en plus dédire ; Romps. Tu ris, bonne bête !
MARINETTE
Oui, car tu me fais rire.
GROS-RENÉ
La peste soit ton ris! voilà tout mon courroux Déjà dulcifié. Qu'en dis-tu ': romprons-nous, Où ne romprons -nous pas ?
MARINETTE
Vois.
GROS-RENÉ
Vois toi.
MARINETTE
Vois, toi-même.