‹ Les Harangues de l'exilChapitre 2 sur 2 · ES 1>K I. EXIL · texte numérisé non relu

ES 1>K I. EXIL

- sensibilité d'une imagination souple et légère. •• Les yeux s'arrêtent, se reposent avec délice •• sur le spectacle d'un h'omme qui, dans un -- monde trompeur, soupçonneux et agité de

- passions et d'intérêts divers , marche avec

- l'abandon d'une paisible sécurité , trouve sa

- sûreté dans sa confiance même , et s'ouvre un * accès dans tous les cœurs, sans autre artifice

- que d'ouvrir le sien, d'en laisser échapper tous ^ les mouvements, d'y laisser lire même ses fai- « blesses, garantes d'une aimable indulgence « pour les faiblesses d'autrui. »

La sincérité, la simplicité, sancta simplicitas, c'est tout La Fontaine. Il avait une âme transparente. Étudions-la cette âme qui eut la bonté pour profondeur et pour surface la bienveillance. Je veux vous rendre compte de mon amitié, expliquer les causes de ma préférence. — Que M. de Lamartine ne vous trouble pas! Il est remonté dans les nuées des poètes séculaires, et moi je me propose de vous initier aux limbes de la pensée de La Fontaine. Je ne dirai rien ici de ses contes, empruntés pour la plupart à L'Italie. Il en a fait pénitence; je n'ai pas le courage de le reprocher à ce pauvre homme qui ,

sur la fin de sa vie, portait un cilice. Et je vous adjure, messieurs, de vous rappeler que Boccace son maître, le léger, le frivole, le licencieux Boccace, l'auteur du Décaméron, a été chargé par l'Église romaine de commenter la comédie divine en pleine chaire de Sainte-Marie-des-Fleurs , à Florence. A tout péché, miséricorde! Le commentateur rachetait le conteur.

Qu'il nous suffise, en cette libre enceinte d'où tout enseignement équivoque est banni, en ces entretiens que je m'efforce de rendre dignes de vous et de moi, qu'il nous suffise déjuger ses fables au triple point de vue du style , du fond et de la morale.

On a tout dit sur le style de La Fontaine : légèreté, grâce, naïveté, souplesse, simplicité, éloquence, les tons les plus variés et les plus divers, les qualités les plus opposées et les plus rares , la familiarité et la noblesse, la modestie et la fierté, une originalité hardie unie au goût le plus scrupuleux; l'éclat nuancé et la sage distribution des couleurs, des tours inattendus, des mots trouvés , le charme de l'improvisation persistant après un travail opiniâtre, une fraî-

cheur, un entrain, une verve incomparables; La Fontaine possède à un haut degré ces caractères multipliés dont un seul suffirait pour illustrer un écrivain. Le fond même de ses poèmes, la pensée sur laquelle ils reposent, se lient intimement avec la forme. C'est surtout de lui qu'il est vrai de dire : le style, c'est l'homme. Vainement vous chercheriez à séparer la langue de La Fontaine de l'idée qu'elle exprime ; vainement vous voudriez faire à la rhétorique ou à la prosodie leur part ; vainement vous demanderiez au fabuliste sa méthode et son système d'écrivain. Il appartient à la race de ceux dont l'âme respire tout entière en leurs écrits. Fond, forme, pensée, style, la rêverie et l'exécution, l'inspiration et le métier se confondent ici en une harmonie merveilleuse, en sorte que lorsque vous ne pensez chérir, admirer que l'artiste, c'est l'homme, en effet, que vous aimez. C'est pour cela qu'il est toujours vivant, car il y a dans le monde une chose éternellement ancienne, éternellement nouvelle : le cœur humain. Les formes du discours, la mode infligée aux idées, passent et se transmuent. Les idées elles-mêmes ne passent point. L'univers moral est rempli de

leur pure essence. Elles vont, elles circulent, elles inspirent, elles commandent; en elles seules verdit la jeunesse. Elles ont rempli le passé de leur bruit, de leur éclat, de leurs flammes; et je les vois déjà qui projettent leurs rayons sur la face de l'avenir. Le livre de La Fontaine est l'asile de ces messagères. Elles s'y réunissent de tous les points du monde des intelligences. Le poète les accueille, non seulement les triomphantes, les victorieuses, mais les vaincues et les exilées. La forme poétique dont il les couvre , on dirait qu'elle leur appartient, comme ces draperies savantes qui semblent être le naturel vêtement des chastes statues de la Grèce.

Quelle variété ! quelle réalité ! quelle charité ! quel sentiment à la fois exact et passionné de la nature! En même temps, le sens dramatique abonde. Ce n'est plus la fable abstraite d'Esope; la fable élégante, correcte et concise de Phèdre. C'est un drame à cent actes divers.

« En Phèdre, dans Ésope, remarque très judi- « cieusement M. Nisard, l'extrême brièveté et « sécheresse donne à la morale l'air d'aphorismes « tirés de quelque poète gnomique et adaptés à

« un petit récit. Aussi dans ces fables ne fait-on « pas amitié avec les personnages. »

« L'apologue de La Fontaine, ajoute M. Geru- « zez, tient à l'épopée par le récit, au genre <v descriptif par les tableaux, au drame par le « jeu des personnages et la peinture des carac- « tères, à la poésie gnomique par les préceptes. « Ce n'est pas tout, car le poète intervient sou- « vent en personne. Le charme suprême de ces « compositions, c'est la vie. L'illusion est com- « plète ; elle va du poète, qui a été le premier « séduit, aux spectateurs qu'elle entraîne. Ho- « mère est le seul poète qui possède cette vertu « au même degré. La Fontaine a réellement sous « les yeux ce qu'il raconte, et son récit est une <■'• peinture ; son âme doucement émue du spec- « tacle dont elle jouit seule d'abord, le repro- « duit en images sensibles. Là se trouve le « secret principal du style de La Fontaine ; tout « y est en tableaux et en figures. Cette simpli- « cité dont on le loue n'est que dans le naturel • des images qu'il choisit ou qu'il trouve pour « représenter sa pensée, l'invention dans le lan- " gage n'a jamais été portée plus loin ; le mot « abstrait ne paraît pas, la métaphore y supplée

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« de manière à parler aux sens. A proprement « parler, on ne lit pas les fables de La Fon- « taine, on les regarde, on ne les sait point par « cœur, on continue de les voir. »

La vie universelle émeut ce livre où jasent ensemble les roseaux, les forêts, les animaux, les insectes, les zéphyrs, l'herbe des bois, l'aurore et les soleils couchants. « Il met l'enchan- « tement de la nature en contraste avec le « veuvage d'un oiseau. ^ Persuadé de la grande amitié des êtres, il est permis de douter si l'homme et la femme l'emportent, à ses yeux, sur le lapin et la colombe ; « il touche au sublime « en parlant de la fourmi. » Il pénètre, il comprend, il saisit, il voit lame des choses; il plonge l'homme dans la nature, il l'en environne, mais il ne l'en écrase point; panthéiste ingénu, il adore Dieu et l'humanité dans l'invisible chanson d'une fauvette cachée sous les feuilles, dans le soleil qui reluit, dans le blé qui germe, dans la terre nourricière fertilisée 'par les pluies du printemps.

Je vous aime, ô sainte nature!

Je voudrais m' absorber en vous ;

s'écrie M. Hugo dans les Rayons et les Ombres :

Les prés, les monts sont bienfaisans ; Les soleils m'expliquent les roses ; Dans la sérénité des choses Mon âme rayonne en tout sens.

Ainsi de 1 ame de La Fontaine. Elle ne s'élève que rarement à ce ton lyrique; mais si je l'ose dire, elle me paraît être davantage l'égale et la confidente de l'âme universelle. Le poète des Feuilles d'automne, des Chants du crépuscule, des Contemplations et de la Légende des siècles est un ravisseur de secrets ; La Fontaine attendhonchalamment qu'on les lui confie; il y a dans l'amour du premier pour la nature quelque chose de violent et d'emporté ; on s'aperçoit aisément que le second a pris pour devise : plus fait douceur que violence. Pourrais-je, d'ailleurs, comparer le monde large et puissant, les vastes et profonds paysages, les bois immenses et sourds, les clairières inondé'es de soleil, les torrents, les grands lacs et les ravines au sein desquels se jouent, éclatent et murmurent la fantaisie, l'éloquence et les rêves de M. Hugo, avec le buisson d'aubépine, la haie en fleur, la source claire

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qui distribuent l'ombre et le frais aux songeries du fabuliste?

Gardez-vous cependant, messieurs, de penser avec le vulgaire que le bon La Fontaine manque absolument d'ampleur et de majesté. Certes il ne connut aucune ambition, pas plus celle des mots que celle des honneurs; mais souvent, lorsque le sujet le permet ou le commande, son style s'élève naturellement, et le sublime lui échappe.

« Avons-nous, dit M. Geruzez, chez nos poètes les plus soutenus, de plus beaux vers que ceux-ci :

« Quant aux volontés souveraines De celui qui peut tout, et rien qu'avec dessein, Qui les sait que lui seul? comment lire en son sein? Aurait-il imprimé sur le front des étoiles Ce que la nuit des temps renferme dans ses voiles ?

« Est-il rien de plus gracieux que cette peinture de la nuit :

n Cette divinité, digne de vos autels,

Et qui, même en dormant, fait du bien aux mortels,

Par de calmes vapeurs, mollement soutenue,

La tête sur son bras et son bras sur la nue,

Laissant tomber des fleurs et ne les semant pas, Fleurs que les seuls zéphyrs font voler sur leurs pas. . .

« Ou que ce portrait de Vénus :

u Rien ne manque à Vénus, ni les lis, ni les rose?, Ni le mélange exquis des plus aimables choses, Ni ce charme secret dont l'œil est enchanté, Ni la grâce plus belle encor que la beauté. «

Voilà tout La Fontaine; ce dernier vers le peint, tout entier.

« Ici, messieurs, disait Champfort en termes « excellents que je ne pourrais qu'affaiblir par « un commentaire, ici le poète des grâces m'ar- « rête et m'interdit, en leur nom, les détails et « la sécheresse de l'analyse. Si l'on a dit de « Montaigne qu'il faut le montrer et non le f* peindre, le transcrire et non le décrire, ce « jugement n'est-il pas plus applicable à La Fonts taine? Et combien de fois en effet n'a-t-il pas « été transcrit? mes juges me pardonneraient- « ils d'offrir à leur admiration cette foule de. « traits présents au souvenir de tous ses lec- « teurs, et répétés dans tous ces livres consacrés '• à notre éducation, comme le livre qui les a - fait naître? Je suppose en effet que mes ri-

« vaux relèvent : l'un, l'heureuse alliance de ses « expressions, la hardiesse et la nouveauté de « ses figures d'autant plus étonnantes qu'elles « paraissent plus simples ; que l'autre fasse va- « loir ce charme continu du style qui réveille « une foule de sentiments, embellit de couleurs « si riches et si variées tous les contrastes que « lui présente son sujet, m'intéresse à des bour- « geons gâtés par un écolier, m'attendrit sur le « sort de l'aigle qui vient de perdre

Ses œufs, ses tendres œufs, sa plus douce espérance;

« qu'un troisième vous vante l'agrément et le sel « de sa plaisanterie qui rapproche si naturelle- « ment les grands et les petits objets, voit tour « à tour dans un renard Patrocle, Ajax, Anni- « bal; Alexandre dans un chat; rappelle, dans « le combat de deux coqs, la guerre de Troie « pour Hélène; met de niveau Pyrrhus et la « laitière ; se représente dans la querelle de « deux chèvres qui se disputent le pas, fières de « leur généalogie s,i poétique et si plaisante, « Philippe IV et Louis XIV s'avançant dans « l'île de la conférence ; que prouveront-ils ceux « qui vous offriront tous ces traits, sinon que

« les remarques devenues communes peuvent « être plus ou moins heureusement rajeunies « par le mérite de l'expression? »

Je ne l'essaierai pas, messieurs : commenter La Fontaine ! Je n'ai ni cette innocence, ni cette prétention. Commenter La Fontaine ! Rassurezvous : instruit par la fable de l'ours et de l'amateur des jardins, je n'aurai garde d'écraser sous la pierre de ma dissertation une pauvre fleur qui n'en peut mais. Qu'il nous suffise d'en admirer les riches couleurs et d'en respirer le parfum!

Quel charme ! quelle harmonie dans ces vers :

Le chêne un jour dit au roseau :

« Vous avez bien sujet d'accuser la nature; Un roitelet pour vous est un pesant fardeau ;

Le moindre vent qui d'aventure

Tait rider la face de l'eau,

Vous oblige à baisser la tête.

Entendez la fanfare héroïque de ceux-ci : c'est le moucheron victorieux,- ce zouave des insectes, aussi bruyant, aussi hardi, aussi vaillant, aussi hâbleur , aussi fanfaron , aussi gascon , que l'autre, le zouave de Magenta et de Solferino : il a vaincu le lion ; l'ardeur, l'audace, l'inspira-

tion, la furia francesa ont eu raison de la force immobile :

Le quadrupède écume, et son œil étincelle; Il rugit. On se cache, on tremble a l'environ. Le malheureux lion se déchire lui-même, Fait résonner sa queue à l'entour de ses flancs, Bat l'air, qui n'en peut mais ; et sa fureur extrême Le fatigue, l'abat : le voilà sur les dents. L'insecte, du combat se retire avec gloire : Comme il sonna la charge, il sonne la victoire.

Théocrite et Virgile, Bion et Mosclms ontils mieux parlé des bergers, des prés et des bois? En Ronsard, en Bonaventure Desperriers, on Marot, se rencontre-t-il plus vif sentiment de la nature?

Il s'habille en berger, endosse un hoqueton ; Tait sa houlette d'un bâton, Sans oublier la cornemuse...

Un jour Qu'il était allé faire à l'aurore sa cour, Parmi le thym et la rosée....

Solitude où je trouve une douceur secrète, Lieux que j'aimai toujours ne pourrai -je jamais, Loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais ? Oh! qui m'arrêtera sous vos sombres asiles?...

Un pauvre bûcheron, tout couvert de ramée, Sous le faix du fagot aussi bien que des ans Gémissant et courbé, marchait à pas pesans, Et tâchait de gagner sa chaumière enfumée...

Guillot, le vrai Guillot, étendu sur l'herbette,

Dormait alors profondément ; Son chien dormait aussi, comme aussi sa musette : La plupart des brebis dormaient pareillement.

Faut -il vous rappeler ces mots de saveur et de tournure gauloise?

Capitaine Renard allait de compagnie

Avec son ami Bouc, des plus haut encornés...

Le lièvre et la perdrix, concitoyens d'un champ...

Sa majesté lionne un jour voulut connaître De quelles nations le ciel l'avait fait naitre...

Du palais d'un jeune lapin, dame belette un beau matin S'empara ; c'est une rusée...

Jeannot lapin retourne aux soutenu ins séjours...

Quatre animaux divers, le chat grippe- fromage, Triste oiseau le hibou, ronge-maille le rat.

Grippeminaud le bon apôtre.

Il laisse la tortue

Aller son train de sénateur.

J'aurais fait connaissance Avec cet animal qui m'a semblé si doux ;

Il est velouté comme nous, Marqueté, longue queue, une humble contenance, Un modeste regard, et pourtant l'œil luisant :

Je le crois fort sympathisant.

Un mort s'en allait tristement S'emparer de son dernier gite ; Un curé s'en allait gaiment Enterrer son mort au plus vite.

Un chat faisant la chattemilte, Un saint homme de chat, bien fourré, gros et gras...

N'est-ce point un chanoine? à moins que ce ne soit un juge?... Ainsi, La Fontaine non seulement raconte, mais son récit s'anime, se colore, se dramatise. Le sel, l'ironie, la raillerie fine et pimpante, il les prodigue, en vrai fils de Rabelais. Ses fables sont aussi des satires. Comme Molière, il se propose de redresser les hommes de son temps :

« Le poète comique, dit excellemment Champ-

50 HARANGl'ES DE L EXIL.

« fort, semble setre plus attaché aux ridicules, - et a peint quelquefois les formes passagères « de la société; le fabuliste semble s'adresser « davantage aux vices, et a peint une nature en- « core plus générale. Après la lecture du pre- « mier, je crains l'opinion publique; après la « lecture du second, je crains ma conscience. » Telle est en effet, messieurs, la morale de La Fontaine : chacune de ses fables excite à la bonté, à la justice pénétrée d'indulgence , aux douces vertus. Certes, je n'ai pas la ridicule prétention de le transformer en philosophe, de l'affubler de la robe d'une secte : sa gloire est de n'appartenir à aucune. Ni stoïcien, ni pythagoricien, ni cartésien, libre comme les héros de ses drames, cherchant la vérité par tous les chemins, affranchi des préjugés, indépendant, le seul des poètes du dix-septième siècle qui n'ait pas reçu les bienfaits de Louis XIV; de quel parti est-il? Du parti de l'humanité et de la tendresse. Il aime; c'est là tout son génie. Nul ne trouvera des accents plus suaves que les siens pour exprimer les pures, les fidèles affections de l'âme humaine. — L'amour, l'amitié, la bonté, l'inquiétude des mères, la pré-

voyance des vieillards, la fougue et la superbe de la jeunesse, les charmantes contradictions de l'humeur des femmes, — je ne dis pas de leur cœur ; — telles sont les sources d'où coule sa poésie, avec le bruit sonore et doux des ruisselets des collines. Souvenez-vous de ces vers sur les œufs de l'aigle :

Ses œufs, ses tendres œufs, sa plus douce espérance.

Souvenez-vous de l'alouette,

Une pourtant de ces dernières Avait laissé passer la moitié d'un printems Sans goûter la douceur des amours printanières.

Souvenez-vous de la colombe ,

La colombe aussitôt usa de charité.

Enfin de l'inimitable fable des deux Pigeons :

L'absence est le plus grand des maux.

Amans, heureux amans, voulez-vous voyager? Que ce soit aux rives prochaines.

Ne sentirai -je plus de charme qui m'arrête ? Ai -je passé le temps d'aimer?...

Oserai-je vous rappeler ses médisances?...

La perte d'un époux ne va point sans soupirs, On fait beaucoup de bruit et puis on se console ; Sur les ailes du tems la tristesse s'envole,

Entre la veuve d'une année

Et la veuve d'une journée La différence est grande ; on ne croirait jamais

Que ce fût la même personne....

Je ne suis pas de ceux qui disent : ■ Ce n'est rien, C'est une femme qui se noie. »

Parfois à cette inoffensive raillerie succède le sarcasme juvénalesque :

Qu'importe qui vous mange, homme ou loup? toute panse Me parait une à cet égard Un jour plutôt, un jour plus tard, Ce n'est pas grande différence,

O vous, pasteurs d'humains, et non pas de brebis, Rois, qui croyez gagner par raison les esprits

D'une multitude étrangère ; Ce n'est jamais par là que l'on en vient à bout !

Il y faut une autre manière :

Servez-vous de vos rets ; la puissance fait tout.

O prophétie lamentable! ô prédiction mélancolique d'un homme à qui l'histoire avait appris l'insolence des despotes et la servilité des peu-

pies!... — Mais ces cris à la Machiavel sont rares en La Fontaine. Semblable à M. Michelet qui, dans l'Insecte et clans l'Oiseau, s'est inspiré de la même morale et de la même politique, le fabuliste a pour amis les petits et les humbles, les travailleurs obscurs, les pauvres de la nature ; à l'aigle il préfère les rossignols ; il aime mieux les bergers que les empereurs, et les oiseaux artistes que les bêtes de proie. C'est le poète de la justice et de l'égalité. C'est aussi le poète de la liberté , non pas seulement de la liberté du dormir et du rien faire. Il chérit l'indépendance des peuples et flétrit la conquête ; il ne veut pas que la buse et 1 epervier mangent les rouge-gorges, il ne veut pas que les nations guerrières dévorent l'univers.

Pour chanter la liberté, cette mère du monde, cette fiancée de l'avenir, il trouve des accents nouveaux, vibrants et pénétrants, et je ne crois pas que la langue française ait jamais plus vaillamment parlé que dans la harangue du paysan du Danube :

Son menton nourrissait une barbe touffue; Toute sa personne velue

L^S BARANGUBS. T. IL 1

Représentait un ours, mais un ours mal léché : Sous un sourcil épais il avait l'œil caché, Le regard de travers, nez tortu, grosse lèvre,

Portait sayon de poil de chèvre,

Et ceinture de joncs marins.

Cet homme ainsi bâti fut député des villes Que lave le Danube. Il n'était point d'asiles

Où l'avarice des Romains Ne pénétrât alors et ne portât les mains. Le député vint donc, et fit cette harangue : • Romains, et vous sénat assis pour m'écouter, Je supplie avant tout les dieux de m'assister : Veuillent les immortels, conducteurs de ma langue. Que je ne dise rien qui doive être repris ! Sans leur aide, il ne peut entrer dans les esprits

Que tout mal et toute injustice :

Eaute d'y recourir, on viole leurs lois.

Témoin nous, que punit la romaine avarice : Rome est, par nos forfaits, plus que par ses exploits,

L'instrument de notre supplice.

Craignez, Romains, craignez que le ciel quelque jour. Ne transporte chez vous les pleurs et la misère ; Et mettant en nos mains, par un juste retour, Les armes dont se sert sa vengeance sévère,

Il ne vous fasse, en sa colère,

Nos esclaves à votre tour, Et pourquoi sommes-nous les vôtres ? Qu'on me die En quoi vous valez mieux que cent peuples divers.

Quel droit vous a rendus maîtres de l'univers? Pourquoi venir troubler une innocente vie ? Nous cultivions en paix d'heureux champs ; et nos mains Étaient propres aux arts ainsi qu'au labourage.

Qu'avez- vous appris aux Germains ?

Ils ont l'adresse et le courage ■

S'ils avaient eu l'avidité,

Comme vous, et la violence, Peut-être en votre place ils auraient la puissance, Et sauraient en user sans inhumanité.

Celle que vos préteurs ont sur nous exercée

N'entre qu'à peine en la pensée.

La majesté de vos autels

Elle-même en est offensée ;

Car sachez que les immortels Ont les regards sur nous. Grâces à vos exemples, Ils n'ont devant les yeux que des objets d'horreur,

De mépris d'eux et de leurs temples, D'avarice qui va jusques à la fureur.

Rien ne suffit aux gens qui nous viennent de Rome :

La terre et le travail de l'homme Font pour les assouvir des efforts superflus.

Retirez-les : on ne veut plus

Cultiver pour eux les campagnes.

Nous quittons les cités, nous fuyons aux montagnes ;

Nous laissons nos chères compagnes; Nous ne conversons plus qu'avec des ours affreux, Découragés de mettre au jour des malheureux,

56 BARANGUES DE LEXIL.

Et de peupler pour Rome un pays qu'elle opprime.

Quant à nos enfans déjà nés, Nous souhaitons de voir leurs jours bientôt bornés : Vos préteurs au malheur nous font joindre le crime. Retirez-les : ils ne nous apprendront

Que la mollese et que le vice ;

Les Germains comme eux deviendront

Gens de rapine et d'avarice.

C'est tout ce que j'ai vu dans Rome à mon abord,

N'a-t-on point de présent à faire, Point de pourpre à donner ? c'est en vain qu'on espère Quelque refuge aux lois : encor leur ministère ? A-t-il mille longueurs. Ce discours un peu fort

Doit commencer à vous déplaire.

Je finis. Punissez de mort

Une plainte un peu trop sincère. « A ces mots, il se couche ; et chacun étonné Admire le grand cœur, le bon sens, l'éloquence,

Du sauvage ainsi prosterné.

Ah! messieurs, s'il m était permis de soulever le linceul qui couvre tant de patries autrefois libres et vivantes; si je pouvais les évoquer de leur tombe et les interroger; si j'osais compter leurs blessures ; si leurs lèvres de fantômes s'entrouvraient pour parler; si leur main sur ces murs écrivait leur histoire,

La Fontaine vous apparaîtrait comme un prophète, et la triste Germanie deviendrait le symbole du long martyre des nationalités.

Ainsi, j'ai raison de l'aimer ce poète du peuple et d'en parler comme d'un de nos ancêtres. Il est nôtre, par son instinct de la justice, par son amour pour les opprimés, par son respect du droit. Mais lui ne se jugeait pas si grand :

Je m'avoue, il est vrai, s'il faut parler ainsi, Papillon du Parnasse et semblable aux abeilles A qui le bon Platon compare nos merveilles. Je suis chose légère, et vole à tout sujet; Je vais de fleurs en fleurs, et d'objet en objet ; A beaucoup de plaisir, je mêle un peu de gloire, J'irais plus haut peut-être au temple de mémoire, Si dans un genre seul j'avais usé mes jours ; Mais quoi ! je suis volage en vers, comme eu amours.

Cela sans doute est impardonnable. Heureusement, il fut fidèle en amitié. La disgrâce de Fouquet, son protecteur, lui inspira des vers trempés de larmes courageuses :

Remplissez l'air de cris en vos grottes profondes, Pleurez, nymphes de Vaux, faites croître vos ondes.

Et que l'Anqueuil enflé ravage les trésors

Dont les regards de Flore ont embelli ses bords.

On ne blâmera point vos larmes innocentes;

Vous pouvez donner cours à vos douleurs pressantes ;

Chacun attend de vous ce devoir généreux ;

Les Destins sont contents; Oronte est malheureux.

Il a eu cet honneur de ne natter que l'infortune. Il mourut pauvre.

Janvier 1862.

Messieurs,

On venait de jouer Bajazet : une femme d'un esprit très fin et très délié , comme il s'en rencontrait beaucoup en ce temps-là , madame la marquise de Sévigné, écrivait à sa fille, madame la comtesse de Grignan, confinée en un château du Dauphiné : « Je suis au déses- * poir que vous ayez eu Bajazet par d'autres » que par moi. J'aurais voulu vous envoyer la

- Champsmêlé pour réchauffer la pièce. — Vive •■ notre vieil ami Corneille! Ma fille, gardons-

- nous bien de lui comparer Racine. Despréaux

- en dit encore plus que moi. En un mot, c'est

- le bon goût. Tenez -vous-y. » — Durant la

seconde moitié du dix-septième siècle, Boileau- Despréaux fut, en effet, considéré et redouté par les plus grands écrivains comme l'oracle du goût. Au milieu de la mêlée du siècle suivant, sa renommée étant attaquée par Diderot et D'Alembert : « Doucement, dit Voltaire, ne « disons pas de mal de Nicolas, cela porte mal- « heur. » — Dans ses beaux vers intitulés : la Promenade, l'auteur de Tibère et de Caïus Gracchus, Marie- Joseph Chénier, s'écrie :

Oh ! que de fois j'errai dans tes douces retraites, Auteuil ! lieu favori, lieu saint pour les poètes ! Que de rivaux de gloire, unis sous tes berceaux ! C'est là qu'au milieu d'eux l'élégant Despréaux, Législateur du goût, au goût toujours fidèle, Enseignait le bel art dont il offre un modèle.

Un nombre considérable d'éloges académiques font fumer le plus pur encens de leurs metaphores aux pieds de cette idole, qui, d'un air olympien , le chef coiffé des lauriers du Pinde , reçoit les noms retentissants de législateur du Parnasse, de favori des chastes muses, de régulateur de l'esprit poétique. — Tout à coup, les dithyrambes cessent; on entend avec effroi un

BOILEAL'-DESPRÉAUX. — SATIRES. 61

langage malséant; une foule de critiques ardents, trop ardents, mettent le trouble au sein paisible de l'académie, interrogent le Dieu dont les prêtres se voilent la face en signe de sacrilège. — Non seulement il est interrogé, mais arraché, précipité de son piédestal; une poétique nouvelle surgit , et le plus grand lyrique du dix-neuvième siècle, M. Victor Hugo, lance au front monumental du héros découronné ces vers iconoclastes :

Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire.

Plus de mot sénateur ! plus de mot roturier !

Je fis une tempête au fond de l'encrier,

Et je mêlai, parmi les ombres débordées,

Au peuple noir des mots l'essaim blanc des idées .

Et je dis : Pas de mot où l'idée au vol pur

Ne puisse se poser, tout humide d'azur !

Discours affreux! — Syllepse, hypallage, litote,

Frémirent ; je montai sur la borne Aristote,

Et déclarai les mots égaux, libres, majeurs.

Tous les envahisseurs et tous les ravageurs,

Tous ces tigres, les Huns, les Scythes et les Daces.

N'étaient que des toutous auprès de mes audaces ;

Je bondis hors du cercle et brisai le compas.

Je nommai le cochon par son nom ; pourquoi pas :

62 HARANGUES DE LEXIL.

Guichardin a nommé le Borgia ! Tacite

Le Yitellius ! Fauve, implacable, explicite,

J'ôtai du cou du chien stupéfait son collier

D'épithètes ; dans l'herbe, à l'ombre du hallier,

Je fis fraterniser la vache et la génisse,

L'une étant Margoton et l'autre Bérénice.

Alors, l'ode, embrassant Rabelais, s'enivra;

Sur le sommet du Pinde on dansait ça ira ;

Les neuf muses, seins nus, chantaient la Carmagnole ;

L'emphase frissonna dans sa fraise espagnole ;

Jean, l'ânier, épousa la bergère Myrtil.

On entendit un roi dire : « Quelle heure est-il? «

Je massacrai l'albâtre, et la neige, et l'ivoire ;

Je retirai le jais de la prunelle noire,

Et j'osai dire au bras : Sois blanc, tout simplement.

Je violai du vers le cadavre fumant ;

J'y fis entrer le chiffre; ô terreur! Mithridate

Du siège de Cyzique eût pu citer la date.

Jours d'effroi ! les Laïs devinrent des catins.

Force mots, par Restaut peignés tous les matins,

Et de Louis-Quatorze ayant gardé l'allure,

Portaient encor perruque ; à cette chevelure

La Révolution, du haut de son beffroi,

Cria : « Transforme-toi ! c'est l'heure. Remplis-toi

« De l'âme de ces mots que tu tiens prisonnière! «

Et la perruque alors rugit, et fut crinière.

Liberté! c'est ainsi qu'en nos rébellions,

Avec des épagneuls nous fîmes des lions,

Et que, sous l'ouragan maudit que nous soufflâmes, Toutes sortes de mots se couvrirent de flammes. J'affichai sur Lkomond des proclamations. On y lisait : « Il faut que nous en finissions ! « Au panier les Bouhours, les Batteux, les Brossettes ! « A la pensée humaine ils ont mis les poucettes. « Aux armes, prose et vers ! formez vos bataillon-^ ! " Voyez où l'on en est : la strophe a des bâillons, « L'ode a les fers aux pieds, le drame est en cellule. « Sur le Bacine mort le Campistron pullule ! » Boileau grinça des dents; je lui dis : Ci-devant, Silence !

Comment démêler le vrai et le juste au milieu de ce fracas d'admiration et de satire? Comment placer Boileau à sa véritable hauteur sans risquer d'offusquer les fidèles qui le hissent dans les nues, et d'irriter les impies qui le jettent par terre? Le sage, en ces matières, ne paraîtra-t-il pas aux premiers un révolutionnaire déguisé, et aux seconds un réactionnaire travesti? Je me dévoue , messieurs , à cette double malédiction ; je prononce sur moi la formule : Sacer esio!

'• Fils d'un père greffier, né d'aïeux avocats, » comme il le dit lui-même dans sa dixième épitre.

« Boileau passa son enfance et sa première jeunesse rue du Harlay (ou peut-être rue de Jérusalem), dans une maison du temps de Henri IV, et eut à loisir sous les yeux le spectacle de la vie bourgeoise et de la vie de palais. Il perdit sa mère en bas âge; la famille était nombreuse et le père très occupé; le jeune enfant se trouva livré à lui-même , logé dans une guérite au grenier. Sa santé en souffrit, son talent d'observation dut y gagner ; il remarquait tout , maladif et taciturne ; et comme il n'avait pas la tournure d'esprit rêveuse et que son jeune âge n'était pas environné de tendresse, il s'accoutuma de bonne heure à voir les choses avec sens, sévérité et brusquerie mordante. On le mit bientôt au collège , où il achevait sa quatrième, lorsqu'il fut attaqué de la pierre; il fallut le tailler, et l'opération faite en apparence avec succès lui laissa cependant pour le reste de sa vie une très grande incommodité. » (Sainte-Beuve.)

Pourquoi vous cacherais-je l'attendrissement que me causent ces détails si simples et si navrants? Comparez, messieurs, ce pauvre petit malingre, souffreteux, orphelin, logé en son

BOILEAU-DESPREAUX. — SATIRES. 65

grenier, comparez-le à ce charmant Poquelin qui plus tard fut Molière , à ce fils songeur du tapissier du roi Louis XIII, gâté par son grandpère qui le menait à l'hôtel de Bourgogne s'esjouïr aux ébats de messieurs les comédiens Bellerose et Gaultier Garguille; comparez-le à Racine entouré de l'amour maternel de ses deux tantes , religieuses à Port-Royal ; pensez à Corneille, aimé et dirigé par sa mère Marthe le Pesant. Nicolas Boileau n'a pas de mère ; et ce n'est pas son oncle Jérôme le greffier qui remplacera jamais les tantes de Racine.

Oh ! l'amour d'une mère ! — amour que nul n'oublie ! Pain merveilleux qu'un Dieu partage et multiplie ! Table toujours servie au paternel foyer ! Chacun en a sa part, et tous l'ont tout entier (V. Hugo) !

Despréaux ne goûta jamais à ce pain divin, hélas ! De là sans doute cette froideur, cette réserve, cette défiance de lui-même et des autres, et pour me servir d'un mot du dix-huitième siècle, ce manque de sensibilité par où il déplaisait à Helvétius, à Diderot, àd'Alembert, gens lettrés, savants et sensibles. — En ce temps-là on mettait de la sensibilité partout , comme de

66 UAR.VNGIES DE L EXIL.

la poudre et des mouches. Si je m'appelais Marivaux, je dirais que la sensibilité était la mouche assassine, l'irrésistible. La philosophie en débordait, demandez à J. J. Rousseau; l'astronomie en était baignée, demandez à Fontenelle; la géométrie en était attendrie, demandez à madame la marquise du Châtelet; les romans, les contes, les drames en étaient inondés; demandez à Marmontel , au chevalier de Florian , à Beaumarchais lui-même. — On assure que les Américains disent d'un homme : « Combien vaut-il? r> Les Français du siècle dernier, surtout les Françaises, s'informèrent : « Est-il sensible? » S'il était sensible tout lui était permis ou pardonné. C'était le temps où triomphaient galamment les Saint -Preux romanesques, et où l'on embastillait Voltaire.

Au reste, ne nous y trompons pas, messieurs, cette sensiblerie n'est que la réaction de l'âme française contre la sévérité d'apparat, l'austérité d'étiquette et la vertu de gala du règne de Louis XIV. Elle proteste aussi contre les mœurs infâmes du régent et du roi Louis XV. L'âme de l'homme a besoin de passions honnêtes ; il lui faut, pour respirer, une atmosphère

B01LGAUDESPREAUX. — SATIRES. 67

saine et fortifiante. Lorsque le réel est trouble et fangeux, elle se réfugie dans la chimère. Savez-vous où aboutit la rue Quincampoix? à la Chaumière indienne. Le café Procope n'est que le péristyle du café de Surate. A travers les charmilles discrètes et suspectes, par delà les arbres de Trianon, au dessus des cyniques mystères de ces parcs déshonorés, laissez, laissez que je devine dans le lointain , les allées de platanes, les forêts, les rivières inviolées, les chastes et pudiques amours de Paul et Virginie. — «Des ailes! des ailes! » s'écriaient-ils; laissez-nous fuir! Le soleil est si clair, l'air est imprégné de senteurs si douces , les champs et les prés exhalent des arômes si pénétrants dans ces contrées où fleurissent, avec les aloès, la fidélité, la simplicité et la droiture !

Boileau donc n'était pas sensible. C'est là son moindre défaut. J'en dis autant de cette nonchalance distraite avec laquelle, du haut de son logis, il aurait contemplé Notre-Dame et les autres clochers des environs. « Le sens du « moyen âge, soupire M. de Sainte-Beuve, était « complètement perdu , l'âme seule d'un Milton « pouvait en retrouver quelque chose, et Boi-

•• leau ne voyait guères dans une cathédrale que « de gras chanoines et un lutrin. r> Maintenant que le sens du moyen âge est retrouvé, qu'y vo}'ez-vous de plus... au fond?

Mais du milieu de sa solitude Boileau rapporta de sérieuses et rares qualités : un bon sens inaltérable, une correction de style qui fit école, une élégance solide, surtout l'amour du vrai :

Rien n'est beau que le vrai. Le vrai seul est aimable,

Par ce seul vers qui fut la base de sa poétique, par cette horreur des faux brillants que lui avait inspiré le commerce assidu des anciens , Boileau a mérité le titre de réformateur. Il a certaines qualités ; il a aussi les défauts de la réforme : le dogmatisme, quelque intolérance, la sécheresse , la solennité ; pour tout dire : il est raide comme la fraise du grand amiral de Coligny. (Vous riez?... eh bien, cette raideur protestante de Gaspard de Chatillon, je la préfère à la doucereuse, obséquieuse attitude du père Le Moine ou du père Sanchez.) S'il avait à cette gravité joint la fougue, l'entrain, la verve des

BOILEAU-DESPKEAUX, — SATIRES. G9

réformateurs allemands , l'audace de Ulric de Hutten , la chaleur de Franz de Sickingen dont l 'âme et la plume sont d'acier comme leur épée ; s'il avait éprouvé les tressaillements de colère de Luther; si même il eût senti le grand souffle de la Ménîppée, quelles satires trempées dans l'indignation! — Mais il était passé ce temps héroïque, unique dans l'histoire et qui, tout mort qu'il soit , laisse encore un éblouissement aux yeux qui le contemplent. La Fronde, dernier frétillement de la Ligue, expirait; tout rentrait dans le calme ; l'ordre régnait. Si la guerre éclatait au dehors par Rocroy, Namur, Maestricht, la Hollande ; la paix intérieure n'était pas encore troublée par les dragonnades des Cévennes et par les cris séditieux de la misère des campagnes, c'est à dire par l'intolérance du clergé et parla faim des pauvres. L'accord des esprits, un instant ébranlé par la querelle des jésuites et des jansénistes, allait se rétablir, grâce au ciel, sur la cendre des Provinciales. Ce n'était plus le temps des audaces. Les auteurs comprirent enfin, qu'il ne leur sied pas de s'en prendre au fond même des choses, et voilà pourquoi, au lieu de Perse, de Juvénal, ou d'un digne fils de

LES BAIUNGOBS. T. II. j

Mathurin Régnier, la France n'eut en Boileau qu'une sorte d'Horace janséniste.

Cette opinion me paraît confirmée par M. Géruzez, dans sa judicieuse histoire de la littérature française :

« Boileau, dans sa satire, écrit le savant pro- « fesseur, n'a pas la véhémente indignation de « Juvénal ; il n'a ni tout le sel, ni toute la grâce « d'Horace; il n'a pas la vigueur ni l'aimable « nonchalance de Régnier ; mais en retour il ne « pousse pas l'hyperbole aussi loin que Juvénal, « et, en peignant le vice, il ne laisse pas soup- « çonner qu'il soit atteint lui-même et gangrené « par la corruption contre laquelle il s'indigne ; « il ne tend pas comme Horace à faire préva- « loir les doctrines d'un épicurisme commode, « plus dangereux encore par l'élégance qui le « décore; il n'a pas comme Régnier cette « sorte de cynisme candide qui, à la vérité, « ne démoralise pas, mais qui effarouche la « délicatesse de l'âme. En un mot, pour la pu- « reté morale il est supérieur à ses devan- « ciers; comme poète, une seule satire excèp- * tée, il doit peut-être leur céder le pas. » — Je sais, messieurs, la différence qu'il convient

B0ILEAU-DESPREA13X. — SATIRE. 71

d'établir entre la Rome de Domitien et la France de Louis XIV.

A Dieu ne plaise que je fasse au dix-septième siècle cette mortelle et sotte injure de le comparer à l'ère des Césars ! — Mais encore, m'accorderez-vous qu'il y avait matière à satire; je veux dire aune critique amère, éloquente, virile. — Qu'elle est belle et sévère la mission du poète satirique! Qu'elle me paraît vêtue de probité et d'honneur ! Et comme je comprends que Juvénal hésite et s'interroge avant de saisir le fouet d'Archiloque et de Lucile !

Dicas hic forsitan : unde

Ingenium par materise!...

Ense velut stricto quoties Lucilius ardens,

Infremuit, rubit auditor cui frigida mens est

Criminibus, tacitasudant prœcordia cidpa.

« Un moment, direz-vous : es-tu doué d'un génie égal à la matière?... Lorsque l'ardent Lucilius frémit et s'arme d'un glaive étincelant, le criminel en proie à des frissons internes, rougit, et la sueur des remords dégoutte de son cœur. »

Conserver la lueur de la conscience, tel est son rôle. En est-il un plus beau? Sans lui, sans

72 HARANGUES t>ii L fcXJL.

le poète, vous verriez les peuples s'égarer. Le satirique a sa mission , j'allais dire son sacerdoce , comme l'historien. Celui-ci raconte, celui-là stigmatise. Parfois la double et auguste fonction est remplie par un seul : les vers de bronze de Juvénal sont une histoire ; les Annales de Tacite sont une satire. Dites-moi si Martial , Pétrone et Perse ne nous ont pas menés, aussi loin que Suétone, dans les égouts impériaux? Sans ces guides honnêtes, intrépides, sans ces héros de la conscience , sans le cri de ces protestants de la dignité humaine , sans la confession de ces complices, oserions-nous soupçonner la profondeur de l'abîme et la vertigineuse hauteur de la chute? Ils servent à l'histoire de témoins passionnés. Ils lui donnent le ton, la couleur, la douleur, le sanglot, le frissonnement de la vie. Les annales de l'empire, il faut les lire et les méditer à la clarté de Tacite, à la flamme de Juvénal; et, quant à moi, il me plaît d'ouïr à travers les siècles la sentence de l'historien mêlée au bruit des verges du poète. Cette revendication de lajustice a été, dans tous les temps, la consolation des vaincus. Il est doux, au milieu des épreuves de la vie, il est

doux, en proie aux caprices de la destinée, de trouver où se reprendre, où se reposer un peu. Comme la douleur quotidienne serait aigrie d'une intolérable amertume si l'on y ajoutait la douleur accumulée par les âges! Ah! que le présent deviendrait lourd, surchargé de tout le poids du passé!... Et combien pèserait sur la conscience ébranlée le succès du crime accompagné des applaudissements des peuples ! Mais non, non, il n'en va pas ainsi. Toujours, partout l'honneur et la vérité protestent : ce n'est d'abord qu'une lueur, là-bas, là-bas, timide; elle tremble et vacille ; ah ! si elle allait s'éteindre ! . . . Elle persiste, elle avance, elle grandit, elle flamboie, elle rayonne, elle incendie! Aujourd'hui, c'est un soutne, demain c'est un tonnerre !

Va, peuple hébreu , peuple au col raide , méconnais tes défenseurs, déserte ta cause, trahis ta foi et ta loi, lapide tes prophètes; Esaïe, Jérémie, Ezéchiel, conservent malgré toi le dépôt sacré. — Patriciens de la vieille Rome, race d'usuriers, écrasez la plèbe; provoquez, entretenez cette guerre de classes qui aboutira au repos de l'empire d'Octave! Naevius raconte à la postérité vos convoitises et vos insolences.

— Dormez votre sommeil , comme disait Bossuet, dormez ceints de la pourpre et du laticlave, engraissez -vous des dépouilles des proscrits; dormez, Césars, sur la litière des libertés publiques! Juvénal depuis plus de mille ans, vous réveille en sursaut. — Couvents du moyen âge, cloîtres, maladreries, asiles non de la misère mais de la fainéantise, forteresses de l'extase, temples des illuminés, Cours des Miracles, auberges des ordres mendiants, basiliques des sorciers, panthéons de l'ignorance, pandaemoniums de la luxure et de l'aumône, Rabelais vous bafoue et vous immortalise! — Papes simoniaques, tyrans de l'Italie, Dante vous plonge aux cercles infernaux. — Pieux égorgeurs de la Ligue, la satire Ménippée vous cloue au pilori!... Ainsi, messieurs, par la voix des poètes, l'humanité se venge et l'espérance rit sur le sommet des châtiments. — Chez les Grecs la satire est rare , à moins que l'on ne veuille considérer comme une composition satirique la comédie politique , aristocratique , indiscrète et mordante d'Aristophane. Le caractère général de la poésie grecque me paraît être la sérénité. Homère, Eschyle, Sophocle, mais surtout le

BOILEAU-DESPREAUX. SATIRES. 75

divin vieillard de Chio, habitent les hauts lieux où lame s'élargit et s'apaise. Quelle puissance! quelle fraîcheur matinale! quelle lumière! En Grèce, les villes, les provinces se jalousent; mais on ne remarque pas cette haine des classes et des castes d'où jaillit l'âpre inspiration. Il semble que l'injustice ait moins pesé sur cette terre bénie. « Rome, au contraire, suivant l'excellente observation de M. E. Quinet dans son Histoire de la Poésie, Rome est la patrie de la satire. » Sa littérature commence et finit par un satirique : Livius Andronicus et Juvénal ouvrent et ferment le cycle du génie latin. — Au moyen âge, la satire abonde : qu'étaient-ce que les Enfants sans souci, les Basochiens, les Gais Compag7ions? qu'est-ce que le Renard? le Roman de la Rose? leur raillerie pimpante et leste sifflait comme une flèche.

Au seizième siècle, fleurissent, épanouis dans leur gaîté immortelle, Rabelais, l'Arioste, Boccace, Cervantes ; pour la satire il n'y a ni Alpes, ni Pyrénées. — Et la Réforme elle-même commence par un éclat de rire.

La France de Louis XIV prêtait-elle à la satire sérieuse, profonde, indignée?... Je vou-

drais, messieurs, pouvoir vous citer Vauban, Boisguiibert, ces ancêtres de Turgot et des économistes; leurs livres vous révéleraient les douleurs et les misères de ce règne doré et reluisant. Lisez dans madame de Sévigné les lettres sur les États de Bretagne où elle raconte naïvement, comme choses naturelles et accoutumées, les énormités de M. le duc de Chaulnes. Souvenez-vous des portraits de la cour et des grands seigneurs tracés par le duc de Saint- Simon , portraits ressemblants et sanglants ; consultez avec M. E. de Laveleye les archives de la justice criminelle, pénétrez avec lui dans les Coulisses d'un grand règne :

« Dans la Correspondance administrative du « temps de Louis XIV, écrit ce jeune et ferme « esprit, on voit une partie de la noblesse se « débattre contre la justice royale pour conti- « nuer son ancien train de vie : la spoliation à « force ouverte du haut des châteaux forts. Ce « fut surtout en Auvergne , pays volcanique « comme les bords du Rhin et également hé- « risse de forteresses de basalte, que les sei- « gneurs défendirent le plus longtemps leurs <* privilèges d'oiseaux de proie, de hobereaux.

B01LEAU-DESPREAUX. — SATIRES. 77

« Us préféraient rançonner leurs vassaux et « leurs voisins plutôt que de vivre à la cour des « aumônes du roi. Ames aères, voler leur allait » mieux que mendier. Pour en finir, Colbert fit '• tenir des assises extraordinaires. Ce furent

- les grands jours de Clermont, sur lesquels Flé- » chier nous a laissé des Mémoires et le presi- « dent Novion des rapports. Douze mille affaires « étaient portées au rôle. La noblesse vivait à « l'état sauvage, pillait, assassinait, puis s'en- « tretuait comme en plein moyen âge. 350 cou- « pables furent exécutés , 96 bannis et 28 con- « damnés aux galères. — Le 5 novembre 1702, « le chancelier Pontchartrain écrit à du Vigier,

- procureur général du parlement de Bordeaux :

- Les prévôts oppriment les innocents et dé- « chargent les coupables; la plupart sont plus « à craindre que les voleurs mêmes... — Ce qui « est particulier au siècle de Louis XIV et ce « qui étonnerait le nôtre, c'est la conduite des « soldats. Au lieu de maintenir l'ordre, ce sont « eux qui le troublent. — Encore un des tristes « côtés du règne de Louis XIV, c'est le chapitre « des galères dont Voltaire ne parle pas et que « Monteil lui-même a oublié. Colbert voulait

78 HARANGUES DE LEXIL.

« arriver à avoir dans la Méditerranée vingt « galères ; et comme sur chacune de ces galères » il fallait cent rameurs sains, forts et adroits,

- on avait bien de la peine à se les procurer. « On avait beau condamner en masse les gens « surpris dans les séditions, les faux-sauniers « et les vagabonds , cela ne suffisait pas : il fallut

- avoir recours à la traite des blancs. Ce ne fut « qu'après la révocation de 1 edit de Nantes que « les forçats cessèrent de faire défaut aux ga- « 1ères du roi; le protestantisme les peupla de « ses martyrs. — Pello, intendant du Poitou, écri- « vait à Colbert le 4 janvier 1662 :

« J'escrirai aux officiers des présidiaux et « autres sièges de mon département afin qu'ils* « condamnent le plus qu'ils pourront les criminels « aux galères. « De Fortia, intendant, à Colbert, « le 16 avril 1662 : « Cette lettre sera seulement « pour vous informer de ce que j'ai faict pour « l'exécution de la volonté du roy pour le regard « des criminels que S. M. désire estre condam-

- nez aux galères, afin de restablir ce corps qui « est nécessaire à l'Estat. » — Le chevalier de « Goût à Colbert, le 22 juin 1662. — « J'ay un « bon forçat, que j'ay faict condamner à ce par-

« lement, que j'envoyeray à Toulon; et si je puis « attrapper encore deux huguenots qui ont faict « les insolents à la Feste-Dieu, je les envoye- « ray de compagnie. « — Fontac, procureur « général au parlement de Bordeaux, à Col- « bert : « Je ne vous saurois exprimer la joye « que j'ay eu d'apprendre que S. M. a agrée le « soing que j'ay pris d'augmenter le nombre des « forçatz de ses galères. »

Je vous le demande, messieurs, ces scandales, ces vols, ces assassinats, ces infamies, n'appelaient-ils pas un juge?

Si natura negat, facit indignatio versum, Qualem cumque potest, quales ego vel Cluvienus.

On m'oppose le tempérament français, l'urbanité française? Oui je le sais mieux que personne ; c'est une des faiblesses de cette héroïque nation; prompte à l'oubli, indifférente, je lui reproche

De n'avoir pas assez les haines vigoureuses Que doit donner le vice aux âmes vertueuses.

La France , abondante en Philintes , n'est pas la patrie des Alcestes?... Eh! où est-elle cette

80 HARANGUES DE LEXIL.

contrée incorruptible de l'honneur? Qu'on me la montre, et nous partirons ensemble pour les îles fortunées. — La France n'a-t-elle pas d'ailleurs engendré Molière? où Tartufe a-t-il été baptisé? Quel hôtel de ville a enregistré les noms et prénoms d'Onuphre, d'Escobar et de Turcaret? La politesse exquise, et sèche , la haute convenance, les grands airs de la langue de Versailles n'ont pas arrêté Poquelin; il a buriné Sganarelle et Don Juan. Elles n'ont pas gêné Saint- Simon ; il a pourctrait les grands ; elles n'ont pas étouffé La Bruyère; il a percé à jour les financiers et les hypocrites ; elles n'ont pas embarrassé Pascal : il a dit aux jésuites leurs vérités (et quelles vérités !) ; elles n'ont pas gêné Lesage : il a écrit Gil Blas. — Ainsi, messieurs, il y avait au dix-septième siècle motif de satire; raison suffisante, comme dit Candide. De plus la langue, toute prude qu'elle fût, permettait aux grands artistes quelques privautés.

Boileau a-t-il compris l'importance du rôle de poète satirique? je crois qu'il ne l'a pas même soupçonnée; je parle ici du rôle philosophique, de la mission morale; et je me hâte d'ajouter qu'au dessous de cette satire politique, juvéna-

BOILEAli-DESPRKAUX. SATIRES. SI

lesque, dantesque, véritablement humaine, il est encore une place honorable pour la satire littéraire. — Assise aux pieds de la grande Némésis qui flagelle les vices, les trahisons, les hontes, je consens à reconnaître comme sa sœur cadette la muse élégante qui se contente de fustiger les défauts et les ridicules. — La première tient le fouet aux pointes et aux clous d'airain ; aux mains de la seconde la férule frétille. — Môme, si l'on me pousse, j'avouerai qu'ici encore il est besoin de courage. Souvent où le souverain se tait, le bourgeois se hérisse. Tout bien considéré, je ne sais lequel vaut mieux ou pire de la colère de Domitien, ou de la haine de M. de Pourceaugnac ; l'abbé Cottin est presqu'aussi redoutable que Colbert. S'exposer à la vengeance des dieux, où à la rancune des méchants écrivains : poignante alternative ! — Despréaux s'est résolument décidé pour le second parti.

C'est là son incontestable mérite. C'est par là que son nom sera justement préservé de l'oubli.

Lorsqu'il publia ses satires en 1660, un mauvais goût universel envahissait la littérature française. L'emphase, l'enflure, la déclamation,

la recherche, l'afféterie; un ton solennel à la fois et agaçant ; je ne sais quel mélange de Matamore et d'Angélique ; une fadeur chevaleresque, comme si Cervantes n'avait pas écrit Don Quichotte ; une faconde de rhéteur, comme si Bossuet n'allait pas bientôt parler ; une mièvrerie, une sentimentalité grotesques, comme si, dans les antichambres de l'hôtel de Rambouillet. Molière ne chargeait pas le marquis de Mascarille et le comte de Jodelet du soin de dégriser les Précieuses.

Et ce n'était pas le menu fretin des auteurs qui s'ébattait' ainsi, menaçant de faire dégénérer en jargon de ruelles le solide et sain idiome de Montaigne et de La Boétie. Non, c'étaient les meilleurs, les plus vantés, les plus autorisés, les plus lus, les plus accrédités et les mieux rentes. Ils avaient l'heur et la gloire, l'argent et la réputation ; ils émargeaient insolemment au livre de Mémoire et à la feuille des bénéfices.

Je ne parle pas de Balzac, qui, du fond de son château, dirigeait et gouvernait la docte et spirituelle assemblée de la chambre bleue d'Arthénice. Érudit, ingénieux, parfois éloquent,

B01LEAU-DESPREAUX. — SATIRES. 83

Balzac doit être considéré comme un des pères de la langue ; il partage avec Descartes et Pascal l'honneur d'avoir fondé la prose française, la plus parfaite qui soit ; car si les autres nations peuvent nous disputer le prix de poésie, si plusieurs poètes étrangers possèdent l'éclat , la grandeur , le lyrisme à un degré peut-être supérieur aux nôtres (je parle des nôtres du dix-septième siècle), nul prosateur n'égale les écrivains du grand siècle. Par sa clarté, sa méthode, sa simplicité, par sa merveilleuse aptitude à exprimer tour à tour l'abstrait ou le concret, par son admirable pondération de voyelles et de syllabes, surtout par cette savante et logique disposition des différentes parties du discours qui en fait la langue même de la raison et la désigne comme l'idiome du droit, la prose française aspire légitimement à devenir la prose universelle; elle conquerra plus de peuples que ne feront nos coups d'épée; et lorsque je considère cet engin de pacifique influence, ce magnifique instrument de domination, je prends en pitié les frégates blindées, les fusils rayés, les bombes à la Paixhans, et les canonnières. 0 Français, pour gagner la con-

fiance et l'amitié du monde, il vous suffisait de lui parler (1).

Je ne range donc pas, messieurs, parmi les corrupteurs du goût le grand Balzac dont M. Géruzez dit excellemment : « De nos jours

- on ne lit pas assez Balzac. On se croit quitte « arec lui pour l'avoir appelé le Malherbe de la « prose. Au reste ce surnom lui est bien dû, car « Balzac ne s'est pas contenté de chercher, de » trouver et de faire sentir dans la prose une « juste cadence, de donner du nombre au lan- « gage non mesuré, de choisir des mots et de « les mettre à leur place, d'épurer le vocabu- • laire, de se faire comprendre par la propriété

- et la disposition des termes qu'il emploie, enfin ■■■ de faire pénétrer dans l'esprit la lumière de

- ses idées et de plaire à l'oreille par une harmo-

(1) Quelle a été ma joie, ma lierté légitime lorsque j'ai vu mon opinion conlirmée par ces admirables paroles de M. Michelet ; • Cette langue a fait Voli taire ; Voltaire a fait la Presse et le journalisme moderne.— Mais faut-il dire » que cette puissance soit celle d'une langue nationale? Non, c'est la langue

européenne, acceptée par la diplomatie de tous les peuples, reine hier par « Voltaire et Rousseau, et aujourd'hui si absolue que les autres langues vain- « eues subissent peu à peu sa grammaire. Ce terrible engin d'analyse éclaire i tout et peut tout mettre en poudre, broyer tout formalisme, lois, dogmes « et trônes. Son nom, c'est : la raison parlée '. Fatalité de la lumière! Elle va = pénétrant par cette maudite langue française, qu'on n'arrêtera plus. Plus i d'asile aux ténèbres. Plus de mystère et de sanctuaire obscur. La Nuit di- « vine (d'Homère), est supprimée. Une telle langue, c'est la guerreaux Dieux. » (.Michelet, Histoire de France, t. II, p. 4i9, 20.)

BOILEAU-DESPREAUX. — SATIRES. 85

« nie soutenue ; mais il a écrit quelques pages » où la beauté de l'expression orne de grandes « pensées. Il y a dans ses écrits des parties qui « méritent de ne point périr. »

Respectons même Voiture, le benjamin des précieuses, le favori de tant de femmes adorables qui ne connurent d'autres débauches que celles de l'esprit. Voiture, ce fortuné poète qui improvisait à loisir des vers galants dans le carrosse et le tête-à-tête de Mademoiselle; gai convive, beau joueur, intelligence alerte : « Il a ■~ prodigieusement d'esprit, et il ne se contente <- pas d'en avoir, il en fait ; il cherche les rap- •• ports les plus éloignés, et peu lui importe « qu'ils soient disparates, pourvu qu'ils surpren- « nent et que le rapport fasse jaillir une étin- •• celle; il joue avec les idées et souvent avec les

mots ; il a des tours d'adresse et des tours de - force pour exprimer ce qui ne peut se dire, et

• plus l'idée est scabreuse, plus le péril est

• grand, plus il montre de dextérité ; il côtoie

• la licence et la bouffonnerie sans y tomber « jamais, il badine ingénieusement; les téméri- « tés de son esprit ne lui servent qu'à en mon-

• trer la souplesse et l'agilité; il aime à inquiéter

■• la pruderie et il ne l'offense pas. » — « Il a » été proclamé le père de l'ingénieuse badinerie; - et en effet personne n'a plaisanté plus agréa- « blement, soit qu'il raconte les aventures de « son voyage aérien, pendant que lancé par « quatre gaillards dont les bras vigoureux l'en- ^ lèvent de sa couverture par-deçà les nues et « le mettent aux prises avec un bataillon de « grues qui le prennent pour un pygmée ; soit « que, continuant une plaisanterie qui a déjà « réussi, il donne par l'entremise du plus muet « des poissons, les éloges les plus vifs et les '• plus délicats à son compère le brochet, duc ~ d'Enghien et vainqueur à Rocroy; soit que, « de la terre d'Afrique, aride nourricière de « monstres, il envoie à mademoiselle Paulet, à -• la lionne de l'hôtel Rambouillet des nouvelles « de ses terribles parents du désert ; soit enfin -• qu'il prenne courageusement parti pour la « conjonctive car, en grand danger d'être pro- ^ scrite. » (Géruzez.)

Boileau lui-même met sur la même ligne qu'Horace, cet écrivain bizarre, mélange de Vaugelas et de Scarron.

Voiture et Balzac étaient morts lorsque pa-

BOILEAU-DESPREAUX. — SATIRES. 87

rurent les satires, mais l'influence de ces beaux esprits subsistait, funeste ; car leurs successeurs se piquaient surtout d'imiter leurs défauts. « On applaudissait, il est vrai, fait observer

* M. Amar, aux chefs-d'œuvre de Corneille, « aux premières pièces de Molière, mais Chape- « lain était encore l'oracle de la littérature , et « Cotin était une espèce d'autorité. » A côté d'eux, Scudéry, Desmarets de Saint-Sorlin, Pradon, Saint-Aman, Sarrazin, Colletet, la foule avide, impertinente et servile des rimeurs à gages, les amants des concettis à l'italienne, les poursuivants des pointes espagnoles ; pour tout dire l'envahissement du faux goût, du clinquant étranger, l'introduction des produits tarés venus eu foule de l'autre côté des Pyrénées et des Alpes, l'invasion de la France. Il faut lire dans M. Nisard les pages consacrées à l'histoire de ce nouveau débordement de barbares :

« Deux sortes de poètes jouissaient alors de « la faveur publique. Il y avait, d'une part, les « continuateurs de Ronsard , lesquels persis- « taient à le suivre en dépit de Malherbe, avec « d'autant plus de superstition que leur idole

* avait été plus attaquée. Ils regrettaient le

- passé et resteraient fidèles à la ballade, à la « villanelle , aux vieux mots gaulois , au sys- <■• tème de poésie facile qui permettait à Ronsard « de faire deux cents vers avant déjeuner, et « deux cents après dîner.

« D'autre part, il y avait les disciples de Mal- « herbe, les puristes, lesquels outraient quel- <■■ ques-unes de ses prescriptions, et déplaçant la <■■ condition de la difficulté vaincue, la transpor- « taient des choses aux mots, et du choix des « pensées à l'accomplissement de quelque règle « de détail, par exemple la richesse de la rime. <•■ Ils rimaient donc richement des pauvretés, ou ■■■ s'amusaient à emprisonner des pensées lâches « et vagues dans les liens d'une métrique <•• dont la rigueur rendait ce contraste plus ri- « dicule.

« Ainsi deux écoles, dont l'une était sans dis- •■ cipline, et dont l'autre n'avait qu'une disci- <■■ pline fausse, Ronsard continué et Malherbe « mal compris.

« La mode, à cette époque, était d'imiter la

- littérature dégénérée de l'Italie , et surtout <■■ celle des raffinés de l'Espagne, née au com- « mencement du siècle, et venue en France à la

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« suite d'une princesse espagnole, Marie-Thé- « rèse, femme de Louis XIII. » — Tels étaient les écueils où menaçait de se heurter et de se dissoudre en poussière brillante et écumeuse, le génie français. — Boileau osa résister à l'universelle tendance ; il se proposa d'arrêter le flot ; il fut, si je l'ose dire, le génie protectioniste de son pays. — Je ne veux pas aujourd'hui juger sa méthode, ni me demander s'il n'a pas remplacé par une sécheresse saine, il est vrai, mais inféconde, cette maladive efflorescence. Réservant pour un prochain entretien sur l'art poétique , l'examen de ses doctrines littéraires , j'affirme que dans ses satires, il a signalé 1 ecueil et châtié les mauvais pilotes. — Avec quelle verve sage ! avec quel à propos médité ! avec quelle inspiration modérée et soutenue! avec quelle malice un peu pédante, mais bienséante! avec quelle gaîté mesurée il s'acquitte de sa tâche, il suffit pour s'en convaincre de relire les passages principaux de la neuvième satire. Jamais Boileau n'a paru mieux doué. Adressée, comme chacun sait, à son esprit, elle est l'apologie, éloquente, piquante, variée et persuasive de la satire littéraire :

HARANGUES DE LEXIL.

C'est à vous, mon esprit, à qui je veux parler. Vous avez des défauts que je ne puis celer : Assez et trop longtems ma lâche complaisance De vos jeux criminels a nourri l'insolence ; Mais, puisque vous poussez ma patience à bout, Une fois en ma vie il faut vous dire tout

... Quelle verve indiscrète Sans l'aveu des neufs Sœurs vous a rendu poète ? Sentiez-vous, dites-moi, ces violents transports Qui d'un esprit divin font mouvoir les ressorts (1) ? Qui vous a pu souffler une si folle audace ? Phébus a-t-il pour vous aplani le Parnasse? Et ne savez- vous pas que sur ce mont sacré, Qui ne vole au sommet tombe au plus bas degré , Et qu'à moins d'être au rang d'Horace ou de Voiture, On rampe dans la fange avec l'abbé de Pure?

... Vous vous flattez, peut-être, en votre vanité, D'aller comme un Horace à l'immortalité ; Et déjà vous croyez dans vos rimes obscures Aux Saumaises futurs préparez des tortures.

(1) La langue et le goût n'ont-ils rien à reprendre à ces transports qui font ■mouvoir des ressorts ? ailleurs, éprisde celte métaphore empruntée à la mécanique, Boileau dira non moins imprudemment :

« Inventez des ressorts qui puissent m'attacher. »

Des ressorts qui attachent! Ces imperfections, ou plutôt ces négligences -ont rares chez notre poète, et je ne les signalerais pas s'il ne s'agissait du maître, du dictateur delà poésie. Dictature oblige.

BOILEAU-DESPREAUX. — SATIRES. 91

Mais combien d'écrivains, d'abord si bien reçus, Sont de ce fol espoir honteusement déçus ! Combien, pour quelques mois, ont vu fleurir un livre, Dont les vers en paquet se vendent à la livre ! Vous pourrez voir, un tems, vos écrits estimés Courir de main en main par la ville semés; Puis de là, tout poudreux, ignorés sur la terre, Suivre chez l'épicier Neuf-Germain et La Serre.

... Quel démon vous irrite, et vous porte à médire?

Un livre vous déplaît : qui vous force à le lire ?

Laissez mourir un fat dans son obscurité :

Un auteur ne peut-il pourrir en sûreté ?

Le Jonas inconnu sèche dans la poussière :

Le David imprimé n'a point vu la lumière ;

Le Moïse commence à moisir par les bords.

Quel mal cela fait-il? Ceux qui sont morts sont morts :

Le tombeau contre vous ne peut-il les défendre?

Et qu'ont fait tant d'auteurs, pour remuer leur cendre ?

Que vous ont fait Perrin, Bardin, Pradon, Hainaut,

Colletet, Pelletier, Titreville, Quinault (1),

(1) On sait le vers de Voltaire sur Dcspréaus :

Zoïle de Quinault et flatteur de Louis.

J'accorde le second hémistiche et j'ajoute que Voltaire lui-même a été le courtisan de la mémoire du grand roi. Mais il m'est impossible, quelque grâce et quelque mélodie que l'on rencontre, rà et là dans les vers de Quinault, de no pas souscrire au jugement de Boileau. Armide, et Sangaride ne me désarment pas ; je ne prendrai pas la fadeur pour le sentiment, ni l'euflurepourle lyrisme;

Dont les noms en cent lieux, placés comme en leurs niches Vont de vos vers malins remplir les hémistiches ?

... Il a tort, dira l'un l'un; pourquoi faut-il qu'il nomme?

Attaquer Chapelain ! ah ! c'est un si bon homme !

Balzac en fait l'éloge en cent endroits divers.

Il est vrai, s'il m'eût cru, qu'il n'eût point fait de vers.

Il se tue à rimer : que n'écrit- il en prose?

Voilà ce que l'on dit. Et que dis-je autre chose?

En blâmant ses écrits, ai-je d'un style affreux

Distillé sur sa vie un venin dangereux?

Ma muse eu l'attaquant, charitable et discrète,

Sait de l'homme d'honneur distinguer le poète.

Qu'on vante en lui la foi, l'honneur, la probité ;

Qu'on prise sa candeur et sa civilité;

Qu'il soit doux, complaisant, officieux, sincère :

On le veut, j'y souscris, et suis prêt à me taire.

Mais que pour un modèle on montre ses écrits ;

Qu'il soit le mieux rente de tous les beaux esprit! ,

Comme roi des auteurs qu'on l'élève à l'empire :

Ma bile alors s'échauffe, et je brûle d'écrire ;

Et, s'il ne m'est permis de le dire au papier,

J'irai creuser la terre, et, comme ce barbier,

Eaire dire aux roseaux par un nouvel organe :

« Midas, le roi Midas a des oreilles d'âne. »

quelques rimes musicales et quelques couplets d'opéra galamment tournés suffisent-ils à sacrer un poète 1 Quant au sentiment, à la passion qui, d'après Voltaire, abondent chez Quinault, je les cherche vainement. Charmé parfois, ému, jamais. Je prise peu cet ancêtre de M. Scribe.

Quel tort lui fais-je enfin ? Ai-je par un écrit Pétrifié sa veine et glacé son esprit?

Quand un livre au Palais se vend et se débite, Que chacun par les yeux juge de son mérite, Que Bilaine l'étalé au deuxième pilier, Le dégoût d'un censeur peut-il le décrier? En vain contre le Cid un ministre se ligue : Tout Paris pour Chimène a les yeux de Rodrigue. L'Académie en corps a beau le censurer : Le public révolté s'obstine à l'admirer. Mais lorsque Chapelain met une œuvre en lumière, Chaque lecteur d'abord lui devient un Linière. En vain il a reçu l'encens de mille auteurs : Son livre en paraissant dément tous ses flatteurs. Ainsi, sans m'accuser, que tout Paris le joue, Qu'il s'en prenne à ses vers que Phébus désavoue : Qu'il s'en prenne à sa muse allemande en françois.

Voilà bien ce ton de brusquerie mordante dont parle M. de Sainte-Beuve ; voilà cette verve à la fois vive et sage qui fait de Boileau, sinon un poète, au moins un maître en l'art décrire en vers. « Poète incomparable dans le •< genre tempéré, écrit l'auteur déjà cité de YHis- « toire de la littérature française; sans ailes pour •• s'élever aux régions supérieures , mais qui ne « tombe jamais; d'une marche sûre et pourtant

9i HARANGUES DE L EXIL.

« élégante , d'un maintien grave, d'une physio- « nomie qui sait se dérider dans l'occasion et « froncer à propos le sourcil, Nicolas Boileau « est, à tout prendre, un homme supérieur « par l'ensemble et l'harmonie des facultés « moyennes. » — Poète à mi-coteau; que dis-je autre chose?

Quant au délicat et fier sentiment des droits et des devoirs de la satire littéraire, il en était pénétré autant qu'homme de son temps. Il les a judicieusement-et savamment défendus dans son discours sur la satire, publié en 1668 et dont le style rapide, clair, correct, annonce le futur auteur des Réflexions critiques sur quelques passages du rhéteur Longin. ( Pourquoi ne l'avouerai-je pas1? je préfère au vers de Despréaux sa prose. Son dialogue sur les héros de roman, sa correspondance , ses préfaces me paraissent d'excellents morceaux dans lesquels l'érudition la plus précise se marie au bon sens le plus exercé.)

« Pour commencer parLucilius, inventeur de « la satire, quelle liberté, ou plutôt quelle licence « ne s'est-il point donnée dans ses ouvrages? « Ce n'était point seulement des poètes et des « auteurs qu'il attaquait; c'étaient des gens de

BOILEAU-DESPREAUX. — SATIRES. 95

« la première qualité de Rome ; c'était des per- « sonnes consulaires... On me dira que Luci- « lius vivait dans une république, où ces sortes « de libertés peuvent être permises. Voyons « donc Horace, qui vivait sous un empereur, « dans les commencements d'une monarchie, où « il est bien plus dangereux de rire qu'en un « autre temps « (mot profond). « Qui ne nomme- « t-il point dans ses satires? Et Fabius le grand « causeur, et Tigellius le fantasque, et Nasidié- « nus le ridicule, et NomentanUs le débauché , « et tout ce qui vient au bout de sa plume?... « Examinons Perse qui écrivait sous le règne « de Néron. Il ne raille pas seulement les ou- « vrages des poètes de son temps, il attaque les « vers de Néron même... Pour Juvénal, qui flo- » rissait sous Trajan, il est un peu plus respecta tueux envers les grands seigneurs de son « siècle. Il se contente de répandre l'amertume « de ses satires sur ceux du règne précédent; « mais, à l'égard des auteurs , il ne les va point « chercher hors de son siècle. A peine est-il « entré en matière, que le voilà de mauvaise « humeur contre tous les écrivains de son temps. « Demandez à Juvénal ce qui l'oblige de prendre

» la plume. C'est qu'il est las d'entendre et la •- Thésêide de Codrus, et YOreste de celui-ci, et

- le Télèphe de cet autre, et tous les poètes enfin, .. comme il dit ailleurs, qui récitaient leurs vers

- au mois d'août, et Augusto recitantes mense « poetas. Tant il est vrai que le droit de blâmer « les auteurs est un droit ancien , passé en cou- " tume parmi tous les satiriques , et souffert « dans tous les siècles... Faudra-t-il renoncer « au sens commun? Faudra-t-il applaudir indiffé- « remment à toutes les impertinences qu'un ridi-

- cule aura répandues sur le papier? Et au lieu

- qu'en certains pays on condamnait les mé- « chants poètes à effacer leurs écrits avec la « langue , les livres deviendront-ils un asile « inviolable où toutes les sottises auront droit « de bourgeoisie, où l'on n'osera toucher sans « profanation? r>

Nicolas Despréaux n'y peut consentir.

C'est là son premier titre au respect. Je ne dis pas à l'admiration ; non, à l'estime respectueuse de la postérité.

Le second, c'est d'avoir deviné et aimé les génies de son temps ; car ce n'est pas assez , messieurs, de railler les méchants, il faut aimer

BOILEAl-DESPRÉAUX. SATIRES. 97

les bons. Les aimer, entendez-vous! L'admiration ne suffit pas. Quand on a le grand cœur de Molière et de Corneille ; quand on a l 'âme haute et fière de Dante et de Machiavel; quand on a la fibre délicate et susceptible de Racine et de Virgile, ce n'est pas seulement à la vénération, c'est à la tendresse des siècles qu'on aspire et qu'on a des droits. Ce n'est pas sur des autels, humanité, c'est sur ton cœur qu'il te convient de porter tes grands hommes !

Cela est-il difficile? Pour tant de science, d'abnégation, de sacrifice, pour tant de bienfaits , ne leur donnerons-nous pas une parcelle de notre amitié?

Boileau aimait Molière, La Fontaine, Racine ; il les encourageait. Qui ne sait, parmi les jeunes auteurs, ce que vaut et ce que pèse le jugement d'un critique! Combien de ces oiseaux frileux qu'on appelle les poètes, oiseaux qui chantent sous les caresses d'un vent tiède, au printemps, au sein des feuillées natales, combien sont morts tout à coup, tués raide par le souffle d'une critique glaciale !

Que Boileau par la sévérité pédantesque de quelques-unes de ses maximes ; par son appétit

d'autorité; par son amour exclusif de l'ordre; par sa dévotion à des pratiques littéraires surannées; par son aveugle soumission à Aristote qu'il entendait fort mal; que Boileau, dis-je, n'ait pas gêné l'essor de la poésie française , ce n'est pas moi qui le prétendrai. — C'est même le sujet d'un mélancolique sourire que de voir le grand Corneille en ses préfaces, demander pardon d'avoir enfreint l'auguste règle des unités, et mettre le Cid et Cinna aux pieds sacrés de l'Art poétique.

L'influence de Despréaux me paraît heureuse et funeste. Elle a fécondé et stérilisé. Il arrête le mauvais goût ; mais il proscrit l'audace. Opposé aux chimères , il ne l'est pas moins aux espérances. Nous le verrons dans son Art poétique, dire à la poésie : « Tu n'iras pas plus loin ! » Elle est plus profonde , plus capricieuse, plus hardie que la mer.

Et moi aussi j'en connais de ces hommes habiles et fermes, honnêtes, mais prompts à s'alarmer. Pour arrêter le mal, ils se sacrifient, ils se dévouent, ils s'immolent. Nouveaux Curtius, ils se jetteraient dans le gouffre, s'il s'agissait de sauver les libertés publiques. En effet, ils s'y

précipitent; le mal est dompté, il recule, il a peur. « En avant! fondons la justice! » « Non, disent-ils, pas encore! attendez! » — Attendre! mais le mal n'attend pas, mais l'iniquité s'organise ; l'ennemi creuse sa sape ! bientôt peut-être, il sera trop tard ! . . . — « Eh ! quoi ! s'écriait Dan- « ton, vous avez la raison pour point d'appui, « la France pour levier , et vous n'avez pas sou- - levé le monde ! »

« 0 mes amis, disait Boileau, nous voici reve- « nus au bon goût, aux saines doctrines; c'est « assez ! respectez Aristote ; n'effarouchons point « les chastes muses ! attendez ! » — Pauvre Despréaux, les nymphes piéréides ont abandonné ton Parnasse, déserté les bords de l'Hippocrène : les voilà qui mènent leurs danses sacrées sur de nouveaux sommets : conduites par l'auteur des Contemplations et de la Légende des siècles, elles baignent leurs pieds nus et divins dans les marées de l'Océan. Ne savais-tu pas qu'elles sont femmes et qu'il leur faut la douce liberté et le divin caprice?

Février 1859.

nruversiteo

Messieurs,

Si l'on considère attentivement le règne de Louis XIV, si, après deux siècles, on se demande quelle en est la signification supérieure, il est facile de se convaincre que ce règne est ordonné dans les petites choses comme dans les grandes, sur le principe d'autorité. C'est en lui qu'il se déroule et qu'il repose. Du moment où vous lui retireriez cet appui, il semble qu'il croulerait avec ses grandeurs, ses splendeurs, ses magnificences. — Les éléments philosophiques, politiques, religieux et littéraires, si profondément remués pendant la mêlée du seizième siècle, maintenant aspirent au repos, et se rangent d'eux-mêmes sous la discipline. L'âme française

102 HARANGUES DE LEXIL.

subit la commune loi : broyée par le chaos du moyen âge; rajeunie, on pourrait dire créée parla renaissance; au dix- septième siècle, elle s'organise. C'est l'inévitable tendance du monde physique et du monde moral. — L'ordre est incarné en quelques hommes dont les noms surnagent sur la mer du temps et nous apparaissent comme les symboles d'une époque évanouie : au sommet philosophique, René Descartes; au sommet politique, le roi; au sommet religieux, Bossuet; au sommet de la critique, Boileau Despréaux. Le premier détrônant Aristote et la théologie s'élance du fond du doute, parcourt le champ des observations, arrache la philosophie au surnaturel et l'assied sur la raison humaine; le second, continuant l'œuvre de Louis XI et du cardinal de Richelieu extirpe la féodalité, dompte les rébellions, enchaîne, éblouit les consciences, établit son trône sur la poussière solide de la servitude; Bossuet, écrasant les hérétiques, appuie la monarchie absolue sur l'unité et l'immobilité de l'Église; Boileau arrête l'invasion du mauvais goût, et trace, en même temps que les règles, les bornes de l'esprit français. — En jugeant I'Art poétique, ce n'est donc pas seule-

ment Despréaux que je me propose de vous faire connaître, c'est la doctrine littéraire de son temps. Nul ne m'en paraît un représentant plus complet, plus fidèle. Il la possède et il en est possédé. Il en est à la fois le maître et le disciple, et suivant l'excellente remarque de M. Nisard : * Boileau se range du côté du parti national, et lui assure l'empire. » Une influence aussi considérable ne vaut-elle pas d'être discutée? Je m'efforcerai de porter un jugement impartial sur cette méthode fameuse, en me tenant éloigné de toute hyperbole, soit en louange, soit en critique. Aussi bien l'une et l'autre ont été épuisées. Que nous reste-t-il donc, messieurs? La sagesse. Elle est un peu comme l'amitié dont Voltaire devenu vieux, disait en soupirant :

Je la suivis, mais je pleurai

De ne pouvoir plus suivre qu'elle.

En 1787, l'Académie de Nismes couronnait l'éloge de Boileau par Daunou ; en 1805, l'Institut couronnait l'éloge de Boileau par l'abbé Auger, le consciencieux et pesant traducteur de Démosthène. Pour louer son héros, l'abbé em-

prunte à l'orateur grec, non sa simplicité robuste, mais les rares draperies de son éloquence: « Boileau , dans I'Art poétique, pour la troi- « sième fois, lutte contre Horace. Cette fois, la « victoire lui reste. Ce qui n'avait fourni à l'un « que la matière d'une épître appelée trop fastueuse sèment peut-être du nom d'Art poétique, est de- « venu sous la plume de l'autre un poème vrai- « ment digne de ce titre. Inférieur à Boileau du « côté de l'étendue, Horace ne peut lui être com- « paré sous le rapport de l'ordonnance. Em- « ployant la forme épistolaire, il use légitime- « ment mais sans réserve de toute la liberté « qu'elle autorise. La poésie dramatique paraît « être le sujet principal de ses réflexions; il ne « fait qu'indiquer légèrement les autres genres ; « du reste, il passe subitement d'un objet à « l'autre, et mêle les règles générales aux règles « particulières : ainsi, il s'affranchit des entraves « de la méthode et du travail des transitions. « Boileau donne à son poème une forme plus « imposante et plus sévère, il y embrasse toutes « les parties de l'art qu'il professe ; il les divise, « les lie, les gradue, les subordonne entre elles <• et à l'ensemble, par les justes proportions qu'il

« établit. Travaillant sur un plan vaste et régu- « lier, il développe pour le remplir et le décorer, « toutes les richesses de l'imagination et du « style. De là ces heureux épisodes qui rompent « l'uniformité du sujet; ces métaphores nobles

* ou gracieuses qui en ornent la simplicité; cette « versification brillante où l'aridité de la pensée « se dérobe sous la magnificence de l'expres- « sion, j' (ceci pourrait ressembler à une épigramme; mais le bon abbé n'y entendait pas malice) « ces traits malins qui égayent la gravité « des règles sans en affaiblir l'autorité ; enfin cet « art d'identifier le précepte et l'exemple, en dé- « crivant chaque genre de poésie du ton qui lui « est propre, et en y appliquant, pour ainsi dire, « la couleur locale.... Boileau posséda le do- « maine entier de la poésie didactique, et donna « des lois au Parnasse français. Avant que son « autorité y fut reconnue, il lui avait fallu dé-

• trôner le faux goût qui s'en était emparé. Ses •« satires avaient réduit à d'impuissantes fureurs « les auteurs armés pour la défense de l'usurpa- •; teur. Chacun de ses autres ouvrages fut une t nouvelle victoire remportée sur eux. Le silence » et la honte devinrent bientôt leur partage. Mais

« laissons en paix les masses de ces tristes sou- « tiens d'une déplorable cause. Leurs noms n'au- « raient point survécu à leur défaite, si Boileau '• ne les eût placés dans ses vers. Ce sont des bar- « baves vaincus, dont le vainqueur enchaîne les « images à son char de triomphe. »

Vous figurez-vous, messieurs, l'honnête Despréaux en Scipion Emilien ou en Marius? Voilà les merveilles de la rhétorique. — Voltaire n'embouche pas d'une aussi vaste haleine la trompette héroïque. Cet esprit mesuré, frondeur, grimpe malaisément les crêtes d'un pareil enthousiasme. Il écrit cependant sur Boileau un mot qui me frappe : « Il essaya du barreau et « de la Sorbonne. Dégoûté de ces deux chicanes, « il ne se livra qu a son talent et devint V honneur « de la France. »

M. Tissot, membre de l'Académie, auteur d'un cours de littérature estimé, prend la parole à son tour : « Après avoir créé en quelque sorte « la langue poétique, et 'donné des modèles en « plusieurs genres, Boileau avait acquis le droit « d'être le législateur du Parnasse : il fit l'Art « poétique. Ce qui nous reste de la poétique « d'Aristote ne concerne réellement que la tra-

LART l'OETIQL'E. 107

* gé&ie, car l'épopée n'y est considérée que dans

* ses rapports avec le drame. Horace, dans

- YÉpHre aux Pisons, sur l'art des vers répandit

- sur d'arides préceptes les lumières de son goût

- et les grâces de son talent, effleurant les uns,

- développant les autres, selon son inspiration « et sa prédilection pour certains genres. Le

- plan de Boileau a plus d'étendue et de régula- -; rite. Son ouvrage est un poème didactique ~- proprement dit, où l'auteur remonte aux règles « de l'art d'écrire, où il brille par la sagesse des ■■ maximes, la noblesse des sentiments et la « dignité du style. »

Enfin, un professeur à l'école normale, un maître des nouvelles générations, un conducteur des mobiles esprits de la jeunesse, M. Nisard : « Telles sont les doctrines de I'Art poé- » tique, ce code si vainement attaqué depuis deux siècles, » (ajoutons, si âprement défendu) qu'aucun changement de goût n'a pu faire

- abroger, et dont quelques prescriptions à peine sont tombées en désuétude : encore y aurait-il du péril à les indiquer. Les articles de ce code, exprimés tantôt par des sentences vives et laconiques comme les réponses des oracles,

« tantôt par des images qui font voir la poésie « elle-même dans les règles qu'on en donne, « sont présents à tous les esprits cultivés de « notre pays. Il n'y a pas de législation plus « conforme à son génie. Ceux qui y résistent, « ne témoignent pas moins de cette conformité « que ceux qui y obéissent : car ce qu'ils défen- « dent contre Boileau, ce sont ou des écrits jugés « mauvais et que les apologies n'ont pas fait « trouver bons, ou des défauts de leur esprit, « pour lesquels ils en veulent à Boileau, qui les « a connus et pesés à leur poids, avant qu'ils « fussent nés. On s'insurge contre Boileau en « proportion de la crainte qu'on a de se voir au « vrai. »

Admirons, messieurs, la verdeur de ce panégyrique. Gardons-nous de nous insurger, car nous donnerions à penser sur le compte de notre modestie ; la vanité de l'impuissance percerait à travers les trous de nos haillons de révoltés. Il est clair que Despréaux est le miroir de grâce et de sapience pour le professeur de l'école normale.

Il convient de mettre en regard de cet enthousiasme, non pour le tempérer, mais pour le contrôler, la page suivante empruntée à un autre

maître de cette école illustre fondée par la Convention et dont plusieurs élèves, les Deschanel, les Challamel-Lacour , les Prévost-Paradol, les Taine, les Rigault, les Despois, les Am. Jacques, les Lanfrey sont l'honneur et l'espérance de la critique, du journalisme et de la philosophie :

« L'Art poétique, écrit M. Géruzez, tel que « Boileau l'a rédigé, comprend tous les pré- << ceptes de composition littéraire consacrés par « l'expérience et légitimés par la raison. C'est le « code du bon goût ; mais la pureté du goût, on « ne doit pas l'oublier, est une partie de la mo- « raie. Lorsque Vauvenargues disait : « Il faut « avoir de l'âme pour avoir du goût, » il recon- « naissait l'étroite parenté , l'alliance indisso- « lubie du bien et du beau. Les écarts du goût, ••- qui attestent une dépravation dans le senti- « ment de la beauté , supposent à un certain « degré l'altération du sens moral. Les esprits

* et les cœurs se corrompent en même temps : « défendre le goût, c'est protéger les mœurs, et - on peut dire rigoureusement qu'une poétique

* orthodoxe est un traité de morale. Mais si cette « poétique exprime par sa forme la beauté dont « elle renferme les préceptes, elle est double-

;iO HARANGUES DE LEXIL.

» ment utile, doublement morale comme règle « et comme modèle. C'est le suprême mérite de

- I'Art poétique de Boileau qui nous rend plus

- éclairés et meilleurs. Toutefois Voltaire s'a- ■• venture un peu lorsqu'il place I'Art poétique

- de Boileau au dessus de l'épître d'Horace aux

- Pisons. Sans doute Boileau est plus métho-

- dique, plus harmonieux, plus soutenu, mais il ~ n'a pas la libre allure, la netteté, la profon- * deur de son modèle. Horace mêle et concilie : Aristote et Platon dans ses préceptes, et, dans

- marche familière, il procède avec tant d'ai- •• sance et d'autorité qu'il parait supérieur à la

- matière qu'il traite. Boileau a plus de gravité -■ et moins de force, plus d'ordre et une moindre « portée. Il convient donc de ne pas trancher « ce débat au préjudice d'Horace, qui a toujours

- l'incontestable avantage d'avoir précédé et in-

- spire Boileau (1). Boileau tout judicieux qu'il

- est n'est pas infaillible. »

A la bonne heure; avec M. Géruzez la dis-

(I) Il a été précédé aussi par Yauquelin de la Fresnaye dont l'œuvre, en de certaines parties, me paraît supérieure à la sienne, non par la forme très inégale en Yauquelin, mais par des vues de fond et d'ensemble que je cherche vainement chez Despréaux.

l'art POÉTIQUE. 111

cussion est possible. Il n'écrase pas ses adversaires sous l'accusation d'impiété. L'hérésie n'a rien qui l'irrite, et je le soupçonne d'être un esprit très tolérant et très libéral. D'ailleurs, messieurs, un écrivain hardi, éloquent, qui n'est ni professeur, ni membre de l'Académie, qui ne le sera probablement jamais, et restera à la porte pêle-mêle avec Pascal, Molière et Lamennais, M. Proudhon n'a-t-il pas écrit : « Celui que j'ad- « mire -entre tous, non pour sa puissance poéti- « que, mais pour l'intégrité de sa raison, c'est « Boileau. J'aime tout de Boileau, même sa « satire sur l'équivoque, dont je voudrais, pour « l'instruction des contemporains, donner un « commentaire. »

C'est donc en beaucoup d'esprits dont je tiens quelques-uns pour excellents, une tradition de respect, comme une lignée d'admiration. Malgré les assauts de la phalange des romantiques, la statue de Boileau est encore debout. Je le reconnaisavec une secrète joie; ce respect des siècles, au lieu de m'effrayer, m'encourage. Cette statue me plaît, sinon inviolée, du moins durable. Si je ne m'ageD ouille pas à ses pieds, si j'ose à mon tour discuter le Dieu, je constate que ma cri-

tique ne s'adressera pas à un Dieu tombé; je ne foulerai pas la cendre d'une divinité abolie; celle-ci est sur l'autel. — Je crois bien que sa religion chancelle; l'ardeur même des panégyristes et des scoliastes m'en servirait de preuve ; il me semble entrevoir sur cette face auguste les symptômes de la mort. Mais serait-ce, par hasard, la première religion qui, même à l'état de cadavre, eût embarrassé la marche de l'esprit humain?... L'âme antique avait, depuis de longs siècles, abandonné les Dieux, et le paganisme mourant persécutait le christianisme au berceau. Il se pourrait qu'une doctrine littéraire, consacrée par le temps, demeurât au sein des intelligences comme un témoignage du passé; il se pourrait que malgré les secrètes atteintes de la décadence, elle conservât l'apparence de la floraison ; il se pourrait que cette plante de serre chaude effaçât le pudique éclat des fleurs baignées par le soleil et les rosées ; il se pourrait, en un mot, que l'art fût à jamais remplacé par l'artifice. C'est contre cette tendance que je m'élève ; je n'ai pas combattu les fantômes de la théocratie pour adorer les ombres de la littérature. Quelles qualités, messieurs, avons-nous signa-

lées dans les satires? La correction, 1 élégance, l'art difficile de proportionner le langage au sujet, une simplicité alerte qui n'exclut pas une richesse sobre, un style toujours clair, parfois même fouillé et ciselé comme un bas-relief, un discernement exquis, l'honnêteté, la probité des arrêts, surtout l'étincelle du bon sens. Boileau nous a paru doté des plus rares qualités d'un critique, et j'ai applaudi à l'opinion de ceux qui l'appellent le poète de la raison. Que lui manque-t-il? Le souffle, l'inspiration, le génie créateur, les horizons lointains, les perspectives, la largeur et la profondeur. Pourquoi? Pourquoi le grand ton de la satire n eclate-t-il, en Despréaux, qu'à de longs intervalles? Pour trois raisons qui d'un poids égal pèseront sur l'art poétique. Les trois caractères fondamentaux du poète, manquent à Despréaux, je veux dire l'originalité, la foi et l'indépendance. Original, il a prétendu qu'il l'était dans cette inscription un peu fastueuse :

Au joug de la raison asservissant la rime, Et, même en imitant, toujours original, J'ai su dans mes écrits, docte, enjoué, sublime, Rassembler en moi Perse. Horace et Juvénal.

Ces vers sont-ils de lui ? Il s'en défend et feint de s'y trouver trop loué. Claude Brossette, son éditeur, son commentateur et son ami affirme que le quatrain fut composé par Boileau pour être mis au bas d'un portrait gravé par Devret. Quoi qu'il en soit, sur ce point tout le monde est d'accord. L'originalité n'est point le titre de ce poète qui embellissait ses vers non seulement d'imitations manifestes, mais de traductions élégantes de Juvénal, de Perse, de Virgile et d'Horace. Ce respect des anciens ; je dirais presque ce fétichisme, est la marque de son génie ; c'est par là qu'il brille et qu'il veut briller. Cette fidélité, cette dévotion, vous les prendriez pour le signe de la stérilité et de l'impuissance? Elles sont le fond même de la doctrine de Despréaux. Vous l'eussiez étonné beaucoup en lui reprochant comme une faiblesse ce qu'il considérait comme sa force. Oui, je le dis à leur honneur : pour les meilleurs esprits du dix-septième siècle, l'antiquité fut, non seulement la mère, mais le type invariable de la beauté. Corneille, Pvacine sont trempés dans l'antiquité grecque et romaine ; Molière a pour devanciers, non seulement les comédies informes du moyen

LAUT POÉTIQUE. 115

âge et les imbroglios de l'Italie, mais Aristophane, Plaute et Térence ; Bossuet nourri de la sève biblique parle la langue des juges et des prophètes; La Fontaine, le plus indocile et le plus insouciant (c'est souvent même chose), La Fontaine n'écrivait-il pas à l'évêque de Soissons :

Souvent à marcher seul j'ose me hasarder;

Mon imitation n'est point un esclavage.

Je ne prends que l'idée, et les tours et les lois

Que nos maîtres suivaient eux-mêmes autrefois ;

Si d'ailleurs quelqu' endroit plein chez eux d'excellence

Peut entrer dans mes vers sans nulle violence

Je l'y transporte et veux qu'il n'ait rien d'affecté,

Tâchant de rendre mien cet air d'antiquité.

La Bruyère marche dans le sillon creusé par Théophraste; Fénelon est tout imprégné, tout parfumé de philosophie platonicienne. Mais Molière, Bossuet, La Bruyère, La Fontaine et Fénelon mêlent à cette étude assidue, à ce commerce filial avec les anciens, leur force propre et leur vigueur native. — Il semble que leur âme s'unisse naturellement et sans effort à l'âme antique. Ce n'est pas la forme qu'ils empruntent, c'est l'esprit lui-même qu'ils dérobent ; l'es-

prit qui souffle où il veut, et qui, après avoir rayonné sur le front des anciens, resplendit d'une clarté non moins douce sur la tête de ces beaux génies. Égaux et non serviteurs , on serait tenté de les prendre pour les petitsfils de Sophocle et d'Eschyle ; et j'approuve qu'à certains d'entre eux, M. Cousin décerne cette glorieuse parenté. — En dirai-je autant de Boileau? Ne vous semble-t-il pas trop asservi? Pour moi, je pense qu'il aurait frémi d'explorer une terre poétique inconnue à ses maîtres ; je crois qu'il a été dominé par eux ; qu'il a redouté la liberté, l'audace, l'initiative comme autant de dangereuses sirènes ; et lorsqu'il écrivait en son logis de Paris ou d'Auteuil, je m'assure qu'il s'est retourné plus d'une fois pour voir si, derrière lui, son gouverneur, Horace, le regardait d'une mine satisfaite.

J'ai parlé de la foi, non de la foi religieuse, non de la foi politique. Boileau a écrit le Lutrin où il se moque des chantres, des chanoines, du bedeau, voire de 1 evêque ; il a composé YÉpître sur l'amour de Dieu, laquelle de même que sa satire sur les Femmes trahit une grande ignorance, impardonnable, de la matière, en dépit du

jugement de Bossuet : « Venez, écrivait celui-ci <■■• à un de ses amis, venez me prendre ce soir, je «vous en conjure. Nous irons, après souper, « écouter les sublimes beautés de YÉpitre sur « l'amour de Dieu de M. Despréaux. » Boileau critiquait en Louis XIV la manie des conquêtes, et célébrait la prise de Namur, de Maestricht, la fuite du Batave. Sa foi religieuse et politique était donc sujette à des variations.... poétiques. — Je parle ici de sa foi d'artiste, de sa croyance dans la grandeur et la toute-puissance de l'art. Je demande s'il a considéré la poésie comme une faculté inhérente à l'âme de l'homme, comme une essence de sa nature, comme le Dieu, intérieur qui l'agite, l'inspire et la transfigure depuis Orphée jusqu'à Corneille; ou bien s'il ne voit en elle qu'une forme conventionnelle et transitoire, une sorte de luxe parasite, une savante superrluité. Non, Boileau n'a pas la foi, il ne croit pas comme ont cru Dante et Shakespeare; comme cro}raient Homère et Eschyle; il n'a pas cette religion entière qui seule engendre les œuvres vives; ce n'est pas lui qui aurait erré, aveugle et misérable, et cependant tranquille, comme le vieillard de Chio ; ce n'est pas lui qui aurait ré-

pondu comme Molière : « Pourquoi restez-vous - au théâtre, demandait-on à l'auteur de l'Avare et du Misanthrope: « Pour l'honneur! » — Par là, messieurs, Boileau est la vivante image de son temps. Le siècle de Louis XIV est le siècle de la dévotion et non pas celui de la croyance. On croyait au moyen âge; on croyait au seizième siècle ; l'humble foi, ardente, naïve du temps des croisades ; la foi savante et militante de la renaissance et de la réforme, avaient disparu en même temps que leurs apôtres : les croisés, les protestants et les artistes. Je ne prendrai pas le change : je ne tiendrai pas Mignard, Bellarmin et Tartufe pour les descendants et les égaux de Raphaël, de saint Bernard et de saint Louis. — La dévotion, le bigotisme pour l'appeler par son nom, c'est le linceul d'une foi morte. Je ne le prendrai pas pour le lange glorieux, ni pour le drapeau d'une croyance vivante.

Boileau n'était pas indépendant : asservi, d'un côté, aux maximes d'Aristote, il le fut, de l'autre, à la générosité du monarque. Comme celle de la plupart des poètes du temps, sa muse était soldée.

Les preuves abondent de cette mendicité des

écrivains. Chez Despréaux, elle se pare au moins de quelque dignité et par là même il a réformé les mœurs de ses contemporains affamés de faveurs et d'argent. Dans sa première épître adressée au roi, après qu'il a célébré les hauts faits de Louis, et pour me servir de ses propres expressions, embouché la trompette, ne le voyonsnous pas, quémandeur ambitieux, tendre sa sébille poétique où les métaphores courtisanesques agacent et attirent les royales pistoles ?

Qui ne sent point l'effet de tes soins généreux? L'univers sous ton règne a-t-il des malheureux? Est-il quelque vertu, dans les glaces de l'Ourse, Ni dans ces lieux brûlés où le jour prend sa source, Dont la triste indigence ose encore approcher, Et qu'en foule tes dons d'abord n'aillent chercher ? C'est par toi qu'on va voir les Muses enrichies De leur longue disette à jamais affranchies. Grand roi, poursuis toujours, assure leur repos. Sans elles un héros n'est pas longtems héros : Bientôt, quoi qu'il ait fait, la mort, d'une ombre noire, Enveloppe avec lui son nom et son histoire. En vain, pour s'exempter de l'oubli du cercueil, Achille mit vingt fois tout Dion en deuil ; En vain, malgré les vents, aux bords de l'Hespérie, Enée enfin porta ses dieux et sa patrie ;

Sans le secours des vers, leurs noms tant publiés Seraient depuis mille ans avec eux oubliés. Non, à quelques hauts faits que ton destin t'appelle, Sans le secours soigneux d'une Muse fidèle. Pour t'immortaliser tu fais de vains efforts. Apollon te la doit : ouvre-lvA tes trésors. En poètes fameux rends nos climats fertiles : Un Auguste aisément peut faire des Virgiles. Que d'illustres témoins de ta vaste bonté Vont pour toi déposer à la postérité !

Cette pompeuse lettre de change sur l'immortalité, acceptée par la vanité, fut payée sans doute, car le poète, en sa cinquième épître adressée à M. de Guilleragues , secrétaire du cabinet du roi, manifeste sa reconnaissance par les vers suivants que l'on peut compter parmi ses meilleurs, tant la rosée métallique avait fécondée sa verve !

Ce que j'avance ici, crois-moi, cher Guilleragues, Ton ami dès l'enfance ainsi l'a pratiqué. Mon père, soixante ans au travail appliqué, En mourant me laissa, pour rouler et pour vivre, Un revenu léger, et son exemple à suivre. Mais bientôt amoureux d'un plus noble métier, Eils, frère, oncle, cousin, beau-frère de greffier,

Pouvant charger mon bras d'une utile liasse,

J'allai loin du palais crier sur le Parnasse.

La famille en pâlit, et vit en frémissant

Dans la poudre du greffe un poète naissant :

On vit avec horreur une muse effrénée

Dormir chez un greffier la grasse matinée.

Dès lors à la richesse il fallut renoncer :

Ne pouvant l'acquérir, j'appris à m'en passer;

Et surtout redoutant la basse servitude,

La libre vérité fut toute mon étude.

Dans ce métier funeste à qui veut s'enrichir,

Qui l'eût cru que pour moi le sort dût se fléchir?

Mais du plus grand des rois la bonté sans limite,

Toujours prête à courir au devant du mérite,

Crut voir dans ma franchise un mérite inconnu,

Et d'abord de ses dons enfla mon revenu.

La brigue ni l'envie à mon bonheur contraires,

Ni les cris douloureux de mes vains adversaires,

Ne purent dans leur course arrêter ses bienfaits,

C'en est trop : mon bonheur a passé mes souhaits.

Qu'à son gré désormais la fortune me joue;

On me verra dormir au branle de sa roue.

Si quelque soin encore agite mon repos, C'est l'ardeur de louer un si fameux héros. Ce soin ambitieux me tirant par l'oreille, La nuit, lorsque je dors, en sursaut me réveille; Me dit que ses bienfaits dont j 'ose me vanter, Par des vers immortels ont dû se mériter.

Quelque souci pourtant et quelque scrupule troublent la sérénité de Boileau dormant au branle de la roue de fortune : il a peur, honnête au fond et parfait galant homme , que des louanges, argent comptant, ne soient désormais suspectes. Cette frayeur honorable se trahit dans la huitième épître.

S'adressant au roi, avec un accent de sincérité qui me touche, accent où je reconnais la naturelle disposition de l'homme à l'indépendance en même temps que son impuissance à la reconquérir :

Tu le sais bien pourtant, cette ardeur empressée N'est point en moi l'effet d'une âme intéressée. Avant que tes bienfaits courussent me chercher, Mon zèle impatient ne se pouvait cacher : Je n'admirais que toi. Le plaisir de le dire Vint m'apprendre à louer au sein de la satire, Et, depuis que tes dons sont venus m'accabler, Loin de sentir mes vers avec eux redoubler, Quelquefois, le dirai-je? un remords légitime, Au fort de mon ardeur, vient refroidir ma rime. Il me semble, grand roi, dans mes nouveaux écrits, Que mon encens payé n'est plus du même prix. J'ai peur que l'univers, qui sait ma récompense, N'impute mes transports à ma reconnaissance;

Et que par tes présens mon vers décrédité N'ait moins de poids pour toi dans la postérité.

(« Que ne t'ai-je prise sans dot? » dit à sa jeune compagne , riche héritière , cet époux enrichi qui soupire et se prélasse sur les coussins du carrosse de la mariée.)

En ce temps-là le poète se courbait devant le gentilhomme ou le financier , et leur tendait la main. — Est-ce la faute du poète?... Ah! messieurs, le grand Corneille qui, debout dans l'échoppe, faisait raccommoder ses souliers au savetier du coin , Corneille écrivait : « Tout est cher à'Paris, surtout le pain ! » parole navrante échappée à ce besogneux. — La poésie, cette enchanteresse, sous Louis XIV a été une mendiante; on jetait des gros sous dans cette main divine ; le roi , la noblesse et les traitants faisaient la charité à cette pauvresse magnifique qui, depuis Homère, prodigue sans compter d'intarissables trésors. — A qui la faute, encore un coup? Cessons de nous décharger sur les grands et les riches du poids de notre responsabilité. La faute en est à nous , à l'indifférence des peuples, à leur dédain, à leur impardon-

nable oubli. Seuls, il leur appartient de réchauffer, d'abriter, de nourrir, d'aimer, de glorifier leurs poètes. La poésie et l'art ne sont-ils pas le patrimoine commun, le fraternel héritage? Quelle humiliation de le laisser ensemencer, protéger et féconder par une caste ou par un homme ! et ne craignez-vous pas de le voir confisqué?...

Ainsi , messieurs , par sa propre faiblesse , ou plutôt par le malheur des temps, Despréaux manque d'originalité, de foi, d'indépendance. L'originalité engendre l'audace, la foi produit la force ; l'indépendance est la mère et la gardienne de la sincérité. A défaut de ces >vertus , hautes et fondamentales, absentes des satires, des épîtres , et que vous chercheriez vainement dans I'Art poétique , il répand à profusion sur cette œuvre de sa virilité les meilleures, les plus brillantes qualités de son talent. Souplesse, habileté, du goût, parfois quelque grâce, raison saine et cordiale ; versification exacte et harmonieuse, toutes les merveilles du travail brillent ici, comme dans un écrin de pierres fines, d'un éclat modeste, mais cependant rare et précieux. — Il composa ce poème didactique inspiré par

YÉpître aux Pisons d'Horace , de l'année 1669 à l'année 1674. Il avait trente-huit ans , l'âge de l'efflorescence et de la maturité : il n'était plus jeune; — l'avait-il jamais été? — il n'était pas encore vieux. Fatigué des luttes satiriques, il ne l'était point de dicter des préceptes. Il semblait avoir renoncé à fustiger, non à instruire ses contemporains et la postérité. Retiré du combat , il décrit, non ses campagnes , mais sa stratégie ; il raconte , non ses victoires, mais sa tactique ; comme J. César il rédige ses commentaires; I'Art poétique toujours revu, amendé, corrigé , c'est le commentaire des satires et des épîtres de Despréaux.

Ce poème, où il ne faut pas chercher la nonchalante allure du poète latin, mais où l'on remarque, au contraire, la rigidité de la méthode, est divisé en quatre chants.

Le premier renferme , parmi bon nombre de préceptes généraux, une histoire de la poésie française.

Le second enseigne les invariables règles de l'idylle, de l'élégie, de l'ode, de l'épigramme, du rondeau, du madrigal, de la satire et du sonnet.

Le troisième roule sur la poésie dramatique et la poésie épique.

Le quatrième est consacré aux maximes qui doivent régler non seulement l'art d'écrire, mais les mœurs, le caractère, la vie des écrivains, Les derniers vers chantent la générosité et la gloire de Louis XIV.

Ce qui me frappe au premier aspect , ce que j'aime à louer sans restriction , c'est la hauteur et la solidité des maximes générales de ce livre, soit sur l'art du poète, soit sur ses moeurs ; c'est le bon sens, la vie morale qui circulent, revêtus d'un langage sobre et concis, et qui font de I'Art poétique le manuel de l'écrivain et le code du galant homme. La plupart de ces maximes, je pourrais dire de ces axiomes, sont dans toutes les mémoires.

Quelque sujet qu'on traite, ou plaisant ou sublime, Que toujours le bon sens s'accorde avec la rime : L'un l'autre vainement ils semblent se haïr ; La rime est une esclave, et ne doit qu'obéir. Lorsqu'à la bien chercher d'abord on s'évertue, L'esprit à la trouver aisément s'habitue ; Au joug de la raison sans peine elle fléchit, Et, loin de la gêner, la sert et l'enrichit.

Aimez donc la raison : que toujours vos écrits Empruntent d'elle seule et leur lustre et leur prix.

Qui ne sait se borner ne sut jamais écrire. Avant donc que d'écrire apprenez à penser. —

C'est peu qu'en un ouvrage où les fautes fourmillent, Des traits d'esprit semés de tems en tems pétillent. Il faut que chaque chose y soit mise en son lieu... Que d'un art délicat les pièces assorties N'y forment qu'un seul tout des diverses parties.

(Tanium séries junctnraque pollet. — Horace.)

Surtout qu'en vos écrits la langue révérée Dans vos plus grands excès vous soit toujours sacrée.

Voulez-vous du public mériter les amours? Sans cesse en écrivant variez vos discours.

(Nihiljucundum... — Horace.)

Soyez-vous à vous-même un sévère critique. L'ignorance toujours est prête à s'admirer.

Que les vers ne soient pas votre éternel emploi. Cultivez vos amis, soyez homme de foi :

C'est peu d'être agréable et charmant dans un livre, Il faut savoir encore et converser et vivre.

Soyez plutôt maçon, si c'est votre talent, Ouvrier estimé dans un art nécessaire, Qu'écrivain du commun, et poète vulgaire.

Qu'en savantes leçons votre muse fertile Partout joigne au plaisant le solide et l'utile.

C'est Y Utile dulci du poète de Tibur, du spirituel, du sceptique, du paresseux Horace. Parfois la muse de Despréaux se souvient de Juvénal; son vers résonne, énergique, comme l'ïambe ou le trochaïque d'Archiloque et de Perse :

Je ne puis estimer ces dangereux auteurs

Qui de l'honneur, en vers, infâmes déserteurs,

Trahissant la vertu sur un papier coupable,

Aux yeux de leurs lecteurs rendent le vice aimable ! ■ —

Qu'elle pèse du poids accumulé des siècles, qu'elle tombe du haut de la conscience indignée sur la littérature corrompue et corruptrice, sur les journalistes vendus au déshonneur, sur les

talents achetés par le vice, sur ces immondes courtisanes qui font du livre un lieu suspect, cette rude sentence de Despréaux ! Tombent à leur tour, sur tant de gens avides, sur tant d'esprits rapaces, ces paroles honnêtes :

Travaillez pour la gloire, et qu'un sordide gain Ne soit jamais l'objet d'un illustre écrivain. Je sais qu'un noble esprit peut, sans bonté et sans crime, Tirer de son travail un profit légitime ; Mais je ne puis souffrir ces auteurs renommés, Qui, dégoûtés de gloire et d'argent affamés, Mettent leur Apollon aux gages d'un libraire, Et foat d'un art un métier mercenaire.

J'applaudis, messieurs, à ces vers sur l'élégie, leglogue, l'épigramme, le rondeau, le madrigal :

La plaintive élégie, en longs habits de deuil, Sait, les cheveux épars, gémir sur un cercueil. Elle peint des amans la joie et la tristesse, Flatte, menace, irrite, apaise une maîtresse. Mais, pour bien exprimer ces caprices heureux C'est peu d'être poète, il faut être amoureux.

Je hais ces vains auteurs dont la muse forcée M'entretient de ses feux toujours froide et glacée ;

Qui s'affligent par art, et, fous de sens rassis,

S'érigent pour rimer en amoureux transis (1).

Leurs transports les plus doux ne sont que phrases vaines ;

Ils ne savent jamais que se charger de chaînes,

Que bénir leur martyre, adorer leur prison,

Et faire quereller les sens et la raison.

Ce n'était pas jadis sur ce ton ridicule

Qu'Amour dictait les vers que soupirait Tibulle,

Ou que, du tendre Ovide animant les doux sons,

Il donnait de son art de charmantes leçons.

Il faut que le cœur seul parle dans l'élégie.

Telle qu'une bergère, au plus beau jour de fête, De superbes rubis ne charge point sa tête, Et, sans mêler à l'or l'éclat des diamans, Cueille en un champ voisin ses plus beaux ornemens : Telle, aimable en son air, mais humble dans son style, Doit éclater sans pompe une élégante idylle. Son tour simple et naïf n'a rien de fastueux, Et n'aime point l'orgueil d'un vers présomptueux. n faut que sa douceur flatte, chatouille, éveille, Et jamais de grands mots n'épouvante l'oreille.

(1) Mais je ne puis souffrir les rêveurs à nacelle, Cette engeance sans nom qui ne peut faire un pas Sans s'inonder de pleurs, de vers et d'agendas,

Ait. de Mosstst.

L'épigramme, plus libre en son tour plus borné, N'est souvent qu'un bon mot de deux rimes orné.

Le rondeau, né gaulois, a la naïveté.

La ballade, asservie à ses vieilles maximes,

Souvent doit tout son lustre au caprice des rimes (1).

Le madrigal, plus simple et plus noble en son tour,

Respire la douceur, la tendresse et l'amour.

Certes la définition est exacte et sensée; mais ces charmants poèmes classés, rangés, piqués, époussetés, étiquetés, embaumés par la muse ménagère de Boileau ressemblent assez aux plantes desséchées d'un herbier de botaniste; le squelette des fleurs demeure, mais le parfum s'est envolé; je poursuivais un papillon, je trouve une chrysalide.

Que dirai-je des fameux vers sur le sonnet?

On dit, à ce propos, qu'un jour ce dieu bizarre (Apollon), Voulant pousser à bout tous les rimeurs françois, Inventa du sonnet les rigoureuses lois ,

(1) Il semble que M. V. Hugo ait voulu justifier cette définition de la ballade dans Pas d'armes du Roi Jean et dans la Chasse du Eurgrave, deux ballades où le moyen âge ressuscite et respire, où la langue domptée obéit aux caprices du poète, pareille à un instrument dont un puissant [artiste tirerait des sons fantastiques.

Voulut qu'en deux quatrains de mesure pareille, La rime avec deux sons frappât huit fois l'oreille ; Et qu'ensuite six vers artistement rangés Fussent en deux tercets par le sens partagés. Surtout de ce poème il bannit la licence : Lui-même en mesura le nombre et la cadence ; Défendit qu'un vers faible y pût jamais entrer, Ni qu'un mot déjà mis osât s'y remontrer. Du reste il l'enrichit d'une beauté suprême.

On ne peut certes mieux détailler les merveilles de ces frêles bijoux, de ces lapis-lazuli, de ces améthystes de la poésie française. J'admire trop le sonnet de Ronsard, aïeul de la bonne vieille de Béranger :

Quand vous serez plus vieille, un soir, à la chandelle, Assise auprès du feu, devisant et filant, Direz, chantant mes vers et vous esmerveillant : Ronsard me célébrait du temps que j'étais belle.

Vous vieillirez, ô ma belle maîtresse, Vous vieillirez et je ne serai plus.

J'ai trop souvent répété les sonnets de Pétrarque pour reprocher à Despréaux cette curiosité d'artiste ; mais n'y a-t-il pas quelque différence de génie entre M. Meissonnier et

Michel-Ange; nous faudra-t-il payer de la même admiration la ciselure d'un anneau et la magnificence sculpturale du Parthénon ou de Notre- Dame?

a Un sonnet sans ârfaui vaut setd un long poème. «

« Conçoit-on que Boileau ait pu écrire un pareil vers? » s'écrie M. Tissot avec une touchante contrition d'académicien. « C'est le contraire qu'il faudrait dire : ce vers fameux, effroi des admirateurs de Despréaux, résume en effet toute sa poétique. Pour quiconque lit attentivement, non pas seulement l'Art poétique , mais la satire A Molière, l'épitre à mon Jardinier d'Auteuil, il est clair que notre Aristarque considère la poésie au point de vue étroit de la difficulté vaincue. Chaque genre : ode, épître, épopée, tragédie, épigramme, vaudeville est astreint à des règles redoutables. S'il les franchit, le fouet! s'il les ignore, la férule! s'il les dédaigne, en prison! — Mais la fantaisie, le caprice du poète? les hasards du génie? Il s'agit bien de cela en vérité ; il s'agit de livrer l'ode, la fille d'Anacréon et de Pindare, ailée et

LES HABANûrES. T. II.

frémissante, aux délires calculés de Jean-Baptiste Rousseau et de Le Franc de Pompignan :

« Chez elle un beau désordre est un effet de l'art (1). «

Il s'agit de Malherbe, de ce poète dont M. Michelet a dit si justement « qu'on chercherait « vainement une pensée en ses ouvrages. »

(1) Cela est si vrai, et Despréaux est convaincu à ce point que pour faire une ode il suffit de. le vouloir,qu'il a écrit dans son Discours sur l'ode les incroyables paroles que voici :

« Pour revenir à Pindare, il ne serait pas diffici e d'en faiie sentir les beau- « tés à des gens qui se seraient un peu familiarisé le grec; mais comme cette • langue est aujourd'hui assez ignorée de la plupart des hommes, et qu'il n'est - pas possible de leur faire voir Pindare même, j'ai cru que je ne pouvais ■ mieux justifier ce grand poète qu'en tâchant de faire une ode en français à sa i manière, c'est à dire pleine de mouvements et de transports, où l'esprit i parût plutôt entraîné du démon de la poésie que guidé par la raison. J'ai « pris pour sujet la prise de Narnur. »

Et il ajoute avec une naïveté formidable :

i J'y ai jeté, autant que j'ai pu, la magnificence des mots ; et, à l'exemple « des anciens poètes dithyrambiques, j'y ai employé les figures les plus au- « dacieuses, jusqu'à y faire un astre de la plume blanche que le roi « porte ordinairement à son chapeau, et qui est en effet comme une « espèce de comète fatale à nos ennemis, qui se jugent perdus dès qu'ils « l'aperçoivent. \oila. le dessein de cet ouvrage. Je ne réponds pas d'y avoir ! réussi; et je ue sais si le public accoutumé aux sages emportements de « Malherbe, s'accommodera de ces saillies et de ces excès pindariques. »

Là dessus Despréaux met sa perruque de travers et s'écrie :

Quelle docte et sainte ivresse Aujourd'hui méfait la loi ?...

Enfin Malherbe vint, et, le premier en France, Fit sentir dans les vers une juste cadence, D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir, Et réduisit la muse aux règles du devoir. Par ce sage écrivain ia langue réparée N'offrit plus rien de rude à l'oreille épurée. Les stances avec grâce apprirent à tomber, Et le vers sur le vers n'osa plus enjamber.

Avant tout, pardessus tout : la forme; non pas éclatante, riche, variée, souple, vivante; mais grisâtre, terne, rigide, froide, solennelle, dans le goût gréco-romain du Consulat et de l'Empire. Ne devinez-vous pas la conséquence d'un pareil système? Vous discutez, depuis la création, sur le Beau? Aristote, Quintilien, Horace, Longin, Cicéron, ô rhéteurs candides! vous cherchez les sources et les règles de l'art, de la poésie, de la critique, de l'éloquence?... Le Beau, c'est le mal -aisé. Le sonnet est l'archétype des poèmes ; et Pierre Corneille est dépassé par Philippe Desbarreaux.

Cependant Boileau se donne à soi-même un glorieux démenti par l'énergie et la fougue de ses vers sur Juvénal :

Juvénal, élevé dans les cris de l'école, Poussa jusqu'à l'excès sa mordante hyperbole. Ses ouvrages, tout pleins d'affreuses vérités, Étincellent pourtant de sublimes beautés : Soit que, sur un écrit arrivé de Caprée, Il brise de Séjan la statue adorée; Soit qu'il fasse au conseil courir les sénateurs, D'un tyran soupçonneux pâles adulateurs ; Ou que, poussant à bout la luxure latine, Aux portefaix de Rome, il vende Messaline.

Comment ne pas rendre hommage à la sagesse éloquente de quelques-unes de ses maximes sur l'art dramatique :

Que dans tous vos discours la passion émue Aille chercher le cœur, l'échauffé et le remue...

Conservez à chacun son propre caractère. Gardez donc de donner, ainsi que dans Clélie, L'air ni l'esprit français à l'antique Italie ; Et, sous des noms romains faisant notre portrait, Peindre Caton galant, et Brntus dameret.

Mais que dirai-je des entraves imposées au génie tragique ?

... Nous, que la raison à ses règles engage, Nous voulons qu'avec art l'action se ménage;

Qu'en un lieu, qu'en un jour, un seul fait accompli Tienne jusqu'à la fin le théâtre rempli.

La voilà cette règle fameuse des trois unités dans laquelle le théâtre français a respectueusement étouffé durant plus d'un siècle. Et plus loin :

Ce qu'on ne doit point voir, qu'un récit nous l'expose. Les yeux en le voyant saisiraient mieux la chose ; Mais il est des objets que l'art judicieux Doit offrir à l'oreille et reculer des yeux.

0 vieil Eschyle, père de Prométhée, cloué sur le Caucase! 0 Shakespeare, qui fis parler les blessures de César ; Shakespeare , formidable sorcier, qui évoque le fantôme du père d'Hamlet, le spectre de Banquo et les victimes de Richard III! — 0 Gœthe, qui nous convie au siège du château de Gaetz à la main de fer, ô poète étrange qui nous emporte dans la nuit sinistre du Walpurgis; et, sur la place de Bruxelles, dresse lechafaud du comte d'Egmont! ô Victor Hugo, qui, sous la tablé des Borgia, entonne le Dies Irœ et le De Pro fondis... Génies puissants, fiers, héroïques, indomptés,

vous êtes condamnés dans ces terreurs et dans ces épouvantes : l'idéal de la tragédie, c'est le récit de Théraniène.

Du moins, lorsqu'il raconte l'histoire de l'art dramatique de la Grèce, le talent pur et correct de Boileau rendra-t-il l'hommage qui leur est dû à ses maîtres antiques? Sentirons-nous ici battre et respirer le cœur d'un amant de la poésie grecque? est-ce un fils pieiix, un disciple attendri qui va parler?...

Eschyle dans le chœur jeta les personnages, D'un masque plus honnête habilla les visages, Sur les ais d'un théâtre en public exhaussé Fit paraître un acteur du brodequin chaussé. Sophocle enfin, donnant l'essor à son génie, Accrut encor la pompe, augmenta l'harmonie, Intéressa le chœur dans toute l'action, Des vers trop raboteux polit l'expression, Lui donna chez les Grecs cette hauteur divine Où jamais n'atteignit la faiblesse latine.

Quelle aumône avare! Et soupçonniez -vous que deThespis à Eschyle il n'y eût que le masque et le brodequin?

Despréaux a-t-il compris le rôle religieux et

civilisateur de 1 épopée? Homère et Virgile sont ses maîtres, je le sais bien ; je le crois, puisqu'il le dit. A-t-il pénétré, deviné le cœur profond, lame vaste et sereine de ces demi-dieux?

D'un air plus grand encor la poésie épique, Dans le vaste récit d'une longue action, Se soutient par la fable, et vit de fiction. Là pour nous enchanter tout est mis en usage ; Tout prend un corps, une âme, un esprit, un visage. Chaque vertu devient une divinité :

Minerve est la prudence, et Vénus la beauté. Ce n'est plus la vapeur qui produit le tonnerre, C'est Jupiter armé pour effrayer la terre ; Un orage terrible aux yeux des matelots, C'est Neptune en courroux qui gourmande les flots : Écho n'est plus un son qui dans l'air retentisse, C'est une nymphe en pleurs qui se plaint de Narcisse : Ainsi, dans cet amas de nobles fictions, Le poète s'égaie en mille inventions, Orne, élève, embellit, agrandit toutes choses, Et trouve sous sa main des fleurs toujours écloses. Qu'Énée et ses vaisseaux par le vent écartés, Soicut aux bords africains d'orage emportés ; Ce n'est qu'une aventure ordinaire et commune, Qu'un coup peu surprenant des traits de la fortune. Mais que Junon constante en son aversion, Poursuive sur les flots les restes d'Ilion ;

Qu'Éole, en sa faveur, les chassant d'Italie, Ouvre aux vents mutinés les prisons d'Éolie ; Que Neptune en courroux, s'élevant sur la mer, D'un mot calme les flots, mette la paix dans l'air, Délivre les vaisseaux, des syrtes les arrache, S'est là ce qui surprend, frappe, saisit, attache. Sans tous ces ornements le vers tombe en langueur, La poésie est morte, ou rampe saas vigueur, Le poète n'est plus qu'un orateur timide, Qu'un froid historien d'une fable insipide.

Ayant réduit l'épopée aux souvenirs mythologiques réveillés et réchauffés par un judicieux emploi des tropes de Dumarsais, Boileau dira d'Homère :

On dirait que pour plaire, instruit par la nature, Homère ait à Vénus dérobé sa ceinture.

Son livre est d'agréments un fertile trésor : Partout il divertit et jamais il ne lasse;.... Son sujet de soi-même et s'arrange et s'explique ; . . . Aimez donc ses écrits, mais d'un amour sincère, C'est avoir profité que de savoir s'y plaire.

Et de Virgile :

Oh ! que j'aime bien mieux cet auteur plein d'adresse Qui, sans faire d'abord de si haute promesse,

Me dit d'un ton aisé, doux, simple, harmonieux :

" Je chante les combats et cet homme pieux

« Qui, des bords phrygiens conduit dans l'Ausonie,

» Le premier aborda les champs de Lavinie ! «

Sa muse en arrivant ne met pas tout en feu,

Et, pour donner beaucoup, ne nous promet que peu.

Homère, ô rapsode de Chio , d'Argos , de Corinthe et de Mytilène, tu contemplais dans l'avenir ta rayonnante mémoire ; tu t'endormais en un coin ignoré de la Grèce, satisfait d'avoir transmis aux âges futurs la légende héroïque de ta contrée natale : le combat des dieux grecs contre les divinités de l'Orient; tu dormais, avec l'aube de l'immortalité sur la tête, sa lueur blanchissant déjà les bords de l'urne où reposerait ta cendre. — Tu te vantais, Virgile, d'avoir donné à l'Italie son poème national et religieux; fier de lui révéler ses annales, tu pensais, malgré ta modestie et ta timidité virginales, tu espérais enfoncer les racines de ta renommée dans le sol même de la patrie où elles reverdiraient sans cesse, en sorte que le nom de Virgile fût répété tant que la vague du Tibre et de la mer d'Ischia et de Sorrente demeurerait sonore. Le berceau d'un peuple était le temple de ton génie,

142 HARANGUES DE LEXIL.

le sanctuaire où tu déposais ton Enéide. — 0 rêveurs ! ô poètes ! amants des chimères ! . . .

Quant à l'épopée du moyen âge et des temps modernes, roulant sur l'idée chrétienne et monothéiste, comme l'épopée antique avait roulé sur l'idée polythéiste et païenne, Boileau la proscrit absolument :

C'est donc bien vainement que nos auteurs déçus, Bannissant de leurs vers ces ornements reçus, Pensent faire agir Dieu, ses saints et ses prophètes, Comme ces dieux éclos des cerveaux des poètes : Mettent à chaque pas le lecteur en enfer, N'offrent rien qu'Astaroth, Belzébuth, Lucifer.

Est-ce, comme le fait entendre l'original et fantasque écrivain que je citais en commençant, M. Proudhon, est-ce que Despréaux, dans cette exclusion, a été guidé par une idée philosophique et hardie? A-t-il pensé que le christianisme n'est pas épique en soi, et que le catholicisme étant la religion de la résignation et de la mort ne peut engendrer la plus vivante et le plus héroïque des œuvres ? Jamais pareille audace ne germa en son cerveau; il en eut considéré le seul énoncé comme un blasphème. — S'il déclare

le christianisme forclos de l'épopée, c'est pour deux raisons également singulières dont l'une est religieuse et l'autre musicale. Premièrement:

De la foi d'un chrétien les mystères terribles D'ornements égayés ne sont pas susceptibles : L'Évangile à l'esprit n'offre de tous côtés Que pénitence à faire et tourments mérités.

En second lieu :

La fable offre à l'esprit mille agréments divers : Là tous les noms heureux semblent nés pour les ver. , Ulysse, Agamemnon, Oreste, Idoménée, Hélène, Ménélas, Paris, Hector, Enée.

Voilà donc les temps modernes déshérités de poèmes épiques par l'horreur du scandale et de la cacophonie. A ces bizarres scrupules, l'auteur de l'Art poétique immole une des plus grandes manifestations de l'esprit humain; il décapite les intelligences, au nom de la dévotion; au nom de l'euphonie, il découronne les siècles.

Ici, messieurs, éclate la superbe ignorance, ou plutôt le volontaire dédain de la critique au dix-septième siècle.

Ici nous pouvons juger l'ère de Louis XIV.

— Je ne reprocherai point à Boileau de n'avoir connu ni Dante, ni Milton; je crois qu'il aurait traité très vivement les libertés du Florentin; je crois qu'il aurait gourmande l'archange du compagnon de Cromwell. C'est à son siècle que je m'adresse. Ce siècle s'est isolé dans le temps, il a négligé ou dédaigné la tradition, non seulement la tradition générale du monde, mais la sienne propre ; ni Montaigne, ni Rabelais, ni les fabliaux du moyen âge, ne sont ses ancêtres. Il s'est considéré comme une sorte de phénomène, comme un solitaire abstrait, né de lui-même en apparence (1), après seize cents ans de barbarie; et dans la longue série des âges, il ne reconnaît pour aïeules que les époques d'Auguste et de Périclès. Cette revendication hautaine de la beauté antique, cette parenté qu'il se décerne, cette noblesse qu'il s'arroge, ne manquent ni de majesté, ni' de grandeur, et parmi ses grands hommes, il en est qui sont dignes d'une telle lignée. — De là, messieurs, est sortie toute une méthode d'enseignement et de critique.

En la jugeant, c'est sur Despréaux lui-même

(I) Eipression de M. E. Quinet.

que nous allons prononcer. Jugeons -la donc, non pour lui, mais pour l'intérêt et la cause de la j eunesse qui sont la cause et l'intérêt du monde . — Est-il vrai, oui ou non, que cette méthode a prévalu? Est-il vrai que, depuis deux cents ans, l'enseignement roule dans le même cercle, piétine et s'enfonce dans la même ornière? Suis-je ici un peseur de syllabes, un juge criminel d'hémistiches, un procureur général de dactyles et de spondées? Ou bien, pensez-vous, qu'abandonnant ces stériles discussions, il vaille mieux chercher le vrai, résolument, par tous les chemins, même en dehors des routes orthodoxes?

— Car il y a aussi une orthodoxie en littérature.

— Alors qu'il me soit permis de déplorer cet enseignement égoïste, jaloux, ridiculement conservateur. Savez-vous ce qui me préoccupe? Nous connaissons les morts ; nous ignorons les vivants; ou pour mieux dire, nous ne considérons comme vivants que ceux qui parlent notre langue. Après les anciens, nous. Après nous? Le néant.

Quel écolier sait aujourd'hui les noms de Schiller, de Goethe, de Dante, de Calderon et de Cervantes? Les pédagogues à la suite de Boi-

leau ont tracé et bâti autour de la littérature, je ne sais quelle muraille de la Chine. Combien de temps, de patience, il a fallu à ces contrebandiers qu'on appelle Shakespeare, Milton, Byron, pour introduire en fraude leur génie? Qui vive? s'écriaient les critiques : payez les droits ! nous sommes les douaniers des frontières françaises. — Aujourd'hui, messieurs, grâce aux travaux du dix-huitième siècle, grâce à la révolution dont les conséquences se développent dans le temps, dans les institutions, les mœurs et les littératures ; car elle touche à tout et l'on peut dire que son rôle est de tout transformer; aujourd'hui ces frontières s'aplanissent, on arrache ces poteaux plantés au sein des intelligences par l'intolérance religieuse ou le fanatisme littéraire. On commence à se connaître. On commence à s'aimer. — J'entends parler beaucoup de la fraternité des peuples. Oui, il en est une que j'appelle et que j'annonce : c'est la fraternité des idées. Vous ne serez frères que lorsque vous vous abreuverez au courant de l'esprit humain ; vous ne serez frères que lorsque l'Allemagne, la France, l'Angleterre, l'Italie, les grands et les petits empires, communieront

enfin, et rompront, pour ainsi parler, le pain des mêmes chefs-d'œuvre. Du jour où l'enseignement de l'enfance et de la jeunesse baignera les générations nouvelles dans les eaux vivantes des littératures et les philosophies comparées, au lieu de les pétrifier dans l'admiration béate d'une époque sacrée et d'une nation infaillible; du jour où Corneille saluera Shakespeare et lui dira : Mon cousin ; du jour où cette politesse des rois de l'esprit, ce libre-échange de la pensée s'installeront dans le monde, la paix sera faite au sein des peuples et l'univers réconcilié.

Travaillez donc, philosophes, historiens, artistes! Travaillez librement sous les deux! Les temps de l'autorité s'en vont avec les dieux ; les temps de la liberté sont venus. Travaillez avec votre raison pour guide, votre inspiration pour règle, votre conscience pour flambeau. Philosophes, enseignez l'éternelle morale. Historiens, révélez l'éternelle justice. Artistes, montreznous l'éternelle beauté.

Février 1859.

Messieurs,

Il y a deux hommes dans Pascal; non pas seulement deux artistes qui, à chaque époque de leur vie, ont eu, comme Raphaël et Rubens, des manières différentes; comme Racine, Molière, Boileau, ont écrit tour à tour : Andromaque et les Plaideurs, Sganarelle et Alceste, YÉpitre sur l'amour de Dieu et le Lutrin. En Pascal plus profonde est la divergence de sa nature. Elle touche aux racines mêmes de l'être, je veux dire aux fibres de la conscience. Le Pascal des Provinciales, est-il le même homme que l'auteur des Pensées? Je vois clairement

qu'il y a entre eux un abîme. Est-ce celui que creuse le temps, tempus edax, entre la jeunesse et lage mûr? Pascal est mort avant d'entrer dans sa maturité. D'ailleurs les souvenirs, les regrets comblent cet abîme chez la plupart ; la virilité ne rompt pas brusquement avec la jeunesse; elle la regarde et l'appelle, et lui fait signe : Reviens ! reviens ! temps rapide où fleurissait l'espérance. — Pascal, au contraire, par une force intérieure, fatale, poussé vers le néant, attiré vers l'oubli, pressé par la faim du ciel, dévoré par la peur de l'enfer , s'éloigne à jamais de la vie , se précipite dans la mort ; et, là même ne trouve ni le repos ni l'espérance. Cette discussion d'une âme chrétienne avec soimême et avec l'infini, ce combat dans l'incréé, cette lutte au sein de l'invisible et de l'inaccessible, le livre des Pensées les raconte en un style où résident à la fois la mélancolie virgilienne, la grâce d'Augustin, l'élévation d'Athanase, les brusqueries sublimes de Jérôme, la tristesse et l'audace d'Ali airieri, la solidité de Machiavel. Livre effroyable, procès-verbal du suicide de la Raison. — Je l'ai entrouvert devant vous, il y a trois ans. J'y reviendrai, car c'est une source

inépuisable d'enseignements, un texte à méditations vastes et profondes; je ne sais rien de plus propre à nous confirmer dans la fidélité au libre examen, à nous tremper dans la librepensée, que cette désertion volontaire. On dit que les Spartiates préservaient leurs fils de l'ivrognerie en leur montrant un esclave ivre? Je vous montrerai Pascal ivre de foi, chancelant sous le poids du nrysticisme. — Mais aujourd'hui, messieurs, relisons l'œuvre vivante, le pamphlet pénétrant, la satire enflammée, les verdovantes, les incisives, les éloquentes, les valeureuses Provinciales.

Pour la seconde fois, je touche avec vous, j'effleure ce sujet. Il est si grand ! si varié ! L'âge, la réflexion, la pratique souvent amére du monde, et pour tout dire : l'expérience, cette vertu d'automne qui ne peut nous consoler des charmes disparus du printemps, l'expérience m'a révélé des aperçus nouveaux. J'ai pensé... un peu. Que faire dans l'exil, à moins que l'on ne pense? Recevez, messieurs, accueillez le résultat de mes nouvelles études avec l'esprit qui les a dictées et réglées : un esprit sincère, naïf; oui, naïf; la recherche du vrai a pour compagne

la naïveté. Celle de Bernard dePalissy, d'Anryot, de Marot ou de La Fontaine? Il n'importe. — A coup sûr, vous n'attendez pas de moi la naïveté d'Agnès.

Je m'efforcerai de n'alarmer aucune conscience; je suis résolu à ne pas blesser la foi, mais à ne pas capituler avec le mensonge. Je laisserai le dogme dans sa solitude, dans son intégrité et dans sa majesté; mais je revendiquerai contre une discipline énervante les droits de la philosophie et de la raison. En face d'une morale de hasard, complaisante et docile, je proclamerai les axiomes impérissables de la morale universelle ; contre la bannière du moven âge, j'élèverai le drapeau de la Révolution. — Voilà ma thèse, dans sa simplicité; et j'ose le dire, dans sa grandeur.

Le livre qui la contient en germe est-il intéressant, d'un intérêt actuel, pressant, permanent? Notre entretien d'aujourd'hui sera-t-il utile au plus grand nombre qui court au réel, ou bien allons-nous disséquer des idées mortes, réjouir par là les savants, et nous convier à un régal de sophistes? Ces banquets sont peu de mon goût, auxquels se pressent les archéologues de la phi-

losophie, et je fuis ces expositions où sont étalées, rangées, comme momies d'Egypte, les merveilles surannées, les parchemineries qui font se pâmer d'aise les diascévastes et les antiquaires. Certes, l'idéal m'attire; mais je ne le contemple pas éternellement en lui-même ; je n'ai garde de m'absorber dans l'adoration de l'absolu de crainte de m'y dissoudre. L'idéal, l'absolu, je les étudie comme les exemplaires du vrai; et c'est à celui-ci que je m'attache, c'est lui que j'aspiro à répandre et à vulgariser. — Assez d'autres, fils de Troditeux et de Brelingandus, dissertent sur des ombres.

« Qui fait vivre les Provinciales de Pascal l écrit M. Nisard avec plus de goût littéraire que de raison philosophique. « Le sujet même « de la querelle nous touche assez peu : outre le « sort commun des ouvrages de polémique, dont « la partie la plus personnelle est celle qui se « refroidit le plus vite. Qu'est-ce pour nous « aujourd'hui que l'histoire des lâches condes- « cendances de casuistes qui enseignaient l'art « de gouverner les puissants de ce monde comme « les valets gouvernent leurs maîtres, en se fai- - saut les complaisants de leurs vices secrets?

lii HARANGUES DE L'EXIL.

« Toute cette guerre de citations , toute cette « théologie, si claire à l'époque de la condamnait tion d'Arnauld, parce qu'on s'y intéressait, si

- obscure aujourd'hui, parce qu'on y est indiffé-

- rent ; ces triomphes remportés sur l'odieux de

- quelques propositions particulières dont on « rend responsable tout un corps, quoi de plus « étranger à nos idées, et qui puisse nous moins

- toucher? Pourquoi donc prenons-nous un si

- vif intérêt aux Provinciales , et qu'y trou-

• vons-nous qui nous soit conforme? La méthode -• d'abord, laquelle est une première vérité géné- -; raie et éternelle, et donne de la vie à tout ■• écrit; puis l'invention; puis l'expression par-

• faite de toutes les vérités générales intéressées -; dans le débat; enfin le style, par lequel se ré-

- vêlent clairement ces trois grandes qualités ~ des édrits durables. »

Le sujet nous touche assez peu? Je n'en vois pas de plus grave. Vous ne considérez que le style, la rhétorique ? Je les admire autant que vous. Ce livre, par les seules qualités extérieures, est un des excellents de la littérature française; et je n'hésite point à placer Biaise Pascal au premier rang des écrivains. La forme,

la beauté logique et plastique d'une œuvre, j'ai pour elles l'admiration et l'amour d'un Grec du temps de Périclès. Sans elles rien ne dure ; elles sont le vêtement transparent et divin des statues sculptées par le ciseau d'Homère, d'Eschyle, de Sophocle, d'Aristophane, de Démosthène et de Platon ; statues morales, vierges de l'entendement qui restent debout après que sont tombées dans la poussière les déesses et les dieux marmoréens de Praxitèle et de Phidias.

Mais, je veux pour un moment oublier l'écrivain et l'artiste; le côté personnel de l'œuvre disparaît. — Et cependant elle fut grande cette querelle du libre arbitre et de la grâce qui n'était pas autre chose au fond que le vieux combat de la liberté et de l'autorité. Ils furent grands les solitaires de Port-Royal qui, par une contradiction bizarre, prirent parti pour la vérité morale et pour l'erreur philosophique, soutenant à la fois les préceptes évangéliques et la doctrine de Saint-Augustin et de Jansénius. Ils furent grands ces ascètes du dix-septième siècle : l'indomptable Arnauld, cet ardent polémiste qui se peut comparer, égaler à Bossuet et à Jurieu pour la persévérance et la continuité dans la fougue;

l'éloquent, l'harmonieux Nicole en qui revivait la grâce athénienne de Basile et de Grégoire, ces deux condisciples de l'empereur Julien; Sacy descendant d'une de ces familles parlementaires où se conservaient les traditions du droit et quelques vestiges de la liberté des Etats généraux. Obstination, influence, dignité, ils avaient tout ce qui saisit, domine, gouverne les âmes. On disait : le grand Arnauld! Cependant ils furent vaincus par la petitesse, par la ruse .Vous croyez sans doute que, pour vaincre, il suffit d'avoir raison?

D'abord les solitaires de Port-Royal n'avaient raison qu'à moitié. Et puis la raison ne suffit pas, ni la justice; il y faut autre chose de quoi les jésuites gardaient le secret, et le garderaient encore si les Provinciales ne l'avaient trahi. Elles ont éclairé le mystère des directions, illuminé les arcanes de la casuistique , fait resplendir les noires, tortueuses routes où marchait, trottait la compagnie, poussant avec une onction infinie, et par mille caresses engluant les générations. — Quelle insolence! messieurs... et quelle indiscrétion! Pendre une lanterne, que dis-je? accrocher le soleil lui-même sur la

tête de gens qui désiraient cheminer dans l'ombre... et qui avaient leurs raisons pour cela.

Pour moi , j'assiste ici , non à une dispute aigre de théologiens, à une thèse de quidquid dixeris argumentabor ; mais au duel éternel entre le sophisme et la vérité , entre l'hypocrisie et la sincérité, entre le casuisme, assassinat doucereux de la conscience , et la conscience même, entre le succès et la justice; duel combattu par Platon contre Gorgias, par Socrate contre Anitus, par saint Paul contre les Pharisiens; par Molière contre Tartufe, par Biaise Pascal contre Escobar et Sanchez, par Beaumarchais contre Basile; duel où je serai le tenant de Voltaire contre l'inquisition, le bûcher, l'exil et la torture; duel épique, messieurs, où les honnêtes gens de tous les siècles et de tous les partis se lèvent pour servir de témoins à Caton vaincu contre César triomphant.

Quant au sujet même des Provinciales, au fond religieux et polémique, je le raconterais si je ne craignais à mon tour de paraître pédant, Il s'agissait de défendre contre les jésuites la doctrine du fameux évêque d'Ypres Jansénius. —

1a8 HARANGUES DE L EXIL.

« De toutes les hérésies que l'on a vu éclore dans « l'Église, a dit Bergier, il n'en est aucune qui ait « eu des défenseurs plus subtils et plus habiles, « pour le soutien de laquelle on ait déployé plus « d'érudition, plus d'artifices et plus d'opiniâ- « treté que celle de Jansénius. » — «Le chef de « cette secte célèbre qui compta Pascal parmi « ses disciples , Corneille Janssen ou Jansénius, « naquit en Hollande dans un village voisin de « Laerdam, en 1585. Après avoir successive- « ment étudié à Utrecht , à Louvain et à Paris, « il alla s'établir à Bayonne en qualité de prin- « cipal de cette ville, séjourna en France, prit « ensuite à Louvain le bonnet de docteur, et fut « nommé à l'évêché d'Ypres par la protection « du roi d'Espagne. C'était un homme de mœurs « rigides, qui partageait son temps entre l'étude « opiniâtre des livres saints et la prière, et qui « demandait sans cesse à Dieu la force et la « lumière nécessaires pour combattre et terras- « ser les opinions que les jésuites Molina et « Lessius avaient enseignées, l'un en Espagne, « l'autre dans les Pays-Bas, sur les mystères de « la prédestination et de la grâce. Jansénius « méditait depuis vingt ans sur ces mystères

ti innaecessibles, lorsqu'en visitant ses diocé- « sains, il fut atteint de la peste pour avoir, <■• disait-on, touché à des papiers infectés. On « lui présenta deux sœurs grises pour le soi- « gner; mais son austérité était si grande qu'il « refusa d'abord de les recevoir , en disant que « depuis l'âge de quinze ans, il n'avait pu souf- « frir aucun service de la part des femmes. Il '■■ mourut le 6 mai 1638 en léguant à ses exécu- -• teurs testamentaires un manuscrit intitulé - Augiistlnas qui était l'œuvre principale de sa

■ vie, et qu'il avait plusieurs fois recopié de sa « main. « Je donne, disait-il dans son testa- ; ment , à Reginal Lamée tous mes écrits tou-

• chant l'explication de saint Augustin. Je lui a fais cette donation en voulant qu'il confère et

qu'il dispose de bonne foi de l'impression avec

• Libert Fromont, recteur magnifique, et Henri

• Calenus, chanoine de Malines. Mon sentiment « est qu'on y peut difficilement trouver quelque

■ chose à changer. Si toutefois le saint siège « veut qu'on y change quelque chose, je suis 's enfant d'obéissance et enfant obéissant de

• l'Église romaine, en laquelle j'ai toujours vécu '•jusqu'au lit de mort. C'est ma dernière vo-

160 HARANGUES DE LEXIL.

« lonté. » On ne respecta point cette volonté a suprême. Le saint siège ne fut point consulté. « Le livre fut donné au public tel qu'il avait été « écrit par Jansénius ; et cet enfant obéissant de « l'Église se trouva, sans l'avoir prévu, le fau- « teur d'une dispute qui agita l'Église pendant « plus d'un siècle, et qui menaça, de faire tom- « ber la France dans le schisme. »

« Que renfermait donc YAugustinus pour produire cet ébranlement? » (M. Louandre.) Messieurs , dans une note très piquante de son treizième volume de Y Histoire de France, M. Michelet écrit avec ce laisser aller , ce sans façon alertes qui rappellent la mordante saveur et le nonchaioir de Montaigne : « On nous a telle- « ment ennuyés, tannés de jansénisme dans les « derniers temps que j'ai pris le parti de n'en pas « dire un mot. Cette question fort secondaire « d'une petite secte catholique, à force d'être « exagérée , étendue , épaissie , est devenue « comme un mur pour empêcher de voir la « grande affaire du temps, l'énorme révolution « qui tua la France. Qu'on me laisse donc tran- « quille sur le jansénisme, et qu'on le cherche « dans le très charmant livre de Sainte-Beuve,

« exquis et pénétrant , à mon sens le travail le « plus délicat de l'époque. »

Ah ! que je voudrais bien faire comme l'historien , vous renvoyer au critique ingénieux à qui nous devons tant de notices, d'études, d'esquisses d'un dessin si fin , si étudié , parfois si menu, toujours si vif et si curieux! Que je voudrais ne pas vous dire ce que renfermait YAugustinus! Eh bien, ce n'est pas moi qui le dirai; mais M. Charles Louandre. Pratiquons, à notre profit, la morale que nous étudierons tout à l'heure. A jésuite, jésuite et demi! et puisqu'il faut parler de YAugustinus, rejetons sur autrui l'ennui de cette dissertation. — La question agitée n'était pas nouvelle; déjà elle avait ému la chrétienté au cinquième siècle par l'hérésie de Pelage; elle venait de l'agiter encore par l'hérésie de Calvin. Il s'agissait de ces ténébreux et mystiques problèmes de la grâce, du libre arbitre, du mérite des bonnes œuvres, de la prédestination. Sous des formes nouvelles, liberté et fatalité se disputaient le monde, car c'est là, messieurs, le fond même de l'âme et de l'humanité : fatalité des choses, des événements, de l'histoire; fatalité de l'instinct, de la passion,

des appétits, du ventre; fatalité de l'ignorance, fatalité de la servitude ; fatalité de la misère. Contre ces forces qui l'assaillent sans l'accabler, lutte, depuis le commencement, la volonté humaine, ce titan dont chaque soupir soulève l'Etna. Elle avance à pas lents, mais assurés, elle marche vers son but, elle gravite sur son étoile fixe, elle sera victorieuse! Elle triomphera de la fatalité de l'histoire par le sentiment grandissant de sa puissance propre et de sa responsabilité personnelle ; elle triomphera de l'instinct, de la passion, des convoitises, par le sentiment auguste de la dignité et du devoir ; elle vaincra l'ignorance par la liberté de la science; elle chassera la servitude par la liberté de la parole et de la presse ; elle extirpera la misère par la liberté du travail. Quelques-unes de ces conquêtes sont accomplies ; les autres les suivront. L'heure viendra! sachons l'attendre et sachons la préparer. Le progrès ne fera pas banqueroute au genre humain.

« La grâce, disent les catholiques, est absolu- « ment nécessaire, mais Dieu la donne à tous, « non parce que nous la méritons, mais parce « que le Christ l'a méritée et obtenue pour tous.

« Il la donne parce qu'il a livré son fils à la mort « pour la rédemption de tous ; il la donne dans « une mesure suffisante pour le salut de chacun, « en laissant à l'activité humaine la plénitude « de son action , en laissant au libre arbitre la « liberté du choix , liberté qui constitue la res- « ponsabilité de l'homme, qui fait le mérite ou « le démérite, et justifie le châtiment ou la ré- « compense.

« La grâce est absolument nécessaire, dit « aussi Jansénius , d'accord en ce point avec la « tradition orthodoxe ; mais souvent Dieu la « refuse, parce que nous ne pouvons pas tou- « jours la mériter. Il la refuse à ceux qu'il sait « ne pas devoir en user. Depuis la chute d'Adam « l'homme a perdu son libre arbitre ; les bonnes « œuvres sont un don purement gratuit de Dieu, « et la prédestination des élus est un effet, non « de la prescience qu'il a des œuvres, mais de sa « pure volonté. »

« Par cette doctrine la liberté est anéantie, <■■ l'homme n'est qu'une chose aveugle qui mar- * che avec docilité vers le ciel ou l'abîme, selon « que la main de Dieu le pousse dans la voie du - salut ou de la damnation. «

L'Église ne pouvait pas se taire en pre'sence d'une affirmation aussi catégorique du néant de l'homme , en face d'une négation aussi résolue de la volonté. L'Église qui s'efforce, par une louable ambition, de concilier la prescience divine et la liberté humaine; conciliation mal aisée aux yeux de Bayle, de Voltaire, et de quelques esprits rebelles (parmi lesquels je ne sollicite ni ne refuse une place), l'Église parla bientôt. En 164.2, le pape Urbain VIII censura YÂugustinus. Deux partis se formèrent, divisèrent les catholiques. Le jansénisme eut pour lui des magistrats , des gentilshommes , des prêtres, esprits sérieux, hommes austères, ardents et timorés à la fois. Il eut pour ennemis la cour, Rome et les Jésuites. La cour, parce que les jésuites, directeurs et confesseurs d'un roi peu instruit des matières philosophiques et théologiques, n'eurent pas de peine à persuader à leur pénitent que Port-Royal était une secte ennemie de son autorité et de l'État; Rome, comme gardienne de l'orthodoxie ; les jésuites parce qu'ils étaient jaloux de l'école de Port- Royal et de son influence. Au fond de toutes leurs haines fermente, en effet, une rivalité de

directeur et de pédagogue ; ils aspirent au monopole des exemptions et de la férule :

C'est nous qui fessons,

Et qui refessons Les jolis petits, les jolis garçons.

Arnauld cependant fut condamné en Sorbonne, et les Provinciales naquirent.

Les Mémoires de madame Périer, sœur de Pascal , en racontent ainsi l'origine : « Ce fut « M. Pascal qui attaqua la morale des jésuites

- en 1656, et voici comment il s'y engagea. Il

- était allé à Port- Royal des Champs pour y

- passer quelque temps. C'était alors qu'on tra-

- vaillait en Sorbonne à la condamnation de • M. Arnauld, qui était aussi à Port-Royal.

- Lorsque ces messieurs le pressaient d'écrire •• pour sa défense et lui disaient : Est-ce que « vous vous laisserez condamner comme un en- •• faut sans rien dire? il donna un écrit qu'il lut •• en présence de tous ces messieurs, qui ne lui -• donnèrent aucun applaudissement. M. Ar-

- nauld, qui n'était pas jaloux de louanges, leur

- dit : Je vois bien que vous trouvez cet écrit •• mauvais, et je crois que vous avez raison.

« Puis il dit à M. Pascal : Mais vous qui êtes « curieux , vous devriez faire quelque chose. « M. Pascal fit la première lettre, la leur lut; * M. Arnauld secria : Cela est excellent; cela « sera goûté; il faut la faire imprimer. On le « fit ; cela eut un succès que l'on a vu : on con- « tinua. »

Je ne sais lequel admirer le plus dans ce récit, de la simplicité d'Arnauld ou de la naïveté de MmePérier. Les écrivains sont rares de nos jours qui font aussi bon marché de leurs écrits. Quant à nos sœurs je les soupçonne de n'avoir pas changé, et lorsque, de fortune, messieurs leurs frères composent un chef-d'œuvre, je les vois empressées d'écrire du bout de la plume ou de dire du bout des lèvres : « Cela eut un succès que Von a vu. r> Nul n'est prophète devant sa sœur. Cela me semble délicat. Ce cela en dit plus qu'il n'est gros, comme le Quoi qu'on die de Molière. Cela fut en effet imprimé clandestinement dans un moulin au bord de l'eau. Le succès fut immense : Boileau, Bossuet, Mme de Sévigné applaudirent; c'est à dire les trois puissances du temps : l'Académie, l'Église, les Femmes. Puissances déchues?... Ce n'est pas moi qui aurai

l'impertinence de le prétendre. Dans ce temps-là, elles étaient debout, triomphantes; aujourd'hui, peut-être, serait-il imprudent de se brouiller avec elles. — Les Femmes, l'Académie, l'Église il n'en fallait pas tant pour mettre les Provinciales à la mode. Cela contraria les jésuites qui d'abord répondirent, puis tout à coup se turent, ne soufflèrent mot, et prudemment, doucettement égorgèrent leurs contradicteurs ; je veux direobtinrent que les Provinciales seraient brûlées en Grève, que le grand Àrnauld serait banni et qu'on mettrait le marteau et la hache dans le cloître de Port-Royal.

Les causes du succès de ce livre sont faciles à deviner : 1° Le style, souple, alerte, rapide, incisif dans la première partie ; dans la seconde, éloquent, plein des grands souvenirs de la Bible et des pères de l'Église. A la gaîté, à la malice de Rabelais et de Marnix, à la verdeur de la satire Ménippée Pascal ajoute la sérénité cl'Origène, la dialectique de Tertullien. — En second lieu la nature même de l'arme choisie : l'ironie, l'arme gauloise, qui perce et qui brille, nette, affilée, aiguisée, inattendue. Enfin, et là surtout je m'arrête, Pascal arrache la question au ce-

168 H Ail ANGLES DE L EXIL. •

nacle des théologiens pour la planter, en quelque manière, sur le forum. Il s'adresse à l'opinion publique, il la requiert d'être son juge; il en avait bien le droit celui qui devait écrire dans ses pensées : « L'Opinion est la reine du monde! » « La querelle qui a été l'occasion des Provin- « ciales ne divise plus les esprits ; d'autres sujets « alimentent aujourd'hui la controverse. La pos- « térité ne voit pas la question où la plaçaient « les contemporains de Pascal : elle a recueilli, « sans acception de personnes, au nom de l'hu- « manité et de la religion, et à leur profit, tous « ces traits de fine raillerie, tous ces mouvements

- de noble éloquence, pour s'en faire des armes « contre les corrupteurs, quels que soient leur <■■ nom et leur bannière, de la morale publique. '■■ La probité court trop de périls en ce monde,

- pour qu'elle désavoue aucun de ses défenseurs. ; Si ce livre de Pascal est assuré de vivre aussi ■■ longtemps que la langue, s'il a eu tout d'abord

'-• le suffrage de Bossuet et de Boileau, ce n'est ; certes point parce qu'il traite de la grâce, ni

« des cinq propositions, ni du jansénisme ; il y

- a de tout cela, et à plus forte dose, dans les « Visionnaires et les Imaginaires de Nicole, qu'on

« ne lit plus ; c'est parce que le génie de l'écri- « vain passa bien au delà de sa cause particu- « lière dont il a entrepris la défense, et que par « l'élévation de sa pensée, il met enjeu des inté- « rets qui touchent tous les hommes. En lisant « ces pages immortelles, nous ne voyons plus une « lutte de secte ou de parti, mais le triomphe de « ce que nous avons de plus cher ici-bas, le res- « pect de la vie humaine, la sainteté du serment, « l'inéluctable autorité du vrai. » (M. Géruzez).

A l'exemple de Luther, et pour convaincre, gagner, séduire, entraîner le public, pour mieux combattre les ennemis de Port-Royal et les confondre, Pascal déserte les sentiers de la scolastique, abandonne la région des abstracteurs de quintessence; il marche avec l'ardeur d'un néophyte dans les routes inviolées de la morale, il aborde les questions par leur côté palpitant et brûlant, il parle sans effort la langue populaire il lui emprunte son accent ferme, cordial, sa verve, ses audaces, mais il la transforme en lui ôtant ses rudesses et ses vulgarités ; il en fait la langue française; avec Descartes et Balzac, il partage l'honneur de la fixer.

Condamnées par le Parlement, par le pape,

par les évêques, par le roi, les Provinciales furent brûlées. De leurs cendres sont ne's Voltaire, Diderot, Beaumarchais, Paul Louis, Cormenin (mort depuis), la race indomptable des pamphlétaires. Elle remonte à celui qui s'insurgea contre le premier privilège ; elle ne s'éteindra qu'après le dernier abus et la dernière tyrannie. Les pamphlétaires , ces soldats d'avant-garde, Biaise Pascal leur transmet ses armes : le courage, l'esprit, la prévoyance, la sincérité. Avec elles ils seront invincibles. — Oui , que les despotes le sachent ! que Tartufe l'entende ! qu'Escobar en soit instruit : Le pamphlet rira sur leurs tombeaux. C'est ma douce espérance.

Vous m'épargnerez de parcourir avec vous les quatre premières Provinciales, non qu'elles soient inférieures par le style et le ton mais parce qu'elles traitent de matières purement théologiques, autrefois passionnées, maintenant refroidies. Ce n'est pas l'opinion des jésuites sur la grâce, sur la grâce suffisante, sur le péché d'ignorance, ce n'est pas dis-je leur sentiment dogmatique qui nous importe. — Ils en ont souvent changé, prompts à se plier aux circon-

stances. — Ce qui nous touche c'est leur caractère et leur politique. — Qui sont-ils ces inspirateurs de Louis XIV, ces ennemis de Jansénius, de Nicole et d'Arnauld?

C'est une société d'hommes, ou plutôt d'anges, qui a été prédite par Isaïe en ces paroles : « Allez, anges prompts et légers. » La prophétie n'en est-elle pas claire? « Ce sont des esprits d'aigles; c'est une troupe de phénix, un auteur ayant montré depuis peu qu'il y en a plusieurs. Ils ont changé la face de la chrétienté. « H le faut croire, puisqu'ils le disent. Et vous l'allez bien voir dans la suite de ce discours.

En effet, Pascal, curieux comme vous le savez, s'en va trouver un de ces anges prompts et légers, afin de s'instruire à fond de la doctrine.

Il me fit mille caresses, car il m'aime toujours; et après quelques discours indifférens, je pris occasion du tems où nous sommes pour apprendre de lui quelque chose sur le jeûne, afin d'entrer insensiblement en matière. Je lui témoignai donc que j'avais de la peine à le supporter. Il m'exhorta à me faire violence : mais, comme je continuai à me plaindre, il en fut touché, et se mit à chercher quelque cause de dispense. Il m'en offrit plusieurs qui ne me convenaient point, lorsqu'il s'avisa enfin de . me demander si je n'avais pas de peine à dormir sans souper. « Oui, lui dis je, mon père, et cela m'oblige souvent à faire collation à midi et à souper le soir. — Je suis bien aise, me répliqua-t-il,

d'avoir trouvé ce moyeu de vous soulager sans péché : allez, vous n'êtes poiut obligé de jeûner. Je ne veux pas que vous m'en croyiez, venez à la bibliothèque. « J'y fus, et là, en prenant un livre : « En voici la preuve, me dit-il, et Dieu sait laquelle ! C'est Escobar. — Qui est Escobar, lui dis-je, mon père? — Quoi! vous ne savez pas qui est Escobar de noire Société , qui a compilé cette Théologie morale de vingt-quatre de nos pères, sur quoi il fait, dans la préface, une « allégorie de ce livre à celui de Y Apocalypse qui était scellé de sept sceaux? » Et il dit que •> Jésus l'offre ainsi scellé aux quatre animaux, Suarez, Vasquez, Molina, Valentia, en présence de vingt-quatre jésuites qui représentent les vingt-quatre vieillards? « Il lut ensuite toute cette allégorie qu'il trouvait bien juste, et par où il me donnait une grande idée de l'excellence de l'ouvrage. Ayant ensuite cherché son passage sur le jeûne. « Le voici, me dit-il, au traité I. ex 13, n° 67. « Celui qui ne peut dormir s'il n'a soupe, est-il obligé de jeûner? Nullement. « — N'êtes-vous pas content? Non pas tout à fait, lui dis-je ; car je puis bien supporter le jeûne en faisant collation le matin et soupant le soir. — Voyez donc la suite, me dit-il ; ils ont pensé à tout. « Et que dira-t-on, si on peut se passer d'une collation le matin en soupant le soir ? » — Me voilà. — « On n'est point encore obligé de jeûner; car personne n'est obligé à changer l'ordre de ses repas. « — 0 la bonne raison! lui dis-je, Mais dites-moi, continua-t-il, usez-vous de beaucoup de vin ? — Non, mon père, lui dis-je, je ne le puis souffrir. — Je vous disais cela, me répondit-il, pour vous avertir que vous en pourriez boire le matin, et quand il vous plairait, sans rompre le jeûne; et cela soutient toujours. En voici la décision

au même lieu (n° 75) . « Peut-on, sans rompre le jeûne, boire du vin à telle heure qu'on voudra, et même en grande quantité? On le peut, et même de l'hypocras. « Je ne me souvenais pas de cet hypocras, dit-il ; il faut que je le mette sur mon recueil. — Voilà un honnête homme, lui dis-je, qu'Escobar. — Tout le monde l'aime, répondit le père : il fait de si jolies questions!... On ne s'en peut tirer; je passe les jours et les nuits à le lire, je ne fais autre chose.

Et comme Pascal, émerveillé, mais timide encore, retenu par un vieux scrupule de janséniste, demande comment ils peuvent faire quand les pères de l'Église sont contraires au sentiment de quelqu'un de leurs casuites.

Vous l'entendez bien peu. Les Pères étaient bons pour la morale de leur tems ; mais ils sont trop éloignés pour celle du nôtre. Ce ne sont plus eux qui la règlent, ce sont les nouveaux casuistes. Écoutez notre père Cellot, de Hier., 1. 8. cap. 16. p. 714, qui suit en cela notre fameux père Reginaldus: « Dans les questions de morale, les nouveaux casuistes sont préférables aux anciens Pères, quoiqu'ils fussent plus proches des apôtres. « Et c'est en suivant cette maxime que Diana parle de cette sorte, p. 5, tr. 8. rcg. 31 : « Les bénéfîciers sont-ils obligés de restituer leur revenu dont ils disposent mal? Les anciens disaient que oui, mais les nouveaux disent que non : ne quittons donc pas cette opinion qui décharge de l'obligation de restituer... « Mais au moins que je sache les noms de ceux qui leur ont suc-

cédé; qui sont-ils, ces nouveaux casuistes? — Ce sont des gens bien habiles et bien célèbres, me dit-il. C'est Villalobos, Conink, Llamas, Achokier, Dealkozer, Dellacrux, Veracruz, TJgolin, Tambourin, Femandez, Suarez, Martinez, Henriquez, Vasquez, Lopez, Gomez, Sanchez, de Vechis, de Grassis, de Grassalis, de Pitigianis, de Graphœis, Squilanti, Bizozeri, Barcola, de Bobadilla, Simancha, Perez de Lara, Aldretta, Lorca, de Scarcia, Quaranta, Scropbra, Pedrezza, Cabrezza, Bisbe, Dias, de Clavasio, Villagut, Adam à Manden, Iribarne, Binsfeld, Volfangi à Vorberg, Vosthery, Streversdorf. 0 mon père ! lui dis-je tout effrayé, tous ces gens-là étaient-ils chrétiens?

Quelle verve comique, plantureuse, abondante! Quel tableau digne de Molière ou de Rabelais ! Ils sont là cloués au pilori de la satire ces noms illustres de la casuistique !

O main de l'impalpable, ô pouvoir surprenant. • Mets un mot sur un homme, et l'homme frissonnant Disparaît pénétré par la force profonde.

(V. Hugo, Contemplations.)

D'autres traversent les âges, escortés du rire de vingt générations : c'est leThersite de Y Iliade, c'est le Crispinus d'Horace et de Juvénal, ecce iteriim Crispinus, c'est Renardie, Papelardie, Pathelin. Les Abbégaux, Evesgaux, Cardingaux,

Papeligoye, les moines moinillant, moinant de moinerie sont les ancêtres de Tartufe, de Bridoison, de Basile, les oncles à la mode de Bourgogne, des Suarez, Vasquez, Velasquez, Fernandez, et de tous les Padres.

Nous avons, dit le bon père, des maximes pour toutes sortes de personnes, pour les bénéficiers, pour les prêtres, pour les religieux, pour les gentilshommes, pour les domestiques, pour les riches, pour ceux qui sont dans le commerce, pour ceux qui sont mal dans leurs affaires, pour ceux qui sont dans l'indigence, pour les femmes dévotes, pour celles qui ne le sont pas, pour les gens mariés, pour les gens déréglés ; — enfin, rien n'a échappé à leur prévoyance. — C'est à dire, lui dis-je, qu'il y en a pour le clergé, la noblesse et le tiers-État. Me voici bien disposé à les entendre.

Et le bon père alors, pieusement, benoîtement d'étaler les oripeaux de ces marchandes à la toilette des consciences suspectes :

Un prêtre peut-il dire la messe, le même jour qu'il a commis un péché mortel et des plus criminels, en se confessant auparavant? Non, dit Villalobos, à cause de son impureté. Mais Sanchez dit que oui, et sans aucun péché. Je tiens son opinion sûre, et qu'elle doit être suivie dans la pratique : et tuia et seqnenda inpraxi.

Les valets peuvent-ils servir, en leurs passions, des maîtres débauchés?

a Porter des lettres et des présents; ouvrir les portes et les fenêtres ; aider leur maître à monter à la fenêtre , tenir l'échelle pendant qu'il y monte : tout cela est permis et indifférent. Il est vrai que pour tenir l'échelle il faut qu'ils soient menacés plus qu'à l'ordinaire, s'ils y manquaient ; car c'est faire injure au maître d'une maison que d'y entrer par la fenêtre. » — Voyezvous combien cela est judicieux ?

Savoir à propos diriger son intention, c'est là tout le mystère :

Un bénéficier peut, sans aucun péché mortel, désirer la mort de celui qui a une pension sur son bénéfice; et un fils celle de son père, et se réjouir quand elle arrive, pourvu que ce ne soit que pour le bien qui lui en revient, et non pas par une haine personnelle.

Navarrus dit fort bien qu'en certaine occasion il est permis d'accepter et d'offrir le duel : Licet acceplare et offerre duellum. Et aussi qu'on peut tuer en cachette son ennemi. Et même, en ces rencontres- là, on ne doit point user de la voie du duel, si on peut tuer en cachette son homme, et sortir par là d'affaire ; car, par ce moyen, on évitera tout ensemble, et d'exposer sa vie en un combat, et de participer au péché que notre ennemi commettrait par un duel.

C'est un guet-apens, s'écrie Pascal.

Vous ai-je dit, réplique le Père, qu'on peut tuer en trahison? Dieu m'en garde ! Je vous dis qu'on peut tuer en cachette, et de là vous concluez qu'on peut tuer en trahison, comme si c'était la même chose. Apprenez d'Escobar (tr. 6, ex. 4, n° 2f>), ce que c'est que tuer en trahison, et puis vous parlerez : « On appelle tuer en trahison, quand on tue celui qui ne s'en défie en aucune manière. Et c'est pourquoi celui qui tue son ennemi n'est pas dit le tuer en trahison, quoique ce soit par derrière ou dans une embûche : Licet per insidias aut a tergo percutiat. « Et un même traité, n° 56 : Celui qui tue son ennemi avec lequel il s'était réconcilié, sous promesse de ne plus attenter à sa vie, n'est pas absolument dit le tuer en trahison, à moins qu'il n'y eût entre eux une amitié bien étroite : Arctior amicitia.

Vous voyez par là que vous ne savez pas seulement ce que les termes signifient, et cependant vous parlez comme un docteur.

Que dirai-je, messieurs, de la neuvième provinciale \ Elle roule sur des sujets délicats, difficiles à traiter devant un auditoire sérieux, appliqué aux grands principes. Et cependant quelle finesse ! quelle grâce ! quel atticisme !

» Qui vous ouvrirait le paradis ne vous obligerait-il pas parfaitement? Ne donneriez-vous pas des millions d'or pour en avoir une clef, et entrer dedans quand bon vous semblerait? Il ne faut point entrer en de si grands frais; en voici une, voire cent à meilleur compte... «

178 HARANGUES DE LEXIL.

» Saluer la sainte Vieige au rencontre de ses images; dire

le petit chapelet des dix plaisirs de la Vierge ; prononcer souvent le nom de Marie ; donner commission aux anges de lui faire la révérence de notre part ; souhaiter de lui bâtir plus d'églises que n'ont fait tous les monarques ensemble ; lui donner tous les matins le bonjour, et sur le tard le bonsoir; dire tous les jours l'Ave Maria, en l'honneur du cœur de Marie... (Elle n'exige pas le vôtre.) Cœur pour cœur, ce serait bien ce qu'il faut ; mais le vôtre est un peu trop attaché, et tient un peu trop aux créatures : ce qui fait que je n'ose vous inviter à offrir aujourd'hui ce petit esclave que vous appelez votre cœur.

Petit esclave est digne de Trissotin. Il est aise de voir que les bons pères sont gens de la meilleure compagnie, indulgents aux jeunes filles, galants envers les dames :

Je ne nie pas qu'il ne se voie des dévots qui sont pâles et mélancoliques de leur complexion, qui aiment le silence et la retraite, et qui n'ont que du flegme dans les veines et de la terre sur le visage. Mais il s'en voit aussi d'autres qui sont d'une complexion plus heureuse, et qui ont abondance de cette humeur douce et chaude, et de ce sang bénin et rectifié qui fait la joie.

. Il a l'oreille rouge et le teint bien fleuri ; Vous serez trop heureuse avec un tel mari,

ainsi parle Dorine.

La jeunesse, ajoute le Père Le Moine, peut être parée de droit naturel. Il peut être permis de se parer en un âge cpai est la fleur et la verdure des ans. Mais il en faut demeurer là : le contretemps serait étrange de chercher des roses sur la neige. Ce n'est qu'aux étoiles qu'il appartient d'être toujours au bal, parce qu'elles ont le don de jeunesse perpétuelle.

Direz- vous, s'écrie Pascal indigné de ces galanteries dévotes, que la manière si profane et si coquette dont votre Père Le Moine a parlé de la piété dans sa Décolion aisée soit plus propre à donner du respect que du mépris pour l'idée qu'il forme de la vertu chrétienne? Tout son livre des Peintures morales respiret-il autre chose, et dans sa prose et dans ses vers, qu'un esprit plein de la vanité et des folies du monde ? Est-ce une pièce digne d'un prêtre que cette ode du 7e livre intitulée : « Eloge de la Pudeur, où il est montré que. toutes les belles choses sont rouges, ou sujet tes à rougir? «C'est ce qu'il fit pour consoler une dame, qu'il appelle Delphine, de ce qu'elle rougissait souvent. Il dit donc, à chaque stance, que quelques-unes des choses les plus estimées sont rouges, comme les roses, les grenades, la bouche, la langue ; et c'est parmi ces galanteries, honteuses à un religieux, qu'il ose mêler insolemment ces esprits bienheureux qui assistent devant Dieu, et dont les chrétiens ne doivent parler qu'avec vénération :

Les chérubins, ces glorieux Composés de tète et de plume, Que Dieu de son esprit allume, Et qu'il éclaire de ses jeux; Ces illustres faces volantes Sont toujours rouges et brûlantes,

Soit du feu de Dieu, soit du leur, Et dans leur flammes mutuelles Font du mouvement de leurs ailes, Un éventail à leur chaleur.

Mais la rougeur éclate en toi, Delphine, avec plus d'avantage, Quand l'honneur est sur ton visage Vêtu de pourpre comme un roi.

Et le père Lemoine ajoute que : « l'eau de la rivière auprès de laquelle il a composé ses vers est si propre à faire des poètes que quand on en ferait de l'eau bénite, elle ne chasserait pas le démon de la poésie. »

J'aime à voir aux révérends pères cette humeur enjouée et facile. Avec. le même enjouement et la même bonhomie ils conseillèrent les excès de la ligue.

Enfin, et comme en ce temps-là, les grandes dames couraient les brelans, l'hombre et le lansquenet, et qu'il importait de se les attacher en flattant leur manie :

« Une femme, dit Escobar, tr. 1, ex. 91, n° 13,

- peut jouer, et prendre pour cela de l'argent à

- son mari. «

- En vérité, mon père, cela est bien achevé. »

Et je n'ai rien dit des maximes pour les banqueroutiers, pour les usuriers, pour ceux qui pratiquent le contrat Mohatra; rien des juges, rien des gentilshommes, rien des messes, de l'aumône, de la pénitence, rien des restrictions mentales. Cet entretien n'y suffirait pas. Encore un mot pourtant avant de fermer ce livre.

Les casuistes autorisent le mensonge , la coquetterie, la duplicité, l'usure, la banqueroute, le luxe, le meurtre : « On peut tuer en cachette « son ennemi, » dit Escobar? On peut tuer - un « homme pour un écu, * dit Molina.

Il est, messieurs, un bien plus précieux que la vie : c'est l'honneur. Pour tuer son ennemi, on se sert du poison ou du glaive ; pour assassiner l'honneur, pour égorger la bonne réputation, on s'arme de la calomnie. Elle est plus corrosive que l'arsenic, plus prompte que la hache, plus cruelle que le couteau. Calomniez, dit Basile, il en reste toujours quelque chose.

— Mon frère infortuné Qu'avec la calomnie ils ont assassiné !

LIS HIR l.V.1 So. T. [(. 12

s écriait M.-J. Chénier sur la tombe d'André fauché par la Révolution. — 0 honte! ô douleur! ô froide et cuisante blessure! se sentir vertueux, sincère, généreux, vaillant; porter la tête haute ; avoir la conscience nette ; marcher dans la voie étroite et périlleuse de la vérité et de la loyauté; aspirer à l'estime de ses concitoyens, la mériter, la conquérir, en jouir enfin comme de la récompense de ses efforts à bien penser et à persévérer; puis, un jour, tout à coup, l'estime se retire, vos concitoyens vous fuient, la solitude se fait autour de vous, ceux qui passent, en vous montrant du doigt, disent : « Vous savez!... » Pourquoi cet abandon? pourquoi cette froideur, ce dédain, ces murmures? — Regarde, malheureux homme de bonne foi, regarde : ne vois-tu pas ce traître qui, rampant, se glisse, s'insinue, se coule en ton foyer, en ton cœur, en ton âme, y surprend tes secrets, y vole tes sentiments, enlève leur voile pudique à tes faiblesses, et court les divulguer en les diffamant? Il te livre tout sanglant de ses morsures à la risée, à la colère, au mépris, à la vengeance publique. Pourquoi? Parce qu'il est jaloux. Lui faut-il, comme à Shylock, un morceau de ta

chair? Non, il suffit d'un morceau de ta gloire. La calomnie, cette tille hideuse de l'envie, plus lâche encore que sa mère, elle s'est attaquée à tous les grands hommes; elle les a poursuivis, non seulement durant leur vie, mais après leur mort; elle s'est acharnée sur leurs tombes, elle a usé ses ongles au marbre et au granit de leurs statues et de leurs monuments ; elle a été plus impitoyable encore et plus affamée : elle a flétri leurs idées, ces vierges, elle a travesti leurs principes, ces héros; elle a changé les premières en courtisanes et les seconds en sycophantes ; — elle a traîné sur la claie de la diffamation, à iravers les siècles, leurs sentiments, leurs aspirations, leurs théories; elle a assassiné leur mémoire. La calomnie, c'est la Brinvilliers de l'histoire.

Qu'en pensent les bons pères?

Ce n'est qu'un péché véniel de calomnier et d'imposer de faux crimes pour ruiner de créance ceux qui parlent mal de nous : Quidni non nisi veniale sit, detrahentis auctoritalem magnant, tiùi noxiam, falso crimineelidere? — u II est constant, dit Caramuel, n° 1151, que c'est une opinion probable qu'il n'y a point de péché mortel à calomnier faussement pour préserver son honneur; car elle est soutenue par plus de vingt docteurs

ISt HARANGUES DE L KXIL.

graves, par Gaspard Hustado, et Dicastillus, jésuites, etc.; de sorte que si cette doctrine n'était probable, à peine y en auraitil aucune qui le fût en toute la théologie. «

O théologie abominable et si corrompue en tous ses chefs, s'écrie Pascal, que si, selon ses maximes, il n'était probable et sûr en conscience qu'on peut calomnier sans crime, pour conserver son honneur, à peine y aurait-il aucune de ses décisions qui fût sûre ! Qu'il est vraisemblable, mes pères, que ceux qui tiennent ce principe le mettent quelquefois en pratique !

Cruels et lâches persécuteurs, faut-il donc que les cloîtres les plus retirés ne soient pas des asiles contre vos calomnies ! Pendant que ces saintes vierges adorent nuit et jour Jésus- Christ au saint sacrement, selon leur institution, vous ne cessez nuit et jour de publier qu'elles ne croient pas qu'il soit ni dans l'eucharistie, ni même à la droite de son Père, et vous les retranchez publiquement de l'Eglise, pendant qu'elles prient dans le secret pour vous et pour toute l'Eglise. Vous calomniez celles qui n'ont point d'oreilles pour vous ouïr, ni de de bouche pour vous répondre. Mais Jésus-Christ, en qui elles sont cachées pour ne paraître qu'un jour avec lui, vous écoute et répond pour elles. On l'entend aujourd'hui, cette voix sainte et terrible, qui étonne la nature et qui console l'Eglise. Et je crains que ceux qui endurcissent leurs cœurs, et qui refusent avec opiniâtreté de l'ouïr quand il parle en Dieu, ne soient forcés de l'ouïr avec effroi quand il leur parlera en juge.

Voilà ce livre, messieurs. Qu'ajouter à ces pages étincelantes? Méthode, dialectique, ra-

pidité, bon sens, force comique, il renferme tout. Le voyez-vous comme il court, vole, et d'un bec acéré, d'une griffe aiguisée perce les révérends pères? Aussi quelles colères dans la phalange ! quelles rancunes qui ne s'apaiseront jamais, et toujours s'aigrissent et fermentent! quelle agitation dans la fourmilière noire et sacrée! — Leurs propositions dévoilées parurent scandaleuses, même à leurs amis, à leurs collègues du clergé :

Cette lecture, disent les curés de Rouen dans le compte rendu de l'assemblée tenue à ce propos, fit horreur à ceux qui l'entendirent ; et nous fûmes sur le point de nous boucher les oreilles, comme avaient fuit autrefois les Pères du concile de Nicée pour n'entendre pas les blasphèmes d'un livre d'Arius. Chacun fut enflammé de zèle pour réprimer l'audace de ces malheureux écrivains qui corrompent si étrangement les maximes les plus saintes de l'Évangile, et introduisent une morale dont d'honnêtes païens auraient honte, et dont de bons Turcs seraient scandalisés.

La muse de Pascal, c'est la muse de Juvénal : l'indignation. Facit indignatio versum. Le caractère supérieur de son style, c'est l'éloquence. Il parle comme un apôtre et comme un tribun, il a l'ampleur de Bossuet, le souffle de Mirabeau.

136 HAKANGUES DE L EXIL.

Surtout, comme je le disais tout à l'heure, il court au réel, au populaire; non à l'abstrait, mais au vivant; il nous prend par les entrailles. C'est le grand secret, la force des orateurs et des écrivains passionnés. De leur cœur s'épanche un flot qui nous entraîne. Pascal ne se contente pas de nous charmer, il nous subjugue. Son livre n'est pas un traité de controverse ; c'est la philippique de la probité et de la pudeur.

Elle atteste le courage de celui qui l'a écrite : lui-même, conscience rigide et qui ne s'en fait point accroire sur ses mérites, se rend ce témoignage dans la deuxième partie du livre des Pensées :

J'ai craint que je n'eusse mal écrit , me voyant condamné ; mais l'exemple de tant de pieux écrits me fait croire au contraire. Il n'est plus permis de bien écrire.

Toute l'inquisition est corrompue ou ignorante. Il est meilleur d'obéir à Dieu qu'aux hommes.

Le silence est la plus grande persécution. Jamais les saints ne se sont tus. Il est vrai qu'il faut vocation; mais ce n'est pas des arrêts du conseil qu'il faut apprendre si l'on est appelé ; c'est de la nécessité de parler.

Si mes lettres sont condamnées à Rome, ce que j'y condamne est condamné dans le ciel.

L'inquisition et la société sont les fléaux de la vérité.

On m'a demandé, premièrement, si je ne me repens pa* d'avoir fait les Provinciales, Je réponds que bien loin de m'en repentir, si j'étais à les faire, je les ferais encore plus fortes.

Vous l'entendez, messieurs, Pascal persévère : les Provinciales que d'aucuns s'efforcent de nous faire considérer et réprouver comme un péché de sa jeunesse, il les confirme dans son âge mûr; que dis-je? pêcheur endurci, impénitent, il recommencerait de plus belle, le cas échéant; et s'il s'accuse de quelque chose, c'est de trop de mansuétude.

Le mal auquel il s'attaque et qu'il brûle du fer chaud de la satire, ce mal était-il profond? Vous l'avez pu juger. Bossuet, en sa langue biblique, parle quelque part des ordures des casuistes. — Etait-il ancien? avait-il cette détestable consécration que le temps donne aux plus coupables entreprises?

Messieurs, le jésuitisme n'est pas un accident; c'est un système sorti tout armé de la tête de Loyola. — En 1 191, un homme est né, en Espagne, dans ce pays catholique et chevaleresque; dans le pays de l'illuminisme et de la vaillance, contrée natale de sainte Thérèse et du Cid Cam-

péador; dans l'Espagne des romanceros et de l'inquisition, de Cervantes et du duc d'Albe; patrie où il semble que la politique ait voulu jouter d'audace, de folie et de délire avec l'imagination. — Deux périodes distinctes partagent la vie de cet homme : l'une, ascétique; l'autre, politique. — Blessé au siège de Pampelune, Ignace de Loyola quitte l'épée, cherche la solitude, songe, rêve, en proie aux extases et aux visions. En 1523 il entreprend le voyage de Jérusalem, seul, pieds nus. L'ascète et le pèlerin chemine humblement vers la ville sainte. Après avoir prié, pleuré, médité sur les lieux où, avec le pied du Christ, est empreinte la légende chrétienne, il revient en Europe. Le monde européen est bouleversé, transformé. La .réformation envahit l'Allemagne. Luther, Melanchton, Ulrich de Hutten écrivent, prêchent, polémisent, relèvent les défis, remplissent les universités et les églises du bruit de leurs colères justifiées par les scandales du clergé. Les princes, les margraves, les électeurs échappent à Rome. Un mouvement s'accomplit, irrésistible ; à la fois révolutionnaire et régulier, commencé par les peuples, achevé par les princes;

semblable, en plusieurs points, à celui qui entraîne la glorieuse Italie vers l'unité et la liberté. — (Ah ! que nos vœux te suivent, que nos souhaits t'accompagnent, mère des arts et des génies; puisses-tu réussir dans ton entreprise, ô patrie du genre humain, aima parens gentium ! Terre des Brutus, des Scipion, des Paul Emile, des Bandiera, des Pisacane et des Garibaldi!) — Que fallait-il, messieurs, pour arrêter ce mouvement?

Que fallait-il pour extirper le protestantisme? La force avorte. Les bulles, les foudres, l'excommunication n'y peuvent rien. Il faut ici un adversaire pénétré de l'ardente foi du moyen âge, en outre habile, consommé en ruses, en stratagèmes; un illuminé, homme d'aifaires; un jurisconsulte sacerdotal ; Swedenborg tempéré par Cujas ; et pour tout dire « François d'Assises et Machiavel. » (Ed. Quinet.) Celui-ci asservit les corps ; Ignace de Loyala se propose de dompter les âmes. — La réforme, la renaissance, étant l'explosion spontanée de la vie, on leur opposera la doctrine de la mort.

Qui? huit hommes pauvres, étudiants obscurs, mystagogues inconnus. Loyola, un jour, les

190 BARANGUES DE L EXIL.

réunit sur les hauteurs de Montmartre, sur le sol des martyrs; de là il les lance seuls, contre l'Allemagne, contre Henri VIII, Luther, l'esprit moderne. Seuls? je me trompe : armés d'un livre. — Puissance de l'esprit, orgueil de la pensée ! cela est grand, messieurs!... mais cet esprit et cette pensée sont mortels. « Allez, leur dit le maître, allez, fils et disciples de mon âme, artisans de mes projets, complices de mes ambitions, il ne s'agit plus d'évangéliser les peuples comme au temps des pécheurs galiléens ; il s'agit de tuer les âmes en révolte et d'assouplir les indomptables, r, — Aux quatre coins du monde ils s'en allèrent armés du livre. — Ce livre enseignait l'art des extases artificielles, notait l'enthousiasme et mécaniquement l'engendrait sans le puissant souffle de l'amour; détruisait à jamais l'élan, la spontanéité, Yingegno; de l'homme arrachait l'inspiration, condamnait la hardiesse, énervait la volonté; autour de l'être libre et vivant, tressait, comme un filet aux mailles innombrables : la règle, la discipline, l'isolement, la délation, l'espionnage, la peur. » Il ne demande que trente jours, triginta dies, pour réduire une âme. Remarquez en effet que

BLAISIf PASCAL. — LES PROVINCIALES. 1)1

le jésuitisme se développe en même temps que l'inquisition moderne ; pendant « que celle-ci « disloquait les corps, les exercices spirituels dis- « loquaientla pensée sous la machine de Loyola.» (E. Quinet.)

On peut, en un mot, résumer cette savante et terrible doctrine : C'est la défiance des essors naturels, et de l'œuvre créatrice. Aux yeux de Loyola, Dieu même est un suspect. — S'ils épient, dans l'enfance et la jeunesse, s'ils étudient la nature, ce n'est pas pour la seconder avec prudence, avec tendresse ; c'est afin de la redresser, et au besoin de l'anéantir.

« De même, dit Ceruti, qu'on emmaillotte les « membres de l'enfant, dès le berceau, pour leur « donner une juste proportion, il faut dès la « première jeunesse, emmaillotter sa volonté •• pour qu'elle conserve dans tout le reste de sa « vie une heureuse et salutaire souplesse. »

Je dis que c'est le code de la servitude.

Quel est le but poursuivi depuis leur illustre fondateur par les adversaires de Pascal? Ce but, c'est le monopole de l'enseignement (c'est même une de leurs tactiques de donner à ce monopole le nom de liberté). Le but est grand, l'entreprise

est considérable. Elle honore ceux qui l'ont conçue. Elle témoigne à la fois de la prévoyance de leurs ambitions et de la sagesse de leur politique. — Enseigner, créer une âme, une volonté, une conscience ; s'associer au développement d'un être moral; servir de guide, de mère à l'enfance (ne faut-il pas aux petits les soins maternels?); être le conseiller, l'ami de la jeunesse, former enfin des hommes ; c'est la plus grave des fonctions et le plus auguste des sacerdoces. Qui a l'enfant, a tout : le père, la mère et par eux le monde.

L'enseignement, c'est le levier d'Archimède. Le confierons-nous à ceux qui persécutèrent les réformés, désespérant de les vaincre? A ceux qui proscrivirent Arnauld, ne le pouvant réfuter? Livrerons-nous enfin les générations modernes, lame, la science, le progrès, la révolution, l'humanité?... C'est à vous de répondre.

Gardez-vous surtout de mépriser vos ennemis, de les oublier au sein de quelques victoires. Je m'assure que le dernier combat n'est pas encore livré, et comme Arnauld je ne veux me reposer que dans la tombe. Vous seriez tentés, peut-être, de les croire peu dangereux, parce qu'ils sont

petits? parce qu'ils se font petits? fiers de votre lignée de grands hommes qui commence à Abailard, à Marnix, et par Voltaire, Diderot, Condorcet, aboutit à quatre-vingt-neuf, après avoir traversé la réforme; orgueilleux de votre noblesse de libres penseurs dont les titres, chaque jour disputés, sont encore humides du sang de vos pères, vous dédaignez Escobar, Sanchez, Lemoine et Lorriquet?

Ne glissez ni dans ce dédain, ni dans cette imprudence: veillez! veillez! veillez!

« On s'imagine aisément, dit M. Michelet « dans l'Insecte, le travail des thermites poussés à « travers les charpentes et les solives d'une <■• maison. Le pis, c'est qu'on est longtemps avant « de s'en apercevoir. On continue à se fier à des « appuis minés, qui tout à coup croulent un « matin ; on dort paisible sous des toits qui de- « main ne seront plus. »

Messieurs, prenez garde aux thermites de la conscience et de l'enseignement.

18 décembre 1860

IjLAISE PASCAL. — LES PENSÉES

Messieurs,

Je me propose de rechercher avec vous l'influence du mysticisme sur lame. C'est assurément mon droit. C'est même mon devoir, car, tous les jours, on nous accuse d'ébranler par un enseignement rationaliste les bases de la certitude et de creuser pour les jeunes esprits la tombe du scepticisme. Il est temps de demander leur méthode aux docteurs de la Foi; et d'arracher leur secret aux gardiens officiels de la vérité.

Sur quel sujet pratiquerons-nous cette redoutable expérience? Choisirai-je pour objet de ma

196 HARANGUKS DE L EXIL.

démonstration un génie naturellement mystique, enclin au merveilleux, dominé par l'instinct du surnaturel? Ma démonstration serait i nsuffisante ; j e refuse d'appuyer ma thèse sur une exception. Faut-il expérimenter sur l'ignorance? Elle reçoit toutes les empreintes, elle subit toutes les influences, elle se plie à toutes les servitudes. L'état de l'âme des ignorants ne prouve rien puisqu'ils ne sont maîtres ni de le créer, ni de le changer. Et cependant c'est à eux surtout que l'Eglise s'adresse, non pour les éclairer mais pour les conduire. Je pourrais lui demander compte de la tutelle qu'elle s'arroge sur la créature au nom de l'incréé dont elle se dit l'organe, l'envoyé et l'apôtre. Je pourrais lui demander ce qu'elle a fait des nations qu'elle a gouvernées et pétries, des intelligences qu'elle ensemence, des consciences qu'elle dirige et qu'elle inspire. Mais ces questions fondamentales, Rabelais, Marnix, Voltaire, Diderot, Michelet, Quinet, les ont posées dans toute leur force, dans toute leur hauteur, dans leur sévérité et dans leur lumière. Je ne recommencerai pas l'œuvre de ces maîtres de la philosophie, de la polémique et de l'histoire. Ma proposition est moins vaste : ils ont

étudié les hommes ; j'étudierai un homme : Biaise Pascal. — Ce choix m'est dicté par quatre motifs principaux : 1° Pascal est orthodoxe, et par conséquent son témoignage ne saurait être contesté par ceux que je combats; 2° Il est laïque, d'où il suit que nous pouvons le discuter sans manquer de respect à la hiérarchie; 3° Ce n'est pas un esprit purement contemplatif, un mystagogue dont l'état mental serait suspect; 4° Enfin, Pascal est un être aimant, passionné; il a connu et savouré les audaces de la pensée; il en a, longtemps sans pâlir, traversé les orages. Nous pourrons donc étudier en lui les transformations et les phases que subit et parcourt la raison lorsque, après s'être gouvernée soi-même, elle abdique et signe en gémissant son acte de déchéance.

Biaise Pascal est né le dix-neuf juin seize cent vingt-trois à Clermont, en Auvergne. Son enfance s'est écoulée dans ce pays rude, âpre, tourmenté; son âme, en ses profondeurs, en ses aspirations , en ses abîmes , nous offre une image fidèle, un profil net et vigoureux des vallées, des montagnes, des volcans éteints de la vieille contrée résistante qui a donné à la

LES HABASGUBS. T. II. 13

Gaule Arvern et à la France Michel de l'Hospital et Desaix.

Son père, Etienne Pascal, premier président à la Cour des aides, véritable Auvergnat par l'obstination au travail et par les vertus domestiques, se voua tout entier au soin de son éducation. Après quelques années passées au coin du feu, studieuses, il vendit sa charge en seize cent trente et un et vint s'établir à Paris. Là, grâce à ses relations parmi les savants et les illustres, « il introduisit dans leur société son « jeune élève déjà fort avancé dans la connais- « sance des langues anciennes (1). » Deux soeurs, Jacqueline et Gilberte, entouraient leur frère d'une égale amitié. Toutes deux admirablement belles. La première tout esprit et toute flamme comme son frère, prit le voile à vingt-quatre ans et mourut de chagrin à trentesix pour avoir signé le formulaire contre sa conscience. La seconde, d'une dévotion ardentemais moins austère, épousa M. Périer. C'est elle qui, dans ses mémoires, nous a tracé ce portrait de l'auteur des Provinciales : « Il a tou-

(1) Mémoires de M"' Périer.

- jours eu une netteté admirable pour discerner * le faux, et on peut dire que toujours et en •• toute chose, la vérité a été le seul objet de son « esprit. »

C'est là, sans doute, ce qu'entendait le grand Arnauld lorsqu'il disait à Pascal pour l'engager à écrire contre les jésuites : « Vous, jeune homme qui êtes curieux... »

« Quelle famille que celle des Pascal ! s'écrie » M. Cousin. Dès que Richelieu de son regard » d'aigle aperçut Etienne Pascal accompagné •• de son fils Biaise qui avait alors une quin-

- zaine d'annés, et de ses deux filles Gilberte

- et Jacqueline, il demeura frappé de la beauté •• de ces enfans, et au lieu de laisser le père les •• lui recommander, c'est lui qui les recom- •• manda à ses soins, en lui disant : J'en veux « faire quelque chose de grand. »

En effet, messieurs, la figure de Biaise Pascal avait de quoi frapper d'admiration un observateur tel que le cardinal. Je ne parle pas de la physionomie ascétique que lui prête M. Cousin, de ce jeune homme « pâle, aux yeux profonds. » C'est là, j'imagine, le portrait de l'auteur des Pensées. Je parle de l'enfant de l'Auvergne, du

paysan transplanté à Paris et qui touche à la puberté. Ses traits sont ceux d'un esprit vif, délié, fin, ironique; le front haut, l'œil fier et doux, le nez hardi, une bouche modelée et ciselée par le sculpteur invisible qui creuse la mélancolie sur celle de Molière et le sarcasme aux coins des lèvres de Beaumarchais; la peau transparente; je ne sais quoi de lent, de gracieux, de féminin dans le galbe du visage. C'est la tête d'un chercheur et d'un poète. Je crois en effet que le génie de Pascal a été à la fois mathématique et poétique, marqué du double sceau de l'exactitude et de la rêverie. Il cherche le vrai, le juste; interrogeant l'effet, avide de saisir la cause, il apporte dans l'étude du réel la fougue et l'impatience de la fantaisie : « Mon

- père était homme savant dans les mathéma-

- tiques, écrit madame Périer, et avait habi-

- tude par là avec tous les habiles gens en cette

- science, qui étaient souvent chez lui; mais « comme il "avait dessein d'instruire mon frère

- dans les langues, et qu'il savait que la mathé-

- matique est une science qui remplit et qui sa-

- tisfait beaucoup l'esprit, il ne voulut point que

- mon frère en eût aucune connaissance, de

« peur que cela ne le rendît négligent pour la « langue latine et les autres dans lesquelles il « voulait le perfectionner. Par cette raison, il « avait serré tous les livres qui en traitent, et « il s'abstenait d'en parler avec ses amis en sa « présence; mais cette précaution n'empêchait « pas que la curiosité de cet enfant fût excitée, ■ « de sorte qu'il priait souvent mon père de lui « apprendre la mathématique; mais il le lui « refusait, lui promettant cela comme une ré- « compense » (si vous' êtes sage, je vous apprendrai le carré de l'hypothénuse !...). « Il lui « promettait qu'aussitôt qu'il saurait le latin et « le grec, il la lui apprendrait. Mon frère, « voyant cette résistance lui demanda un jour « ce que c'était que cette science et de quoi on « y traitait; mon père lui dit en général que « c'était le mo}ren de faire des figures justes et « de trouver les proportions qu'elles avaient « entre elles, et en même temps lui défendit d'en « parler davantage, et d'y penser jamais. Mais « cet esprit qui ne pouvait demeurer dans ces « bornes, dès qu'il eut cette simple ouverture « que la mathématique donnait des moyens de « faire des figures infailliblement justes, il se

* mit lui-même à rêver sur cela à ses heures de •■ récréation ; et étant seul dans une salle où il -• avait accoutumé de se divertir, il prenait du -• charbon et faisait des figures sur des caret reaux, cherchant des moyens de faire, par » exemple, un cercle parfaitement rond, un « triangle dont les côtés et les angles fussent « égaux, et les autres choses semblables. Il « trouvait tout cela lui seul; ensuite il cherchait « les proportions des figures entre elles. Mais

- comme le soin de mon père avait été si grand « de lui cacher toutes ces choses, il n'en savait •• pas même les noms. Il fut contraint de se « faire lui-même des définitions ; il appelait un ^ cercle, un rond, une ligne, une barre et ainsi « des autres. Après ces définitions il se fit des « axiomes, et enfin il fit des démonstrations « parfaites ; et comme l'on va de l'un à l'autre

- dans ces choses, il poussa les recherches si

* avant qu'il en vint jusqu'à la trente-deuxième « proposition du premier livre d'Euclide... » *> Mon père lui demanda ce qui l'avait fait « penser à chercher cela ; il dit que c'était qu'il « avait trouvé telle autre chose; et sur cela,

- lui ayant fait la même question, il lui dit

« encore quelques démonstrations qu'il avait

- faites, et enfin en rétrogradant et s'expli- <t quant toujours par les noms de rond et de

- barre, il en vint à ses définitions et à ses « axiomes. — Mon père fut si épouvanté de la

- grandeur et de la puissance de ce génie que, « sans lui dire un mot, il le quitta et alla chez « M. le Pailleur qui était son ami intime et qui <- était aussi fort savant. Lorsqu'il y fut arrivé,

- il y demeura immobile comme un homme

- transporté; M. le Pailleur, voyant cela, et •• voyant même qu'il versait quelques larmes, » fut épouvanté, et le pria de ne pas lui celer

- plus longtems la cause de son déplaisir. Mon

- père lui répondit : « Je ne pleure pas d'afflic-

- tion, mais de joie... »

Chateaubriand a écrit, dans le Génie du christianisme : « Il y avait un homme qui à douze

- ans , avec des barres et des ronds avait créé

- les mathématiques ; qui à seize , avait fait le

- plus savant traité des coniques qu'on eût vu

- depuis l'antiquité ; qui à dix-neuf, réduisit en •• machine une science qui existe tout entière

- dans l'entendement; qui à vingt -trois, démon- -• tra les phénomènes de la pesanteur de l'air,

204 HARANGUES DE LEXIL.

« et détruisit uno des grandes erreurs de l'an- « cienne physique, qui à cet âge où les autres « hommes commencent à peine de naître, ayant « parcouru le cercle entier des sciences hu- « maines , s'aperçut de leur néant et tourna « toutes ses pensées vers la religion ; qui, depuis « ce moment jusqu'à sa mort, arrivée dans sa « trente-neuvième année, toujours infirme et « souffrant, fixa la langue qu'ont parlée Bossuet « et Racine, donna le modèle de la plus parfaite « plaisanterie, comme du raisonnement le plus « fort; enfin qui, dans le court intervalle de ses « maux, résolut, en se privant de tous les se- « cours, un des plus hauts problèmes de géomé- « trie, et jeta au hasard sur le papier des pen- « sées qui tiennent autant de Dieu que de « l'homme. Cet effrayant génie se nommait « Biaise Pascal. »

Eloge éloquent, enthousiaste, sincère, en plusieurs point mérité. Mais moi, messieurs, je me souviens des larmes versées par Etienne Pascal; j'ai devant les yeux ces yeux paternels. Ce n'est pas seulement la joie attendrie que j'en vois jaillir, c'est l'humide éclair du pressentiment. Je n'ai pas oublié cette parole échappée à Gil-

berte « mon père fut épouvanté, » Pleure sur la chute finale de ce robuste esprit ! Pleure, pleure ! la faiblesse viendra après la vaillance. Pleure, pleure ! les angoisses du doute succéderont aux certitudes de sa géométrie. Lame de ton fils, par lui-même frappée, mourra d'une consomption sans remède. Ce héros de la pensée, ce Cid de la science, se ravalera volontairement au niveau de la béte; ton enfant donnera au monde le navrant spectacle d'une intelligence suicidée. — La jeunesse de Pascal a été courte. Peut-on même appeler jeunesse ce temps rapide, usé et dévoré par l'étude? La science le préserva des erreurs, des chimères, des caprices familiers à ceux de son âge. Elle lui en fit oublier les plaisirs.

Physiquement d'ailleurs, Pascal n'a vécu qu'à moitié. A dix-huit ans sa santé s'altère par suite de travaux excessifs. « Depuis cet âge, disait-il « lui-môme, je n'ai pas passé un seul jour sans « souffrir. » Telle était cependant sa ténacité que : « ces incommodités n'étant pas toujours « dans une égale violence, dès qu'il avait un « peu de repos et de relâche , son esprit se por- « tait incontinent à chercher quelque chose de « nouveau. » (M,ne Périer).

t>06 HAUANGUES DE LEXIL.

Ainsi Rousseau et Voltaire et le grand historien Augustin Thierry domptaient, trompaient la fièvre corporelle par la fièvre de la pensée. Nobles combats, luttes opiniâtres, duels quotidiens qui eûtes pour témoins les Charmettes, Montmorency, Ermenonville, Ferney, les jardins de la rue de l'Ouest; je vous contemple avec un religieux respect, avec une pieuse tendresse, avec une filiale pitié : batailles saintes et mystérieuses, croisades du travail!

On dirait que, sentant venir une mort prochaine, Pascal a hâte de vivre. Qu'est-ce que la vie pour ces esprits? C'est la connaissance du vrai.

Ma fille ! ô seul bonheur que le ciel m'ait permis!

S'écrie Triboulet, dans le Roi s'amuse, chefd'œuvre de M. Victor Hugo.

D'autres ont des parents, des frères, des amis, Une femme, un mari, des vassaux, un cortège D'aïeux et d'alliés, plusieurs enfants, que sais-je? ■ Moi, je n'ai que toi seule ! — un autre est riche, — eh bien, Toi seule es mon trésor et toi seule es mon bien.

Ces pénétrantes paroles Pascal les adresse à

la science. D'abord homme du monde, il le quitte bientôt pour cette fiancée. A elle il se donne; avec elle il s'enferme; leur vie s'écoule en longues confidences, en secrets, tour à tour arrachés ou livrés. Plût au ciel qu'il fût resté fidèle! Tout à l'heure nous verrons éclater son divorce. — Qu'a- 1- il gagné à ces premières études que je suis tenté d'appeler ses premières amours? Que cherchait dans ses veilles cet enfant sublime? Il y a gagné, pour un temps, la rectitude qui est une des formes de la probité de l'esprit. La mathématique engendre chez lui la théorie et le culte du droit. (Il s'en est souvenu dans les Provinciales.) Il cherche, messieurs, les proportions de la justice en même temps que la pensée exacte et géométrique de la création. Depuis les obscures étoiles jusqu'à la brouette du marchand de sable, il épie les secrets de l'ordre universel.

L'éternel architecte, le grand géomètre, le Demiourgos, le Dieu servateur de Rabelais, le Dieu de la nature, des astres inconnus, du temps insondable, de l'espace immesuré, a-t-il été. en ce temps de labeur, de synthèse et d'analyse, le Dieu de Biaise Pascal? — Ce savant

inspiré, a-t-il pour quelques jours dépouillé les langes de l'éducation mystagogique? Je voudrais pouvoir l'affirmer; mais rien ne témoigne de l'affranchissement de ce grand homme ingénu. — Tout s'accorde, au contraire, à nous le montrer sous l'uniforme religieux du dixseptiéme siècle. — Corneille, Racine, Boileau, Molière, en effet ont été croyants. Sur la fin de sa vie, La Fontaine, a été dévot. C'est le caractère et le train du temps; le roi Louis XIV expiait, dans la pénitence , ses passions irrégulières ( quitte à recommencer sur nouveaux frais). Poterne traduisait les hymnes du bréviaire latin; Corneille l'Imitation; Boileau composait — à grandpeine, — VÉpitre sur l 'amour de Dieu; l'auteur des contes et des fables s'affublait d'un cilice. — Pourquoi pas ? son maître en gave science, Boccace devenu vieux, n'avait-il pas commenté la Comédie divine en pleine chaire de Santa-Maria dei fiore à Florence? — Je n'étonnerai personne en disant que le règne du grand roi a été marqué du double signe de la dévotion et de la galanterie. Molière et Tacite diraient : de l'hypocrisie et de la débauche.

Je n'ai garde d'insinuer par là que les grands

hommes des autres temps n'ont pas été religieux. Leur histoire me démentirait. Les petits hommes intolérants et secs, maîtres des requêtes et procureurs généraux de l'Eglise qui tour à tour les accepte et les désavoue; ministres plénipotentiaires in partibus, chargés d'ambassade céleste, voudraient en faire accroire sur ce point aux simples d'esprit. Sachant combien lame humaine, éprise d'idéal et d'immortel, a besoin de croyances, et que tous les peuples de la terre ont jeté un regard par delà le tombeau, ils s'acharnent à confiner dans le matérialisme le plus grossier, dans le sensualisme le plus énervant les génies qui honorant, aimant l'humanité, refusent de s'emprisonner dans les sectes. Captifs eux-mêmes, ils aspirent à mettre en cage ces aigles. Ne le pouvant, ils calomnient leur vaste essor, et prodiguent le nom de licence et de libertinage à leur instinct de liberté.

Messieurs, Leibnitz, Newton, Rousseau, Voltaire, — oui Voltaire! — ont été religieux. Ils ont cru, non à cette révélation partielle, surnaturelle, égoïste, patrimoine usurpé d'un petit peuple solitaire, gage manifeste, éclatant témoignage de l'injustice et de la partialité divines;

mais à la révélation générale, naturelle, universelle, permanente, à celle qui unit dans la même adoration, dans la même espérance, Confucius et Platon, Socrate et Morus, Démosthène et Mirabeau. Us en ont été les prophètes et les prêtres et les apôtres et les tribuns et les martyrs.

La pensée est un sacerdoce, l'éloquence est une église, la philosophie est un temple : templa serena!... — Au temps de Pascal nul n'osait en franchir le seuil. Descartes lui-même restait en dehors, prudent, circonspect, heurtant d'une main timide. Que de précautions pour rompre avec le moyen âge , pour sortir vivant de cette maison des morts! Comme il a soin de se dire, à chaque page, fils soumis de l'Église! Comme il retranche de sa thèse et bannit de sa discussion tout ce qui porterait ombrage à la mère commune des fidèles ! Pour ce précurseur , l'Eglise possède et conserve l'immutabilité du dogme. Je n'ose pas dire qu'elle avait aussi la force; je n'ai garde d'attribuer à son glaive le respect qu'elle inspire ; encore moins de laisser entrevoir la flamme des bûchers de Savonarole et de Giordano Bruno. Cachez-moi, je vous en

BLAISE PASCAL. — LES PENSÉES. 2il

conjure, le cadavre de Ramus et la langue sanglante de Vanini! — Je prends Descartes et Pascal tels que leur temps les a faits. Je crois à leur sincérité. Celle de Pascal est hors de doute ; il en est mort. — Mais à côté de cettegrande Église catholique il y avait la petite Eglise, en face de la morale austère de l'Évangile et de Port-Royal la facile morale de Marianna et de Sanchez. Je vous ai entretenus de cette guerre. Pascal nourri du vrai, abreuvé du juste, attaque le mensonge. Cet esprit régulier, cette conscience inflexible et fougueuse ne capitulent pas. Avec quelle superbe insolenee il se jette dans la mêlée! Vous n'avez pas oublié le défi de cet anachorète de Port-Royal qui parle comme un tribun :

Vous vous sentez frappés par uue main invisible; vous essayez en vain de m 'attaquer en la personne de ceux auxquels vous me croyez uni. Je ne vous crains ni pour moi ni pour aucun autre. Tout le crédit que vous pouvez avoir est inutile à mon égard. Je n'espère rien du monde, je n'en appréhende rien ; je n'en veux rien; je n'ai besoin, par la grâce de Dieu, ni du bien, ni de l'autorité de personne. Ainsi mes pères, j'échappe à toutes vos prises.

0 indépendance!... — Je ne dirai rien de

212 HARANGUES DE LEXIL.

plus de ce livre que Voltaire égalait aux meilleures comédies de Molière. Un mot, un seul : ce livre a été brûlé en Grève. « Ainsi le bûcher s'allume pour Pascal le plus éloquent, le plus profond apologiste de la foi catholique, comme il s'allumera pour Rousseau. La flamme des auto-da-fés brille aux deux pôles de l'intelligence humaine. » (Ch. Louandre.) — Et cependant les Provinciales ont survécu ; elles brillent comme une épée bien trempée ; elles sifflent comme des lanières. En effet, à côté de cette question éternelle de la liberté humaine, il y a dans les Provinciales la plus violente satire et la plus juste contre un ordre célèbre qui, depuis trois siècles, « reparaît à tous les horizons de l'histoire dans les luttes entre le droit divin et le droit des peuples ; » ordre qu'on persécute et qui règne ; que l'on proscrit et qui revient toujours; le plus politique de tous les ordres, par conséquent le plus puissant; membres dispersés dans tous les coins du monde, sans patrie, sans famille, sans liens d'aucune sorte sinon ceux d'un même dessein, d'une même ambition, d'une même tactique; disciplinés, muets, masqués; soldats dans l'armée de la ligue, rois dans le

Paraguay; conspirateurs en Portugal, en Angleterre ; martyrs en Asie ; mêlés à tous les événements mystérieux, nommés sinistrement à côté de Jean Chatel, de Ravaillac , de Jacques Clément ; ah ! que sa renommée est lourde, messieurs, et quelle assiette il lui faut pour ne pas succomber sous le poids des haines qu'il engendre, des soupçons qu'il justifie et des représailles qu'il provoque ! — Quand le Parlement le chassa en 1764, il procéda, comme les Provinciales, par une enquête sur ses doctrines. Pascal a eu la gloire posthume de dicter, en quelque manière, les considérants de l'arrêt qui bannit ces complaisants de la morale, ces faussaires de l'histoire.

Pascal, avant l'heure de l'abdication qui bientôt sonnera, écrit, suivant les principes même de la méthode de Descartes, un livre excellent sur l'Art de persuader; « Que s'agit-il de persuader « dans le chapitre de Pascal, dit avec raison - M. Nisard. La même chose qu'il s'agit de re- « chercher dans les règles de Descartes , la <-- vérité. Ce n'est pas un art indépendant de « l'objet qu'on recherche, comme l'ancienne rhé- » torique, laquelle appliquait l'art de persuader

Ll.- HARAftCUBS, T. U. I •

« au faux comme au vrai, et prescrivait seule- « ment de préférer le vrai. Ce n'est guère » moins l'art de rendre le faux impossible et de « garder l'esprit contre tous ses pièges, que •• l'art de faire voir clairement le vrai. Vart de « persuader la vérité, comme les règles pour la » chercher, supposent l'ardeur de la connaître, « d'où naît nécessairement l'ardeur de le com- ~ muniquer. L'ancienne rhétorique apprenait à « rendre le faux vraisemblable, la nouvelle mé- • thode apprend à l'apercevoir chez les autres, ~ et à le détruire en nous jusqu'au germe; c'est « l'art des honnêtes gens remplaçant l'art des « gens habiles : l'emploi de cette méthode est le « commencement de la vertu. »

Et si vous saviez, messieurs, quel esprit! quelle finesse ! quelle grâce ! quel laisser-aller charmant mêlé aux maximes de la logique la plus saine ! « L'éloquence continue ennuie » s'écrie Pascal, avec l'involontaire conviction d'unhomme qui sort du sermon. Ami rhéteur, descends un peu de ta chaire, ou de ta tribune, je te prie; viens çà, que je t'entende parler de ta voix ordinaire.

La même grâce, la même vigueur, la même

netteté brillent unies à la passion la plus chaleureuse et la plus pure dans un autre opuscule de Pascal sur les Passions de l'amour :

A mesure que l'on a plus d'esprit, les passions sont plus grandes, parce que les passions n'étant que des sentiments et des pensées qui appartiennent purement à l'esprit quoiqu'elles soient occasionnées par le corps, il est visible qu'elles ne sont plus que l'esprit même et qu'ainsi elles remplissent toute sa capacité. Je ne parle que des passions de feu, car pour les autres elles se mêlent souvent ensemble et causent une confusion très incommode; mais ce n'est jamais dans ceux qui ont de l'esprit. » — « Dans une grande âme, tout est grand. » — L'on demande s'il faut aimer? cela ne se doit pas demander, on le doit sentir. L'on ne délibère point là dessus, l'on y est porté et l'on a le plaisir de se tromper quand on consulte. « Nous naissons avec un caractère d'amour dans nos cœurs, qui se développe à mesure que l'esprit se perfectionne, et qui nous porte à aimer ce qui nous parait beau sans que l'on nous ait jamais dit ce que c'est. Qui doute après cela si nous sommes au monde pour autre chose que pour aimer ? En effet, on a beau se cacher, on aime toujours. «

Le même, si fin, si délicat, si passionné et si ingénieux dans la passion, a écrit un chapitre sur l'Esprit géométrique dans lequel la rectitude du bon sens s'allie à la rigueur des démonstrations. C'était Platon? C'est Euclide. A Socrate

succède Aristote; les théories du Banquet, spiritualisées, épurées, sont remplacées par les théorèmes.

Ainsi, messieurs, avec Pascal l'expérience sera décisive. C'est un homme, disais-je? Vous l'avez vu. Il est ardent, ami du vrai, épris du juste, amoureux du beau, éloquent, orageux. Sa raison est nette et hardie, son cœur est généreux et avide, son âme est vaste et naturellement s'élève. Il pense comme Bacon, il discute comme Ariste ou Clitandre ; il aime comme Alceste. Les Provinciales, le chapitre sur l'Art de persuader, le chapitre sur les Passions de l'amour, l'opuscule sur l'Esprit géométrique sont d'un esprit puissant qui se connaît, qui s'affirme, se gouverne et se modère.

Comment Pascal a-t-il changé? Je veux rechercher avec vous les causes de la chute de ce grand génie. Sa vie servira de témoin. Nous verrons l'homme descendre progressivement dans le doute, s'arracher à soi-même tous les sentiments humains, bannir l'audace, proscrire la raison, extirper la tendresse, s'ensevelir vivant dans l'oubli; enfin d'horreur pénétré, et d'effroi, se réfugier dans la Bête.

Quel est le livre où il a laissé les traces de sa métamorphose? Ce livre, le voici; il s'appelle les Pensées, Pascal l'entreprit au moment de sa conversion dont je vous entretiendrai tout à l'heure. Ce livre est donc l'expression fidèle d'une âme puissante catholicisée. Nous y pouvons surprendre, juger l'influence qui fait le sujet de cet entretien. — Je demande aux Pensées : Êtes-vous le livre de la lutte ou de la défaillance? La Bible de la vie ou l'Évangile de la mort? — Pascal y sonde l'humanité? Qu'as-tu trouvé au fond, grand ascète? La déchéance ou la gloire? Quel esprit respire en ces pages qui semblent être autant de débris de ta conscience, autant de lambeaux de ton cœur? Qu'allons-nous lire enfin? Servitude ou liberté? — Ouvrons ce livre. Le grand problème se dresse sur le seuil :

Rien n'est si important à l'homme que son état ; rien ne lui est si redoutable que l'éternité. Et ainsi, qu'il se trouve de* hommes indifférents à la perte de leur être, et au péril d'une éternité de misères, cela n'est point naturel

Être ou ne pas être, voilà la question dit Hamlet : To be or not to be, that is the question. Et

qui sait quels rêves nous ferons dans la mort?. .. C'est la question posée par le catholicisme, c'est l'angoisse que les anciens n'ont pas connue; les affres dont ne frissonnèrent ni Homère, ni Eschyle, ni Sophocle, ni Cicéron, ni Virgile. Sérénité des vieux âges quetes-vous devenue? tranquille certitude de la probité et de la vertu où êtes-vous?... Dès les premiers chapitres, Pascal nous fait clairement entrevoir le plan qu'il s'est tracé et le but qu'il se propose. Je crois qu'il a désiré ardemment se mettre en paix sur les formidables problèmes de la destinée humaine, l'immortalité et l'éternité. Non content d'arranger sa vie conformément aux règles de la doctrine chrétienne et de la morale orthodoxe, il a, comme nous le verrons, jeté un long regard dans l'abstrait, l'infini, l'incréé, L'inaccessible.

« La nouvelle œuvre religieuse conçue par

* ce grand homme avait surtout pour but de « faire passer la foi qui l'animait dans le cœur « des incrédules et des sceptiques ; il ne s'adres-

* sait pas aux chrétiens qu'il aurait plutôt trou- « blés qu'édifiés. Il ne faut pas oublier que

* Pascal avait rencontré dans le monde quel-

-- ques-uns de ces athées alors si nombreux dont « parle le père Mersenne ; il avait conversé « chez les Miton, les Desbarreaux, qui se tar- « guaient de leur incrédulité. Combien il en « avait souffert, on le voit par cette plainte iro- « nique : « Prétendent-ils nous avoir bien ré- • jouis de nous dire qu'ils tiennent que notre ft âme n'est qu'un peu de vent et de fumée, et « encore de nous le dire d'un ton de voix fier et « content? Est-ce donc une chose à dire gaî- « ment? Et n'est-ce pas une chose à dire triste- « ment au contraire, comme la chose du monde « la plus triste? » Dans ces entretiens qui le « blessaient si profondément, il avait remarqué « qu'il n'avait point de prise par le raisonnement '-■ contre les esprits frivoles et superbes, contre « les cœurs endurcis ou nonchalants. « Je ne « me sens pas, disait-il, assez fort pour trouver - dans la nature de quoi convaincre les athées <■• endurcis. »

« Pascal veut avant tout émouvoir ceux qu'il « combat et qu'il prétend réduire. « (Géruzez.)

Quelle idée s'est-il faite de l'homme? Grande et humble à la fois, comme il est arrivé à la plupart de ceux qui ont considéré de près ce fer-

mier de la terre qui porte en lui un monde plus vaste, plus varié, plus auguste, plus impénétrable et plus changeant que les univers.

L'homme n'est qu'un roseau, le plus faible de la nature; mais c'est un roseau pensant. Il ne faut pas que l'univers s'arme pour l'écraser. Une vapeur, une goutte d'eau suffit pour le tuer. Mais quand l'univers l'écraserait, l'homme serait encore plus noble que ce qui le tue, parce qu'il sait qu'il meurt; et l'avantage que l'univers a sur lui, l'univers n'en sait rien. Toute notre dignité consiste donc en la pensée. C'est de là qu'il nous faut relever, non de l'espace, et de la durée que nous ne saurions remplir. Travaillons donc à bien penser ; voilà le principe de la morale.

L'homme est si grand que sa grandeur paraît même en ce qu'il se connaît misérable. Un arbre ne se connaît pas misérable : il est vrai que c'est être misérable que de se connaître misérable ; mais aussi c'est être grand que de connaître qu'on est misérable. Ainsi toutes ses misères prouvent sa grandeur; ce sont misères de grand seigneur, misères d'un roi dépossédé. — Nous avons une si grande idée de l'âme de l'homme que nous ne pouvons souffrir d'en être méprisés, et de n'être pas dans l'estime d'une âme; et toute la félicité des hommes consiste dans cette estime. Si d'un côté cette fausse gloire que les hommes cherchent est une grande marque de leur misère et de leur bassesse, c'en est une aussi de leur excellence; car quelque possession qu'il ait sur la terre, de quelque santé et commodité essentielle qu'il jouisse, il n'est pas satisfait s'il n'est pas dans l'estime des hommes. — Je blâme également et

ceux qui prennent le parti de louer l'homme, et ceux qui le prennent de le blâmer, et ceux qui se prennent de le divertir; et je ne puis approuver que ceux qui cherchent en gémissant.

C'est là le côté philosophique de Pascal ; philosophie pénétrée de mélancolie. Lorsqu'il parle dans la liberté et dans l'intégrité de son entendement nul n'est plus vrai, plus persuasif. Par là il plaisait à Vauvenargues : « Pascal, écrivait

* ce jeune moraliste, n'a surpassé Montaigne ni « en naïveté, ni en imagination. Il l'a surpassé « en profondeur, en finesse, en sublimité, en « véhémence ; il a porté à sa perfection l'élo- « quence d'art que Montaigne ignorait entière- « ment, et n'a point été égalé dans cette vigueur

* de génie par laquelle on rapproche les objets « et on résume un discours ; mais la chaleur et « la vivacité de son esprit pouvaient lui donner « des erreurs dont le génie ferme et modéré de « Montaigne n'était pas aussi susceptible. »

Par là encore et par son style inimitable il charmait M. de Fontanes.

« Cet homme extraordinaire, disait Fontanes, « qui remplit une vie si courte de tant de prodi- « ges, sans parler de sa gloire dans les sciences,

- sans répéter l'éloge de ce chef-d'œuvre des <■■ Provinciales, pour qui la frivolité du sujet n'a

- point affaibli l'admiration, n'a-t-il pas marqué -• toute sa force dans les pages détachées de -• l'ouvrage qu'il préparait, et dont Pope a su

- recueillir les grands traits épars? Où se re- -• trouve, où se retrouvera jamais le secret de ce

- style qui, rapide comme la pensée, nous la

- montre si naturelle et si vivante, qu'il semble « former avec elle un tout indestructible et né- -- cessaire? L'expression de Pascal est à la fois

- audacieuse et simple, pleine et précise, sublime

- et naïve, r, « Ne semble-t-il pas choisir à des- ■ sein les termes les plus familiers, bien sûr de

- les élever jusqu'à lui, et de leur imprimer toute la majesté de son génie? » — « Mon frère, dit

• madame Périer, s'exprimait naturellement,

• d'une façon naïve et forte. »

Mais le doute dresse ses pièges à ce grand esprit, l'assaille, le tourmente et enfin le terrasse. Il a commencé à douter du jour où il a cherché le vrai en dehors et au dessus de la raison. A partir de ce moment fatal, tout change et se transmue suivant l'expression de Montaigne, son aïeul en scepticisme. — Mais le scep-

ticisme de Montaigne est nonchalant; celui de Pascal est poignant. Le premier joue avec le doute ; le second, irrité, blessé, pleure et crie sous les coups de cet ennemi invisible. Montaigne est fils d'Horace; Pascal est fils de Job. — L'homme , à ses yeux usés par des larmes sèches, l'homme n'est plus doué de grandeur; ce n'est plus même ce mélange de grandeur et de misère dont il cherchait la destinée. C'en est fait! La misère triomphe; la pauvreté morale l'envahit, le dénuement intellectuel le glace. L'âme de Pascal, ouverte, est pareille à un sépulcre où tremblent et vacillent, près de s'éteindre, deux lampes funéraires : la raison et la foi. Elle se déchire comme on dit que le voile du temple s'est déchiré après le crucifiement du Golgotha. C'est qu'en effet, quelqu'un est mort en lui : L'homme ! Il ne reste que le mystique en proie au duel mystérieux des forces libres et de la force orthodoxe. Duel de Jacob avec l'ange : « Enlève-moi « où je t'enlève! » — Qui l'emportera?... C'est au spectacle de ce combat moral que je vous convie. Nous entrons, j'ose le dire, dans un cercle inconnu à Dante Alighieri; nous entreprenons une œuvre aussi périlleuse que celle du

grand Vésale : Il disséquait les cadavres arrachés aux gibets; nous allons faire l'autopsie d'une âme suppliciée.

Depuis que Pascal est entré dans la doctrine de la mort, il a répété sans cesse la parole de Job : L'homme né de la femme est rempli de misères. Homo natus muliere, multis repletur miseras. Et il redira aussi le verset funèbre : * Je crie au sépulcre : tu es mon père, et aux vers du cercueil : vous êtes ma mère et mes sœurs. » Il chantera tristement l'épopée des misères :

Misère de l'entendement :

Ne cherchons point d'assurance et de fermeté. Notre raison est toujours déçue par l'inconstance des apparences; rien ne peut fixer le fini entre les deux infinis qui l'enferment et le fuient . — Voilà notre état véritable. C'est ce qui nous rend incapables de savoir certainement et d'ignorer absolument. Nous voguons sur un milieu vaste, toujours incertains et flottans, pousses d'un bout vers l'autre. Quelque terme où nous pensions nous attacher et nous affermir, il branle et nous quitte ; et si nous le suivons, il échappe à nos prises, nous glisse et fuit d'une fuite éternelle. Eien ne s'arrête pour nous. C'est l'état qui nous est naturel, et toutefois le plus contraire à notre inclination; nous brûlons du désir de trouver une assiette ferme et une dernière base constante, pour y édifier une tour qui s'élève

à l'infini ; mais tout notre fondement craque, et la terre s'ouvre jusqu'aux abîmes.

Jamais Bossuet ne parla en termes plus amers de la vanité des choses. Chrysostôme n'eut pas cet accent biblique et déchirant lorsque, devant le peuple de Constantinople, il sauvait le favori d'un empereur et l'accablait à la fois, le dérobant sous la majesté épiscopale. C'est le cri d'un vieillard qui sent que le temps lui échappe et parmi ses espérances et ses souvenirs naufragés ne trouve pas même un débris qui surnage. C'est l'angoisse d'une intelligence en ruines. Ironie sinistre, elle s'attaque aux hommes après avoir ébranlé les assises de l'esprit :

Qu'on s'imagine un nombre d'hommes dans les chaînes, et tou3 condamnés à mort, dont les uns étant chaque jour égorgés à la vue des autres, ceux qui restent voient leur propre condition dans celle de leurs semblables, et, se regardant les uns les autres avec douleur et sans espérance attendent leur toux ; c'est l'image de la condition des hommes.

Lasciate ogni speranza, voi che intrate, c'est l'inscription dantesque gravée sur la porte par laquelle on entre dans la région de ceux qui

ont perdu le bien de la pensée, il ben del intelletto.

Tous les hommes se haïssent naturellement l'un l'autre. 31 n'y a que feinte, fausse image de la charité; car au fond ce n'est que haine.

Tout à l'heure, en un langage divin, il parlait des hautes amitiés et des amours sublimes !

Ces peintures des vices , ces eaux-fortes où il étale la pourriture humaine sont rares dans Pascal. Elles indignaient Voltaire : « Il me pa- « raît qu'en général l'esprit dans lequel M. Pas- ••- cal écrivit ses Pensées, était de montrer l'homme

- sous un jour odieux; il s'acharne à nous pein- •• dre tous méchants et malheureux ; il écrit

- contre la nature humaine à peu près comme il « écrivait contre les jésuites. Il impute à l'es- <■- sence de notre nature ce qui n'appartient qu'à •• certains hommes ; il dit éloquemment des in- « jures au genre humain. J'ose prendre le parti « de l'humanité contre ce misanthrope sublime.»

Misanthrope, il le fut en effet, mais encore plus affamé de vérité. Il a la curiosité inassouvie de lamé; le doute l'épouvante; il y revient

avec terreur, mais il y revient comme à la source; le doute le fascine et l'attire, il en est infatué et possédé :

En voyant l'aveuglement et la misère de l'homme, en regardant tout l'uni vers muet, et l'homme sans lumière, abandonna à lui-même et comme égaré dans ce recoin de l'univers, sau savoir qui l'y a mis, ce qu'il y est venu faire, ce qu'il deviendra en mourant, incapable de toute connaissance, j'entre en effro; comme un homme qu'on aurait porté endormi dans une ile déserte et effroyable, et qui s'éveillerait sans connaître où il est, et sans moyen d'en sortir. Et sur cela j'admire comment on n'entr. point en désespoir d'un si misérable état. Je vois d'autres personnes auprès de moi, d'une semblable nature; je leur demande s'ils sont mieux instruits que moi; ils me disent que non, et sur cela, ces misérables égarés ayant regardé autour d'eux et ayant vu quelques objets plaisans, s'y sont donnés et s'y sont attachés.

Considérant combien il y a d'apparence, qu'il y a autre chose que ce que je vois, j'ai recherché si ce Dieu dont tout le monde parle n'aurait pas laissé quelques marques de lui. Je regarde de toutes parts, et ne vois partout qu'obscurité. La nature ne m'offre rien qui ne soit matière de doute et d'inquiétude. — L'homme n'est qu'un sujet plein d'erreur naturelle et ineffaçable sans la grâce. Rien ne lui montre la vérité, tout l'abuse. Ces deux principes de vérités, la raison et les sens, outre qu'ils manquent chacun de sincérité, s'abusent réciproquement i'un l'autre. Les sens abusent la raison par de fausses apparences ■.

et cette même piperie qu'ils apportent à la raison, ils la reçoivent d'elle à leur tour; elle s'en revanche. Les passions de l'àme troublent les sens, et leur font des impressions fausses. Ils mentent et se trompent à l'envi.

Qu'il me serait facile de vous faire mesurer la distance entre Descartes et Pascal ! Le premier s'appuie sur le doute pour s'élever par degrés à la certitude. Douter, pour lui, qu'est-ce autre chose que créer une nouvelle méthode d'investigation? Pascal commence par la foi, il adore et il se tait, il marche appuyé sur la grâce, et tout à coup tombe dans les abîmes de la négation. L'esprit ébranlé, l'homme méconnu, outragé, la destinée condamnée, il s'attaque à la justice :

Sur quoi fondera-t-il (l'homme) l'économie du monde qu'il veut gouverner? Sera-ce sur le caprice de chaque particulier ? Quelle confusion! Sera-ce sur la justice? Il l'ignore.

Douter de la justice ! Infortuné Pascal ! 6 pauvre âme solitaire et pensive, pauvre grand cœur blessé, où donc vous reposerez-vous si la justice vous fuit et s'écroule? Quel sera ton refuge, malheureuse victime de toi-même, si tu refuses de frapper à la porte de la justice, ce

lieu d'asile de tous les vaincus ? Ici Pascal disciple inconscient de Montaigne, fonde le juste sur la coutume. Si la coutume change, ne voyezvous pas que le juste disparaît? L'auteur des Pensées ne croit pas à la justice humaine; mais oserait-il nier la justice divine, et ne donnerait-il pas celle-ci pour source et pour sanction à la première? Le juste découle du révélé : Doctrine pleine de périls, abri des ambitions et des convoitises sacerdotales. En effet, messieurs, quel est l'organe de la révélation? Le prêtre. Qui dira le droit? Le prêtre. Il ouvre et ferme l'autre monde; il gouverne celui-ci et il le juge. Pascal et ceux de son école constituent la cité théocratique. Oui, si la justice n'est pas immanente à la conscience humaine, s'il lui faut une sanction hors de l'humanité, si la grâce la distribue à son gré, si la révélation l'enseigne, c'en est fait de l'indépendance du pouvoir civil; le monde moderne retourne au moyen âge, et l'idéal de Grégoire VII s'installe pour jamais au sein des peuples asservis.

Pascal, haletant sous le scepticisme, poursuit sa route et nous entraîne. Je me trompe : il nous avertit; je ne me refuse pas d'ailleurs à suivre

en ses rêves, en son abaissement et en sa misère ce mystique éperdu, et je m'arrête devant ces énervantes paroles :

Quelle chimère est-ce donc que l'homme? Quelle nouveauté, quel monstre, quel chaos? Quel sujet de contradiction, quel prodige ! juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, cloaque d'incertitude et d'erreur, gloire et rebut de l'univers. Qui démêlera cet embrouillement? La nature confond les pyrrhoniens, et la raison confond les dogmatiques. Que deviendrez-vous donc, ô homme ! qui cherchez quelle est votre véritable condition par votre raison naturelle? Vous ne pouvez fuir une de ces sectes, ni subsister dans aucune. Connaissez donc, superbe, quel paradoxe vous êtes à vous-même. Humiliez-vous, raison impuissante; taisez-vous nature imbécile; apprenez que l'homme passe infiniment l'homme, et entendez de votre maître votre condition véritable que vous ignorez. Écoutez Dieu!

Je me courbe, je m'humilie, me voici dans la poudre de l'adoration . . . Alors Pascal :

Il n'y a de certitude que dans la religion, et la religion même n'est pas certaine.

Ainsi, messieurs, la misère humaine est absolue, irrémédiable. Tout branle et nous quitte; la religion elle-même trompe l'ingénuité et ne suffit pas à calmer la curiosité du plus pieux et du

plus sincère de ses fils. — Pascal prend l'homme dans sa main à la fois audacieuse et timide, il l'emporte d'un vol au sommet de la gloire spirituelle et de la grandeur morale ; il écoute avec complaisance, avec émotion, avec respect les soupirs de ce roseau pensant; il le baigne dans les eaux inviolées de l'idéal ; puis , avec un suprême dédain pour cette créature dénuée, il la prosterne, il la courbe, il la jette dans le puits vertigineux de sa bassesse, de sa pauvreté, de son incurable infirmité. Il ne la ravit si haut dans l'infini que pour la précipiter plus bas dans le néant.

Et maintenant, messieurs, voulez-vous savoir comment s'est éteinte cette intelligence ? Gilbert e Pascal nous l'apprend ; elle transmet à la postérité le secret lamentable de cette décadence. — Il s'est rencontré un jour dans la vie de Pascal où il a renoncé à ses études mathématiques, déserté la science; où il a dit : «Toute philosophie « ne vaut pas deux heures de peine, » où il a quitté le monde, ses amis, sa famille pour s'ensevelir vivant. Comme Descartes? Afin de ressusciter aux yeux de l'Europe et du monde, le Discours sur la méthode à la main, le signe gîo-

rieux de la philosophie moderne sur le front? — Non ; hélas ! ô misère ! mais pour pénétrer les immobiles mystères de la foi, pour s'asseoir à jamais sur la dalle funéraire de l'orthodoxie. —

« A vingt-quatre ans, nous dit sa sœur, il re- « nonce, touché par la grâce, à toutes les autres « connaissances pour s'appliquer uniquement « à l'unique chose que Jésus-Christ appelle né- « cessaire. » Il se retira du monde, il abdiqua sa gloire, conseillé et guidé par sa sœur Jacqueline, religieuse :

« Elle était alors religieuse et elle menait une « vie si sainte, qu'elle édifiait toute la maison : a Etant en cet état, elle eut de la peine à voir « que celui à qui elle était, après Dieu, redevable « des grâces dont elle jouissait, ne fût pas dans « la possession de ces grâces, et, comme mon ■• frère la voyait souvent, elle lui en parlait -- souvent aussi ; et enfin elle le fit avec tant de « force et de douceur qu'elle lui persuada ce « qu'il lui avait persuadé le premier, de quitter « absolument le monde ; en sorte qu'il se résolut « de quitter tout à fait les conversations du « monde, et de retrancher toutes les inutilités « de la vie, au péril même de sa santé, parce qu'il

« crut que le salut était préférable à toutes « choses. »

Pas un mot de regret chez Gilberte ! Pas un souvenir donné à la science abandonnée! Rien, rien que l'amour du néant ; rien que l'aspiration à la mort morale. Ah! qu'une larme ici tombe des yeux des femmes ! larme de repentir et de promesse. Qu'elles sachent que ce Pascal qui les a tant aimées, qui sur elles écrivait les plus nobles pensées qui soient jamais sorties d'un cœur où brille leur douce image; qu'elles apprennent que par la main des femmes il a été poussé, précipité dans les régions de la servitude, et qu'il n'en est pas revenu. Qu'elles jugent par là, et qu'elles mesurent enfin leur influence! qu'elles pèsent leur responsabilité et qu'elles se demandent ce qu'elles feraient d'un Pascal si leur mère en mettait un au monde! D'elles pourrait nous venir la force. Pourquoi faut-il que ce soit la faiblesse? Ah ! je vous en conjure, le monde a encore besoin de dévouement, de sacrifice et d'héroïsme ; encouragez les hommes dans l'accomplissement des grandes tâches; créez, créez des héros! soyez les mères et les sœurs incorruptibles du Devoir!

234 HARANGUES DE LEXiL.

Je suis, messieurs, tellement persuadé que les sœurs de Pascal sont , pour ainsi parler, les marraines de sa conversion, de son abdication, que j'ai quelque peine à raconter devant vous L'accident auquel ses biographes la rapportent. Au mois d'octobre seize cent cinquante-quatre ses chevaux s'emportèrent au pont de Neuilly ; sa voiture faillit être renversée dans la Seine. « Le grand homme, écrit M. Tissot, crut que « c'était un avertissement de Dieu , sa dévotion « s'en accrut. » Depuis ce jour, il fut pris d'hallucinations. « Ce grand esprit, disait Boi- « leau, croyait toujours voir un abîme à son côté « gauche et y faisait mettre une chaise pour se « rassurer. » Je sais la signification de cet abîme. C'est le gouffre où tombe sa raison en proie au délire du surnaturel, à la fièvre du miraculeux. Pascal est conquis à jamais, à jamais asservi. Son ascétisme poussé aux dernières limites rappelle les temps de l'église primitive, les macérations des Jérôme et des Augustin. Charitable, par là seulement, il tient encore à l'Humanité.

« Cet amour qu'il avait pour la pauvreté le « portait à aimer les pauvres avec tant de ten-

« dresse, qu'il n'a jamais pu refuser l'aumône,

* quoiqu'il n'en fît que de son nécessaire, ayant « peu de bien, et étant obligé de faire une

* dépense qui excédait son revenu, à cause de

* ses infirmités. »

Hormis cet amour pour les pauvres qui avait sa racine dans l'amour même de la pauvreté, Pascal, à la fin de sa vie, s'applique à détruire en lui l'homme charnel: — Sentimens, affections, amitiés, même l'amitié fraternelle, il les arrache de son cœur dévoré d'extase :

« Il avait une extrême tendresse pour nous, « mais cette affection n'allait pas jusqu'à l'atta- » chement. Il en donna une preuve bien sensible •• à la mort de ma sœur qui précéda la sienne » de dix mois. Lorsqu'il reçut cette nouvelle il « ne dit rien sinon : « Dieu nous fasse la grâce « d'aussi bien mourir! » Et il s'est toujours tenu « dans une soumission admirable aux ordres » de la Providence de Dieu, sans faire jamais •• réflexion que sur les grandes grâces que Dieu •• avait faites à ma sœur pendant sa vie, et des « circonstances du temps de sa mort; ce qui -• lui faisait dire sans cesse : « Bienheureux « ceux qui meurent, pourvu qu'ils meurent au

« Seigneur !»...« C'est ainsi qu'il faisait voir « qu'il n'avait nulle attache pour ceux qu'il « aimait. » (Vie de Pascal, par madame Périer.) . Lui-même avait écrit sur un petit papier ces paroles d'où s'exhale l'haleine de la mort.

Il est injuste qu'on s'attache à moi, quoiqu'on le fasse avec plaisir et volontairement; je tromperais ceux en qui j'en ferais naître le désir, car je ne suis la fin de personne, et n'ai pas de quoi les satisfaire. Ne suis-je pas prêt à mourir?

Il mourut le 19 août 1662 , à l'âge de trenteneuf ans , sans achever le grand ouvrage des Pensées qui devait être l'apologie du christianisme. Les fragments qui nous restent ne sont qu'une ébauche; mais cette ébauche est puissante et triste comme les fresques d'Orcagna au . Campo-Santo de Pise; comme elles bizarre, heurtée, inégale, gigantesque. C'est une mêlée, un orage, un ouragan : les idées se lèvent, tourbillonnent et tombent comme les feuilles en novembre. Il me semble voir, assise au milieu de ces pensées flétries , la Melancholia d'Albert Durer.

« Comme l'on savait le dessein qu'avait Pas- * cal de travailler sur la religion, écrivent les

BLAISE PASCAL. — LES PENSÉES. 2r>7

« éditeurs de ledition princeps de 1669, l'on « eut un très grand soin, après sa mort, de « recueillir tous les écrits qu'il avait faits sur « cette matière. On les trouva tous ensemble « enfilés en diverses liasses, mais sans aucun « ordre , sans aucune suite , parce que ce « n'étaient que les premières expressions de ses « pensées qu'il écrivait sur de petits morceaux « de papier à mesure qu'elles lui venaient dans « l'esprit... »

Telles quelles, malgré l'ordre arbitraire que leur ont infligé les éditeurs successifs, elles nous permettent déjuger, de mesurer dans sa hauteur et sa largeur, suivant l'expression de Bossuet, cet étrange, cet effrayant génie.

L'idée fondamentale de Pascal, c'est le néant de l'homme. Bossuet l'enseignera avec une majesté tranquille ; Pascal le confesse avec épouvante, car il n'est pas assoupli, comme 1 evêque, par la discipline ecclésiastique. Bossuet affirme, rassuré; Pascal cherche, effaré; l'un songe à peine à fortifier sa foi de quelque preuve philosophique; l'autre en proie au doute, entreprend vainement de se convaincre, par la raison, de la vérité du dogme; le premier, avec une

i>38 HAKANGUES DE L EXIL.

humilité superbe, immole son entendement à l'autorité de la tradition; le second non moins humble , mais plus fervent , s'indigne contre ceux qui se sont mis en paix par le seul secours de cette raison qui fait son supplice : « Je ne puis « pardonner à Descartes , dit-il ; il aurait bien

- voulu, dans toute sa philosophie, pouvoir se « passer de Dieu ; mais il n'a pu s'empêcher de « lui faire donner une chiquenaude pour mettre

- le monde en mouvement ; après cela il n'a plus « rien à faire de Dieu. r> — Spectacle bien digne d'être considéré! sombre et fatal problème dans lequel s'agite, en tournant, cette âme puissante et misérable ! Pascal proclame l'éternelle minorité du monde et refuse, en même temps, d'accepter pour tutrice la religion ou la philosophie. .Cependant, messieurs, ce monde va périr, disparaître : « Allons ! s'écrie Pascal , sauvons « l'humanité ! » En réalité, il l'achève.

L'homme, s'il faut en croire ce livre douloureux, est incertain de soi-même, de l'univers, de la destinée, de Dieu, de la conscience ; irrésolu, flottant, éperdu, c'est une barque secouée sur l'océan des contradictions. Où abordera-t-elle ? où planter l'ancre de la certitude? Pascal re-

doute et fuit les plages de la philosophie et de la raison , sables mouvants , rescifs , écueils cachés sous les eaux ; il convie 1 ame humaine à contempler l'orage et la pénètre par avance de l'horreur du naufrage inévitable; d'une main crispée par la douleur, mais obstinée, il la pousse au port de la foi et de la grâce. Admirez enfin la vanité des esprits qui, en abdiquant, croient tout sauver et se perdent en effet : ce port lui-même est incertain : les vents poursuivent, de nouveau ballottent la barque; ses voiles se déchirent, ses agrès crient, son mât est fracassé ; brisée, trouée, elle échoue dans la boue et dans la fange. — Ah! rendez-nous les vastes mers, sous les cieux éclatants ou sombres! — Voici la page où Pascal a consigné t'avortement de ses rêves ; voici l'extrait mortuaire, le procès-verbal du suicide :

Vous voulez aller à la foi et vous n'en savez pas le chemin ; vous voulez vous guérir de l'infidélité et vous en demandez les remèdes ; apprenez de ceux qui ont été liés comme vous, et qui parient maintenant tout leur bien; ce sont gens qui savent ce chemin que vous voudriez suivre, et guéris d'un mal dont vous voulez guérir. Suivez la manière par où ils ont commencé ; c'est en faisant tout comme s'ils croyaient, en prenant de l'eau bénite,

en faisant dire des messes, etc. Naturellement même cela vous fera croire, et vous abêtira. — Mais c'est ce que je crains. — Et pourquoi, qu'avez-vous à perdre?

Je le disais en commençant : d'horreur pénétré et d'effroi, il se réfugie dans la Bête. 0 abîme, abîme ! ô écroulement ! ô commentaire de la parole de saint Paul : Sapientia enim hujus mundi, stultitia est apud deum : car la sagesse de ce monde est folie auprès de Dieu. O maxime des ténèbres, exécrable théorie de l'ignorance! — Cogito, ergô sum! Je pense, donc je suis, s'écriait Descartes, dans un sublime accès de dignité. Ne pas penser ! voilà où aboutit la philosophie mystique de Pascal, en cela apôtre et victime de la révélation, prisonnier de l'autorité, enseveli dans le moyen âge. Jugez par là, messieurs, combien il est malaisé de soulever la pierre de ce sépulcre. Vos corps sont affranchis, je le vois bien; votre constitution et vos lois sont libres; votre parole est libre ; vous repousseriez toute servitude politique ; vous briseriez le joug de l'étranger ; vos pères vous ont appris comment on meurt pour la cité ; votre histoire, votre glorieuse histoire résonne du bruit de leurs ré-

voltes ; mais qui me répondra de l'affranchissement de vos âmes?...

C'est ici que nous apercevons clairement le chemin parcouru, et qu'il nous est donné d'entrevoir le but auquel nous pousse ce martyr du mysticisme. Voilà l'humanité par terre. Que dis-je? elle est sous le gazon. Pascal a prononcé la parole des funérailles : « Le dernier acte est « sanglant, quelle que belle que soit la comédie « en tout le reste. On jette enfin de la terre * sur la tête, et en voilà pour jamais! » — De qui a-t-il dit cela? de l'homme? Mais nous savons bien qu'il meurt. Depuis le commencement tout témoigne de sa fragilité ; il passe, et il n'est plus. Pascal a prononcé l'anathème sur la raison. Sur elle, sur cette grande morte il jette un peu de terre et en voilà pour jamais!

Cependant elle était forte cette âme pascalienne. Il était robuste ce génie mûri dans le silence de Port-Royal. Parfois, en ses Pensées, je vois une lueur qui annonce Rousseau, une clarté subite, étincelante, sortie des profondeurs d'une âme altérée de justice. On dirait l'aube lointaine de la révolution :

2i2 HARANGUES DE L EXIL.

L'empire fondé sur l'opinion et l'imagination règne quelque temps, et cet empire est doux et volontaire. Celui de la force règne toujours. Ainsi l'opinion est comme la reine du monde mais la force en est le tvran. — Ce chien est à moi, disaient ces pauvres enfants; c'est là ma place au soleil. Voilà le commencement et l'image de l'usurpation sur la terre. — Pourquoi me tuez-vous? Eh quoi! ne demeurez-vous pas de l'autre côté de l'eau ? Mon ami, si vous demeuriez de ce côté, cela serait injuste de vous tuer de la sorte, je serais un assassin; mais puisque vous demeurez de l'autre côté, je suis un brave.

La coutume de voir des rois accompagnés de gardes, de tambours, d'officiers et de toutes les choses qui plient la machine vers le respect et la terreur, fait que leur visage, quand il est quelquefois seul et sans les accompagnements, imprime dans leurs sujets le respect et la terreur, parce qu'on ne sépare pas dans la pensée leur personne d'avec leur suite, qu'on y voit d'ordinaire jointe. Le monde qui ne sait pas que cet effet a son origine dans cette coutume, croit qu'il vient d'une force naturelle; et de là ces mots : Le caractère de la divinité est empreint sur son visage, etc. — On ne choisit pas pour gouverner un vaisseau celui des voyageurs qui est de meilleure maison . — La puissance des rois est fondée sur la raison et sur la folie du peuple, et bien plus sur sa folie.

Doctrine de la transcendance qu'avez-vous fait de ce vaillant?...

Messieurs, Pascal a voulu sonder à l'insondable. Ne pouvant trouver le fond du vrai, il

s'est réfugié dans le surnaturel et l'a divinisé. Mais sa divinité le trompe et l'épouvante : à ses yeux éblouis, pour son âme éperdue, la création est un piège , les passions sont un piège , l'humanité est un piège; il trébuche à chaque pas dans les embûches de Dieu. Il s'effare à l'aspect de ces mondes que parcourait et mesurait sa jeunesse; il tremble en face de cette immensité au sein de laquelle il montait jadis, porté par les ailes de la science, il se trouble en écoutant le concert silencieux des sphères : « Le silence étemel de ces espaces infinis m'effraie! »

Ainsi le mysticisme engendre le doute, l'indifférence et la peur. Il ne sait rien, il n'aime rien, il s'agenouille et il frissonne.

La philosophie, au contraire, cherche, creuse, interroge. Si la nature ne répond pas à toutes ses questions, la philosophie patiente parce qu'elle est éternelle, dit : j'attendrai. La nature n'a-t-elle pas un idiome qui se développe dans, l'espace et dans la durée? Accroupi et muet au pied des pyramides, le sphinx parle sur les Propylées. Chaque siècle épelle une lettre de l'alphabet immense : les grands hommes sont ceux qui savent lire dans cette Bible magnifique des

choses, livre qui n'est pas scellé de sept sceaux, mais ouvert. Pythagore, Lucrèce, Copernic, Newton , Laplace , Arago y saisissent le secret des attractions et des forces ; Homère et Dante, Shakespeare et Corneille, Victor Hugo et Byron dérobent le divin langage de la poésie ; Pergolèse, Beethoven etMozart découvrent l'harmonie, le rhythme, la mélodie, les splendeurs musicales du monde mystérieux des sons ; Raphaël et Rubens, Rembrandt et Velasquez, et les sculpteurs guidés par Phidias et par Michel-Ange, font vivre les couleurs, palpiter les toiles, respirer les marbres. Tout marche, tout grandit, tout gravite. C'est la loi des êtres et de l'Être; le poème de la création; l'Iliade du progrès.

7 janvier 1859.

Messieurs,

Bossuet! quel nom! comment ne pas trembler en présence de la grandeur de la majesté d'un tel sujet? Il est grand et majestueux par lui-même, par les graves matières qui s'y rattachent, l'environnent de toutes parts ; il est grand et majestueux par les idées qu'il engendre, et par l'admiration générale qu'il inspire. En écrivant sur Bossuet, les plus fermes critiques se changent en panégyristes. On dirait que ce génie superbe, dominateur pendant sa vie, conserve après sa mort son omnipotence, et courbe sous le même niveau les esprits les plus divers

LES BABAMGGBS. T. II. 16

et les plus rebelles. Il a eu de son vivant, des ennemis, des adversaires, les Jurieu, les Claude, les Fénelon; il n'a pas eu d'Aristarque ; tous ceux qui l'ont combattu, l'ont admiré. Maintenant c'est en vain que vous cherchez des protestants contre cette mémoire. — Autour de son tombeau je n'ai trouvé que des fidèles. — Voulez-vous savoir ce qu'en ont pensé les meilleurs juges de la littérature française? — M. Saint- Marc Girardin a dit :

« Il se sert de la métaphysique pour sonder <■• les mystères de la religion, et de la religion « pour contenir la témérité de la métaphysique. « Sa pensée s'initie aux secrets de la foi, il scu- « lève quelques instants le voile impénétrable, •• il explique quelques mots du livre inexpli- ' « cable, et l'homne plein d'admiration et de sai- -• sissement, ne sait plus s'il adore la profondeur « des mystères divins, ou la profondeur du - génie de Bossuet. »

M. Nisard, le rare inventeur des deux morales, a dit :

« J'en viens à ce beau génie, le plus grand « de nos écrivains en prose, en qui se résument •< toutes les grandeurs de l'esprit français, avec

« le moindre mélange de défauts ; encore ces « défauts semblent-ils ceux de l'humanité plutôt « que ceux d'un homme. Il n'y a pas de plus « grand nom dans la littérature française ; il n'y « a pas d'esprit dont la cime soit plus haute. »

M. Villemain a dit :

« Original et simple, plein d'ordre dans ses « écarts et de grandeur dans sa négligence; le « premier des orateurs sans doute puisqu'il s'est « élancé plus loin qu'aucun autre, sans ren-

* contrer plus d'écueils; qu'il a plus osé, sans « plus faillir; et que, s'élevant à toute la hau- « teur du génie de l'homme, il s'y maintient « comme à sa place naturelle, sans effort et « sans péril. »

Enfin, l'éloquent auteur du livre de la Liberté, l'auteur grave et pénétrant du livre du Devoir, M. Jules Simon :

« Bossuet est tout à la ibis un évoque ortho- « doxe et un philosophe de l'école de Platon et « de Descartes; et il réunit en lui ces deux « caractères, sans embarras, sans confusion,

* sans contraste, avec une parfaite et constante « intelligence de ses principes et de lui-même. -

Parmi ces confesseurs du génie incomparable

de Bossuet, il est des amis de la liberté, demeurés fidèles à cette noble et pure affection de leur jeunesse. D'autres l'ont reniée, et je n'ai rien à en dire, sinon que je les plains. Mieux vaut un amour trahi que l'impuissance d'aimer. — Je reconnais un apôtre de la religion naturelle, un défenseur de la raison, un ami. — Je ne le blesserai pas. Je suis de ceux qui respectent les convictions d'autrui. Lorsqu'ils combattent dans le camp de la justice et de la tolérance, tous les soldats sont dignes de notre amitié; ils sont mes frères; accueillons -les comme des compagnons. — Eh! qui suis-je d'ailleurs, pour m'élever contre tant d'autorités réunies? Comment aurai-je le courage de lutter presque seul ? — Je suis un ami du vrai ; décidé à le chercher et à le dire. Ce n'est donc pas le courage qui me manquera ; mais la force. — Le courage? — Je me souviendrai de la maxime de Bossuet lui-même : « Les auditeurs font les orateurs. » C'est vous qui me soutiendrez. J'aurai aussi devant les yeux l'ancien exemple de mes maîtres : MM. Michelet et Quinet. — Us méritèrent et obtinrent les sympathies de la jeunesse française en disant la vérité. Puissé-je

ainsi me rendre digne de la vôtre, et obtenir la bienveillance de lage mur !

Messieurs, qu'est-ce que Bossuet? C'est un évêque politique. Ce mot dit tout. La fonction de l'homme est sa définition même. Commen1 est-il parvenu à la dignité épiscopale?

Bossuet, Jacques Bénigne est né à Dijon en 1627. A-t-il été fiancé à une demoiselle Desvieux, comme l'affirme Voltaire; a-t-il même, suivant quelques biographes, été marié secrètement; ou bien, d'après les auteurs catholiques n'eut -il avec elle qu'un commerce spirituel, semblable aux relations mystiques et pures de Fénelon et de madame Guyon? Je n'en sais rien; et cela importe peu. Sa carrière, son caractère officiel, son attitude politique et religieuse ont été d'un prêtre accompli. C'est à ce point de vue que je me propose de l'examiner. Je n'ai nul effort à faire pour reconnaître en lui un type très élevé, très chaste, très pur du catholicisme; en le reconnaissant, je ne capitule ni avec moi-même, ni avec d'antiques projugés, ni avec mon auditoire. Je le dis parce que je le crois et que sa pureté même, son austérité sont autant de preuves à l'appui de ma thèse. —

250 HARANGUES DE LEXIL.

On a souvent établi que la doctrine de la servitude morale est impuissante à triompher des mauvais instincts ; plusieurs de ses adeptes ont donné au monde le spectacle de leurs défections et de leurs faiblesses. Cela ne suffit pas, les traîtres ou les renégats n'ayant jamais rien prouvé contre la bonté d'une cause. — Aujourd'hui il faut, par l'exemple du meilleur, du plus illustre de ses chefs, démontrer que le catholicisme politique est incompatible avec la raison, la tolérance et la liberté modernes.

Reçu docteur en Sorbonne en 1652, Bossuet, après avoir exercé son ministère à Metz, fut appelé à Paris , sur la renommée de son éloquence. La reine-mère, Anne d'Autriche, lui fit donner l'Avent de la cour en 1661, et le carême en 1662. Le nouveau prédicateur apportait dans l'éloquence sacrée les formes grecques et bibliques des pères de l'Église chrétienne. Elles parurent nouvelles, même au temps de Bourdaloue ; elles frappèrent d'étonnement et d'admiration la cour de Versailles : le roi Louis XIV (fort assidu au sermon, après avoir dansé dans les ballets de Molière) écrivit au père du jeune prêtre, « que son fils immortaliserait son nom.»

JACQUES-BÉNIGXE BOSSUET. 251

En attendant l'immortalité , il le nomma à levêché de Condom, en 1668. Deux ans après, l'évêque prêta serment, le 23 septembre 1670, comme précepteur du dauphin de France. En 1680, il est promu aux fonctions de premier aumônier de madame la dauphine, et reçoit levéché de Meaux en 1681. C'est sous le titre de cette dignité nouvelle qu'il est connu de la postérité. Ses contemporains disaient : monsieur de Meaux. Nous, nous disons : l'aigle de Meaux. Un aigle, un oiseau de bataille. Il en eut le vol puissant, l'œil fixe et fier, les instincts implacables. ^ Il s'élança jusqu'au fond des mystères, » suivant l'expression de M. Saint- Marc Girardin, il se précipita dans les nuées du dogme, mais il fit de la liberté de penser sa victime et sa proie. — Vous connaissez ses adversaires; je les ai nommés en commençant : Claude, Jurieu, Fénelon. Il les poursuivit, les frappa sans relâche, sans pitié, sans merci. — - Qu'auriez- vous fait, si j'avais protégé monsieur de Cambrai? » disait le roi. — « Sire , j'aurais crié vingt fois plus haut. »

Enfin, comblé d'heur et d'honneurs, conseiller du roi, triomphant de tout, hormis de ses pro-

près terreurs, de ses angoisses de l'éternité, il mourut en 1704, à l'âge de 77 ans, après une vie exclusivement sacerdotale.

Le mot de son jardinier, est-il vrai? « Si je plantais des saint Augustin et des saint Chrysostôme, vous les viendriez voir ; mais pour vos arbres, vous ne vous en souciez guères. » Il eut en effet l'amour des choses mortes, la religion des poussières, la défiance, le dédain, le dégoût, je dirais presque la haine de la vie. Parmi les vertus que le catholicisme s'arroge, il manqua de la plus humaine : la charité. S'il s'occupe des vivants, ce n'est que par-delà la tombe; la destinée des morts est le principal, que dis-je? l'unique objet de ses méditations. Ce n'est pas lui qui aurait ramassé dans un pan de sa robe les petits enfants abandonnés.

Que si nous voulons pénétrer dans le caractère politique, philosophique, dans le secret religieux, dans l'âme épiscopale de celui que l'on appelle le dernier père de l'Église ; saisir, comprendre le rôle immense qu'il a joué; connaître enfin les causes de ce que j'appellerai le culte de Bossuet, quel sera notre critérium? Savez-vous d'où sortent cet universel concert de louanges

et ces acclamations que j'entends retentir après deux siècles? — Bossuet a conquis, dans les deux camps qui divisent le monde de l'esprit, des âmes convaincues et ferventes. Il a subjugué les catholiques; il a séduit les libres penseurs. Les hommes de la foi le reconnaissent pour leur maître. Les hommes de la raison le recherchent pour leur allié. Je demande la cause de cette étrange alliance; et j'interroge cette coalition. A-t-il ébloui les âmes par la splendeur de ses dignités apostoliques? Il y a eu d'autres évêques. Par son éloquence? Elle est admirable; mais il y a eu d'autres orateurs. Par ses vertus, sa chasteté ? Il y a eu d'autres prêtres vertueux et chastes. Par son influence politique? Saint Bernard, Suger, Richelieu ont creusé des traces plus profondes. — Qu'est-ce donc, encore un coup? D'où te vient ta domination? est-elle légitime? est-elle usurpée? règnes-tu par la justice ou par la fraude? — Messieurs, la domination de Bossuet tient à deux causes principales: 1° il a aimé, défendu à outrance la règle, la discipline, la tradition, l'orthodoxie; 2° il s'est couvert des apparences de la liberté. Sous la robe de ce philosophe j'aperçois le théologien. Mais

ceux de son temps ne le virent pas. Le pouvaient-ils? Leurs yeux étaient-ils assez perçants, assez braves, si j'ose ainsi parler? — Considérez, je vous prie, quel était l'état de la France et de l'Église : Louis XIV poursuit l'œuvre de centralisation entreprise par Louis XI, conduite par Henri IV, presqu'achevée par Richelieu ; et que n'avaient arrêtée ni les guerres religieuses, ni la Ligue, ni la Rochelle, ni les chansons de la Fronde, cette continuelle émeute qui ne put jamais parvenir à être une révolution. Fidèle à la tradition même de la royauté, il comprit que son œuvre temporelle avait besoin d'être appuyée sur une doctrine spirituelle. (Messieurs, l'esprit mène le monde qu'agitent les événements.) — Que voulait-il créer? l'unité; sans se préoccuper de la liberté. La liberté? Pauvre enchanteresse du monde moderne, déesse si souvent trahie et toujours adorée, qui donc songeait à toi, il y a deux cents ans? — Au seizième siècle, elle était apparue comme une aube, une promesse; verte espérance bientôt évanouie. — Cette apparition fugitive, cette ombre lumineuse, le souvenir en importunait les peuples, troublait leurs maîtres qui s'efforcèrent d'anéan-

tir jusqu'aux derniers vestiges de cette pèlerine du genre humain. — Louis XIV voulait donc avec ardeur, avec suite, d'une volonté réfléchie et consciente, il voulait ce que les historiens ont nommé l'unité française. Vouloir considérable, en plusieurs points glorieux. Pour l'accomplir, il absorba la noblesse. — Richelieu avait appris aux indociles comment on décapite les grands seigneurs. Louis XI auparavant dressa l'échafaud du duc de Nemours. Le petit-fils (douteux) de Henri IV trouva le gibet trop haut, l'échafaud trop grand, et qu'on y voyait de trop loin les victimes. — Cinq-Mars, de Thou et le duc de Montmorency s'y étaient transfigurés. Il attira la noblesse à sa cour, dans ses antichambres, dans son Versailles plus fastueux que le Louvre où Sully avait fait la leçon à son aïeul; il la noya au sein de sa propre splendeur, et l'on peut dire qu'il l'y fit disparaître. La race des grands seigneurs s'effaça devant la famille des courtisans; M. de Lauzun succéda à Bassompierre. Hormis Condé, le boudeur de Chantilly, tous, pour ramasser des faveurs, se prosternèrent. Le monarque déprimait et courbait les forces vives de la nation ; car l'aristocratie for-

mant autour du roi-soleil un cortège d'étoiles nébuleuses, le peuple, sous ses pieds, fut une poussière. Louis déshonora la première en l'accablant d'honneurs; il dédaigna de relever le second, de l'arracher à son abjection, à son ignorance, à sa misère ; de changer en hommes ces animaux farouches dont parle La Bruyère, qui lorsqu'ils « se lèvent sur leurs pieds et qu'ils parlent, ont comme une voix articulée et sont en effet des créatures humaines. r>

A ce despotisme il fallait un principe. La doctrine catholique n'avait-elle pas fait ses preuves? Où rencontrer une meilleure assise pour le pouvoir absolu que l'inébranlable orthodoxie ? Mais l'ambition de R,ome, ses empiétements, ses escomptes, la rançon qu'elle exige des rois qu'elle protège?... Pour traiter avec Rome, Louis XIV choisit Bossuet. Il confia à cet éniinent évêque le soin de discuter, sous le nom deliberté, les clauses d'une double et mutuelle' tyrannie entre le pape et le souverain. C'est lu fameuse déclaration de 1682. Elle sanctifia l'absolutisme politique; accorda un fantôme, une ombre, l'illusion de l'émancipation religieuse. Bossuet dressa les quatre articles (depuis si

longtemps préparés) : 1° le pape ne peut rien sur le temporel ; 2° il ne peut rien contre les décisions des conciles ; 3° ni contre les libertés des églises nationales; 4° ses décisions non sanctionnées par l'Eglise peuvent être réformées. — « Système Irybride qui mêle la raison au miracle, la sagesse de discussion à ce que les croyants nomment eux-même la folie de la foi. Pur expédient politique. » (Michelet.) — Pendant que Bossuet affermissait le roi, que faisait-il pour l'Église? Celle-ci déchirée, au seizième siècle, par la grande guerre de la Réforme; muette, tranquillement servile sous le gouvernement de Richelieu, était de nouveau en proie aux querelles intestines, et menacée par la philosophie naissante. D'un côté les molinistes, les jansénistes, les quiétistes, Port -Royal, les Jésuites : elle échappait aux premiers pour tomber, suivant l'énergique expression de Bossuet, dans les ordures des casuistes; du mysticisme de Fénelon, elle glissait dans la pourriture de Sanchez et d'Escobar. — D'un autre côté l'école cartésienne, Leibnitz, la raison qui grandit, l'autorité qui chancelle, un nouvel univers entrevu par l'esprit et où la place du dogme était marquée à peine.

Qui défendra l'Eglise? Qui la préservera? Où est-il celui qui doit, maçon de la dernière heure, arc-bouter ta maison des larves, comme l'appelait Pétrarque? Où est-il l'homme qui va l'affermir et la glorifier? Bossuet se lève, il parle, il enseigne, il domine. — La pensée philosophique s'éveille? — Tout en confessant en secret sa séduction et ses dangers, il feint de l'épouser pour l'endormir. Il amène sa fiancée cartésienne au seuil du temple, et il l'immole. Les héritiers de Luther, de Zwingli, de Mélanchton et de Calvin discutent, ébranlent l'Europe parleurs thèses? Il y a des morts dont l'esprit hérétique anime encore les vivants? Il y a des échappés de la Saint-Barthélémy? — Écrasonsles sous la pierre de la tradition sacerdotale. . — Au temporel, comme au spirituel, le dixseptième siècle signifie : Autorité.

C'est sa grandeur, messieurs, mais c'est aussi sa faiblesse. L'autorité n'engendre pas, sans la liberté. De toutes les œuvres tentées en dehors du génie des peuples par Louis XIV et par Bossuet, aucune n'est restée debout. L'ampleur de leurs désirs n'a été égalée que par la vanité de leurs entreprises. Ils ont convoité toutes les

puissances; ils ne les ont saisies que pour un temps. Oui, pour un temps, la gloire française s'incarne dans le roi; il en est l'héritier, le propriétaire, c'est sa chose. Pour un temps la raison s'absorbe dans Bossuet. — Le premier représente la centralisation politique. Il dit : l'État c'est moi! — Et c'était vrai. — Le second représente l'unité catholique, il dit : Hors de l'Église, point de salut! et il le prouve. (Pour un temps, une minute des siècles.) — La royauté absolue et l'Église s'entr'aidant; Notre-Dame de Paris servant de soutien à Versailles; le roi armant pour le prêtre; le prêtre dogmatisant pour le roi; les libertés gallicanes accordées, non au peuple, mais à la jalouse tyrannie du monarque; les protestants, sacrifiés à une poignée de fanatiques (la France étant complice de l'exécution), le trône appuyé à l'autel et celui-ci adossé à la servitude morale, tel est le spectacle que la France donne au monde.

Bossuet était digne du rôle considérable que lui assignèrent les événements. Il me paraîi désigné par son génie, par son caractère. Le tour particulier de son esprit, son tempérament

d évoque, la fixité de sa volonté s'accordent avec son destin.

« Bossuet, paraît le modèle accompli du docteur et du prêtre. Sa vie est un long combat où le courage ne lui manque jamais, ni la victoire : considérée dans son ensemble, elle montre dans la suite de ses travaux, d'abord l'adversaire du protestantisme ramenant, par la mission de Metz, de nombreux dissidents au sein de l'Eglise ; enlevant à l'hérésie le plus illustre de ses adhérents, le grand Turenne ; leur ôtant par l'exposition claire et précise de la foi tout motif de dissentiment ; réduisant Claude, par une argumentation serrée, au silence ou à la contradiction; confondant les insolentes prédictions de Jurieu , et déroulant le tableau des variations des sectes dissidentes, en regard de l'immuable vérité; enfin essayant, avec le grand Leibnitz, de réunir en un seul corps tous les membres de la famille chrétienne. Voilà ce qu'il a fait du côté de l'hérésie. Dans le sein de l'Eglise catholique, prédicateur infatigable du dogme et de la morale chrétienne ; il montre à tous ce qu'il faut croire et ce qu'il faut faire ; il repousse avec une égale énergie la morale excessive de

JACQUES-BÉHlGriE BOSSUET. 2C1

ces docteurs qui font haïr la vertu, et celle do ces casuistes dont les relâchements, la coupable complaisance excusent le vice et élargissent outre mesure la voie étroite qui conduit au ciel; oracle de l'Eglise gallicane il on proclame les principes, sans arrière-pensée de flatterie pour la royauté, sans volonté mais sans crainte d'irriter le saint siège; enfin il combat à outrance le quiétisme qui lui semblait sous les apparences d'une perfection impossible, mener fatalement aux langueurs d'un déisme mystique.

« Orateur, théologien, philosophe, historien, cet infatigable athlète accumule les chefs-d'œuvre sans paraître y songer : il met à tout ce qu'il touche le sceau de son génie. Dans la chaire chrétienne, il fait entendre des accents inouïs jusqu'alors et qu'on n'entendra plus lorsque sa voix s'éteindra. Dans l'histoire, dans la philosophie, même supériorité. Bossuet n'a rien fait en vue de lui-même ni de la gloire humaine ; il n'a jamais écrit pour écrire, tous ses écrits sont des actions, et ses actions, l'accomplissement d'un devoir. Il ne s'est jamais dit : « Sois orateur, « sois historien, sois philosophe. » Ses ouvrages sont des actes qui témoignent de l'exercice de

IKS BABANGCES. T.ll. 7

ses fonctions : il prêche parce qu'il est prêtre ; il enseigne parce qu'il est précepteur; il combat parce qu'il est croyant. » (Géruzez.)

C'est en ces termes chaleureux que s'exprime un des critiques les plus prudents et les plus sobres de nos jours. J'aurais beaucoup de réserves à faire sur cette apologie, que dis-je, surcette apothéose. Je n'en veux retenir que ce qui marque , en un style excellent , la forte unité de la vie, du caractère et du génie de Bossuet.

Esprit vif, net, profond, lumineux, il acquiert dans la controverse une réputation justement méritée, et sans rivale. Eloquent, il 'raconte les mystères, il célèbre l'unité catholique avec la fougue et l'entrain d'un tribun ; animant tant d'idées mortes du souffle exubérant de sa propre vie. Les sermons de Bossuet sont des harangues. Remarquable par son érudition, parla pureté de ses moeurs, par sa constante ardeur au travail, il commande le respect par une inflexibilité de caractère qui ne plie que devant le roi. A Versailles on pourrait dire de levêque de Meaux qu'il se montrait austère courtisan. Terrible dans ses sermons; doux, et jusqu'à un certain point facile dans sa direction,

En chaire, Isaïe; il précipite dans légalité du néant, dans le communisme de la mort, les grands, les princes et les reines; mais il prononce un discours lorsque madame de La Vallière prend le voile ; c'est lui qui ouvre au prince de Condé les redoutables avenues de l'éternité, et pousse d'une main affectueuse dans la solitude d'un couvent la maîtresse abandonnée.

Pour tout dire, il sait mêler à propos l'indulgence à la sévérité. Ce granit parfois s'amollit. — Je pourrais dire pourquoi. — Mais j'aime mieux vous montrer Bossuet dans sa majesté oratoire, dans sa hauteur d'historien, dans son double caractère de théologien et de philosophe.

Vous n'attendez pas de moi, messieurs, un traité sur l'éloquence de la chaire. J'y serais mal habile; peut-être même suspect. Ce genre de talent dont je ne conteste ni l'antiquité, ni la grandeur, n'est point celui auquel vous aspirez. Nul de vous n'a conçu l'ambitieuse espérance de parler au nom d'un culte, et d'agiter les âmes par le verbe de l'absolu. Sachons nous résigner à un rôle plus modeste; n'escaladons pas les cimes de la rhétorique religieuse. — Je pourrais

2M . HARANGUES DR LEXIL.

vous faire entrer peut-être dans le secret de leloquence de Bossuet ; vous montrer quels emprunts habiles et sagement mesurés il fait à la Bible, au Nouveau Testament, aux Chrysostômc et aux Basile; avec quel soin scrupuleux, quel apparent abandon, il distribue dans les diverses parties de son discours les trésors d'une érudition vaste et enflammée ; je pourrais vous signaler les tours familiers aux premiers pères, et qui semblent naturels au dernier tant il s'est plongé dans l'étude de leurs homélies, tant il s'est pénétré jusqu'à la moelle du suc de leur doctrine, et si je l'ose dire, imprégné de la saveur de leur langage. Mais un intérêt plus puissant me guide. Quelle que soit ma prédilection pour l'exquise beauté littéraire , pour la forme, cette condition de la durée, je m'occuperai surtout du fond ; je demanderai à Bossuet quelle est sa pensée fondamentale; sous la bure de ses sermons, sous la pourpre de ses oraisons funèbres, je m'efforcerai de la saisir.

La pensée fondamentale de 1 evêque de Meaux, c'est la pensée de la mort. Depuis les premiers sermons de l'église des Minimes jusqu'à la dernière oraison funèbre, la mort le prend par la

JACQUES-BÉNIGNE 130SSUET. 265

main... je me trompe, c'est lui qui prend la mort, la place à ses côtés dans la chaire;' c'est lui qui la provoque et qui lui parle; maîtrisée, elle entrouvre, pour répondre, ses mâchoires sans lèvres, exhalant son secret avec l'odeur des tombes, et de ce dialogue sinistre jaillit,; en sombres étincelles, l'éloquence des trépassés.

Ici la mort n'est ni le sommeil, ni le rêve comme dans Ilamlet; ni la fin de la journée humaine, ni la transformation nécessaire, source et promesse de la vie; c'est l'angoisse, l'épouvante, l'embûche dressée au bout de la destinée.

» C'est une entreprise hardie que d'aller dire ans hommes qu'ils sont peu de chose. Chacun est jaloux de ce qu'il est ; et on aime mieux être aveugle que de reconnaître son faible : surtout les grandes fortunes veulent être traitées délicatement; elles ne prennent pas plaisir qu'on remarque leur défaut ; elles veulent que, si on le voit, du inoins on le cache ; et toutefois grâce à la mort ; nous en pouvons parler avec liberté. Il n'est rien de si grand dans le monde qui ne reconnaisse en soi-même beaucoup de bassesse, qui ne confesse facilement qu'il n'est rien, à se considérer par cet endroit là. Mais c'est encore trop do vanité, de distinguer en nous la partie faible; comme si nous avions quelque chose de considérable. Vive l'Éternel !ô grandeur humaine, de

îl>6 HARANGUES DE L EXIL.

quelque côte que je t'envisage ; sinon en tant que tu viens de Dieu, et que tu dois être rapportée à Dieu ; car encette sorte, je découvre en toi un rayen de la Divinité qui attire justement mes respects; mais en tant que tu es purement humaine, je le dis encore une fois, de quelque côté que je t'envisage, je ne vois rien en toi que je considère; parce que, de quelque endroit que je te tourne, je trouve toujours la mort en face, qui répand tant d'ombres de toutes parts sur ce que l'éclat du monde voudrait colorer, que je ne sais plus sur quoi appuyer ce nom auguste de grandeur, ni à quoi je puis appliquer un si beau titre. »

Voici la belle méditation dont David s'entretenait sur le trône, au milieu de sa cour : Sire, elle est digne de votre audience : Ecce mensurabiles posuisli dies meos, et sulstantia mea tanquam nikilum anti te : O éternel roi des siècles, vous êtes toujours à vous même, toujours en vous même ; votre être éternellement immuable, ni ne s'écoule, ni ne se change, ni ne se mesure : « et voici que vous avez fait mes jours mesurables, et ma sub- « stance n'est rien devant vous. » Non ma substance n'est rien " devant vous, et tout être qui se mesure n'est rien ; parce que ce qui se mesure a son terme, et lorsqu'on est venu à ce terme un dernier point détruit tout, comme si jamais il n'avait été. Qu'est-ce que cent ans ? qu'est-ce que mille ans? puisqu'un seul moment les eiface ? Multipliez vos jours comme les cerfs que la fable ou l'histoire de la nature fait vivre durant tant de .siècles; durez autant que ces grands chênes sous lesquels nos ancêtres se sont reposés et qui donneront encore de l'ombre à notre postérité; entassrz dans cet espace qui parait immense, honneurs, richesses, plaisirs; que vous profitera cet amas, puis-

que le dernier souffle de la mort, tout faible, tout languissant, abattra tout à coup cette vainc pompe avec la même facilité qu'un château de cartes, vain amusement des enfants? et que voua servira d'avoir tant écrit dans ce livre, d'en avoir rempli toutes les pages de beaux caractères, puisque enfin une seule rature doit tout effacer ?

Encore une rature laisserait-elle quelques traces du moins d'elle-même au lieu que ce dernier moment effacera d'un seul 'rait toute votre vie, s'ira perdre lui-même avec tout le reste dans ce gouffre du néant ; il n'y aura plus sur la terre aucuns vestiges de ce que nous sommes. La chair changera de nature, le corps prendra un autre nom ; « même celui de cadavre ne lui demeurera pas longtemps; « il deviendra, dit Tcrtullien, un je ne >ais quoi qui n'a de nom dans aucune langue : « tant il est vrai que tout meurt en lui jusqu'à ces termes funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes. »

{Sermcn sur la mort.)

Ma carrière est de quatre-vingts ans, tout nu plus ; et pour dler là, par combien de pjrils faut-il passer? par combien de maladies? à quoi tient-il que le cours ne s'en arrête à chaque moment? ne l'ai-je pas reconnu quantité de fois? j'ai échappé la mort à telle et telle rencontre : c'est mal parler, j'ai échappé la mort. J'ai évité ce péril, mais non pas la mort : la mort nous dresse diverses embûches ; si nous échappons l'une, nous tombons en une autre : à la fin, il faut venir entre ses mains. Il me semble que je vois un arbre battu par les vents ; il y a des feuilles qui tombent à chaque moment ; les unes résistent plus, les autres moins ; que s'il y en a qui échappent de l'orage, toujours l'hiver

2G8 DIBAXGUES DE L EXIL.

viendra qui les flétrira, et les fera tombîr; ou comme dans une grande tempête, les ua3 sont soudainement suffoqués, les autres flottent sur un ais abandonne aux vagues; et lorsqu'il croit avoir évité tous les périls, après avoir duré longtemps, un flot le pousso contre un écueil et le brise. 11 en est de même : le grand nombre d'hommes qui courent la même carrière fait que quelques-uns passent jusque s au bout ; mais après avoir évité les attaques diverses de la mort, arrivant au bout de; la carrière où ils tendaient parmi tant de périls, ils la vont trouver eux-mêmes et tombent à la fin de leur course; leur vie s'éteint d'elle-même, comme une chandelle qui a consumé sa matière.

(Fragment sur la briecelà de lu vie.)

Quels accents! Quelle confession du néant! Quelle familiarité terrible! La plainte de Job est moins amère; jamais la prose française n'éclata en sons plus âpres ; il semble qu'on entende le clairon môme de l'abîme. — On dit, messieurs, que ces images de la mort no sont autre chose que les emblèmes de légalité? Je repousse, pour ma part, cette égalité qui naît dans le cimetière comme une sorte de rançon illusoire et tardive; je ne veux pas de cette ronce attachée au sépulcre. — Ce n'est pas sur l'herbe funéraire, c'est sur les sillons vivants de l'humanité que l'égalité fera sa gerbe ! — Si Bossuet prêche l'égalité

devant la mort ; s'il jette aux pieds froids de la déesse les princes, et les rois, et les princesses qui passent du matin au soir et qui sèchent en un jour comme l'herbe des champs, s'il les humilie dans la poudre, c'est devant l'Eglise. — Le tombeau d'Henriette d'Angleterre, le catafalque du grand Condé sont la base et les degrés de sa théocratie. Il la pose sur des sépulcres, comme ces pyramides égyptiennes qu'il admirait tant : images du gouvernement sacerdotal assis sur la poussière et le silence des générations.

Dans cet amour de l'égalité, .quel appétit de -domination ! ô Bossuet, quel orgueil dans votre humilité! ô évêque! combien habile, caressante et' profonde se montre votre politique, lorsque vous adressant aux rois :

Pour établir cette puissance, qui représente la sienne, Dieu met sur le front des souverains et sur leur visage une marque de divinité. C'est pourquoi le patriarche Joseph ne craint point de jurer par la tête et par le salut de Pharaon, comme par une . chose sacrée ; et il ne croit pas outrager celui qui a dit : « Vous jurerez seulement au nom du Seigneur, ■ parce qu'il a fait dans le prince une image mortelle de son immortelle autorité. « Vous êtes des dieux, dit David, et vous êtes tous enfants du Très Haut. » Mais ô dieux de chair et de sanir ! ô dieux, de terre et de

270 IiAliANGUES DE L EXIL.

poussière! vous mourrez comme des hommes. N'importe, vous •îtes des dieux, encore que vous mouriez et votre autorité ne meurt pas : cet esprit de royauté passe tout entier à vos successeurs, et imprime partout la même crainte, le même respect, la même vénération. L'homme meurt, il est vrai, mais le roi, disonsuous, ne meurt jamais : l'image de Dieu est immortelle.

Il est donc aisé de comprendre que tous les hommes vivants, aucuns ne doivent avoir dans l'esprit la imjesfé de Dieu plus imprimée que les rois; car comment pourraient-ils oublier celui dont ils portent toujours en eux-mêmes une image si vive, si expresse, si présente ? Le prince sent en son cœur cette vigueur, cette fermeté, cette noble confiance de commander : il voit qu'il ne fait que mouvoir les lèvres, et aussitôt que tout se remue d'une extrémité du royaume à l'autre. Et combien donc doit-il penser que la puissance de Dieu est active ? Il pénètre les intrigues, les trames les plus secrètes. « Les oiseaux du Ciel lui rapportent tout. - Il a même reçu de Dieu, par l'usage des affaires, une expérience, une certaine pénétration qui fait penser qu'il 'devine : Divinatio in labiis régis. Et quand il a pénétré les traînes les plus secrètes, avec ses mains longues, et étendues, il va prendre ses ennemis aux extrémités de la terre, et les déterre, pour ainsi dire, du fond des abîmes où ils cherchaient un vain asile. Combien donc lui est-il facile de s'imaginer que les mains et les regards de Dieu sont inévitables? M;iis quand il voit les peuples soumis, » obligés, dit l'apôtre, à lui obéir, non seulement pour la crainte, mais encore pour la conscience; » peut-il jamais oublier ce qui est dû au Dieu vivant et éternel, à qui tous les cœurs parlent, pour qui toutes les consciences n'ont plus

JAjCQUES-BÉNIGNE bossuet. -2-\

de secret ? C'est là, c'est là sans doute que tout ce qu'inspire le devoir, tout ce qu'exécute la fidélité, tout a que feint la flatterie, tout ce que le prince exige lui-même de l'amour, de l'obéissance, de la gralitudc de ses sujets, lui est une leçon perpétuelle de ce qu'il doit à Dieu, à son souverain. C'est pourquoi saint Grégoire de Nazianze, prêchant à Constantinoplc, en présence des empereurs, les invite par ces beaux mots à réfléchir sur euxmêmes, pour contempler la grandeur de la majesté divine : • 0 monarques, respectez votre pourpre, révérez votre propre » autorité qui est un rayon de celle de Dieu; connaissez le grand « mystère de Dieu en vos personnes ; les choses hautes sont à « lui seul : il partage avec vous les inférieures ; soyez donc les » sujets de Dieu, comme vous en êtes les images. «

Tant de fortes considérations doivent presser vivement les rois de mettre l'Évangile sur leurs têtes, d'avoir toujours les yeux attachés à cette loi supérieure, de ne se permettre rien de ce que Dieu ne leur permet pas, de ne souffrir jamais que leur puissance s'égare hors des bornes de la justice chrétienne. Certes ils donneraient au Dieu vivant un trop juste sujet de reproche, d parmi tant de biens qu'il leur fait, ils en allaient encore chercher dans les plaisirs qu'il leur défend, s'ils employaient contre lui la puissance qu'il leur accorde, s'ils violaient eux-mêmes les lois dont ils sont établis les exécuteurs, les protecteurs.

(Sermon sur les devoirs des rois.)

Elle (l'Eglise catholique) a dû être établie malgré les rois de la terre, et dans la suite des temps, elle a dû les avoir pour protecteurs. Un même psaume de David prédit en termes formels

ÏTi HARANGUES DE L EXIL.

ces deux états de l'Église : Quare fremezwit génies : Pourquo lcs peuples se sont-ils émus, et ont -ils médité des chose* vaincs ?

Les rois de la terre se sont assemblés, et les princes ont fait une ligne contre le seigneur et contre son Christ. Ne voyezvous pas, chrétiens, les empereurs et les rois frémissants contre l'Église naissante, qui, cependant toujours humble et soumise, ne défendait que sa conscience ? Dieu voulait, paraître tout seul dans l'établissement de son église : car, écoutez ce qu'ajouto le môme psalmiste : Celui qui habite au ciel se moquera d'eux, et l'éternel se rira de leurs entreprises qui habitat in calis inode- Mus. 0 rois, qui voulez tout faire, il ne plaît pas au seigneur que vous ayez nulle part dans l'établissement de son grand ouvrage : il lui plaît que des pêcheurs fondent son église, et qu'ils l'emportent sur les empereurs.

Mais quand leur victoire sera bien constante et que le monde ne doutera plus que l'Église, dans sa faiblesse, n'ait été plus forte que lui avec toutes ses puissances, vous viendrez, à votre tour, ô empereurs, au temps qu'il a destiné; on vous verra baisser humblement la tête devant les tombeaux de ces pêcheurs, alors l'état de 1 Église sera changé. Pendant que l'Église prenait racine par ses croix et par ses souffrances, les empereurs, disait Tcrtullien, ne pouvaient pas être chrétiens; parce quelo monde qui les tourmentait devait les avoir à sa tête. Mais maintenant, dit le saint Psalmiste : et mine zages, inleliegite ; maintenant qu'elle est établie, et que la main de Dieu s'est assez montrée, il est temps que vous veniez, ô rois du monde : commencez à ouvrir les yeux à lu vérité; apprenez la véritable jus-

JACQUES-BÉNIGNE EOSSUET. 273

tice, qui est la justice de l'Evangile : ô vous qui jugez la terre, servez le seigneur en crainte : Servite Dombiuni timoré. Dilatez maintenant son règne. Servez le seigneur : de quelle sorte le servirez-vous? Saint Augustin vous le va dire : Servez-le comme des hommes particuliers, en obéissant à son évangile, comme aous avons déjà dit; mais servez le aussi comme roi, en faisant pour son église ce qu'aucuns ne peuvent faire, sinon les rois. In lion serviunt Domino reges, in quantum sunt reges, atm ea faciunt ad servienduPi illi, quœ non possunt facere nisi reges. Et ]uels sont ses services considérables que l'Église exige des rois comme rois? De se rendre les défenseurs de sa foi, les protecteurs de son autorité, les gardiens et les fauteurs de sa discipline. (Sermon sur les devoirs des rois.)

Et en effet, messieurs, il existe entre les monarques et l'Église une sorte de contrat synallagmatique et comme une mutualité d'assistance :

L'Église, dit Bossuet , a tant travaillé pour l'autorité des rois qu'elle a sans doute bien mérité qu'ils se rendent les protecteurs de la sienne. Ils régnaient sur les corps par la crainte, et tout au plus sur les cœurs par l'inclination. L'Église leur a ouvert une place plus vénérable ; elle a fait régner dans la conscience ; c'est là qu'elle les a fait asseoir dans un trône , en présence et sous les yeux de Dieu même ; quelle merveilleuse dignité.

Elle a fait un des articles de sa foi de la sûreté de leur personne sacrée, un devoir de sa religion de l'obéissance qui leur

est due. C'est elle qui va arracher jusqu'au fond du cœur, nor. seulement les premières pensées de rébellion, les mouvementfles plus cachés de sédition, mais encore et les plaintes et les murmures : et pour ôter tout prétexte de soulèvement contre le? autorités légitimes, elle a enseigné constamment et par sa doctrine et par son exemple, qu'il en faut tont souffrir, jusqu'i l'injustice, par laquelle s'exerce invisiblement la justice même d« Dieu.

Après des services si importants, une juste reconnaissance obligeait les princes chrétiens à maintenir l'autorité de l'Église, qui est celle de Jésus-Christ lui-même.

(Sermon sur les devoirs des rois.)

Le premier et le plus connu des devoirs des rois, c'est d'exterminer les blasphémateurs Sire, un regard de votre face sur

ces blasphémateurs et sur ces impies; afin qu'ils n'osent paraître, et qu'on voit s'accomplir en votre règne ce qu'a prédit le prophète Amos, « que la table des libertins sera renversée. « Au/eretur faclio lascioientium ; et ce mot du roi Salomon : » un roi sage dissipe les impies et les voûtes des prisons sont leurs demeures : « Dissipât impios rex sapiens, et incurtat super eosfornicem, sans égard ni aux conditions, ni aux personnes; car il faut un cbâliment rigoureux à une telle insolence.

(Sermon sur les devoirs des rois.)

Tel, messieurs, m'apparaît Bossuet comme orateur. Tribun de l'Église, il prosterne à ses pieds les rois et les peuples; juriste du catholi-

cisme, dispensateur des devoirs et des droits, il enseigne aux peuples l'obéissance et aux rois l'inflexibilité, interdisant aux premiers la plainte et aux seconds la miséricorde. — Comme philosophe, Bossuet procède de Descartes. A l'exemple de la plupart de ses contemporains, il adopte le spiritualisme du grand René. Mais sa philosophie cartésienne contredit sa théologie. Vainement chercherons-nous les distinctions subtiles; après avoir lu Voltaire, vainement nous proposerons-nous de recommencer Duns Scott; vainement nous créerons pour lame une géographie fantastique : ici la terre de la foi; là, le domaine de la raison. Celle-ci résiste à votre éclectisme énervant ; on ne lui fait point sa part comme à une cadette ; elle est d'aussi bonne maison que l'autre, et son aînée ; on ne lui dit pas : « Tu n'iras pas plus loin ! » Qu'en savezvous?...

Et c'est pourquoi lorsque j'envisage Bossuet écrivant tour à tour le Traité de la connaissance de Dieu et de soi-même, le Traité du libre arbitre, livres d'un esprit indépendant, examen de conscience d'un philosophe, et les Élévations sur le* Mystères, œuvre mystagogique dans laquelle la

raison, l'intelligence humaines font acte d'abdication volontaire et d'anéantissement religieux, s'abîment dans l'adoration et dans l'extase ; lorsque, à chaque page de ces livres mystiques je Us ces mots :

J'adore, seigneur, votre justice, quoique impénétrable à mes sens et à ma raison. — Nous ne sommes plus de la terre nous dont la foi est si haute, et notre conversation est dans les deux, — Ah! je me perds, je n'en puis plus : je ne puis plus dire qu'amen ; il est ainsi, mon cœur dit : Il est ainsi, amen. Quel silence! quelle admirai ion! quel étonnemeut ! quelle nouvelle lumière! mais quelle ignorance! Je ne vois rien, et je vois tout.' je vois ce Dieu qui était au commencement, qui subsistait dans le sein de Dieu; et je ne vois pas. Amen ; il est ainsi. Voilà tout ce qui me reste de tout le discours que je viens de faire, un simple et irrévocable acquiescement par amour à la vérité que la foi me démontre. Amen, amen, amen. Encore une fois : Amen, à jamais : amen.

Lorsque, dans le Traité de la concupiscence j'entends levêque s'écrier :

C'est encore s'abandonner à cette concupiscence que saint Jean réprouve, que d'apporter des yeux curieux à la rcchercbc des choses divines ou des mystères de la religion. La foi et l'humilité sont les seuls guides qu'il faut suivre. Quand on se jette dans l'abîme, on y périt. Combien ont trouvé leur perte dans la

trop grande méditation des secrets de la prédestination et de la grâce? Il en faut savoir autant qu'il est nécessaire pour bien prier et s'humilier véritablement, c'est à dire qu'il faut savoir que tout le bien vient de Dieu, et tout le mal de nous seuls. Que sert de rechercher curieusement les moyens de concilier notre liberté avec les décrets de Dieu ?

Je dis, messieurs, que le philosophe, malgré les ménagements du style, les précautions oratoires, condamne la philosophie même; je dis que le théologien renie les libres travaux, comme une imprudence de la pensée. Bossuet luimême l'avoue, que faut-il de plus? Pourquoi cherchez-vous à accorder ce qui de soi est divisé pour jamais? Pourquoi livrer lame de la jeunesse à ce combat où lame de Pascal a sombré dans la folie? — Oui , Bossuet confesse que la philosophie est l'ennemie du dogme :

Je vois un grand combat se préparer contre l'Église sous le nom de philosophie cartésienne. Je vois naître de son sein et de ses principes, mal entendus, plus d'une hérésie; et je prévois que les conséquences qu'on en tire contre les dogmes qu'ont tenus nos pères, la vont rendre odieuse, et feront perdre à l'Église tout le fruit qu'elle en pouvait espérer pour établir dans l'esprit des philosophes la divinité et l'immortalité de l'àmc.

Est-ce clair?

r.i.t » ii'.aim i-.v t. il. 18

Et pouvons-nous souscrire à ces paroles de M. Jules Simon : « Quelle erreur de penser « qu'un théologien, un définiteur de la foi, « puisse abandonner aux interprétations partir « culières le dogme qu'il annonce au nom de « Dieu, et de croire qu'il réduit la raison àl'im- « puissance, parce que sur les matières où Dieu « a parlé, il lui ordonne de se soumettre ! Bos- « suet combattait la raison dans Jurieu, et la « respectait dans Leibnitz ; où est la contradic- « tion ? »

La contradiction? Elle est entre le théologue et le philosophe, entre la foi et la raison, entre le dogme et la critique, entre l'autorité et la liberté.

Mais si Bossuet n'affirme rien en philosophie, sinon le néant de la philosophie même, 1 evêque dogmatise en politique et en morale. En politique, il rédige le Code de la servitude (1) ; en morale il exalte l'utilité, que dis-je, la sainteté de la persécution.

Le ministre Le Tellier venait de mourir; l'évèque de Meaux prononça son oraison funè-

<t) Politique tirée des paroles de l'Écriture-Sainte.

bre : il s'agissait de célébrer la sagesse, la fidélité, la justice, la modestie, la prévoyance, la piété, toute la troupe sacrée des vertus abondant en celui qui dressa le pieux édit de la révocation. L'éloquence de Bossuet s'élève au ton lyrique :

Touchi s de tant de merveilles, épanchons nos cœurs sur la piété de Louis, poussons jusqu'au ciel nos acclamations ; et disons à ce nouveau Constantin, à ce nouveau Théodose, à ce nouveau Marcien, à ce nouveau Charlemagne, ce que les six cent trente pères dirent autrefois dans le concile de Chalcédoine : Vous avez affermi la foi ; vous avez exterminé les hérétiques ; c'est le digne ouvrage de votre règne ; c'en est le propre caractère. Par vous, l'hérésie n'est plus. Dieu seul a pu faire cette merveille. Roi du ciel, conservez le roi de la terre; c'est le vœu des églises ; c'est le vœu des évêques.

C'est le vœu des évêques? Eh bien, voici le nôtre : Que les dissensions s'effacent, que les ressentiments s'apaisent, que les guerres religieuses soient maudites, que la vengeance disparaisse, que les proscriptions soient abolies et les proscripteurs déshonorés, que lechaiaud s'écroule, que le droit règne, que le cœur de l'homme s'élargisse et que la tolérance y respire!

Je me résume, messieurs, en quelques considérations que je crois justes. A ne considérer que l'écrivain et le penseur vous diriez qu'il y a deux hommes dans Bossuet : ces orages d'un esprit en butte et en proie à deux forces contraires rappellent la grande tempête de Pascal, mais se calment aisément sous l'influence de la politique épiscopale. Comme penseur abstrait, dans les régions mystérieuses et voilées de lame, Bossuet est tantôt philosophe de l'école cartésienne, tantôt chrétien des premiers âges, véritablement père de l'Eglise et rival des Grégoire, des Athanase et des Chrysostôme; tantôt catholique, ancêtre des De Maistre et des Bonald. — Mais comme prêtre , comme évêque, comme fonctionnaire officiel de Rome, il ne varie pas. Avant tout il est l'apôtre rigide de la règle. Cette intelligence si haute se plie à l'humble foi, à la pratique plébéienne de l'Église. C'est là sa grandeur comme prêtre. Afin de mieux courber le monde, lui-même accepte le joug. — Il est impatient de tout ce qui peut déranger, même en apparence, l'auguste uniformité de l'Église. — Après avoir écrit V Histoire des variations, lorsqu'il croit enfin triom-

pher du calvinisme, écraser le temple nouveau sous l'antique cathédrale, étouffer les germes d'indépendance spirituelle du poids lourd et sacré de quatorze siècles d'orthodoxie, voici que dans l'Église catholique, au plus profond du saint des saints, souffle l'esprit d'examen, c'est à dire de révolte; s'allume la lampe encore faible de la pensée, c'est à dire la torche de l'orgueil humain. Alors, avec une farouche impatience de maître, avec la brutalité de saint Paul, voyez-vous Bossuet qui se retourne? Il heurte du front l'audacieux sectaire, il le poursuit, il le terrasse, il le broie. Quel soupir profond, inneffable, douloureux, parfois indigné et amer sortit de la poitrine du tendre et mystique Fénelon! car c'était sur sa belle tête grecque et chrétienne, c'était sur ce disciple élégant et sentimental de Platon et de Virgile que Bossuet lançait ses foudres.

Quoi ! vous touchez, au nom de lafoi, aux choses de la foi ! Vous ébranlez d'une main religieuse , les pierres de l'Église? Craignez que l'édifice entier croule sur vous ! tout se tient, se lie, s'enchaîne et se cimente dans ce monument prodigieux qui s'appelle le catholicisme. Arrachez

une seule colonne; que dis-je? effacez une broderie architecturale : tout tombe ; c'en est fait ! Voilà ce que Bossuet a merveilleusement compris. Il a eu l'instinct puissant de la conservation. Souffrir qu'un homme, un seul, le plus pur, le plus dévot de tous les hommes, dérange l'uniformité de la tradition , c'est en réalité livrer le dogme aux hasards du génie et de la conscience humaine. Une momie enlevée aux cryptes des Pharaons, touchez-la : elle tombe en poussière.

Qu'un autre s'attendrisse sur la défaite de Fénelon, de ce doux évêque, de ce radieux Mentor, de ce cœur indulgent et amoureux; qu'un autre prenne le parti du vaincu! Pour la première fois de ma vie, je suis du parti du victorieux. — Car je sais aussi bien que personne l'utopie dont se bercent les disciples demeurés fidèles aux premières illusions de Lamennais. — Ils rêvent l'idéale alliance de l'Eglise et de la démocratie moderne, moyen infaillible de ruiner l'une par l'autre l'Eglise et la démocratie; ils caressent un songe ; ils espèrent un néant. Entre saint Thomas et l'Encyclopédie, entre Jean-Jacques et saint Bernard, entre le Concile

de Trente et la Constituante de 89, entre Bossuet et Voltaire, il faut opter.

Cessez, je vous en conjure, de demander à vos adversaires qu'ils se suicident pour vous faire vivre; n'espérez pas davantage les convertir à des principes qui, pour eux, sont des apostasies. Messieurs , la promiscuité de l'esprit est mortelle. — 0 jeunesse, ne bois pas indifféremment à toutes les sources ; croyant y puiser la vie, tu }r trouverais la mort ; ne cherche ni le rêve, ni l'oubli, ni l'extase au fond des vases mystiques après t'être abreuvée du vin fort et amer du libre examen ; garde , ah ! garde bien de tout alliage l'intégrité de ton âme et la virginité de ta raison; songe, ô promesse de la patrie, que tu portes en toi l'avenir du monde; ne le livre pas, ne l'immole pas au passé qui le guette pour le dévorer comme une proie; sois digne de la cause qui t'est confiée ; c'est la cause de l'esprit humain; travaille, pour cette vieille bonne cause; supporte pour elle la pauvreté, le mépris des sots, l'insolence du victorieux, l'oubli qui s'attache aux vaincus , l'injustice même de tes amis; que le succès, plus difficile à porter que la défaite, ne t'enivre pas ! ne t'en-

dors point au sein de rapides triomphes qui peut-être demain ne seront plus ! Veille, avance, grandis , combats , meurs ! mais ne capitule jamais! — Il sied aux volontaires de mourir debout, frappés en face, à lavant-garde , enveloppés comme d'un suaire de gloire des plis de leur drapeau.

Janvier 1861.

Messieurs,

« L'idée d'une histoire universelle de l'huma- « nité est toute récente et elle devait l'être, r> disait en 1828, M. Cousin, dans la onzième leçon de son cours d'histoire de la philosophie. — Les modernes, en effet, ont eu la gloire de concevoir la pensée transcendantale d'une histoire générale du monde. Ils ont cherché la loi sous les phénomènes changeants, entrevu les mystères de l'ordre universel à travers les secousses des peuples. — Les anciens, ces premiers nés de la nature, pouvaient-ils s'élever à la hauteur d'une pareille philosophie? Jeunes , ardents , étonnés et charmés de vivre, ils s'abandonnaieni

±m HARANGUES DE L EXIL.

eomplaisamment à l'admiration d'eux-mêmes. Derrière eux le sol était jonché de trop peu de ruines, le passé était trop court et trop peu rempli pour qu'ils ne se confiassent pas à l 'éternité du temps présent. La jeunesse pense-t-elle à la mort? Elle n'a pas assez de toutes ses forces pour se précipiter dans la vie, pour l'embrasser et l'épuiser. L'antiquité croyait à la durée et au maintien de la loi contemporaine. Elle était à elle-même son étude , sa théorie, sa contemplation, son espérance. Heureuse jeunesse du monde, où l'on ne soupçonnait pas que les nations, comme les hommes, courent du berceau à la tombe. — Mais lorsque la chute successive de tant d'institutions qui se promettaient l'avenir, lorsque le bruit des invasions et l'écroulement de Rome eurent réveillé le genre humain, les esprits dépouillèrent les longues espérances, les peuples cessèrent de s'adorer; leur conscience ébranlée à l'aspect de tant de hasard et de néant chercha un asile et le repos dans l'étude des lois qui gouvernent les révolutions des empires.

A mesure que le contingent leur échappe, ils se réfugient dans l'absolu. — Au dessus des

cités troublées par les guerres civiles ; par delà les royaumes agrandis, diminués, déchirés, emportés par la conquête; plus loin que l'horizon borné et cependant si vaste des événements ; bâtir une cité idéale vers laquelle le retentissement de la mêlée des hommes montera comme un souffle ; n'y laisser pénétrer que la lumière des principes; y enfermer, comme dans l'arche de la science, tous les siècles révolus ; distribuer la justice; juger les temps; peser dans d'équitables balances la poussière des morts; proclamer en face des inégalités d'aventure, la radicale égalité; courber la fraude et la violence sous le regard du droit et sous les verges du châtiment ; asseoir le contrat social sur la base de l'équité; — quel génie accomplira cette œuvre immense? — Quel demi-Dieu mettra aux mains de l'histoire le fil de la tradition, et sur son front l'étoile du progrès? Telle est cependant, messieurs, la méthode que doit s'imposer toute histoire universelle digne de ce nom, tel est le but moral qu'elle doit atteindre.

Le discours de Bossuet satisfait-il à ces conditions? C'est ce que je me propose d'examiner. Ai-je besoin de vous dire qu'avant d'entrer au

sein d'une question aussi grave, il nous faut, pareils à ces peuples dont je parlais tout à l'heure, dépouiller nos illusions, nos préjugés, nos colères, nos préférences, cesser pour un moment de nous adorer nous-mêmes (nous y reviendrons toujours assez tôt) et pour me servir d'une forte expression de la langue juridique, rendre sans haine et sans crainte témoignage à la vérité? Pour moi, je me propose d'être sincère.

Puisse cette sincérité suppléer à ce qui me manque du côté de l'érudition, de la philosophie, de la parole et de la science !

Bossuet nommé précepteur du dauphin de France, prêta serment le 23 septembre 1670. Environ dans ce temps, il adressait au pape Innocent XI une sorte de programme des études destinées à former l'esprit de son royal élève. Ce programme composé avec la sagesse méthodique, la hauteur de vues qui se remarquent en tous les ouvrages de levêque de Meaux, combiné avec une sollicitude paternelle qui nous sera tout à l'heure expliquée, range au nombre des derniers ouvrages pour recueillir le fruit des études : L'Histoire universelle, pour expliquer

la suite de la religion et les changements des empires.

Là, écrirait l'évêque à son chef spirituel, on voit paraître la religion toujours ferme et inébranlable depuis le commencement du monde ; le rapport des deux testaments lui donne cette force ; et l'Évangile qu'on voit s'élever sur les fondements de la loi, montre une solidité qu'on reconnaît être à toute épreuve. On voit la vérité toujours victorieuse, les hérésies renversées, l'Église fondée sur la pierre, les abattre par le seul poids d'une autorité si bien établie et s'affermir avec le temps; pendant qu'on voit au contraire les empires les plus florissants, non seulement s'affaiblir par la suite des années, mais encore se défaire mutuellement et tomber les uns sur les autres. Nous montrons d'où vient d'un côté une si ferme consistance, et de l'autre un état toujours changeant et des ruines inévitables.

Qui ne reconnaît à ce fier accent un écrivain digne de la tâche qu'il s'est imposée? Bossuet annonce qu'il a esquissé les grands traits d'une histoire universelle destinée à prouver la fragilité des hommes et la solidité de Dieu. Avait-il assez de génie pour entreprendre ce travail sur les générations? Certes, si quelqu'un, au dixseptième siècle, pouvait le tenter, sinon l'accomplir, c'était l'évêque de Meaux. Tout l'y disposait; tout, en lui et hors de lui, semblait le

désigner : son érudition, prodigieuse pour le temps; ses travaux considérables; sa fougue créatrice tempérée par son esprit d'ordre; sa hardiesse disciplinée; son habitude de commander aux âmes, de les courber, de les assouplir à la règle; son influence dominatrice ; je ne sais quelle majesté biblique et naturelle par où il était révéré comme un prophète de l'Ancien Testament; un zèle ardent pour la Foi; la verte éloquence d'un père de l'Eglise du quatrième siècle; un mélange habile d'ascétisme et de philosophie qui séduisit en même temps les fidèles et les penseurs; surtout sa coutume littéraire de n'apercevoir et de ne montrer que les grands côtés d'une thèse, les hauts sommets d'une idée. — Cette coutume familière aux généralisateurs, aux cerveaux synthétiques, aux Bacon, aux Leibnitz, cette habitude de Herder et de Vico, vivait en Bossuet, avec sa grandeur et ses dangers. Elle apparaît dans sa manière oratoire. Souvenez-vous des oraisons funèbres de Condé, d'Henriette d'Angleterre, de Michel Le Tellier.

Dans celle du héros, qu'entendez- vous? un bruit de batailles, Rocroy, Nordlingen, Fri-

bourg, puis le glas funèbre, c'est à dire les coups inattendus de la mort. Quelle idée anime, gouverne 1 éloge de la reine? Les malheurs des Stuarts et la perfidie des Cromwell, c'est à dire l'insolence des révolutions et l'inviolabilité des rois. Où tend le panégyrique du ministre de Louis? A la glorification de l'unité catholique manifestée par la révocation del'Edit de Nantes : c'est à dire à la sainteté du glaive temporel mis au service des vengeances spirituelles. Autour de ces faits principaux, les détails se groupent, s'ordonnent, pareils à ces cabanes de terre ou de pierres sèches qui gravissaient l'âpre montagne aux pieds du château féodal. Cette manière qui rappelle les fresques de Michel-Ange, apparaît dans les pages des Élévations sur les mystères, du Traité du libre arbitre, de la Politique tirée de l'Écriture sainte. Quelle habileté unie à l'apparente solidité! Comme il sait bien les endroits où il convient de frapper, quels chemins il faut ouvrir, et par où, s'emparant des âmes, il les lancera à la cime ou à l'abîme! Il ravit l'imagination afin d'endormir la raison, de magnétiser le bon sens, cette sentinelle du vrai; il exalte les miracles intérieurs de In

liberté morale pour mieux dissimuler sa fatale doctrine de la Providence ; il nous accable sous le poids de la majesté royale, afin de dérober aux yeux les blessures du droit et les plaies de l'absolutisme. Ainsi, jel'osedire : en philosophie, en théologie, en politique, il ne montre qu'un seul côté des principes ; laissant le reste dans une ombre chargée de redoutables mystères.

Je crains qu'en histoire, il ne nous fasse voir qu'un seul côté des temps.

« Il aborde l'histoire ; l'histoire dans ses mains » devient un discours religieux; c'est un récit

- des faits de Dieu ou plutôt de ses desseins

- accomplis par l'entremise de l'humanité qui les

- ignore. Des hauteurs où il se place pour con-

- sidérer l'histoire, les empires n'apparaissent

- plus que comme des individus, et les desti- « nées de ces individus ne sont que des scènes

- ou des actes d'un drame unique qui se dénoue

- par la naissance du Christ et la rédemption

- du genre humain. Le prologue, c'est la créa-

- tion ; l'exposition , la chute de l'homme ; le

- nœud, la dispersion des hommes, les progrès

- de l'idolâtrie, et la durée du peuple de Dieu ; la

- péripétie, la corruption et le destin du monde

r.OSSUET. — DISCOURS SUR LHISTOIPE UNIVERSELLE. 293

« idolâtre ; le dénoûment , l'avènement du libé- '• rateur et le triomphe de sa doctrine.

« Il est vrai que Bossuet usant d'un privilège « que les orateurs ne se refusent pas, passe à « côté des peuples qui ne disent rien en faveur de « sa thèse. Comme il fait du peuple juif le centre de

* l'histoire de l'univers, il laisse dans l'ombre les « États dont les annales ne feraient que gêner sa « marche. Dans son ordre d'idées, l'Inde et la <- Chine, avec leurs innombrables populations, au-

• raient été des éléments réfractaires, Bossuet les « élimine. » (M. Géruzez.)

Quel est son but? Façonner l'héritier de la couronne au gouvernement théocratique, constituer la suprématie de l'Église, renouveler et rajeunir l'idéal de Grégoire VII. Ce but est clairement indiqué par tous les livres du savant évéque, depuis l'Histoire des variations jusqu'au Sermon sur les devoirs des rois. Sa vie entière témoigne de sa persévérance ; l'homme est d'accord avec l'écrivain; le directeur confirme l'orateur. Le fantôme des libertés gallicanes ne me trouble pas au point de me faire oublier ou méconnaître cette volonté sacerdotale cette tendance à l'empire. A quelles conditions Bos-

LB» HAflANflUES. T. II. 1'.»

294 HARANGUES DE LEXIL.

suet dortnera-t-il à l'Église la victoire? Je demande sous quel aspect il convient de présenter l'Église catholique aux peuples, pour que ceuxci reconnaissent en elle la face même de l'esprit divin. — Bossuet s'efforcera de prouver son antiquité, sa vérité, sa sainteté, son éternité. A ces conditions, elle régnera. Les pouvoirs humains, si féconds en désastres , s'attacheront à cette puissance que ni les siècles, ni les révolutions n'auront altérée. Bossuet s'adressera par là au puissant instinct qui pousse les hommes à embrasser l'immuable.

Cette manière d'histoire universelle, écrit Bossuet dans le dessein général de son ouvrage, est à l'égard des histoires de chaque pays et de chaque peuple, ce qu'est une carte générale à l'égard des cartes particulières. Dans les cartes particulières, vous voyez tous les détails d'an royaume ou d'une province en elle-même ; dans les cartes universelles, vous apprenez à situer ces partiedu monde dans leur tout ; vous voyez ce que Paris ou l'île du France est dans le royaume, ce que le royaume est dans l'Europe, et ce que l'Europe est dans l'univers.

Aiusi les histoires particulières représentent la suite des choses qui, sont arrivées à un peuple, dans tout leur détail; mais afin de tout entendre, il faut savoir le rapport que chaque histoire peut avoir avec les autres ; ce qui se fait par un abrégé où l'en voit comme d'un coup d'œil tout l'ordre des temps.

BOSSEET. — DISCOUKS SUR L HISTOIRE UNIVERSELLE. 393

Un tel abrégé, monseigneur, vous propose un grand spectacle. Vous voyez tous les siècles précédents se développer, pour aimi dire, en peu d'heures devant vous ; vous voyez comme les empires se succèdent les uns aux autres, et comme la religion des différents États, se soutient également depuis le commencement die monde jusqu'à notre temps.

C'est sur ce fondement qu'il ordonne son discours. Il le divise en trois parties : la première traite des Époques; la deuxième de la Suite de la religion; la troisième des Révolutions des Empires.

Les époques s'étendent depuis la création du monde jusqu'à la fondation de l'empire de Charlemagne. — Il me serait facile, même en un si grave sujet, de mettre sur vos lèvres le sourire de la critique moderne, si je vous lisais l'exordc de ce discours :

La première époque vous présente d'abord un grand spectacle : Dieu qui crée le ciel et la terre par sa parole et qui fait l'homme à son image; c'est par où commence Moïse. Il nous fait voir tous les hommes renfermés en un seul homme et sa femme même tirée de lui; la perfection et la puissance de l'homme, tant qu'il porte l'image de Dieu en son entier; son empire sur les animaux ; le précepte divin donné à nos premiers parents ; la malice de l'esprit tentateur, et son apparition sous la forme du serpent ;

:jg harangues de l exil.

la chute d'Adam et d'Eve funeste à toute leur postérité, le premier homme justement puni dans tous ses enfants, et le genre humain maudit de Dieu; la première promesse de la rédemption, et la victoire future à des hommes sur le démon qui les a

perdus.

Mais non, messieurs, l'œuvre du dix-huitième siècle, je n'ai ni l'esprit aiguisé de Voltaire, ni la fougue de Jean-Jacques , ni la gravité de Buffon, ni l'éloquence de Diderot pour la recommencer aujourd'hui. — Levêque vous paraît asservi à la tradition hébraïque? et vous voulez savoir pourquoi? Et je vois bien letonnement de vos visages... Ne perdez pas de vue, je vous en conjure, le dessein final, la proposition viscérale de son Histoire universelle : constitution de l'autorité sacerdotale. Armé de ce critérium, il vous sera facile .de comprendre la crédulité de Bossuet.

« Il raconte, « disent certains critiques, parmi lesquels l'abbé Maury, le cardinal Beausset, M. de Chateaubriand; « il raconte les premières annales, d'après les livres sacrés : avec quelle simplicité touchante! Avec quelle virginale innocence! r. Oui, cette candeur en effet serait

BOSSL'ET. — DISCOURS SLR L HISTOIRE UNIVERSELLE. S 7

admirable, si elle était de la candeur. Mais il me parait malaisé de se figurer l'auteur de VBistoire des Variations, l'adversaire de Fénelon et de Jurieu, l'orateur des oraisons funèbres et des terribles harangues sur la mort, le conseiller et le poète de la révocation de l'Edit de Nantes, il me parait malaisé de se figurer Bossuet candide. Un évoque candide!... Quoique gallican, celui-ci me semble moins crédule que le bonhomme Hérodote. — Ouvrez néanmoins les premiers livres du Discours. Vous ne rencontrerez nulle trace de critique, nulle recherche des origines, nul effort pour pénétrer les secrets scientifiques de la naissance du genre humain. Partout une affirmation tranquille du miraculeux, l'intelligence de l'incompréhensible, je ne sais quelle foi robuste dans le surnaturel. Ni la poésie obscure, ni les légendes religieuses ou héroïques des premiers âges n'excitent la curiosité de ce génie. Devant la révélation moïsiaque on peut dire qu'il s'anéantit, désarmé de sa raison. — C'est là, messieurs, un spectacle digne d'être considéré. Pour moi plus je médite et moins je puis comprendre cette volontaire capitulation. Capitulation? C'est ab-

298 HARANGUES DE L KXÎL.

dication qu'il faudrait dire. Non je ne la comprends pas en un homme aussi raide, en une volonté aussi superbe, en cette âme de granit. Ne serait-elle point le signe, le gage d'une profonde, habile politique? Ce roi des intelligences feindrait-il de se découronner, de sa perdre au sein d'une égalité commune, de penser comme le plus humble des fidèles, afin de les retenir plus inflexiblement dans leur servitude originelle? Eh, messieurs, qui n'a vu ces hommes avides de pouvoir et d'honneurs, ces courtisans de la popularité et de la force, caresser les passions, épouser les haines, prendre les appétits, flatter la brutalité des peuples ou des princes, afin de régner i-ur eux? — Omnia serviliter j)ro dominatione! Excellente à avilir les nations, cette méthode ne l'est pas moins pour dompter les âmes. Égalité dans l'esclavage ! n'est-ce pas le cri de la foule, aux heures de décadence? — Et même est-il esclave le chrétien qui, parmi ses compagnons, reconnaît la face apostolique de Bossuet? Ainsi les traditions confuses, les premiers bruits vagues du monde, les vagissements de l'humanité, les rêves, les songes, les prodiges sont consignés ici indifféremment, comme en

DOSSIET. — DISCOURS SLR L HISTOIRE UNIVERSELLE. 299

une chapelle banale où les reliques des saints seraient confondus avec des os de hasard. La création, l'Eden, l'esprit tentateur, la curiosité d'Eve, la faiblesse d'Adam, l'ange à l'épée flamboyante, les pas de Jéhovah dans le paradis, la tour de Babel, le déluge, Noé planteur de vigne, Hénoch ravi au fond des cieux ouverts, Abraham, père des peuples, le duel de l'ange et de Jacob, le plat de lentilles d'Esaù, le buisson ardent de Moïse, le désert, la mer Rouge, les trompettes de Jéricho, le soleil de Josué, la verge d'Aaron, tout ce passé lointain, merveilleux, flottant, symbolique, est enregistré par l'évêque, scellé du sceau de l'immuable et du réel. — Caïn, le fratricide, s'en va à travers le monde que son crime a souillé; il court, semblable à Oreste, et Bossuet prononce sur Caïn ces paroles étranges :

La première ville fut bâtie par ce méchant qui se cherchait un asile contre l'horreur et la haine du genre humain. Les premiers arts sont inventés par ses enfants.

La société civile, les arts, la science sortent, ci quelque manière tout sanglants de la cor-

ruption et du meurtre. Rousseau ici est depassé : il nous montre en effet les arts et les lettres marchant à leur perfection à mesure que les moeurs penchent vers leur ruine ; mais l'êvêque nous enseigne qu'ils sont nés dans la première infamie, qu'ils ont germé sur la première pourriture de l 'âme humaine.

Pourquoi m'arrêterais -je plus longtemps à ces livres qui ouvrent le discours? Pourquoi assisterions-nous à tant de scènes épiques, bucoliques ou lugubres? — Je ne suis le combattant ni des dogmes, ni des ombres; je n'ai ni cette ambition, ni cette bonhomie. — Nul plus que moi n'est pénétré de respect pour la jeunesse des univers. Ne la flétrissons pas sous l'amas des fables orthodoxes; répandons sur elle les filiales clartés de la science. Respectons l'enfance du monde, le premier sourire de l'Orient.

Voici d'ailleurs que I'Histoire universelle quitte ces plages de la fantaisie; elle se développe avec une majestueuse unité, incessu patuit Dea; la pensée génératrice et normale grandit et s'affirme. Autour d'elle, comme autour d'ui: axe, roule et tourne le récit de l'historien ; en

elle les siècles sont enfermés ; en elle l'humanité est prisonnière ; c'est par elle que tout naît, respire et meurt. Elle fait un signe, et les empires se lèvent; elle souffle sur eux et ils tombent; tout concourt à la glorifier, rien n'arrête sa marche triomphale. Dans la paix, dans la guerre, elle s'avance, et les peuples lui font cortège. 0 merveilleuse puissance de la rhétorique sacrée ! Les Hébreux sont les rois, Jérusalem est la capitale du monde-. — Voulez-vous savoir pourquoi Rome a étonné l'univers par ses victoires? Pourquoi Sylla et Marius, Pompée et César, Antoine et Octave ont ensanglanté les mers, déchiré les mamelles de leur patrie? Savez-vous pourquoi Brutus est mort à Philippes avec la liberté romaine?

Bossuet nous l'enseigne en un style d'une rapidité et d'une grandeur incomparables ; mais cette ampleur que j'admire dissimulera-t-elle le sophisme et le néant de sa doctrine?

Pompée régnait dans le sénat, et son grand nom le rendait maître absolu de toutes les délibérations. Jules César, en domptant les Gaules, fit à sa patrie la plus utile conquête qu'elle eût jamais faite. Un si grand service le mit en état d'établir sa do-

mination dans son pays. Il voulut purement égaler, et ensuite surpasser Pompée.

Les immenses richesses de Crassus lui firent croire qu'il pourrait partager la gloire de ces deux grands hommes, comme il partageait leur autorité. Il entreprit témérairement la guerre contre les Parthes funeste à lui et à sa patrie. Les Arsacides vainqueurs, insultèrent par de cruelles railleries à l'ambition des Romains, à l'avarice insatiable de leur général.

Mais la honte du nom romain ne fut pas le plus mauvais effet de la défaite de Crassus. Sa puissance contrebalançait celle de Pompée et de César qu'il tenait unis comme malgré eux. Par sa mort, la digue qui les retenait fut rompue. Les deux rivaux qui avaient en main toutes les forces de la république, décidèrent leur querelle à Pharsale par une bataille sanglante : César, victorieux, parut en un moment partout l'univers, en Egypte, en Asie, en Mauritanie, en Espagne ; vainqueur de tous côtés, il fut reconnu comme maître à Rome et dans tout l'empire. Brutus et Cassius crurent affranchir leurs citoyens en le tuant comme un tyran, malgré sa clémence.

Rome retomba entre les mains de Marc-Antoine, de Lépide, et du jeune César Octavien, petit neveu de Jules César; et son tils par adoption ; trois insupportables tyrans, dont le triumvirat et les proscriptions font encore horreur en les lisant. Mais elles furent trop violentes pour' durer longtemps, les trois hommes partagent l'empire. César garde l'Italie; et changeant incontinent en douceur ses premières cruautés, il faii croire qu'il y a été entraîné par ses collègues. Les restes de la république périssent avec Brutus et Cassius. Antoine et César, après avoir ruiné

:;OSSUET. — DISCOURS SLK L HISTOIRE UNIVERSELLE.. 303

Lépide, se tournent l'un contre l'autre. Toute la puissance romaine se met sur la mer. César gagne la bataille Actiaque ; les forces de l'Egypte et de l'Orient qu'Antoine menait avec lui ^nt dissipées; tous ses amis l'abandonnent, et même sa Cléopàtre, pour laquelle il s'était perdu. Ilérode, Iduméen qui lui devait tout, est contraint de se donner au vainqueur, et se maintient par ce moyen dans le royaume de Judée. Tout cède à la fortune de César : Alexandrie lui ouvre ses portes ; l'Egypte devient une province romaine ; Cléopâtre qui désespère de la pouvoir conserver, se tue elle-même après Antoine; Rome tend les bras à César qui demeure sous le nom d'Auguste et sous le titre d'empereur, seul maître de tout l'Empire. Il dompte vers les Pyrénées les Cantabres et les Asturien3 révoltés ; l'Etbiopie lui demande la paix ; les Parthes épouvantés lui renvoient les étendards pris sur Crassus avec tous les prisonniers romains ; les Indes recherchent son alliance; ses armes se font sentir aux Rhctes ou Grisons, que leurs montagnes ne peuvent défendre ; la Pannonie le reconnaît ; la Germanie le redoute, et le Weser reçoit des lois. Victorieux par mer et par terre, il ferme le temple de Janus.Tout l'univers vit en paix sous sa puissance, et Jésus- Christ vient au monde.

L'histoire, depuis quatre mille ans, portait en ses entrailles le rédempteur; la crèche de Bethléem est le berceau de l'humanité.

Voulez-vous connaître la mesure du juste et de l'injuste, la balance à laquelle l'historien ca-

tholique pèse la conscience de ses héros? Lisez le portrait de Constantin; de Constantin, parjure, souillé de débauches, déshonoré par des vices honteux, assassin de sa femme et de son fils ; mais protecteur de l'Eglise :

Constantin le Grand, prince sage et victorieux, embrassa publiquement le christianisme... Le repos de sa famille fut troublé par les artifices de Fausta, sa femme. Crispe, fils de Constantin, mais d'un autre mariage, accusé par cette marâtre de l'avoir voulu corrompre, trouva sou père inflexible. Sa mort fut bientôt vengée; Fausta, convaincue, fut suffoquée dans le bain. Mais Constantin, déshonoré par la malice de sa femme, reçut en même temps beaucoup d'honneur par la piété de sa mère. Elle découvrit, dans les rues de Jérusalem, la vraie croix féconde en miracles. Le saint sépulcre fut aussi trouvé. La nouvelle ville de Jérusalem qu'Adrien avait fait bâtir, la grotte où était né le Sauveur du monde, et tous les saints lieux, furent ornés de temples superbes par Hélàne et par Constantin. — Ce prince, béni de toute l'Église, mourut plein de joie et d'espérance.

Lisez ces louanges prodiguées à Théodose ; à Théodose, auteur de ce code de la persécution, où chaque page est altérée du sang des païens, où chaque article résonne du bruit de la hache.

Théodose, seul empereur, fut la joie et l'admiration de tout l'univers. Il appuya la religion; il fit taire les hérétiques; il abo-

lit les sacrifices impurs des païens; il avoua humblement ses fautes, et en fit pénitence. Il écouta saint Ambroise, célèbre docteur de l'Église, qui le reprenait de sa colère, seul vice de ce grand prince. Toujours victorieux, jamais il ne fit la guerre que par nécessité. Il rendit les peuples heureux, et mourut en paix, plus illustre par sa foi que par ses victoires.

Vous le voyez, messieurs, pas une souillure qui ne soit lavée par l'eau lustrale du catholicisme; pas un crime que l'évêque ne couvre de sa robe épiscopale. Poursuivez : Voici la condamnation de Célestin et de Pelage; voici l'anathème prononcé sur les ariens et la bénédiction du ciel invoquée sur les empereurs qui, par la flamme et par le fer, les extirpèrent. Entendez les barbares qui débordent sur l'Occident infidèle, et par le baptême sont absous et justifiés. Écoutez l'éloge d'Hildebrand, de ce pape, - élevé malgré lui sur le siège de saint Pierre. »

Ce grand pape apaise la pesle par ses prières; instruit les empereurs et tout ensemble leur fait rendre l'obéissance qui leur est due; console l'Afrique et la fortifie; convertit l'Angleterre; reforme la discipline de la France dont il exalte les rois, toujours orthodoxes au dessus de tous les rois delà terre, fléchit les Lombards, sauve Rome et l'Italie que les empereurs ne pouvaient rider; réprime l'orgueil naissant des patriarches de Constanti-

nople ; éclaire toute l'Église par sa doctrine ; gouverne l'Orient et l'Occident avec autant de vigueur que d'humanité ; et donne au monde un parfait modèle du gouvernement ecclésiastique.

Enfin, écoutez parler Bossuet lui-même, avec une sorte d'ingénuité puissante :

Le vrai dessein de cet abrégé n'est pas de vous expliquer l'ordre du temps, quoiqu'il soit absolument nécessaire pour lier toutes les histoires, et en montrer le rapport. Je vous ai dit, monseigneur, que mon principal objet est de vous faire considérer, dans l'ordre des temps, la Suite du peuple de Dieu, et celle des Grands Empires, Ces deux choses roulent ensemble dans cigrand mouvement des siècles, où elles ont pour ainsi dire an même cours.

Ne croyez pas, messieurs, que je veuille amoindrir les éminentes qualités de cette première partie du Discours sur l'Histoire universelle. Que gagnerions-nous à diminuer nos adversaires? De paraître plus grands? Je n< veux pas de cette fausse grandeur étagée sur l'injuste abaissement d'autrui. L'esprit moderne est assez fort pour se mesurer avec l'esprit du moyen âge.

Je reconnais donc, et j'apprécie autani qu'homme du monde, la rapidité, la netteté

du discours, le coup d'œil profond, lumineux, politique sur certains points de la vie des peuples. Je rends hommage à cette méthode à la fois large et simple, à cette concision héroïque du langage, marque de la concentration et de la maturité de la pensée. Il ne m'en coûte rien de signaler quelque souci de la justice et quelque respect de la liberté, une révérence envers les anciens dieux qui me charme et m'étonne chez un évêque, surtout si je les compare aux idées de certains catholiques de notre temps, aux théories de ces orthodoxes donc M. de Montalembert a dit : « Qiïils ne con- « naissent ni l'humanité, ni l'honneur. » Et je proclame en outre, j'atteste la puissance de cette savante et arbitraire mise en scène des peuple-) qui tombent les uns sur les autres pour faire de leurs ossements une tribune, une chaire et un autel à la révélation chrétienne. — Cette apothéose du christianisme m'amène à considérer la seconde partie du discours.

Suite de la Religion, tel est son titre, et l'on raconte que c'est à elle que Bossuet tenait le plus. Le reste, en effet, est profane; la suite de la Religion est sacrée.

308 IUttANGUES DE LEXIL.

Bossuet se propose d'appuyer par la théologie et par une philosophie complaisante la démonstration tirée des événements. Esprit rare et solide, le concret ne lui suffit pas, le phénomène ne satisfait qua moitié sa métaphysique. — Curieux, comme Pascal, il sent bien que l'humanité repose sur l'abstrait et l'absolu, et il entreprend de conformer sa doctrine à ces conditions inéluctables de la vie morale.

Ici, dès les premiers pas, éclate cette contradiction dont je vous ai entretenus, il y a un an, entre le philosophe et le théologien. On voit clairement que le penseur se révolte contre l'apôtre. Elles abondent, les traces de cette rébellion.

Le théologien célèbre la création et le Dieu créateur en termes magnifiques et simples ; tout rempli des souvenirs de la Genèse, et tout imprégné de la théogonie moïsiaque, il écrit :

Le Dieu qu'ont toujours servi les Hébreux et les chrétiens n'a rien de commun avec les divinités pleines d'imperfections, et même de vices, que le reste du monde adorait. Notre Dieu est un, infiai, parfait, seul digne de venger les crimes et de couronner la vertu, parce qu'il est seul la sainteté même.

Il est infiniment au dessus de cette ca':se première et de ce

premier moteur que les philosophes ont connu, sans toutefois l'adorer. Ceux d'entr'eux qui ont été le plus loin nous ont proposé un Dieu qui, trouvant une matière éternelle, et existante par elle-même aussi bien que lui, l'a mise en œuvre, et l'a façonnée comme un artisan vulgaire, contraint dan3 son ouvrage par cette matière et par des dispositions qu'il n'a pas faites; sans jamais pouvoir comprendre que, si la matière est d'elle-même, elle n'a pas dû attendre sa perfection d'une main étrangère, et que, si Dieu est infini et parfait, il n'a eu besoin pour faire tout ce qu'il voulait, que de lui-même et de sa volonté toute-puissante. Mais le Dieu de nos pères, le Dieu d'Abraham, le Dieu de Moïse nous a écrit les merveilles, n'a pas seulement arrangé le monde, il l'a fait tout entier dans sa matière et dans sa forme. Avant qu'il eût donné l'être, rien ne l'avait que lui seul. Il nous est représenté comme celui qui fait tout , et qui fait tout par sa parole, tant à cause qu'il fait tout par raison qu'à cause qu'il fait tout sans peine, et que pour faire de si grands ouvrages, il ne lui en coûte qu'un seul mot, c'est à dire qu'il ne lui en coûte que de vouloir.

Et pour suivre l'histoire de la création, puisque nous l'avons commencée, Moïse nous a enseigné que ce puissant architecte, à qui les choses coûtent si peu, a voulu les faire à plusieurs reprises et créer l'univers en six jours, pour montrer qu'il n'agit pas avec une nécessité ou par une impétuosité aveugle, comme se le sont imaginé quelques philosophes.

Il a plu à ce grand ouvrier de créer la lumière avant même que de se réduire à la forme qu'il lui a donnée dans le soleil et dans les astres, parce qu'il voulait nous apprendre que ces grands

et magnifiques luminaires, dont on nous a voulu faire des divinités, n'avaient par eux-mêmes ni la matière précieuse et éclatante dont ils ont été composés, ni la forme admirable à laquelle nous les voyons réduits.

Lorsque le grand théosophe a formulé ces affirmations superbes sans daigner s'enquérir si la cosmographie ne contredit pas sa cosmogonie, sans s'informer si l'astronomie, la géologie, la mathématique consentent à sa métaphysique ; voici que le philosophe conçoit quelque scrupule sur le péché originel dont il voit bien que les conséquences terribles ne sont expliquées et justifiées ni par la raison, ni par la justice humaines :

Voici notre sentence prononcée dans la sienne (celle d'Adam) : Dieu qui avait résolu de récompenser son obéissance dans toute sa postérité, aussitôt qu'il s'est révolté, le condamne et le frappe, non seulement en sa personne, mais encore dans ses enfants, comme dans la plus vive et la plus chère partie de lui-même ; nous sommes tous maudits dans notre principe; notre naissance est gâtée et infectée dans sa source.

N'examinons point ici ces règles terribles de la justice divine par lesquelles la race humaine est maudite dans son origine; adorons les jugements de Dieu qui regarde tous les hommes comme un seul homme dans celui dont il veut tous les faire sortir : rc-

gardons-nous aussi comme dégradés dans notre père rebelle, comme flétris à jamais par la sentence qui le condamne, comme bannis avec lui, et exclus du paradis où il devait nous faire naitre.

Les règles de la justice humaine nous peuvent aider à entrer dans les profondeurs de la justice divine, dont elles sont une ombre ; mais elles ne peuvent pas nous découvrir le fond de cet abîme.

N'y a-t-il pas là quelque regret, et si je l'ose dire, une docile impatience de sonder le mystère? Mais cette insurrection secrète est bientôt domptée par l'esprit d'ordre et de discipline. Affranchi des derniers liens d'une raison qui proteste et s'évanouit, Bossuet, en un langage éloquent, passionné, resplendissant de je ne sais quelle lueur de glaive, s'efforce de prouver que le catholicisme est immuable, invincible, éternel; il confond, dans l'origine du genre humain, l'origine même de l'Église ; il environne des langes du Christ les aînés du monde; il enfonce les racines de la loi dans le sol sacré des premiers univers ; il convie au baptême du divin Enfant tous les peuples de la terre, et de leurs annales vénérées compose l'état civil de son Dieu. Autour du Golgotha il évoque et il range en bataille,

non seulement les faits, les événements, les siècles qui changent : mais les idées, qui ne changent pas, essentielles et immortelles. — Là, Bossuet me rappelle Athanase et Jérôme conciliant l'antique raison philosophique avec le mysticisme nouveau, et pour déconcerter la première, transportant d'un coup d'aile le dogme chrétien par delà les limites de la philosophie platonicienne.

En vain il tente de renouveler cette entreprise; en vain, contemplant sa doctrine, il s'écrie :

La belle philosophie que celle qui nous donne des idées si pures de l'auteur de notre être ! La belle tradition que celle qui nous conserve la mémoire de ses œuvres magnifiques ! que le peuple de Dieu est saint, puisque par une suite non interrompue depuis l'origine du monde jusqu'à nos jours, il a conservé une tradition et une philosophie si sainte.

En vain, créant des aïeux à son orthodoxie, il trace ces mots destinés, malgré lui, à confesser le progrès, et qui semblent protester contre une irruption soudaine de Dieu dans l'humanité :

Ce qui se passait parmi les Grecs était une espèce de préparation à la vérité. Leurs philosophes connurent que le monde

était régi par un Dieu bien différent de ceux que le vulgaire adorait, et qu'ils servaient eux-mêmes avec le vulgaire.

(Parole imprudente et redoutable que le dixhuitième siècle tournera contre vous-mêmes !)

Les histoires grecques font foi que cette belle philosophie venait d'Orient, et des endroits où les juifs avaient été dispersés; mais de quelque endroit qu'elle vienne, une vérité si importante répandue parmi les Gentils, quoique combattue, quoique mal suivie, même par ceux qui l'enseignaient, commençait à réveiller le genre humain, et fournissait par avance des preuves certaines à ceux qui devaient un jour le tirer de son ignorance.

Efforts inutiles ! stérile généalogie du dogme, par laquelle Bossuet désigne des ancêtres et des témoins à ce qui n'a pas besoin de témoignage étranger, je veux dire à la révélation : elle vaut en effet, par sa seule parole, et s'affirme soimême. Du jour où elle serait interrogée, soumise à l'examen de la raison, assujettie aux rigueurs de la logique, de ce jour-là elle serait perdue. — On adore et on se tait. — Messieurs, les dogmes s'imposent ou tombent. Luther n'a pas réformé, il a tué. Étrange manie de renouveler l'éternel et de purifier l'incorrupti-

Ô14 HARANGUES DE LEXIL.

ble ! Pour le reste, en effet, discussion et liberté font jaillir letincelle et engendrent la vie; pour les dogmes, elles engendrent les ténèbres et la mort. — Un dogme controversé est un dogme trahi. — Bossuet ne l'ignorait pas, lui, rompu à la règle de l'Eglise. Aussi gardez-vous de prendre pour le fond de sa pensée, ces éclaircies, ces échappées philosophiques. C'est là une concession à l'esprit cartésien de son temps. Sous cette charnelle complaisance, son âme conserve toute la rigidité d'un décret des conciles; sa langue est souple, déliée? sa volonté demeure inflexible. Apprenez de lui-même à le connaître :

Cette Église toujours attaquée et jamais vaincue, est un miracle perpétuel et un témoignage éclatant de l'immutabilité de Dieu. Au milieu de l'agitation des choses humaines, elle se soutient toujours avec une force invincible; en sorte que, par une suite non interrompue depuis près de dix-sept cents ans, nous la voyons remonter jusqu'à Jésus - Christ , dans lequel elle a recueilli la succession de l'ancien peuple et se trouve réunie aux prophètes et aux patriarches...

Quelle suite! quelle tradition! quel enchaînement merveilleux! si notre esprit naturellement incertain, et devenu par ses incertitudes le jouet de ses propres raisonnements a besoin dans les questions où il y va du salut, d'être fixé et déterminé par

quelque autorité certaine ; quelle plus grande autorité que celle de l'Église catholique qui réunit en elle-même toute l'autorité des siècles passés, et les anciennes traditions du genre humain jusqu'à sa première origine.

Qu'attendons-nous donc à nous soumettre?

— Et plus loin, confirmant la loi par le châtiment, et démontrant la souveraineté par la force :

Étudiez donc, monseigneur, avec une attention particulière, cette suite de l'Église qui vous assure si clairement toutes les promesses de Dieu. Tout ce qui rompt cette chaîne, tout ce qui sort de cette suite, tout ce qui s'élève de soi-même, et ne vient pas en vertu des promesses faites à l'Église dès l'origine du monde, vous doit faire horreur. Employez toutes vos forces à rappeler dans cette unité tout ce qui s'en est déroyé, et à faire écouter l'Église, par laquelle le Saint-Esprit prononce ses oracles.

Considérez seulement le temps où vous vivez, et de quel père Dieu vous a fait naître. Un roi si grand en tout se distingue encore plus par sa foi que par ses admirables qualités. Il protège la religion au dedans et au dehors du royaume, et jusqu'aux extrémités du monde. Ses lois sont un des plus fermes remparts de l'Église. Son autorité révérée autant par le mérite de sa personne que par la majesté de son sceptre, ne se soutient jamais mieux que lorsqu'elle défend la cause de Dieu. On n'entend plus de blasphèmes ; l'impiété tremble devant lui; c'est ce roi marqué par Salomon, qui dissipe tout le mal par ses regards.

S'il attaque l'hérésie par tant de moyens, et plus encore que n'ont jamais fait ses prédécesseurs, ce n'est pas qu'il craigne pour son trône; tout est tranquille à ses pieds, et ses armes sont redoutées par toute la terre; mais c'est qu'il aime ses peuples, et que se voyant élevé par la main de Dieu à une puissance que rien ne peut égaler dans l'univers, il n'en connaît point de plus bel usage que de le faire servir à guérir les plaies de l'Église.

Ne reconnaissez-vous pas l'auteur de l'oraison funèbre de Michel Le Tellier, l'évêque qui chanta le cantique de Siméon sur l'exil, la ruine, les funérailles de trois cent mille proscrits? Pour moi, j'entends distinctement les plaintes, je compte les larmes, je sonde avec ferveur et j'adore les blessures des bannis et des persécutés. — D'où viennent à Bossuet cette sérénité dans la haine et dans l'intolérance? De son cœur? De son tempérament? — Je ne crois pas, je refuse de croire à la méchanceté native des hommes. — Je reconnais-là le fruit amer de sa doctrine historique. Bossuet est le serviteur d'une théorie ; son caractère est moulé sur un concept de son entendement. Or, comme sur cette théorie repose, depuis deux cents ans, l'histoire moderne; comme la plupart des historiens marchent dars

le sillon de Bossuet, il importe d'étudier ce système générateur; je veux retourner le sillon, y saisir le grain; je veux, pour me servir d'une parole biblique, savoir quelle moisson germe au sein de ces profondeurs, et si nous récolterons le froment ou l'ivraie.

La troisième partie du discours sur l'histoire universelle est le champ fatidique où l'évêque a déposé ce grain ; c'est là qu'il a enfoui, sous les ruines des temps, son testament politique.

A cette troisième partie, les Révolutions de.s Empires, les plus vifs éloges,' et les plus mérités, ont été adressés par les critiques. C'est d'elle que M. Nisard a dit à l'Ecole normale : « Ce « magnifique portrait des grands empires qui « ont rempli le passé, et qui ont eu tour à tour « le gouvernement du monde, sans pouvoir long- « temps en soutenir la gloire, ne rencontre ni « indifférents, ni incrédules; ce sera à jamais « le plus beau jugement des temps modernes « sur l'antiquité. •» C'est d'elle sans doute que; M. Saint-Marc Girardin a dit à l'Académie : « Quelle admirable revue de tous les peuples ! « comme ils viennent tour à tour devant Bossuet « témoigner de leur faiblesse et avouer que Dieu

« seul est grand !.. . Ainsi Dieu est partout, il « change et renouvelle à son gré la figure du « monde. » — C'est elle enfin que Bossuet luimême annonce en ces termes :

Ainsi quand vous voyez passer comme en un instant devant vos yeux, je ne dis pas les rois et les empereurs, mais ces grands empires qui ont fait trembler tout l'univers ; quand vous voyez les Assyriens anciens et nouveaux, les Mèdes, les Perses, les Grecs, les Romains, se présenter devant vous successivement, et tomber, pour ainsi dire, les uns sur les autres; ce fracas effroyable vous fait sentir qu'il n'y a rien de solide parmi les hommes, et que l'inconstance et l'agitation sont le partage des choses humaines.

N'attendez pas de moi que je m'inscrive en faux contre ces louanges, et contre la hauteur •le cet exorcle. Jamais la langue française ne parla un idiome plus plein, plus sonore, plus retentissant; jamais plus vaste cimetière ne fïït creusé au milieu du monde pour recevoir les ossements des générations. Ce n'est pas moi qui marchanderai à Bossuet la gloire d'avoir mené le deuil des empires, de les avoir précipités dans la fosse commune ; ce n'est pas moi qui lui refuserai le titre de fossoyeur des peuples. — Mais

avant de les ensevelir pour jamais, a-t-il du moins confessé qu'ils avaient vécu? ou bien, semblable à M. de Maistre et aux ultramontains, n'a-t-il vu dans l'antiquité que le rêve impur d'ombres condamnées d'avance aux gémonies de l'histoire? Non, messieurs, Bossuet n'était pas descendu à l'abaissement moral dont cette école donne le triste spectacle. Il rend témoignage; il écrit l'épitaphe des Grecs, des Perses, des Romains sur la pierre du tombeau :

- Ici gît une nation qui fut vivante. » J'entends par là une nation qui grandit, développant en elle les principes de la liberté et de la justice.

— Des Grecs, il dit :

La liberté que se figuraient les Grecs était une habileté soumise à la loi, c'est à dire à la raison même reconnue par tout le peuple. Ils ne voulaient pas que les hommes eussent du pouvoir armi eux. Les magistrats redoutés durant le temps de leur ministère, redevenaient des particuliers qui ne gardaient d'autorité qu'autant que leur en donnait l'expérience. La loi était regardée comme la maîtresse : c'était elle qui établissait les magistrats, qui en réglait le pouvoir, et qui enfin châtiait leur mauvaise administration.

Des Romains il dit :

De tous les peuples du monde, le plus fier et le plus hardi,

mais tout ensemble le plus réglé dans ses conseils, le plus constant dans ses maximes, le plus avisé, le plus laborieux, et enfin le plus patient, a été le peuple romain. De tout cela s'est formée la meilleure milice et la politique la plus prévoyante, la plus ferme et la plus suivie qui fut jamais. Le fond d'un Romain, pour ainsi parler, était l'amour de sa liberté et de sa patrie. Une de ces choses lui faisait aimer l'autre; car parce qu'il aimait sa liberté, il aimait aussi sa patrie comme une mère qui le nourrissait dans des sentiments également généreux et libres... La liberté leur était un trésor qu'ils préféraient à toutes les richesses de l'univers.

Avec la même sûreté, il jugeait les Assyriens, les'Mècles, les Perses; avec la même autorité, il raconte l'orgueil de Babylone qui ne pouvait croire qu'elle fût périssable comme le reste des choses humaines; avec la même sagesse, il nous enseigne qu'Alexandre parce qu'il avait été trop puissant fut la cause de la perte de tous les siens; et que voilà le fruit des conquêtes ; avec le même bon sens, il constate la durée et la solidité du droit romain.

Et, en effet, cette Rome qui fut à la fois un camp et un prétoire , dites-moi quelle est sa durable renommée. Que sont devenus le bruit, l'éclat des armes? Qu'est devenu le monde ro-

main? Envahi, dépouillé, dispersé, ruiné!... des nations nouvelles, inconnues se sont formées de sa poussière. Tout ce qu'engendra la force a disparu, au lieu que par le droit, Rome tient encore l'espace et le temps, tant il est vrai que la justice est plus forte que la mort.

Ni Rome cependant, ni la Grèce ne sont la patrie du génie de Bossuet. Dans l'étude de Rome, il néglige, à dessein, le côté religieux, c'est à dire le côté véritablement national, le fond même de la cité. Dans l'étude de la Grèce, quelle stérilité calculée! Quelle aumône avare aux lettres et aux arts ! Sur Homère à peine quelques lignes; d'Eschyle, de Sophocle, de Démosthène pas un mot. Quoi ! vous parlez de la Grèce, et vous dédaignez l'âme même de la Grèce, je veux dire le culte de la beauté? — On reconnaît à cette indifférence le tempérament sacerdotal méprisant tout ce qui ne sert pas à sa domination. — Un jour, lorsqu'éclatera l'aube de la renaissance, lorsque les peuples porteront sur leur face rajeunie l'immortelle lumière des arts ressuscites; lorsque Lazare sortira du sépulcre où il dormait depuis mille ans, mangé des vers de la scholastique ; lorsque lame de

322 HARANGUES DE LEXIL.

l'Europe enivrée de poésie, amoureuse de la beauté, menacera d'échapper à l'église; celle-ci conviera Pétrarque au Vatican, décernera au Tasse la couronne et les palmes, ouvrira les cloîtres muets et les salles sacrées de saint Pierre à la foule des Raphaël, des Michel-Ange et des Jules Romain. Mais qu'ils sont loin encore, enfouis dans la brume de l'avenir, ces temps où l'esprit du moyen âge feindra de s'allier avec l'esprit moderne ! Qu'il est lointain ce mariage mystique entre l'art païen et l'Eglise romaine! — Aussi le grand évêque, le puissant Bossuet, traverse la Grèce, la divine Ionie, sans saluer un seul de ses véritables héros. Ni devant Ylliade, ni devant les bas-reliefs du Parthénon, il ne s'arrête dans la pieuse et filiale attitude d'un artiste et d'un penseur. Où nous entraîne-t-il ? L'avez-vous vu, comme avec un plaisir austère, avec la joie profonde et sourde, respectueuse et frémissante de l'exilé qui retourne en sa terre natale ; l'avez-vous vu, dès les premières pages, aborder en Egypte, s'enfoncer complaisamment dans les solitudes, analyser, célébrer les grandeurs de ce gouvernement de prêtres qui, d'un poids plus lourd

que les pyramides, pèse sur les générations pétrifiées?

Ici est la contrée chérie, ici est l'idéal politique de Bossuet : Au fond, en bas, dans l'abjection, l'obéissance et la misère, la foule des travailleurs ; au dessus les soldats ; plus haut le roi ; au sommet, le prêtre.

Comprenez-vous maintenant la doctrine de ce discours ? et me sera-t-il donné de vous initier à la philosophie de cette histoire universelle ?

Souvenez-vous, monseigneur, s'écrie l'évêque de Meaux, da;,s son dernier chapitre, souvenez- vous que ce long enchaineme:it des causes particulières, qui font et qui défont les empires, dépend des ordres secrets de la divine Providence. Dieu tient du plus haut des cieux les rênes de tous les royaumes ; il a tous les cœurs en sa main ; tantôt il retient les passions, tantôt il leur lâche la bride ; et par là il remue tout le genre humain.

Homme! créature imbécile et dénuée, tu te croyais libre? Tu sentais en toi la volonté, les instincts, les passions; tu aspirais à régler ta vie d'après les maximes du devoir et du droit; tu levais tes regards vers les cieux resplendissants !... Courbe la tête ! Tu n'es qu'un misérable

instrument aux mains d'une providence souveraine.

C'est ainsi que Dieu règne sur les peuples. En un mot, il n'y a point de puissance humaine qui ne serve malgré elle à d'autres desseins que lessiens. Dieu seul sait tout réduire à sa volonté.

Homme! créature flottante, abandonnée, tu te croyais raisonnable? Tu sentais en toi la logique, la méthode, le verbe, la connaissance du passé, le pressentiment de l'avenir?... Tu aspirais à ordonner la vie des peuples sur les préceptes de la justice et de la tolérance ? — Courbe la tête! Tu n'es qu'un jouet stupide aux mains d'une providence souveraine.

Pendant que vous verrez tomber les grands empires d'euxmêmes, et que vous verrez la religion se soutenir par sa propre force, vous connaîtrez aisément qu'elle est la solide grandeur, et où un homme sensé doit mettre son espérance.

Homme! créature infatuée, tu te croyais perfectible? Tu sentais en toi germer confusément les longues espérances? Superbe, tu marchais à la lueur sacrée de la conscience?

Courbe la tête ! Tu n'es qu'un esclave enchaîné à une loi immobile par une providence souveraine !

Messieurs, les conséquences d'un pareil système se sont hardiment développées ; le grain a germé au fond des peuples. Un jour, il s'est levé, et c'est un philosophe du dix-neuvième siècle, de ceux qu'on appelle les libres-penseurs, qui s'est chargé de cueillir ces épis symboliques. Détestable moisson! maisque dirai-je du laboureur et du semeur?

S'il est vrai que l'homme n'est que le journalier de la providence, et non l'associé de l'ordre universel ; s'il est vrai que l'Être suprême nous chasse, malgré nous, à un but marqué d'avance par ses mystérieux décrets; s'il est vrai qu'il intervient sans cesse, non seulement pour gouverner la marche des sphères, mais pour régler chaque acte de la vie ; s'il est à la fois le poète, le metteur en scène et le personnage du drame de l'humanité ; si nous ne sommes que de misérables ombres qui vont et viennent sur la toile ; s'il est vrai que, par une sorte de panthéisme catholique, l'humanité soit abîmée en Dieu; si la parole du crucifié : Pardonnez-

1,1» BARANliUKS. T. II. 21

leur, mon père, car ils ne savent ce qu'ils font, est 1 epitaphe de toute volonté ; s'il est vrai que la fatalité se soit emparée du monde moral et l'ait marqué comme forçat ; à quoi bon la conscience et la justice? Pourquoi cette dérision de la liberté?— Je vous demande si l'histoire n'est pas une éternelle embûche. Où est le vrai? où est le faux? Dites-moi les nouveaux noms du juste et de l'injuste.

Moi, je les sais : puisque Dieu tient du haut des cieux les cœurs et les empires dans sa main, puisqu'il trace l'orbite des événements et le cercle des destinées ; le juste s'appelle : Succès; l'injuste se nomme : Défaite. La force est divine; le droit est l'éternel exilé ; et l'on entend désormais par toute la terre retentir le cri des barbares : Malheur aux vaincus! Vœ victis!

Ce cri est tombé, il y a trente ans, des lèvres de M. Cousin et du haut de la chaire de la Sorbonne :

J'ai absous, disait-il, la victoire comme nécessaire et utile; j'entreprends maintenant de l'absoudre comme juste, dans le sens le plus étroit du mot; j'entreprends de démontrer la moralité du succès. On ne voit ordinairement dans le succès que le

triomphe de la force, et une sorte de sympathie sentimentale nous entraine vers le vaincu ; j'espère avoir démontré que puisqu'il faut qu'il y ait toujours un vaincu, et que le vaincu est toujours celui qui doit l'être, accuser le vainqueur et prendre parti contre la victoire, c'est prendre parti contre l'humanité, et se plaindre du progrès de la civilisation. Il faut aller plus loin; il faut prouver que le vaincu doit être vaincu et a mérité de l'être; il faut prouver que le vainqueur sert, non seulement la civilisation, mais qu'il est meilleur, plus moral et que c'est pour cela qu'il est vainqueur.

0 Brutus ! ô Caton ! ô Traséas ! Jean Huss, Savonarole, Sydney, victimes une seconde fois immolées ! .. . Mais ici la parole est impuissante ; il faut se taire en face de cet abîme où roulent, avec la raison, toute justice, toute pitié, toute pudeur.

Treize ans après Waterloo, devant un auditoire français, proclamer la sainteté de la victoire! — Nul ne protesta. C'était le commencement des capitulations.

Ces paroles sont la conséquence même de la doctrine de Bossuet. Adressée à la jeunesse française, cette philosophie de l'esclavage pénétrait jusqu'à la moelle de ses os. Il ne m'appartient pas de dire ce qu'elle a produit.

L'histoire le dira. — Un dernier mot, et j'achève.

Puisque les grands empires, fatigués avant la fin du jour, rejettent le fardeau des idées ; que les petites nations recueillent et cultivent ce glorieux héritage ! Ne laissons pas mourir la lueur de l'esprit. Contre la fatalité, proclamez la liberté. En face du succès, demeurez fidèles au droit. Sortez de cette ombre glaciale que l'école historique de Bossuet projette sur le monde. Sortez de ce lac mystique plus profond, plus sourd et plus muet que les lacs infernaux d'Alighieri, et où les générations se pourraient pétrifier.

L'histoire n'est le domaine ni la proie des tyrans visibles ou invisibles. L'Humanité est son œuvre à elle-même. C'était l'idée de Vico; c'était la foi de Herder. Qu'elle soit la tienne, ô jeunesse ! Réchauffée par tes études, fécondée par l'expérience et les méditations d'un peuple libre, elle peut enfanter un nouvel univers.

Janvier 18B2.

Messieurs,

Il y a eu dans le monde un peuple de pasteurs, qui, au sein des sociétés polythéistes, a conservé sa foi monothéiste ; qui s'est préservé comme d'une souillure de tout contact avec l'étranger, de tout amour avec l'étrangère ; un peuple qui demeure encore parmi les vivants, dispersé mais jamais extirpé, comme la preuve de la puissance d'une idée religieuse. Ce peuple n'a eu, à proprement parler, ni philosophes, ni poètes, ni historiens; et cependant sa vie tout entière est concentrée en un livre ; c'est dans ces feuilles sacrées qu'il contemple avec respect,

avec un orgueilleux effroi, sa philosophie, sa poésie, sa patrie, son histoire, c'est à dire sa religion même ; car pour lui toute manifestation de lame est un contre-coup de la Divinité : ses poètes sont des prophètes, ses historiens sont des prêtres, ses législateurs ont conversé avec le maître des nuées, et chaque parole du livre est un écho du Verbe. Il a cette vanité séculaire de se dire le seul livre, l'essentiel, le livre par excellence : la Bible, et d'avoir fixé à jamais sur sa première page la lumière de l'univers naissant ; il se vante de tout connaître, de tout enseigner, de tout régler; après avoir assigné aux étoiles une route qu'elles ont refusé de suivre, il s'efforce de donner à l'homme des lois; depuis l'épopée de Moïse et le lyrisme de David, jusqu'aux satires d'Isaïe et aux plaintes des captifs de Babylone, il parle la langue de l'absolu, aspire à organiser la discipline du monde. Nulle autre part n'éclate avec plus de vigueur la doctrine de la transcendance, du surnaturalisme et de la révélation. Il nous apprend que l'homme n'a de force et de grandeur, de science et de hardiesse, de sentiment et de raison qu'autant qu'il est soutenu, inspiré, façonné par un maître

invisible. — Depuis le berceau jusqu'à la tombe, placé sous le regard, sous la main, sous la verge de la Providence, sa liberté est anéantie, sa dignité est abolie à force detre confondues avec la liberté et la dignité divines. Ce roi dérisoire n'est que le jouet, l'instrument de la volonté d'un Être insondable. Cet Être, caché derrière l'immense voile des cieux qu'il roule comme une tente, préside aux destinées, dispense la pluie et le soleil, distribue les saisons et les rosées, conduit les rois, et flagelle les peuples. Partout l'Être apparaît formidable, vengeur, solitaire; les événements s'agitent en son orbite et l'humanité est ensevelie dans son ombre.

Cette doctrine convenait au génie de Bossuet, à son tempérament sacerdotal. Elle est en effet la base de son discours sur l'histoire universelle; sur elle reposent ses oraisons funèbres; avec elle il se proposait de réduire en poudre la philosophie et la réforme. — Messieurs, Bossuet est-il un prêtre chrétien, un apôtre nourri de la sève des Chrysostôme, des Grégoire de Nazianze, des Basile de Césarée? N'est-ce point un descendant du grand prêtre de l'ancienne loi? Pour moi, plus je le considère, et plus je me persuade qu'il

a été formé par la Bible ; il en a les splendeurs, les âpretés, les colères ; son style emprunte à celui des prophètes son ampleur, ses images soudaines, ses tours inattendus, son éclat et ses orages; c'est de son discours qu'on peut dire qu'il marche à coups de rein , par sauts et par bonds, qu'il creuse impatiemment le sol des idées et qu'il respire la guerre ; il y a dans l'œuvre de Bossuet des phrases retentissantes comme des clairons, resplendissantes comme l'épée des Gédéon et des Machabées ; en lui palpite, après vingt-cinq siècles, l'âme intolérante et guerrière d'Israël et de Juda.

Aussi je ne m'étonne pas qu'il ait choisi pour texte de sa politique le texte même de l'Écriture; il y était attiré par une sorte de conformité morale. Si vous voulez courber les hommes, les plier au joug, les accoutumer au frein, gardez-vous de parler au nom de votre humaine raison et de leur apparaître comme votre propre envoyé; gardez-vous d'ouvrir votre conscience comme un livre où pourraient lire les petits et les grands; jetez-là l'humanité, dépouillez une égalité dangereuse pour qui veut rester maître ou le devenir; parlez au nom de

la raison surnaturelle, apparaissez comme l'envoyé du Sinaï, portez les tables de la loi parmi l'horreur et l'épouvante; appuyez l'intolérance politique sur le dogmatisme religieux. — Pour pratiquer en paix l'omnipotence temporelle, abritez-la sous l'infaillibilité providentielle ; pour extirper les dissidences, les schismes, les hérésies, justifiez la légitimité de la persécution par la sainteté de la révélation ; en un mot, messieurs, abîmez en Dieu l'homme, le monde, la nature, et, d'une main consacrée, arrachez lame du genre humain.

Voilà, messieurs, la tâche de Bossuet; telle est sa doctrine ; c'est là son but ; c'est le dernier mot de sa politique. Mais ce mot effroyable, il se garde bien de le prononcer en commençant. S'il vous laissait soupçonner, si vous pouviez entrevoir l'abîme où il vous mène, vous refuseriez de le suivre; vous reculeriez, saisis de vertige. Aussi, par combien d'habileté et de souplesse; par combien de ruses, à travers quelles embûches savantes, il s'efforce d'égarer, d'éblouir, de séduire votre entendement. Ah! comme il est entré à fond dans nos instincts! comme il sait nous flatter ! comme il se glisse,

s'insinue, se coule dans chacune de nos tendances ! ce génie puissant, dominateur, devient, quand il le faut, plus malléable, plus courtisan de vos idées que les sophistes grecs ; ce père de l'Église et ce prophète pratique la ductilité d'Isocrate et la finesse de Loyola et de Sanchez. — Les propositions les plus contradictoires, les théories les plus destructives de toute liberté, il les présente comme l'idéal de la logique, il les enveloppe des apparences de la discussion. Je reconnais le philosophe qui confondit à dessein le cartésianisme et le catholicisme, afin d'entraîner au même néant les libres penseurs et les fidèles; je reconnais le théologien qui combattit Fénelon et Jurieu, afin de dissoudre toute résistance; je reconnais le sermonnaire éloquent, le pamphlétaire mystique, le Bossuet des harangues sur l'aumône et sur les vanités de l'honneur, des conquêtes et de la gloire, l'orateur qui prêchait aux grands, au roi et au peuple leurs devoirs et les droits de l'Église. Mais jamais il ne déploya plus de ressources, jamais il n'offrit à son lecteur autant de caresses trompeuses et de mensongers horizons ; jamais il ne fut plus difficile de lui résister. Pourquoi?... Je me pro-

BOSSUET. — POLITIQUE TIRÉE DE L ECRITURE. ô".3

pose de vous rendre compte de cette séduction dont plusieurs ont été les dupes et les victimes, et que j'ai moi-même subie. Puissé-je ainsi, jeunesse, préserver ta raison des chimères, arracher ton intelligence à tous les pièges, soustraire ta conscience aux sophismes, asseoir ta vie sur le réel. Le maître ne doit pas seulement donner sa science, mais son âme. C'est la mienne que je te livre.

Il y a dix ans, après un orage où j'avais vu tomber mes espérances, et tant d'amis qui ne se relèveront jamais; triste de cette tristesse connue de tous les exilés ; vaincu dans ma foi, dans ma loi, dans mon droit; ne sachant où me prendre pour trouver le repos, pour oublier; trompé par le présent, trahi d'avance par l'avenir, j'eus recours à la consolation suprême : au travail. Chassé de mon pays, je résolus de me créer une patrie nouvelle, inaccessible aux caprices du sort, inviolable aux événements. Où? dans quelle contrée? Dans la contrée idéale des esprits. Je me proposai de devenir, par l'étude, le compatriote et le concitoyen des grands hommes de tous les temps, de communier avec le passé, de m'abreuver aux sources profondes de l'antiquité

grecque et romaine. J'essayai de réaliser le projet de Descartes. Du fond de la tombe de l'exil, je me disais : « tu ressuscitera un jour, confirmé dans tes principes, affermi, armé d'idées nouvelles trempées dans la méditation. » J'étudiai alors Aristote, Platon, Cicéron et Machiavel. Comparant entre eux ces illustres qui éclairent les routes politiques de la Grèce, de Rome, du moyen âge et de la renaissance ; l'œil fixé sur ces sommets de la science du droit et des lois, je m'efforçai à mon tour de construire la cité de la justice. 0 souvenir plein d'enseignements! que de fois je me suis trompé! combien de luttes avec moi-même! combien de défaillances!... — Ni la raison, ni le bon sens du stagyrite ; ni l'éloquence spéculative, la poésie politique de Platon; ni la douceur, l'aménité, la grâce de la philosophie cicéronienne ; ni 1 apreté, la brutalité de Machiavel ne suffisaient à me convaincre. Au maître d'Alexandre, je reprochais son éclectisme; au disciple de Socrate ses utopies ; à Cicéron ses faiblesses ; à Machiavel ses cruautés. « Où donc est la vérité? » disais-je; « je sens bien qu'il manque ici quelque chose. » — Le dix-huitième siècle ne m'avait pas encore

appris ce qui manquait : la liberté, l'égalité. — Je pris le livre de Bossuet. Dès les premières pages, je crus entrevoir la réalisation de mon idéal. Jamais je n'avais respiré une atmosphère plus saine, plus cordiale et plus pure. Majestueusement, et avec une grâce nerveuse, les principes s'enchaînaient aux principes, les idées aux idées. Des causes lointaines je voyais jaillir les effets. De l'absolu conquis je m'imaginais courir à la conquête du contingent. La logique était enfin la compagne de la vérité. Tout à coup, après ces prolégomènes où semblait revivre, avec une vigueur nouvelle, tout ce qu'avait produit de plus élevé et de plus humain l'antique philosophie; après ces pages où je croyais retrouver et saisir enfin l'esprit d'Aristote, de Platon, de Cicéron, mais agrandi par la civilisation moderne, purifié par un souffle quasi divin , je m'arrêtai sur les propositions fondamentales, je les considérai avec une sorte de stupeur ; elles consacraient l'absolutisme du monarque, la suprématie de l'Eglise, la sainteté du glaive, le droit de la conquête, les insolences de l'arbitraire, les outrages que fait la force à la justice, la promiscuité du spirituel et du temporel, la

nécessité et l'éternité de la tyrannie. Alors, messieurs, il me fut donné de voir Bossuet creuser la fosse du droit, jeter un peu de terre sur toutes les libertés; je me rappelai cette parole de Pascal : « On jette un peu de terre sur la « tête, et en voilà pour jamais! » Je demanderai compte à Bossuet et à ceux de son parti de leurs habiletés et de leurs adresses. En voilà pour jamais?... Non, non! le catholicisme politique n'aura pas raison du génie libéral des peuples! Messieurs, la politique tirée de l'écriture sainte est le plus considérable de tous les ouvrages composés par Bossuet pour l'instruction du dauphin, fils de Louis XIV. Imprimée pour la première fois en 1709, après la mort de son auteur, elle n'en était pas moins achevée, et l'on peut dire que 1 evêque arrivé au terme de sa laborieuse carrière n'avait rien à ajouter à ce monument. Ordonnance, distribution, conclusion, tout porte l'empreinte de la maturité; c'est l'œuvre d'un génie en pleine possession de lui-même, parvenu à l'apogée de sa force, et qui, à l'exemple de la plupart des hommes, descend des hauteurs de la théorie et de la spéculation pour se mêler au maniement pratique des

choses. Ce livre est à la fois une philosophie, une histoire et un code : philosophie de la transcendance, histoire de la révélation moïsiaque, code des empires théocratiques. Complément nécessaire et naturel du Discours sur l'Histoire universelle, il aspire à montrer l'idéal du gouvernement dans la constitution hébraïque. Bossuet après avoir groupé, par sa puissante fantaisie, toutes les nations de l'univers au pied du Sinaï et du Golgotha, après avoir fait ruisseler sur elles ce sang et cette lumière, se propose de les régir au nom du Tout-Puissant et de leur apprendre à se soumettre à ses immuables décrets. Ce n'est donc point un livre de discussion, de science humaine, c'est un livre sacré, comme ceux d'Hermès. Aussi lorsque, en 1818, temps fameux par sa réaction catholique et favorable aux exhumations d'un passé que la Révolution française a pour mission de déraciner, lorsque une société d'éditeurs pieux réimprima la Politique de l'Écriture, elle fit précéder le livre d'une préface où je lis cette déclaration :

« Tout le dessein de Bossuet éclate dès le « titre de l'ouvrage : politique tirée des propres

- paroles de l'Ecriture sainte. Elle est tirée de >- l'Ecriture; par conséquent il ne s'y trouve

- rien de profane, rien même de douteux et « d'incertain; tout y est vrai, clair, lumineux; « car c'est la vérité même et la lumière même. « Elle est tirée des propres paroles de l'Écri- «ture, ce ne sont point ses conjectures, ses « inductions, ses raisonnements, que l'auteur « prétend donner pour maximes ; c'est le propre « texte de l'Ecriture, ce sont les propres expres- « sions du saint Esprit qu'il met devant les yeux « du prince comme sa règle. Avec quel respect <• on doit recevoir de pareilles leçons ! puisqu'à -• vrai dire, ce n'est pas l'homme, c'est Dieu « même qui les donne. »

Ces paroles prudentes au seuil desquelles expirerait toute discussion n'avaient-elles pas été d'avance confirmées par celles-ci :

Dieu est le roi des rois; c'est à lui qu'il appartient de les instruire et de les régler comme ses ministres. Écoutez donc, monseigneur, les leçons qu'il leur donne dans son Ecriture et apprenez de lui les règles et les exemples sur lesquels ils doivent former leur conduite.

Outre les autres avantages de l'Écriture, elle a encore celui-ci qu'elle reprend l'histoire du monde dès sa première origine, et

îious fait voir parce moyen, mieux que toutes les autres histoires, les principes primitifs qui ont formé les empires.

Nulle histoire ne découvre mieux ce qu'il y a de bon et de mauvais dans le cœur humain ; ce qui soutient et ce qui renverse les royaumes; ce que peut sa religion pour les Établir, et l'impiété pour les détruire.

Les autres vertus et les autres vices trouvent aussi dans l'Ecriture leur caractère naturel ; et on n'en voit nulle part, dans une plus grande évidence, les véritables effets.

On y voit le gouvernement d'un peuple dont Dieu même a été le législateur ; les abus qu'il a réprimés et les lois qu'il a établies, qui comprennent la plus belle et la plus juste politique qui fut jamais.

Deux grands rois de ce peuple, David et Salomon, l'un guerrier, l'autre pacifique, tous deux excellents dans l'art de régner, vous en donneront, non seulement des exemples, dans leur vie, mais encore les préceptes : l'un dans ses divines poésies; l'autre dans ses instructions que la sagesse étemelle lui a dictées.

Dieu enfin, par qui les rois régnent, n'oublie rien pour leur apprendre à bien régner. Les ministres des princes, et ceux qui ont part, sous leur autorité, au gouvernement des Etats, et à l'administration de la justice, trouveront dans sa parole des leçons que Dieu seul pouvait leur donner. C'est une partie de la morale chrétienne que de former la magistrature par ses lois; Dieu a voulu tout décider, c'est à dire donner des décisions à tous les Etats ; à plus forte raison à celui d'où dépendent tous les autres.

C'est, monseigneur, le plus grand de tous les objets qu'on

LES HAUANGLES T. II. 32

puisse proposer aux hommes ; et ils ne peuvent être trop attentifs aux règles sur lesquelles ils seront' jugés par une sentence éternelle et irrévocable. Ceux qui croient que la piété est un affaiblissement de la politique, seront confondus ; et celle que vous verrez est vraiment divine.

A ce début hautain qui ne reconnaîtrait l'auteur des Oraisons funèbres et de l'Histoire des Variations! Bossuet n'expose ni ne propose sa politique : il l'impose; non seulement comme règle de conduite, mais comme critérium de justice ; elle renferme le devoir et menace du châtiment. Il ne s'agit pas ici de discuter, mais de se soumettre; car le moyen de résister, même par la seule obstination de l'esprit, à celui qui parle au nom de la lumière incréée? Du premierbond il nous transporte aux régions de l'immuable , et confond notre néant aux pieds de l'Être en qui résident la vérité et la vie. Cette hardiesse m'épouvante, messieurs, mais en même temps, elle me rassure; elle m'épouvante car j'ai peur qu'elle ne soit la marque superbe et vaine d'une raison qui s'abandonne ; elle me rassure parce que l'écrivain qui interprète la parole surnaturelle doit regarder en

BOSSUET. — POLITIQUE TIREE DE L ECRITURE. ôiZ

pitié les intelligences qui se réclament de la seule raison. — Je n'offenserai donc personne par ma critique : ni l'évèque qui est mort, ni ceux qui sont vivants, ni le dogme catholique, ni l'Église; et je me garderai surtout d'offenser la vérité.

Je n'ai garde d'ailleurs de méconnaître la grandeur, la sagesse, la spiritualité, l'humanité de la loi de Moïse. Je suis de ceux qui admirent la simplicité, la hère et naïve tournure, le style éclatant, la mélancolie, la rugissante colère, les ineffables tendresses , le lyrisme, la pénétrante philosophie des livres bibliques, ces archives du peuple hébreu.

« Vous le voyez à son origine, sous la tente des patriarches, » écrivait d'une main trop tôt glacée, l'éloquent ami que nous avons perdu, M. Emile Souvestre mort si jeune, hélas! et plein de jours... « Vous le voyez, à son origine « sous la tente des patriarches, sans autre his- « toire que ces drames de famille où apparais- « sent Agar et Joseph ; livré aux visions qui lui « montrent l'échelle de Jacob ou cherchant une « épouse au puits de Laban! Plus tard, vous le « trouvez chez les Pharaons, s'agitant dans les

« langes de momies qui cerclent la société « égyptienne et y échappant par sa fuite avec « tout ce que l'Egypte renferme d'esprits vi- « vants, c'est à dire d'opprimés; — puis il se « montre dans le désert sous la conduite de « Moïse, errant quarante années pour laisser « dans les sables le cadavre de la servitude, avec « ceux qui s'y étaient accoutumés en Egypte, « et entreprendre, au moyen d'une génération « nouvelle, la conquête de la terre promise; « enfin, vous le suivez dans toutes ses révolu- « tions, dans toutes ses chutes, dans toutes ses « délivrances, sans que jamais les grandes voix « qui racontent s'allanguissent. — Le divin Ho- « mère dort quelquefois, au dire d'Horace, tan- « dis que Moïse, Josué et Samuel n'ont pas de <■-■ sommeils! Sentinelles du peuple de Dieu, ils « veillent toujours. »

Voyez les principes de la constitution donnée par Moïse :

Le premier, le plus grand, celui qui contient tous les autres, c'est l'unité de Dieu! Dans cette société démo-théocratique, Dieu est au sommet, le peuple au dessous ; les prêtres sont les intermédiaires.

Le second principe est la liberté ! — Pas de maîtres en Judée, mais des chefs de tribus qui gouvernent avec le conseil des anciens ; les juges sont nommés par le peuple. 11 y a un grand conseil de vieillards pour les tribus (le sanhédrin) un grand juge chargé de veiller à la conservation des lois. C'est une confédération de douze tribus.

Mais la liberté et l'égalité créent surtout des droits ; pour constituer le devoir, Moïse met la charité dans la loi; il défend que le bout du champ soit moissonné , il appartient au pauvre comme l'épi qui tombe de la gerbe. Pour la première fois, les hommes s'appellent frères ! — et cela devait être; ne descendaient-ils pas tous visiblement d'une même famille? n'étaient-ils pas sortis d'Abraham? — Heureuse nouveauté! la tradition historique fondait ainsi la fraternité.

Nous le demandons, ne sont-ce point là les bases de la société chrétienne, c'est à dire du monde moderne, et ne reconnaissons-nous point dans cette organisation religieuse et politique la racine d'où a jailli l'arbre qui nous ombrage?

Mais pour faire parvenir cette tradition jusqu'à nous à travers le monde antique, il fallait

"Ju HARANGUES DE L EXIL.

une race qui sût conserver sa nationalité à tout prix; qui, dispersée dix fois, foulée aux pieds de tous les conquérants, pût garder son emompreinte, comme ces médailles d'un indestructible métal qu'on retrouve intactes au milieu des ruines séculaires. Aussi sent-on que c'est à ce but que tend toujours et partout l'Ancien Testament : la persistance de la nationalité par la persistance de la foi.

N'est-il pas étrange, messieurs, et n'est-ce point un spectacle digne de méditation de voir Bossuet, étudiant la Bible dans un esprit égyptien, exfolier les principes de l'absolutisme et ses règles du code même de la liberté et de l'égalité? Le livre sacré des Anglais, des Américains, des Suisses, des Hollandais, le livre de tous les peuples en possession du self-government, aux mains de l'évêque de Meaux est devenu la bible de la servitude.

La politique tirée de l 'écriture est divisée en dix livres qui sont eux-mêmes divisés en articles lesquels se subdivisent en un nombre considérable de propositions. Il est facile de se convaincre que Bossuet, par cette distribution savamment méthodique, a voulu introduire dans

ses raisonnements la rigueur de la géométrie, la solide clarté des théorèmes. Il rédige cette charte de l'absolutisme avec un soin qui veille à tous les détails. Non seulement les grands principes conservateurs des empires; mais les circonstances, les occasions, les tempéraments, la conduite quotidienne des princes, et leurs prières et leurs dévotions et leur conseil, tout est prévu, tout est étudié ; la chaîne de la servitude est nouée pour jamais autour du peuple. Vainement voudriez-vous sortir de cette maison de force où vous êtes emprisonné par je ne sais quelle logique plus lourde que la pierre d'un tombeau. — Comment Bossuet est-il parvenu à fonder ainsi sur le mosaïsme la constitution idéale de l'Etat? Quelle sérénité, quelle étrange candeur, ou plutôt quelle habileté ne lui a-t-il pas fallu pour proposer au monde, comme t}rpe suprême, la monarchie sans limites, sans contrôle sur la terre, l'Etat tout entier contenu dans le roi, la suppression entière de l'autorité du peuple, tous les droits d'un côté, tous les devoirs de l'autre, en un mot l'éternité de la pensée de Louis XIV? C'est ici, messieurs, qu'il faut se donner le spectacle de ces adresses

dont je parlais tout à l'heure ; c'est maintenant qu'il faut entrer, avec moi, dans le secret de cette pensée épiscopale qui promet à la tyrannie l'immensité des siècles (cent ans avant la Révolution !). — C'est l'heure de constater cette ambition, cette infatuation et cette vanité.

Le premier livre roule sur les principes de la société parmi les hommes. J'y remarque les propositions suivantes : « Les hommes n'ont « qu'une même fin , et un même objet qui « est Dieu. » « L'amour de Dieu oblige les « hommes à s'aimer les uns les autres. *> « Tous « les hommes sont frères. » « Nul homme n'est « étranger à un autre homme. » « Chaque « homme doit avoir soin des autres hommes. » « L'intérêt même nous unit. » « La loi punit et « récompense. » « La loi est sacrée et inviola- « ble. » « Il faut sacrifier à sa patrie dans le « besoin tout ce qu'on a, et sa propre vie. »

Quel philosophe indulgent et paisible parle ainsi des droits et des devoirs? Qu'ai-je à reprendre à ces propositions, à ces principes? rien, sinon que la philosophie moderne assigne pour fin à l'homme non pas Dieu seulement mais l'humanité elle-même, et fait découler le devoir

B0SSEET. - — POLITIQUE TJUÉE DE L ÉCRITURE. 34^

social de l'universelle justice qui trouve en l'homme sa loi, sa sanction et son temple. Elle a pour loi la réciprocité, elle a pour sanction la peine, elle a pour temple la conscience. Mais sauf cette réserve, comment ne pas être touché de cette déclaration : hommes vous êtes égaux, vous êtes solidaires? Egalité, solidarité! N'est-ce pas là, messieurs, l'évangile des nations? Comment ne pas admirer cet axiome cligne du cœur de Platon et de la raison d'Aristote : La loi est sacrée et inviolable. Comment ne pas remercier Bossuet d'avoir écrit cette forte parole : « Il « faut tout sacrifier à sa patrie. » — Oui, tout, ô singulier revendicateur du droit du sol natal! oui, elle est notre mère et nous sommes ses enfants; oui, tu avais raison de parler avec attendrissement de la religion des juifs pour la terre et le sépulcre des aïeux ; oui l'amour de la patrie, l'instinct vivace de la nationalité sont le palladium des libertés publiques; oui, nous sommes attachés à la contrée nourricière par des racines plus fortes que celles des chênes; c'est nous tuer que nous bannir! Alors, réponds, pourquoi as-tu conseillé la révocation de l'Edit de Nantes et l'exil de trois cents mille réformés ?

Nous l'apprendrons bientôt le secret de cette contradiction effroyable. — Mais auparavant, demandons-nous la raison pour laquelle Bossuet au seuil de son livre, affiche et proclame ces vérités consolantes ; demandons-nous la cause de cette épopée fraternelle, de cet hymne à l'équité, à la concorde, à la paix. La raison? — La cause?... C'est que jamais l'humanité ne s'éprendra que de la beauté morale : celle-ci l'attire par un charme tout-puissaut , elle est son pôle et son étoile ; la laideur morale lui fait horreur. Il faut que même l'infamie soit vêtue de probité et d'honneur. C'est là notre force, et c'est aussi notre faiblesse ; voilà pourquoi nous tressaillons parfois de sublimes élans vers le beau, vers le vrai, vers le juste; voilà pourquoi nous sommes trop souvent les dupes et la proie des habiles. Est-ce que jamais tyran osa avouer sa tyrannie? Est-ce qu'il s'est rencontré un homme qui ait osé souffleter cette vierge qui s'appelle la pudeur du genre humain? Ouvrez l'histoire : que disait Néron? Qu'avaient dit Octave et Caligula et Tibère, ces meurtriers des fois? Tous ils protestaient de leur respect pour la dignité du Sénat et du peuple. Quelles paroles

tombaient de la bouche du duc d'Albe et des lèvres pâles de ce fantôme qu'on appelle Philippe II? Des paroles de paix, de mansuétude et de miséricorde; d'une haleine dévote et doucereuse ils attisaient la flamme des bûchers. Montrez-moi, montrez-moi une seule blessure de la liberté qui ne lui ait pas été faite au nom de la liberté même.

C'est donc à la fois par respect pour l'égalité, et afin de l'anéantir plus sûrement que Bossuet se prosterne devant elle. D'ailleurs, messieurs, comme je l'ai dit il y a deux ans : aux }reux de Bossuet nulle autre égalité que celle de la mort et de l'origine commune : une même tombe et un même berceau; entre ces deux extrémités de la vie, l'inégalité la plus irrémédiable, avec sa hiérarchie immobile, sa subordination muette, son obéissance passive, la négation du moi, l'anéantissement de l'être. Sans doute, comme l'a fait remarquer un écrivain éloquent et hardi (1), * roi et berger sont égaux devant Dieu et devant Bossuet; mais le roi a été établi d'en haut pour commander à ses frères. *

(1) M. P.-J. Proudhoo

552 HARANGUES DE LEXIL.

« C'est Dieu qui fait les rois, et établit les maisons régnantes, » dit le savant évêque; et sur cette pierre divine, il creuse en traits profonds, d'un burin ineffaçable les droits des princes et les devoirs des peuples.

L'autorité royale est sacrée. — Elle est paternelle. — Elle est absolue. Elle est soumise à la raison.

Que la paternelle autorité dévolue au monarque ne vous abuse pas sur sa fin! C'est, comme vous le verrez, la souveraine puissance du pater familias qui a droit de vie et de mort sur son enfant.

Ne vous étonnez pas non plus d'entendre Bossuet assigner à l'autorité pour règle la raison. Il s'agit ici de la raison divine émanée de l'Écriture, interprétée par le corps sacerdotal, en sorte qu'elle n'est autre chose que la proscription de la raison laïque et la négation pure et simple des droits de l'esprit humain.

Dieu établit les rois comme ses ministres, et règne par eux sur les peuples. C'est pour cela que nous avons vu que le trône royal n'est pas le trône d'un homme, mais le trône de Dieu même.

La personne des rois est sacrée. — Dieu les fait oindre par ses prophètes d'une onction sacrée, comme il fait oindre les

pontifs et ses autels. — Mais même sans l'application extérieure de cette onction, ils sont sacrés par leur charge, comme étant les représentants de la majesté divine, députés par sa providence à l'exécution de ses desseins. — On doit obéir au prince par principe de religion et de conscience. — C'est pourquoi saint Pierre dit : Soyez donc soumis pour l'amour de Dieu, à l'ordre qui est établi parmi les hommes ; soyez soumis au roi, comme à celui qui a la puissance suprême : et à ceux à qui il donne son autorité, connue étant envoyés de lui pour la louange des bonnes actions et la punition des mauvaises. — Quand même ils ne s'acquitteraient pas de ce devoir, il faut respecter en eux leur charge et leur ministère. Obéissez à vos maîtres, non seulement à ceux qui sont bons et modérés, mais encore à ceux qui sont fâcheux et injustes. — L'autorité royale est absolue.

Sans cette autorité absolue, il ne peut ni faire le bien, ni réprimer le mal ; il fiut que sa puissance soit telle que personne ne puisse espérer lui échapper ; et enfin la seule défense des particuliers, contre la puissance publique, doit être leur innocence.

Qui se fait un prince souverain lui met en main tout ensemble, et l'autorité souveraine de juger, et toutes les forces de l'Etat. — Le prince est par sa charge le père du peuple; il est par sa grandeur au dessus des petits intérêts; bien plus, toute ia grandeur et son intérêt naturel, c'est que le peuple soit conservé : puisque enfin le peuple manquant il n'est plus prince. 11 n'y a donc rien de mieux que de laisser tout le pouvoir de l'Etat à celui qui a le plus d'intérêt à la conservation et à la grandeur de l'Etat même. — Le peuple doit se tenir en repos sous l'autorité du prince ; c'est ce qui parait dans l'apologue où

354 HARANGUES DE LilXIL.

les arbres se choisissent un roi. Ils s'adressent à l'olivier, au figuier et à la vigne. Ces arbres délicieux, contents de leur abondance naturelle, ne voulurent pas se charger des soins du gouvernement. Alors tous les arbres dirent au buisson : venez et régnez sur nous. Le buisson est accoutumé aux. épines et aux soins. 11 est le seul qui naisse armé, il a sa garde naturelle dans ses épines. Par là il pouvait paraître digne de régner. Aussi le fait-on parler comme il appartient à un roi. Il répondit aux arbres qui l'avaient élu : si vous me faites vraiment votre roi, reposez- vqus sous mon ombre, sinon il sortira du buisson un feu qui dévorera les cèdres du Liban. — Le peuple doit craindre le prince, mais le prince ne doit craindre que de faire le mal. La crainte est un frein nécessaire aux hommes, à cause de leur orgueil et de leur indocilité naturelle. — L'autorité royale doit être invincible. — Que si le prince lui-même qui est le juge des juges, craint les grands, qu'y aura-t-il de ferme dans l'Etat ? il faut donc que l'autorité soit invincible, et que rien ne puisse forcer le rempart, à l'abri duquel le repos public, et le salut des particuliers est à couvert. — Les sujets doivent au prince une entière obéissance. — Au reste, quand Jésus-Christ dit aux juifs : rendez à César ce qui est dû à César, il n'examina pas comment était établie la puissance des Césars ; c'est assez qu'il les trouvât établis et régnants. — Il n'y a qu'une exception à l'obéissance qu'on doit au prince : c'est quand il commande contre Dieu.

Les sujets n'ont à opposer à la violence des princes, que des remontrances respectueuses, sans mutinerie et sans murmure, et des prières pour leur conversion

BOSSL'ET. — POLITIQUE TIRÉE DE L ECRITURE. T,ôô

J'en ai dit assez : la politique de Bossuet est jugée. C'est la confiscation de la pensée; c'est l'immolation du droit ; c'est l'extirpation de l'âme humaine. — Que reste-t-il, en effet à ces peuples misérables ? 0 déchéance ! La volonté n'a plus de ressort ; le progrès s'arrête ; l'avenir est muré, l'ombre de la mort descend sur le monde. Seul, un être est vivant. Seul, un êtri pense. C'est le despote. Sa tête sacrée est le cerveau des nations. Mais si ce cerveau, par impuissance ou par caprice, refuse de penser pour les peuples? — Et si le génie, la science, la force intelligente descendent, pénètrent les masses profondes?... Questions redoutables!... — Messieurs, avez-vous bien réfléchi à la gravité de cette parole : « Le roi de Bossuet pense seul, au dessus d'un peuple endormi, et les pieds sur sa tête? » L'évêque le dit expressément. Il laisse aux sujets le droit de prières, de remontrances, mais le roi seul délibère, décide, agit. Or, qu'est-ce qu'une pensée qui n'a pas le droit de se manifester? Quelle est cette risible dignité qui ne peut parler qu'à genoux? Quel est ce quiétisme étrange où repose, à l'abri de la royauté biblique, une nation sans initia-

tive? J'entends sans initiative politique, car pour tout le reste Bossuet respecte le libre arbitre des citoyens. Il retire l'esprit, mais il laisse les métiers. Pendant qu'assis avec son conseil de prêtres et d'anciens, à la table des idées, le roi, pareil au Jupiter d'Homère, agite et règle les destinées de l'empire, trente millions d'esclaves affamés se disputent les reliefs du festin : l'industrie, le commerce, les arts ; ils vont et viennent, troupeau d'artistes, de marchands, d'ouvriers, d'inventeurs ; ils se remuent, fourmilière vorace ; chassés du domaine de la pensée, on les parque dans l'établedes intérêts. — Les intérêts? il n'en est pas de plus grand, de plus pressant, de plus impérieux que celui de la chose publique. Qu'elle soit la préoccupation constante et l'héroïque souci des hommes qui m'écoutent ! qu'ils veillent sur elle ! qu'ils l'environnent d'un ombrageux amour! Non que je veuille, ridicule utopiste, convier le peuple à une permanente assemblée et vider les ateliers sur le forum. J'affirme seulement que renoncer aux intérêts généraux de la patrie, c'est abdiquer. Les abdications conduisent les empereurs à Saint-Just ou à Sainte-Hélène, les rois à Holy-

BOSSUET. — POLITIQUE TIRÉE DE L ÉCRITURE. r>o7

rood; nous savons depuis dix ans, où elles mènent les peuples.

Bossuet, par une sorte, de pudeur, affecte de ne pas confondre l'autorité absolue de son roi avec l'arbitraire d'un tyran ; mais il les confond en effet par l'énorme pouvoir sans contrôle qu'il donne au monarque représentant de Dieu sur la terre. Qu'est-ce, je vous prie, que l'autorité de la loi sur un homme qui répond de ses actes à sa seule conscience? Que devient la justice en face de celui qui lui-même est le droit incarné? Il m'est impossible de démêler clairement ce que la loi a à faire ici. La loi! mot sublime : l'image auguste de la raison et de la volonté publiques devant laquelle tous les citoyens sont égaux ; le grand niveau du devoir et du droit posé sur toutes les têtes. Mais le monarque biblique ne se courbe que devant Dieu, c'est à dire devant l'Eglise. La seule loi du prince, c'est la loi religieuse; son seul joug, c'est le joug sacerdotal. — En effet cet homme dont la puissance dévorante donne le vertige, Bossuet lui assigne quelques devoirs. Est-ce par hasard celui de veiller à l'instruction de ses sujets? Non, qu'il veille à leur nourriture, par pru-

LBS BAIUKGCKS. T. II. -*

dence, et cela suffit. L'enseignement est banni de la cité théocratique. A quoi bon instruire des êtres destinés à obéir? Relevés par l'instruction, ces misérables, un jour, seraient capables de se tenir debout. — Les devoirs du prince sont de plus d'un genre : les uns dictés pour sa conservation, les autres pour son salut. Par les premiers on préserve sa vie; par les seconds on assure ou l'on perd son âme par delà la mort. Ainsi, messieurs , « le prince doit savoir la loi, « le prince doit savoir les affaires ; connaître les « occasions et le temps; connaître lesbommes; « se connaître lui-même; il doit savoir parler; « il doit savoir se taire ; il faut qu'il soit atten- « tif, considéré, qu'il écoute et s'informe; qu'il « consulte les temps passés et ses propres expé- « riences ; qu'il imite la finesse de David et qu'il « se garde de celle de Saûl ; » — il le doit pour être digne de gouverner et pour conserver l'empire. Mais combien plus rigides sont ses devoirs envers la religion et envers l'Eglise ! Ici nous touchons au fond même du livre, nous saisissons enfin le secret de cette force gigantesque mise par l'évêque aux mains du prince. Lorsque Machiavel, d'une plume acerbe, écrivait son

traité fameux , il armait de ruses, de perfidies et de trahisons César Borgïa pour le pousser contre les Barbares, pour purger le sol, fonder l'Italie. Bossuet arme le fils de Louis XIV et tous les rois ses successeurs, non pour fonder la France, mais pour protéger l'Église, et ses ambitions, et ses intérêts, et sa puissance et ses richesses.

Tout ce qu'on fait pour Dieu de plus magnifique est toujours au dessous de sa grandeur. — Il est dangereux aux rois de mettre la main sur les libéralités faites aux Eglises. Quel attentat de ravir à Dieu ce qui vient de lui, ce qui est à lui, et ce qu'on lui donne ; et de mettre la main dessus pour le reprendre de dessus les autels? — Les rois ne doivent pas entreprendre sur les droits et l'autorité du sacerdoce ; et ils doivent trouver bon que l'ordre sacerdotal les maintienne contre toutes sortes d'entreprises.

Est-ce clair? Faut-il aller plus avant? Oui, il le faut pour l'honneur du vrai, et pour la dignité de la parole.

Écoutez les conseils de ce grand justicier de l'Église :

Le prince doit employer son autorité pour détruire dans son État les fausses religions. — Ainsi Asa, ainsi Ezéehias, ainsi

Josias, mirent en poudre les idoles que leurs peuples adoraient. Il ne leur servit de rien d'avoir été érigés par les rois ; ils en abattirent les temples et les autels ; ils en brisèrent les vaisseaux qui servaient à l'idolâtrie ; ils en brûlèrent les bois sacrés ; ils en exterminèrent les sacrificateurs et les devins ; et ils purgèrent la terre de toutes ses impunités. Leur zèle n'épargna pas les personnes les plus augustes, ou qui leur étaient les plus proches ; ni les choses les plus vénérables, dont le peuple abusait par un faux culte.

Le roi ne souffre pas les impies, les blasphémateurs, les jureurs, les parjures ni les devins. Le roi dissipe les impies, et courbe des voûtes sur eux. Il les enferme dans des cachots d'où personne ne les peut tirer. Ou, comme d'autres traduisent sur l'original : Il tourne des roues sur eux. Il les brise, il les met en poudre, en faisant rouler sur eux des chariots armés de fer, comme fit Gédéon à ceux de Soccoth, et David aux enfants d'Ammon.

Et comme pour nous convaincre que ces exécutions de l'hérésie ne sont pas seulement un souvenir, mais un devoir, et que nous n'avons pas affaire ici à une sorte de monarque idéal, mais au roi de France lui-même, Bossuet rappelle les principales cérémonies du sacre des descendants de Clovis et de saint Louis :

Accordez-lui, seigneur, qu'il soit le défenseur de sa patrie, le consolateur des églises et des saints monastères, avec une

grande piété et une royale munificence. — En lui donnant le sceptre, la main de justice et l'épée, l'archevêque lui dit : Que cette épée est bénite, afin d'être, selon l'ordre de Dieu, la défense des saintes églises; et on l'avertit de se souvenir de celai à qui il a été dit par le prophète : Mettez votre épée à votre côté, ô très puissant! Le roi promet aussi de conserver la souveraineté, les droits et noblesse de la couronne de France, sans les aliéner ou transporter à personne; et d'exterminer de bonne foi, selon son pouvoir, tous les hérétiques notés et condamnés par l'Église ; et il affermit toutes ces choses par serment.

Elle est enfin sortie des lèvres de Bossuet cette maxime qui fait l'unité de sa vie, et que l'on pourrait graver comme épitaphe sur sa tombe :

Exterminez !

Par là, il demeure fidèle à la doctrine de l'église, et continue la tradition de la papauté.

Le 26 août 1568, en effet, le pape Pie V écrivait au duc d'Albe couvert du sang des Belges :

« Il nous est difficile d'exprimer combien nous nous sommes réjoui dans le Seigneur, en lisant votre lettre du 22 octobre. Le tableau que vous nous tracez de vos services dans différentes guerres, toujours entreprises pour la défense de

la vérité catholique et du Saint-Siège, nous a, comme de raison, causé la joie la plus vive : ce tableau est à nos yeux, non un simple récit, mais un éclatant témoignage de votre mérite. La plupart de ces faits nous étoient connus, parce qu'ils sont votre ouvrage, Noble Homme, valeureux général d'armée, et parce qu'ils font partie des expéditions militaires les plus mémorables, dont le but étoit la juste et sainte cause de la religion : ce seroit manquer à notre devoir, si nous les oubliions jamais.

« Néanmoins, il nous a été très agréable de nous entendre rappeler dans votre lettre ce que nous avions, sinon entièrement, du moins en grande partie gravé dans notre mémoire. Car rien ne sauroit nous arriver de plus glorieux pour l'honneur de l'église, de plus heureux pour les sentiments vraiment paternels de notre âme envers tous les hommes, que lorsque nous apprenons que des guerriers courageux, d'habiles capitaines, comme nous savons que vous vous êtes toujours montré, et comme nous voyons que vous vous montrez de nouveau dans cette guerre si pleine de périls, n'ont pas seulement en vue leur propre utilité, leur gloire per-

sonnelle, mais qu'ils combattent avant tout pour Dieu tout-puissant, qui ne prépare pas à ses soldats, aux champions de son nom et de son honneur, une couronne passagère, mais bien la couronne incorruptible et éternelle. »

Le 17 janvier 1569, il écrivait au cardinal de Lorraine :

« Ce qui nous cause cependant, à nous et à tout le monde, le plus grand étonnement, c'est qu'un infâme, appelé prince d'Orange (1), demeure dans le royaume avec ses troupes, tout comme s'il n'étoit pas ennemi, de manière que, sans que personne y mette obstacle, il nourrit une armée composée de la lie de tous les hérétiques, au moyen des rapines et des pillages qu'il exerce dans les champs, et de la ruine de toutes les propriétés.

« Nous remarquons aussi avec douleur qu'on n'a pas encore mis à exécution ce qui devoit déjà avoir été fait d'après 1 edit du roi, savoir la confiscation des biens hérétiques : cela eût été très utile pour retenir dans la foi ceux qui chanceloient, et pour éloigner avec effroi tous les

(1) Ncfarius ille vocalus Aurangiae princeps.

autres de la société abominable des hérétiques, et de toute amitié avec eux (1).

« Nous ne demandons pas seulement que vous mettiez le plus grand zèle vous-même à faire ce que nous désirons, mais nous vous prions aussi d'enflammer l'esprit du roi, de la reine et de tous ceux qu'ils emploient dans cette guerre; et de les exciter, tant à exécuter avec activité ce qui a été négligé jusqu'à ce moment, qu'à préparer diligemment et sans retard tout ce qui peut contribuer, en faisant vaincre et dompter les ennemis, à mettre fin à cette guerre désastreuse. »

Le 28 mars 1569, il écrivait au roi Charles IX de France :

« Dès que nous avons reçu la nouvelle si désirée du succès que notre cher fils, le noble duc d'Anjou, frère de Notre Majesté, a remporté, Dieu aidant , sur les rebelles , ennemis de Dieu et de l'Église, et que nous avons su qu'il avoit

(1) Illud etiam quod in edicto régis jamdudum factnm esse oportebat, ut scilicet bxreticorum boua publicarenlur, quodque valde utile faisset ad dubios io fide relinendos, cxterosque omues ab hujusmodi nefaria cum hsereticis societate conjunctioncque deterrendos, non sine dolore miramur facluœ. adhuc non fuisse.

BOSSUET. — POLITIQUE TIRÉE DE L'ÉCRITURE, r.tio

tué celui qui étoit la cause de tous les troubles et de toutes les séditions, en un mot, le chef de l'armée des hérétiques (1); levant les mains vers les cieux, nous nous sommes empressé de rendre, dans l'humilité de notre cœur, des actions de grâces à Dieu tout-puissant qui, en vous accordant cette victoire, a répandu bénignement sur nous tant de trésors de sa miséricorde. Votre Majesté doit reconnoître cet insigne don de la divine clémence , en le recevant avec une pieuse gratitude, et en le rapportant entièrement à Dieu qui, aussitôt qu'il l'a voulu, a frappé de sa main puissante et a renversé ses ennemis et les vôtres.

« Mais, plus le Seigneur nous a traités vous et moi avec bonté, plus vous devez profiter avec soin et diligence de l'occasion que vous offre cette victoire, pour poursuivre et déduire tout ce qui reste encore d'ennemis, pour arracher entièrement toutes les racines et jusqu'aux moindres fibres des racines d'un mal si terrible

(1) Le prince de Condé, chef de cette canaille, dit le révérend père traducteur de la Vie du très saint Pie V, écrite en italien par un révérend père, lo P. Caraccia de Rival ta, au chap. XXI, p. 131. Valenciennes, 1G27.

36G HARAAGUES DE L EXIL.

et si fortement établi (1). Car, à moins de les avoir radicalement extirpées, on les verra repousser de nouveau, et, de même qu'il est arrivé déjà plusieurs fois, le mal reparoîtra lorsque Votre Majesté s'y attendra le moins.

« A cet effet, ce qu'il y a de plus utile à faire, c'est d'occuper les places les plus fortes de la Navarre, et de les garnir de troupes catholiques, commandées par des chefs qui vous sont dévoués : de cette manière, vous empêcherez qu'aucune crainte de mouvement séditieux ou d'une nouvelle guerre ne naisse de ce côté-là.

« Nous vous exhortons, par la sincère sollicitude paternelle que nous avons pour vous et votre royaume, à prendre ce parti, et à ne plus laisser aux ennemis communs la moindre possibilité de se soulever contre les catholiques; nous vous y exhortons avec toute la force, toute l'ardeur, tout le désir de vous voir hors de danger, dont nous soyons capable. Vous y parviendrez, si aucun respect humain en faveur des

(1) Sed quanto benignius tecum nobiscumque egit Eeus, tanto enixius ac diligentius hujus occasione victoriœ enilendum est tibi, ut eorum qui restant hostium reliquias persequaris atque conflcias, omnes tanti tamque corroborai! mali radiées, atque etiam radicum fibras, funditus evellas.

personnes ou des choses ne peut vous induire à épargner les ennemis de Dieu, qui n'ont jamais épargné Dieu, qui ne vous ont jamais épargné vous-même (1). Car vous ne réussirez point à détourner la colère de Dieu, si ce n'est en le vengeant rigoureusement des scélérats qui l'ont offensé, et en leur infligeant la punition qu'ils méritent.

« Que Votre Majesté prenne pour exemple et ne perde jamais de vue ce qui arriva au roi Saùl : il avoit reçu l'ordre de Dieu, par la bouche du prophète Samuel, de combattre et d'exterminer de telle manière les infidèles Amalécites, qu'il n'en épargnât aucun, dans aucun cas et sous aucun prétexte. Mais il n'obéit point

(1) Hoc autenj faciès, si nullarum personarura rerumquo humauarum respectus te in eara mentem addueerc poterit, ut Dei hostibus parcas, qui Deo ncquetibi unquam perpeccrunt: non enim aliter Deum placare poteris,quam si Loi injurias sceleratissimorum hominum débita pcena severissime ulciscaris. Proponat sibi ante oculos Majestas Tua Saiilis régis exemplum ; qui cum a Deo per Samuelcm prophtam jugsus esset Amalecitas, infidèles populos, ita perculcre, ut eis nullo modo quavis de causa parceret ; quia Dei voluntati et voci non obcdivit, regemquc ipsum Amaler itarum incolumem servavit, ejusque rébus melioribus pepercit, paulo post per cura dcin a quo rex unclus fuerat prophetam, severe admodum increpitus, et denique regno ipso et vita spoliatus est. Quo quidem cxemplo, Deus adraonere voluit omnes reges, ne, contempla suarum injuriarum ullione, ejus in seipsos iram atque indignationem provocarent. De Potter, le Massacre de la Saint-Barthélémy.

à la volonté et à la voix de Dieu ; il fit grâce au roi des Amalécites lui-même, et tint en réserve ce qu'il avoit de plus précieux : aussi, peu de temps après, sévèrement réprimandé parle même prophète qui l'avoit sacré roi, il fut enfin privé du trône et de la vie. »

Qu'ajouterai-je à ces paroles? Elles bénissent les gibets, les massacres et les bûchers.

C'est là, messieurs, le signe du catholicisme politique et son éternel châtiment. Il fait descendre la loi du sein de l'intelligence divine. Après avoir jeté aux pieds de Jéhovah la pâle volonté humaine, il règne par la force, il opprime, il proscrit, il est condamné à haïr. Que notre cœur s'attache à la philosophie qui commande d'aimer!

Vous tous, fils politiques de Rome, je m'adresse à vous en finissant, ma parole franchit cette enceinte ; vous tous qui mêlez incessamment les choses de l'Église aux choses de l'Etat, je n'accuse ni vos intentions que je crois pures, ni vos coeurs que je crois sincères, ni votre probité, ni votre sagesse, ni votre vertu ; j'accuse votre principe. Il est plus fort que vous : les principes sont plus forts que les hommes.

Vous croyez les régir, ils sont rois; vous croyez les plier, ils sont inflexibles; vous croyez les changer, ils sont immuables; non, vous n'êtes pas leurs maîtres et ils sont vos tyrans. Vous ne pouvez pas pratiquer la tolérance. Etes-vous meilleurs que Bossuet?... — C'est pourquoi, malheur aux nations que vous gouvernez! Pour nous, elles sont des patries; pour vous elles sont une proie. Malheur aux consciences que vous dirigez! Nous y portons la lumière, vous y créez l'obscurité. Malheur à la jeunesse que vous instruisez! La jeunesse pour nous est un sillon; pour vous aussi... Mais vous y semez sans relâche le grain vide du passé, nous y répandons à pleines mains les germes féconds de l'avenir.

Je dépose ici le fardeau trop lourd, écrasant, d'une terrible discussion, et je m'arrête pour contempler une dernière fois cette monumentale figure. Bossuet nous est apparu et nous l'avons étudié sous trois aspects : comme philosophe, comme historien, comme politique.

J'ai prouvé, par sa philosophie, qu'il sacrifie, immole la raison à la foi.

J'ai prouvé, par son histoire, qu'il sacrifie,

370 IIARANGUES DE L EXIL.

immole le genre humain au catholicisme, qu'il glorifie les porte-glaives et consacre les assassins.

J'ai prouvé, par sa politique, qu'il sacrifie, immole la liberté à l'autorité. J'ai prouvé qu'il réchauffe son roi absolu dans le berceau du monde, et que des langes de nos pères il tisse la pourpre du despotisme.

La liberté? C'est à peine si son nom est prononcé ici (1). Ce seul nom eût brûlé le livre. Il eût, d'un formidable éclair, illuminé l'abîme où l'évêque précipite la dignité humaine. Liberté! liberté! que ton nom soit le charbon sacré qui purifie les lèvres de l'orateur ! Le miracle qui divinise toute chair et tout esprit, qui élève et fortifie toute conscience! Liberté, tu es la mère et la gardienne du monde ! Liberté, tu es le vent qui court sur le front des peuples plus rapide et plus salubre que le vent des Alpes sur les glaciers de la Iungfrau! Liberté, flamme, rayon, étincelle, électricité des univers ! atmosphère indispensable à l'homme qui l'a respirée ! Liberté, air vital, c'est pour te respirer encore

(1) « Dans le gouvernement légitime les personnes sont libres. » 0 dérision!

que j'ai quitté ma terre natale ! C'est pour te confesser et te servir que je suis revenu dans ce pays aux humbles frontières, mais au grand cœur! Sois mon égide, ma foi, mon espérance; sois ma patrie, ô liberté !

Février 1862.

Messieurs,

Le grand peintre de l'histoire de France, le poète de la révolution, M. Michelet, écrit dans son treizième volume ces pittoresques et consolantes paroles :

« Dans les révolutions de notre orageuse pa- « trie, bien des fois les mêmes frontières ont vu « l'émigration. Bien des fois les forêts d'Ar- - demie, les gorges du Cerdon entre Lyon et <• Genève, nos côtes de l'Océan, leurs anses soli- « taires, connues du seul contrebandier, ont vu « des fugitifs sous mille déguisements, chercher « leur salut dans l'exil. Toutefois entre proscrits

- et proscrits grande est la différence. Le pro- « testant pouvait rester ; on faisait effort pour le « retenir. Qu'il dît un mot, et il gardait ses « biens et sa patrie, s'épargnait des dangers « terribles. L'émigré de quatre-vingt-treize vou- « lait sauver sa vie; celui de 1685 voulait garder « sa conscience. — La fuite du protestant est -; chose volontaire. C'est un acte de loyauté et « de sincérité, c'est l'horreur du mensonge, c'est « le respect de la parole. Il est glorieux pour « la nature humaine qu'un si grand nombre

- d'hommes, aient, pour ne pas mentir, tout « sacrifié, passé de la richesse à la mendicité, « hasardé leur vie, leur famille, dans les aven- -- tures périlleuses d'une fuite si difficile. On a « vu là des sectaires obstinés ; j'y vois des gens « d'honneur qui par toute la terre ont montré ce « qu'était l'élite de la France. La stoïque devise « que les libres penseurs ont popularisée, c'est « justement le fait de l'émigration protestante, '- bravant la mort et les galères, pour rester « digne et véridique : vitam impendere vero. La ■■ vie même pour la vérité ! »

A ce cri sorti des entrailles d'un homme fidèle au droit répond avec moins d'éclat, mais non

moins de raison, la voix d'un écrivain judicieux et circonspect, je veux dire celle de M. Ch. Weiss, professeur au lycée Bonaparte, auteur d'une excellente Histoire des réfugiés protestants de France (publiée à Paris en mil huit cent cinquante-trois. Quelle date pour raconter les exils!) : ■

« Nous n'avons eu qu'un but purement histo- « rique : celui d'étudier les destinées de ces trois « cent mille proscrits volontaires, qui n'hési- « tèrent pas à sacrifier leur patrie à leur Dieu, « dont l'énergique résolution ne peut qu'inspirer « une vive sympathie à ceux qui partagent leur « doctrine, un respect profond à ceux qui pro- « fessent une religion différente, un regret pé- « nible à tous ceux qui aiment sincèrement leur « pays. »

Parmi ces nombreux martyrs de la liberté de conscience, un des plus illustres fut Pierre Bayle, né au Cariât, comté de Foix, en Kyil, mort à Rotterdam en 170G. C'est de lui que je me propose de vous entretenir aujourd'hui. — La vie de ce publiciste offre peu d'événements remarquables. Elle s'est écoulée au sein de l'étude, de la critique, de la philosophie et de la

controverse. Je n'aurai garde de tomber dans le travers que Voltaire reproche à son biographe Desmaizeaux : « Il a, disait-il, écrit sa vie en « un gros volume. Elle ne devait pas contenir « six pages. La vie d'un écrivain sédentaire est « dans ses écrits. » Il convient cependant que j'en marque les points principaux. — Issu d'une famille de bourgeoisie qui, par sa mère, confinait à la noblesse, Pierre Bayle, fils de Jean, pasteur au Cariât, « fit remarquer en lui, dès « son enfance, un esprit vif et subtil, une con- « ception aisée et facile, une mémoire très heu- « reuse; » une rare aptitude au travail. Son éducation ébauchée par son père qui lui apprit la langue • latine et les éléments de la langue grecque, un moment interrompue par les nécessités de l'apostolat paternel, continuée en seize cent soixante-six à l'Académie de Puylaurens, s'acheva à l'Académie de Toulouse, en seize cent soixante et dix. A Puylaurens il se montre affamé de science, liseur infatigable et insatiable, étudiant un peu au hasard, à l'aventure, à tort et à travers, tantôt les belles-lettres, tantôt les sciences; aujourd'hui l'histoire, demain la rhétorique. Esprit aiguisé, il préfère à tous

les écrivains Plutarque et Montaigne. Les autres sont la proie des investigations ; ceux-ci sont ses compagnons, ses confidents. Il lui restera du premier son vif sentiment de la réalité historique, sa curiosité sans cesse éveillée, sa savante manie d'anecdotes sur les grands hommes, cette pénétration vive et attentive qui nous introduit dans l'intimité des événements, nous initie aux causes secrètes et donne à l'histoire l'attrait piquant des mémoires. Au second il emprunte son érudition variée, vaste, un peu confuse, ses aperçus originaux, primesautiers, ses saillies d'éloquence, la malicieuse bonhomie de quelques-unes de ses maximes, en môme temps que leur sage modération, leur naturel penchant à s'ajuster à la fortune, avec une pointe de raillerie ; son bon sens enjoué, son sourire sceptique et nonchalant — Malade par excès de travail, on l'envoie se reposer et guérir dans la maison hospitalière d'un ami, aux bords de l'Ariége. A peine rétabli il se remet à l'étude, et quitte Puylaurens pour Toulouse. Là, messieurs, le jeune et déjà savant huguenot, fils de huguenot, suivit le cours de philosophie professé au collège des jésuites. Ces

habiles directeurs s'emparèrent de son âme; il changea de religion. Quelle affliction dans la maison paternelle! quelle amertume et quelle honte ! car, ainsi que le disait naguère à Zurich mon ami Marc-Dufraisse, racontant la vie de l'héroïque Agrippa d'Aubigné,« pour l'homme de conscience, pour le soldat d'une cause, la douleur n'est pas dans la défaite, » elle n'est pas dans l'oubli, elle n'est pas dans l'ingratitude des anciens compagnons qui se livrent au victorieux; la douleur, l'inguérissable blessure, elle est faite au cœur du père par « l'apostasie de son enfant. » Être renié par son fils! voir passer à l'ennemi celui qu'on a engendré ! — C'est la plus cruelle épreuve des guerres civiles. — Lorsque madame Ros de Bruguières, tante du nouveau converti, dame catholique fort zélée, présenta à Jean Bayle les thèses soutenues avec éclat par son fils, le vieux pasteur écoutait, dit-on, avec plaisir le récit des triomphes oratoires de Pierre. Mais lorsqu'il vit sur ces thèses la figure de la Vierge avec ces paroles : Virgini Dei parce; son sang calviniste lui monta au visage; tremblant d'indignation, les yeux baignés de larmes, le cœur oppressé il sortit et protesta qu'il ne ren-

trerait point clans cette maison tant que pourrait s'offrir à sa vue le symbole du reniement. Cependant Bayle ne demeurait pas oisif. Animé de l'ardeur de prosélytisme commune à tous les néophytes, il s'efforçait, par maintes lettres, de convertir son frère aîné. Celui-ci résista. — Quelques mois plus tard, assiégé de scrupules, tourmenté de doutes sur les dogmes, touché par les remontrances de sa famille, ébranlé par les dissertations et l'amitié de M.- Naudis de Bruguières, son cousin -germain, séduit par les grâces et l'esprit de M. Pradals de Larbon, Bayle lui-même sortit secrètement de Toulouse, se retira auprès de Mazères dans le Lauraguais et fit son abjuration entre les mains de M. Rival, pasteur de Saverdun. Le même jour, il partit pour Genève. — Faut-il le suivre? irons-nous avec lui aux bords du lac, aux pieds des Alpes? Il quitte Toulouse la romaine pour Genève la protestante. Hélas! il va du sac des Albigeois au bûcher de Servet ; tant il est vrai que l'intolérance religieuse a marqué partout ses sanglantes étapes; tant les gibets, les échafauds et les roues sont les colonnes milliaires de l'humanité! — En Suisse, M. de Normandie, syndic

580 HARANGUES DE LEXIL.

de la république, le pria de se charger de l'éducation de ses enfants. Deux ans après, en 1672, il entra comme gouverneur chez M. le comte de Dhona, seigneur de Coppet. Enfin, en 1675, nous le rencontrons à Sedan, professeur de philosophie, soutenant brillamment sa thèse, ouvrant son cours le onze septembre devant les étudiants de cette université fameuse où Jurieu enseignait sa théologie. C'était Jurieu qui l'avait fait venir, sur la recommandation de Basnage. « Il fut plusieurs années dans l'Académie, » écrivait en 1691 le grand adversaire deBossuet, « vivant honnêtement, ne faisant et ne disant « rien qui scandalisât. La beauté de son génie « et ses maximes honnêtes m'attachèrent telle- « ment à lui que je l'aimai plus fortement que je « n'ai jamais aimé personne, je l'avoue. »

Pourquoi cette amitié s'est-elle rompue? pourquoi a-t-elle fait place à la haine? pourquoi ces deux hommes frappés pour la même cause, ensevelis dans la même défaite, se sont-ils déchirés? ô leçon donnée aux vivants par les morts, à ceux qui demeurent par ceux qui sont partis! leçon de la tombe, enseignement du sépulcre, serez-vous donc perdus? — Messieurs,

il y a des hommes que rien ne doit désunir, il y a des génies que rien ne doit diviser, il y a des forces qui ne sont efficaces qu'à la condition d'être compactes, il y a des principes et des têtes sacrés. Ceux qui ne le voient pas, ceux qui s'en vont soufflant la discorde, attisant les rancunes, enflammant les vanités parmi les défenseurs de la raison, de la constitution et des libertés publiques, ces bizarres soldats qui, pierre à pierre, démolissent la forteresse, en présence de l'ennemi, ceux-là ne peuvent désarmer l'indignation que par la pitié qu'inspire leur entendement imbécile.

Cette chaire que Bayle avait accepté avec une secrète répugnance, dans la crainte que sa qualité de relaps ne le rendît suspect à la fois à ses élèves et à l'autorité, il l'illustra durant six années par l'enseignement de la philosophie cartésienne. René Descartes apprenait à raisonner à ces jeunes protestants jusqu'à ce que le roi Louis XIV par ses persécutions leur apprit à résister et à souffrir. Le philosophe et le maître en faisaient des penseurs ; le roi et les j.ésuites, ses directeurs et ses ministres, en firent des confesseurs. Les premiers leur donnaient la cou-

ronne de la science ; les seconds leur mettaient autour du front l'auréole des martyrs. — Bayle occupait les rares loisirs que lui laissait son enseignement par la publication de brochures, sortes de pamphlets anonymes sur diverses matières d'histoire contemporaine, telles que le Procès de monsieur de Luxembourg ; ou bien sur des sujets de philosophie et de controverse, comme sa réponse à un livre du père de Valois intitulé : Sentiments de M. Descartes touchant l'essence et les propriétés des corps , opposés à lu doctrine de l'Église et conformes aux erreurs de Calvin sur le sujet de l'eucharistie. Par ces pamphlets où la science la plus consommée s'allie à la moquerie la plus subtile , où l'érudition emprunte le masque du sarcasme , il préludait aux grandes luttes philosophiques et politiques qu'il était appelé à soutenir plus tard, lorsqu'il aurait, pour un pays libre, quitté la France esclave. Par un travail patient, il amassait les matériaux des livres nombreux, et divers qu'il devait publier un jour là où les idées, pour éclairer le monde, n'avaient pas besoin d'un privilège du roi; où ces immortelles voyageuses au pied leste, parcouraient, nues et divines, les contrées

de l'esprit sans l'exeat d'un ministre et dédaignaient le permis de séjour de M. de la Reynie, lieutenant de police.

Cependant l'heure approchait, l'heure des départs, des fuites, des exils. L'Edit de Nantes révoqué définitivement en 1685, déjà subissait mille infractions. « Les réformés, écrit « Desmaiseaux, se trouvaient alors dans une « situation fort triste. On les dépouillait peu « à peu de leurs privilèges, il y avait long- « temps qu'on travaillait à leur ruine. r> — Car c'est une erreur de croire que cette révocation éclatât comme un coup de tonnerre. Sur les victimes, c'est vrai; les victimes ne croyant jamais assez à la perfidie et à la cruauté des bourreaux. Mais par combien de signes n'était-elle pas annoncée? — Eux, les malheureux calvinistes, ne les virent pas, aveuglés par leur bonne foi, livrés par leur intrépidité même. L'histoire les exhume ces signes précurseurs, avant -coureurs des révolutions et des coups d'État. Aucun changement violent des mœurs ou des institutions d'un peuple ne s'est accompli tout à coup. Les nations ne marchent pas, comme on serait tenter de le penser à l'as-

pect de tant de vicissitudes soudaines, elles ne marchent pas par bonds et par secousses à la servitude ou à la liberté. Aucune grande entreprise sur le droit n'a été tentée qu'après une longue, savante conspiration. — Lorsque Athènes coula sous le joug macédonien, Alexandre et auparavant Philippe, par leurs victoires, par leur argent, par leurs manœuvres, avaient ébloui, corrompu, énervé l'âme athénienne ; lorsque le vainqueur des Gaules aspira à ceindre sa tête chauve du diadème des rois, Rome dès longtemps pratiquée par ses créatures, domptée par la gloire des armes, muette sous les épées factieuses des légions, déchirée par les guerres civiles, flottant éperdue depuis cinquante ans de Sylla à Marius, de Marius à Pompée, de Pompée à César, Rome aspirant à tomber dans le repos, prête à abdiquer aux mains d'un dictateur, fatiguée, harassée du poids du monde et de sa propre liberté, Rome était prête à ce point à tout souffrir qu'elle ne fut pas même sauvée par le poignard de Brutus et deCassius. Lorsque Charles IX et sa mère noyèrent dans le sang la réforme, déjà le pape Alexandre V, déjà l'Espagne et l'Italie avaient préludé à ce

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massacre, habitué peu à peu les esprits à l'horrible pensée de l'exécution. Il y a soixante ans, la révolution française sombra sous un despote. Croyez-vous que Napoléon s'empara d'un seul coup de lepée et du globe de Charlemagne? Premier consul, consul à vie, empereur; il lui fallut quatre ans pour accoutumer ses égaux à devenir ses sujets.

Ainsi, messieurs, le roi Louis XIV se proposant d'extirper les restes de la réforme, d'anéantir ce débris de la Barthélémy et par là de nouer les Bourbons aux Valois, commença par fermer les écoles, les prêches des protestants. On rendit le culte impossible ou dérisoire par mille tyrannies et mille embûches, avant de l'interdire par un décret; les pasteurs furent chassés, suivis bientôt après par le troupeau. On résolut de supprimer leurs académies. « Il y « avait lieu de croire, écrit Desmaiseaux, que « celle de Sedan serait épargnée. La princi- « pauté de Sedan avait été un État souverain « jusqu'en l'année 1642. Le duc de Bouillon la « céda à Louis XIII qui promit de laisser les « choses dans l'état où il les trouvait. Louis XIV * ratifia le traité où il fut accordé de nouveau

« que la religion protestante, y serait maint tenue, avec tous les droits et privilèges dont « elle se trouvait en possession. Mais tous « ces avantages ne purent sauver l'académie. « Louis XIV ordonna même qu'elle fût cassée « la première. L'arrêt fut rendu le 9 juillet 1681, « et signifié le 14 du même mois. »

Le jeudi, 30 octobre, Bayle arrivait à Rotterdam; le vendredi, 5 décembre, il prononçait l'oraison inaugurale d'un cours de philosophie dont les magistrats hollandais l'avaient chargé au sein de leur école illustre nouvellement établie.

Ici commence la vie de l'exilé. Il était âgé de trente -cinq ans et fuyait une patrie d'où était bannie la libre pensée. Le premier sentiment qu'il éprouve en arrivant en Hollande, est un sentiment de bien-être moral, comme d'un homme qui respire. Une chose le frappe : l'extrême facilité d'imprimer. Ici, en effet, ni privilège, ni censure, ni approbation, ni châtiment, sinon celui du mépris public pour les méchante ■ livres.

Ce serait un grand malheur, écrivait-il en se souvenant de

son pays, un grand malheur pour toute la république des lettres, si on était partout aussi formaliste et aussi pointilleux à l'égard de l'impression des livres qu'on l'est en France depuis quelque temps, où l'inquisition qui s'y établit à grands pas empêche de paraître plusieurs beaux ouvrages, et rebute les plus célèbres auteurs. Et qui ne serait rebuté de voir que ceux qui sont établis pour l'approbation des livres gardent un manuscrit des trois ou quatre ans sans y regarder, et qu'ils en désapprouvent tout ce qui sent une âme élevée au dessus de la servitude et des opinions populaires.

En ce temps là, messieurs, on eût fait un procès à M. Vacherot pour son beau livre de la Démocratie, à M. Proudhon pour son livre de la Justice dans la l'évolution et dans l'église, à M. Prévost-Paradol pour sa mordante brochure des anciens partis, à M. de Montalembert pour sa lettre sur les libertés anglaises, et à moi peut-être pour ce que je dis. — Bayle se hâte de profiter de cette aimable liberté d'écrire (un censeur dirait de cette licence). Il publie rapidement coup sur coup ses Considérations sur les comètes, son Recueil de quelques pièces curieuses concernant la philosophie de Descartes, sa Critique générale de ÏKistoirc du calvinisme de M. Maimbourg.

Le premier de ces livres souvent revu, corrigé, remanié et qui plus tard lui fut imputé à crime, il l'avait ébauché à Sedan ; mais s'était donné de garde de le faire imprimer, car au milieu de propositions théologiques et philosophiques très hardies , il contenait la question suivante que l'on peut qualifier d'aventureuse pour le temps :

Si l'athéisme est pire que l'idolâtrie et s'il est une source nécessaire de tous les crimes ? si Dieu pouvait aimer mieux que le monde fût sans la connaissance de Dieu qu'engagé dans le culte abominable des idoles?

Questions redoutables et dont la gravité augmente par la manière dont elles sont traitées. Il est clair, malgré les précautions du langage qui ne sont que trop justifiées par la rigueur et l'intolérance du siècle, il est clair que par idolâtrie Bayle entendait toute superstition, concluant qu'un faux Dieu est plus nuisible à l'humanité que la négation même de Dieu.

Je ne juge pas cette doctrine; je l'expose. Elle me paraît résulter très clairement du développement logique de la pensée de l'auteur; elle est l'inévitable conséquence de son argumentation ;

elle vit et résiste sous le voile transparent de l'orthodoxie calviniste ; elle se manifeste surtout par la satire des petites dévotions, craintes, amulettes, sortilèges, superstitions familiers à la plupart des religions connues.

Néron, rapporte Bayle après Suétone, n'osait assister aux mystères de Cérès sachant qu'un hérault criait qu'aucun impie ou scélérat n'eût la hardiesse d'en approcher ; Néron persévéra jusqu'à la fin dans le culte d'une petite image d'enfant à laquelle il sacrifiait trois fois par jour. Catilina consacrait une petite chapelle à une aigle d'argent pour laquelle il avait une grande dévotion, surtout quand il se préparait à quelque meurtre. Caiigula cherchait à se venger des injures qu'il prétendait avoir reçues de Jupiter.

Us croyaient donc aux dieux immortels ces contempteurs de la race humaine !

Un jour, raconte notre auteur après Salo, un jour, un criminel endurci, assassin, voleur, mais dévot à la vierge était conduit au supplice ; chemin faisant il adresse une prière à une image laquelle, se penchant sur lui, si fortement l'empoigne qu'elle l'arrache aux archers stupéfaits.

De sa critique de l'histoire du calvinisme je ne dirai rien sinon qu'elle eut l'approbation non

LES HAIUNUULS. T. 11. 25

seulement des réformés, mais des catholiques judicieux et modérés, qu'elle plut au prince de Condé et que, sur les instances de Maimbourg et les ordres formels du roi Louis XIV, elle fut brûlée en Grève par la main du bourreau. Le roi eut à cœur de consacrer le succès du livre. Quant à M. de la Reynie qui, en cachette, lisait et savourait la critique de Bayle, comme auparavant les juges au Parlement avaient fait des Provinciales de Pascal, il se vengea de Maimbourg en homme d'esprit ; par son ordre , plus de trois mille exemplaires de la sentence sont affichés dans Paris. L'édition de la critique du calvinisme est enlevée.

Ainsi, messieurs, s'écoulaient les heures studieuses de l'exil. En 1684, Bayle entreprit la publication de ses Nouvelles de la République des lettres, journal où il jugeait de haut, impartialement, avec une activité et une sûreté d'esprit prodigieuses, les œuvres littéraires, scientifiques, industrielles de la France, de la Hollande, de l'Angleterre, de l'Allemagne, de la Suisse. Là nous trouvons l'origine de nos revues contemporaines, dont le nombre et la diversité suffisent à peine à satisfaire le besoin de lire, d'appren-

dre, de penser à la hâte qui caractérise notre époque. Par ses Nouvelles de la République des lettres l'exilé protestant ouvrait la carrière de la grande critique ; le désintéressement qu'il y porta honore à jamais ces augustes fonctions que tant de plumes vénales et d'écrivains sordides ont fait déchoir du sacerdoce au métier et tomber du temple des idées pures dans l'échoppe des intérêts. — Elles demeurent comme un encouragement et un exemple. Je n'ose dire qu'elles soient un remords; les écrivains dont je parle ayant abjuré leur conscience.

Au milieu de ces études, en 1685, tombe tout à coup la sinistre nouvelle. L'Edit de Nantes est révoqué! Le monument de la sagesse de Henri IV est jeté par terre par la violente, soupçonneuse dévotion de Louis XIV. Ses amours adultères, ses familles illégitimes, son mariage avec la veuve du poète Scarron, il a tout racheté' par cette grande hécatombe . Nunc dimittis servum tiium Domine, s'écriait Michel Le Tellier après avoir signé cet arrêt de mort :

« Défendons à nos dits sujets de la religion « prétendue réformée de plus s'assembler poui « faire l'exercice de ladite religion en aucur

« lieu, en aucune maison particulière, sous » quelque prétexte que ce puisse être.

« Enjoignons à tous ministres de ladite « R. P. R. qui ne voudront pas se convertir et « embrasser la religion catholique, apostolique * et romaine de sortir de notre royaume et des « terres de notre obéissance, quinze jours après « la publication de notre présent édit, sans pou- « voir y séjourner au delà; ni pendant ledit - temps de quinzaine faire aucun presche, exhor- « tation, ni autre fonction à peine des galères.

« Voulons que ceux desdits ministres qui se <■-■ convertiront continuent à jouir leur vie du- « rant, et leurs veuves après leur décès, tandis •• qu'elles seront en viduité, des mêmes exemp- « tions de taille et de logements de gens de « guerre dont ils ont joui pendant qu'ils fai- « saient la fonction de ministre ; et en outre '; nous ferons payer auxdits ministres aussi leur •• vie durant une pension qui sera d'un tiers « plus forte que les appointements qu'ils tou- « chaient comme ministres, de la moitié de la- « quelle pension leurs femmes jouiront aussi « après leur mort, tant qu'elles demeureront « en viduité.

« A l'égard des enfants qui naîtront de ceux •' de ladite R. P. R., voulons qu'ils soient doré-

- navant baptisés par les curés des paroisses. '• Enjoignons aux pères et mères de les envoyer « aux églises à cet effet là, à peine de cinq cents '« livres d'amende, et de plus grande, s'il y échet;

- et seront ensuite les enfants élevés en religion •• C. A. et R., à quoi nous enjoignons bien « expressément aux juges des lieux de tenir la « main.

« Faisons très expresses et itératives dé- >< fenses à tous nos sujets de ladite R. P. R. de

• sortir, eux, leurs femmes et enfants de notre •• dit royaume, pays et terres de notre obéis- « sance, ni d'y transporter leurs biens et effets, « sous peine pour les hommes des galères, et de « confiscation de corps et de biens pour les « femmes.

« Pourront au surplus lesdites personnes, en •< attendant qu'il plaise à Dieu les éclairer comme « les autres, demeurer dans les lieux et villes et <* y continuer leur commerce, et jouir de leurs

* biens sans pouvoir être troublées et empê- ^ chées, sous prétexte de ladite R. P. R., à con- <* dition de ne point faire d'exercice, ni de s'as-

394 HARANGUES DE LEXIL.

« sembler sous prétexte de prières ou du culte, -• de quelque nature qu'il soit, sous les peines •• cy dessus de corps et de biens.

« Donné à Fontainebleau au mois d'octobre «1685. »

A Fontainebeau ! Dans le palais de François Ier et du Primatice ! Peut-être dans la salle où Pie VII subissait plus tard les outrages de Napoléon.

Vous l'avez entendue, en ces principales dispositions, cette ordonnance fameuse que M. Michelet, avec raison, estime l'œuvre capitale du règne de Louis. Pour moi, messieurs, à travers la gloire, la splendeur, le génie, la fortune ; au dessus des entreprises de Colbert, des œuvres de Racine, de Corneille, de Molière ; plus haut que l'éloquence de Bossuet; dans un jour plus éclatant que celui des victoires de Turenne, de Catinat et de Condé, je considère cette croix dressée au carrefour des chemins de l'exil; je la vois, sinistre, arrosée par les larmes des mères et des petits enfants ; et lorsque les historiens et les poètes chantent, célèbrent à l'envi Louis XIV, lorsqu'ils l'appellent le grand, le vainqueur, l'incomparable, je lui crie : Proscripteur ! Pro-

scripteur! Proscripteur ! Car n'était-ce pas les proscrire ces infortunés que de les priver de leurs pasteurs, c'est à dire de leur lumière? Quelle est cette indigne parodie de la clémence qui nous enchaîne à la glèbe après nous avoir arraché lame? — Les protestants ne voulurent ni de ces fortunes, ni de cette infamie, ni de ces tolérances. Ils partirent; ils quittèrent leur foyer, leurs montagnes, le champ paternel, le cimetière des aïeux ; ils s'en allèrent où étaient leurs dieux. Potiùs mori quàm fœdari! Plutôt la mort que l'apostasie! Plutôt la misère que l'indifférence! — C'est un des plus beaux spectacles que l'histoire aie donné au monde.

« Avec le malheur public, écrit M. Ch. "Weiss, « coïncidait pour Bayle un épouvantable malheur « privé. Son frère, qui avait embrassé les fonc- « tions de pasteur, périt de langueur et de mi- « sère dans les horribles cachots du Château- « Trompette ; » « cachots puants et infects, dit « Des Maizeaux. * Mais rien ne l'avait ébranlé. Ne pouvant le convertir, on le tua. Pendant que Bayle recevait ce coup douloureux et terrible, un livre, honteux pour ses auteurs, à sa douleur fraternelle ajouta l'indignation. Quelques

protestants apostats publièrent un panégyrique de Louis XIV sous ce titre : La France toute catholique sous le règne de Louis le Grand. Au bruit de ce misérable libelle écrit par la pire espèce des courtisans, je veux dire par les ennemis de la veille devenus les thuriféraires du lendemain; à l'aspect de ces pages où s'étalait cyniquement l'abjection de quelques âmes jadis libres, Bayle exhale son mépris, sa haine et ses indomptables espérances dans trois lettres, trois harangues, trois pamphlets, trois réquisitoires où il raconte les horreurs de la persécution, dépeint en traits saisissants et lugubres ce que c'est que la France toute catholique sous le règne de Louis le Grand.

Il faut aussi, s'écriait-il en s'adressant aux exécuteurs des scrupules religieux du prince, que vous soyez très persuadés qu'on vous a de très grandes obligations lorsque vous n'écorchez pas les gens tout vifs, et lorsque les roues et les potences ne sont pas mises en campagne. En effet pendant plusieurs siècles, elles ont été vos ornements de tous les jours. — Une troupe de dragons animée par des missionuaires devait naturellement être plus barbares qu'elle n'a été, et vos troupes accoutumées à saccager de longue-main, pis qu'à la turque, la Hollande, le Palatinat, le pays de Liège, le pajs de Juliers, la Flandre espagnole,

P1EKRE BAYLE. Ô97

cette dernière au milieu de la paix, se doivent croire douces comme des agneaux, lorsqu'elles ne jettent pas pêle-mêle les mères et les enfants au milieu des flammes.

Est-ce là, messieurs, une exagération de pamphlétaire? Voici un témoignage de la douceur de ces agneaux de Louvois. — Jacob de Bye, consul hollandais à Nantes, naturalisé français pour son malheur, écrivait lui-même les tortures qu'il avait souffertes. (Çh. Weiss, t. I, p. 119.)

« Il y a huit jours que je vous fis savoir ma

- griève affliction . Il y a apparence que vous « en apprendrez la suite avec douleur s'il vous « reste encore quelque charité... Je fus chargé •♦ de six diables de dragons , et ensuite encore •• de quinze autres qui, m'ayant enfermé dans « une chambre, me firent manger et boire avec •• eux, faisant venir toutes sortes de friandises « des auberges, inondant le plancher des meil-

- leurs vins, brûlant en très peu de temps plus

- de cent livres de chandelle, dès que la nuit « fût venue, commençant à mettre en pièces et » à brûler nos meubles. Cela étant fait, ils <- me mirent dans une chaise, me disant : - Çà

« b... de chien de huguenot tu sais que le roi « nous ordonne de te faire tous les maux que

- ton b... de corps est capable déporter. Si tu « veux qu'on tepargne, donne-nous à chacun « deux louis d'or... » — Une heure après un des plus méchants se leva, disant : « B... de hu- « guenot j'aime mieux te rendre ton argent et « te tourmenter, le roi veut que tu changes. » « Et me jeta l'argent à la tête. Ils me mirent « dans une chaise auprès d'un grand feu, m'ôtè-

- rent mes souliers et mes bas, et me firent brû- 1 1er les pieds, y laissant dégoutter le suif de la « chandelle. De sorte que la douleur m'arra- « chant de là, ils me lièrent à un pied du lit où •• ces hommes plus que diaboliques vinrent heur- » ter plus de dix fois leur tête contre mon esto- « mac avec tant de violence, qu'étant tombé, « je fus mené auprès du feu où ils m'arrachèrent « le poil des jambes. Le jour étant venu, ils me « donnèrent un peu de relâche, me menaçant « toutefois de me jeter par la fenêtre. Je les « priai cent fois de me tuer, mais ils me répon- « dirent : « Nous n'avons point d'ordre de te * tuer, mais de te tourmenter, tant que tu auras

- changé. Tu auras beau faire, tu le feras après

- qu'on t'aura mangé jusqu'aux os. » Vous

- voyez qu'il n'y avait point là de mort à espé- •• rer, si ce n'est une mort continuelle, sans •• mourir après une prison éternelle. J'ai été •• contraint de fléchir. »

Est-ce le cri de la douleur, la parole suspecte du martyrisé? L'histoire parle à son tour :

« Cosnac, évêque de Valence, au grand hôpi- « tal général déploya un vrai génie. Il s'enquit <•- des cachots les plus cruels de France pour les « imiter tous, mais en y ajoutant des aggravais tions inouïes. Ayant hôpital et prison, il usait » des malades contre les prisonniers, faisait « endosser à ceux-ci les chemises des premiers,

- sales, infectes, tachées d'ulcères, sanglantes. « Ils devenaient eux mêmes malades d'horreur -• et de dégoût, se sentant pénétrés des emana- •• tions et gagnés de la pourriture. ... « « Quelques

- patients lui jouaient le tour de mourir. Un fut » trouvé qui de faim et de fureur, s'était mangé •• deux doigts...» — «D'autres maisons venaient » après Valence, par certaines spécialités de » supplices. Aiguës-Mortes était célèbre par ses -• fièvres et ses tours sans toit. Bordeaux avait

- à faire valoir son enfer du Château-Trom-

« pette, loges de pierre en forme de cornue, où « on était debout ou roulé sur soi, sans re- « pos... » — « Jamais on ne sortit des galères « de Louis XIV... » «... La cale, où quelquefois « on mettait le mourant qui eût gêné trop la « manœuvre, en faisait bien vite un cadavre. « L'odeur y était si terrible qu'on défaillait en y « entrant. On y était mangé des poux. « Quand «jetais forcé d'y entrer, dit l'aumônier Bion, «j'étais à l'instant suffoqué et couvert de ver- « mine. Il me semblait marcher dans l'ombre « de la mort, il me fallait, dans ce lieu si étroit, « me coucher le long de l'agonisant, parfois « tout contre un autre déjà expiré. » (Miche- « let, t. 13, p. 326 et suiv.)

Est-ce l'émotion trop nerveuse d'un écrivain qui parle du sang de ses amis? Les vallées, les montagnes, les défilés et les pierres se dressent enfin et rendent témoignage. Il y a trois mois, j'étais en France, sur un sommet des collines de l'Ardèche, au sein de la vieille province du Vivarais. A ma droite se dressaient, sévères, les cimes grisâtres du Mezenc et du Gerbier de Jonc, ces pics des Cévennes; à ma gauche, dans la transparence du matin, les Alpes étincelantes

de neige, comme le Soracte; devant moi setendait un immense horizon demi -circulaire de plus de cent lieues. Enivré d'air salubre, je songeais vaguement, perdu en une sorte de rêve de l'infini : mes yeux et mon esprit, pénétrés du charme silencieux des solitudes, flottaient du brin d'herbe aux bois de pins, s'élevaient et glissaient dans l'immuable azur du ciel sans bornes, ou bien lentement s'abaissaient sur les chaumes, les genêts et les bruyères. A mes pieds, perdu dans le pli profond d'un ravin, j'aperçus un village entouré de restes de murailles et de débris de tours; il était dominé par un château en ruines; luimême ruiné, misérable, se cachait, comme un pauvre, derrière l'enceinte crénelée trop large désormais. La guerre religieuse avait passé là. Ce hameau, il y a deux cents ans, était une des villes de sûreté des huguenots. Les dragonnades, les exils, les confiscations l'ont dépeuplé. Deneui cent trente feux qui jadis s'allumaient durant les veillées d'hiver, c'est à peine s'il en reste cent dont la moitié est alimentée par la charité publique. Ce village besoigneux et troué, ce souvenir déguenillé et navrant des exécutions ca-

tholiques changèrent tout à coup le cours de mes pensées. J'entendis, résonnant au creux des Cévennes les clairons des dragons du roi, les cris de Jean Cavalier et de ses compagnons ; il me sembla que les Alpes se teignaient de la couleur du sang des Vaudois; je croyais, perçant la double brume de l'horizon et des âges, je croyais voir Alby égorgée par les soldats d'Innocent et de saint Dominique. « La place où je suis, disais-je, a peut-être été foulée par une troupe de bannis gagnant les frontières? » Entouré, obsédé par ces muets et éloquents témoins de nos discordes. « Non, non, il ne sera pas dit que je me serai tu quand la terre ellemême a parlé, il ne sera pas dit, ô martyrs de la liberté de conscience, que l'ancien proscrit politique ne racontera pas votre pieuse histoire; il ne sera pas dit que je n'aurai pas enflammé les fils par le récit de ce qu'ont souffert leurs pères. Mais où donc parlerai-je?... Ici, tout est muet : la tribune et le livre ; la conscience ellemême se tait; nul bruit, sinon celui d'un marteau sur l'enclume forgeant la chaîne des intérêts matériels. Je partirai, je retournerai dans le pays qui m'accueillit, il y a neuf ans ; je re-

verrai mes amis du nord, cette jeunesse qui mecoute et qui m'inspire, à la fois mon disciple et mon maître, je déroulerai devant elle les annales de la persécution, et je la tremperai ainsi dans l'inviolable amour de l'indépendance et de la dignité humaine. *>

D'ailleurs, messieurs, ces persécutions, ces primes offertes à l'apostasie produisirent sur les protestants bannis l'effet qu'elles ont accoutumé de produire sur les âmes honnêtes. On voulait les faire plier, ils furent inflexibles ; on voulait les séduire, ils furent incorruptibles; on s'efforçait de les effrayer, ils étaient indomptables. Ni les rigueurs ne les épouvantèrent, ni les promesses ne les amollirent. Patrie, fortune, tout leur était ravi; ils sacrifiaient tout sans regret; dépouillés, ruinés, ils se vengeaient de leurs spoliateurs en étalant avec orgueil leurs richesses morales, je veux dire leur persévérance et leur fidélité.

« Où est la famille de nos exilés, » s'écriait leur grand orateur Saurin, rival de Bossuet et parfois rival heureux, « où est la famille de nos « exilés qui ne puisse s'appliquer ces paroles « d'un prophète : Ma chair est en Babylone, mon

i04 HARANGUES DE L EXIL.

« sang est parmi les habitants de la Chaldée! Ah! -• honte de la réformation ! Ah! souvenir digne « d'ouvrir une source éternelle de larmes ! Rome -; qui nous insulte et nous brave, ne prétends « pas nous confondre en nous montrant ces « galères que tu remplis de nos forçats, dont tu « aggraves les peines par le bâton sous lequel

- tu les abats, par les chaînes dont tu les acca- « blés, par le vinaigre que tu répands sur leurs « plaies! Ne prétends pas nous confondre en * nous montrant ces cachots noirs, inaccessibles « à la lumière, et dont tu augmentes l'horreur « en laissant les corps morts avec les corps vi-

- vants ; mais lieux changés en lieux de délices » par les influences de la grâce que Dieu verse •• dans lame des prisonniers, et par les can-

- tiques d'allégresse qu'ils ne cessent de faire « retentir à sa gloire. Ne prétends pas nous

- confondre en nous montrant ces maisons rui- « nées, ces familles dispersées, et ces troupes « fugitives par tous les lieux de l'univers ; ces « objets font notre gloire, et tu fais notre éloge « en nous insultant. Veux-tu nous couvrir de »• confusion? Montre, montre-nous les âmes que « tu nous a enlevées ; reproche-nous, non que tu

PIERRE R.VYLE. 405

« as extirpé l'hérésie , mais que tu as fait renier « la religion ; non que tu as fait des martyrs , " mais que tu as fait des déserteurs de la vé- « rite, »

A ces fières paroles, à ces accents qui remuaient en ses profondeurs sombres l'âme des proscrits et qui les consolaient, Bayle ajoutait avec moins de flamme, mais non moins d'élévation les pages suivantes que l'on peut considérer comme sa profession de foi, comme son manifeste de philosophe :

Ne vous y trompez pas, 6 persécuteurs, vos triomphes sont plutôt ceux du déisme que ceux de la vraie foi. Je voudrais que vous entendissiez ceux qui n'ont d'autre religion que celle de l'équité naturelle. Ils regardent votre conduite comme un argument irréfutable; et lorsqu'ils remontent plus haut, et qu'ils considèrent les ravages et les violences sanguinaires que votre religion catholique a commises pendant six ou sept cents ans par tout le monde, ils ne peuvent s'empêcher de dire que Dieu est trop bon essentiellement pour être l'auteur d'une chose aussi pernicieuse que les religions positives ; qu'il n'a révélé à l'homme que le droit naturel, mais que des ennemis de notre repos sont venus, de nuit, semer la zizanie dans le champ de la religion naturelle, par l'établissement de certains cultes particuliers qu'ils savaient bien qui seraient une semence éternelle de guerres, de carnages et d'injustices. Ces blasphèmes font hor-

LES HARANGUES. ï. II. 26

reur à la conscience ; mais votre église en répondra devant Dieu.

Et plus loin :

Quoique, humainement vous ne méritiez pas qu'on vous plaigne, je ne laisse pas de vous plaindre de vous voir dans une si furieuse disproportion du christianisme. Mais je plains encore davantage le christianisme que vous avez rendu puant pour me servir de l'expression de l'Evangile, auprès des autres religions. 11 n'y a rien de plus vrai que le nom de chrétien est devenu justement odieux aux infidèles, depuis qu'ils savent ce que vous valez. Vous avez été pendant plusieurs siècles la partie la plus visible du christianisme ; ainsi c'est par vous qu'on a dû juger du tout. Or, quel jugement peut-on faire du christianisme si on se règle sur votre conduite? Ne doit- on pas croire que c'est une religion qui aime le sang et le carnage, qui veut violenter le corps et l'âme ; qui, pour établir sa tyrannie sur les consciences et faire des fourbes et des hypocrites, en cas qu'elle n'ait pas l'adresse de persuader ce qu'elle veut, met tout en usage, mensonges, faux serments, dragons, juges iniques, chicaneurs et solliciteurs de méchants procès, faux témoins, bourreaux, inquisitions ; et tout cela, ou en faisant semblant de croire qu'il est permis et légitime, parce qu'il est utile à la propagation de la foi, ou en le croyant effectivement, qui sont deux dispositions honteuses au nom chrétien.

Ces paroles sont graves. Elles contiennent en

germe la doctrine religieuse de Bayle. Religieuse? C'est philosophique que je veux dire, car nul esprit ne fut moins dogmatique et moins mystique, plus enclin à échapper au joug du surnaturel. J'imagine, malgré la vigueur des invectives proférées contre l'Église romaine, que l'Eglise calviniste se trouva trop bien défendue. De pareils auxiliaires, en effet, sont dangereux qui, si je l'ose dire, se lancent trop hardiment, dépassent la ligne de bataille et poussent des pointes téméraires dans l'inconnu. Les orthodoxes du protestantisme, les gardiens du dogme murmurèrent; l'auteur des lettres sur la France catholique fut gourmande comme il l'avait été jadis pour ses pensées sur les comètes. Les murmures loin de s'apaiser éclatèrent menaçants, la rupture violemment s'accomplit lorsque Bayle poussant jusqu'au bout son argumentation prêcha la tolérance absolue dans son Commentaire philosophique. — Livre admirable, le Commentaire philosophique sur ces paroles de Jésus-Christ : Contrains les d'entrer, compelle intrare, est une réfutation victorieuse de tous les théologiens qui avaient recommandé le principe de la contrainte comme un moyen

légitime de prosélytisme. Les arguments qu'il emploie sont de deux sortes : les uns théologiques, scholastiques, tirés de l'interprétation même du passage, appuyés sur l'évidente contradiction de cette maxime avec l'esprit général de l'Evangile , esprit de douceur et non de violence, de conversion et non d'oppression, non pas de servitude, mais de liberté. Les autres, politiques. — Vous m'épargnerez de m'étendre longuement sur les premiers. Qu'il me suffise d'en marquer deux points principaux : 1° que les persécutions sont une injure à la doctrine chrétienne ; en second lieu , que le succès ne légitime pas l'abus de la force, et que la victoire ne fait pas la justice :

Je ne comprends pas comment les personnes d'esprit qui ont été complices avec Sa Majesté très chrétienne, du dessein d'inonder tout son royaume de soldats, pour faire abjurer les Huguenots, ont pu soutenir l'idée de cette affreuse multiplicité de crimes enchaînés queue à queue les uns aux autres à la suite de cette exécution. Ils sont trop habiles pour n'y avoir pas songé ; mais comment donc ont-ils fait pour se charger de toutes les brutalités que commettraient les dragons, de toutes les menteries dont se serviraient les missionnaires, de toutes les hypocrisies de ceux qui succomberaient à la tentation, de toutes les

communions sacrilèges, et profanations de sacrements, de tous les soupirs et gémissements des consciences tendres, de tous les déchirements d'entrailles de ceux qui se verraient séparés de leurs biens et de leurs enfants, et en un mot de toutes les passions de haine, de ressentiment, de vanité, d'insulte, qui s'élèveraient respectivement dans les persécutés et dans les persécuteurs? Dire après cela que Jésus-Christ est l'auteur d'un pareil dessein, et d'une contrainte si bien liée avec ce gros attirail de crimes, c'est en vérité blasphémer le plus criminellement du monde.

Chacun voit que si l'on juge d'une action par l'utilité qui en revient à l'Église, nous n'avons plus de barrière qui sépare le vice d'avec la vertu, et que la calomnie, le meurtre, l'adultère et en général tout ce qui se peut concevoir de plus atroce deviendra une action pieuse dès qu'elle sera exploitée contre les hétérodoxes. Vraiment voilà des gens qui s'y entendent! On a fait disparaître en peu de temps tous les hérétiques de France : donc tous les crimes des dragons et les profanations des sacrements sont devenus de bonnes œuvres.

Scelera ipsa nefasque

Hac mercede placent,

a-t-on dit autrefois pour flatter Néron. Combien y a-t-il de Français qui en disent aujourd'hui autant? Puisque tout ce grand attirail de crimes a procuré à notre invincible monarque la gloire et le contentement de ne voir qu'une religion dans ses Etats, il est juste, beau et infiniment agréable qu'ils y aient été commis.

— Scelera ipsa nefasque Hac mercede placent !

Elle est jugée enfin, flétrie depuis deux cents ans cette dégradante doctrine de l'infaillibilité du succès. Elle est arrachée aux victorieux cette immunité funeste. Elle tombe dans la poudre du mépris cette adoration de la force par où la France s'est successivement livrée à tant de sauveurs étranges, tombant de la Saint-Barthélémy à la révocation, passant à pas rapides du 14 juillet lumineux au 10 août flamboyant; du 10 août au 22 septembre ; du 22 septembre au 31 mai; du 31 mai au 9 thermidor; de thermidor au 18 brumaire et de brumaire à Waterloo. Tour à tour monarchique, républicaine, révolutionnaire, terroriste, esclave, victorieuse, vaincue, envahie, elle n'a pu s'arrêter nulle part. Après avoir engendré le droit moderne, le droit divin des peuples, elle s'est rengagée dans l'antique servage. Elle y demeurera humiliée et captive tant que durera son abdication du juste. Rien ne l'éveillera de ce sommeil où elle se repaît de fantômes; rien, sinon la résurrection de la conscience.

Je reviens à mon philosophe. Dans la se-

PIERÏ'.E BAYLE. 4M

conde, la troisième partie et le supplément du Commentaire philosophique, par une démonstration irréfutable, par un amas de preuves accablant, par une série de raisonnements invincibles, Bayle déracine l'idéal (commun aux catholiques et aux protestants) des religions dominantes, des religions d'État. « Nul n'a le droit d'imposer à autrui sa propre croyance par des moyens que réprouve lu morale universelle. » Une chose échappe à la contrainte : la Foi. Elle est libre, spontanée. Pareille à l'esprit qui souffle où il veut, dit l'Ecriture, elle répugne aux violences. Le bûcher de Jean Huss n'amnistie pas le bûcher de Servet. En un mot, la société doit étendre une égale protection sur toutes les religions. Par là, messieurs, l'exilé proclame la liberté religieuse, c'est à dire le principe même de la révolution de 89 ; il franchit l'horizon de ses compagnons d'exil et donne la main à Voltaire. Je ne suis pas étonné que celui-ci ait dit de Bayle qu'il avait une âme divine; et je ne connais pas, dans le monde, de spectacle plus moral, après celui du châtiment des coupables, je n'en connais pas de plus glorieux pour la nature humaine que de contempler un vaincu,

un persécuté, un proscrit s élevant par la vigueur du cœur et la virilité de la raison au dessus des rancunes, oubliant, non ses justes griefs, mais ses vengeances, et sur les ruines même de ses affections, de ses espérances, écrivant, d'une main désarmée, ce mot sauveur : Justice !

Mais je ne m'étonne pas non plus, qu'en un temps de lutte, à une époque de bataille, les huguenots orthodoxes n'aient pas consenti à jeter leurs armes. Je comprends, et s'il faut tout dire, au point de vue politique, je suis près d'approuver la conduite de Saurin et de Jurieu. Ils réfutèrent, avec une force égale, sinon avec une égale ardeur et une même âpreté ; (car le grand Jurieu apporta dans cette réfutation la fougue de son tempérament et cette chaleur particulière à ceux qui chez un ami ancien voient un traître) ils réfutèrent le scepticisme de Bayle, c'est ainsi qu'ils appelaient sa critique ; ils repoussèrent son indifférence, c'est ainsi qu'ils nommaient sa tolérance; ils s'irritèrent contre son déisme, c'est le nom qu'ils infligeaient à sa théodicée ; ( — nom relevé plus tard par le dix-huitième siècle; — ) ils affirmèrent, contre lui, que

les princes non seulement avaient à voir aux matières religieuses, mais qu'ils avaient encore le devoir spécial de maintenir la pureté de la foi en se servant de leur autorité pour réprimer les sectes dissidentes. (Weiss.) C'est, mot pour mot, la doctrine de Bossuet.

Cette amère polémique s'envenima à l'apparition d'un libelle intitulé : Avis aux réfugiés suileur prochain retour en France. Ce pamphlet injurieux pour les bannis, courtisan de la France et du roi Louis XIV, œuvre de bassesse et de haine, fut attribué à Bayle. Il se défendit de l'avoir écrit; il s'en est toujours défendu. Pour moi, lorsque je considère la bravoure de cette rare intelligence et comme il a toujours immolé ses intérêts à l'honneur, je n'ai pas le courage de l'accuser contre son témoignage, et je souscris à cette explication si sage qu'il donnait à M. Constant en 1692 :

Rotterdam, la 18 février.

Il est certain qu'il est de notre intérêt de regarder l'Avis aux réfugiés comme la production d'un papiste, ou d'un des protestants de France qui veulent jouir en repos des douceurs de leur patrie, et qui enragent de voir que ceux qui en sont sortis ne

fassent pas tout ce qu'ils peuvent, par des manières complaisantes et respectueuses, afin d'être rappelés. Les papistes de Paris ont une joie merveilleuse qu'on m'impute ce méchant livre.

Ces désaveux ne satisfirent pas Jurieu. Pendant trois ans il lutta et finit par vaincre. Les magistrats de Rotterdam, en 1693, cachant des motifs politiques derrière les plaintes du consistoire français, retirèrent à Bayle sa pension, et lui défendirent en outre de donner des leçons publiques et même particulières. Savez-vous comment le destitué accueillit sa destitution?

« Pour l'état de mes affaires, écrivait-il en 1696 « à M. de Naudis son cousin, il est le même qu'il « a été les années précédentes, et j'en suis fort « content. J'aime mieux n'avoir ni leçons pu- - pliques, ni leçons particulières à faire, et ne « dépendre que de moi, que de recevoir une pen- « sion de cinq cents florins ; car je me gouverne « selon la maxime des anciens philosophes : « De peu de bien nature se contente. » Et ailleurs : « Je suis dégoûté des entremangeries professo- « raies. »

Douce liberté du travail, loisirs studieux, in-

PIERRE B4YLE. 415

souciance du savant, indépendance du sage, Bayle leur sacrifiait non seulement sa chaire — et sans regrets, — mais pour les conserver, il avait refusé naguères (en 1689, je crois) une jeune fille aimable, spirituelle, bien faite, riche de vingt mille écus de dot. Il avait coutume de dire que la philosophie s'accommodait mal avec le mariage. J'aurais cru le contraire, après La Fontaine et Molière, et qu'en certaines circonstances délicates, un peu de philosophie venait là fort à point.

Affranchi désormais de toute entrave, il se mit à travailler sans relâche à son Dictionnaire historique et critique. « Enfermé avec ses livres, dit son panégyriste Beauval, et enveloppé de sa propre vertu, il ne songea qu'à exécuter son projet d'un Dictionnaire. » Ce livre a été diversement apprécié. Voltaire le considérait comme l'ouvrage le plus « extraordinaire et le plus utile « qui fut jamais sorti de la plume d'un écrivain. » M. Weiss formule ce jugement sévère : « Mo- « nument gigantesque d'une érudition riche et « variée, dans lequel trouva place toute la science « du dix-septième siècle, véritable chaos où se « mêlent toutes les vérités et toutes les erreurs

« qui ont eu cours parmi les hommes, mais qui, « malgré la précision minutieuse des détails et « l'aisance avec laquelle l'auteur porte son im- « mense savoir, ne laisse dans l'esprit qu'incer- « titude et confusion. » — M. de Sainte-Beuve estime que l'œuvre de Bayle est : « La plus « haute expression du génie critique, dans sa « pureté et dans son plein, dans son empres- « sèment discursif, dans sa curiosité affamée, « dans sa sagacité pénétrante, dans sa ver- « satilité perpétuelle, et son appropriation à « chaque chose. » — « Il y peint au naturel, dit « Beauval, le caractère de ceux dont il parle ; il « y démêle les circonstances de leur vie et les • motifs de leur conduite, et les accompagne de « réflexions pour en donner une plus juste idée, « et porter un jugement avec plus de certitude « et d'intelligence. Il y traite des matières de « religion, de morale et de philosophie avec « beaucoup d'érudition. '■ — 11 voulait mortifier la « raison humaine, ou du moins l'accoutumer à « ne point précipiter ses jugements, et à ne rien « adopter sans jugement et sans connaissance. « La plupart des théologiens lui paraissaient « trop décisifs, et il aurait souhaité qu'on ne par-

pierre bayle. 417

« lât que douteusement des choses douteuses. » — L'abbé Renaudot, contemporain du livre, chargé par M. Boucherat, chancelier de France, du soin de l'examiner pour voir s'il n'y avait rien contre l'Etat, ou contre la religion catholique, s'en acquitte avec le zèle que j'aime à voir fleurir chez tous ceux que les gouvernements investissent de ces fonctions sacerdotales : « Le « Dictionnaire est plein de digressions, on n'y « trouve aucun système de religion; M. Bayle « n'y cite les pères que pour les tourner en ridi- « cule; il y établit partout le pyrrhonisme, le « pélagianisme, le socinianisme ; il fait partout « des éloges des ministres calvinistes pleins de « faussetés ; il trouve aussi partout de quoi ren- •• dre le règne de Louis XIV odieux à l'occasion « de la révocation et des plaintes des réfu- « giés ; enfin (et c'est le comble!), M. Bayle, « ignorant de l'histoire, ignorant des livres mo- « dernes, ignorant de l'antiquité, compare l'abbé « de Saint-Réal à Cornélius Nepos et traduit lift brarii par libraires! » En dépit des notes en marge où Bayle avertissait qu'il fallait entendre par ce mot les copistes et les relieurs selon la manière d'accommoder les livres en ce temps-là,

le Dictionnaire fut condamné et son entrée en France interdite.

Je vous dirai confidemment, écrit l'auteur en 1697, que j'a une joie très vive de ce qu'on n'a point permis en France l'entrée de mon Dictionnaire.

Ne soupçonnez-vous pas pourquoi?... Mais ce n'est pas à moi qu'on reprochera d'avoir vanté les éditions interdites.

Deux choses me frappent dans ce livre de l'exil : premièrement la science; secondement l'audace. La science? elle est immense, prodigieuse, accablante. Les ignorants, comme moi, en demeurent stupéfaits. Industrie, arts, histoire, religion, philosophie, politique, ce Dictionnaire touche à tout ce que le génie de l'homme a inventé, accompli, médité, pratiqué, rêvé. Il va du poète Anacréon aux anabaptistes de Munzer ; il accouple à une étude sur Euclide un commentaire sur Augustin; il raconte les aïeux de Marc-Antoine avec le même soin scrupuleux et la même curiosité généalogique que les ancêtres de David ; vous passez d'un article sur les systèmes de Spinosa ou de Malebranche à un article de stratégie; il vous enlève aux

manufactures, aux travaux manuels laborieusement étudiés et décrits pour vous initier aux secrets politiques de César ou de Charles-Quint. Sur ces sujets innombrables, le génie de Bayle se répand avec abondance, facile, ingénieux, rapide; d'un sens toujours juste, souvent délicat, parfois exquis, il vous promène à travers les sentiers d'une érudition égayée par les anecdotes et les saillies. On rit souvent avec Bayle ; il se souvient de Montaigne ; peutêtre trop souvent de Rabelais. C'est à coup sûr le huguenot le plus aimable et le savant le plus alerte. Ni raideur, ni dogmatisme; il court et vous entraîne. — L'audace? elle n'a été égalée que par celle de Voltaire. Comme le chef du dix-huitième siècle, comme le roi Voltaire, il aborde et provoque toutes les idées. Aucune pour lui n'est de trop bonne maison ni de trop haut lignage. Superbe, il les soumet à sa raison, il les gouverne, il arrache leurs voiles et pénètre en leurs mystères. Il discute avec les plus grands comme avec ses égaux. Il lit dans le même esprit d'investigation le Zend-Avesta, les dialogues de Platon, les dissertations d'Aristote, l'Évangile, la Bible. Pourquoi trembler devant Moïse,

lorsqu'on a librement conversé avec Socrate? Cette audace me plaît ; j'avoue ma faiblesse pour ces vaillants qui toujours pensent, cherchent, creusent, gravissent, et jamais ne disent : c'est assez ! j'aime ces génies éveillés qui ne baissent la paupière ni devant les dogmes, ni devant les tyrans. L'œil de l'homme m'attire quand il est plein d'éclairs, de passion et de lumière.

La hardiesse de Bayle n'est pas seulement philosophique et dogmatique, mais encore politique. On rencontre maintes fois, dans son Dictionnaire, çà et là, comme au hasard, des pensées à la fois simples, vigoureuses et profondes par lesquelles s'explique l'admiration que professaient pour ce rare génie les hommes de la révolution française ; non qu'il puisse être considéré comme un ancêtre de la convention et de la république de quatre-vingt-douze; celles-ci procèdent plus directement de J.-J. Rousseau et de l'antiquité ; mais je pense que Bayle, avec Montesquieu et Voltaire, fut un des pères de quatre-vingt-neuf et de la Constituante. Les conventionnels, en effet, dans leur travail de résistance et d'enfantement, se devaient appuyer sur des génies plus concentrés, moins répandus en

toute espèce de curieuses recherches, plus affirmatifs, moins ondoyants et d'une doctrine à la fois moins complexe et plus décidée. La convention, au moins dans cette héroïque et implacable minorité qui la domina du trente-un mai au neuf thermidor, professait l'amour de la plèbe et le culte de la multitude, elle s'appuyait sur elles, comme sur sa base, elle cherchait au sein des masses populaires ses partisans, ses collaborateurs et .ses soldats, elle croyait à l'âme du peuple et s'y plongeait comme en un foyer de chaleur et de lumière. Bayle, au contraire, ne voit dans le peuple qu'une matière molle et flottante, il ne croit ni à son intelligence ni à son courage, ni à sa persévérance ; il le regarde non comme l'ouvrier de l'avenir mais comme l'esclave du passé, il l'enchaîne (non sans une douloureuse ironie) à la pierre immobile de la tradition :

Il y a des gens, écrivait-il , pour qui c'est un grand bonheur que le peuple ne se soucie point de se faire rendre compte de la doctrine, et qu'il n'en soit pas même capable. Il se mutinerait plus souvent contre les docteurs que contre les maltotiers. Si vous ne connaissez pas, leur dirait-il, que vous vous trompez, votre stupidité mérite qu'on vous envoie labourer la terre ; et

si vous le connaissez, votre méchanceté mérite qu'on vous mette entre quatre murailles, au pain et à l'eau. Mais on n'a rien à craindre. Les peuples ne demandent qu'à être menés selon le train accoutumé.

Hélas!...

Bayle est mort jeune, épuisé par le travail, rapidement usé par la polémique. Il est mort entoure du respect public et d'amitiés illustres, mort la plume à la main avec la tranquillité d'un sage. En 1706, au moment où la guerre sévissait à la fois en Flandre, en Piémont, en Portugal, en Catalogne, allumée, entretenue par la vanité de Louis XIV, il écrivait, dans son Entretien de Maxime et de Thémiste, ces belles paroles :

Nous sommes plus étourdis de la gloire d'Alexandre et de César que de celle de Marc Aurèle et de Titus; mais ce n'est que par un tumulte d'imagination. Laissez calmer cette tempête, consultez la raison toute pure, elle vous répondra que les Alexandre et les César méritent d'être détestés puisqu'ils n'ont fait servir leur valeur, leur science militaire, leur esprit qu'à ruiner les peuples , et qu'à l'effusion du sang humain ; et que l'humeur bienfaisante de Titus et de Marc Aurèle est un titre

d'honneur infiniment plus glorieux que les trophées et que les victoires des plus fameux conquérants.

Je pense comme ce réfugié.

On pourrait donner pour épigraphe à ses livres la maxime par laquelle j'ai commencé cet entretien : Vitam impendere vero! Il a consacré sa vie à la recherche du vrai. Il a embrassé l'exil pour sauver l'intégrité de sa conscience. Sa gloire n'appartient pas à la France, mais à la Hollande, à la terre d'Erasme. C'est de là que sa pensée, pareille à celle de tous les grands exilés auxquels manque le sol natal, s'est répandue au dehors, abondante, impartiale, sereine, et que, ne pouvant éclairer la patrie, elle a servi l'humanité.

Messieurs, un dernier mot, un dernier enseignement. Ce n'est pas moi qui le donne : c'est l'histoire. L'exil, cette vieille pénalité que les républiques ont léguées aux monarchies et que ces dernières conservent en l'aggravant, l'exil est un châtiment inutile. Il chasse les vaincus; il n'extirpe pas l'idée ; immortelle, elle éclot et respire sous des cieux plus cléments. Les protestants ont été bannis, et cependant la liberté

de conscience est inscrite dans nos codes. Les philosophes ont été bannis, et la révolution a inauguré la philosophie dans les lois. Louis XVIII a été banni et il a régné. Le proscrit de Reichenau.a régné. Les républicains et les régicides ont été bannis, et la république est ressuscitée. Qui règne en» France aujourd'hui? l'exilé de 1815. L'avenir nous prépare peut-être de nouvelles surprises, de nouvelles revanches, de nouvelles leçons.

Mais nous qui, au sein de la science et de la critique, demeurons étrangers aux regrets, aux ambitions, inaccessibles aux caresses et aux promesses de la fortune, conservons au moins l'espérance ; répétons avec le poète banni, debout sur son rocher :

Un jour, (mais nous serons couchés sous le gazon Quand cette aube de Dieu blanchira l'horizon) Proscription ! nos fils broieront du pied ta tête !

Novembre, 1859.

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